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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:18 -0700
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Pardaillan -5 -- Pardaillan et Fausta</title>
+ <meta name="author" content="Michel Zévaco">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13524 ***</div>
+
+<h3>MICHEL ZÉVACO</h3>
+
+
+<h2>LES PARDAILLAN-5</h2>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>Pardaillan et Fausta</h1>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LA MORT DE FAUSTA</h3>
+
+<p>A l'aube du 21 février 1590, le glas funèbre tinta sur
+la Rome des papes&mdash;la Rome de Sixte-Quint. En
+même temps, la rumeur sourde qui déferlait dans
+les rues encore obscures indiqua que des foules marchaient
+vers quelque rendez-vous mystérieux. Ce rendez-vous
+était sur la place del Popolo. Là, se dressait
+un échafaud. Là, tout à l'heure, la hache qui luit aux
+mains du bourreau va se lever sur une tête. Cette
+tête, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera
+au peuple de Rome. Et ce sera la tête d'une
+femme jeune et belle, dont le nom prestigieux, évocateur
+de la plus étrange aventure de ces siècles lointains
+est murmuré avec une sorte d'admiration par le
+peuple qui s'assemble autour de l'échafaud.</p>
+
+<p>....................................................</p>
+
+<p>La princesse Fausta était enfermée au château
+Saint-Ange depuis dix mois qu'elle avait été faite prisonnière
+dans cette Rome même où elle avait attiré
+le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eût
+aimé... celui à qui elle s'était donnée... celui qu'elle
+avait voulu tuer enfin, et que sans doute elle croyait
+mort. C'est ce que la formidable aventurière, qui
+avait rêve de renouer la tradition de la papesse
+Jeanne, attendait le jour où serait exécutée la sentence
+de mort prononcée contre elle. Chose terrible
+il avait été sursis à l'exécution parce que, au moment
+de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle allait
+être mère. Mais, maintenant que l'enfant était
+venu au monde, rien ne pouvait la sauver.</p>
+
+<p>Et, bientôt, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier
+son audace et sa grande lutte contre Sixte-Quint.</p>
+
+<p>..........................................................</p>
+
+
+<p>Ce matin-là, dans une de ces salles d'une somptueuse
+élégance comme il y en avait au Vatican, deux
+hommes, debout, face à face, se disaient de tout près
+et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils
+étaient tous deux dans la force de l'âge et beaux;
+tous deux aussi, bien qu'appartenant à l'Eglise, portaient
+avec une grâce hautaine l'harmonieux costume
+des cavaliers de l'époque. Et c'était bien la même
+haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque
+c'était le même amour qui les avait faits ennemis.</p>
+
+<p>L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de
+famille de Sa Sainteté Sixte-Quint. Cet homme, en
+effet, c'était le neveu du pape. Il venait d'être créé
+cardinal de Montalte. Il était ouvertement désigné
+pour succéder à Sixte-Quint, dont il était le confident
+et le conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato;
+il appartenait à l'une des plus opulentes familles des
+Romagnes, et il exerçait les fonctions de grand juge
+avec une sévérité qui faisait de lui l'un des plus terribles
+exécuteurs de la pensée de Sixte-Quint.</p>
+
+<p>Et voici ce que les deux hommes se disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Montalte, écoute! Voici le glas qui sonne...
+rien ne peut la sauver maintenant, ni personne!</p>
+
+<p>&mdash;J'irai me jeter aux pieds du pape râlait le neveu
+de Sixte-Quint, et j'obtiendrai sa grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la
+tuerait de ses mains plutôt que de la sauver. Tu le
+sais, Montalte, tu le sais, moi seul je puis sauver
+Fausta. Hier, la sentence lui a été lue. Maintenant
+l'échafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cessé
+de vivre si tu ne me jures sur le Christ, sur la couronne
+d'épines et sur les plaies que tu renonces à elle...</p>
+
+<p>&mdash;Je jure... bégaya Montalte, ivre de rage et d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu?</p>
+
+<p>Ils étaient maintenant si près l'un de l'autre qu'ils
+se touchaient. Leurs yeux hagards se jetèrent une
+dernière menace et leurs mains tourmentèrent les
+poignées des dagues.</p>
+
+<p>&mdash;Jure, mais jure donc! répéta Sfondrato.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur
+plutôt que de renoncer à aimer Fausta, dût-elle me
+haïr d'une haine aussi impérissable que mon amour.
+Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur
+Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape même.
+Je jure de la défendre à moi seul contre Rome entière
+s'il le faut. Et, en attendant, grand juge meurs
+le premier, puisque c'est toi qui as prononcé sa sentence.</p>
+
+<p>En même temps, d'un geste de foudre, le cardinal
+Montalte, neveu du pape Sixte-Quint, leva sa dague
+et l'abattit sur l'épaule d'Hercule Sfondrato.</p>
+
+<p>Puis Montalte s'élança au-dehors.</p>
+
+<p>Sous le coup, Hercule Sfondrato était tombé sur les
+genoux. Mais presque aussitôt il se releva, défit rapidement
+son pourpoint et constata que le poignard de
+Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui
+couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible:</p>
+
+<p>«Ces chemises d'acier que l'on fabrique à Milan
+sont vraiment de bonne trempe. Je tiens le coup pour
+reçu, Montalte! et je te jure que ma dague à moi
+saura trouver le chemin de ton coeur!»</p>
+
+<p>Montalte s'était élancé dans le passage couvert qui
+reliait le Vatican au château Saint-Ange. Il parvint au
+cachot où Fausta vaincue attendait l'heure de mourir
+et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient
+deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste
+comme pour croiser les hallebardes. Mais, sans
+doute, puissante était, dans le Vatican, l'autorité du
+neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculèrent
+Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller
+l'intérieur du cachot.</p>
+
+<p>Et voici ce que, à travers ce guichet, vit alors le
+cardinal Montalte... Fugitive, rapide et effrayante vision.</p>
+
+<p>Sur un lit étroit était étendue une jeune femme...
+La jeune mère... elle... Fausta... un être éblouissant de
+beauté. Dans ses deux mains elle a saisi l'enfant et
+elle l'élève d un geste de force et de douceur, et elle
+le contemple de ses yeux larges et profonds.</p>
+
+<p>Au pied du lit se tient une suivante.</p>
+
+<p>Et Fausta, d'une voix étrangement calme, prononce:</p>
+
+<p>&mdash;Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de
+Rome. N'aie crainte, nul ne s'opposera à ta sortie du
+château Saint-Ange: j'ai obtenu cela que, moi morte,
+meure aussi la vengeance de Sixte-Quint.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai nulle crainte, répondit Myrthis avec
+une sorte de ferveur exaltée. Puisque, vous morte, je
+dois vivre encore, je vivrai pour lui.</p>
+
+<p>Fausta esquisse un signe de tête comme pour prendre
+acte de cette promesse. Une minute, elle garde le
+silence; puis, les yeux fixés sur l'enfant, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?...
+Ta mère, en mourant, te donne le baiser d'orgueil
+et de force par quoi elle espère que son âme
+passera dans ton être!...</p>
+
+<p>C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant
+qu'elle doit emporter loin de l'Italie, le fils de Fausta le
+fils de Pardaillan. Et elle se recule, et elle se détourne
+comme pour cacher à l'innocent petit être, à peine entré
+dans la vie, la vue de sa mère entrant dans la mort.</p>
+
+<p>Fausta d'un geste funèbrement tranquille, a ouvert
+un médaillon d'or qu'elle porte suspendu à son cou
+et a verse dans une coupe préparée d'avance les
+grains de poison que contient ce médaillon.</p>
+
+<p>C'est fini. Fausta a vidé d'un trait la coupe et elle
+retombe sur l'oreiller... Morte.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE</h3>
+
+<p>DE l'autre côté de la porte retentit un effroyable cri
+d'angoisse et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa
+stupeur. Montalte que ce dénouement vient de foudroyer
+et qui râle,:</p>
+
+<p>&mdash;Morte?... Comment! Elle est morte!... Insensé!
+Comment n'ai-je pas prévu que Fausta, pour se soustraire
+au contact du bourreau, se donnerait la
+mort!...</p>
+
+<p>Et, presque aussitôt, une ruée, toute impulsive,
+contre cette porte qu'il martèle d'un poing furieux
+en bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! Du secours!...</p>
+
+<p>Et devant le néant de cette tentative, s'adressant
+aux hallebardiers qui assistent, impassibles, à cette
+crise de désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle
+se meurt... qu'il faut la sauver!</p>
+
+<p>L'un des gardes répond:</p>
+
+<p>&mdash;Cette porte ne peut être ouverte que par monseigneur
+le grand juge.</p>
+
+<p>Et Montalte s'abat sur ses genoux.</p>
+
+<p>A ce moment une voix calme prononça ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et
+je l'ouvre!...</p>
+
+<p>Montalte se redressa d'un bond, considéra une seconde
+l'homme qui venait de parler ainsi, et d'un
+accent de sourde terreur, mêlé de respect, murmura:</p>
+
+<p>«Le grand inquisiteur d'Espagne!»</p>
+
+<p>Inigo de Espinosa, cardinal-archevêque de Tolède
+grand inquisiteur d'Espagne, proche parent et successeur
+de Diego d'Espinosa, était un homme de cinquante
+ans, grand, fort et de physionomie presque
+douce, mais rusée. L'inquisiteur était à Rome depuis
+un mois. Il était venu y accomplir une mission que
+nul ne connaissait. Il avait eu avec Sixte-Quint de
+nombreux entretiens auxquels nul n'avait assisté.
+Seulement on avait remarqué que le vieux pape, naguère
+encore si robuste dans ses entrevues diplomatiques,
+était sorti de ses entretiens avec d'Espinosa
+de plus en plus brisé, de plus en plus vieilli. On savait
+aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre
+le chemin de l'Espagne.</p>
+
+<p>Sur un geste impérieux d'Espinosa, les deux gardes
+s'inclinent et vont se placer à l'extrémité de l'étroit
+couloir ou ils reprennent, de loin, leur garde monotone.</p>
+
+<p>Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit
+ouvre la porte et pénètre dans le cachot.</p>
+
+<p>Montalte se précipite à sa suite, le coeur débordant
+dune joie délirante, l'esprit soulevé par un espoir
+aussi puissant qu'irraisonné.</p>
+
+<p>Et, soudain, il reste cloué sur place... Ses yeux hagards
+se fixent avec douleur, avec rage... avec haine
+sur un tout petit être, là, dans les bras de la suivante.</p>
+
+<p>La vue de cet enfant a suffi, seule, à déchaîner dans
+l'esprit de cet homme robuste un monde de pensées
+tumultueuses dont le souffle empesté emporte et détruit
+tout sentiment humain, ne laisse rien... rien
+qu'une pensée de haine mortelle... car, ce tout petit
+c'est le fils de Pardaillan!</p>
+
+<p>Pas un détail de cette scène rapide, d'une éloquence
+terrible dans son mutisme même, n'a échappé
+à l'oeil observateur du grand inquisiteur.</p>
+
+<p>Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit
+en montrant la porte ouverte à Myrthis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes libre, femme. Accomplissez la mission
+maternelle qui vous a été confiée...</p>
+
+<p>Puis, impérieusement, aux deux gardes toujours
+immobiles au fond du couloir:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez passer la clémence de Sixte!</p>
+
+<p>Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan,
+sans un mot, sans un geste, franchit le seuil de
+la porte.</p>
+
+<p>Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se
+tourne vers Fausta dont la tête, déjà pâle, auréolée
+de la splendeur de ses longs cheveux, se détache sur
+la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta
+qui pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette
+main déjà froide et sanglote:</p>
+
+<p>&mdash;Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?...</p>
+
+<p>Et, soudain, le voilà debout, l'oeil injecté, la dague
+au poing et, cette fois, il hurle:</p>
+
+<p>&mdash;Malheur à ceux qui me l'ont tuée!...</p>
+
+<p>Mais, alors, il se trouve face à face avec l'inquisiteur,
+et, comme un éclair, la notion de la réalité lui
+revient. Alors, c'est à Espinosa qu'il s'adresse:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous
+conduit ici? Pourquoi?... Je devine... je sens...
+je vois que vous êtes ici pour y faire un miracle...
+De grâce, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant.</p>
+
+<p>Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, le poison que la princesse Fausta a
+pris sous vos yeux lui a été vendu par Magni, <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> le
+marchand d'herbes que vous connaissez... Ce Magni
+est un homme à moi... Il existe un contrepoison unique...
+Ce contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici!
+En disant ces mots. Espinosa fouille dans sa bourse
+et en sort un minuscule flacon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Herboriste connu à Rome, véhémentement soupçonné
+d'avoir empoisonné Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition
+d'Espagne.</blockquote>
+
+<p>Une clameur de joie délirante jaillit des lèvres de
+Montalte. Il saisit les mains de l'inquisiteur, et d'une
+voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis
+prenez ma vie... je vous la livre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, votre vie nous est précieuse...
+Ce que j'ai à vous demander. Dieu merci, est
+de moindre importance.</p>
+
+<p>Montalte eut la sensation très nette que l'inquisiteur
+allait lui proposer quelque effroyable marché
+duquel dépendrait la mort de Fausta. Mais il regarda
+Espinosa bien en face et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout, monseigneur! Demandez!</p>
+
+<p>Espinosa s'approcha jusqu'à le toucher, presque,
+et le dominant du regard:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je
+sauve cette femme, puisque sa vie vous est précieuse
+au-dessus de tout... Mais, en échange, vous, vous m'appartenez...
+n'oubliez pas cela...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je
+vous appartiens... Mais, pour Dieu, hâtez-vous, ajoute-t-il
+en essuyant son front où perle la sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Je retiens votre engagement, dit Espinosa.</p>
+
+<p>Et désignant Fausta, rigide:</p>
+
+<p>&mdash;Aidez-moi.</p>
+
+<p>Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte
+prit la tête de Fausta dans ses mains tremblantes, et,
+frissonnant d'espoir, la souleva doucement pendant
+que Espinosa versait dans la bouche le contenu de
+son flacon. Au bout de quelques instants, une légère
+rougeur vint colorer les joues de Fausta.</p>
+
+<p>Enfin un souffle à peine perceptible s'échappe doucement
+des lèvres entrouvertes, et Montalte, qui sent
+sur son visage ce souffle léger, pousse lui-même un
+profond soupir, comme s'il voulait aider au travail
+lent qui se fait dans cet organisme.</p>
+
+<p>Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux
+étincelants: le coeur bat... très faiblement, il est vrai,
+mais enfin il bat.</p>
+
+<p>Au même instant, Fausta ouvre les yeux et les pose
+sur Montalte qui se penche sur elle. Presque aussitôt
+elle les referme. Un souffle régulier soulève son sein.</p>
+
+<p>Alors Espinosa qui, impassible, a considéré toute
+cette scène, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouvé
+toute sa conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Vos ordres, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le cardinal, répond l'inquisiteur, je
+suis venu d'Espagne à Rome tout exprès chercher un
+document portant la signature de Henri III de
+France, ainsi que son cachet. Ce document est enfermé
+dans le petit meuble placé dans la chambre
+de Sa Sainteté. En l'absence du pape, nul ne peut
+pénétrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!...
+Ce document, reprend-il après une légère
+pause, ce document, il nous le faut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... Je vais le chercher, répond le cardinal.</p>
+
+<p>Et il sort aussitôt d'un pas rude et violent.</p>
+
+<p>Demeuré seul, Espinosa paraît plongé un moment
+dans une profonde méditation. Puis il s'approche de
+Fausta, la touche légèrement à l'épaule pour la réveiller,
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous assez forte, madame, pour m'entendre
+et me comprendre?</p>
+
+<p>Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides,
+sur le visage de l'inquisiteur qui se contente de cette
+réponse muette et reprend:</p>
+
+<p>&mdash;Avant mon départ, je veux, madame, vous rassurer
+sur le sort de votre enfant... Il vit... Et votre servante
+Myrthis doit, à l'heure qu'il est, avoir quitté
+Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laissé
+vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment
+qu'il vous a fait... Si l'enfant vit, madame, c'est que
+Sixte sait que vous avez caché quelque part une somme
+de dix millions, que vous les avez légués à votre
+fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre,
+c'est que Sixte sait que votre suivante connaît l'endroit
+où sont enfouis ces millions.</p>
+
+<p>Espinosa s'arrête un moment pour juger de l'effet
+produit par sa révélation.</p>
+
+<p>D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que je voulais vous dire, madame.</p>
+
+<p>Il s'incline gravement, avec une sorte de déférence.
+Mais, avant de franchir la porte, il se retourne et
+ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan
+a pu échapper à l'incendie du palais Riant... Pardaillan
+est vivant, madame!... Pardaillan... vivant!</p>
+
+<p>Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT</h3>
+
+<p>Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit
+meuble, ça et là quelques escabeaux; une étroite couchette,
+un prie-Dieu, au-dessus, un magnifique Christ
+en or massif, seul luxe de ce retrait; une vaste cheminée
+où pétille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux
+hermétiquement clos: c'était la chambre de
+Sa Sainteté Sixte-Quint.</p>
+
+<p>Usé par le temps et le long effort, ce n'est plus le
+formidable athlète d'autrefois. Mais, à l'éclair qui parfois
+luit sous les sourcils, on devine encore l'infatigable
+lutteur.</p>
+
+<p>Sixte-Quint était assis à sa table de travail, le dos
+tourné à la cheminée. Et le pape songeait:</p>
+
+<p>«A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est
+morte!... La suivante Myrthis a quitté le château
+Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta... le fils de
+Pardaillan!...»</p>
+
+<p>Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir
+dans son fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il
+reprit sa rêverie:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les quelques jours que j'ai à vivre seront paisibles,
+car l'aventurière n'est plus!... Il me reste, avant
+de mourir, à frapper Philippe d'Espagne...</p>
+
+<p>Le pape allongea la main vers le petit meuble et y
+prit un parchemin qu'il parcourut des yeux.</p>
+
+<p>«Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette
+déclaration à la pusillanimité de Henri III... inspiration
+plus funeste encore que j'ai eue de la garder si
+longtemps... Maintenant Philippe connaît son existence,
+et le grand inquisiteur est venu ici me menacer
+de mort!... Moi!...» murmura-t-il.</p>
+
+<p>Sixte-Quint haussa les épaules:</p>
+
+<p>«Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir
+réalisé mon rêve: Philippe chassé d'Italie!... L'Italie
+unifiée du nord au midi, l'Italie entière soumise et
+asservie et la papauté maîtresse du monde... Que
+faire?... Envoyer ce parchemin à Philippe?... Par
+quelqu'un qui n'arriverait jamais?... Peut-être...
+L'anéantir?... Ce serait un coup terrible pour Philippe...
+Aussi bien j'ai juré à Espinosa qu'il a été détruit...
+Oui... un geste et il devient la proie de cette
+flamme!...»</p>
+
+<p>Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin
+ouvert sur lequel s'étale un large sceau... le
+sceau de Henri III de France.</p>
+
+<p>Déjà la flamme mordait les bords du parchemin.</p>
+
+<p>Un instant encore, et c'en était fait des rêves de
+Philippe d'Espagne. Brusquement Sixte-Quint mit le
+parchemin hors d'atteinte et, hochant la tête, répéta:</p>
+
+<p>«Que faire?...»</p>
+
+<p>A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le
+parchemin. Sixte-Quint se retourna furieusement
+et se trouva en présence de son neveu, le cardinal
+Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face
+à face.</p>
+
+<p>&mdash;Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais...</p>
+
+<p>Et le pape allongea la main vers le marteau d'ébène
+pose sur la table pour appeler, jeter un ordre.</p>
+
+<p>D'un bond, Montalte se plaça entre la table et lui
+et froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Sur votre vie, Saint-Père, ne bougez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Holà! dit le vieux pape en se redressant de toute
+sa hauteur, oserais-tu porter la main sur le souverain
+pontife?</p>
+
+<p>&mdash;J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grâce
+de Fausta.</p>
+
+<p>Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant
+qu'elle était morte, un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;La grâce de Fausta?... Soit!</p>
+
+<p>Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux
+papiers rangés sur la table, et, très posément, le remplit
+et le signa d'une main ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la grâce, dit Sixte-Quint, grâce pleine et
+entière. Et, maintenant que tu as obtenu ce que tu
+voulais, rends-moi ce parchemin, et va-t'en... va-t'en...
+A toi, fils de ma soeur bien-aimée, je fais grâce!</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, avant de vous rendre ce parchemin,
+un mot: si vous avez signé cette grâce, c'est que
+vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous vous trompez,
+mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvée
+en lui faisant prendre moi-même le contrepoison
+qui l'a rappelée à la vie.</p>
+
+<p>Sixte-Quint resta un moment rêveur, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! Après tout, que m'importe Fausta
+vivante?... Elle ne peut plus rien contre moi. Sa puissance
+religieuse est morte en même temps que naissait
+son enfant... Mais toi, qu'espères-tu donc d'elle?...
+As-tu fait ce rêve insensé que tu pourrais être aimé
+de Fausta?... Triple fou!... Sache donc, malheureux,
+que tu attendriras le marbre le plus dur avant que
+d'attendrir le coeur de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il
+gravement.</p>
+
+<p>Montalte ferma les yeux et pâlit.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, en effet, il avait songé, en grinçant,
+à ce Pardaillan inconnu qui avait été aimé de Fausta.
+Il avait senti une haine mortelle et tenace l'envahir.
+Des pensées de meurtre et de vengeance étaient venues
+le hanter. Et, d'une voix morne, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'espère rien. Je ne veux rien... si ce n'est
+sauver Fausta... Et, quant à ce parchemin, ajouta-t-il
+rudement, je vais le remettre à Fausta qui ira le porter,
+elle. à Philippe d'Espagne à qui il appartient...
+Et, pour plus de sûreté, j'accompagnerai la princesse.</p>
+
+<p>Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensée de paraître
+céder à des menaces à peine déguisées lui
+était insupportable. Bravant le poignard de Montalte,
+il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin,
+somme toute, il l'avait lui-même retiré de la
+flamme où il hésitait à le jeter. Après tout, qu'importait
+le messager: Fausta ou comparse, pourvu qu'il
+n arrivât pas à destination? Sa résolution fut prise. Il
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grâce
+à toi et à elle, va!...</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait
+Espinosa et lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai le parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, avec votre agrément, la princesse
+Fausta ira le porter à S. M. Philippe d'Espagne... C'est
+la, je crois, ce qui vous importe le plus.</p>
+
+<p>Espinosa fronça légèrement les sourcils et:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi la princesse Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vois là un moyen de la préserver
+de tout nouveau danger.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet
+est, comme vous le dites, que ce document parvienne
+a mon souverain le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse partira dès que ses forces lui permettront
+d'entreprendre le voyage... Je puis vous assurer
+que le parchemin parviendra à destination, car
+j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-même.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE REVEIL DE FAUSTA</h3>
+
+<p>Lorsque Fausta revint à elle, ce fut d'abord, dans son
+esprit, un prodigieux étonnement. Sa première pensée
+fut que Sixte-Quint n'avait pas permis qu'elle
+échappât à la hache du bourreau. Le cri de Montalte,
+clamant sa joie de la voir vivante, était si vibrant de
+passion qu'elle voulut savoir quel était l'homme qui
+l'aimait à ce point. Elle ouvrit les yeux et reconnut
+le neveu du pape. Elle les referma aussitôt et pensa:</p>
+
+<p>«Celui-là a obtenu de Sixte qu'il me fît grâce de
+la vie... Que m'est la vie à présent que morte est mon
+oeuvre et que Pardaillan n'est plus!...»</p>
+
+<p>Cependant, elle écouta et, alors, elle comprit qu'elle
+s'était trompée. Non, Sixte-Quint n'avait pas fait
+grâce. Montalte, seul, au prix de quelque infamie
+héroïquement consentie, avait accompli ce miracle
+de l'arracher à Sixte et à la mort. Aussitôt elle entrevit
+tout le parti qu'elle pourrait tirer d'un pareil dévouement.
+Mais à quoi bon!... Elle voulait mourir!</p>
+
+<p>Elle sentit qu'on la touchait à l'épaule... on lui parlait...
+Elle ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur
+et à mesure, son esprit réfutait ses arguments.</p>
+
+<p>Son fils?... Oui! Sa pensée s'est déjà portée vers
+l'innocente créature. Il vit... Il est libre... C'est là le
+point capital... Et, soudain, comme un coup de tonnerre,
+ces mots répétés dans son esprit éperdu:</p>
+
+<p>«Pardaillan vivant!»</p>
+
+<p>Deux mots évocateurs d'un passé d'enivrante passion
+et de luttes mortelles! Ce passé si proche, puisque
+quelques mois à peine la séparaient du moment
+où elle avait voulu faire périr Pardaillan, dans l'incendie
+du palais Riant!.... Ce Pardaillan si haï... et
+tant adoré!...</p>
+
+<p>Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta,
+ce serait la fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a
+jamais fui!... Non, elle ne veut plus mourir... Elle
+vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et
+sortir enfin triomphante de ce suprême combat.</p>
+
+<p>C'est à ce moment que Montalte s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>Pendant qu'il se courbait, elle l'étudiait d'un coup
+d'oeil prompt et sûr, et, tout de suite, pour bien marquer,
+dès le début, la distance infranchissable qu'elle
+entendait établir entre eux, cette femme étrange,
+qui semblait échapper à toutes les faiblesses, à toutes
+les fatigues, se redressa en une majestueuse attitude,
+et d'une voix qui ne tremblait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez à me parler, cardinal? Je vous écoute.</p>
+
+<p>En même temps ses yeux noirs se posaient sur ceux
+de Montalte, étrangement dominateurs et pourtant
+graves et doux.</p>
+
+<p>Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui
+annonça qu'elle était libre.</p>
+
+<p>&mdash;Sixte-Quint me fait donc grâce?</p>
+
+<p>Montalte secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Le pape n'a pas fait grâce, madame. Le pape a
+cédé devant une volonté plus forte que la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;La vôtre... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Montalte s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Alors Sixte-Quint révoquera la grâce qu'il a signée
+par contrainte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, car, en même temps, j'ai obtenu
+de Sa Sainteté un document qui sera votre égide. Le
+voici.</p>
+
+<p>Fausta prit le parchemin et lut:</p>
+
+<p>«Nous, Henri, par la grâce de Dieu, roi de France,
+inspiré de notre Seigneur Dieu, par la voix de Son
+Vicaire, notre Très Saint Père le Pape; en vue de
+maintenir et conserver en notre royaume la religion
+catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a
+plu au Seigneur, en expiation de nos péchés, de nous
+priver d'un héritier direct; considérant Henri de
+Navarre incapable de régner sur le royaume de France,
+comme hérétique et fauteur d'hérésie; à tous nos
+bons et loyaux sujets: Sa Majesté Philippe II, roi
+d'Espagne, est seule apte à nous succéder au trône
+de France, comme époux d'Elisabeth de France, notre
+soeur bien-aimée, décédée, mandons à tous nos
+sujets le reconnaître comme notre successeur et unique
+héritier.»</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta
+avait terminé sa lecture, la parole du roi ayant en
+France force de loi, cette proclamation jette dans le
+parti de Philippe les deux tiers de la France. De ce
+fait, Henri de Béarn, abandonné par tous les catholiques,
+voit ses espérances à jamais détruites. Son
+armée réduite à une poignée de huguenots, il n'a d'autre
+ressource que de regagner promptement son
+royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe
+consent à le lui laisser. Celui qui apportera ce
+parchemin à Philippe lui apportera donc en même
+temps la couronne de France... Celui-là, madame, si
+c'est un esprit supérieur comme le vôtre, peut traiter
+avec le roi d'Espagne et se réserver sa large part...
+Votre puissance est ruinée en Italie, votre existence
+y est en péril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez
+vous créer une souveraineté qui, pour n'être pas celle
+que vous avez rêvée, n'en sera pas moins de nature
+à satisfaire une vaste ambition... Ce parchemin, je
+vous le livre et je vous demande de consentir à le
+porter à Philippe...</p>
+
+<p>Aussitôt la résolution de Fausta fut prise et, s'adressant
+au cardinal, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez
+d'ambition pour agir pour son propre compte... Pourquoi
+avez-vous imposé ma grâce à Sixte?... Pourquoi
+m'avez-vous empêchée de mourir?... Pourquoi me
+faites-vous entrevoir ce nouvel avenir de splendeur?
+Je vais vous le dire: parce que vous m'aimez, cardinal.</p>
+
+<p>Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains
+dans un geste d'imploration.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irréparables paroles...
+Mais, moi, je ne vous aimerai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Pourquoi? bégaya Montalte.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime,
+et que Fausta ne peut concevoir deux amours.</p>
+
+<p>Montalte se redressa, écumant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le
+dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit simplement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague.</p>
+
+<p>Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil
+très calme, et, d'une voix qui glaça Montalte, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi,
+cardinal Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un
+doit tuer Pardaillan, ce n'est pas vous, c'est
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? hurla Montalte.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l'aime, répondit froidement
+Fausta.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE-QUINT</h3>
+
+<p>Après le départ de son neveu, Sixte-Quint, assis devant
+sa table de travail, demeura longtemps songeur.</p>
+
+<p>Il fut tiré de sa rêverie par l'entrée d'un secrétaire
+qui vint, à voix basse, lui dire que le comte Hercule
+Sfondrato sollicitait avec instance la faveur d'une
+audience particulière, ajoutant que le comte paraissait
+violemment ému.</p>
+
+<p>Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jeté
+dans sa méditation, fut comme un trait de lumière
+pour le pape qui murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'homme que je cherchais! Faites entrer le
+comte Sfondrato, ajouta-t-il à haute voix.</p>
+
+<p>Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés,
+entrait d'un pas rude, se campait devant le pape,
+et attendait dans une attitude de violence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant,
+qu'avez-vous à nous dire?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Sfondrato dégrafait son pourpoint,
+écartait la cotte de mailles et montrait sur sa
+poitrine la marque du coup de dague de Montalte.</p>
+
+<p>Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Beau coup, par ma foi! et sans la chemise
+d'acier...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un
+sourire livide.</p>
+
+<p>Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue,
+avec un haussement d'épaules dédaigneux, les dents
+serrées, d'un ton tranchant:</p>
+
+<p>&mdash;Le coup n'est rien... J'eusse peut-être pardonné
+a celui qui l'a porté. Ce que je ne lui pardonnerai
+jamais, ce qui rend ma haine mortelle, c'est que
+tous deux, nous aimons la même femme.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi
+me dire cela à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à
+Votre Sainteté, parce que la femme que j'aime s'appelle
+Fausta et l'homme que je hais s'appelle Montalte!</p>
+
+<p>Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une
+main calme, se mit à le remplir.</p>
+
+<p>Sfondrato, immobile, songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais,
+par l'enfer! celui qui osera toucher au grand juge...</p>
+
+<p>Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il.
+Vous m'avez demandé le duché de Ponte-Maggiore et
+Marciano. En voici le brevet...</p>
+
+<p>Stupéfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le
+parchemin et gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Sainteté n'a donc pas entendu?... Celui que
+je veux tuer, c'est Montalte... votre neveu! celui que
+vous désignez au conclave pour vous remplacer!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre
+lui et vous. Mais frappez-le dans ses entreprises, dans
+son amour en lui enlevant cette femme... cela vaudra
+mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis
+Montalte pour que vous, son oncle, vous parliez
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Montalte, dit le pape avec un calme effrayant,
+Montalte n'est plus mon neveu, il est mon ennemi! il
+a arraché de mes mains l'arme qui peut anéantir la
+puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée
+par moi!... Fausta libre ira la porter à l'Espagnol
+maudit...</p>
+
+<p>&mdash;Fausta graciée! gronda Sfondrato anéanti.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans
+quelques heures peut-être, quittera Rome et s'en ira,
+escortée de Montalte, porter à l'Escurial le document
+qui donne à Philippe le trône de France. Voilà l'oeuvre
+de Montalte, instrument docile aux mains du grand
+inquisiteur!...</p>
+
+<p>&mdash;Fausta libre! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée
+de Montalte!</p>
+
+<p>Et, avec une résolution sauvage, posant sur la table
+le brevet de duc que le pape venait de lui conférer:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi les
+fonctions de grand juge, et, en échange, nommez-moi
+chef de votre police. Avant une heure, je vous rapporte
+ce document, cette arme redoutable... L'échafaud
+est prêt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai
+de douleur peut-être, mais cette femme appartient
+au bourreau et sa tête tombera!... Montalte, je le saisis,
+je le condamne comme rebelle et sacrilège; quant
+au grand inquisiteur, un coup de dague vous en délivre...
+Un mot, Saint-Père, un ordre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant
+trois jours, j'aurai, moi, cessé de vivre!</p>
+
+<p>Et comme Sfondrato le considérait avec stupeur:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand
+inquisiteur lui-même pèsent d'un grand poids dans la
+main de Sixte-Quint?... Par le sang du Christ, je n'aurais
+qu'à fermer cette main, pour les broyer! Mais,
+au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!...
+Et l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce
+document, l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux
+pas mourir encore... J'ai besoin de deux ou trois années
+d'existence pour assurer le triomphe de la papauté!...</p>
+
+<p>Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté
+avec attention. Quand le pape eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, Saint-Père, qu'ils partent... Mais,
+quand ils seront hors de vos États, moi, je les rejoins,
+et Je vous jure que, de ce moment, leur voyage est
+terminé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et
+alors... Et puis, duc, êtes-vous sûr de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains
+pas, gronda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Et le grand inquisiteur?</p>
+
+<p>&mdash;Un ordre... il meurt!</p>
+
+<p>&mdash;Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous
+tuera!</p>
+
+<p>Et, sur un geste du duc:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi,
+je ne connais qu'un seul homme au monde capable
+de tenir tête à Fausta... et de la vaincre... Et, cet homme,
+c'est le chevalier de Pardaillan!</p>
+
+<p>Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais,
+surmontant son émotion, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là
+où je serais brisé, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu mener à bien des entreprises autrement
+redoutables. Oui, si Pardaillan voulait... si quelqu'un
+avait assez d'intelligence à la tête, assez de haine au
+coeur pour aller trouver cet homme, et le décider... oui,
+ce serait le seul moyen d'arrêter Fausta et Montalte
+en leur voyage!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine,
+moi! Je consens à m'effacer. Et, puisqu'il y a au
+monde un dogue de taille à les broyer d'un coup de
+mâchoire, je vais le chercher, je vous l'amène, et vous
+le lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.&mdash;Quitte à
+lui briser les crocs après, s'il est nécessaire... ajouta-t-il
+en lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Lâchez! Lâchez... C'est bientôt dit!... Sachez, duc,
+que Pardaillan n'est pas un homme qu'on peut lâcher
+sur qui on veut et comme on veut...</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Père, est-ce d'un homme que vous parlez
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être
+le seul homme qui ait forcé l'admiration de Sixte-Quint...
+Puisque vous le voulez, allez, duc, essayez de
+décider Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Où le trouverai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Au camp du Béarnais. Vous allez vous rendre
+auprès de Henri de Navarre. Vous lui ferez connaître
+la teneur exacte du document que Fausta porte à
+Philippe. Votre mission se borne à cela. Le reste vous
+regarde... c'est à vous de trouver Pardaillan. Et, quand
+vous l'aurez trouvé, vous lui direz simplement ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Fausta est vivante! Fausta porte à Philippe un document
+qui lui livre la couronne de France...»</p>
+
+<p>&mdash;Quand faut-il partir?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LE CHEVALIER DE PARDAILLAN</h3>
+
+<p>Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de
+Rome et se lança au galop sur la route de France. Les
+passions grondaient dans son coeur. A une demi-lieue
+de la Ville Éternelle, il s'arrêta court et, longtemps,
+sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la
+lointaine silhouette du château Saint-Ange. Son poing
+se tendit et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Montalte, Montalte, prends garde, car, à partir de
+ce moment, je suis pour toi l'ennemi que rien ne
+désarmera...</p>
+
+<p>Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs
+chevaux, et ne s'arrêtant, parfois, que lorsque
+la fatigue le terrassait. A quelques lieues de Paris, il
+rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi, vers
+la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en
+lui demandant si on savait vers quel point de l'Ile-de-France
+le Béarnais se trouvait alors.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le
+roi a pris ses logements dans le village de Montmartre,
+à l'abbaye des Bénédictines de Mme Claudine de
+Beauvilliers.</p>
+
+<p>Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l'étranger
+qui parlait avec cette sorte d'irrévérence moqueuse
+et il vit un homme d'une quarantaine d'années,
+au visage fin, au profil de médaille, vêtu sans aucune
+recherche, mais avec cette élégance qui tenait à sa
+manière de porter le pourpoint et le manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le désirez, monsieur l'inconnu, je vous
+conduirai jusqu'au roi, qui m'a donné rendez-vous
+pour ce soir.</p>
+
+<p>Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque
+dédaigneux sur le costume simple et sans aucun ornement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez
+bien plus étonné quand vous verrez le roi qui porte
+un costume si râpé que vraiment vous lui ferez honte,
+vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la
+plume mirifique de votre chapeau, avec vos éperons
+d'or, avec...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne
+m'accablez pas, ou je vous montrerai que, si je porte
+de l'argent à mon pourpoint et de l'or aux talons de
+mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai
+donc pas et me bornerai à vous tirer mon chapeau,
+car il serait malséant qu'un illustre cavalier,
+venu en droite ligne du fond de l'Italie...</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous cela? interrompit furieusement
+Ponte-Maggiore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le
+sache, vous auriez bien dû laisser votre accent de
+l'autre côté des monts.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste
+gracieux et reprit paisiblement son chemin.</p>
+
+<p>Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa
+dague. Mais, considérant la silhouette vigoureuse de
+l'inconnu, il se calma.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, fit-il, ne vous fâchez pas, je vous
+prie, et permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante
+que vous m'avez faite tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu
+du bout des lèvres.</p>
+
+<p>Les deux cavaliers allongèrent le trot, et, vers le
+soir, au moment où le soleil allait se coucher, ils se
+trouvèrent sur les hauteurs de Chaillot.</p>
+
+<p>Le gentilhomme français s'arrêta, étendit le bras et
+prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Paris!...</p>
+
+<p>Tandis que Ponte-Maggiore considérait le spectacle
+de la grande ville assiégée, son compagnon semblait
+rêver à des choses lointaines. Sans doute le lieu même
+où il se trouvait lui rappelait quelque épisode héroïque
+ou charmant de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis à
+vous.</p>
+
+<p>L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes
+et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Allons...</p>
+
+<p>Ils descendirent vers Paris en obliquant du côté de
+Montmartre. Sur les remparts, quelques lansquenets
+indifférents. Quantité de prêtres et de moines, la
+robe retroussée, le capuchon renversé; quelques-uns
+avaient la salade en tête, quelques autres portaient
+des cuirasses; tous étaient armés de piques, de hallebardes,
+de dagues, de vieux mousquets, ou tout uniquement
+de solides gourdins. Tous avaient le crucifix
+à la main ou pendu à la ceinture.</p>
+
+<p>Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés,
+se traînaient péniblement et revenaient sans
+cesse, avec l'obstination du désespoir, occuper les
+créneaux d'où ils criaient, avec des voix lamentables:</p>
+
+<p>&mdash;Du pain!... du pain!...</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les
+Parisiens accepteraient volontiers une invitation à
+dîner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres
+diables!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les
+gens qui ont faim et soif.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui ne m'est jamais arrivé, fit dédaigneusement
+Ponte-Maggiore.</p>
+
+<p>L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un étrange
+regard, et, avec un sourire, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela se voit.</p>
+
+<p>Si simple que fût cette réponse, elle sonna comme
+une insulte, et Ponte-Maggiore pâlit.</p>
+
+<p>Sans doute, il allait cette fois répondre par une
+provocation, lorsqu'au loin s'éleva une clameur:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi!... le roi!... Vive le roi!...</p>
+
+<p>Comme par enchantement, une foule hurlante et
+délirante envahit les parapets en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Sire!... sire!... Du pain!...</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris!
+pourquoi diable ne m'ouvrez-vous pas
+vos portes?</p>
+
+<p>Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de
+ces choses émouvantes que l'histoire enregistre.</p>
+
+<p>Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux
+ou trois cents cavaliers qui l'entouraient l'imitèrent
+et alors, on vit toute une théorie de mulets chargés
+de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces pains, le
+fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affamés
+des remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partagé.</p>
+
+<p>En même temps, les cavaliers de l'escorte suivaient
+l'exemple du roi. De tous côtés, par des moyens
+divers, on faisait passer aux assiégés quantité de
+pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les
+bénédictions éclataient sur les remparts.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, sire! cria l'inconnu.</p>
+
+<p>Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement
+son approbation, et, avec un bon sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je
+suis bien heureux de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait que je lui suis tout acquis.</p>
+
+<p>Henri IV posa un moment son oeil rusé sur la physionomie
+souriante du chevalier et dit:</p>
+
+<p>&mdash;A cheval, messieurs, nous rentrons au village de
+Montmartre. Monsieur de Pardaillan, veuillez vous
+placer près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s'il
+vous plaît de dire votre nom, j'aurai l'honneur, en
+arrivant à Montmartre, de vous présenter à Sa
+Majesté, selon ma promesse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato,
+duc de Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur
+de S. S. Sixte-Quint auprès de S. M. le roi Henri!</p>
+
+<p>Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son
+naturel insoucieux et narquois reprenait le dessus:</p>
+
+<p>&mdash;Peste, je ne m'attendais pas à un tel honneur!</p>
+
+<p>Lorsque le roi s'éloigna, à la tête de son escorte,
+une immense acclamation partit du haut des remparts.</p>
+
+<p>Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son
+côté, Henri IV dit avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage que de si braves gens s'entêtent
+à ne pas m'ouvrir leurs portes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, dit le chevalier en haussant les épaules,
+ces portes tomberont d'elles-mêmes quand vous le
+voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre
+Majesté: Paris vaut bien une messe!</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec
+un fin sourire.</p>
+
+<p>Bientôt, l'escorte s'arrêtait devant l'abbaye où le
+roi pénétra, suivi de Pardaillan, de Ponte-Maggiore,
+et de quelques gentilshommes.</p>
+
+<p>Le roi ayant mis pied à terre, Pardaillan qui, sans
+doute, l'avait avisé de la venue d'un envoyé du pape,
+présenta le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur
+de Pardaillan, quand vous aurez reçu la communication
+que monsieur le duc est chargé de vous faire,
+n'oubliez pas que nous vous attendons.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur
+pour notre merveilleux diamant, et nous apportez-vous
+quelque argent pour garnir nos coffres vides?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, j'ai en effet trouvé, non pas un acquéreur,
+mais un prêteur qui, sur la garantie de ce diamant,
+a consenti à m'avancer quelques milliers de pistoles
+que j'apporte à mon roi.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon brave Sancy.</p>
+
+<p>Et, avec une pointe d'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les
+rendre, mais ventre-saint-gris! argent n'est pas pâture
+pour des gentilshommes comme vous et moi!</p>
+
+<p>Et, à Ponte-Maggiore stupéfait:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur.</p>
+
+<p>Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet
+et où travaillaient encore deux de ses secrétaires,
+Rusé de Beaulieu et Forget de Fresne:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis
+chargé par Sa Sainteté de remettre à Votre Majesté
+cette copie d'un document qui l'intéresse au plus haut
+point.</p>
+
+<p>Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie
+de la proclamation de Henri III que l'on connaît.
+Quand il eut terminé, impassible:</p>
+
+<p>&mdash;Et l'original, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l'original
+se trouve entre les mains de Mme la princesse
+Fausta, laquelle, accompagnée de S. E. le cardinal
+Montalte, doit être, à l'heure présente, en route vers
+l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majesté
+Catholique. Le souverain pontife a cru devoir donner
+à Votre Majesté ce témoignage de son amitié en l'avertissant.
+Quant au reste, le Saint-Père connaît trop
+bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n'être
+pas assuré que vous saurez prendre telles mesures
+que vous jugerez utiles.</p>
+
+<p>Henri IV inclina la tête en signe d'adhésion. Puis,
+après un léger silence, en fixant Ponte-Maggiore:</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa
+Sainteté? Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal Montalte est en état de rébellion
+ouverte contre le Saint-Père! dit rudement Ponte-Maggiore.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à un des deux secrétaires, le roi dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. le chevalier
+de Pardaillan, et faites en sorte qu'ils se puissent
+entretenir librement. Puis, quand ils auront terminé,
+vous m'amènerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur
+l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agréable
+de vous revoir avant votre départ, ajouta-t-il avec
+un gracieux sourire.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait
+en tête-à-tête avec le chevalier de Pardaillan, assez
+intrigué au fond, mais dissimulant sa curiosité sous
+un masque d'ironie et d'insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le chevalier d'un ton très naturel,
+vous plairait-il de me dire ce qui me vaut l'honneur
+de recevoir un personnage illustre tel que M. le duc
+de Ponte-Maggiore et Marciano?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, Sa Sainteté m'a chargé de vous faire
+savoir que la princesse Fausta est vivante... et libre.</p>
+
+<p>Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et
+tout aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien,
+mais... en quoi cette nouvelle peut-elle m'intéresser?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que
+Mme Fausta soit vivante? répéta le chevalier, d'un
+air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore murmura:</p>
+
+<p>«Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci
+change bien des choses!»</p>
+
+<p>Pardaillan reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;La princesse est en route pour l'Espagne.</p>
+
+<p>«L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!...
+Le génie ténébreux de Fausta devait se
+tourner vers cette sombre institution de despotisme...»</p>
+
+<p>&mdash;La princesse porte à Sa Majesté Catholique un
+document qui doit assurer le trône de France à Philippe
+d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Le trône de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce
+donc, je vous prie, que ce document qui livre
+ainsi tout un pays?</p>
+
+<p>&mdash;Une déclaration du feu Henri troisième, reconnaissant
+Philippe II pour unique héritier.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la
+part de Sa Sainteté?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le
+roi Henri m'attend. Veuillez transmettre à Sa Sainteté
+l'expression de ma reconnaissance pour le précieux
+avis qu'elle a bien voulu me faire passer.</p>
+
+<p>Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore
+avec une impassibilité toute royale, mais,
+en réalité, le coup était terrible et, à l'instant, il avait
+entrevu les conséquences funestes qu'il pouvait avoir
+pour lui.</p>
+
+<p>Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux
+de ses fidèles qu'il avait sous la main, et, lorsque le
+chevalier fut introduit, il trouva auprès du roi Rosny
+du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigné.</p>
+
+<p>Dès que le chevalier eut pris place, le roi,
+qui n'attendait que lui, fit un résumé de son entretien
+avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui savait
+à quoi s'en tenir, n'avait pas bronché. Mais,
+chez les quatre conseillers, ce fut un moment
+de stupeur indicible aussitôt suivi de cette explosion:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut détruire le parchemin!...</p>
+
+<p>Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne
+le quittait pas des yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le
+reprendre, ou c'en est fait de vos espérances, dit
+froidement le chevalier.</p>
+
+<p>Le roi approuva d'un signe de tête, et, fixant le
+chevalier comme s'il eût voulu lui suggérer la réponse
+qu'il souhaitait, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux,
+assez subtil, pour mener à bien une telle entreprise?</p>
+
+<p>D'un commun accord, comme s'ils se fussent donné
+le mot, Rosny, Sancy, du Bartas, d'Aubigné, se tournèrent
+vers Pardaillan. Et cet hommage muet fut si
+spontané, si sincère que le chevalier se sentit doucement
+ému.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai donc celui-là, dit-il avec simplicité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'écria le
+Béarnais, si jamais je suis roi... roi de France... je vous
+devrai ma couronne!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, vous ne me devrez rien...</p>
+
+<p>Le roi réfléchit un instant, et:</p>
+
+<p>&mdash;Pour faciliter autant que possible l'exécution de
+cette mission forcément occulte, mais qui doit aboutir
+coûte que coûte, il est nécessaire que vous soyez
+couvert par une autre mission, officielle, celle-là. En
+conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne,
+et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes
+qu'il entretient dans Paris.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers son secrétaire:</p>
+
+<p>&mdash;Rusé, préparez des lettrés accréditant M. le chevalier
+de Pardaillan comme notre ambassadeur
+extraordinaire auprès de S. M. Philippe d'Espagne.
+Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M. l'ambassadeur.
+Combien d'hommes désirez-vous que je
+mette à votre disposition? demanda-t-il alors à Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan,
+avec son air naïvement étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pour quoi faire?... s'écria le roi stupéfait.
+Vous ne prétendez pourtant pas entreprendre
+cette affaire-là seul?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme
+imperturbable, je ne prétends rien!... Mais il est de
+fait que, si je dois réussir dans cette affaire, c'est
+seul que je réussirai... C'est donc seul que je l'entreprendrai,
+ajouta-t-il froidement, en fixant sur le roi
+un oeil étincelant.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris! s'écria le roi suffoqué. Puis,
+considérant Pardaillan un moment avec une admiration
+qu'il ne chercha pas à cacher, il lui demanda,
+très calme:</p>
+
+<p>&mdash;Quand comptez-vous partir?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf!... Voilà un homme, au moins!... Touchez
+là, monsieur.</p>
+
+<p>Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt,
+suivi de près par Sancy. Au moment où le chevalier
+se disposait à monter à cheval, Sancy lui remit ses
+lettres de créance et son pouvoir, et:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majesté m'a
+chargé de vous remettre ces mille pistoles pour vos
+frais de route.</p>
+
+<p>Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction
+visible, et, toujours gouailleur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de
+Sancy?</p>
+
+<p>Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement
+le sac au fond de son portemanteau.</p>
+
+<p>Lorsque cette opération importante fut terminée,
+il sauta en selle, et, en serrant la main de Sancy:</p>
+
+<p>&mdash;Dites au roi qu'il se montre, à l'avenir, plus ménager
+de ses pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur
+de Sancy, vous en serez réduit à engager jusqu'aux
+aiguillettes de votre pourpoint.</p>
+
+<p>Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne
+sachant ce qu'il devait le plus admirer: ou son
+audace intrépide, ou sa folle insouciance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>BUSSI-LECLERC</h3>
+
+<p>Vers le moment où le roi attendait le chevalier de
+Pardaillan, l'abbesse Claudine de Beauvilliers entra
+dans une cellule voisine du cabinet du Béarnais.</p>
+
+<p>L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un
+petit guichet dissimulé dans la tapisserie, et par cette
+étroite ouverture, écouta, sans en perdre un mot, tout
+ce qui se dit dans le cabinet.</p>
+
+<p>Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine
+de Beauvilliers referma le guichet et sortit à son
+tour.</p>
+
+<p>L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le
+roi, qui, remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie
+habituellement enjouée, s'écria galamment:</p>
+
+<p>&mdash;Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage
+qui assombrit votre beauté?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis
+de notre charge écrasent nos faibles épaules.</p>
+
+<p>Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens
+où elle le voulait, Claudine se lança dans un long
+exposé des devoirs de sa charge d'abbesse et des embarras
+financiers dans lesquels elle se débattait.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je
+sauve votre maison de la ruine. Me les refuserez-vous?</p>
+
+<p>L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement
+à l'énoncé de cette somme plus que rondelette.
+Et, comme Claudine insistait:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette
+somme énorme?... Ah! si les Parisiens m'ouvraient
+enfin leurs portes!... si j'étais roi de France!...</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être
+pourrai-je m'arranger!... Si au moins vous me faisiez
+la promesse d'une abbaye plus importante... celle de
+Fontevrault, par exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye
+de Fontevrault est la première du royaume. Il faut
+être de sang royal pour prétendre à la diriger.</p>
+
+<p>Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta
+son royal amant, n'ayant obtenu que des promesses
+très vagues. Aussi, en rentrant dans ses appartements,
+elle murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je
+vais donc me tourner du côté de Fausta, qui, elle, au
+moins, sait reconnaître les services qu'on lui rend.</p>
+
+<p>L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler
+une soeur converse, à qui elle donna des instructions
+minutieuses, et la congédia par ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, soeur Mariange, et faites vite.</p>
+
+<p>Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur
+Mariange introduisait auprès de l'abbesse un cavalier
+soigneusement enveloppé dans un vaste manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous
+asseoir... Vous êtes ici en sûreté.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc
+proscrit, il a suffi de prononcer devant lui un nom...</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc
+passerait au travers des armées réunies du
+Béarnais et de Mayenne...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver
+les projets d'une personne que j'aime... Il faut
+que cette personne soit avisée du danger qu'elle court,
+et, connaissant votre haine contre M. de Pardaillan, je
+vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui
+que vous haïssez et vous assurer en même temps un
+puissant protecteur?</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi,
+qui réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Fausta!</p>
+
+<p>&mdash;Fausta!... Elle n'est donc pas morte?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!</p>
+
+<p>&mdash;Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous,
+vous, à aviser Fausta du danger qu'elle court?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, de la réussite des projets de la princesse
+dépend l'avenir de l'abbaye... Celle que j'ai si
+longtemps appelée ma souveraine saura reconnaître
+royalement le service que je lui aurai rendu...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je
+comprends!... Il s'agit donc, madame, d'aviser Fausta
+que le sire de Pardaillan est à ses trousses et la veut
+contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais quels
+sont, au juste, ces projets?</p>
+
+<p>&mdash;Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise,
+vous... vous?</p>
+
+<p>Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en
+parut pas autrement choquée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri.
+S'il devient roi de France, l'abbaye de Montmartre
+et son abbesse n'en seront pas plus riches. Alors...</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! madame, c'est encore une raison que
+je comprends admirablement. J'accepte donc d'être
+votre messager. Veuillez, maintenant, me mettre au
+courant.</p>
+
+<p>&mdash;En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une
+déclaration de Henri III, reconnaissant Philippe
+comme son seul héritier... Cette déclaration, la princesse
+la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan doit
+s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et,
+vous, vous devez avertir Fausta, l'aider et la défendre...
+Et ceci me fait penser qu'il serait peut-être utile
+que... vous fussiez secondé par quelques bonnes épées.</p>
+
+<p>&mdash;J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.</p>
+
+<p>Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques
+solides compagnons. Que devrai-je dire à la princesse
+de votre part?</p>
+
+<p>&mdash;Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à
+elle et que je suis toujours son humble servante.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.</p>
+
+<p>Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans
+et, tout en trottant, songeait:</p>
+
+<p>«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue...
+un des plus fermes soutiens des ducs de Guise et de
+Mayenne... un des chefs les plus actifs et les plus
+influents du conseil de l'Union... gouverneur de la
+Bastille où vous avez su amasser une fortune honorable...
+Vous avez été en correspondance directe avec
+les principaux ministres de Philippe et un des premiers
+à accueillir et soutenir les prétentions de ce
+souverain au trône de France... Pour tout dire, vous
+avez été un personnage avec lequel il fallait compter.
+Et maintenant? Que suis-je maintenant? La déconvenue
+s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a
+fallu rendre le gouvernement de la Bastille, quitter
+précipitamment Paris, se cacher, se terrer, tête et
+ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu
+si je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis
+pris par le Béarnais!</p>
+
+<p>«Donc, l'effondrement de ma situation politique
+est complet... Il est vrai que j'ai la consolation d'avoir
+sauvé une partie de ma fortune que j'avais eu la prévoyante
+idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au moment
+précis où tout croule sous moi, au moment où
+je n'ai plus d'autre solution que de me retirer à
+l'étranger et d'y vivre obscur et oublié, à ce moment
+survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse
+qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne
+le moyen de me refaire une situation magnifique
+auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté de
+m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît,
+cette sainte abbesse me donne le moyen de me
+venger du sire de Pardaillan!... Tous les bonheurs à
+la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne
+suis pas un niais...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES</h3>
+
+<p>L'auberge solitaire dressait son perron délabré au
+bord de la route défoncée. L'aspect de ce logis, perdu
+au fond de la campagne, était si engageant que le
+voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui.</p>
+
+<p>Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où.
+Jeunes tous les trois&mdash;l'aîné paraissait avoir vingt-cinq
+ans à peine&mdash;mais dans quel état! Dépenaillés,
+fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une
+sorte d'élégance native dans la manière de porter le
+manteau, et ils gardaient une allure dégagée, une
+aisance de manières qui n'étaient pas celles de malandrins
+vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant
+le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués
+de fatigue, nos estomacs crient famine, ne faisons pas
+les fines bouches&mdash;nos ressources d'ailleurs ne nous
+le permettent pas&mdash;entrons! Passez, Chalabre!</p>
+
+<p>Les trois marches branlantes du perron franchies,
+ils se trouvèrent dans une vaste salle déserte.</p>
+
+<p>&mdash;Du feu! cria Montsery en montrant l'immense
+cheminée au fond de laquelle quelques tisons achevaient
+de se consumer. Voyez, Sainte-Maline!</p>
+
+<p>Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés
+à terre, il la jeta dans l'âtre, et, bientôt, une flamme
+claire s'éleva en ronflant.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant
+la table du pommeau de sa rapière.</p>
+
+<p>Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse
+qui les toisa d'un coup d'oeil exercé et qui, sans empressement,
+sans aménité, grogna:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A boire!... à boire et à manger.</p>
+
+<p>L'hôte tendit une patte large et velue.</p>
+
+<p>&mdash;On paie d'avance...</p>
+
+<p>&mdash;Maroufle! s'écria Montsery.</p>
+
+<p>En même temps, son poing se détendit et s'abattit
+sur la face du colosse, qui roula sur le sol. Il se releva
+aussitôt d'ailleurs, et, dompté, sortit, l'échiné basse,
+après avoir murmuré:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous servir, messeigneurs!</p>
+
+<p>L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets,
+un broc, un pain et un pâté. Les trois contemplèrent
+silencieusement la maigre pitance, puis se
+regardèrent tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours
+reviendront peut-être...</p>
+
+<p>Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions
+trop maigres pour leurs estomacs affamés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés
+et nourris au Louvre, nous faisions nos quatre repas
+par jour, comme tout bon chrétien qui se respecte!</p>
+
+<p>&mdash;C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions
+gentilshommes de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés
+de veiller sur sa personne...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous
+avons occis Guise, nous avons sauvé la royauté.</p>
+
+<p>&mdash;Notre fortune était assurée du coup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le coup de poignard du moine, en
+frappant le roi à mort, anéantit en même temps
+toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline rêveur.
+Le roi mort, on nous fit bien voir que nous
+n'existions que pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça
+Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;J'enrage, quand je pense que le temps des franches
+lippées n'est plus et ne reviendra peut-être
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Si seulement nous avions la bonne aubaine de
+rencontrer quelque voyageur isolé qui consentirait à
+nous venir en aide, de bon gré... ou de force...</p>
+
+<p>A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un
+cheval se fit entendre. Les trois compagnons se regardèrent
+sans prononcer une parole. Enfin, Sainte-Maline
+prit son manteau, tira la dague et l'épée hors
+des fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit résolument Chalabre.</p>
+
+<p>Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche,
+les anciens «ordinaires» de Henri III se défilèrent
+sous les grands peupliers qui bordaient la route.
+Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval,
+sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même,
+quand les trois spadassins, le jugeant assez près, occupèrent
+la chaussée, il mit son cheval au pas.</p>
+
+<p>Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant
+les armes sous les manteaux, les trois s'arrêtèrent, et
+Sainte-Maline, mettant le chapeau à la main, dit très
+poliment du reste:</p>
+
+<p>&mdash;Halte! monsieur, s'il vous plaît!</p>
+
+<p>Le voyageur s'arrêta docilement.</p>
+
+<p>Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur
+avait le visage enfoui dans les plis de son manteau.
+Néanmoins, Sainte-Maline prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes
+un gentilhomme fortuné. Mes amis et moi sommes
+gentilshommes de haute naissance et n'ignorons rien
+des égards qu'on se doit entre gens de qualité.</p>
+
+<p>Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur
+pour juger de l'effet produit. Impassibilité et
+immobilité de celui-ci. Savante révérence de Sainte-Maline
+et reprise de la harangue:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins
+sont sillonnés par des bandes armées qui maltraitent
+et pillent ceux qui ne sont pas, et même ceux
+qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur,
+sans quoi vous n'auriez pas commis l'imprudence de
+voyager seul, avec, pendu à l'arçon, un portemanteau
+d'apparence aussi respectable que celui que je vois
+là.</p>
+
+<p>Nouvelle pause, et péroraison:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter
+toute mauvaise rencontre est d'aller en très modeste
+équipage... De cette façon, on n'excite pas la convoitise
+des mauvais routiers et on ne les expose pas à
+la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller.
+Or, monsieur, c'est ce qui vous arriverait
+inévitablement si votre bonne étoile ne nous avait
+placés sur votre route à point nommé... En conséquence,
+par pure bonté d'âme, si vous voulez nous
+faire l'honneur de nous confier votre bourse, mes
+amis et moi accepterons volontiers de la dissimuler
+sous nos hardes et...</p>
+
+<p>&mdash;Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet
+avec le plus gracieux sourire, soyez assuré, monsieur,
+qu'avec ceci nous saurons défendre la bourse que
+vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un
+devoir de vous restituer... plus tard.</p>
+
+<p>Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber
+quelques pièces d'or que les trois compagnons
+comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais ils ne firent
+pas un geste pour les ramasser.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq pistoles seulement!...</p>
+
+<p>&mdash;-Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet
+d'un air féroce, je suis très chatouilleux sur le point
+d'honneur, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant
+le moulinet de sa rapière, je ne permettrai pas...</p>
+
+<p>De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur
+laissa tomber quelques nouvelles pièces qui, pas plus
+que les premières, ne furent ramassées.</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers le voyageur:</p>
+
+<p>&mdash;Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables
+qu'ils en ont l'air. Ils se déclareront satisfaits
+pourvu que vous veuillez bien ajouter aux excuses
+que vous venez de laisser tomber la bourse entière
+d'où vous les avez extraites.</p>
+
+<p>Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par
+une attitude menaçante.</p>
+
+<p>Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur
+de Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Bussi-Leclerc! crièrent les trois.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, messieurs!</p>
+
+<p>Et, avec une ironie féroce:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus,
+nous nous sommes faits détrousseurs de grand chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!...
+Sommes-nous pas en guerre?... Vous êtes d'un parti,
+nous d'un autre; nous vous prenons, vous payez rançon,
+tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que
+les choses se passent?</p>
+
+<p>&mdash;N'avons-nous pas un compte avec monsieur?...
+On pourrait le régler sur l'heure, dit Montsery en
+aiguisant sa dague à la lame de son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois.
+Vous savez bien que je suis de force à vous embrocher
+tous les trois!... Causons plutôt d'affaires... C'est
+de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous
+faire gagner mille fois plus que les quelques centaines
+de pistoles que vous trouveriez dans ma bourse.</p>
+
+<p>Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement
+déconcertés. Enfin, Sainte-Maline rengaina et:</p>
+
+<p>Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera toujours temps de revenir au présent
+entretien si nous ne nous entendons pas, ajouta
+Chalabre.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc approuva de la tête, et:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous
+engagez à vous trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie
+du Coq-Hardy, montés et équipés. Là, je vous
+ferai connaître quel sera votre service. Mais je vous
+avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner.
+Puis-je compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une question, monsieur, avant d'accepter ces
+cent pistoles; si le service que vous nous proposez
+ne nous convient pas...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il
+vous conviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et
+ce que j'aurai donné vous restera acquis. Est-ce dit,
+messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, foi de gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent
+pistoles... Et ce n'est qu'une avance... Au revoir,
+messieurs; à demain, à Orléans, hôtellerie du Coq-Hardy.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur, on y sera.</p>
+
+<p>Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens
+bravi de Henri III restèrent immobiles.</p>
+
+<p>Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant
+de la route, alors, alors seulement, Sainte-Maline
+se baissa et ramassa les pièces d'or restées à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne
+à être connu ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu!
+nous voici riches à nouveau, messieurs! Mais qui
+m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de Leclerc,
+après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions
+compagnons d'armes!...</p>
+
+<p>&mdash;Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.</p>
+
+<p>Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient
+avec grand tapage dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans
+cette hôtellerie de malheur! criait le plus jeune.</p>
+
+<p>Déjà, l'hôte apparaissait, criant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! voilà! messeigneurs!</p>
+
+<p>Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné
+dit aux valets qui accouraient:</p>
+
+<p>Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves
+bêtes soient bien traitées et bien pansées.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans inquiétude, monseigneur...</p>
+
+<p>Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant
+et se firent des révérences aussi raffinées que s'ils
+eussent été à la cour et non dans une cour d'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe
+mine vous avez sous ce pourpoint cerise!</p>
+
+<p>&mdash;Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses
+bottes, et comme elles font ressortir la finesse
+de votre jambe!</p>
+
+<p>&mdash;Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout
+à fait grand air dans ce magnifique costume de velours
+gris souris. Vous êtes un fort galant gentilhomme!</p>
+
+<p>Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois
+compagnons pénétrèrent dans la salle, à moitié pleine,
+précédés par l'hôte, le bonnet à la main, multipliant
+les courbettes.</p>
+
+<p>Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait:</p>
+
+<p>&mdash;Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines,
+vite! Le couvert pour ces trois seigneurs qui meurent
+de faim... En attendant, je vais moi-même chercher
+à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray,
+bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des
+nouvelles...</p>
+
+<p>&mdash;Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos
+Seigneuries par-là... Ah! il n'est plus question de nous
+faire payer d'avance!</p>
+
+<p>&mdash;Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir
+traiter avec le respect auquel on a droit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans
+nos bourses.</p>
+
+<p>&mdash;Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service
+qu'il veut nous proposer soit bien détestable pour
+qu'on le refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!</p>
+
+<p>C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu...
+Parfait!... Vive Dieu! vous avez repris vos allures de
+gentilshommes. Avouez que cela vous sied mieux que
+le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai.
+Mais prenez votre repas... Je boirai un verre de ce
+petit vin blanc avec vous.</p>
+
+<p>Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre
+plein:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons
+que vous nous fassiez connaître à quel service
+vous nous destinez, fit Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse
+Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix
+étouffée. Celle qui, dit-on, faisait trembler Guise?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse.</p>
+
+<p>&mdash;Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta,
+qu'on appelait la Souveraine... Eh bien, messieurs,
+c'est à son service que j'entends vous faire entrer...
+Acceptez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Avec joie, monsieur! Nous étions au service
+d'un souverain, nous serons au service d'une souveraine.</p>
+
+<p>&mdash;Quel sera notre rôle auprès de la princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous
+étiez chargés de veiller sur la personne du roi; vous
+veillerez sur celle de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc...
+Mais la princesse a donc des ennemis si
+puissants, si terribles, qu'il lui faut trois gardes du
+corps tels que nous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous reste à nous désigner ces ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.</p>
+
+<p>&mdash;Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois!
+Vous voulez plaisanter?</p>
+
+<p>&mdash;Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré
+tous nos efforts réunis, je ne suis pas sûr que nous
+en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton grave.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc le diable en personne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui qui, détenu à la Bastille, a enfermé
+le gouverneur à sa place, dans son cachot; c'est celui
+qui, ensuite, s'est emparé de la forteresse et a délivré
+tous les prisonniers. Et vous le connaissez comme
+moi, car, si j'étais le gouverneur, vous étiez, messieurs,
+au nombre de ces prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!</p>
+
+<p>Ce nom jaillit des trois gorges en même temps, et,
+au même instant, les trois furent debout, se regardant,
+effarés.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, messieurs, que vous commencez à comprendre
+qu'il n'est plus question de plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons
+trop de quatre?</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la
+vie, après tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tu oublies que nous avons acquitté
+notre dette...</p>
+
+<p>&mdash;Décidez-vous, messieurs. Êtes-vous à Fausta?
+Marchez-vous contre Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes à Fausta!</p>
+
+<p>&mdash;Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant,
+je bois au triomphe de Fausta et au succès
+de ses «ordinaires»!</p>
+
+<p>&mdash;A Fausta! aux «ordinaires» de Fausta! reprit
+le trio en choeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA</h3>
+
+<p>Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les
+Pyrénées sans encombre, et pénétrèrent dans la
+Catalogue.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent à Lerida, autant pour y prendre un
+peu de repos que pour se renseigner.</p>
+
+<p>A l'auberge, avant même de mettre pied à terre,
+Bussi s'informa et l'aubergiste répondit:</p>
+
+<p>&mdash;L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie
+a daigné s'arrêter dans notre ville. Elle est partie,
+voici une heure environ, se dirigeant sur Saragosse
+pour, de là, gagner Madrid. La princesse voyage en
+litière. Vous n'aurez pas de peine à la rejoindre.</p>
+
+<p>Ces renseignements précieux étant acquis, ils mirent
+pied à terre, et:</p>
+
+<p>&mdash;Mes compagnons et moi, nous sommes fatigués et
+nous étranglons de soif... Y a-t-il à manger chez
+vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur!
+répondit l'aubergiste, non sans orgueil.</p>
+
+<p>L'instant d'après, l'hôte posait sur une table: du
+pain, une outre rebondie, une épaule de mouton bouillie
+et un grand plat rempli de pois chiches cuits à
+l'eau, et, se tournant vers les voyageurs:</p>
+
+<p>&mdash;Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce
+n'est pas souvent que nous servons pareil festin!</p>
+
+<p>&mdash;Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre
+pitance qu'il appelle un festin!</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc,
+et tâchons de nous habituer à cette cuisine, car c'est
+à peu près ce que nous rencontrerons partout...</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourchèrent
+leurs montures, se lancèrent sur les traces
+de Fausta, et, bientôt, ils eurent la satisfaction d'apercevoir
+sa litière que des mules, richement caparaçonnées, traînaient
+d'un pas nonchalant, mais sûr.</p>
+
+<p>Bordée de bruyère brûlée par les rayons implacables
+d'un soleil éblouissant, la route pierreuse côtoyait
+le flanc de la montagne, plongeait brusquement et,
+sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui s'étendait
+à perte de vue.</p>
+
+<p>Fausta et son escorte apparurent sur la route et
+s'immobilisèrent, dans un flamboiement de lumière.</p>
+
+<p>Devant elle, très loin, un cavalier, lancé à toute
+allure, semblait accourir à sa rencontre.</p>
+
+<p>Mais Fausta venait de reconnaître Bussi-Leclerc et
+elle songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne?</p>
+
+<p>Au même instant, elle faisait un signe, et Montalte,
+qui se tenait à cheval près de la litière, se courba sur
+l'encolure du cheval pour écouter:</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers...</p>
+
+<p>Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litière,
+en une pose de grâce et de majesté et cependant,
+irrésistiblement, comme attirés par quelque
+fluide mystérieux, ses yeux se portèrent sur le cavalier,
+dans la plaine, là-bas, point noir qui grossissait
+peu à peu.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc et les «ordinaires» s'arrêtèrent devant
+la litière et, le chapeau à la main, attendirent
+que Fausta les interrogeât. Alors:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc après moi que vous courez, monsieur
+de Bussi-Leclerc, qu'avez-vous donc à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis envoyé par Mme l'abbesse des Bénédictines
+de Montmartre.</p>
+
+<p>&mdash;Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublié
+Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;On ne saurait oublier la princesse Fausta quand
+on a eu l'honneur de l'approcher, ne fût-ce qu'une
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut Mme l'abbesse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous faire connaître que S. M. Henri de Navarre
+est au courant des moindres détails de la mission que
+vous allez accomplir auprès de Philippe d'Espagne...
+Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera
+devant aucune extrémité pour vous arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a chargé
+de me donner cet avis? dit Fausta, songeuse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de vous le dire, madame.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a assuré que le roi Henri avait pris ses
+logements à l'abbaye de Montmartre... On dit le roi
+très inflammable... Claudine est jeune, elle est jolie,
+et son caractère d'abbesse ne la met pas à l'abri de
+la tentation.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, madame... Entre le roi Henri et
+vous, madame, l'abbesse n'a pas hésité pourtant...
+Vous le voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que
+vous avez à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers
+m'a expressément recommandé d'engager à votre
+service quelques gentilshommes braves et dévoués et
+de vous les amener, pour vous protéger...</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes en Espagne, où nul n'oserait manquer
+au respect dû à celle qui voyage sous la sauvegarde
+du roi et de son inquisiteur... Pour le reste,
+monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe
+et de ses sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses
+émissaires, qui sont Français, eux, et qui, croyez-moi,
+se soucient de la sauvegarde d'un grand inquisiteur
+comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'épée.</p>
+
+<p>A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta
+ne perdait pas de vue tout en s'entretenant avec
+Leclerc, était arrivé au bas de la montagne et avait
+disparu à un tournant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin
+Fausta. J'accepte donc le secours que vous m'amenez.
+Qui sont ces braves gentilshommes?</p>
+
+<p>&mdash;Trois des plus braves et des plus intrépides
+parmi les Quarante-Cinq: M. de Sainte-Maline, M. de
+Chalabre, M. de Montsery.</p>
+
+<p>Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle
+le rôle que la rumeur publique leur attribuait
+dans la mort tragique du duc de Guise?... C'est
+probable.</p>
+
+<p>Aussi, au salut profondément respectueux des trois,
+elle répondit avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Je tâcherai, messieurs, que le service de la princesse
+Fausta ne vous fasse pas trop regretter celui
+de feu S. M. le roi Henri III.</p>
+
+<p>Et, à Bussi-Leclerc:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service
+de Fausta?</p>
+
+<p>S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc
+ne la perçut pas, tant elle fut faite naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'excuser, madame, je désire réserver
+mon indépendance pour quelque temps. Toutefois,
+j'aurai l'honneur de vous accompagner à la cour du
+roi Philippe, où j'ai affaire moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs très calme, le roi
+de Navarre enverrait-il contre nous un corps d'armée?...
+Le pauvre sire n'a pourtant pas trop de troupes
+pour conquérir ce royaume de France qui lui
+fait si fort envie!</p>
+
+<p>&mdash;Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, madame! Non,
+ce n'est pas un corps d'armée qui marche contre
+vous!... C'est un homme, un homme seul... qui va
+fondre sur vous... c'est Pardaillan!...</p>
+
+<p>&mdash;Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt
+elle désignait le cavalier qui s'avançait à leur rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! enfin!... gronda Montalte.</p>
+
+<p>Ils étaient là cinq gentilshommes, braves tous les
+cinq, ayant fait leurs preuves en maint duel, en maint
+combat. Pardaillan apparaissait et ils se regardèrent
+et se virent livides...</p>
+
+<p>Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire
+narquois aux lèvres, s'avançait paisiblement.</p>
+
+<p>Et, quand il ne fut plus qu'à deux pas de Fausta,
+d'un même mouvement, les cinq mirent l'épée à la
+main et se disposèrent à charger.</p>
+
+<p>&mdash;Arrière!... Tous!... cria Fausta.</p>
+
+<p>Et sa voix était si dure, son geste si impérieux,
+qu'ils restèrent cloués sur place, se regardant, effarés.</p>
+
+<p>Pardaillan s'inclina avec cette grâce altière qui lui
+était propre, et, le visage pétillant de malice:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous
+êtes tirée saine et sauve du gigantesque brasier que
+fut l'incendie du Palais Riant.</p>
+
+<p>Fausta fixa sur lui son oeil profond et répondit
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous avez su vous en tirer, vous
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, madame, savez-vous quelle main scélérate...
+ou simplement maladroite, alluma le formidable
+incendie où j'ai longtemps cru que vous aviez
+laissé votre précieuse existence? C'est que je n'ai
+pas perdu le souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il,
+madame, de cette jolie nasse, au fond de la
+Seine, dans laquelle je dus bien passer toute la
+nuit?</p>
+
+<p>Fausta eut un imperceptible battement de cils qui
+n'échappa pourtant pas à Pardaillan, car il dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour vous répéter qu'il est assez dans mes
+habitudes de me tirer d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous
+qu'on m'avait assuré que vous aviez trouvé
+une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous
+que j'ai éprouvé une angoisse mortelle à cette nouvelle?</p>
+
+<p>Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs
+dont l'éclat se voilait d'une douceur attendrie et,
+sous son masque d'impassibilité, elle haletait, car
+ces paroles que Pardaillan prononçait d'un air lointain,
+comme s'il se fût parlé à lui-même ces paroles
+venaient de faire naître un espoir insensé dans son
+coeur agité.</p>
+
+<p>Il se mit à rire à nouveau, et:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais oublié qu'une femme de tête comme vous
+ne pouvait avoir manqué de prendre des mesures
+infaillibles pour sortir indemne d'une aussi périlleuse
+Situation... ce dont je vous félicite!</p>
+
+<p>Fausta sentit son coeur se contracter à ces paroles
+qui la cinglèrent comme une insulte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez
+abordée? dit-elle d'un ton altier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pardieu! Et je vous demande pardon de
+vous tenir ainsi sous ce soleil torride, pour écouter
+les fadaises que je viens de vous débiter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il donc que je vous rencontre
+chevauchant sous le ciel rayonnant d'Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous cherchais, répondit simplement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, S. M. le roi Henri m'a chargé de lui
+rapporter certain parchemin qui est en votre possession
+et que vous destinez au roi d'Espagne. Et je
+vous cherchais pour vous dire: «Madame, voulez-vous
+me remettre ce parchemin?»</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue
+dans quelque rêve lointain, et, quand il se tut, fixant
+sur lui ses yeux de flamme:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, je vous ai proposé, il n'y a pas bien
+longtemps, de vous tailler un royaume en Italie et
+vous avez refusé parce qu'il vous aurait fallu combattre
+un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelât Sixte-Quint,
+venant d'un esprit chevaleresque comme le
+vôtre, ce refus ne m'a pas surprise. Les plans que
+j'avais élaborés et que votre refus d'alors anéantissait,
+je puis les reprendre en les modifiant... Il s'agit
+de faire alliance avec un souverain... le plus puissant
+de la terre...</p>
+
+<p>Fausta fit une pause.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme
+il n'eût rien entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voulez-vous me remettre le parchemin?</p>
+
+<p>Une fois encore, Fausta sentit les étreintes du doute
+et du découragement. Mais elle le vit si paisible, si
+attentif&mdash;en apparence&mdash;qu'elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce
+parchemin, vous devez obtenir le commandement en
+chef de l'armée que Philippe enverra en France. Et
+cette armée sera formidable. Sous le commandement
+d'un chef tel que vous, cette armée est invincible... A
+la tête de vos troupes, vous fondez sur la France,
+vous battez le Béarnais sans peine, on le juge, on le
+condamne, on l'exécute comme fauteur d'hérésie...
+Philippe II est reconnu roi de France, et on crée pour
+vous un gouvernement spécial, quelque chose comme
+la vice-royauté de France!... Vous vous en contentez...
+jusqu'au jour où, raccourcissant le titre d'un mot,
+vous pourrez, par droit de conquête, placer sur votre
+tête la couronne royale... Dites un mot, et ce parchemin
+que vous me demandez pour Henri de Navarre,
+je vous le remets à l'instant à vous, chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>Pardaillan, glacial, répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voulez-vous me remettre le parchemin
+que j'ai promis de rapporter à S. M. Henri?</p>
+
+<p>Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai offert pour vous ce précieux parchemin,
+et vous l'avez refusé... Je le porterai donc à Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous êtes
+décidée à aller à Madrid, j'irai aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, chevalier, répondit Fausta, sur un
+ton étrange.</p>
+
+<p>Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement,
+reprit le chemin par où il était venu.</p>
+
+<p>Alors, quand il eut disparu au premier coude de la
+route, Bussi-Leclerc, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline,
+Montalte entourèrent la litière, avec des
+jurons et des imprécations, et Montalte gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empêchés
+de charger ce truand?</p>
+
+<p>Fausta les considéra un instant avec dédain, et:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur,
+messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet
+homme n'arrive pas au bas de la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui? Eh bien, essayez...</p>
+
+<p>Et, du doigt, elle leur désignait Pardaillan, qui réapparaissait
+au pas sur la route en lacet.</p>
+
+<p>Humiliés par le dédain qu'elle leur manifestait, exaspérés
+jusqu'à la fureur par le dédain, encore plus
+outrageant de celui qui s'en allait là-bas, sans avoir
+même paru remarquer leur présence, ils se ruèrent en
+se bousculant, grondant de sourdes menaces.</p>
+
+<p>Cependant, Fausta, avec un sourire étrange, prenait
+les attitudes de quelqu'un qui se dispose à assister
+commodément à un spectacle intéressant.</p>
+
+<p>Les cinq gardes du corps de Fausta s'étaient élancés
+pêle-mêle, à la poursuite de Pardaillan. La route,
+en se rétrécissant, les obligea à se mettre en file,
+et voici quel était l'ordre de marche établi par le
+hasard. En tête, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline,
+Chalabre, Montsery, et, fermant la marche, Montalte.</p>
+
+<p>Pardaillan, lui, se trouvait à un angle de la route où
+il y avait une minuscule plate-forme.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entendit derrière lui le pas des chevaux,
+il se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois
+mignons que j'ai tirés de la Bastille, et celui-là que je
+ne connais pas!... Pourquoi diable Fausta les a-t-elle
+empêchés de me charger là-haut? Ils y avaient de la
+place, au moins, tandis qu'ici...</p>
+
+<p>Posément, il fit faire volte-face à son cheval et
+l'accula contre la paroi du chemin, la croupe presque
+appuyée contre d'énormes quartiers de roches éboulés.
+Ainsi placé, il avait devant lui le sentier par où venait
+Bussi; derrière, les roches qui lui faisaient un rempart;
+à sa gauche, il avait le flanc de la montagne et,
+à sa droite, le précipice. On ne pouvait donc l'attaquer
+que de front et un à un.</p>
+
+<p>Son épée dégagée, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc
+ne fut plus qu'à quelques pas de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Bussi-Leclerc, où courez-vous
+ainsi?... Est-ce après la leçon d'escrime que je vous
+promis voici quelques mois?</p>
+
+<p>&mdash;Misérable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant,
+attends, je vais te donner la leçon que tu mérites,
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en
+parant.</p>
+
+<p>&mdash;Tue! tue! crièrent les trois «ordinaires».</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il
+ne fallait pas mettre en avant cet écolier.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de ma mère! un écolier, moi, Bussi!...</p>
+
+<p>&mdash;Et un mauvais écolier encore... qui ne sait même
+pas tenir son épée... là!... hop! sautez!</p>
+
+<p>Et l'épée de Bussi sauta, alla tomber dans le précipice.</p>
+
+<p>Derrière lui, Sainte-Maline criait:</p>
+
+<p>&mdash;Place! faites-moi place, mordieu!</p>
+
+<p>Bussi, hébété, ne bougeait pas, continuait de barrer
+la route aux autres. Et, comme il jetait des regards
+de fou autour de lui, il vit Montalte qui avait mis
+pied à terre, et lui tendait son épée.</p>
+
+<p>Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et,
+sans hésiter, fonça de nouveau, tête baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous
+êtes insatiable!</p>
+
+<p>Il achevait à peine que l'épée de Bussi décrivait
+une courbe dans l'air et allait rejoindre la première
+au fond du précipice.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit Pardaillan, êtes-vous plus satisfait maintenant?
+Si je sais compter, c'est la cinquième fois que
+je vous désarme...</p>
+
+<p>Bussi leva les poings au ciel, étouffa une imprécation,
+et s'affaissa, terrassé par la rage et la honte.</p>
+
+<p>C'en était fait de lui si Pardaillan&mdash;suprême humiliation
+et suprême générosité&mdash;ne l'avait saisi de sa
+poigne de fer et maintenu, évanoui, sur la selle.</p>
+
+<p>Sainte-Maline s'efforçait vainement de passer et de
+prendre la place de Bussi, lorsque Montalte, se dressant
+devant lui, d'une voix basse et sifflante:</p>
+
+<p>&mdash;Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet
+homme est un démon! Si nous le laissons faire, il
+nous tuera les uns après les autres, ou nous désarmera.
+Emmenez Bussi et retournez auprès de la
+princesse...</p>
+
+<p>Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les
+«ordinaires», et, de son air le plus aimable:</p>
+
+<p>&mdash;A qui le tour, messieurs?</p>
+
+<p>Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissaient
+en grommelant à l'ordre du cardinal, et, en
+jetant des regards furieux qui s'adressaient autant à
+Montalte qu'à Pardaillan, mettaient pied à terre, s'emparaient
+de Bussi, s'efforçaient de le faire revenir à
+lui.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan,
+et pâle de rage contenue:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur.
+Qui êtes-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se
+redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Le neveu de cet excellent M. Peretti?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous hais, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez déjà dit, monsieur, dit froidement
+le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous tuerai!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ceci, c'est autre chose!...</p>
+
+<p>Cependant, les «ordinaires» s'éloignaient, emmenant
+Bussi-Leclerc, qui, revenu à lui, pleurait sur sa
+défaite, suivis d'assez loin par Montalte, pensif.</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan.</p>
+
+<p>Et, haussant les épaules, il reprit sa route, en fredonnant
+un air de chasse du temps de Charles IX.</p>
+
+<p>Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un
+coup de feu. La balle venait s'aplatir à quelques toises
+de lui, sur le versant qu'il côtoyait.</p>
+
+<p>Il leva vivement la tête. Montalte, seul, penché sur
+l'abîme, au-dessus de lui, tenait à la main le pistolet
+qu'il venait de décharger. Le cardinal, voyant son
+coup manqué, sauta sur son cheval, et, avec un geste
+de menace, se lança à la poursuite de ses compagnons.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>DON QUICHOTTE</h3>
+
+<p>Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait:</p>
+
+<p>«Diable! s'il avait mieux calculé la portée, c'en
+était fait de M. l'ambassadeur et de sa mission.»</p>
+
+<p>Et, avec un froncement de sourcils:</p>
+
+<p>«Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaqué en gentilshommes,
+épée contre épée... Celui-là tente de m'assassiner...
+Celui-là est à surveiller de près! Il me
+hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas,
+moi...»</p>
+
+<p>Il se retourna et aperçut Fausta et son escorte parvenus
+au bas de la montagne. Il hocha la tête, et:</p>
+
+<p>«Me voici, une fois de plus, piqué de la tarentule
+de me mêler de ce qui ne me regarde pas!... Me voici,
+une fois de plus, jeté au milieu d'une partie où je
+n'avais que faire, et où ma présence vient tout brouiller...
+Et j'aurais la sottise de m'ébahir que des gens
+que je ne connais pas me veulent la malemort? Mais
+c'est précisément le contraire qui devrait m'étonner!...»</p>
+
+<p>En monologuant de la sorte, il arriva à Madrid
+sans avoir aperçu une seule fois l'escorte de Fausta,
+et sans aventure digne d'être notée.</p>
+
+<p>Au bord du Mançanarès, sur une éminence, à l'endroit
+même où se dresse aujourd'hui le palais royal,
+s'élevait alors l'Alcazar, résidence du roi.</p>
+
+<p>Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier
+auprès duquel il se renseigna lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté a quitté Madrid, voici quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et où le roi se rend-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi se rend à Séville à la tête d'un corps
+d'armée castillan pour soumettre les hérétiques: juifs,
+musulmans et bohèmes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là une entreprise digne de ce grand roi,
+dit Pardaillan, avec son air figue et raisin.</p>
+
+<p>Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course.
+Passé Cordoue, après avoir traversé de véritables
+forêts d'orangers et d'oliviers, en longeant les bords
+du Guadalquivir, dont le cours était barré par des
+milliers de moulins à huile, il arriva à Carmona,
+village situé à quelques lieues de Séville, où il fut tout
+surpris de voir l'armée royale occupée à dresser ses
+tentes.</p>
+
+<p>Et il se remit en route encore une fois.</p>
+
+<p>Vers le soir, il aperçut enfin l'escorte du roi, hérissée
+de piques et de bannières, qui déroulait lentement
+ses anneaux sur la route poudreuse.</p>
+
+<p>Peu soucieux de la suivre à pareille allure, il se
+lança sous bois, où il eut tôt fait de la dépasser. Mais,
+alors, il s'arrêta, et:</p>
+
+<p>«Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu
+de près la figure de ce valeureux prince!»</p>
+
+<p>Montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés,
+une centaine de seigneurs, bardés de fer et la
+lance au poing, précédaient une vaste et somptueuse
+litière traînée par des mules parées de housses aux
+couleurs éclatantes.</p>
+
+<p>Dans un opulent et sévère costume de soie et de
+velours noirs, le roi était à demi étendu sur des coussins
+de velours broché.</p>
+
+<p>Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux
+courts et gris, oeil froid, d'une fixité peu ordinaire,
+taille plutôt petite, de la morgue hautaine plutôt que
+de la majesté, physionomie sombre et glaciale... un
+spectre!...</p>
+
+<p>Tel fut le signalement que Pardaillan établit de
+S. M. Catholique Philippe II, alors âgé de soixante-trois ans.</p>
+
+<p>Derrière la litière, deuxième rempart vivant de fer
+et d'acier.</p>
+
+<p>«Cordieu! fit Pardaillan en s'éloignant à toute
+bride, la sombre figure que voilà!... Et c'est là le
+triste sire que Mme Fausta rêve d'imposer au peuple
+de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule
+vue de ce glacial despote suffirait à figer à jamais
+le rire sur les jolies lèvres des filles de France.»</p>
+
+<p>Séville, capitale de l'Andalousie, était autrement
+importante que de nos jours. Située dans la plaine,
+dépourvue de toute défense naturelle, si ce n'est du
+côté du Guadalquivir, elle était protégée par une
+enceinte crénelée, et quinze portes gardaient l'entrée
+de la ville.</p>
+
+<p>Au moment où le soleil se couchait dans un flamboiement
+de pourpre et d'or, Pardaillan fit son entrée
+par la porte de la Macarena, située au nord de la ville.
+Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut
+de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer
+une hôtellerie convenable près du palais royal.</p>
+
+<p>Le cavalier fixa sur lui un oeil pénétrant et le considéra
+un moment avec une attention et une insistance
+qui eussent fait bondir Pardaillan s'il n'avait reconnu
+dans le regard et le sourire de cet inconnu une sympathie
+manifeste, et comme une sorte d'admiration.</p>
+
+<p>Si bien que Pardaillan, qui n'était pourtant pas d'un
+naturel très patient, voyant qu'il ne répondait pas,
+reprit doucement, et avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer
+une auberge.</p>
+
+<p>L'inconnu sursauta, et:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! excusez-moi, seigneur... Une hôtellerie?... dans
+les environs de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hôtellerie
+de la Tour me paraît tout indiquée... Elle est très
+confortable et l'hôtelier est un de mes amis... Mais,
+vous êtes étranger, seigneur. Français?... Oui, je le
+vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai
+l'honneur de vous conduire moi-même à l'hôtellerie
+de la Tour et de vous recommander aux bons soins
+de l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous rends mille grâces, répondit
+le chevalier qui, à son tour, détailla son guide d'un
+coup d'oeil rapide.</p>
+
+<p>C'était un homme qui paraissait un peu plus de
+quarante ans. Il était grand et maigre: il avait un
+front superbe, le front vaste d'un penseur, surmonté
+d'une chevelure abondante, naturellement bouclée,
+re jetée en arrière, légèrement grisonnante aux tempes;
+des yeux vifs, perçants; un nez long et crochu;
+les pommettes saillantes, les joues creuses, une petite
+moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche
+taillée en pointe.</p>
+
+<p>Le chevalier remarqua que son costume, quoique
+râpé, était d'une propreté méticuleuse; que l'inconnu
+paraissait se servir péniblement de son bras gauche.
+Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.</p>
+
+<p>Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant,
+avec une complaisance inlassable et une compétence
+qui frappa Pardaillan, l'inconnu lui fournit des
+renseignements clairs et précis sur tout ce qu'il
+pensait devoir intéresser un étranger.</p>
+
+<p>En approchant du fleuve, il lui dit en désignant
+une tour encastrée dans l'enceinte du palais royal:</p>
+
+<p>&mdash;L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se
+dénomme ainsi à cause de son voisinage avec cette
+tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est le coffre où
+notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent
+d'Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je
+me contenterais d'un coffret! fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez
+le voir à ma mise, répondit l'inconnu en riant
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe
+là mise et que l'escarcelle soit vide... Je vois à votre
+air que vous possédez ce que votre roi ne pourra
+jamais acquérir avec tous ses trésors.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois,
+qu'ai-je donc de si précieux, selon vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en
+posant son doigt tour à tour sur son front et sa poitrine.</p>
+
+<p>L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui
+confirma Pardaillan dans la bonne opinion qu'il commençait
+à s'en faire. Il se contenta de murmurer, mais,
+cette fois, le chevalier l'entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! Tout comme don Quichotte!</p>
+
+<p>Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très
+gravement, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de
+Saavedra, gentilhomme castillan, et je me tiendrai
+pour honoré au-dessus de tout si vous me permettez
+de me proclamer votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan,
+gentilhomme français, et j'ai vu, du premier coup,
+que nous étions faits pour nous entendre à merveille.
+Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si
+quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.</p>
+
+<p>Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche
+étreinte.</p>
+
+<p>Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant
+de mettre pied à terre:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous
+semble-t-il pas que nous ne pouvons en rester là, et
+que la connaissance ainsi ébauchée ne peut dignement
+continuer qu'à table, et en choquant nos verres?</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme!
+Vous ne sauriez croire combien cela repose de rencontrer
+de temps en temps un homme qui fait fi des
+simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté
+de coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir
+doit être plutôt rare pour vous. C'est que, pour
+apprécier une nature aussi simple et aussi droite que
+la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très
+simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque
+effroyablement tortueuse et compliquée, la droiture et
+la simplicité sont considérées comme des crimes
+impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare
+monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer,
+voit aussitôt les honnêtes gens dont se compose
+l'immense troupeau de ce que l'on est convenu d'appeler
+la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à
+le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est
+de passer pour un fou... J'ai idée que vous devez
+en savoir quelque chose...</p>
+
+<p>&mdash;C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour,
+rencontré que des loups qui m'ont montré les crocs...
+Mais vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.</p>
+
+<p>En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge,
+et il faut croire que la recommandation de
+Cervantes n'était pas sans valeur, car l'hôtelier se
+montra très accueillant, et s'empressa de préparer le
+festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.</p>
+
+<p>&mdash;Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes,
+et en buvant des vins de mon pays. Vous me direz
+qui vous êtes, je vous dirai qui je suis.</p>
+
+<p>En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent
+dans le patio, au milieu d'autres consommateurs
+assez nombreux, devant une bouteille de vieux Xérès.
+La nuit étant venue, le patio était éclairé par une
+demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques
+en fer forgé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque
+le soleil darde trop violemment ses rayons, on
+peut s'étendre à l'abri sous les arcades que supportent
+ces minces colonnettes.</p>
+
+<p>Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune
+fille de quinze ans, la propre fille de l'hôtelier,
+que son père envoyait pour honorer ses hôtes de
+marque.</p>
+
+<p>Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant
+force rasades de vins du Bordelais alternés avec
+les meilleurs crus d'Espagne, ils causaient; et Cervantes
+ayant raconté son histoire:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été
+soldat et vous être vaillamment battu à cette glorieuse
+bataille de Lépante, d'où vous êtes revenu à peu près
+estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous
+vous servez si péniblement, vous voilà maintenant
+commis au gouvernement des Indes, et piqué du désir
+de vous immortaliser, en écrivant quelques impérissables
+chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce
+chef-d'oeuvre!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien,
+jusqu'ici, j'étais en proie aux affres du doute. Maintenant,
+je crois qu'en effet j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre
+dont vous parlez, du moins une oeuvre digne
+d'être remarquée.</p>
+
+<p>&mdash;Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi
+ne doutez-vous plus, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je
+cherchais, répondit Cervantes, avec un sourire énigmatique.</p>
+
+<p>&mdash;Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus
+qu'un groupe de consommateurs assez bruyants,
+réunis à la même table, à l'autre extrémité de la cour,
+Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était assuré
+qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une
+mission... Excusez-moi, et ne voyez, dans la question
+que je veux vous poser, rien autre que le désir de
+vous être utile...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact
+avec le roi?</p>
+
+<p>&mdash;En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan,
+en le regardant en face.</p>
+
+<p>Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se
+penchant sur la table, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier,
+gardez-vous bien!... Si vous êtes venu ici dans l'intention
+de contrarier la politique du roi, laissez de côté
+cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes
+venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à
+votre courage, à votre intelligence!... Tremblez, chevalier;
+et regardez non devant vous, mais à droite,
+à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière
+que vous serez frappé.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il
+appela la servante. Dites-moi, ma belle enfant, comment
+vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Juana, seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher
+de ces gelées d'oranges que vous avez emportées, elles
+sont délicieuses, par ma foi!...</p>
+
+<p>Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table
+les confitures et se retirait de son pied léger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?...
+dit Pardaillan en étalant soigneusement
+sa confiture sur un gâteau de miel.</p>
+
+<p>Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement
+et hocha doucement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit
+Cervantes, toujours à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien
+longtemps, et, ma foi, l'impression qu'il m'a produite
+n'est guère à son avantage.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher
+la tête à un de ses ministres, coupable d'avoir
+osé parler devant lui avant d'y être invité... C'est
+l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel
+il laisse ses papiers sur la table de travail afin de
+s'assurer que nulle main indiscrète n'est venue les
+toucher... C'est l'homme qui poursuit d'une haine
+implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse
+lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter...
+C'est l'homme qui vient ici à la tête d'une armée
+pour meurtrir d'inoffensifs savants, de paisibles
+commerçants, coupables seulement d'adorer un
+autre dieu que le sien... et dont le véritable
+crime est de posséder d'immenses richesses, bonnes
+à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par
+jalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures
+son propre fils, l'infant don Carlos! Voilà
+ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel
+vous venez vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement
+Pardaillan, il m'a été donné de combattre quelques
+monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir jamais rencontré
+d'aussi magnifique dans sa hideur que celui
+dont vous venez de me tracer le portrait. Celui-là
+manquait à ma collection, et tout ce que vous me
+dites me donne une furieuse envie de le voir de près...
+dusse-je être broyé.</p>
+
+<p>&mdash;Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes
+avec admiration. Et, pourtant, s'il n'y avait
+que le roi seul... ce ne serait rien...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...</p>
+
+<p>&mdash;L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi!
+vous, un gentilhomme, vous tremblez devant des
+moines!</p>
+
+<p>&mdash;Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi
+et le pape lui-même!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de
+faux moine couronné... Qu'est-ce que le pape? un
+ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et même
+la papesse&mdash;vous ignorez sans doute qu'il y a eu
+une papesse&mdash;je les ai tenus dans la main que voici,
+et je vous jure qu'ils ne pesaient pas lourd!... et
+j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils
+eussent été broyés!...</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant
+dans ses mains, vous parlez tout à fait comme
+don Quichotte!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il
+parle comme moi, c'est un homme sage, mordieu,
+à moins que ce ne soit un fou...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et, avec un accent de sourde terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet
+effroyable tribunal qu'on appelle le Saint-Office... car
+tout est saint dans cette redoutable institution de
+bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement
+doté par la nature, naguère encore débordant
+de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes
+et de ses savants que l'on massacre en masse, ce pays,
+aujourd'hui, agonise lentement, sous l'impitoyable
+étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante est
+telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des
+milliers de malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes,
+se livrer eux-mêmes aux flammes des autodafés!...
+Et c'est à ce monstre que vous voulez vous
+heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme
+je brise cette coupe!</p>
+
+<p>Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée
+devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez
+une autre coupe à M. de Cervantes.</p>
+
+<p>Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan
+se tourna vers Cervantes et:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il
+avait dans ses moments d'émotion, vous me voyez
+ravi et tout ému de la belle amitié que vous voulez
+bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous
+me connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà
+être brisé, je ne sais combien de fois dans ma vie,
+et, au bout du compte, j'ai toujours vu que ce sont
+ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai
+dit, vous persistez?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je
+dois à votre amitié une explication. La voici: tout
+ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien
+que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être
+et que je sais, c'est que mon pays est menacé de ce
+double fléau: Philippe II et son Inquisition... et je
+sais encore qu'il est impossible que la France soit
+lentement étranglée comme votre malheureux pays.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne le veux pas! dit froidement
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta
+Cervantes qui, à de certaines réponses de Pardaillan,
+perdait la notion de la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous
+me rebattez les oreilles, votre ami don Quichotte
+est fou!</p>
+
+<p>&mdash;Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que
+vous me donnez là... Il faudra voir... murmura
+Cervantes.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva,
+s'inclina profondément devant Pardaillan ébahi, et:</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un
+brave... Et je veux vous faire une proposition, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait
+avec un commencement d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse
+malice, de porter avec moi la santé de l'illustre chevalier
+don Quichotte de la Manche!</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un
+soupir de soulagement, je le veux de tout mon coeur,
+bien que je ne connaisse pas ce digne seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes
+avec une émotion étrange.</p>
+
+<p>&mdash;A l'immortalité de votre ami don Quichotte!
+renchérit le chevalier en choquant son verre contre
+celui de Cervantes, qui mit la main sur son coeur en
+signe de remerciement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>DON CESAR ET GIRALDA</h3>
+
+<p>Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent
+en face l'un de l'autre, et:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai
+pas besoin de vous dire que je vous suis tout acquis.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan
+avec la même simplicité.</p>
+
+<p>Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs
+cavaliers d'assez mauvaise mine causaient
+bruyamment entre eux, en attendant les boissons
+rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.</p>
+
+<p>&mdash;Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs,
+que Séville, depuis quelque temps, ressemblait
+à un cimetière?</p>
+
+<p>&mdash;El Torero, don César, disparu... retiré dans les
+ganaderias de la Sierra!... en proie à un de ces
+accès d'humeur noire qui le prennent parfois! disait
+un autre.</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda invisible...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver.
+Tout cela va changer enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;El Torero ne nous boudera plus et nous donnera
+quelque magnifique corrida.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter les petits profits que nous retirerons
+de l'expédition!</p>
+
+<p>Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes
+éclats de rire, soulignés de rudes coups de poing
+sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce
+que j'entends, cette nouvelle croisade entreprise par
+votre roi, comme toute croisade qui se respecte, n'est
+qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux
+derniers de ces... braves, espère tirer un honnête
+profit.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?</p>
+
+<p>Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression
+de gravité et de mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car
+il n'a jamais connu ni son père ni sa mère. On l'appelle
+El Torero et on dit El Torero comme on dit
+le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie
+par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à
+ce jour. Il ne descend pas dans l'arène comme
+font tous les autres toréadors, bardé de fer, couvert
+de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval
+caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de
+satin, sa cape enroulée autour de son bras gauche,
+il tient une épée, il enlève le flot de rubans placé
+entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais,
+et, ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va
+le déposer aux pieds de la plus belle... C'est un
+brave que vous aimerez quand vous le connaîtrez.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première,
+le roi est tellement pressé d'argent qu'il ne
+dédaigne pas de se mettre à la tête d'une armée
+de détrousseurs?</p>
+
+<p>&mdash;La question d'argent, la répression de l'hérésie,
+les exécutions en masse... s'il n'y avait que cela, le
+roi laisserait faire ses ministres et généraux... Tout
+cela n'est que prétexte pour masquer le véritable
+but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand
+inquisiteur... et que, seul, je devine, murmura Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir
+autre chose de plus grave, là-dessous! s'écria Pardaillan.
+Et, avec une sorte de curiosité:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait
+d'envahir l'Espagne?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez
+pas!... Cette expédition formidable, dans laquelle des
+milliers d'innocentes victimes seront sacrifiées, est
+dirigée contre... un seul homme! C'est un jeune homme
+de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom,
+pas de fortune&mdash;car, s'il gagne largement sa vie
+dans le périlleux métier qu'il a choisi, ce qu'il gagne
+appartient plus aux malheureux qu'à lui-même. C'est
+un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène,
+passe son existence dans les ganaderias où il dompte
+le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que ce
+n'est ni un conspirateur ni un personnage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le toréador dont vous me parliez avec
+tant de chaleur...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant que vous me disiez
+que je l'aimerais quand je le connaîtrais... Mais
+dites-moi, il est donc d'une, illustre famille, ce jeune
+homme sans nom?</p>
+
+<p>Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour
+de lui, vint s'asseoir tout près de Pardaillan, et dans
+un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort
+assassiné, il y a vingt-deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors,
+de la couronne d'Espagne, au lieu et place de don
+Philippe, l'infant actuel?...</p>
+
+<p>Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise
+et dirige une expédition contre son petit-fils,
+obscur, pauvre, faible... Il y a la-dessous quelque sombre
+secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore
+sous sa personnalité de toréador, l'Andalousie se soulèverait
+demain; il aurait des milliers de partisans;
+l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait elle-même...
+Comprenez-vous maintenant? L'expédition
+est à deux fins, on se débarrassera de quelques hérétiques,
+on enveloppera le prince dans ce vaste coup
+de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne
+soupçonne la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... il ne sait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le
+connaître, que ferait-il?</p>
+
+<p>Cervantes haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi va se charger la conscience bien inutilement,
+dit-il. D'abord parce que le prince ignore tout
+de sa naissance, ensuite parce que, même s'il savait,
+il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature
+d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est
+amoureux fou de la Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est
+si féru d'amour pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement,
+la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter
+l'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les
+prêtres qui manquent pour bénir cette union, et,
+quant au consentement de la famille, puisqu'il ne se
+connaît ni père ni mère...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda
+est bohémienne...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela fait?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Et l'Inquisition?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que
+l'Inquisition vient faire là-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda
+est bohémienne... C'est-à-dire que, demain, ce soir,
+l'Inquisition peut la faire saisir et jeter au bûcher...
+Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est adorée
+des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en
+sa faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan
+qui ne voulait pas en démordre.</p>
+
+<p>&mdash;Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient
+passible de la même peine: le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition!
+La vie n'est plus tenable avec cette institution
+là!... et je vous avertis que la bile commence à me
+travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à votre
+petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de
+me mêler un peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en
+tirera jamais! Contez-moi plutôt l'histoire de ce fils
+de l'infant don Carlos; vous me paraissez la connaître
+à fond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une sombre et terrible histoire, chevalier,
+murmura Cervantes, dont le front se rembrunit.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne
+pouvait l'entendre, et:</p>
+
+<p>&mdash;Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés
+de près ou de loin à cette histoire sont morts de
+mort violente... Tous ceux qui l'ont simplement connue
+et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils
+savaient quelque chose ont disparu mystérieusement,
+sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'ils étaient
+devenus.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même
+sort, nous ferons en sorte que nul ne se doute que
+nous la connaissons.</p>
+
+<p>A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple
+entra discrètement dans le patio.</p>
+
+<p>L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui
+couvrait une partie du visage. La femme était non
+moins soigneusement enveloppée dans une mante
+dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa
+figure.</p>
+
+<p>Silencieusement, ils passèrent comme des ombres
+et vinrent s'asseoir sous les arcades où une demi-obscurité
+les mettait à l'abri de tout regard indiscret:
+évidemment, c'étaient deux amoureux désireux
+de solitude.</p>
+
+<p>Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis
+qu'un autre personnage, entré sur leurs pas, se faufilait
+prudemment et, sans que nul ne fît attention à
+lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques
+pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.</p>
+
+<p>Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait
+pas échappé à l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée
+tapie au fond de son trou, prête à fondre sur sa
+proie!... Mais qui diable guette-t-il ainsi?... J'y suis!...
+C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a... Je ne
+les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux...
+Allez, mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du
+traité de Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de
+l'infant don Carlos, alors âgé de quinze ans, avec
+Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, âgée
+elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe
+épousa lui-même la femme qu'il destinait à son fils...
+Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l'ont
+su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que l'infant
+Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion
+irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages,
+tenaces, comme seuls sont capables de les
+concevoir les tout jeunes gens et les vieillards... Le
+prince était beau, élégant, spirituel et il était follement
+épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être
+autrement? Et ne devait-il pas être son époux?... La
+fatalité voulut que le roi, veuf depuis peu de Marie
+Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...</p>
+
+<p>&mdash;Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès
+l'instant où il sentit la passion gronder en lui, planant
+au-dessus des sentiments et des lois qui régissent
+le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama
+pour lui celle qu'il avait destinée à son fils... La
+princesse aimait don Carlos... Mais c'était une enfant...
+et Catherine de Médicis était sa mère... Elle refoula
+ses sentiments et céda sans trop de difficultés. Mais
+le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de
+son amour en termes qui eussent attendri tout autre
+que son rival, car c'étaient deux rivaux qui, maintenant,
+se trouvaient aux prises, et, glorieusement,
+comme un argument décisif, il confia à son père que
+son amour était partagé. Inspiration qui devait lui être
+fatale... Dans son orgueil prodigieux, le roi n'avait
+même pas été effleuré par cette pensée que son fils
+pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant,
+en le frappant brutalement dans son orgueil,
+vint déchaîner en lui toutes les fureurs d'une sombre
+jalousie qui se changea en haine implacable... Il y
+eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles,
+dont le secret est jalousement gardé par les grands
+arbres des jardins d'Aranjuez, qui en furent, seuls,
+les témoins muets... Et la princesse Elisabeth devint
+la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le père
+et le fils restèrent à jamais deux ennemis.</p>
+
+<p>Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la
+coupe que Pardaillan venait de remplir, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté
+des affaires du gouvernement et de la cour. Il était
+préférable, d'ailleurs, qu'il en fût ainsi, car, chaque
+fois que le roi et l'infant se trouvaient face à face,
+c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant
+où se lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement
+de passions furieuses qui menaçait de les
+précipiter l'un contre l'autre, la dague au poing. Et
+les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant
+des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre,
+éclata cette nouvelle: l'infant est arrêté, jugé,
+condamné à mort...</p>
+
+<p>&mdash;Il y eut réellement jugement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant
+les instruments de basse vengeance du père, osèrent
+condamner le fils à mort: le cardinal Espinosa,
+grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince
+d'Eboli, et le licencié Birviesca, membre du conseil
+privé.</p>
+
+<p>&mdash;Sous quel prétexte?</p>
+
+<p>&mdash;Connivence avec les ennemis de l'État, machinations
+dans les Flandres, voilà ce qui fut proclamé
+bien haut. La vérité, autrement terrible, la voici:
+l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses.
+La reine n'était pas moins surveillée, et, cependant,
+les deux amoureux, que la passion du roi avait
+séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de se
+témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là
+des miracles qu'un amour ardent et sincère parvient
+à réaliser sans qu'on puisse les expliquer. Tant il y a
+que don Carlos était devenu l'amant de la reine, que
+la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait
+avait pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils
+quelque imprudence à ce moment-là?... Furent-ils
+trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais
+su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son
+amant que le roi, pris de soupçons, la faisait mystérieusement
+conduire dans un couvent. Elle voyait
+dans la soudaine et imprévue décision de son royal
+époux une menace pour la vie de l'enfant à venir.
+Don Carlos prit aussitôt ses dispositions pour sauver
+son enfant, et, lorsque les émissaires du roi se présentèrent
+pour se saisir du petit prince qui venait
+de naître, il avait disparu... Le lendemain, l'infant
+était arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.</p>
+
+<p>&mdash;L'infant fut jugé et condamné, comme je vous
+ai dit. Mais ce procès n'était qu'une comédie destinée
+à masquer le drame qui se déroulait dans l'ombre.
+Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination
+peut concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne
+pouvait pas croire qu'il eût été bafoué à ce point...
+Il doutait encore et cependant il voulait savoir... et
+pour savoir il ne recula pas devant la question.</p>
+
+<p>&mdash;La question?... à son fils?... il a osé!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père
+faisant torturer son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre,
+dont les murailles épaisses étouffent les plaintes
+du patient. Sur le chevalet, la victime est étendue.
+A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses
+fers, dispose ses instruments de torture. Et, en face,
+le roi, seul témoin... juge et bourreau tout à la fois...
+Et, tandis que les membres se brisent sous les coups
+du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la
+morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché
+sur la victime pantelante, répète d'une voix qui n'a
+plus rien d'humain:</p>
+
+<p>&mdash;Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...</p>
+
+<p>&mdash;Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant
+elle-même, d'un coup de dents furieux, un morceau
+de sa langue et crachant, avec son mépris, ce lambeau
+sanglant au visage de son père comme pour lui dire:</p>
+
+<p>«Je ne parlerai pas!»</p>
+
+<p>&mdash;Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage
+surhumain, essuyant d'un geste machinal son
+visage souillé, arrêtant d'un geste le supplice... Voilà
+ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où
+tenez-vous ces détails si précis?...</p>
+
+<p>Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:</p>
+
+<p>&mdash;On annonça que le roi avait fait grâce et que la
+peine de mort était commuée en prison perpétuelle.
+Et, quelques jours plus tard, en juillet 1568, on annonça
+que l'infant était mort. On ajoutait que ce
+malheureux prince menait une vie fort déréglée, qu'il
+mangeait énormément de fruits et autres choses
+contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands
+verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein,
+pendant les fortes chaleurs, et que tous ces excès
+avaient miné sa santé.</p>
+
+<p>&mdash;Et, la reine, fut-elle épargnée?</p>
+
+<p>&mdash;On ne touche pas à la reine, en Espagne... La
+reine ne fut pas inquiétée. Seulement, deux mois
+après la mort de don Carlos, elle mourait, elle-même,
+à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en
+effet. Dites-moi, vous qui êtes poète, avez-vous remarqué
+comme, parfois, le silence parle plus éloquemment
+que la parole? dit Pardaillan sans transition.</p>
+
+<p>Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui,
+l'instant d'avant, menaient si grand tapage.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ces braves sont devenus bien soudainement
+muets.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame
+quelque chose ici qui sent le guet-apens d'une lieue.</p>
+
+<p>Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique
+histoire de l'infant Carlos, le personnage, tapi
+entre les deux palmiers, se glissait furtivement jusqu'à
+la table des bruyants cavaliers. Là, il prononçait
+quelques paroles en montrant un objet dans le creux
+de sa main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient
+dans une attitude de respect mêlée de sourde
+terreur.</p>
+
+<p>L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement
+des instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient
+en signe d'obéissance... Tous, moins deux
+cependant, qui parurent faire des objections, d'ailleurs
+plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec
+un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça
+quelques mots sur un ton menaçant, et, domptés,
+ces deux-là se courbèrent comme les autres.</p>
+
+<p>Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage
+la servante qui allait et venait, et lui glissa un
+ordre à l'oreille. Et la servante, comme ses clients,
+s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de
+respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser
+un paquet de cordelettes sur la table et disparut avec
+une rapidité qui dénotait une frayeur intense.</p>
+
+<p>Impassible, l'homme s'assit près de la porte et
+attendit.</p>
+
+<p>Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un
+silence précurseur de l'orage qui, bientôt, allait se
+déchaîner.</p>
+
+<p>Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation,
+n'avaient rien remarqué et se disposaient à
+sortir aussi discrètement qu'ils étaient entrés.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme
+mystérieux se dressa devant eux, et, la main tendue:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête!
+dit-il avec une sorte de tranquillité funèbre.</p>
+
+<p>D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux
+écarta la jeune fille, et, ne voyant qu'un homme
+sans arme apparente, confiant dans sa force musculaire,
+il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté. Seulement,
+il se porta rapidement en avant, le poing levé.</p>
+
+<p>Au même instant, il sentit un grouillement entre
+ses jambes: son bras levé, pris brusquement dans un
+lacet, était violemment ramené en arrière, son épée
+arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds
+à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur,
+il est vrai, mais avec une précision et une promptitude
+remarquables, les cavaliers, descendus au rang
+d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée
+par l'agent secret de l'Inquisition.</p>
+
+<p>Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En
+effet, en réponse aux insultes de l'amoureux, l'un
+d'eux bougonna:</p>
+
+<p>«Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre
+goût!... Mais quoi?... On nous a dit: «Ordre du
+Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir dans
+les <i>casas santas</i>, on obéit... Faites comme nous,
+señor.»</p>
+
+<p>Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu
+à terre et les quatre vigoureux gaillards qui pesaient
+de tout leur poids sur lui parvenaient difficilement à
+paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près
+terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits
+étincelants de celui qui, par sa force peu commune,
+leur inspirait une secrète admiration, et ce cri leur
+échappa:</p>
+
+<p>&mdash;Don César!... El Torero!... et la Giralda!..</p>
+
+<p>Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir
+son défenseur, et, en se débattant, son capuchon,
+arraché, venait de mettre à découvert sa radieuse
+Beauté.</p>
+
+<p>Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante,
+et l'agent, toujours impassible, avait contemplé
+la scène d'un oeil sombre. Lorsqu'il vit don
+César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la
+quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda
+au poignet et, avec une explosion de joie furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... je te tiens!</p>
+
+<p>La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de
+dégoût, elle avait sursauté comme sous quelque brûlure
+en se tordant pour échapper à la brutale étreinte.
+Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais
+ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur
+qui paraissait doué d'une belle force, à en juger par
+l'aisance avec laquelle il la maintenait d'une seule
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!</p>
+
+<p>Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en
+la traînant brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.</p>
+
+<p>Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte,
+les bras croisés sur sa large poitrine, le regardait
+paisiblement.</p>
+
+<p>L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait
+vouloir lui barrer le passage.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si
+ingénu, Pardaillan avait aux lèvres un sourire si naïf
+que vraiment il n'était pas possible de le croire animé
+de mauvaises intentions.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait
+assez insensé pour oser manquer au respect dû
+au représentant d'un pouvoir devant lequel tout se
+courbait? Cette idée était tellement extravagante que
+l'agent du Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient
+de la supériorité que ses redoutables fonctions
+lui conféraient, il ne daigna même pas parler; d'un
+geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter.
+L'intrus ne bougea pas et, toujours souriant, le
+contempla avec des yeux où se lisait, maintenant, un
+vague étonnement.</p>
+
+<p>Impatienté, il dit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez
+bien que je veux sortir?...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez
+sortir?... Sortez, sortez, je n'y vois aucun inconvénient.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un
+pouce. L'inquisiteur fronça le sourcil. Le flegme souriant
+de cet inconnu commençait à l'inquiéter.</p>
+
+<p>Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix
+sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office
+et il est mortel, même pour un étranger comme
+vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais
+garde d'entraver les ordres de ce saint... comment
+dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et, quoique étranger,
+je ne manquerai pas de vous traiter avec tous
+les égards dus à un agent... tel que vous.</p>
+
+<p>Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur
+blêmit, car il n'y avait pas à se méprendre
+sur le sens injurieux de ces paroles, tombées du bout
+des lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la
+fureur faisait trembler.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec
+douceur. Je veux&mdash;et il insista sur le mot&mdash;je veux
+que vous laissiez cette jeune fille que vous maltraitez...
+je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune
+homme que vous avez fait saisir traîtreusement...</p>
+
+<p>Après quoi, vous pourrez sortir...</p>
+
+<p>L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet
+étrange énergumène et, enfin, gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur.
+Refusez-vous obéissance aux ordres du Saint-Office?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres,
+à moi? fit Pardaillan, froidement.</p>
+
+<p>Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avertis que je ne suis pas très patient.</p>
+
+<p>Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs
+de cette scène prodigieuse.</p>
+
+<p>L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté
+à l'autorité suprême du plus formidable des
+pouvoirs, ne pouvait passer que pour l'acte d'un dément
+ou d'un prodige d'audace et de bravoure.</p>
+
+<p>Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul,
+restait parfaitement calme, comme s'il avait dit et
+accompli les choses les plus simples et les plus naturelles
+du monde. Et, rompant ce silence chargé de
+menaces, une voix éclatante claironna soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! magnifique don Quichotte!</p>
+
+<p>C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la
+notion de la réalité, et manifestait son enthousiasme
+pour le modèle que son génie devait immortaliser.</p>
+
+<p>L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant
+de rage, se tourna vers les cavaliers, et ordonna:</p>
+
+<p>&mdash;Emparez-vous de cet hérétique!</p>
+
+<p>Et, du doigt, il désignait Pardaillan.</p>
+
+<p>Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient
+à maintenir le prisonnier: don César. Les
+deux à qui l'ordre s'adressait se regardèrent, hésitants.</p>
+
+<p>&mdash;Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...</p>
+
+<p>Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie
+du chevalier ne leur annonçait rien de bon,
+car ils portèrent soudain la main à la poignée de
+l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt
+comme la foudre; Pardaillan fit un pas et projeta ses
+deux poings en avant. Les deux hommes tombèrent
+comme des masses.</p>
+
+<p>Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher,
+le regardant droit dans les yeux, glacial:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez cette enfant, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous violentez un <i>familier</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, monsieur, vous
+paierez cher cette audace! grinça l'inquisiteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou inquisiteurs,
+les assesseurs, les conseillers, les familiers, les notaires,
+les secrétaires, les greffiers, etc.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu
+te permets de menacer un gentilhomme!... Allons,
+laisse cette jeune fille, te dis-je!</p>
+
+<p>Le familier se redressa, farouche, et:</p>
+
+<p>&mdash;Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact
+répugnant, mais, enfin, puisqu'il le faut...</p>
+
+<p>Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le
+familier par la ceinture, le souleva comme une plume,
+l'emporta à bout de bras jusqu'à la porte qu'il poussa
+du pied, et le jeta rudement dans la rue en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir
+ici tant que j'y serai.</p>
+
+<p>Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio,
+et, aux quatre cavaliers qui le regardaient d'un air
+ébahi, rudement:</p>
+
+<p>&mdash;Détachez ce seigneur!</p>
+
+<p>Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les
+cordes:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-nous, don César, votre résistance au
+Saint-Office vous aurait infailliblement coûté la vie...</p>
+
+<p>Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra
+la porte du doigt et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air
+rogue.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement
+Pardaillan, mais je sais que vous avez agi
+comme des sbires... Sortez donc si vous ne voulez que
+je vous traite comme tels...</p>
+
+<p>Et il montrait la pointe de sa botte.</p>
+
+<p>Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec
+des jurons étouffés, se dirigèrent vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de
+nous débarrasser de ça.</p>
+
+<p>Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.</p>
+
+<p>Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant
+les épaules, l'autre les jambes, ils firent une
+sortie qui était loin d'être aussi brillante que leur
+entrée.</p>
+
+<p>Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa
+fille, les servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait
+quels coins d'ombre et qui, maintenant, étaient
+partagés entre l'admiration que leur inspirait cet
+homme extraordinaire et la crainte d'une accusation
+de complicité, malheureusement très possible:</p>
+
+<p>&mdash;Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Sublime, magnifique, admirable don Quichotte!
+exulta Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une
+fois pour toutes, qui est ce don Quichotte dont vous
+me rebattez les oreilles depuis une heure?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya
+Cervantes avec un air de désolation comique.</p>
+
+<p>Et, avisant la petite Juana:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute ici, <i>muñeca</i> (poupée). Regarde un peu si,
+en furetant bien dans ta chambre, tu ne trouverais
+pas un morceau de miroir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit
+Juana en riant. Voilà le miroir que vous demandez.</p>
+
+<p>Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en
+tira une coquille plate, recouverte d'un enduit blanc
+aussi brillant que de l'argent.</p>
+
+<p>Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement
+à Pardaillan, et, s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez
+cet admirable don Quichotte, dont je vous rebats
+les oreilles depuis une heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan,
+qui regarda un moment Cervantes avec un
+air très sérieux.</p>
+
+<p>Puis, haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais bien dit: votre don Quichotte est un
+maître fou. Parce qu'un homme de sens n'aurait pas
+accompli toutes les folies que vient de faire ici ce fou
+de... don Quichotte.</p>
+
+<p>El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du
+chevalier, et, d'une voix tremblante d'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir
+pour le plus brave des chevaliers que j'aie jamais
+rencontré, dit don César.</p>
+
+<p>La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la
+main de Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.</p>
+
+<p>Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance
+ou d'admiration, Pardaillan resta un
+moment fort emprunté, plus gêné devant cette explosion
+de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant
+les pointes acérées de plusieurs rapières menaçant
+sa poitrine.</p>
+
+<p>Il contempla, une seconde le couple, adorable de
+charme et de jeunesse, et, de cet air bourru qu'il
+avait dans ses moments d'émotion douce:</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il
+faut vivre pour cette adorable enfant... En attendant
+asseyez-vous là, tous les deux, et, en buvant du vin de
+mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de
+vous soustraire aux dangers qui vous menacent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI</h3>
+
+<p>Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs
+dans l'Alcazar de Séville est est vaste, lambrissée,
+plafonnée de bois d'essences rares, bizarrement
+sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement
+meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une
+grande table de travail, surchargée de paperasses.</p>
+
+<p>De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux
+jardins, célèbres dans le monde entier.</p>
+
+<p>Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres,
+et son oeil froid erre distraitement sur les splendeurs
+d'une nature luxuriante, corrigée, embellie et
+garrottée par un art intelligent, mais trop raffiné.</p>
+
+<p>Le grand inquisiteur est debout près de lui.</p>
+
+<p>Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre,
+un colosse se tient immobile. Un nez long et
+busqué, des yeux sombres, sans expression, c'est tout
+ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant
+sur le front, jusque sur les sourcils épais et
+broussailleux, et d'une barbe neptunienne, envahissant
+tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le
+tout d'un roux ardent.</p>
+
+<p>Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément
+appelé à la cour Barba Roja, ou, en français,
+Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II.</p>
+
+<p>Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies
+religieuses, aux exécutions, au conseil, on voyait
+Barba Roja, immobile, muet, les yeux fixés sur son
+maître, ne comprenant que sur son ordre exprès.</p>
+
+<p>C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en
+quelque sorte, des accessoires qui entouraient la personne
+du roi. Mais, sur un signe, sur un regard du
+maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable
+pour exécuter l'ordre secret saisi au vol.</p>
+
+<p>Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec
+cet air sombre et glacial qui lui était habituel, écoutait
+attentivement les explications d'Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur,
+est la même qui a rêvé de renouer la tradition de la
+papesse Jeanne. C'est la même qui a fait trembler
+Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical.
+C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est
+à ménager, son concours peut être précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce chevalier de Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une
+force redoutable qu'il faudra s'attacher à tout prix
+ou briser impitoyablement... Mais encore faudrait-il
+le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour
+même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un
+de mes agents... Ce Pardaillan l'a jeté dans la rue
+comme on jette un objet gênant...</p>
+
+<p>&mdash;Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition?
+fit le roi d'un air de doute.</p>
+
+<p>Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut
+le châtier... tout ambassadeur qu'il est.</p>
+
+<p>&mdash;Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut
+et ce que peut le sire de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est
+impossible de laisser impunie l'offense faite à un
+agent de l'Etat... Il faut un exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Les apparences sont sauvegardées: l'agent
+n'avait pas d'ordres... il a agi de sa propre initiative
+et par excès de zèle... C'est un manquement à la
+discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire
+de Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin
+est.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit le roi avec indifférence.</p>
+
+<p>Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux,
+se placer près de la table de travail:</p>
+
+<p>&mdash;Faites introduire Mme la princesse Fausta.</p>
+
+<p>Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière:
+la jambe droite croisée sur la jambe gauche,
+le coude sur le bras du fauteuil, le menton appuyé
+sur le poing.</p>
+
+<p>Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre
+les ordres du roi et revint se placer discrètement
+dans une embrasure, non loin de Barba Roja.</p>
+
+<p>Au même instant, Fausta faisait son entrée.</p>
+
+<p>Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine
+majesté qui faisait se courber tous les fronts. Ses
+yeux de diamant noir se posaient sur les yeux de
+Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité
+voulue, la fixait avec une insistance vraiment royale.</p>
+
+<p>Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était
+froid, impérieux, foudroyant comme un coup droit
+qui vise à tuer, chez Fausta, il se montrait enveloppant,
+d'une douceur inexprimable et en même temps
+d'une force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement.</p>
+
+<p>Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences
+de la cour.</p>
+
+<p>Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du
+port de tête altier, du regard fulgurant se dégageait
+une si souveraine autorité qu'elle semblait écraser
+celui devant qui elle s'inclinait.</p>
+
+<p>Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne
+put s'empêcher d'admirer, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Incomparable comédienne!</p>
+
+<p>Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté
+de cette étincelante magicienne, le roi sentit plier son
+indomptable orgueil.</p>
+
+<p>Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un
+geste empreint de l'orgueilleuse élégance espagnole,
+et, la saisissant par la main, la redressa avant que la
+révérence ne fût terminée, la conduisit à un fauteuil
+en disant gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez vous asseoir, madame.</p>
+
+<p>De la part de ce fier monarque, rigide observateur
+de l'étiquette, ce geste imprévu, qui stupéfia Espinosa,
+constituait le triomphe le plus éclatant pour Fausta.</p>
+
+<p>Qu'était-ce que le roi Philippe?</p>
+
+<p>C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence
+supérieure, il avait haussé cette foi jusqu'à l'absolu,
+s'en était fait une arme, et il avait rêvé ce que, jadis,
+avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers soumis
+à sa foi, c'est-à-dire à lui-même.</p>
+
+<p>L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre,
+fanatique, orgueilleux, despote... Peut-être!... en tout
+cas, c'est bientôt dit.</p>
+
+<p>Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique
+tout.</p>
+
+<p>Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour
+vivre une vie heureuse et mourir d'une mort paisible.
+Attenter à la foi, c'était donc attenter au bonheur des
+hommes, c'était donc les vouer à une mort désespérée.
+Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme
+des êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer.</p>
+
+<p>Sa foi religieuse se transformant en foi politique,
+il avait cru à la monarchie universelle.</p>
+
+<p>De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De
+là, son intervention immédiate dans les affaires de la
+France. Ce pays devait être annexé le premier, puisqu'il
+se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il
+réunissait en même temps ses États en un formidable
+faisceau.</p>
+
+<p>Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de
+sa prestigieuse beauté, venait de remporter un premier
+succès dont elle avait le droit d'être fière.</p>
+
+<p>Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce
+dont elle avait le secret.</p>
+
+<p>A son tour, le roi s'assit et:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.</p>
+
+<p>Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme
+était si puissant:</p>
+
+<p>&mdash;J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi
+Henri III, par laquelle vous êtes reconnu comme successeur
+et unique héritier du roi de France.</p>
+
+<p>Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-elle réellement remettre le parchemin?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette déclaration, dit le roi.</p>
+
+<p>Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué
+à fouiller les masques les plus impassibles, et,
+ne le voyant pas au point où elle le désirait:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de vous remettre ce document, il me paraît
+indispensable de vous donner quelques explications,
+de me présenter à vous. Il est nécessaire que Votre
+Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle
+a déjà fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.</p>
+
+<p>Le roi dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise,
+réunis en un conclave secret, ont jugée digne de porter
+les clefs de saint Pierre. Celle à qui ils ont reconnu
+la force et la volonté de réformer le culte. Celle qui,
+par la persuasion ou par la violence, saura imposer
+la foi à l'univers entier. Je suis la papesse!</p>
+
+<p>Philippe, à son tour, la considéra une seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la
+Chrétienté a renversée avant qu'elle ne mît le pied sur
+les marches de ce trône pontifical convoité. Vous êtes
+celle que le pape a condamnée à mort, dit-il non sans
+rudesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celle que la trahison a fait trébucher
+dans sa marche, c'est vrai. Mais je suis aussi celle
+que ni la trahison ni le pape, ni la mort même, n'ont
+pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la
+conduit à l'inéluctable triomphe pour le bien de la
+foi!</p>
+
+<p>Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle
+que le roi, croyant comme il l'était, ne pouvait
+pas ne pas en être impressionné et qu'il commença
+de la regarder avec un respect mêlé de sourde
+terreur.</p>
+
+<p>Fausta reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône
+de Pierre? Des théologiens savants ont fait des recherches
+minutieuses et patientes; rien, dans les
+écrits saints, dans les paroles du Christ, rien n'autorise
+à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet
+à tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des
+abbesses et il y a des saintes. Pourquoi n'y aurait-il
+pas une papesse? D'ailleurs, il y a un précédent. Le
+sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions?
+Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc,
+voyez, dans ce pays même, Isabelle la Catholique,
+regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette tête
+fléchirait sous le poids de la triple couronne?</p>
+
+<p>Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les
+feux d'une couronne royale pâliraient sous l'éclatante
+blancheur de ce front si pur... Mais une tiare!..
+excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies
+lèvres ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos.</p>
+
+<p>Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était
+rude; mais elle n'était pas femme à renoncer.</p>
+
+<p>Elle reprit avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement
+des âmes, vous l'êtes, vous, pour le gouvernement des
+peuples. Ce rêve de monarchie universelle qui a hanté
+tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le
+réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant
+de Dieu. Je parle d'un pape qui vous soutiendra
+en tout et pour tout parce qu'il aura l'indépendance
+nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer
+sur vous comme vous aurez besoin de son assistance
+morale. Et, pour qu'il en soit ainsi, que faut-il? Que
+les États de ce pape soient suffisants pour lui permettre
+de tenir dignement son rang de souverain
+pontife. Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde
+chrétien. Vous pouvez être ce maître du monde... je
+puis être ce pape...</p>
+
+<p>Philippe avait écouté avec une attention soutenue
+sans rien manifester de ses impressions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas.
+Ce serait une conquête à faire.</p>
+
+<p>Fausta sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle.
+J'ai des partisans nombreux et décidés, un peu partout.
+J'ai de l'argent. Ce n'est pas une aide pour une
+conquête que je demande. Ce que je demande, c'est
+votre neutralité dans ma lutte contre le pape.</p>
+
+<p>Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un
+air rêveur, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos
+coffres sont vides.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit
+jours, j'aurai fait entrer dans ses coffres cent millions,
+plus si c'est nécessaire, dit-elle avec dédain.</p>
+
+<p>Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ce que vous me demandez et que je ne
+saurais vous donner, puisqu'il ne m'appartient pas...
+Je vois mal ce que vous pourriez me donner en
+échange.</p>
+
+<p>&mdash;J'apporte à Votre Majesté la couronne de
+France... Il me semble que cela compenserait largement
+l'abandon du Milanais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, si je la veux, cette couronne de
+France, il me faudra la conquérir. Et, si je la prends,
+ce seront mes canons et mes armées qui me l'auront
+donnée, et non vous!</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté oublie la déclaration du roi
+Henri III? dit vivement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;La déclaration du roi Henri III? fit le roi en
+ayant l'air de chercher. J'avoue que je ne comprends
+pas.</p>
+
+<p>Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est
+la reconnaissance assurée de Votre Majesté par les
+deux tiers, au moins, du royaume de France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration
+peut avoir la valeur que vous dites... Encore
+faudrait-il la voir? Ne deviez-vous pas me la remettre,
+madame? dit négligemment le roi en la regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été
+assez insensée pour porter sur moi un tel document?</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à
+commettre une telle imprudence! répondit Philippe
+froidement.</p>
+
+<p>Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme
+toujours, elle ne recula pas. Et, toujours paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître
+sa décision au sujet des propositions que j'ai
+eu l'honneur de lui faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je
+n'aurai pas vu ce parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous engager positivement, vous pourriez
+me laisser entrevoir vos intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit
+concernant la papesse m'a singulièrement intéressé...
+Tout cela serait, à la rigueur, réalisable si vous étiez
+d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame, jeune
+et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous
+autres, pauvres pécheurs, nous n'oserions jamais lever
+les yeux sur vous, car ce n'est pas la vénération
+due au représentant de Dieu que nous éprouverions
+alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable
+beauté de la femme. Au lieu de sauver
+les âmes, vous les damneriez à tout jamais. Est-il
+possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale!
+Mais, par la grâce, par le charme, par la beauté, vous
+êtes souveraine entre les souveraines et votre puissance
+est si prestigieuse que la mienne n'hésite pas
+à s'incliner devant elle.</p>
+
+<p>Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu
+à peu, emporté par la violence de ses sentiments, il
+s'était animé, et, c'est sur un ton ardent, plus significatif
+que ses paroles assurément, qu'il avait terminé.</p>
+
+<p>Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder
+en elle une sourde irritation.</p>
+
+<p>Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se
+heurter à l'amour? S'il en était ainsi, elle n'avait plus
+qu'à disparaître. C'était la ruine anticipée de tous ses
+projets.</p>
+
+<p>Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux,
+et, le seul, l'unique dont elle aurait désiré ardemment
+l'amour, Pardaillan, serait le seul à la
+dédaigner?</p>
+
+<p>Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle
+s'inclinait devant Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de
+se prononcer, dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Et Philippe, d'un air détaché:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette
+déclaration.</p>
+
+<p>Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus
+pour l'instant, et elle songea:</p>
+
+<p>«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et,
+puisqu'il plaît à ce roi, que je croyais si fort au-dessus
+des faiblesses humaines, de ne voir en moi que la
+femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son niveau
+et j'emploierai les armes de la femme pour le
+dominer.»</p>
+
+<p>Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à
+l'antichambre transmettre un ordre sans doute. Il
+revenait, de son pas feutré, se remettre discrètement
+à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé
+quelque imposante manifestation religieuse en vue de
+célébrer pieusement le jour du Seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Devant l'autel de la place San Francisco, autant
+de bûchers qu'il y a de jours dans la semaine seront
+dressés, sur lesquels sept hérétiques opiniâtres seront
+purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur, dit froidement Philippe.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Fausta, impassible:</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous est agréable d'assister à cette sainte
+cérémonie, je vous y verrai avec plaisir, madame.</p>
+
+<p>Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai
+pas un spectacle aussi édifiant, dit Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même
+place San Francisco. Toutes les dispositions sont
+prises.</p>
+
+<p>Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si
+étrange que Fausta en fut frappée:</p>
+
+<p>&mdash;El Torero?</p>
+
+<p>&mdash;On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero
+participera à la course, répondit Espinosa calmement.</p>
+
+<p>Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie
+sinistre chez lui:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas El Torero, madame?
+demanda Philippe. C'est le premier toréador d'Espagne.
+C'est un innovateur, une manière d'artiste dans
+son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous
+ne savez pas ce qu'est une course de taureaux? Eh
+bien, je vous réserve une place à mon balcon. Venez,
+madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel
+que vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il
+avec la même intonation qui avait déjà
+frappé Fausta.</p>
+
+<p>Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de
+congé, aussi gracieux qu'il pouvait l'être chez un tel
+personnage.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.</p>
+
+<p>Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier
+annonça:</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de
+S. M. le roi Henri de Navarre.</p>
+
+<p>Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée
+sur place, tandis que le roi la fixait avec cette insistance
+qui décontenançait les plus intrépides et les
+plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait
+d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec
+cet air de simplicité ingénue qui masquait ses véritables
+impressions, s'arrêtait à quatre pas du roi et
+s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était particulière.</p>
+
+<p>Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises,
+tandis que, d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait
+Barba Roja, immobile et rêveur dans son encoignure,
+et Espinosa, plus près.</p>
+
+<p>A la vue de cette physionomie calme, presque souriante,
+il murmura:</p>
+
+<p>«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai
+à combattre. Celui-là, seul, est redoutable.»</p>
+
+<p>Le résultat de ces réflexions, rapides comme un
+éclair, fut que Espinosa, observateur attentif, n'aurait
+pu dire si la révérence de cet extraordinaire ambassadeur
+s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait de
+ses yeux ardents, ou à lui-même.</p>
+
+<p>Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura:</p>
+
+<p>«Voici un homme!»</p>
+
+<p>En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque
+peu hautaine, qui constituait à elle seule une
+flagrante infraction aux règles de la rigide étiquette
+espagnole, Pardaillan songeait encore:</p>
+
+<p>«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!...
+Ah! tu t'es découvert devant Mme Fausta et tu remets
+ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi de
+France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire
+qui ose parler devant toi sans ta permission! Mort-diable!
+tant pis...»</p>
+
+<p>Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait
+lentement, avec ce sourire de naïveté aiguë qui
+faisait qu'on ne savait pas s'il plaisantait:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!...
+Puisque le hasard nous met tous les trois en présence,
+nous pourrons ainsi régler d'un coup nos petites
+affaires.</p>
+
+<p>Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent
+l'effet de la foudre.</p>
+
+<p>Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à
+tour Pardaillan, comme si elle ne le connaissait pas,
+et le roi pour deviner s'il n'allait pas foudroyer à
+l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.</p>
+
+<p>Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança
+un éclair. Barba Roja, lui-même, porta la main à la
+garde de son épée et regarda le roi, attendant l'ordre
+de frapper.</p>
+
+<p>Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du
+roi, eut un haussement d'épaules et un geste qui signifiaient:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons
+tout quand il en sera temps.</p>
+
+<p>Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son
+inquisiteur, intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse
+et la bravoure étincelante de ce personnage
+qui ressemblait si peu à ses courtisans, toujours courbés
+devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même
+il murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier!</p>
+
+<p>Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi
+lui-même, fixait sur Pardaillan un regard résolu, prête
+à relever le défi&mdash;et cependant d'un esprit trop supérieur
+pour ne pas admirer intérieurement.</p>
+
+<p>Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette
+réflexion:</p>
+
+<p>«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!»</p>
+
+<p>Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait
+pas soupçonner le moins du monde la tempête
+déchaînée par son attitude et qu'il jouait sa tête.</p>
+
+<p>Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être
+à l'étiquette, mais mon excuse est dans ce fait
+que notre sire, le roi de France (et il insistait sur ces
+derniers mots), nous a habitués à une large tolérance
+sur ces questions, quelque peu puériles.</p>
+
+<p>La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire
+terrible pour le roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer
+ce qui lui apparaissait comme une insolence,
+ou l'écraser de son dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le
+roi de France, dit-il, en insistant à son tour sur ces
+derniers mots, avec un ton qui eût fait rentrer sous
+terre tout autre que Pardaillan.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres.
+Pardaillan, enfin, avait résolu de piquer l'orgueil
+de ce roi qui lui déplaisait outrageusement.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Majesté de la permission
+qu'elle daigne m'accorder avec tant de bonne grâce,
+dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de voir de près
+certain parchemin que possède Mme la princesse
+Fausta. Mais curieux à tel point, sire, que je n'ai pas
+hésité à traverser la France et l'Espagne tout exprès
+pour satisfaire cette curiosité que vous partagez, j'en
+jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué
+d'intérêt pour vous.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il
+prenait parfois:</p>
+
+<p>&mdash;Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez
+demandé à Mme Fausta, je suis certain qu'elle vous
+a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle, qu'il était
+placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin
+est là...</p>
+
+<p>Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de
+la «papesse» du bout de son index.</p>
+
+<p>Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le
+geste à la fois si imprévu et si précis que, de nouveau,
+l'espace de quelques secondes, le silence pesa
+lourdement sur les acteurs de cette scène rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Quel rude joueur! admira encore Espinosa.</p>
+
+<p>Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine.
+Mais elle ne broncha pas. Le roi, lui, commençait
+à s'intéresser à cet étrange ambassadeur au
+point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient
+froissé.</p>
+
+<p>Le chevalier continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux
+parchemin, montrez-le-nous un peu, que nous puissions
+discuter sa valeur, car, s'il intéresse Sa Majesté
+le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le roi
+de France que j'ai l'insigne honneur de représenter
+ici.</p>
+
+<p>En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y
+avait une telle flamme dans son regard, une telle
+force, une telle autorité dans son geste que, cette fois,
+le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet
+homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et
+majestueux.</p>
+
+<p>Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle
+mise en demeure et elle songeait:</p>
+
+<p>«Puisque cet homme bat les diplomates les plus
+consommés par sa franchise audacieuse, pourquoi
+n'emploierais-je pas la même franchise comme une
+arme redoutable qui se tournerait contre lui?»</p>
+
+<p>Et elle porta la main à son sein pour en extraire le
+parchemin et l'étaler dans un geste de bravade.</p>
+
+<p>Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du
+roi de discuter sur ce sujet avec l'ambassadeur
+du roi Henri, car il l'arrêta en disant impérieusement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné congé à madame la princesse Fausta.</p>
+
+<p>Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant
+le roi, regarda Pardaillan droit dans les yeux, et:</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une
+voix très calme.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.</p>
+
+<p>Fausta approuva non moins gravement d'une légère
+inclination de tête et se retira majestueusement,
+comme elle était entrée, accompagnée par Espinosa
+qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre
+motif, la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la
+laissa pour revenir assister à l'entretien du roi et
+de Pardaillan.</p>
+
+<p>Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous
+faire connaître l'objet de votre mission.</p>
+
+<p>Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans
+les cas graves où une décision prompte s'imposait,
+Pardaillan avait étudié et compris instantanément
+le caractère de Philippe II. Il supportait le regard
+fixe du roi sans paraître troublé et répondit, avec une
+tranquille aisance, comme s'il eût traité d'égal à égal:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez
+les troupes espagnoles que vous entretenez dans
+Paris et dans le royaume. Le roi, animé des meilleures
+intentions à l'égard de Votre Majesté, estime
+que l'entretien de ces garnisons dans son royaume
+constitue un acte peu amical de votre part. Le roi
+estime que vous n'avez rien à voir dans les affaires
+de la France.</p>
+
+<p>L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt
+éteinte:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de
+Navarre? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout... pour le moment, dit froidement
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;La demande que vous nous transmettez serait
+juste et légitime si S. M. de Navarre était réellement
+roi de France... et qui n'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est une question qui n'est pas à soulever
+ici, dit fermement Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir,
+sire, si vous consentez à reconnaître le roi de
+Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une question
+nette et précise... le retrait de vos troupes qui
+n'ont rien à faire en France.</p>
+
+<p>&mdash;Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui
+qui ne sait même pas prendre d'assaut sa capitale?
+fit le roi avec un sourire de dédain.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est
+une extrémité à laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.</p>
+
+<p>Et, soudain, avec son air figue et raisin:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets
+se donnent à lui librement. Il lui répugne de les forcer
+par un assaut, en somme facile. Ce sont là scrupules
+exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire,
+mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut
+qu'admirer.</p>
+
+<p>Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère
+gronder en lui, mais il se contint.</p>
+
+<p>&mdash;Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté
+Henri de Navarre. Nous verrons...</p>
+
+<p>Malheureusement, il avait affaire à un adversaire
+décidé à ne pas se contenter de faux-fuyants.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder
+à la demande juste, légitime, et courtoise du roi de
+France? insista Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un
+air rogue.</p>
+
+<p>&mdash;On dit, sire, que vous adorez les maximes et
+les sentences. Voici un proverbe de chez nous que je
+vous conseille de méditer: «Charbonnier est maître
+chez lui», reprit paisiblement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous
+en prendre qu'à vous-même si vos troupes sont châtiées
+comme elles le méritent et chassées du royaume
+de France, dit froidement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez
+menacer le roi d'Espagne, monsieur! éclata Philippe,
+livide de fureur.</p>
+
+<p>Pardaillan répondit avec un flegme sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.</p>
+
+<p>Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un
+puissant effort de volonté, donnait soudain libre
+cours à l'exaspération suscitée en lui par les façons
+cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur.</p>
+
+<p>Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire
+signe de frapper, déjà Pardaillan, qui ne le perdait
+pas de vue, se disposait à dégainer lorsque Espinosa
+s'interposa et très calme, d'une voix presque douce:</p>
+
+
+<p>&mdash;Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement
+et un zèle absolus, ne saurait vous reprocher de posséder
+à un si haut degré les qualités d'un excellent
+serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur
+et saura, le cas échéant, en témoigner auprès
+de votre maître.</p>
+
+<p>&mdash;De quel maître voulez-vous parler, monsieur?
+fit tranquillement Pardaillan qui, aussitôt, fit face à
+ce nouvel adversaire.</p>
+
+<p>Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit
+perdre contenance devant cette question imprévue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit
+Pardaillan imperturbable.&mdash;Je suis, il est vrai, ambassadeur
+du roi de France. Mais le roi n'est pas
+mon maître pour cela.</p>
+
+<p>Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent
+avec un ébahissement qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler.
+Enfin Espinosa se ressaisit et, doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc,
+selon vous?</p>
+
+<p>Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami auquel je m'intéresse.</p>
+
+<p>En soi le mot était énorme, prononcé devant des
+personnages tels que Philippe II et son grand inquisiteur,
+qui représentaient le pouvoir dans ce qu'il y
+a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux
+encore, c'est que, après avoir considéré un instant
+cette physionomie étincelante d'audace et d'intelligence,
+après avoir admiré cette attitude de force
+consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme
+une chose toute naturelle car il s'inclina à son
+tour et, gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous
+ne devez avoir d'autre maître que vous-même et l'amitié
+d'un homme tel que vous est assez précieuse pour
+honorer même un roi.</p>
+
+<p>&mdash;Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois
+à votre air que vous ne devez pas prodiguer les marques
+de votre estime, répondit Pardaillan.</p>
+
+<p>Espinosa le regarda un instant et approuva doucement
+de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa
+Majesté ne refuse pas d'accéder à la demande que
+vous lui avez transmise. Mais vous devez comprendre
+qu'une question aussi importante ne se peut résoudre
+sans qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le
+comprenez?</p>
+
+<p>Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa
+s'effaça de nouveau, laissant au roi le soin de continuer
+la conversation dans le sens où il l'avait aiguillée.
+Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait
+pas le moment venu de briser les pourparlers,
+ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons nos vues.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues
+qu'il serait intéressant de discuter. Vous rêvez d'occuper
+le trône de France et vous faites valoir votre
+mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit
+nouveau en France et vous oubliez, sire, que, pour
+consacrer ce droit, il vous faudrait une loi en bonne
+et due forme. Or, jamais le parlement ne promulguera
+une pareille loi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, voici des années que vos agents sèment
+l'or à pleines mains pour arriver à ce but. Avez-vous
+réussi?... Toujours vous vous êtes heurté à la
+résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la
+briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres
+droits?</p>
+
+<p>&mdash;Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en
+de ce parchemin! Si vous mettez la main dessus,
+sire, publiez-le et je vous réponds qu'aussitôt
+Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? fit le roi avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos
+agents vous renseignent bien mal sur l'état des esprits
+en France. La France n'aspire qu'au repos, à la
+paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle est prête à
+accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique...
+à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse
+la religion catholique. Le roi, lui, hésite encore.
+Publiez ce fameux parchemin et ses hésitations
+disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la
+messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes,
+c'est la France qui l'acclame.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune
+chance de réussite dans nos projets?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet
+vous ne serez jamais roi de France, car: la France,
+sire, est un pays de lumière et de gaieté. La franchise,
+la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les sentiments
+chevaleresques y sont aussi nécessaires à la
+vie que l'air qu'on respire. C'est un pays vivant et
+vibrant, ouvert à tout ce qui est noble et beau, qui
+n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce
+pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes
+ces qualités, un roi qui soit beau, aimable, brave
+et généreux entre tous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe.</p>
+
+<p>Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il
+prenait lorsqu'il se disposait à dire quelque énormité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la
+même franchise que vous qualifiez de brutale, et il
+ne s'en est point offusqué... bien au contraire... De
+vrai nous ne saurions nous comprendre parce que
+nous ne parlons pas la même langue. En France, il
+en serait toujours ainsi, vous ne comprendriez pas
+vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage.
+Le mieux est donc de rester ce que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe,
+livide. En attendant, je veux vous traiter avec
+les égards dus à un homme de votre mérite. Vous
+plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain?</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles
+répugnent à ma sensibilité un peu nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une
+amabilité sinistre. Mais, enfin, je veux vous distraire
+et non vous imposer des spectacles qui, s'ils nous
+conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en
+effet choquer votre nature raffinée de Français.
+Éprouvez-vous la même répugnance pour la corrida?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller.
+J'avoue même que je ne serais pas fâché de
+voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé d'un
+toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez...
+Vous êtes invité à la corrida d'après-demain
+lundi. Vous verrez là un spectacle extraordinaire, qui
+vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec
+cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à
+Pardaillan, comme elle avait frappé Fausta l'instant
+d'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle
+veut bien me faire, et je ne manquerai pas d'assister
+à un aussi curieux spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître
+ma réponse à la demande de S. M. Henri de
+Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce
+quelque traquenard à mon intention?... Mortdiable!
+il ne sera pas dit que ce sinistre despote m'aura
+fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire! dit-il,
+se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras
+les quelques vérités dont je t'ai gratifié.</p>
+
+<p>Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.</p>
+
+<p>Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II,
+Barba Roja se mit en marche. En passant près de
+son maître, il s'arrêta une seconde:</p>
+
+<p>&mdash;Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde...
+mais ne le tue pas, murmura le roi.</p>
+
+<p>Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant:</p>
+
+<p>«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile
+de le prendre par le cou et de l'étrangler comme
+un poulet... ou bien encore quelque bon coup de dague
+ou d'épée et la besogne se trouvait proprement
+expédiée...»</p>
+
+<p>Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière
+une lourde portière de brocart, poussa légèrement
+la porte et, de là, se mit à surveiller attentivement
+ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre
+le suivait pas à pas. L'antichambre, dans laquelle
+il venait de pénétrer, était une vaste salle nue, garnie
+simplement d'immenses banquettes courant le
+long des murs. Elle était encombrée de courtisans,
+gentilshommes de service, officiers de garde, laquais
+chamarrés, affairés et pressés, huissiers immobiles,
+la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans,
+les uns étaient assis sur les banquettes, d'autres se
+promenaient à petits pas, d'autres encore, groupés
+dans les embrasures des fenêtres, causaient entre
+eux. Devant certaines portes, un officier de garde,
+l'épée au poing, devant d'autres, un huissier.</p>
+
+<p>Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages
+de connaissance. Il murmura:</p>
+
+<p>«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils
+attendent sans doute leur maîtresse, la digne Fausta.
+Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni cet excellent
+neveu de M. Peretti.»</p>
+
+<p>Dans cette antichambre, où s'entassait une foule,
+on n'entendait que de vagues chuchotements. On se
+fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été assez téméraire
+pour élever la voix.</p>
+
+<p>Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas
+l'être. Pardaillan fit plusieurs fois le tour de la salle.
+Tout à coup, il s'aperçut qu'un silence de mort planait
+maintenant sur cette foule tout à l'heure discrètement
+bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout
+mouvement avait cessé. On eût dit que tous les assistants
+avaient été soudain pétrifiés. L'explication de
+cet apparent phénomène est très simple.</p>
+
+<p>Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire
+pour ridiculiser Pardaillan devant tous les assistants.
+Et, comme il ne trouvait rien, il se contentait d'emboîter
+les pas du chevalier. Seulement son manège
+avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit
+de proche en proche, il allait se passer quelque
+chose, quoi, on n'en savait rien. Mais chacun voulut
+voir et entendre.</p>
+
+<p>Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale,
+Pardaillan devint le point de mire de tous les regards.</p>
+
+<p>Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas
+très posé, il s'achemina vers la sortie. Devant la
+porte, un officier se tenait raide comme à la parade.
+Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe impérieux.
+L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée
+en travers de la porte et, très poliment d'ailleurs,
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;On ne passe pas ici, seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez
+me dire par où je pourrai sortir.</p>
+
+<p>L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes
+les issues sans en désigner aucune plus spécialement.</p>
+
+<p>Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument,
+au milieu de l'attention générale, il se dirigea
+vers une autre porte. Là, il se heurta à un huissier
+qui, comme l'officier, lui barra le chemin en étendant
+sa baguette et, très poliment, en saluant très
+bas, lui dit qu'on ne passait pas par là.</p>
+
+<p>Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus
+son épaule un coup d'oeil qui eût donné fort
+à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le saisir au
+passage.</p>
+
+<p>Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours
+comment s'y prendre pour ridiculiser le chevalier...</p>
+
+<p>Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même:</p>
+
+<p>«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent
+de moi! Souriez, nobles cuistres, souriez...
+Tout à l'heure vos sourires se changeront en grimaces,
+et c'est moi qui rirai», pensa-t-il ironiquement.</p>
+
+<p>Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade
+qui, soit hasard, soit intention, l'amena près des trois
+ordinaires de Fausta. Alors Montsery, Chalabre,
+Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment
+le chevalier qui rendit le salut de son air le plus
+gracieux et, avec des sourires aimables, mais à voix
+basse, ils échangèrent rapidement ces quelques phrases:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous
+savez sans doute que nous avons mission de vous
+occire, ce que nous ferons, dès que nous le pourrons.</p>
+
+<p>&mdash;Avec bien du regret cependant, dit Montsery
+avec sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Car nous vous tenons en singulière estime,
+ajouta Chalabre, avec une révérence impeccable.</p>
+
+<p>Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on
+cherche à vous faire jouer ici un rôle... ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours
+le plus fougueux des trois, la pensée de laisser
+berner un compatriote devant nous, sans protester,
+nous est insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout lorsque ce compatriote est un galant
+homme comme vous, monsieur, ajouta Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan
+qui se raidit comme il faisait toujours dans
+ses moments d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons
+résolu d'infliger à ces mangeurs d'oignons crus la
+leçon que mérite leur outrecuidance.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer
+l'épée à vos côtés, dit Sainte-Maline, en saluant galamment.</p>
+
+<p>&mdash;Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit
+Pardaillan, en rendant le salut.</p>
+
+<p>&mdash;Quitte à reprendre notre liberté d'action après,
+et à vous charger quand l'occasion se présentera,
+ajouta Montsery.</p>
+
+<p>Pardaillan approuva gravement de la tête et les
+contempla un instant avec une expression d'indicible
+mélancolie. Enfin, très gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes.
+Ce que vous faites, et dont je vous exprime
+ma gratitude émue, vous sera compté. Pour ma part,
+quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais&mdash;ici
+il reprit sa physionomie narquoise et son sourire
+d'ironie aiguë&mdash;mais quittez tout souci en ce qui
+me concerne. Vous pouvez rester ici sans crainte de
+voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout
+à l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.</p>
+
+<p>Il y eut un échange de révérences courtoises, et
+Pardaillan se remit à déambuler.</p>
+
+<p>Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur
+le talon. Il y eut une explosion de rires étouffés chez
+les courtisans. Pardaillan se retourna vivement et
+aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés.
+C'était sans le faire exprès que le colosse avait marché
+sur le talon du chevalier. Mais ce banal incident
+fut un trait de lumière pour lui, car il se frappa le
+front. Il avait trouvé.</p>
+
+<p>Pardaillan le contempla un instant en souriant, de
+son sourire froid et railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère
+que je ne vous ai pas fait mal.</p>
+
+<p>Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu
+de l'hilarité générale. A ce moment, il passait près de
+la porte du cabinet du roi. Il eut dans l'oeil une lueur
+aussitôt éteinte.</p>
+
+<p>Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui
+marcha sur les talons, Pardaillan se retourna encore
+et avec son immuable sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, monsieur, vous allez me trouver
+d'une maladresse insigne.</p>
+
+<p>Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba
+Roja lui mit la main sur l'épaule. Sous la puissante
+pesée du colosse, Pardaillan fléchit subitement.</p>
+
+<p>Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il
+été étonné de rencontrer si peu de résistance. Malheureusement
+pour lui Barba Roja ne connaissait pas
+Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire indigne
+de lui et, magnanime, le relâcha brusquement,
+ce qui le fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné
+d'exclamations admiratives, vint chatouiller
+agréablement la vanité du dogue de Philippe II et
+l'encourager en même temps à persévérer dans son
+rôle. Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait
+jamais que sur l'ordre du roi. L'applaudir
+bruyamment était donc une manière comme une autre
+de faire leur cour.</p>
+
+<p>Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute
+endolorie et, d'un air à la fois piteux et béat d'admiration,
+qui fit redoubler les rires:</p>
+
+<p>&mdash;Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!</p>
+
+<p>Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui
+prit sa baguette d'ébène, la plaça posément dans la
+position horizontale, à un pied environ du sol, et ordonna:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenez ainsi cette baguette.</p>
+
+<p>Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter
+l'ordre, se tournant vers Pardaillan qui, comme
+tout le monde, suivait attentivement ces préparatifs:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai
+parié que vous sauteriez par-dessus cette canne.</p>
+
+<p>&mdash;Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan
+en tortillant sa moustache d'un air embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre
+mon pari pour si peu de chose.</p>
+
+<p>Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant
+la canne que l'huissier maintenait avec un sourire
+de jubilation féroce:</p>
+
+<p>&mdash;Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.</p>
+
+<p>Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations
+fusèrent de tous les côtés:</p>
+
+<p>&mdash;Il sautera! dit un seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sautera pas!</p>
+
+<p>&mdash;Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il
+saute!</p>
+
+<p>&mdash;Tenu!...</p>
+
+<p>&mdash;Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je refuse? demanda Pardaillan presque
+timide.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement
+Barba Roja qui mit l'épée à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de
+joie puissante. Et, au même instant, il dégaina.</p>
+
+<p>Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait
+inouï, sans précédent, et Barba Roja était le seul
+homme qui pût se permettre un geste pareil.</p>
+
+<p>Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire,
+passait pour une des premières lames d'Espagne, et,
+pour peu que l'étranger sût manier proprement son
+épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut
+point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea
+en un vaste demi-cercle, laissant le plus de place
+possible aux deux combattants qui se trouvaient non
+loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle Philippe II,
+invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant
+d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement
+joué son rôle poltron, et, pour le roi comme pour
+tous les assistants, le doute n'était pas possible: le dogue
+du roi allait rudement châtier l'insolent Français.</p>
+
+<p>L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais
+Barba Roja était si sûr de lui qu'il commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure.</p>
+
+<p>Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu
+du cercle attentif.</p>
+
+<p>Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques
+froissements de fer, quelques éclairs, et l'épée
+de Barba Roja, arrachée par une force irrésistible,
+s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.</p>
+
+<p>&mdash;Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.</p>
+
+<p>Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De
+nouveau il fonça sur Pardaillan, convaincu que ce qui
+venait de lui arriver était le fait d'une surprise, d'une
+faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas.</p>
+
+<p>Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée,
+alla rouler sur les dalles, où, cette fois, elle se cassa
+net.</p>
+
+<p>&mdash;Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la
+dague levée.</p>
+
+<p>D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan
+passa son épée dans sa main gauche, saisit au vol le
+poignet du colosse, et, d'une étreinte formidable, le
+maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent,
+avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja
+se raidit dans un effort de tous ses muscles. Il ne
+réussit pas à se soustraire à la prodigieuse étreinte,
+et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance,
+on entendit un râle étouffé. Une expression
+de douleur atroce se répandit sur les traits du colosse:
+ses doigts engourdis s'ouvrirent malgré lui; le
+poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se
+brisa avec un bruit sec.</p>
+
+<p>Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le
+poignet en arrière et le maintint sur le dos, tandis
+que, de la main gauche, il rengainait son épée inutile.
+Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression
+de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.</p>
+
+<p>Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier
+qui maintenait toujours sa baguette à deux
+mains d'un geste purement machinal.</p>
+
+<p>&mdash;Saute! commanda impérieusement Pardaillan
+en montrant la baguette de son doigt tendu.</p>
+
+<p>Barba Roja essaya une suprême résistance...</p>
+
+<p>&mdash;Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os!</p>
+
+<p>Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement
+plaintif, vint prouver aux courtisans pétrifiés que la
+menace n'était pas vaine.</p>
+
+<p>Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras
+se désarticuler sous la puissante pesée, les traits contractés,
+livide de honte, écumant de fureur et de douleur,
+Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan l'obligea
+à se retourner et à sauter dans le sens contraire.</p>
+
+<p>Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du
+roi.</p>
+
+<p>Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux
+exorbités. Barba Roja paraissait sur le point de s'évanouir.
+Alors, Pardaillan le lâcha.</p>
+
+<p>Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main
+l'opulente barbe du colosse, sans un mot, sans regarder
+derrière, comme une bête qu'on traîne à l'abattoir,
+il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du roi.</p>
+
+<p>Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps
+de se reculer précipitamment, sans quoi il eût reçu
+en plein visage le battant de la porte, que Pardaillan
+repoussa d'un violent coup de pied.</p>
+
+<p>Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui,
+d'une dernière poussée envoyant Barba Roja rouler
+évanoui aux pieds du roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je
+vous ramène ce mauvais drôle... Une autre fois, ne le
+laissez pas aller sans sa gouvernante, car, s'il s'avise
+encore de me vouloir jouer ses farces incongrues, je
+serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa
+barbe...</p>
+
+<p>Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se
+presser, en jetant autour de lui des regards étincelants.</p>
+
+<p>Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur
+stupeur, se décidèrent à courir sus à l'insolent, il
+était trop tard. Pardaillan avait disparu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LE DOCUMENT</h3>
+
+<p>En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:</p>
+
+<p>Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant
+dans mon cabinet? Je reprendrais avec vous la
+conversation au point où elle est restée avec le roi,
+peut-être arriverons-nous à nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Me sera-t-il permis de me faire accompagner?
+demanda Fausta en le regardant fixement.</p>
+
+<p>Espinosa fit signe à un dominicain qui se trouvait
+là, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;La présence de M. le cardinal Montalte, que je
+vois ici, suffira, je pense, à vous rassurer. Tour les
+braves qui vous escortent, nous ne saurions vraiment
+les faire assister à un entretien aussi important.</p>
+
+<p>Montalte s'était avancé vivement. Les trois ordinaires
+en avaient fait autant et se disposaient à l'escorter.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'illustre princesse et Son Éminence veulent
+bien me suivre, j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au
+cabinet de monseigneur, dit, en s'inclinant profondément,
+le dominicain.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillez
+m'attendre un instant. Cardinal, vous venez avec moi.</p>
+
+<p>Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya
+un passage dans la foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement
+devant lui. Au bout de la salle, le religieux
+ouvrit une porte qui donnait sur un large couloir,
+et s'effaça pour laisser passer Fausta.</p>
+
+<p>Au moment où Montalte se disposait à la suivre,
+une main s'abattit rudement sur son épaule. Il se
+retourna vivement et s'exclama sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Hercule Sfondrato!</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?</p>
+
+<p>Le dominicain les considéra une seconde d'un air
+étrange et, sans fermer la porte, il s'éloigna discrètement
+et rattrapa Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le
+manche de sa dague...</p>
+
+<p>&mdash;Te parler... il me semble que nous avons des
+choses intéressantes à nous dire. N'est-ce pas ton avis
+aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais...
+plus tard... J'ai autre chose à faire pour le moment.</p>
+
+<p>Et il voulut passer, courir après Fausta qu'une secrète
+intuition lui disait être en danger.</p>
+
+<p>Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore
+s'abattit sur son épaule, et, d'une voix blanche de
+fureur, en plein visage:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me suivre à l'instant, Montalte, menaça-t-il,
+ou je te soufflette devant toute la cour!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais
+malheur à toi!...</p>
+
+<p>Et, s'arrachant à l'étreinte, il suivit Ponte-Maggiore
+en grondant de sourdes menaces, abandonnant Fausta
+au moment où, peut-être, elle avait besoin de son
+bras.</p>
+
+<p>Fausta avait continué son chemin sans rien remarquer,
+et, au bout d'une cinquantaine de pas, le dominicain
+ouvrit une deuxième porte et s'effaça comme il
+avait déjà fait. Elle pénétra dans la pièce, et alors seulement
+s'aperçut que Montalte ne l'accompagnait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le cardinal Montalte? fit-elle sans trouble
+comme sans surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Au moment de pénétrer dans le couloir Son Éminence
+a été arrêtée par un seigneur qui avait sans
+doute une communication urgente à lui faire, répondit
+le dominicain avec un calme parfait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit simplement Fausta.</p>
+
+<p>Et son oeil profond scruta avec une attention soutenue
+le visage impassible du religieux et fit le tour
+de la pièce qu'il étudia rapidement. C'tait un cabinet
+de dimensions moyennes, meublé de quelques
+sièges et d'une table de travail placée devant l'unique
+fenêtre qui l'éclairait. Tout un côté de la pièce
+était occupé par une vaste bibliothèque sur les rayons
+de laquelle de gros volumes et des manuscrits étaient
+rangés dans un ordre parfait. L'autre côté était orné
+d'une grande composition enchâssée dans un cadre
+d'ébène massif, et représentait une descente de croix
+signée Coello.</p>
+
+<p>Presque en face la porte d'entrée, il y avait une
+autre petite porte. Fausta, sans hâte, alla l'ouvrir et vit
+une sorte d'oratoire exigu, sans issue apparente,
+éclairé par une fenêtre aux vitraux multicolores.</p>
+
+<p>Elle donnait sur une petite cour intérieure.</p>
+
+<p>Le dominicain, qui avait assisté impassible à cette
+inspection minutieuse, quoique rapide, dit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Si l'illustre princesse le désire, je puis aller à la
+recherche de S. Em. le cardinal Montalte et le ramener.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, mon révérend, dit Fausta, qui
+remercia d'un sourire.</p>
+
+<p>Le dominicain sortit aussitôt et, pour la rassurer,
+laissa la porte grande ouverte. Fausta vint se placer
+dans l'encadrement et constata que le dominicain reprenait
+paisiblement le chemin par où ils étaient venus...
+Elle fit un pas dans le couloir et vit que la porte
+par où ils étaient entrés était encore ouverte. Des
+ombres passaient et repassaient devant l'ouverture.</p>
+
+<p>Rassurée sans doute, elle rentra dans le cabinet,
+s'assit dans un fauteuil et attendit, très calme en apparence,
+mais l'oeil aux aguets, prête à tout.</p>
+
+
+<p>Au bout de quelques minutes, le dominicain reparut.
+Il poussa la porte derrière lui, d'un geste très naturel,
+et, sans faire un pas de plus, très respectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, il m'a été impossible de rejoindre
+Son Éminence. Le cardinal Montalte a, paraît-il,
+quitté le palais en compagnie du seigneur qui l'avait
+abordé.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, dit Fausta en se levant, je me
+retire.</p>
+
+<p>&mdash;Que dirai-je à monseigneur le grand inquisiteur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui direz que, seule ici, je ne me suis pas
+sentie en sûreté et que j'ai préféré renvoyer à plus
+tard l'entretien que je devais avoir avec lui, dit froidement
+Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Reconduisez-moi, mon révérend, ajouta-t-elle
+vivement.</p>
+
+<p>Le dominicain ne bougea pas de devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je, madame, solliciter une faveur de votre
+bienveillance? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Fausta étonnée. Qu'avez-vous à me
+demander?</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose, madame... Jeter un coup d'oeil sur
+certain parchemin que vous cachez dans votre sein,
+dit le dominicain en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prise! pensa Fausta, et c'est à Pardaillan
+que je dois ce nouveau coup, puisque c'est lui
+qui leur a révélé que j'avais le parchemin sur moi.</p>
+
+<p>Et, tout haut, avec un calme dédaigneux:</p>
+
+<p>&mdash;Et, si je refuse, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit paisiblement le dominicain, je
+me verrai contraint de porter la main sur vous, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, venez le chercher, dit Fausta en mettant
+la main dans son sein.</p>
+
+<p>Toujours impassible, le religieux s'inclina, comme
+s'il prenait acte de l'autorisation et fit deux pas en
+avant.</p>
+
+<p>Fausta leva le bras droit, soudain armé d'un petit
+poignard et d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;Un pas de plus et je frappe, dit-elle. Je vous avertis,
+mon révérend, que la lame de ce poignard est
+empoisonnée et que la moindre piqûre suffit pour
+amener une mort effroyable. Le dominicain s'arrêta
+net, et un sourire énigmatique passa sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Fausta devina plutôt qu'elle ne vit ce sourire. Elle
+eut un rapide regard circulaire et se vit seule avec
+le religieux.</p>
+
+<p>Elle fit un pas en avant, le bras levé, et:</p>
+
+<p>&mdash;Place! dit-elle impérieusement, ou tu es mort!</p>
+
+<p>&mdash;Vierge sainte! clama le dominicain, oseriez-vous
+frapper un inoffensif serviteur de Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre la porte alors, dit froidement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis, madame, j'obéis, fit le religieux d'une
+voix tremblante, tandis qu'avec une maladresse visible
+il s'efforçait vainement d'ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Traître! gronda Fausta, qu'espères-tu donc?</p>
+
+<p>Et elle leva le bras d'un geste foudroyant.</p>
+
+<p>Au même instant, par-derrière, deux poignes vigoureuses
+saisirent le poing levé, tandis que deux autres
+tenailles vivantes paralysaient son bras gauche.</p>
+
+<p>Sans opposer une résistance qu'elle comprenait inutile,
+elle tourna la tête et se vit aux mains de deux
+moines taillés en athlètes. Ses yeux firent le tour du
+cabinet. Rien ne paraissait dérangé. La petite porte
+était toujours fermée. Par où étaient-ils entrés? Évidemment
+le cabinet possédait une, peut-être plusieurs
+issues secrètes.</p>
+
+<p>Spontanément, elle laissa tomber le poignard, inutile
+maintenant. L'arme disparut, subtilisée, escamotée
+avec une promptitude et une adresse rares, et, dès
+qu'elle fut désarmée, les deux moines, avec un ensemble
+d'automates, la lâchèrent, reculèrent de deux
+pas, passèrent leurs mains noueuses dans leurs manches
+et s'immobilisèrent dans une attitude méditative.</p>
+
+<p>Le dominicain se courba devant elle avec un respect
+où elle crut démêler elle ne savait quoi d'ironique
+et de menaçant, et de sa voix calme et paisible:</p>
+
+<p>&mdash;L'illustre princesse voudra bien excuser la violence
+que j'ai été contraint de lui faire, dit-il. Sa
+haute intelligence comprendra, je l'espère, que je n'y
+suis pour rien...</p>
+
+<p>Sans manifester ni colère ni dépit, avec un dédain
+qu'elle ne chercha pas à cacher, Fausta approuva.</p>
+
+<p>Et, s'adressant au dominicain, très calme:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur de vous le dire, madame: le
+parchemin que vous avez là...</p>
+
+<p>Et, du doigt, le dominicain montrait le sein de
+Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ordre de le prendre de force, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que l'illustre princesse m'épargnera
+cette dure nécessité, fit le religieux en s'inclinant.</p>
+
+<p>Fausta sortit de son sein le fameux parchemin, et
+sans le donner:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de céder, répondez à cette question: que
+fera-t-on de moi après?</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez libre, madame, entièrement libre!</p>
+
+<p>&mdash;Le jureriez-vous sur ce christ?</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de jurer, dit derrière elle une voix:
+Ma parole doit vous suffire, et vous l'avez, madame.</p>
+
+<p>Fausta se retourna vivement et se trouva en face
+de Espinosa, entré sans bruit par quelque porte secrète.</p>
+
+<p>D'une voix cinglante, en le dominant du regard:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle foi puis-je avoir en votre parole, cardinal,
+alors que vous agissez comme un laquais?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous plaignez-vous, madame? fit Espinosa
+avec un calme terrible. Je ne fais que vous retourner
+les procédés que vous avez employés envers
+nous. Ce document, Montalte, avec mon autorisation,
+l'avait confié à votre loyauté et vous deviez nous le
+restituer. Vous, cependant, abusant de notre confiance,
+vous avez essayé de nous vendre ce qui nous
+appartient et, ayant échoué dans cette tentative, vous
+avez résolu de le garder, dans l'espoir, sans doute, de
+le vendre à d'autres. Comment qualifiez-vous votre
+procédé, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Je le disais bien: vous avez l'âme d'un laquais,
+dit Fausta avec un mépris écrasant. Après l'avoir violentée,
+vous insultez une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur à celui qui cherche à contrecarrer les
+entreprises de la sainte Inquisition! reprit Espinosa.
+Celui-là sera brisé impitoyablement. Allons, madame,
+donnez-moi ce document qui nous appartient!</p>
+
+<p>&mdash;Je cède, dit Fausta, mais vous paierez cher et
+vos insultes et la violence que vous me faites.</p>
+
+<p>&mdash;Menaces vaines, madame, fit Espinosa en s'emparant
+du parchemin. J'agis pour le bien de l'État,
+le roi ne pourra que m'approuver. Et, quant à ce document,
+je dois des remerciements à M. de Pardaillan,
+qui nous le livre.</p>
+
+<p>&mdash;Remerciez-le donc tout de suite, en ce cas, fît
+une voix railleuse.</p>
+
+<p>D'un même mouvement, Fausta et Espinosa se retournèrent
+et virent Pardaillan qui, le dos appuyé à
+la porte, les contemplait avec son sourire narquois.</p>
+
+<p>Ni Fausta ni Espinosa ne laissèrent paraître aucune
+marque de surprise. Le dominicain et les deux moines
+échangèrent un furtif coup d'oeil; mais, dressés à
+n'avoir d'autre volonté, d'autre intelligence que celles
+de leur supérieur, ils restèrent immobiles.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin Espinosa, d'un air très naturel:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan... Comment êtes-vous parvenu
+jusqu'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Par la porte, cher monsieur, fit Pardaillan avec
+son sourire le plus ingénu. Vous aviez oublié de la
+fermer à clef... cela m'a évité la peine de l'enfoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncer la porte, mon Dieu! et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, et, en même temps, je vous
+expliquerai par quel hasard j'ai été amené à m'immiscer
+dans votre entretien avec madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écouterai avec intérêt, monsieur, fit
+Espinosa.</p>
+
+<p>Et, comme les deux moines, soit par lassitude réelle
+soit sur un signe du grand inquisiteur, esquissaient
+un mouvement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit paisiblement Pardaillan à Espinosa,
+ordonnez à ces dignes moines de se tenir tranquilles...
+J'ai horreur du mouvement autour de moi.</p>
+
+<p>Espinosa fit un geste impérieux. Les religieux s'immobilisèrent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait, dit Pardaillan. Ne bougez plus maintenant,
+sans quoi je serais forcé de me remuer
+aussi...</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Fausta et Espinosa, qui, debout
+devant lui, attendaient:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'arrive, monsieur, est très simple: lorsque
+j'eus ramené près du roi ce géant à barbe rousse
+de qui la cour avait voulu se gausser, et que j'ai dû
+protéger, je sortis, ainsi que vous l'avez pu voir. Mais
+vos diablesses de portes sont si pareilles que je me
+trompai. Je m'aperçus bientôt que j'étais perdu dans
+un interminable couloir: pestant fort contre ma maladresse,
+j'errais de couloir en couloir, lorsque, passant
+devant une porte, je reconnus la voix de madame...
+J'ai le défaut d'être curieux. Je m'arrêtai donc
+et j'entendis la fin de votre intéressante conversation.</p>
+
+<p>Et, s'inclinant avec grâce devant Fausta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit-il gravement, si j'avais pu penser
+qu'on se servirait de mes paroles pour vous tendre un
+traquenard et vous extorquer ce parchemin auquel
+vous tenez, je me fusse coupé la langue plutôt que de
+parler. Je me devais à moi-même de réparer le mal
+que j'ai fait sans le vouloir, et c'est pourquoi je suis
+intervenu...</p>
+
+<p>Tandis que Pardaillan, dans une attitude un peu
+théâtrale qui lui seyait à merveille, l'oeil doux, la figure
+rayonnante de générosité, parlait avec sa mâle
+franchise, Espinosa songeait:</p>
+
+<p>«Cet homme est une force de la nature. Nous serons
+invincibles s'il consent à être à nous. Pour se
+l'attacher, il faut se montrer plus chevaleresque que
+lui. Si ce moyen ne réussit pas, il n'y aura qu'à renoncer...
+et se débarrasser de lui au plus tôt.»</p>
+
+<p>Fausta avait accueilli les paroles de Pardaillan avec
+cette sérénité majestueuse qui lui était personnelle, et,
+de sa voix harmonieuse, avec un regard d'une douceur
+inexprimable:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites et ce que vous faites me paraît
+très naturel, venant de vous, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là, dit Espinosa, des scrupules qui honorent
+grandement celui qui a le coeur assez haut placé
+pour les éprouver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, fit le chevalier, vous ne sauriez
+croire combien votre approbation me remplit d'aise.
+Elle me fait prévoir que vous accueillerez favorablement
+les deux grâces que je sollicite de votre générosité.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur de Pardaillan, et, si ce que vous
+voulez demander n'est pas absolument irréalisable,
+tenez-le pour accordé d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, monsieur, fit Pardaillan en s'inclinant.
+Voici donc: je désire que vous rendiez à
+Mme Fausta le document que vous lui avez pris.</p>
+
+<p>Fausta eut un imperceptible sourire. Pour elle, il n'y
+avait pas le moindre doute: Espinosa refuserait.</p>
+
+<p>Espinosa demeura impénétrable. Il dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la seconde demande?</p>
+
+<p>&mdash;La seconde, fit Pardaillan avec son air figue et
+raisin, vous paraîtra sans doute moins pénible. Je
+désire que vous donniez l'assurance à madame qu'elle
+pourra se retirer sans être inquiétée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, monsieur.</p>
+
+<p>Sans hésiter, Espinosa répondit avec douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur de Pardaillan, il me serait pénible
+de vous laisser sous le coup d'un remords et,
+pour vous prouver combien grande est l'estime que
+j'ai pour votre caractère, voici le document que vous
+demandez. Je vous le remets, à vous, comme au plus
+digne gentilhomme que j'aie jamais connu.</p>
+
+<p>Le geste était si imprévu que Fausta tressaillit et
+que Pardaillan, en prenant le document que lui tendait
+Espinosa, songea:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire ceci?... Je m'attendais à disputer
+sa proie à un tigre et je trouve un agneau docile et
+désintéressé. Mort-diable! il y a quelque chose là-dessous!</p>
+
+<p>Et, tout haut, à Espinosa:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous exprime ma gratitude sincère.</p>
+
+<p>Puis, à Fausta, lui tendant le parchemin conquis,
+sans même le regarder:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, madame, le document que mon imprudence
+faillit vous faire perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! monsieur, fit Fausta avec un calme
+superbe, vous ne le gardez pas?... Ce document a,
+pour vous, autant de valeur que pour nous. Vous avez
+traversé la France et l'Espagne pour vous en emparer.
+C'est à vous personnellement, sire de Pardaillan, qu'on
+vient de le remettre, ne pensez-vous pas que l'occasion
+est unique et que vous pouvez le garder sans
+manquer aux règles de chevalerie si sévères que vous
+vous imposez?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Pardaillan déjà hérissé, j'ai demandé
+ce document pour vous. Je dois donc vous le remettre.
+Me croire capable du calcul que vous venez
+d'énoncer serait me faire une injure injustifiée.</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise, dit Fausta, que j'aie la pensée
+d'insulter un des derniers preux qui soient au
+monde!... Mais comment ferez-vous pour tenir la parole
+que vous avez donnée au roi de Navarre?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Pardaillan avec simplicité, j'ai eu
+l'honneur de vous le dire: j'attendrai qu'il vous plaise
+de me remettre de plein gré ce chiffon de parchemin.</p>
+
+<p>Fausta prit le parchemin sans répondre et demeura
+songeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit alors Espinosa, vous avez ma parole:
+vous et votre escorte pourrez quitter librement
+l'Alcazar.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le grand inquisiteur, dit gravement
+Pardaillan, vous avez acquis des droits à ma reconnaissance,
+et, chez moi, ceci n'est pas une formule de
+politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, dit non moins gravement Espinosa.
+Et j'en suis d'autant plus heureux que, moi
+aussi, j'ai quelque chose à vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oh! pensa Pardaillan, je me disais aussi:
+voilà bien de la générosité!</p>
+
+<p>Et, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne dépend que de moi, ce que vous avez à
+me demander vous sera accordé avec autant de bonne
+grâce que vous en avez mis vous-même à acquiescer
+à mes demandes, quelque peu excessives, je le reconnais.</p>
+
+<p>Espinosa approuva de la tête et, sans bouger de sa
+place, avec le pied, il actionna un ressort invisible;
+et, au même instant, la bibliothèque pivota, démasquant
+une salle assez spacieuse dans laquelle des
+hommes, armés de pistolets et d'arquebuses, se tenaient
+immobiles et muets prêts à faire feu au commandement.</p>
+
+<p>Vingt hommes et un officier! dit laconiquement
+Espinosa.</p>
+
+<p>«Ouf! pensa Pardaillan, me voilà bien loti!...
+Quand je pense que j'ai eu la naïveté de croire que
+le tigre s'était mué en agneau pour moi!»</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu, dit sérieusement Espinosa, je le sais;
+mais il y a autre chose et mieux.</p>
+
+<p>Et, sur un signe, les hommes se massèrent à droite
+et à gauche, laissant au centre un large espace libre.
+L'officier alla au fond de ce passage ouvrir toute
+grande une porte qui s'y trouvait. Cette porte donnait
+sur un large couloir occupé militairement.</p>
+
+<p>&mdash;Cent hommes! fit Espinosa, qui s'adressait toujours
+à Pardaillan.</p>
+
+<p>«Misère de moi!» pensa le chevalier, qui, néanmoins,
+resta impassible.</p>
+
+<p>&mdash;L'escorte de Mme la princesse Fausta! commanda
+Espinosa d'une voix brève.</p>
+
+<p>Fausta regardait et écoutait avec son calme habituel.</p>
+
+<p>Pardaillan s'appuya nonchalamment à la porte par
+où il était entré et un sourire d'orgueil illumina ses
+traits à la vue des précautions prises contre lui! Et,
+cependant, dans la sincérité de son âme, il se gratifiait
+libéralement des invectives les plus violentes.</p>
+
+<p>Mais, par un revirement naturel chez lui, après
+s'être admonesté, son insouciance reprenant le dessus:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! après tout, je ne suis pas encore mort!... et
+j'en ai vu bien d'autres!</p>
+
+<p>Et il sourit de son air narquois.</p>
+
+<p>Espinosa, se méprenant sans doute sur la signification
+de ce sourire, continuait de son air toujours
+paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous ouvrir la porte sur laquelle vous vous
+appuyez, monsieur de Pardaillan?</p>
+
+<p>Sans mot dire, Pardaillan fit ce qu'on lui demandait.</p>
+
+<p>Derrière la porte se dressait maintenant une cloison
+de fer. Toute retraite était coupée par là. Pardaillan,
+alors, guigna la fenêtre.</p>
+
+<p>Au même instant, au milieu du silence qui planait
+sur cette scène fantastique, un léger déclic se fit
+entendre et une demi-obscurité se répandit sur la
+pièce.</p>
+
+<p>Espinosa fit un signe. Un des moines ouvrit la fenêtre:
+comme la porte, elle était maintenant murée
+extérieurement par un rideau de fer. A ce moment,
+Chalabre, Montsery et Sainte-Maline parurent dans le
+couloir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Espinosa, voici votre escorte. Vous
+êtes libre.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, madame, répondit Pardaillan en la
+regardant en face.</p>
+
+<p>Espinosa la reconduisit, et, en traversant la pièce
+secrète où les sbires faisaient la haie, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'il ne sortira pas vivant d'ici, dit froidement
+Fausta.</p>
+
+<p>Si cuirassé que fût le grand inquisiteur, il ne put
+s'empêcher de frémir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant pour vous, madame, qu'il s'est
+mis dans cette situation critique, fit-il avec une sorte
+de rudesse inaccoutumée chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! fit Fausta. Êtes-vous donc d'un esprit
+assez faible pour vous laisser arrêter par des
+considérations de sentiment?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que vous l'aimiez? dit Espinosa en
+la fixant attentivement.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Fausta de frémir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément pour cela que je souhaite ardemment
+sa mort! râla-t-elle dans un souffle.</p>
+
+<p>Espinosa la contempla une seconde sans répondre,
+puis s'inclinant cérémonieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Que Mme la princesse Fausta soit reconduite avec
+les honneurs qui lui sont dus, ordonna-t-il.</p>
+
+<p>Et, tandis que Fausta, suivie de ses ordinaires, passait
+de son pas lent et majestueux devant la troupe
+qui attendait très calme, Espinosa reprit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Le cabinet où nous sommes est une merveille de
+machinerie exécutée par des Arabes qui sont des maîtres
+incomparables dans l'art de la mécanique. Dès
+l'instant où vous êtes entré, vous avez été en mon
+pouvoir. J'ai pu, devant vous, sans éveiller votre attention,
+donner des ordres promptement et silencieusement
+exécutés. Je pourrais, d'un geste dont vous ne
+soupçonneriez même pas la signification, vous faire
+disparaître instantanément, car le plancher sur lequel
+vous êtes est machiné comme tout le reste ici... Convenez
+que tout a été merveilleusement combiné pour
+réduire à néant toute tentative de résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, fit Pardaillan, que vous vous entendez
+admirablement à organiser un guet-apens.</p>
+
+<p>Espinosa eut un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur de Pardaillan, que, si j'ai
+accédé à vos demandes, c'est bien par estime pour
+votre caractère. Et, quant au nombre des combattants
+que j'ai mis sur pied à votre intention, il vous dit
+quelle admiration j'ai pour votre bravoure extraordinaire,
+Et, maintenant que je vous ai prouvé que je
+n'ai accédé que pour vous être agréable, je vous demande:
+consentez-vous à vous entretenir avec moi,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, fit Pardaillan avec son air railleur,
+vous vous acharnez à me prouver que je suis en votre
+pouvoir et vous me demandez si je consens à m'entretenir
+avec vous?... La question est plaisante!... Si
+je refuse, les sbires que vous avez apostés vont se
+ruer sur moi et me hacher comme chair à pâté... Si
+j'accepte, ne penserez-vous pas que j'ai cédé à la
+crainte?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! fit simplement Espinosa.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers ses hommes:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on se retire, dit-il. Je n'ai plus besoin de vous.»</p>
+
+<p>Avec un ordre parfait, les troupes se retirèrent aussitôt,
+laissant toutes les portes grandes ouvertes.</p>
+
+<p>Espinosa fit un signe impérieux, et le dominicain
+et les deux moines disparurent à leur tour.</p>
+
+<p>Au même instant, les cloisons de fer qui muraient la
+porte et la fenêtre se relevèrent comme par enchantement.
+Seule la large baie donnant sur la pièce secrète,
+où se trouvaient les hommes d'Espinosa l'instant
+d'avant, continua de marquer la place où se
+trouvait primitivement la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! soupira Pardaillan, je commence à
+croire que je m'en tirerai.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, reprit gravement Espinosa,
+je n'ai pas cherché à vous intimider. J'ai voulu
+seulement vous prouver que j'étais de force à me
+mesurer avec vous sans redouter une défaite. Voulez-vous
+maintenant m'accorder l'entretien que je vous ai
+demandé?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas, monsieur? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas votre ennemi, monsieur. Peut-être
+même serons-nous amis bientôt si, comme je
+l'espère, nous arrivons à nous entendre. Dans tous
+les cas, quoi que vous décidiez, je vous engage ma
+parole que vous sortirez du palais librement comme
+vous y êtes entré. Notez, monsieur, que je ne m'engage
+pas plus loin... L'avenir dépendra de ce que vous
+allez décider vous-même. J'espère que vous ne doutez
+pas de ma parole?</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise, monsieur, dit poliment Pardaillan.
+Je vous tiens pour un gentilhomme. Et, si j'ai pu,
+me croyant menacé, vous dire des choses plutôt dures,
+je vous exprime tous mes regrets. Ceci dit, monsieur,
+je suis à vos ordres.</p>
+
+<p>Et, en lui-même, il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Attention! Ceci va être une lutte autrement redoutable
+que celle avec le géant à barbe. Les duels à
+coups de langue n'ont jamais été de mon goût.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demanderai la permission de mettre
+toutes choses en place ici, dit Espinosa. Il est inutile
+que des oreilles indiscrètes entendent ce que nous
+allons nous dire.</p>
+
+<p>Au même instant, la porte se referma derrière Pardaillan,
+la bibliothèque reprit sa place, et tout se trouva
+en l'ordre primitif dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, monsieur, fit alors Espinosa, et discutons,
+comme deux adversaires qui s'estiment mutuellement
+et désirent ne pas devenir ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur, fit Pardaillan, en
+s'installant dans un fauteuil.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LES DEUX DIPLOMATES</h3>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il qu'un homme de votre valeur
+n'ait d'autre titre que celui de chevalier? demanda
+brusquement Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a fait comte de Margency, fit Pardaillan
+avec un haussement d'épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que vous soyez resté un pauvre
+gentilhomme sans feu ni lieu?</p>
+
+<p>&mdash;On m'a donné les terres et revenus du comte de
+Margency... J'ai refusé. Un ange, oui, je dis bien, un
+ange par la bonté, par le dévouement, par l'amour sincère
+et constant, fit Pardaillan avec une émotion contenue,
+m'a légué sa fortune&mdash;considérable, monsieur,
+puisqu'elle s'élevait à deux cent vingt mille livres. J'ai
+tout donné aux pauvres sans distraire une livre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il qu'un homme de guerre tel
+que vous soit resté un simple aventurier?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Henri III a voulu faire de moi un maréchal
+de ses armes... J'ai refusé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il enfin qu'un diplomate comme
+vous se contente d'une mission occasionnelle, sans
+grande importance?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Henri de Navarre a voulu faire de moi
+son premier ministre... J'ai refusé.</p>
+
+<p>«Chaque réponse de cet homme est un véritable
+coup de boutoir... Eh bien, procédons comme lui...
+Assommons-le d'un seul coup», réfléchit Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait de refuser. Ce qu'on vous
+offrait était au-dessous de votre mérite, dit-il.</p>
+
+<p>Pardaillan le considéra d'un oeil étonné et:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous faites erreur, monsieur. Tout ce
+qui m'a été offert était, au contraire, fort au-dessus
+de ce que pouvait rêver un pauvre aventurier comme
+moi, dit-il doucement.</p>
+
+<p>Pardaillan ne jouait nullement la comédie de la
+modestie. Il était sincère. C'était un des côtés remarquables
+de cette nature exceptionnelle de s'exagérer
+les obligations, très réelles, qu'on lui devait.</p>
+
+<p>Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme,
+conscient de sa supériorité, fût en même temps
+un timide et un modeste dans les questions de sentiment.</p>
+
+<p>Il crut avoir affaire à un orgueilleux et qu'en y
+mettant le prix il pourrait se l'attacher:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse
+et dix mille ducats de rente perpétuelle à prendre
+sur les revenus des Indes; un gouvernement de
+premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs
+civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt
+mille ducats pour l'entretien de votre maison; vous
+serez fait capitaine de huit bannières espagnoles et
+vous aurez le collier de l'ordre de la Toison... Ces
+conditions vous paraissent-elles suffisantes?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de ce que j'aurai à faire en échange
+de ce que vous m'offrez, dit Pardaillan avec flegme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez à mettre votre épée au service d'une
+cause noble et juste, dit Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie,
+il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom
+qui hésiterait à donner l'appui de son épée à une
+cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin
+pour cela que de faire appel à des sentiments
+d'honneur ou plus simplement d'humanité... Gardez
+donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'épée du
+chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria Espinosa stupéfait, vous refusez
+les offres que je vous fais?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais
+j'accepte de me consacrer à la cause dont vous
+parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, il est juste que vous soyez récompensé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons
+plutôt en quoi consiste cette cause noble et juste, fit
+Pardaillan avec son air narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit Espinosa, vous êtes un des hommes
+avec qui la franchise devient la suprême habileté...
+J'irai donc droit au but.</p>
+
+<p>Espinosa parut se recueillir un instant.</p>
+
+<p>«Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise
+qui ne paraît pas vouloir sortir toute seule!»</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoutais attentivement lorsque vous parliez
+au roi, continua Espinosa en fixant Pardaillan, et
+il m'a semblé que l'espèce d'aversion que vous paraissiez
+avoir pour lui provient surtout du zèle qu'il
+déploie dans la répression de l'hérésie. Ce que vous
+lui reprochez le plus, ce qui vous le rend antipathique,
+ce sont ces hécatombes de vies humaines qui
+répugnent à votre sensibilité, selon votre propre expression...
+Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela... et puis autre chose encore, fit énigmatiquement
+le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne voyez que les apparences et
+non la réalité. Parce que la barbarie apparente des
+effets vous frappe seule et vous empêche de discerner
+la cause profondément humaine, généreuse, élevée...
+Mais, si je vous expliquais...</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous
+vous y prenez pour justifier le fanatisme et les persécutions
+qu'il engendre...</p>
+
+<p>&mdash;Fanatisme! Persécution! s'exclama Espinosa. On
+croit avoir tout dit, tout expliqué, avec ces deux mots.
+Parlons-en donc. Vous, monsieur de Pardaillan, je l'ai
+vu du premier coup, vous n'avez pas de religion,
+n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au
+même sens que vous, je suis sans religion... Cet aveu
+que je fais et qui pourrait, s'il tombait dans d'autres
+oreilles, me conduire au bûcher, moi, le grand inquisiteur,
+vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre
+loyauté et jusqu'à quel point j'entends pousser la
+franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour
+assuré qu'en sortant d'ici j'oublierai tout ce que vous
+aurez bien voulu me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle
+sans hésitation et sans fard. Donc, là où il n'y a pas
+de religion, il ne saurait y avoir fanatisme, il n'y a
+que l'application rigoureuse d'un système mûrement
+étudié.</p>
+
+<p>&mdash;Fanatisme ou système, le résultat est toujours
+le même: la destruction d'innombrables existences
+humaines.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous vous arrêter à d'aussi
+pauvres considérations? Que sont quelques existences
+lorsqu'il s'agit du salut et de la régénération de toute
+une race! Ce qui apparaît aux yeux du vulgaire comme
+une persécution n'est en réalité qu'une vaste opération
+chirurgicale nécessaire... Bourreaux! dit-on.
+Niaiserie. Le blessé qui sent le couteau de l'opérateur
+tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle de
+douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi,
+de bourreau. Cependant, celui-ci ne se laisse pas émouvoir
+par les clameurs de son malade en délire. Il
+accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au bout
+de son devoir, qui est d'achever l'opération bienfaisante
+et il sauve son malade, souvent malgré lui.
+Nous sommes, monsieur, ces opérateurs impassibles,
+impitoyables&mdash;en apparence&mdash;mais, au fond, humains
+et généreux. Nous ne nous laissons pas plus
+émouvoir par les clameurs, les injures, que nous ne
+nous montrerons touchés par des manifestations de
+reconnaissance le jour où nous aurons mené à bien
+l'opération entreprise, c'est-à-dire le jour où nous aurons
+sauvé l'humanité.</p>
+
+<p>Le chevalier avait écouté attentivement l'explication
+que Espinosa venait de lui donner avec une chaleur
+qui contrastait étrangement avec le calme qu'il montrait
+habituellement. Lorsque Espinosa eut terminé,
+il resta un moment rêveur, puis, redressant sa tête
+fine:</p>
+
+<p>&mdash;Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu'en agissant ainsi
+vous réalisez le bonheur de l'humanité?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement médité
+ces questions et j'ai mesuré le fond des choses.
+Je suis arrivé à cette conclusion que la science est la
+grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec
+une ténacité implacable, parce que la science est la
+négation de tout et qu'au bout c'est la mort, c'est-à-dire
+le néant, c'est-à-dire la terreur, le désespoir, l'horreur.
+Tout ce qui se livre à la science aboutit fatalement
+là où je suis: au doute. Le bonheur se trouve
+donc dans l'ignorance la plus complète, la plus absolue,
+parce qu'elle préserve la foi, et que la foi seule
+peut rendre doux et paisible l'inéluctable moment où
+tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est pas fini
+précisément, et que ce moment d'horreur intense devient
+un passage dans une vie meilleure. Voilà pourquoi
+je poursuis irrémissiblement tout ce qui manifeste
+des idées d'indépendance. Voilà pourquoi je veux
+imposer à l'humanité entière cette foi que j'ai perdue,
+parce que, assuré de mourir désespéré, je veux, dans
+mon amour pour mes semblables, leur éviter, du
+moins, mon sort affreux.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que vous leur imposez toute une vie de
+souffrance et de malheur pour leur assurer quoi?
+Un moment d'illusion qui durera l'espace d'un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit,
+je n'ai pas réussi à vous convaincre. Mais, si j'ai
+échoué dans des généralités, peut-être serais-je plus
+heureux dans un cas particulier que je veux vous
+soumettre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre
+ironie, vous qui êtes un preux, toujours prêt à tirer
+l'épée pour le faible contre le fort, refuserez-vous de
+prêter l'appui de votre épée à une cause juste?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable.
+Ce qui vous apparaît comme noble et juste
+peut m'apparaître, à moi, comme bas et vil.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face,
+laisseriez-vous accomplir un assassinat sous vos yeux
+sans essayer d'intervenir en faveur de la victime?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, certes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il
+s'agit d'empêcher un assassinat.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut-on assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son
+sourire gouailleur, il me semble pourtant que Sa Majesté
+est de taille à se défendre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout
+particulier. Un homme, un ambitieux, a juré de tuer le
+roi. Il a mûrement et longuement préparé son forfait.
+A cette heure, il est prêt à frapper, et nous ne
+pouvons rien contre ce misérable, parce qu'il a eu la
+diabolique adresse de se faire adorer de toute l'Andalousie,
+et que porter la main sur lui serait provoquer
+un soulèvement irrésistible. Parce que, pour l'atteindre
+et sauver le roi, il faudrait frapper les milliers
+de poitrines qui se dresseront entre cet homme et
+nous. Le roi n'est pas l'être sanguinaire que vous
+croyez, et, plutôt que de frapper une multitude d'innocents
+égarés par les machinations de cet ambitieux,
+il préfère s'abandonner aux mains de Dieu. Mais, nous,
+monsieur, qui avons pour devoir sacré de veiller sur
+les jours de Sa Majesté, nous cherchons un moyen
+d'arrêter la main criminelle avant l'accomplissement
+de son forfait, sans déchaîner la fureur populaire. Et
+c'est pourquoi je vous demande si vous consentez à
+empêcher ce crime monstrueux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait à
+discerner la vérité dans l'accent du grand inquisiteur,
+que, bien que le roi ne me soit guère sympathique, il
+s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser s'accomplir
+froidement s'il dépendait de moi de l'empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est
+sauvé et votre fortune est faite.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez
+donc pas, railla le chevalier, qui réfléchissait profondément.
+Expliquez-moi plutôt comment je pourrai exécuter
+seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir
+malgré la puissance formidable dont il dispose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne,
+qui arrête l'homme avant l'accomplissement de
+son crime, sans qu'on puisse nous accuser d'y être
+pour quelque chose...</p>
+
+<p>Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner!
+fit Pardaillan glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais
+vous pouvez vous prendre de querelle avec lui et le
+provoquer en combat loyal. L'homme est brave. Mais
+votre épée est invincible. Le dénouement de la rencontre
+est assuré, c'est la mort certaine de votre adversaire.
+Pour le reste, la foule n'ira pas, je présume,
+s'ameuter parce qu'un étranger se sera pris de querelle
+avec El Torero...</p>
+
+<p>«J'avais bien deviné, pensa Pardaillan. C'est un tour
+de traîtrise à l'adresse de ce malheureux prince...»</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien dit El Torero? dit-il hérissé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquiétude.
+Auriez-vous des raisons personnelles de le
+ménager?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me
+contenterai de vous dire que vous me proposez là un
+bel assassinat dont je ne me ferai pas le complice.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit doucement Espinosa.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Pardaillan du bout des lèvres, d'abord
+parce qu'un assassinat est une action basse et vile, et
+qu'avoir osé me la proposer constitue une injure grave.
+Prenez garde! La patience n'a jamais été une de
+mes vertus, et les propositions injurieuses que vous
+me faites depuis une heure me dégagent des obligations
+que je crois vous avoir. Mais, comme vous pourriez
+ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis
+simplement que don César est de mes amis. Et, si j'ai
+un conseil à vous donner, à vous et à votre maître,
+c'est de ne rien entreprendre de fâcheux contre ce
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit encore Espinosa avec la même douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je m'intéresse à lui et que je ne veux
+pas qu'on y touche, dit froidement Pardaillan, qui se
+leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits
+pour nous entendre, dit Espinosa livide.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu du premier coup... je l'ai même dit à
+votre maître, fit Pardaillan toujours froid.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai
+engagé ma parole que vous quitteriez le palais sain
+et sauf. Si je tiens ma parole, c'est que je suis sûr de
+vous retrouver et, alors, je vous briserai impitoyablement,
+car vous êtes un obstacle à des projets patiemment
+élaborés... Allez donc, monsieur, et gardez-vous
+bien.</p>
+
+<p>Pardaillan le regarda bien en face et, l'air étincelant,
+sans forfanterie, avec une assurance impressionnante:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous vous-même, monsieur! dit-il.</p>
+
+<p>Et il sortit d'un pas ferme et assuré, suivi des yeux
+par Espinosa, qui souriait d'un sourire étrange.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LE PLAN DE FAUSTA</h3>
+
+<p>Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l'Alcazar.
+Sans prononcer une parole, il le conduisit sur
+les berges à peu près désertes du Guadalquivir, non
+loin de la tour de l'Or, à l'entrée de la ville.</p>
+
+<p>Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes
+méditations, marchait à quelques pas derrière eux et
+ne les perdait pas de vue.</p>
+
+<p>Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un
+regard autour de lui, et, ne voyant personne, il se
+campa en face de Montalte, et d'une voix haletante:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te
+demande une dernière fois: veux-tu renoncer à
+Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! dit Montalte avec une sombre énergie.</p>
+
+<p>Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa
+main se crispa sur la poignée de sa dague. Mais, faisant
+un effort surhumain, il se maîtrisa, et ce fut
+d'un ton presque suppliant qu'il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la
+quitter... momentanément. Nous étions amis, Montalte,
+nous pourrions le redevenir... Si tu voulais, nous
+partirions, nous retournerions tous deux en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien
+vieux, bien usé... Nous avons un intérêt capital à
+nous trouver à Rome au moment où il mourra, toi,
+Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné
+pour succéder à Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal
+de Crémone.</p>
+
+<p>A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte
+ne put réprimer un tressaillement. La tiare avait toujours
+été le but de ses rêves d'ambition. Et il se trouvait
+pris soudain entre son amour et son ambition.
+Il n'hésita pas et secoua la tête avec une résolution
+farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies
+peu de la mort du pape et de qui lui succédera...
+Tu veux m'éloigner d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore,
+la pensée que je vis loin d'elle, tandis que, toi, tu peux
+la voir, lui parler, la servir, l'aimer... te faire aimer
+peut-être... cette pensée me met hors de moi. Il faut
+que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la
+verrai jamais, mais tu ne la verras pas davantage...</p>
+
+<p>Montalte haussa furieusement les épaules, et d'une
+voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Insensé! dit-il. Sa présence m'est aussi indispensable
+pour vivre que l'air qu'on respire... La quitter!...
+autant vaudrait me demander ma vie!...</p>
+
+<p>&mdash;Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore,
+qui se rua, la rapière au poing.</p>
+
+<p>Montalte évita le coup d'un bond en arrière et, dégainant
+d'un geste rapide, il reçut le choc sans broncher
+et les fers se trouvèrent engagés jusqu'à la
+garde.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, ce fut, sous l'éclatant
+soleil, une lutte acharnée; coups foudroyants suivis
+d'aplatissements soudains, sans aucun avantage marqué
+de part et d'autre.</p>
+
+<p>Enfin, Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilement
+exécutées, se tendit brusquement et son épée
+vint s'enfoncer dans l'épaule de son adversaire.</p>
+
+<p>Au moment où il se redressait avec un rugissement
+de joie triomphante, Montalte, rassemblant toutes ses
+forces, lui passa son épée au travers du corps. Tous
+deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se
+renversèrent comme des masses. Alors, d'un coin
+d'ombre où il était tapi, surgit le moine qui s'approcha
+des deux blessés, les considéra un instant sans
+émotion et se dirigea aussitôt vers la tour de l'Or
+où il pénétra par une porte dérobée. Quelques instants
+plus tard, il reparaissait, conduisant d'autres
+moines porteurs de civières sur lesquelles les deux
+blessés, évanouis, furent chargés et transportés avec
+précaution dans la tour.</p>
+
+<p>Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui
+le premier. Il se vit dans une chambre qu'il ne connaissait
+pas, étendu sur un lit moelleux aux courtines
+soigneusement tirées. Au chevet du lit, une petite
+table encombrée de potions, de linges à pansement.
+De l'autre côté de la table, un deuxième lit hermétiquement
+clos.</p>
+
+<p>Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas
+menus et feutrés, versait des liquides épais et inconnus,
+minutieusement dosés, préparait avec un soin
+méticuleux une sorte de pommade brunâtre.</p>
+
+<p>Lorsque le moine s'aperçut que le blessé devait être
+éveillé, il s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une
+voix douce, nuancée de respect:</p>
+
+<p>&mdash;Comment Votre Éminence se sent-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Bien! répondit Montalte d'une voix faible.</p>
+
+<p>Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui
+constate que tout marche normalement.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Éminence sera sur pied dans quelques
+jours, à moins d'imprudence grave de sa part,
+dit-il.</p>
+
+<p>Montalte brûlait du désir de poser une question. Il
+espérait bien avoir tué Ponte-Maggiore et il n'osait
+s'informer. A ce moment, un gémissement se fit entendre.
+Le moine se précipita et tira les rideaux du
+deuxième lit d'où partait le gémissement.</p>
+
+<p>«Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai
+donc pas tué!»</p>
+
+<p>Et une expression de rage et de haine s'étendit sur
+ses traits bouleversés. De son côté, Ponte-Maggiore
+aperçut tout d'abord la tête livide de Montalte et la
+même expression de haine et de défi se lut dans ses
+yeux.</p>
+
+<p>Cependant, le moine-médecin s'empressait. Avec une
+adresse et une légèreté de main remarquables, il appliquait
+sur la blessure un linge fin recouvert d'une
+épaisse couche de la pommade qu'il venait de fabriquer
+et, soulevant la tête de son malade avec des
+précautions infinies, il lui faisait absorber quelques
+gouttes d'un élixir. Aussitôt une expression de bien-être
+se répandait sur les traits de Ponte-Maggiore et le
+moine, en reposant la tête sur l'oreiller, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre
+mouvement peut vous être funeste.</p>
+
+<p>«Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi
+à arracher à mon oncle ce titre qu'il convoitait depuis
+si longtemps!»</p>
+
+<p>Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et
+des cordiaux énergiques du moine, les deux blessés
+avaient recouvré toute leur conscience et, maintenant,
+se jetaient des regards furieux, chargés de menaces.</p>
+
+<p>Le moine se dirigea vivement vers une pièce voisine.
+Là, un religieux attendait, plongé dans la prière et la
+méditation... du moins en apparence. Le moine-médecin
+lui dit quelques mots à voix basse et revint précipitamment
+se placer entre ses deux malades.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, un homme entra dans
+la chambre et s'approcha du moine-médecin qui se
+courba respectueusement, tandis que Montalte et
+Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient
+avec une sourde terreur:</p>
+
+<p>«Le grand inquisiteur!»</p>
+
+<p>Espinosa eut une interrogation muette à l'adresse du
+médecin qui répondit par un geste rassurant et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont sauvés, monseigneur!... Mais voyez-les...
+je crains à chaque instant qu'ils ne se ruent l'un sur
+l'autre et ne s'entretuent!</p>
+
+<p>Le grand inquisiteur, avec une fixité troublante,
+fit un geste impérieux.
+Le moine se courba profondément et se retira
+aussitôt de son pas silencieux. Espinosa prit un siège
+et s'assit entre les deux lits, face aux deux blessés
+qu'il tenait sous son regard dominateur.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, dit-il, d'un ton très calme, êtes-vous des enfants
+ou des hommes?... Comment! vous, cardinal
+Montalte, et vous, duc de Ponte-Maggiore, vous qui
+passez pour des hommes supérieurs, dignes de commander
+à vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie
+aveugle et stupide!...</p>
+
+<p>Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd
+grondement de protestations, Espinosa reprit avec
+plus de force:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous
+ne voyez donc rien? Niais que vous êtes? Pendant
+que vous vous entre-déchirez, qui triomphera? Oui?
+Pardaillan!... Pardaillan qui est aimé, lui! Pardaillan
+qui réussira à vous prendre Fausta pendant que vous
+serez bien occupés à vous mordre... et il aura bien
+raison!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez! monseigneur, râla Ponte-Maggiore,
+tandis que Montalte, l'oeil injecté, crispait furieusement
+ses poings.</p>
+
+<p>Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos
+forces et vos haines par le Christ! Elles ne sont pas de
+trop pour combattre et terrasser votre ennemi commun.
+Alors, quand vous l'aurez tué, il sera temps de
+vous entretuer, si vous n'arrivez pas à vous entendre.</p>
+
+<p>Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants
+et effarés. Ils n'avaient pas songé, ni l'un ni
+l'autre, à cette solution pourtant logique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur!
+murmura Montalte.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul
+à redouter pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, râlèrent les deux blessés.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir
+d'une mort lente et désespérée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout mon sang en échange de cette minute!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de marcher
+la main dans la main jusqu'à ce que Pardaillan
+soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta Espinosa en
+leur tendant sa croix pastorale.</p>
+
+<p>Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine
+commune contre le rival préféré, tendirent la main sur
+la croix et grondèrent d'une même voix:</p>
+
+<p>&mdash;Je jure!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends
+acte de votre serment! Alliance offensive et défensive,
+et sus à Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Sus à Pardaillan! C'est juré, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant,
+vous êtes moins grièvement atteint que le duc de
+Ponte-Maggiore; je le confie à vos bons soins. Il n'y
+a pas un instant à perdre; il faut que vous soyez
+sur pied le plus tôt possible. Songez que vous avez
+affaire à un rude lutteur, qui, pendant que vous êtes
+Cloués ici, par votre faute, ne perd pas son temps, lui.
+Au revoir, messieurs.</p>
+
+<p>Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.</p>
+
+<p>Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta,
+escortée de Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait
+quitté l'Alcazar avec tous les honneurs dus à son rang.</p>
+
+<p>Fausta aimait à s'entourer d'un luxe inouï partout
+où elle allait. A cet effet, elle semait l'or à pleines
+mains. Le luxe fabuleux dont elle s'entourait faisait
+partie d'un système, un peu théâtral, savamment étudié.
+C'était comme une sorte de mise, en scène éblouissante
+destinée à frapper l'imagination de ceux qui
+l'approchaient, tout en mettant en relief sa beauté.</p>
+
+<p>A Séville, Fausta s'était fait immédiatement aménager
+une demeure somptueuse où s'entassaient les
+meubles précieux, les tentures chatoyantes, les bibelots
+rares, les toiles de maîtres les plus réputés de
+l'époque. Ce fut dans cette demeure que sa litière
+la conduisit.</p>
+
+<p>Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du
+fastueux costume de cour qu'elle avait revêtu pour
+sa visite à Philippe II, et lui passèrent une ample
+robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée.
+Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à
+coucher, pièce où nul ne pénétrait et qui contrastait
+étrangement, par sa simplicité, avec les splendeurs
+qui l'environnaient.</p>
+
+<p>Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier,
+elle sortit de son sein la déclaration de Henri III
+que Espinosa avait failli lui enlever. Elle la considéra
+longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma
+dans un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans
+un tiroir habilement dissimulé au fond d'un coffre en
+chêne massif.</p>
+
+<p>Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son
+visage perdît rien de ce calme majestueux qu'elle
+devait à une longue étude, elle réfléchit:</p>
+
+<p>«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et
+cette rencontre a suffi pour me faire trébucher encore!»</p>
+
+<p>Et, avec un sourire indéfinissable:</p>
+
+<p>«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me
+délivrer!... Il est vrai que, si Espinosa est bien l'homme
+que je crois, le geste chevaleresque de Pardaillan
+lui coûtera la vie... Mais Espinosa osera-t-il profiter
+du traquenard qu'il avait si admirablement machiné?...
+Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre
+est lente et tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je
+sais aller droit au but... Lui aussi!... Pourquoi ne veut-il
+être à moi?... Que ne ferions-nous pas si nous étions
+unis?...»</p>
+
+<p>Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant
+à Philippe II:</p>
+
+<p>«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru
+Profonde... Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais
+l'éblouir par l'élévation de mes conceptions, ma beauté
+seule a paru impressionner cet orgueilleux vieillard.
+Eh bien, soit... L'amour est une arme comme
+une autre et par lui on peut mener un homme... surtout
+quand cet homme est affaibli par l'âge.»</p>
+
+<p>Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée:</p>
+
+<p>«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont
+fatales... Si Pardaillan revoit Philippe, cet amour du
+roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est allumé. Pourquoi?...
+Comment?... Je n'en sais rien! mais cela
+sera, c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan
+meure!...»</p>
+
+<p>Encore un coup une saute dans sa pensée:</p>
+
+<p>«Myrthis!... Où peut être Myrthis en ce moment?
+Et mon fils?... Ils doivent être en France maintenant.
+Comment les retrouver?... Qui envoyer à la recherche
+de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me paraît
+assez sûr.»</p>
+
+<p>Et, avec un accent intraduisible:</p>
+
+<p>«Fils de Pardaillan!... Si ton père t'ignore, si ta
+mère t'abandonne, que seras-tu? que deviendras-tu?...»</p>
+
+<p>Longtemps elle resta, ainsi à songer. Enfin, elle fit
+venir son intendant, lui donna des instructions et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal Montalte est-il là?</p>
+
+<p>&mdash;Son Éminence n'est pas encore rentrée, madame.</p>
+
+<p>Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit.</p>
+
+<p>«Cette disparition est étrange... Montalte me trahirait-il?
+Ne lui a-t-on pas plutôt tendu quelque embûche?
+Il doit y avoir de l'Inquisition là-dessous...
+J'aviserai...»</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de
+Montsery? interrogea-t-elle, tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc
+qui sollicite la faveur d'être reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc,
+avec mes gentilshommes.</p>
+
+<p>L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit
+place dans un fauteuil monumental et somptueux
+comme un trône, en une de ces attitudes de charme
+et de grâce dont elle avait le secret, et attendit.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les
+trois «ordinaires» s'inclinaient respectueusement devant elle.</p>
+
+<p>Cette superbe assurance sombra piteusement devant
+l'accueil hautain de Fausta, qui, avec un fugitif
+sourire de mépris, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous.
+Nous avons à causer.</p>
+
+<p>Les quatre gentilshommes s'inclinèrent en silence
+et prirent place dans les fauteuils disposés autour
+d'une petite table qui les séparait de la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu
+accourir du fond de la France pour m'apporter l'assurance
+de votre dévouement et l'appui de vos vaillantes
+épées. Le moment me paraît venu de faire
+appel à ce dévouement. Puis-je compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort! ajouta Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.</p>
+
+<p>&mdash;Avant toute chose, je désire établir nettement
+les conditions de votre engagement.</p>
+
+<p>&mdash;Les conditions que vous nous avez faites nous
+paraissent très raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.</p>
+
+<p>&mdash;Combien vous rapportait votre emploi auprès
+de Henri de Valois? demanda Fausta en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté nous donnait deux mille livres par
+an.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter la nourriture, le logement, l'équipement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter les gratifications et les menus
+profits.</p>
+
+<p>&mdash;C'était peu, fit simplement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double
+en votre nom, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompé, dit
+froidement Fausta qui frappa sur un timbre.</p>
+
+<p>A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis,
+fit son entrée.</p>
+
+<p>Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesèrent
+les sacs et se regardèrent avec des sourires émerveillés.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres
+dans chacun de ces sacs... C'est le premier quartier
+de la pension que j'entends vous servir... sans compter
+la nourriture, le logement et l'équipement... sans
+compter les gratifications et les menus profits.</p>
+
+<p>Les trois eurent un éblouissement. Cependant
+Sainte-Maline, non sans dignité, s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop! madame... beaucoup trop!</p>
+
+<p>Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant
+que, des yeux, ils caressaient les vénérables sacs.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous
+étiez au service du roi. Vous voici à celui d'une princesse
+qui deviendra souveraine un jour, peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné
+de grand coeur, ajouta-t-elle, désignant les sacs.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était
+le plus jeune, entre le service du plus grand roi de la
+terre et celui de la princesse Fausta, croyez bien que
+nous n'hésiterons pas un seul instant.</p>
+
+<p>&mdash;Même sans compensation! ajouta Sainte-Maline,
+en faisant disparaître un des trois sacs.</p>
+
+<p>&mdash;Ni menus profits, dit Chalabre à son tour, en
+subtilisant d'un geste prompt le deuxième sac.</p>
+
+<p>Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste,
+s'empara du dernier sac en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour vous obéir, madame.</p>
+
+<p>Fausta dit soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en expédition, messieurs.</p>
+
+<p>Les trois dressèrent l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;La même somme vous sera comptée à la fin de
+l'expédition...</p>
+
+<p>Les trois furent aussitôt debout.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de Pardaillan, messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de
+quelle entreprise mortelle cette générosité, plus que
+royale, est-elle le prix?</p>
+
+<p>L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément.
+Les faces épanouies devinrent graves et
+inquiètes, les yeux scrutèrent les coins d'ombre,
+comme s'ils se fussent attendus à voir apparaître celui
+dont le nom seul suffisait à les affoler.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous toujours votre service payé trop
+cher? demanda Fausta, sans raillerie.</p>
+
+<p>Les trois hommes hochèrent la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Dès l'instant où il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable!
+ce n'est pas trop cher!</p>
+
+<p>&mdash;Hé quoi! hésiteriez-vous? demanda encore
+Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan...
+Diantre! madame, il y a de quoi hésiter!</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que nous courons fort le risque de
+ne jamais dépenser les pistoles qui tintent dans'ce
+sac?</p>
+
+<p>Fausta, toujours glaciale, dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Décidez-vous, messieurs.</p>
+
+<p>Baissant la voix instinctivement, comme si celui
+dont ils préméditaient le meurtre eût été là pour les
+entendre, Sainte-Maline dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit donc de?...</p>
+
+<p>Et un geste d'une éloquence terrible traduisit sa
+pensée.</p>
+
+<p>Toujours brave et résolue, avec un imperceptible
+dédain, Fausta formula tout haut, froidement, résolument,
+ce que le brave n'avait pas osé dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tuer Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! après tout un homme en vaut un autre!
+trancha Sainte-Maline.</p>
+
+<p>Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues
+prêts à mordre, la rapière au poing, les trois crièrent:</p>
+
+<p>&mdash;Sus à Pardaillan!</p>
+
+<p>Fausta sourit. Et, sûre d'eux, elle se tourna vers
+Bussi.</p>
+
+<p>&mdash;Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand
+seigneur pour entrer au service de la princesse
+Fausta?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je
+serais fort honoré d'entrer à votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours
+d'une épée telle que la vôtre serait d'un appoint
+précieux. Faites vos conditions vous-même.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa
+dague, et, avec un accent de haine furieuse, il gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer
+dans le coeur de Pardaillan, je donnerais, sans hésiter,
+non seulement ma fortune jusqu'au dernier denier,
+mais encore mon sang jusqu'à la dernière goutte...
+Mon concours vous est donc tout acquis... Plus
+tard, madame, j'accepterai les offres gracieuses que
+vous voulez bien me faire. Pour le moment, et pour
+cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon indépendance.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous croirez le moment venu, monsieur,
+vous me trouverez dans les mêmes dispositions à votre égard.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois
+le chef de cette entreprise... Ne vous fâchez pas, messieurs,
+je ne doute ni de votre zèle ni de votre dévouement,
+mais vous agissez pour le compte de madame,
+tandis que j'agis pour mon propre compte, et,
+quand il s'agit de sa haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc,
+voyez-vous, n'a confiance qu'en lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi?
+demanda Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Très vague, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus
+tôt possible, insista Fausta en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Il mourra! grinça Bussi avec assurance.</p>
+
+<p>Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui
+grondèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Il mourra!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant
+avec un geste de souveraine.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait
+de dortoir, le premier soin des trois ordinaires fut
+d'éventrer leurs sacs, et d'aligner les piles d'or et
+d'argent avec des airs de jubilation intense.</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille livres! exulta Montsery en faisant
+sauter dans sa main une poignée de pièces d'or. Jamais
+je ne me suis vu si riche!</p>
+
+<p>&mdash;Le service de Fausta est bon!</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification,
+murmura Chalabre en hochant la tête.</p>
+
+<p>Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait
+tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage!... Il me plaisait, à moi, ce diable
+d'homme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant ce même homme que nous devons
+attaquer...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours
+ce qu'on veut.</p>
+
+<p>&mdash;Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer
+l'abondance et la prospérité, ma foi! tant pis
+pour Pardaillan! décida Sainte-Maline.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS</h3>
+
+<p>Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se
+trouva de nouveau dans le couloir, il se secoua et,
+avec un soupir de soulagement:</p>
+
+<p>«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment
+machiné, certes, mais qui manquait vraiment
+trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses planchers
+à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose
+le pied.»</p>
+
+<p>Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant
+le terrain autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce
+couloir n'est pas machiné comme le cabinet d'où je
+sors? De quel côté aller?</p>
+
+<p>&mdash;De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce
+brave monsieur Espinosa aurait bien pu me renseigner...
+Si je retournais lui demander mon chemin?</p>
+
+<p>Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte.
+Mais il réfléchit:</p>
+
+<p>«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement
+dans la gueule du loup?... Pourquoi souriait-il de si
+étrange façon quand je l'ai quitté?... Je n'aime pas
+beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il prudent de
+ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre...
+Voyons! je suis venu par la droite, continuons par
+la gauche... Que diable! j'arriverai toujours quelque
+part!»</p>
+
+<p>Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route,
+aux aguets, la main sur la garde de l'épée bien dégagée,
+prête à jaillir du fourreau à la moindre alerte.</p>
+
+<p>Le corridor dans lequel il se trouvait était très
+large. C'était comme une artère centrale à laquelle
+venaient aboutir une multitude de voies transversales
+plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient,
+par-ci par-là, une nappe de lumière tamisée par les
+vitraux multicolores, en sorte que ces couloirs étaient,
+dans leur plus grande étendue, plutôt sombres ou
+même complètement obscurs.</p>
+
+<p>Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central
+tournait brusquement à gauche. Pardaillan avait
+franchi la plus grande partie de la distance sans encombre,
+lorsqu'en approchant du tournant il entendit
+le bruit d'une troupe nombreuse en marche.</p>
+
+<p>Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une
+fenêtre. Impossible de passer inaperçu. Il s'arrêta.</p>
+
+<p>Au même instant, un commandement bref se fit
+entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Halte!</p>
+
+<p>Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit
+des armes posées à terre, un brouhaha de conversations
+bruyantes, des allées et venues, les différents
+bruits particuliers à une troupe qui s'installe.</p>
+
+<p>«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?»</p>
+
+<p>Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes
+résolus qu'il avait dans les circonstances graves et
+murmura:</p>
+
+<p>«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole
+de M. le grand inquisiteur de toutes les Espagnes...
+Allons!...»</p>
+
+<p>Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.</p>
+
+<p>A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe
+d'hommes d'armes déboucha dans le couloir. Ces
+hommes ne parurent pas remarquer la présence du
+chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la
+fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent
+à jouer aux dés.</p>
+
+<p>Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se
+heurta à un deuxième groupe qui s'en allait rejoindre
+le premier, soit pour se mêler à la partie, soit
+pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu
+des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire
+la moindre remarque.</p>
+
+<p>«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi
+qu'ils en veulent!»</p>
+
+<p>Cependant, comme le couloir dans lequel il venait
+de s'engager était occupé par une dizaine d'hommes
+qui paraissaient s'établir là comme pour y camper,
+ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin
+d'un air très calme, le chevalier se tenait prêt à
+tout.</p>
+
+<p>Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention
+à lui. Il n'y avait plus devant lui qu'un soldat
+qui s'était arrêté et, accroupi sur les dalles, paraissait
+très attentionné à réparer une de ses chaussures.</p>
+
+<p>Pardaillan sentit la confiance lui revenir.</p>
+
+<p>Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi.
+Alors il entendit une voix murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les
+rondes... on veut vous prendre... Surtout ne revenez
+jamais en arrière, la retraite vous est coupée...</p>
+
+<p>Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna
+vivement pour lui répondre, mais déjà l'homme s'était
+élancé et rejoignait ses camarades en courant.</p>
+
+<p>«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me
+suis trop hâté de faire amende honorable... Qui est
+cet homme, et pourquoi me prévient-il?... A-t-il dit
+vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui s'alignent
+et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq
+rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste!
+M. Espinosa fait bien les choses, et, si je me
+tire de là, ce ne sera vraiment pas de sa faute!»</p>
+
+<p>Il s'éloigna à grands pas en grommelant:</p>
+
+<p>«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à
+faire... Si seulement je connaissais la structure de ces
+lieux!... Quant à revenir en arrière, je n'aurais garde
+de le faire...»</p>
+
+<p>Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu
+sombre et, comme cette demi-obscurité le favorisait,
+il avançait d'un pas souple et allongé, évitant de faire
+résonner les dalles, pas trop inquiet, en somme, bien
+que sa situation fût plutôt précaire.</p>
+
+<p>Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir
+de l'approche d'une nouvelle troupe.</p>
+
+<p>«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il
+en cherchant instinctivement autour de lui.</p>
+
+<p>Au même instant la ronde déboucha d'un couloir
+transversal et vint droit à lui.</p>
+
+<p>«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il.</p>
+
+<p>En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche,
+une embrasure; d'un bond, il se jeta dans ce
+coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la porte qui
+se trouvait là.</p>
+
+<p>Or, comme il tâtait de la main pour se rendre
+compte, il sentit que la porte cédait. Il poussa un peu
+plus et jeta un coup d'oeil rapide par l'entrebâillement:
+il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse,
+repoussa vivement la porte sur lui et resta
+là, l'oreille tendue, retenant son souffle. La ronde
+passa. Pardaillan eut un soupir de soulagement. Et,
+comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut
+sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista,
+chercha: la porte qu'il avait à peine poussée, actionnée
+par quelque ressort caché, s'était fermée
+d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir.</p>
+
+<p>«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.»</p>
+
+<p>Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta
+le réduit qui l'avait abrité momentanément.</p>
+
+<p>C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très
+sombre, mais le chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet
+d'Espinosa, marchait presque constamment
+dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour
+se rendre compte de la disposition des lieux. En face
+la porte il distingua un petit escalier tournant.</p>
+
+<p>«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs
+pas le choix.»</p>
+
+<p>Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit
+et monta lentement, prudemment. L'escalier émergeait
+du sol sans rampe et aboutissait à une sorte de
+vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face,
+l'autre à droite, la troisième à gauche de l'escalier.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de
+cette disposition. Il eut une moue significative et
+murmura:</p>
+
+<p>«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme
+un rat dans une souricière.»</p>
+
+<p>Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait
+plongé dans une demi-obscurité qui, jointe à un
+silence funèbre, commençait à peser lourdement sur
+lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui
+lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua
+pour faire tomber cette impression de terreur qui
+s'appesantissait sur lui. Il allait se diriger au hasard
+vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre un
+murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction,
+s'approcha et entendit distinctement une voix
+qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que fait-il?</p>
+
+<p>«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la
+voix. Voyons ce qui se trame là derrière.»</p>
+
+<p>Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute
+son attention.</p>
+
+<p>Une deuxième voix inconnue répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Il erre dans le dédale des couloirs où il est
+perdu.</p>
+
+<p>«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me
+concerne à n'en pas douter. Si je me tire de ce mauvais
+pas, vous paierez cher votre trahison, monsieur
+Espinosa.»</p>
+
+<p>De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait
+sur ce ton bref et impérieux qui lui était habituel:</p>
+
+<p>&mdash;Les troupes?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents hommes, tous armés de mousquets,
+occupent cette partie du palais. Des postes de cinquante
+hommes gardent toutes les issues. Des rondes
+de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors
+dans tous les sens, fouillent toutes les pièces. Si
+l'homme se heurte à l'une de ces rondes ou à l'un de
+ces postes, une décharge générale le foudroie...</p>
+
+<p>«Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est
+ce qu'il faudrait voir!»</p>
+
+<p>Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le
+plan d'évasion se dessinait net et précis, d'une simplicité
+remarquable: entrer brusquement, saisir Espinosa,
+lui mettre la pointe de l'épée sur la gorge et
+lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me conduire à l'instant hors de ce
+coupe-gorge ou sinon, foi de Pardaillan, je vous étripe
+avant que d'être broyé moi-même!</p>
+
+<p>Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir,
+il fallait que la porte ne fût pas fermée à clef.</p>
+
+<p>Cependant, Espinosa donnait ses ordres:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger
+à y pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue:
+l'homme est bien obligé de passer par les voies que
+nous laissons libres devant lui.</p>
+
+<p>«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère,
+la pensée est digne de ce prêtre doucereux et félon.
+Mais, par Pilate! Il ne me tient pas encore!»</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la
+porte, s'arc-bouta solidement et, comme il allait pousser
+de toutes ses forces, il étouffa une clameur de
+joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée
+ne l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans
+la pièce.</p>
+
+<p>Elle était vide.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait
+aucune issue visible autre que celle par où H venait
+de pénétrer. Elle était sans meubles, froide, obscure.</p>
+
+<p>Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se
+rappela avec quelle facilité la porte du bas s'était si
+énigmatiquement et si mal à propos fermée sur lui.</p>
+
+<p>«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis
+perdu!» songea-t-il.</p>
+
+<p>Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite
+qu'il n'était rentré. Et, dès qu'il fut revenu dans le
+vestibule, la porte, mue par un mécanisme invisible, se
+referma d'elle-même.</p>
+
+<p>«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant
+la main sur son front où pointait la sueur de l'angoisse.</p>
+
+<p>Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte.
+Elle était bien close et paraissait assez solide pour
+résister à un assaut.</p>
+
+<p>Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et
+demeura stupéfait: il ne se reconnaissait plus.</p>
+
+<p>L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par
+où il était entré était comblé. L'instant d'avant il y
+avait trois portes, maintenant il n'y en avait plus que
+deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et celle
+qui aurait dû se trouver en face de l'escalier.</p>
+
+<p>Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait
+à sentir l'affolement le gagner. Il avait beau
+se raidir, il sentait peu à peu l'horreur le pénétrer.</p>
+
+<p>Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures
+peut-être, il errait ainsi, pourchassé et traqué de
+couloir en couloir.</p>
+
+<p>S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en
+douter, et ce n'est pas cela qui était fait pour l'effrayer.
+Mais où était ce danger? En quoi consistait-il?</p>
+
+<p>«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait
+le chevalier. Et que me veut-on, décidément?
+M'obliger à me réfugier dans la chambre des tortures?
+Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement
+observé: l'homme sera bien obligé de passer
+par les voies que nous laisserons libres devant lui!»</p>
+
+<p>Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait
+jamais, même dans les passes les plus périlleuses:</p>
+
+<p>«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit
+pas d'assassiner les gens, il faut encore qu'il les injurie!...»</p>
+
+<p>Il demeura un moment rêveur et murmura:</p>
+
+<p>«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons
+voir ce qui nous attend dans cette salle!»</p>
+
+<p>Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien
+certain de la trouver ouverte.</p>
+
+<p>«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous
+sa pression, puisque je dois passer par là!»</p>
+
+<p>Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva
+dans un couloir. Et toujours la même demi-obscurité,
+le même silence...</p>
+
+<p>Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il
+s'était trouvé déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il
+avait mis l'épée à la main et il allait d'un pas ferme et
+tranquille, mettant une sorte d'orgueil à conserver une
+allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il
+sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes,
+et son coeur battait la chamade pendant qu'il se disait:</p>
+
+<p>«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le
+diable lui-même ne saurait, je crois, me tirer de ce
+mauvais pas!»</p>
+
+<p>Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant
+et retournant sans cesse, et sans s'en douter, dans
+les mêmes couloirs, qui s'enchevêtraient comme à plaisir,
+sondant les coins d'ombre plus épaisse, tâtant le
+sol avant de poser le pied, cherchant toujours, sans
+la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où
+il errait éperdument.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait,
+devant lui, dans l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la
+vit, une nouvelle troupe qui, silencieusement, venait à
+sa rencontre. Il s'arrêta et écouta attentivement.</p>
+
+<p>«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il
+me semble voir briller les fameux mousquets dont la
+décharge doit me foudroyer.»</p>
+
+<p>D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura
+que la dague était bien à sa portée et se ramassa,
+étincelant, prêt à bondir, retrouvant instantanément
+tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus devant lui
+que des êtres de chair et d'os comme lui.</p>
+
+<p>«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable!
+je trouverai, bien moyen de passer!»</p>
+
+<p>Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il
+s'arrêta net: derrière lui, surgie il ne savait d'où, une
+autre troupe s'avançait à pas de loup. Une fois encore,
+il était pris entre deux feux.</p>
+
+<p>«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie
+pure! Mortdiable! il ne s'agit pas de se faire tuer
+stupidement... il faut sortir vivant d'ici!...»</p>
+
+<p>Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours
+une embrasure.</p>
+
+<p>«Parbleu! grogna-t-il, puisque je dois aboutir à la
+chambre de torture, je pensais bien qu'on m'aurait
+ménagé une de ces voies dans lesquelles je dois
+passer.»</p>
+
+<p>Et, avec un sourire railleur, il poussa la porte qui
+céda, ainsi qu'il l'avait prévu. Il pensait que les gens
+d'armes allaient passer sans s'arrêter. Il repoussa
+rageusement la porte en maugréant:</p>
+
+<p>«En voilà encore une que je ne pourrai plus
+ouvrir!»</p>
+
+<p>La porte poussée violemment claqua, mais ne se
+ferma pas.</p>
+
+<p>«Tiens! s'étonna Pardaillan, elle reste ouverte,
+celle-là! Qu'est-ce que cela veut dire?»</p>
+
+<p>Comme pour le renseigner, une voix cria soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tenons! il est entré là!</p>
+
+<p>Au même instant, il entendit une galopade désordonnée.</p>
+
+<p>«Ah! ah! pensa Pardaillan, cette fois-ci, ces braves
+vont m'attaquer. Bataille! soit; aussi bien j'aime
+mieux cela que tout ce mystère.»</p>
+
+<p>Tout en monologuant de la sorte, Pardaillan ne perdait
+pas son temps et inspectait les lieux.</p>
+
+<p>«Encore un cul-de-sac! s'exclama-t-il. Au fait, c'est
+peut-être toujours le même qui change d'aspect et où
+je suis ramené sans m'en douter.»</p>
+
+<p>Dans ce cul-le-sac, il ne vit rien qu'un énorme bahut
+placé justement à côté de la porte. Sans perdre
+un instant, il le poussa devant la porte. Il était
+temps; la même voix qui s'était déjà fait entendre
+disait en frappant la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Il est là! Je l'ai vu se glisser.</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncez la porte, commanda une autre voix
+impérative, nous le tenons!</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore! railla Pardaillan, campé devant le
+bahut.</p>
+
+<p>Les coups commencèrent à ébranler la porte et, en
+même temps, des rires, des plaisanteries, des menaces
+éclataient. Le chevalier comprenait parfaitement
+que, dans le cul-de-sac obscur, il lui serait impossible
+de tenir tête à cinquante ou soixante assaillants.
+Tout ce qu'il pouvait espérer, lorsque le bahut serait
+tombé&mdash;ce qui ne pouvait tarder&mdash;était d'en découdre
+quelques-uns. Mais il devait fatalement succomber
+sous le nombre. Il continuait donc de chercher
+instinctivement par où il pourrait battre en retraite.
+Comme il jetait autour de lui des regards scrutateurs,
+ses yeux tombèrent sur l'emplacement occupé
+précédemment par le bahut. D'un bond, il fut sur
+l'endroit et vit, là, une ouverture que le bahut servait
+à dissimuler sans doute, et qu'il n'avait pas remarquée
+au premier abord. Il se pencha. C'était encore un
+petit escalier qui s'enfonçait dans le sol.</p>
+
+<p>Pardaillan réfléchit une seconde:</p>
+
+<p>«Puisque c'est par là qu'on veut que je passe, passons»,
+décida-t-il sur-le-champ.</p>
+
+<p>Et il s'engagea dans l'étroit escalier tournant. Il
+descendit à tâtons et compta soixante marches, au
+bout desquelles il se trouva dans un étroit souterrain
+plongé dans une obscurité complète, et si bas
+qu'il fut forcé de se courber. A tâtons, toujours, il
+fit une vingtaine de pas, assez surpris de n'être pas
+poursuivi, A ce moment, il entendit derrière lui un
+bruit assez semblable au grincement d'une grille poussée
+violemment. Il se retourna, et ses bras tendus
+heurtèrent en effet, une grille qui venait de se fermer
+sur lui.</p>
+
+<p>«Une herse, murmura Pardaillan. On ne veut pas
+me poursuivre... mais on ne veut pas non plus que je
+revienne sur mes pas.»</p>
+
+<p>La situation du chevalier, traqué dans les couloirs
+du haut, était brillante comparée à celle dans laquelle
+il se trouvait maintenant. En haut, il pouvait aller et
+venir, en se tenant droit, dans des couloirs spacieux,
+il y voyait suffisamment pour se diriger, et il
+respirait un air qui sentait bien un peu le moisi, à
+la vérité, mais qui, somme toute, était encore respirable.
+Ici, les choses changeaient d'aspect.</p>
+
+<p>Plus de dalles propres et luisantes d'abord. Un sol
+fangeux et gluant, semé de flaques dans lesquelles il
+s'enfonçait jusqu'à la cheville. Ici, plongé dans des
+ténèbres épaisses, il était obligé d'aller à tâtons et
+de se tenir courbé en deux. A chaque instant, il sentait
+le répugnant contact d'animaux immondes, qui
+fuyaient sous ses pas.</p>
+
+<p>Pour comble d'infortune, son estomac hurlait la
+faim, et la fatigue de ces interminables marches et
+contre-marches commençait à se faire cruellement
+sentir, et cependant il ne voulait pas s'arrêter.</p>
+
+<p>Tout lui semblait préférable à ce frisson qui s'emparait
+de lui dès qu'il séjournait.</p>
+
+<p>De l'angoisse, il passait maintenant à la fureur.</p>
+
+<p>Il était furieux contre Espinosa qui manquait
+odieusement à sa parole et lui infligeait ce singulier
+supplice d'une chasse abominable où il jouait le rôle
+du gibier aux abois. Et cela seul lui faisait présumer
+ce qui l'attendait dans la salle des tortures, terme
+mortel de cette course affolante où tout se terminerait
+pour lui dans les raffinements de quelque supplice
+monstrueux.</p>
+
+<p>Il était furieux contre Fausta. cause initiale de tout
+ce qui lui advenait. Enfin, il était furieux contre lui-même,
+se reprochant amèrement son manque de résolution,
+exaspéré à tel point que, pour un peu, il se
+fût accusé de couardise, cherchant, très sincèrement,
+à se persuader qu'il aurait dû foncer sur les hommes
+d'armes et que tout, même la mort, était préférable
+à sa situation présente et surtout à ce danger
+inconnu qui le guettait et qui fondrait sur lui, quand
+il serait dans la salle des tortures.</p>
+
+<p>Et, dans ce désarroi de ses pensées, au milieu de
+l'affolement, au plus fort de la fureur, une lueur
+d'espoir et de réconfort, en cette suprême constatation:</p>
+
+<p>«Heureusement M. d'Espinosa, qui pense à tout
+et machine admirablement le guet-apens, a oublié
+de me faire désarmer. Mordieu! j'ai encore ma dague
+et ma rapière; avec cela je défie le sieur Espinosa
+de me livrer vivant à ses bourreaux!»</p>
+
+<p>A ce moment il buta sur un obstacle. Il tâta du
+bout du pied: c'était la première marche d'un escalier.</p>
+
+<p>«Faut-il monter? réfléchit-il. Ne vaudrait-il pas
+tout autant m'asseoir là et attendre la mort? Oui,
+mais la mort par la faim!»</p>
+
+<p>Il frissonna longuement et:</p>
+
+<p>«Non, par tous les diables! Tant qu'il me reste
+un souffle de vie, tant que j'aurai la force de tenir
+une arme, je dois me défendre. Montons!... Allons
+voir ce qui nous attend à la chambre des tortures.»</p>
+
+<p>Il monta. L'escalier aboutissait à une salle voûtée,
+faiblement éclairée par un soupirail situé tout en
+haut de la voûte. Et ce pâle crépuscule, succédant aux
+ténèbres opaques dans lesquelles il s'était débattu,
+lui parut clair et joyeux comme un ciel radieux. Et,
+lui qui sortait d'une tombe, il aspira avec délices l'air
+tiède et moisi qui tombait du soupirail.</p>
+
+<p>Il éprouva instantanément un peu de bien-être.
+Avec le bien-être, la confiance et le courage lui revinrent
+aussitôt.</p>
+
+<p>Il secoua sur les dalles luisantes ses semelles lourdes
+des boues accumulées dans le souterrain et, avec
+un sourire de satisfaction, il s'écria tout haut, pour
+le plaisir d'entendre une voix humaine:</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, mordieu! Ici, on respire, on y
+voit, on n'a pas à lutter avec les immondes bêtes qui
+m'assaillent en bas. Tête et ventre! il fait bon vivre!</p>
+
+<p>Ayant ainsi philosophé, il étudia les lieux avec sa
+promptitude habituelle. Alors il pâlit et murmura:</p>
+
+<p>«Ah! ah! me voici donc acculé en cette fameuse
+salle des tortures qui doit être pour moi la fin de
+tout!»</p>
+
+<p>Sa physionomie prit l'expression hermétique et glaciale
+qu'elle avait au moment de l'action; et, de son
+oeil froid, il étudia plus minutieusement ce lieu patibulaire.</p>
+
+<p>La salle était relativement propre. Jusque hauteur
+d'homme, les murs étaient revêtus de plaques de
+marbre blanc, elle était dallée de même marbre
+blanc, et de nombreuses rigoles, qui la sillonnaient
+dans tous les sens, servaient à l'écoulement du sang
+des malheureux sur qui la main de l'inquisiteur
+s'était appesantie.</p>
+
+<p>Il y avait là, pendus à des crochets, posés à terre
+ou sur des tablettes, une collection complète de tous
+les instruments de torture en usage, et Dieu sait
+si l'époque était féconde en inventions de ce genre!
+Il y en avait même d'inédits. Pinces, tenailles, masses
+de fer, couteaux, haches de toutes dimensions et de
+toutes formes, réchauds, paquets de cordes, instruments
+bizarres et inconnus se trouvaient là, rangés
+méthodiquement et soigneusement entretenus.</p>
+
+<p>L'escalier par lequel il avait pénétré là aboutissait
+de plain-pied à la salle. Il n'y avait pas de porte.
+C'était comme un trou noir qui se perdait dans la
+nuit opaque.</p>
+
+<p>Presque en face de ce trou, trois marches et une
+porte bardée de fer, défendue par une serrure et
+deux verrous de dimensions extraordinaires.</p>
+
+<p>Si cette porte se fût trouvée devant Pardaillan, au
+cours de sa fuite éperdue, il n'eût pas manqué d'aller
+à elle, avec la quasi-certitude de la trouver ouverte.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan était logique. Il savait qu'il devait
+aboutir là, il savait que cette salle d'horreur était le
+terme où il devait trouver la mort. Comment? Par
+quel moyen? Il n'en savait rien. Mais il l'avait dit
+lui-même: là était la fin de tout pour lui. Pardaillan
+était donc certain que cette porte était bien cadenassée,
+et qu'essayer de l'ébranler serait peine inutile.
+Par là sans doute viendraient le bourreau et ses
+aides, et qui sait? peut-être aussi Espinosa, désireux
+d'assister à son agonie.</p>
+
+<p>Pardaillan haussa les épaules et dédaigna d'approcher
+la porte, de la visiter soigneusement. A quoi bon
+user ses forces en efforts superflus? Tout à l'heure
+il aurait besoin de toute sa vigueur pour tenir tête
+aux assassins.</p>
+
+<p>Instruit par l'expérience, il marchait en sondant
+le terrain, craignant une surprise ou quelque coup
+de traîtrise que les machinations fantastiques dont
+il était la victime lui faisaient une nécessité de prévoir
+et de redouter. Il choisit dans le tas une lourde
+masse de fer garnie de pointes acérées; il prit en
+outre un couteau à lame courte et large&mdash;ceci pour
+le cas où sa dague et sa rapière viendraient à se briser
+dans le choc qu'il devinait imminent.</p>
+
+<p>Il saisit un escabeau de chêne massif qui servait
+sans doute au bourreau, le traîna dans un angle, et,
+la rapière au poing, la dague et le couteau à la ceinture,
+la masse à portée de la main, il s'assit et attendit
+en établissant lui-même la situation.</p>
+
+<p>«Ainsi, on ne pourra m'attaquer que de front!...
+A moins que ces murs ne s'écartent d'eux-mêmes
+pour permettre de m'assaillir par-derrière. Ainsi, du
+moins, je puis me reposer un instant... si on m'en
+laisse le temps.»</p>
+
+<p>Combien de temps resta-t-il ainsi? Des heures, peut-être.
+Tant qu'il avait marché, le feu de l'action l'avait
+empêché de songer à la faim. Maintenant qu'il était
+immobile, elle se faisait impérieusement sentir. Sans
+doute aussi avait-il la fièvre, car une soif ardente le
+dévorait et le faisait cruellement souffrir.</p>
+
+<p>Alors, pour la première fois, cette pensée atroce lui
+vint que, peut-être, Espinosa avait conçu cette idée
+vraiment diabolique de le laisser mourir de faim et
+de soif. Cette pensée lui donna le frisson de la malemort
+et il fut aussitôt sur pied en grondant:</p>
+
+<p>«Par Pilate et Barrabas! il ne sera pas dit que
+j'aurai attendu stupidement la mort sans rien tenter
+pour l'éviter... Cherchons, mort-diable! cherchons!...»</p>
+
+<p>Invinciblement, ses yeux se portaient sur la porte,
+dont l'aspect formidable l'avait tout d'abord rebuté,
+et il formula sa pensée à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Qui me dit qu'elle est fermée?... Pourquoi ne pas
+s'en assurer?
+Et, en parlant, il franchissait les trois marches, il
+était sur la porte. Les lourds verrous, soigneusement
+huilés, glissèrent facilement et sans bruit.</p>
+
+<p>Le coeur lui battait à grands coups dans la poitrine;
+il examina la serrure. Elle était fermée et bien
+fermée.</p>
+
+<p>Il tira vigoureusement à lui: la porte résista. Elle
+ne fut même pas ébranlée.</p>
+
+<p>Alors, il lâcha la serrure pour examiner le chambranle
+et la gâche. Il étouffa un cri de joie.</p>
+
+<p>Cette gâche était maintenue par deux vis à grosses
+têtes rondes. La dévisser n'était qu'un jeu; les instruments
+ne manquaient pas dans la chambre pour
+mener à bien cette opération.</p>
+
+<p>Il eut tôt fait de trouver une lame qui lui servit
+de tournevis, et, tout en travaillant, il se disait:</p>
+
+<p>«Pardieu! j'y suis!... les gens qu'on amène ici sont
+généralement enchaînés et escortés de gardes... sans
+cela on n'aurait pas commis l'imprudence de placer
+aussi maladroitement cette serrure... Espinosa a oublié
+ce détail... il a oublié que j'ai les mains libres...
+aussi, j'en profite.» En moins de temps qu'il ne faut
+pour l'écrire, les deux vis étaient arrachées. Au moment
+de tirer la porte à lui, il s'arrêta, la sueur de
+l'angoisse au front, et murmura:</p>
+
+<p>«Et si elle est maintenue par des verrous extérieurs?...»</p>
+
+<p>Mais, se secouant furieusement, il saisit à deux
+mains l'énorme serrure et tira à lui: la gâche tomba
+sur les marches, et la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Pardaillan s'élança avec un rugissement de joie
+délirante. En effet, il l'avait entendu, Espinosa voulait
+le forcer à entrer dans la chambre de torture;
+là, tout devait être fini. Or, pour une cause qu'il ignorait,
+nul n'était intervenu, ou peut-être Espinosa
+avait-il réellement pensé à le laisser mourir de faim
+dans ce cachot.</p>
+
+<p>Or, il était sorti vivant de ce lieu d'horreur qui
+devait être son tombeau; il n'avait donc plus rien
+à redouter, les embûches de l'inquisiteur devaient
+s'arrêter là où il devait trouver la mort. Cela lui paraissait
+très clair. De là la joie puissante qui l'étreignait.</p>
+
+<p>Avec un soupir de joie, il murmura:</p>
+
+<p>«Allons, je commence à croire que je m'en tirerai!»</p>
+
+<p>Il commença par repousser la porte et regarda autour
+de lui. Il se trouvait dans une façon de petit
+vestibule et il avait en face de lui une porte simplement
+poussée. Il la tira à lui et entra. Il se trouva
+alors dans une allée étroite, largement éclairée par
+un oeil-de-boeuf situé tout en haut, à droite.</p>
+
+<p>«Ouf, s'écria joyeusement le chevalier, voici
+enfin le ciel! J'ai bien cru que je ne le verrais
+plus.»</p>
+
+<p>En effet, ce n'était plus ici le jour tamisé d'un
+intérieur, c'était la lumière pleine, éclatante, qui pénétrait
+par là. Le tout était d'arriver jusque-là. Pour
+ce faire, Pardaillan chercha autour de lui, ce qu'il
+n'avait pas encore fait jusque-là, suffoqué qu'il était
+par la joie de revoir le ciel et la lumière.</p>
+
+<p>«Oh! diable! fit-il en reculant, ce n'est pas gai!»</p>
+
+<p>Effectivement, ce n'était pas gai! il était dans un
+caveau mortuaire. Surmontant sa répugnance, il se
+livra à un examen attentif de sa nouvelle prison.</p>
+
+<p>Sur sa gauche se dressaient trois cases garnies
+toutes les trois de cercueils en plomb. Sur sa droite,
+il y avait trois cases, mais une seule, celle du bas,
+était garnie. Les deux autres béaient, attendant le dépôt
+funèbre qui devait leur être confié provisoirement.</p>
+
+<p>Mais, ce qu'il y avait de bizarre, c'est que ces cases,
+au lieu d'être en maçonnerie, comme cela se pratique
+généralement, étaient en bois de chêne massif et
+lourd.</p>
+
+<p>Pardaillan ne s'attarda pas à ce détail. Il eut un
+rire silencieux et, désignant les deux cases vides:</p>
+
+<p>«Pardieu! Voilà une échelle toute trouvée pour
+atteindre cette lucarne.»</p>
+
+<p>Sans hésiter, il posa le pied sur le cercueil du bas
+et se hissa jusqu'à la case du haut où il dut s'allonger
+tout de son long sur le ventre.</p>
+
+<p>«Ça n'est pas précisément drôle, mais, enfin, je
+n'ai pas le choix et ce n'est vraiment pas le moment
+de faire la petite bouche», pensa-t-il.</p>
+
+<p>L'oeil-de-boeuf était coupé par deux barreaux en
+croix. Pardaillan sortit la tête entre les barreaux et
+regarda. La vue donnait sur des jardins. Il mesura
+de l'oeil la hauteur et eut un sourire:</p>
+
+<p>«Un saut magnifique.»</p>
+
+<p>A droite de la lucarne, un mur. Non loin, deux fenêtres
+ogivales garnies de vitraux de couleurs à sujets religieux.</p>
+
+<p>«La chapelle du palais! pensa Pardaillan. Aux
+barreaux, maintenant!»</p>
+
+<p>Il se recula, se tassa le plus qu'il put pour allonger
+le bras et tâter les barreaux.</p>
+
+<p>«Ils sont en bois!»</p>
+
+<p>Et il se mit à rire de bon coeur. Cette fois, il était
+bien définitivement sauvé. Briser ce frêle obstacle, se
+laisser glisser, franchir le mur qu'il voyait là-bas,
+tout cela ne serait qu'un jeu pour lui. Il était maintenant
+plein de joie, de forces et de courage. Sa délivrance
+lui paraissait assurée, certaine, et il se voyait
+racontant cette fantastique aventure à son ami Cervantes.</p>
+
+<p>Cependant il s'agissait maintenant de briser l'obstacle,
+qui ne résisterait pas longtemps à sa poigne
+vigoureuse.</p>
+
+<p>Déjà il avait saisi le barreau à pleines mains et
+tirait de toutes ses forces, lorsqu'il sentit que quelque
+chose montait doucement sous lui, pesait sur sa
+gorge.</p>
+
+<p>«Oh là! Qu'est ceci! j'étrangle...» nota-t-il et il
+rentra précipitamment la tête.</p>
+
+<p>Au même instant ce quelque chose passa brusquement
+à un pouce de son visage. Il entendit un bruit
+sec, comme celui d'un couvercle qui se rabat, et il
+fut plongé dans une obscurité complète.</p>
+
+<p>Il projeta vivement ses jambes à gauche pour descendre.
+Il heurta violemment une cloison.</p>
+
+<p>Il voulut reculer, se soulever... Partout, il se heurtait
+à du bois dur comme du fer... Il se sentait pressé
+dans des cloisons épaisses et solides, basses et étroites,
+dans lesquelles il respirait péniblement, serré
+de toutes parts.</p>
+
+<p>Pardaillan était enfermé vivant dans un cercueil.</p>
+
+<p>Il eut un sourire atroce et ferma les yeux en songeant:</p>
+
+<p>«Voilà donc la surprise que me ménageait Espinosa!
+Voici donc le piège final qu'il me tendait et
+dans lequel j'ai donné tête baissée comme un étourneau!»</p>
+
+<p>Alors, le cercueil pivota lentement sur lui-même et,
+lorsqu'il s'immobilisa, une multitude de petites lumières
+scintillèrent soudain devant ses yeux éblouis.</p>
+
+<p>Refoulant à force de volonté l'épouvante qui l'agrippait,
+Pardaillan chercha d'où venaient ces lumières.</p>
+
+<p>Il vit qu'un petit judas ouvert était aménagé dans
+l'intérieur de sa boîte, à hauteur du visage.</p>
+
+<p>«Monsieur d'Espinosa veut que je voie et que j'entende...
+Soit, regardons et écoutons.»</p>
+
+<p>Et Pardaillan regarda. Et voici ce qu'il vit:</p>
+
+<p>L'intérieur désert de la chapelle. Le choeur brillamment
+éclairé. Au milieu de l'allée centrale un catafalque
+autour duquel brûlaient huit cierges.</p>
+
+<p>Avec cette intuition qui lui était particulière, Pardaillan
+devina que ce catafalque lui était destiné et
+qu'on allait porter là son cercueil.</p>
+
+<p>Quatre moines taillés en athlètes surgirent de l'ombre
+et s'approchèrent du cercueil. Et voici ce que
+Pardaillan entendit:</p>
+
+<p>&mdash;On va donc célébrer l'office des morts?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui?</p>
+
+<p>&mdash;Pour celui qui est dans le cercueil.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui a passé par la chambre de torture?</p>
+
+<p>&mdash;La chambre de torture, vous le savez, mon frère,
+n'est qu'un épouvantail destiné à attirer le condamné
+dans le caveau des morts vivants.</p>
+
+<p>Au même instant une cloche se mit à sonner le glas.
+La porte de la chapelle du roi s'ouvrit à deux battants,
+et une longue théorie de moines, recouverts de
+cagoules blanches, cierges en main, entra, et, d'un
+pas lent et solennel, vint se ranger devant l'autel.
+Puis le bourreau, seul, tout rouge, qui vint se placer
+devant le catafalque.</p>
+
+<p>Derrière le bourreau, des moines encore, recouverts
+de cagoules de toutes les couleurs, qui vinrent
+se ranger autour du catafalque jusqu'à ce que la petite
+chapelle fût pleine. Un prêtre, revêtu des habits
+sacerdotaux de deuil, monta à l'autel, flanqué de ses
+desservants et de ses enfants de choeur.</p>
+
+<p>Les mugissements de l'orgue se déchaînèrent, se
+répandirent en volutes sonores sous les voûtes de la
+royale chapelle qu'ils emplirent d'une musique tour
+à tour plaintive et menaçante.</p>
+
+<p>Alors, les moines rassemblés là, en un choeur formidable,
+entonnèrent le <i>de Profondis</i>.</p>
+
+<p>Et l'office des morts commença. Pardaillan, fou
+d'horreur, glacé d'épouvanté, secoué du frisson mortel,
+Pardaillan, vivant, dut assister à son propre office
+des morts.</p>
+
+<p>Il se raidit, se débattit, hurla, frappa des pieds et
+des poings les parois de son étroite prison.</p>
+
+<p>Mais les sons de l'orgue couvrirent ses appels désespérés.
+Mais, lorsqu'il frappait plus fort, les moines,
+impassibles, mugissaient:</p>
+
+<p>«<i>Miserere nobis... Dies irae! Dies illa!</i>»</p>
+
+<p>Et, quand cet interminable office prit fin, les moines
+se retirèrent comme ils étaient venus: en procession
+lente et solennelle. Les desservants éteignirent
+les cierges de l'autel. Tout retomba dans le silence
+et la pénombre. Enfin, autour du catafalque,
+faiblement éclairé par quelques lampes d'argent qui
+tombaient de la voûte, il n'y eut plus que les quatre
+moines porteurs...</p>
+
+<p>Pardaillan sentit ses cheveux se hérisser quand il
+entendit un de ces moines demander, avec une indifférence
+placide:</p>
+
+<p>&mdash;La fosse de ce malheureux est-elle creusée?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a plus d'une heure qu'elle est prête.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dépêchons-nous de le porter en terre, car
+voici qu'il est l'heure de souper.</p>
+
+<p>Et Pardaillan sentit qu'on le soulevait, qu'on l'emportait.
+Alors, rassemblant toutes ses forces, la bouche
+collée contre le judas, il cria:</p>
+
+<p>«Mais je suis vivant!... Sacripants, vous n'allez
+pas m'enterrer vivant!...»</p>
+
+<p>Comme s'ils eussent été sourds, les quatre sinistres
+porteurs continuèrent imperturbablement leur route,
+le cahotant abominablement, n'apportant aucune
+précaution dans l'accomplissement de leur funèbre
+et abominable besogne, uniquement préoccupés qu'ils
+étaient de se rendre au plus vite au réfectoire.</p>
+
+<p>Bientôt Pardaillan sentit un air plus frais caresser
+son visage, qu'il tenait obstinément collé contre le
+judas. Il se vit au grand air, dans un jardin, et il
+frissonna:</p>
+
+<p>«Le cimetière!...»</p>
+
+<p>Si l'office des morts lui avait paru d'une lenteur
+mortelle, la marche vers le trou suprême lui parut
+s'accomplir avec une rapidité fantastique. C'est qu'il
+espérait encore qu'un miracle s'accomplirait en sa
+faveur et il comprenait que, lorsqu'il serait dans le
+trou, que la terre pèserait sur lui lourde et glaciale,
+tout espoir de délivrance serait à jamais perdu. Il
+sentit qu'on le posait assez rudement sur un sol
+meuble.</p>
+
+<p>Il perçut distinctement le glissement des cordes
+sous le cercueil qui fut soulevé, glissa doucement et
+tomba mollement au fond de la fosse.</p>
+
+<p>Une voix de basse tonitrua:</p>
+
+<p>«<i>Requiescat in pace!</i>»</p>
+
+<p>Et la terre s'abattit lourdement sur lui. Alors Pardaillan
+s'abandonna. Et, avec une résignation où perçait
+encore et malgré tout une pointe de raillerie, il
+murmura:</p>
+
+<p>«Cette fois-ci, me voici mort et enterré!»</p>
+
+<p>Cet accès de désespoir ne dura pas longtemps.
+Presque aussitôt il se ressaisit et recommença à crier
+furieusement, à talonner le couvercle à grands coups,
+à se meurtrir les coudes et les épaules en s'efforçant
+de faire éclater les parois. Combien de temps s'écoula ainsi?</p>
+
+<p>Il n'en eut pas conscience.</p>
+
+<p>Et, comme, pour la centième fois peut-être, s'arc-boutant
+de toutes ses forces décuplées par le désespoir
+et la rage, il essayait de faire sauter le couvercle,
+tout à coup, au moment où il râlait, à bout de
+forces et de courage, sur une faible poussée de
+l'épaule, le couvercle s'ouvrit comme de lui-même,
+eût-on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de tous les diables! hurla Pardaillan.</p>
+
+<p>Il était livide, hagard, tremblant de fureur et d'horreur.
+Il respira à grands coups comme s'il n'eût pu
+rassasier ses poumons et passa machinalement sa
+main sur son front d'où coulaient de grosses gouttes
+de sueur. Il était à genoux au milieu de son cercueil
+et regardait autour de lui sans voir, avec des yeux
+de fou, ne pensant pas à fuir.</p>
+
+<p>Il ne remarqua pas qu'il était dans un jardin et non
+dans un cimetière comme il l'avait cru. Il ne remarqua
+même pas que sa fosse n'avait presque pas de
+profondeur et que toute la terre qu'on avait jetée sur
+lui, à pleines pelletées, s'était, par suite de quelque
+agencement spécial, éparpillée à droite et à gauche,
+laissant le cercueil bien dégagé.</p>
+
+<p>Il ne remarqua rien, il ne vit rien... qu'une chose:</p>
+
+<p>C'est qu'il était vivant et libre, qu'il avait de l'air
+et de l'espace devant lui, et que, maintenant, enragé
+de vengeance, il était résolu à tordre le cou de ce
+scélérat d'Espinosa qui avait combiné le supplice
+sans nom qu'on venait de lui infliger, et que, sa bonne
+rapière au poing, bravant la mousquetade, il se
+sentait enfin de force à tenir tête à tous les sbires
+de l'inquisiteur.</p>
+
+<p>Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air
+frais du soir&mdash;la nuit commençait à tomber&mdash;ayant
+retrouvé un peu de sang-froid, il escalada lestement
+la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante
+rapidité de décision qu'il avait dans l'action,
+il se dirigea droit vers une porte dérobée située juste
+en face de lui.</p>
+
+<p>Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement
+il ouvrit. La porte donnait sur une cour
+occupée militairement par une compagnie d'hommes
+d'armes...</p>
+
+<p>Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout
+de suite il se heurta à l'officier de garde commandant
+la troupe, lequel, en le voyant, s'écria d'un air
+étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc?</p>
+
+<p>Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne
+comprit qu'une chose: c'est que l'officier ne cherchait
+pas à lui barrer le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Par où sort-on? répondit-il.</p>
+
+<p>Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à
+droite, au hasard, sans savoir, et s'éloigna à grands
+pas.</p>
+
+<p>L'officier cria à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là!</p>
+
+<p>Et, comme le chevalier continuait son chemin sans
+se tourner, sans se détourner d'un pouce, l'officier
+courut après lui, le saisit par le bras et dit, très poliment:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce
+n'est pas par là qu'on sort... c'est par ici.</p>
+
+<p>-Et, du doigt, il désignait la direction opposée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide
+d'effarement, ne sachant s'il rêvait où s'il était
+éveillé.</p>
+
+<p>L'officier répondit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait l'honneur de me demander où
+était la sortie. Je vous fais remarquer que vous vous
+trompez... La sortie est à gauche et non à droite.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait
+devenir fou, vous n'êtes donc pas là pour m'arrêter?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant.
+J'ai, il est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque
+se présentera devant moi. Mais cet ordre ne
+concerne pas M. de Pardaillan!</p>
+
+<p>Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des
+yeux. Il vit qu'il était de bonne foi. Il rengaina aussitôt
+et, saluant à son tour l'homme qui lui parlait:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois
+que j'ai pris la fièvre... là... dans ces couloirs.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.</p>
+
+<p>A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit
+avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous
+pourriez sortir comme vous étiez entré?</p>
+
+<p>&mdash;Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il?</p>
+
+<p>Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi
+de terre. Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le
+toucher et, les yeux flamboyants, avec ce calme glacial
+qui, chez lui, était l'indice d'une colère blanche
+réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage:</p>
+
+<p>&mdash;Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble
+que nous avons un compte à régler!</p>
+
+<p>Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable
+qui lui était particulier, il reprit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de
+cette parole, si vous aviez passé avec confiance au
+milieu des troupes, vous n'auriez pas vécu ces quelques
+heures de transes mortelles. C'est une leçon que
+j'ai voulu vous donner, monsieur. En même temps,
+c'est un avertissement. Rappelez-vous que, quoi que
+vous fassiez, quelles que soient les apparences, vous
+serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et
+dans ma main, comme vous l'avez été dans ce palais.</p>
+
+<p>Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui,
+une sorte d'intérêt:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes
+l'homme des luttes épiques sous le soleil éclatant,
+face à face et les yeux dans les yeux. Rentrez chez
+vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous
+serez broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car
+vous êtes un brave.</p>
+
+<p>Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa
+avait disparu sans qu'il eût discerné par où ni
+comment.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES</h3>
+
+<p>Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures
+du matin. Quand il sortit, la nuit était venue.</p>
+
+<p>Comme on était en été, à une époque où les jours
+sont encore longs, il calcula mentalement qu'il avait dû
+passer de huit à neuf heures à errer dans les couloirs
+et les souterrains dont trois ou quatre dans le cercueil.</p>
+
+<p>«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa
+si on lui infligeait pareil supplice, maugréa-t-il
+en s'éloignant. La nasse métallique où m'enferma, l'an
+passé, la douce Fausta, comparée au se jour que je
+viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu! l'horrible
+invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»</p>
+
+<p>Il était livide, avec quelque chose de hagard au
+fond des prunelles, et il marchait en titubant comme
+un homme ivre.</p>
+
+<p>Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures,
+car la nuit était tout à fait venue, il bougonnait:</p>
+
+<p>«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber
+ainsi. Maître Manuel, la perle des hôteliers d'Espagne,
+n'aura, je crois, jamais assez de provisions dans
+son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»</p>
+
+<p>Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire
+reculer Gargantua lui-même.</p>
+
+<p>Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé
+physiquement, il se fût sans doute aperçu que, depuis
+sa sortie du palais, quatre ombres s'étaient attachées
+à ses pas et le suivaient à distance respectueuse avec
+une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment
+que ripaille et beuverie.</p>
+
+<p>Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons,
+nous avons pour devoir de renseigner le lecteur, et
+c'est pourquoi nous le prions de revenir quelques
+heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait
+Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la
+réputation était solidement établie par plus de vingt
+duels où il avait toujours blessé ou tué son homme...</p>
+
+<p>Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil,
+la gloire, l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait
+plus qu'à tout. Pour maintenir intacte cette réputation,
+il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa situation
+politique, sa vie et son honneur même. Or, cette
+réputation avait lamentablement sombré le jour où
+Pardaillan l'avait, comme en se jouant, désarmé devant
+témoins.</p>
+
+<p>Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé
+à plusieurs reprises! Il en avait pleuré de rage.</p>
+
+<p>Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse
+qu'à la suite de cette rencontre&mdash;la quatrième&mdash;qu'il
+était venu chercher si loin, il avait dû
+s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher
+ce diable d'homme qui, par surcroît, se faisait
+un malin plaisir de le ménager.</p>
+
+<p>Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de
+Bussi lui-même.</p>
+
+<p>«Or, puisque Pardaillan&mdash;et que la foudre
+m'écrase à l'instant même si je sais pourquoi!&mdash;s'obstine
+à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce
+soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en
+arpentant à grands pas sa chambre. Tête et ventre!
+mort du diable! il faudra que j'en arrive là, moi,
+Bussi!»</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un
+homme sans foi ni loi... mais il n'était pas un assassin!</p>
+
+<p>Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait
+par ces mots: «en arriver là», c'était cela qui l'enrageait,
+qui le faisait verdir de honte.</p>
+
+<p>«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je
+ne vois pas d'autre moyen.»</p>
+
+<p>Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle
+il se révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau
+la chasser, elle revenait, tenace, tant et si bien qu'il
+finit par s'écrier:</p>
+
+<p>«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!...
+Aussi bien, il ne m'est plus possible de continuer à
+vivre ainsi, et, tant que cet homme vivra, la pensée
+de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...»</p>
+
+<p>En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions,
+il s'en fut chercher les trois ordinaires qu'il
+emmena incontinent.</p>
+
+<p>Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent
+à l'Alcazar, où Bussi s'informa.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le
+roi de Navarre soit sorti, lui répondit l'officier qu'il
+interrogeait.</p>
+
+<p>Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.</p>
+
+<p>«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne
+faite. Si pourtant le maudit Pardaillan était
+proprement occis dans quelque recoin du palais!...
+Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!»</p>
+
+<p>Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons.
+Tous quatre se blottirent dans une encoignure
+de la place qu'on appelle aujourd'hui «plaza del
+Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas
+longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut
+le chagrin de voir Pardaillan bien vivant traverser la
+place en titubant, ce qui arracha une imprécation à
+Bussi qui grinça.</p>
+
+<p>«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce
+papelard d'Espinosa l'a laissé échapper, mais encore
+il me semble qu'il l'a traité magnifiquement, car l'infernal
+Pardaillan me paraît avoir bu copieusement!»</p>
+
+<p>Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine
+avance, puis ils se lancèrent à sa poursuite, se glissant
+le long des maisons, se faufilant sous les arcades.</p>
+
+<p>Cependant, sans se douter de la poursuite dont il
+était l'objet, le chevalier s'était engagé sur les quais,
+lieu propice, s'il en fût, à l'exécution d'un mauvais
+coup. On eût pu croire qu'il cherchait à faciliter la
+besogne des assassins. La vérité est que, nouveau
+venu dans la ville, ne connaissant que ce chemin,
+Pardaillan, avec son habituelle insouciance du danger,
+n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche
+d'un chemin plus sûr.</p>
+
+<p>Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus
+ferme et plus assuré le long des quais encombres et
+déserts, une ombre, surgie d'un coin d'ombre, se dressa
+devant lui, et une voix glapit lamentablement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Por Christo crucificado, une limosna!</i> (La charité,
+au nom du Christ crucifié!)</p>
+
+<p>Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en
+pareil lieu, se fût prudemment écarté. Mais Pardaillan,
+en général, n'avait pas les idées préconçues de
+tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce
+faisant, par une habitude devenue chez lui comme une
+seconde nature, il étudiait d'un coup d'oeil pénétrant
+la physionomie du mendiant nocturne.</p>
+
+<p>Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement,
+paraissait taillé en athlète. Il était couvert de haillons
+sordides. Une rude tignasse lui couvrait le front,
+cependant que le bas du visage était enfoui sous une
+épaisse barbe noire, inculte.</p>
+
+<p>Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque
+part ces yeux fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression
+vague et fugitive. Cette physionomie rébarbative
+lui parut complètement inconnue de lui et il tendit
+une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à
+terre en égrenant tout son chapelet de bénédictions.</p>
+
+<p>Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste
+de vague compassion. Dès que le chevalier eut tourné
+le dos, le mendiant se redressa brusquement.</p>
+
+<p>Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait
+maintenant terrible. Ses yeux étincelaient
+d'une joie sauvage et ses lèvres avaient ce rictus d'un
+fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un
+geste foudroyant, et une lame courte jeta dans la
+nuit une lueur blafarde.</p>
+
+<p>Les quatre assassins à la piste virent le geste
+imprévu&mdash;geste mortel&mdash;du mendiant. Ils s'immobilisèrent,
+se tapirent dans l'ombre, témoins muets
+et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous
+leurs yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie
+délirante, hoqueta:</p>
+
+<p>&mdash;Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan,
+la fortune de ce mendiant est faite!</p>
+
+<p>Au même instant, le chevalier pensait:</p>
+
+<p>«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!...
+Il me semble l'avoir entendue déjà...»</p>
+
+<p>Et, machinalement, il se retourna.</p>
+
+<p>Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se
+courba plus bas que jamais et nasilla éperdument:</p>
+
+<p>&mdash;Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!)</p>
+
+<p>Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route
+en haussant les épaules et murmura à part lui:</p>
+
+<p>«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!»</p>
+
+<p>Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:</p>
+
+<p>«Brute!... Il le laisse échapper!»</p>
+
+<p>Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa
+chasse, résolu à faire payer la déconvenue qu'il venait
+d'éprouver par une magistrale correction appliquée en
+passant au trop maladroit mendiant.</p>
+
+<p>Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre,
+le mendiant avait disparu comme par enchantement.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour
+de l'Or et s'était engagé dans la rue étroite et sombre
+où était située l'auberge de la Tour, dont il apercevait,
+non loin de là, le perron, faiblement éclairé.</p>
+
+<p>«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme
+de la rage.</p>
+
+<p>Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui,
+Bussi, la dague au poing, allait d'un pas souple et silencieux.
+Quelques pas encore le séparaient de l'homme
+qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la dague
+levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! je te tiens!</p>
+
+<p>A cet instant précis, une voix jeune et vibrante
+cria dans le silence de la nuit:</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.</p>
+
+<p>Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente
+bourrade qui le fit trébucher dans son élan. Quant
+à Pardaillan, il s'était jeté brusquement de côté, en
+sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les
+épaules, ne fit que l'effleurer au bras.</p>
+
+<p>En même temps, un homme jeune se plaçait au
+côté du chevalier et le couvrait de sa rapière. Pardaillan
+reconnut aussitôt cet intrépide défenseur. Il eut
+un sourire moitié attendri et moitié railleur, et murmura
+en dégainant, sans se presser:</p>
+
+<p>&mdash;Don César!</p>
+
+<p>El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si
+fort à propos pour détourner le coup de poignard de
+Bussi, demanda avec une anxiété qui toucha profondément
+le chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas blessé, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, rassurez-vous!</p>
+
+<p>Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et
+Sainte-Maline, qui s'étaient laissé distancer par Bussi,
+accouraient l'épée haute. Bussi-Leclerc lui-même qui,
+emporté par son élan, était allé rouler sur les cailloux,
+se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre,
+ils chargèrent avec ensemble.</p>
+
+<p>Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à
+qui il avait affaire, et, en voyant les quatre charger,
+il dit tranquillement à don César:</p>
+
+<p>&mdash;Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne
+seront pas tentés de nous prendre par-derrière.</p>
+
+<p>La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision
+et, lorsque les quatre foncèrent, ils trouvèrent
+deux pointes longues et acérées qui les reçurent sans
+faiblir.</p>
+
+<p>Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage
+des trois ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention
+soudaine et imprévue de don César faisait
+avorter piteusement leur coup.</p>
+
+<p>En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que
+Pardaillan, à lui seul, était parfaitement de force à les
+battre tous les quatre réunis. Ils savaient qu'ils ne
+pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise.</p>
+
+<p>Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur
+ses gardes et leur faisait face avec sa vigueur accoutumée,
+mais encore, pour comble, voici qu'un inconnu
+venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils
+croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait
+manier son épée avec une maîtrise incontestable.</p>
+
+<p>Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent
+comme un éclair le cerveau des quatre compagnons.
+Néanmoins, comme ils étaient braves, pas un instant
+la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils attaquèrent
+fougueusement, résolus à se tirer très honorablement
+de ce mauvais pas ou à y laisser leur peau.</p>
+
+<p>Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un
+coup droit, d'ailleurs paré avec une remarquable aisance,
+nous vous avons averti ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois
+sans nulle raillerie, je me souviens... Je me souviens
+même si bien que, vous le voyez, je ne peux me résoudre
+à toucher des gentilshommes qui se sont comportés
+si galamment avec moi ce matin même.</p>
+
+<p>En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César
+et faisait hurler Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne
+rendait aucun coup. Il avait l'oeil à tout; son épée,
+qui paraissait animée d'une vie intelligente, se trouvait
+partout à la fois, mais c'était pour parer comme
+en se jouant et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait
+pas encore; après s'être rendu compte que don
+César était un second digne de lui, il lui disait de sa
+voix mordante:</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs,
+ce sont de braves gentilshommes.</p>
+
+<p>Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme
+lui, se contentait de parer, couvert d'ailleurs par
+l'épée étincelante et magique du chevalier qui trouvait
+moyen de parer même les coups destinés à son
+second qui, sans lui, eût été touché à deux reprises
+différentes.</p>
+
+<p>Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne
+paraissait pas même l'avoir vu.</p>
+
+<p>Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la
+porte s'était ouverte. Cervantes était apparu dans
+l'entrebâillement. Il avait mis tout de suite l'épée à la
+main et avait voulu se ranger auprès de ses deux amis,
+mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant
+paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront
+tôt lassés.</p>
+
+<p>Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan,
+n'avait pas bougé. Mais il gardait l'épée à la
+main, prêt à intervenir à la moindre défaillance.</p>
+
+<p>Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des
+consommateurs accourus derrière Cervantes, assistèrent
+effarés à ce spectacle fantastique de deux hommes&mdash;d'un
+seul homme eût-on aussi bien pu dire,
+tant l'épée de Pardaillan se multipliait,&mdash;tenant tête
+à quatre forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant,
+frappant à droite, à gauche, de la pointe, du revers,
+des coups furieux, imperturbablement parés, jamais rendus.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible,
+quand vous serez fatigués, nous arrêterons. Remarquez
+que je pourrais en finir tout de suite en vous
+désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte
+que je ne veux pas infliger à de galants hommes tels
+que vous.</p>
+
+<p>Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires,
+en continuant cet étrange combat, avaient compté
+que Pardaillan finirait par se piquer au jeu et rendrait
+enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils
+s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient,
+leur ardeur se refroidit considérablement, et
+bientôt Montsery, qui, étant le plus jeune, était toujours
+le plus primesautier dans ses mouvements,
+abaissa son épée en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans
+ces conditions.</p>
+
+<p>Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses
+compagnons. Comme s'ils n'eussent attendu que ce signe,
+Chalabre et Sainte-Maline firent de même.</p>
+
+<p>Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit
+gravement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, messieurs.</p>
+
+<p>Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi
+qui ne désarmait pas, lui, et, écartant d'un geste don
+César, il marcha droit à l'ancien gouverneur de la
+Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme terrible,
+parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant,
+Bussi, les yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan,
+y lisait le sort qui l'attendait, et, dans son
+esprit en délire, il clama:</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!...</p>
+
+<p>Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que
+rien au monde ne saurait lui épargner cette dernière
+humiliation qu'il sentit son cerveau chavirer. Brusquement,
+il baissa la pointe de sa rapière et râla dans
+un sanglot atroce:</p>
+
+<p>&mdash;Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!...</p>
+
+<p>Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient
+pas Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient
+hommage à sa bravoure, virent avec une émotion poignante
+le spadassin jeter lui-même son épée derrière
+lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de
+Pardaillan, en hurlant désespérément:</p>
+
+<p>&mdash;Tue-moi!... Mais tue-moi donc!</p>
+
+<p>Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer,
+c'en était fait de Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper,
+Bussi-Leclerc, comme un fou, s'arracha les cheveux,
+se meurtrit la figure à coups d'ongles en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! démon! il ne me tuera pas!...</p>
+
+<p>Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où
+il y avait plus de tristesse que de colère:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en
+aurais le droit... A chacune de nos rencontres, vous
+avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours agi sans haine
+avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et
+de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner.
+Je vous ai connu geôlier et j'ai été votre prisonnier.
+Je vous ai vu sbire et vous avez voulu me faire
+arrêter, sachant que ma tête était mise à prix. Aujourd'hui,
+vous avez descendu un échelon de plus
+dans l'ignominie et vous avez voulu m'assassiner, lâchement,
+par-derrière! Oui, certes, j'aurai le droit de
+vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment trop
+simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin,
+moi! Mais, pour tant de férocité, unie à tant de félonie
+contre moi, qui ne vous avais jamais rien fait... si ce
+n'est d'exercer vos jambes... j'ai droit à plus et à
+mieux que le coup de dague que vous implorez. Or,
+ma vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!...
+Mais, sachez-le bien, si vous aviez eu le courage d'affronter
+mon fer, si vous m'aviez combattu loyalement,
+vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci, je
+ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous
+eusse-je fait la grâce de vous toucher... Mais vous
+vous êtes désarmé vous-même, Leclerc, vous vous
+êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous
+avez voulu être.</p>
+
+<p>Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton,
+mais Bussi-Leclerc en avait entendu plus qu'il n'en
+pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui s'était jeté courageusement
+sur le fer de Pardaillan, ne put endurer
+plus longtemps le supplice de ces injures débitées
+posément, d'une voix presque apitoyée. Il prit sa tête
+à deux mains, et, se martelant le front à coups de
+poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien
+qui hurle à la mort.</p>
+
+<p>Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les
+trois ordinaires, pâles et raides d'émotion, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse
+posture, vous avez eu, ce matin, la généreuse pensée
+de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu, ce soir,
+vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je
+pouvais le faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude
+et en fronçant le sourcil, mais n'oubliez pas que je me
+crois dégagé envers vous maintenant... Evitez, messieurs,
+de vous heurter à moi...</p>
+
+<p>Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement
+profond cet homme extraordinaire qui,
+attaqué à l'improviste par trois braves, lesquels ne
+paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en
+face, sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer.
+Et, ce qui redoubla leur ébahissement, ce fut de voir
+ces trois braves accepter ces paroles sans protester,
+car ils se contentèrent de saluer gracieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur de Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan,
+toujours grave.</p>
+
+<p>Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par
+le bras et s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant
+tout haut, ainsi qu'il était de bon ton pour
+des mignons.</p>
+
+<p>Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit
+plus rien. Alors il poussa un soupir mélancolique,
+haussa les épaules et, prenant le bras de don César:</p>
+
+<p>&mdash;Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge.
+Il me semble que vous devez avoir faim.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>DON CRISTOBAL CENTURION</h3>
+
+<p>Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens
+dessus dessous. Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les
+servantes, tout ce monde, au bruit de la bataille, s'était
+empressé d'accourir et avait assisté à toute la scène.</p>
+
+<p>Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement,
+on se hâtait de le servir avec égards. Mais, ce soir-là,
+il ne put s'empêcher de sourire en voyant avec quelle
+célérité le personnel de l'auberge de la Tour, patron
+en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le
+coin le mieux abrité du patio, abondamment garnie
+de mets propres à aiguiser l'appétit, tels que: olives
+vertes, piments rouges, marinades diverses, saucissons
+et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant
+de flacons vénérables, aux formes diverses,
+proprement alignés en bataille, le tout d'un aspect fort
+réjouissant... surtout pour un homme qui, enterré vivant,
+avait pu penser que jamais plus il ne lui serait
+donné de se délecter à si appétissant spectacle.</p>
+
+<p>Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses
+fourneaux, s'activait en conscience et se disposait à
+envoyer l'omelette bien mordorée, les pigeons cuits à
+l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments
+bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers,
+tranches de venaison, truitons frits, arrosés d'un
+jus de citron. Enfin, pour couronner dignement le tout:
+le régiment des marmelades, compotes, gelées, confitures,
+pâtes de fruits divers, accompagnés des flans
+et tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.</p>
+
+<p>Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à
+son service, Pardaillan remplit trois coupes sans mot
+dire, invita d'un geste Cervantes et don César, vida la
+sienne, d'un trait, la remplit, et la vida une deuxième
+fois et, en reposant la coupe sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe
+le coeur et, par ma foi! j'en avais besoin.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une
+attention soutenue, vous êtes pâle comme un mort et
+paraissez ému... Je ne pense pourtant pas que ce soit
+le combat que vous venez de soutenir qui vous ait
+ainsi frappé... Il y a certainement autre chose.</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes
+en face, sans répondre. Puis, haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et
+vous ici, don César.</p>
+
+<p>Sans se faire autrement prier, Cervantes et don
+César prirent place sur des sièges. S'adressant à don
+César et faisant allusion à son intervention qui l'avait
+préservé du coup de poignard de Bussi:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez
+pas, à ce que je vois, laisser traîner longtemps une
+dette derrière vous.</p>
+
+<p>Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour
+le ton et l'air affectueux dont ces paroles furent prononcées,
+que pour les paroles elles-mêmes. Et, avec
+cette franchise et cette loyauté qui paraissaient être le
+fond de son caractère, il répondit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour
+vous éviter un mauvais coup, monsieur, mais je ne
+suis pas quitte envers vous; au contraire, me voici
+à nouveau votre débiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi
+plusieurs coups qui m'eussent indubitablement atteint...
+si vous n'aviez veillé sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?</p>
+
+<p>&mdash;Nécessairement, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci prouve que vous savez garder tout votre
+sang-froid dans l'action, ce dont je vous félicite vivement...
+Maintenant, si vous m'en croyez, attaquons toutes
+ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en
+juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.</p>
+
+<p>Et les trois amis commencèrent bravement le massacre
+des provisions accumulées devant eux.</p>
+
+<p>............................................................</p>
+
+<p>Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées
+par un long jeûne, et les émotions d'une journée si bien
+remplie, il nous faut revenir à un personnage dont
+les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.</p>
+
+<p>Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en
+reconnaissance d'une aumône royale que lui avait généreusement
+faite le chevalier de Pardaillan, n'avait rien
+trouvé de mieux que de le menacer de son poignard,
+par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant
+s'était tout simplement glissé entre les marchandises
+qui encombraient le quai, avait gagné une des nombreuses
+ruelles qui aboutissaient au Guadalquivir, et
+s'était élancé en courant dans la direction de l'Alcazar.</p>
+
+<p>Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le
+mot de passe et montra une sorte de médaille. Aussitôt,
+la sentinelle s'effaça respectueusement. Alors,
+d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale des couloirs,
+qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement
+à la porte d'un appartement à laquelle il
+frappa d'une manière spéciale. Un laquais vint lui ouvrir
+aussitôt et, sur quelques mots que le mendiant lui
+dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une
+porte et s'effaça.</p>
+
+<p>Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher.
+Cette chambre était celle du dogue de Philippe II,
+don Inigo de Almaran, plus communément appelé
+Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré
+de bandes, se promenait rageusement, en proférant
+d'horribles menaces à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan
+de malheur, qui lui avait presque démis le bras.</p>
+
+<p>Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant
+devant lui une espèce de mendiant sordide, il fronça
+les sourcils, mais il reconnut le personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!</p>
+
+<p>Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans
+celui que Barba Roja venait d'appeler Cristobal, le
+familier qu'il avait délicatement jeté hors du patio
+le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.</p>
+
+<p>Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous
+paraît venu de faire plus ample connaissance avec lui.</p>
+
+<p>Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de
+bachelier comme il y en avait tant à cette époque en
+Espagne. Jeune, intelligent, instruit, il avait résolu de
+faire son chemin et d'arriver à une haute situation.
+C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on
+ne se connaît plus de père ni de mère et qu'on
+n'a été instruit et élevé que par la charité d'un vieil
+oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans un
+royaume où prêtres et moines sont légion.</p>
+
+<p>Il commença d'abord par se décharger de ces vains
+scrupules qui sont l'apanage des sots et la pierre
+d'achoppement de tout ambitieux fermement résolu à
+réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de facilité
+que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément
+la conscience du jeune Cristobal Centurion.
+Devenu plus léger, il n'en demeura pas moins ce qu'il
+était avant, pauvre à faire pitié au Job, de biblique
+mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait
+faits pour délester sa conscience méritaient somme
+toute une récompense, le diable la lui donna en lui
+suggérant l'idée d'alléger son vieux curé d'oncle de
+quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement
+économisés en se privant durant de longues années,
+et qu'il avait précautionneusement enfouis
+dans une sûre cachette, non pas si sûre pourtant
+que le jeune drôle ne la découvrît après de longues
+et patientes recherches.</p>
+
+<p>Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à
+la prévoyance avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu
+don Cristobal Centurion, se hâta de gagner au
+large et se mit en quête de quelque puissant protecteur.
+Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait
+en ce temps un don Centurion que Philippe II venait
+de créer marquis de Estepa. Don Cristobal Centurion
+se découvrit incontinent une parenté indéniable&mdash;du
+moins elle lui parut telle&mdash;avec ce riche seigneur.
+Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de
+lui assistance. Le marquis de Estepa était un de ces
+égoïstes comme il y en a malheureusement trop. Il
+demeura intraitable. Et non seulement ce mauvais parent
+ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout
+net à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore
+de se réclamer d'une parenté que lui, marquis de
+Estepa, s'obstinait à nier contre toute évidence, il ne se
+gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.</p>
+
+<p>La menace des coups de bâton produisit une impression
+pénible sur don Cristobal Centurion, et il
+s'aperçut alors qu'il s'était trompé et, qu'en effet, le
+seigneur marquis n'était pas de sa famille.</p>
+
+<p>Durant quelques années, il continua de vivoter.</p>
+
+<p>Il se fit soldat et apprit à manier noblement une
+épée. Puis il se fit détrousseur de grands chemins et il
+apprit à manier non moins noblement le poignard.
+Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de
+se servir convenablement d'à peu près toutes les-armes
+en usage à l'époque, il mit généreusement ses talents
+à la disposition de ceux qui ne les possédaient
+point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou
+vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.</p>
+
+<p>Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il
+était merveilleusement doué, il était devenu un vrai
+savant en philosophie, en théologie et en procédures
+de toutes sortes. Et, pour varier ses occupations et
+accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait
+une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le
+compte de celui-là, écrivait un sermon pour le compte
+de tel prédicateur, ou encore rédigeait les plaidoiries
+de tel avocat.</p>
+
+<p>Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs
+d'enfance&mdash;ce qu'il appelait: fouiller dans ses papiers
+de famille&mdash;il se rappela qu'une de ses arrière-cousines
+avait, autrefois, épousé le cousin de l'arrière-cousin
+de don Inigo de Almaran, personnage considérable,
+promu à l'honneur de veiller directement sur
+les jours de Sa Majesté catholique.</p>
+
+<p>Don Centurion se dit que sa parenté était claire,
+évidente, palpable, et que l'illustre Barba Roja&mdash;qui,
+somme toute, faisait en haut de l'échelle sociale, et
+pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion, faisait
+en bas, pour le compte de tout le monde&mdash;ne pouvait
+manquer de le comprendre et de le bien accueillir.</p>
+
+<p>Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement
+le parti qu'il pourrait tirer d'un sacripant instruit
+et vigoureux, décidé à tout, capable de tenir tête
+au casuiste le plus subtil, en même temps capable
+de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.</p>
+
+<p>Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines
+expéditions mystérieuses qu'il entreprenait de temps
+en temps, soit pour le compte du roi, soit pour son
+propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel serait
+le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.</p>
+
+<p>Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune
+de se voir bien accueilli. Sa parenté fut reconnue
+sans discussion et son nouveau cousin le fit entrer
+d'emblée à la <i>General Inquisicion suprema</i> avec
+des appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent,
+n'en parurent pas moins mirifiques au bravo.</p>
+
+<p>Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba
+Roja serait quelque peu exagérer. Une fois pour toutes,
+il s'était débarrassé de tout sentiment encombrant,
+et la reconnaissance était au nombre de ceux-là.
+Mais il était trop intelligent pour n'avoir pas compris
+que, tant qu'il ne se sentirait pas assez fort pour
+voler de ses propres ailes, il lui faudrait s'appuyer
+sur quelqu'un de puissant.</p>
+
+<p>Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a
+l'employer, il n'eût pas hésité à lâcher et, au besoin, à
+trahir odieusement le confiant Barba Roja. Mais, comme
+nul ne songeait encore à se l'attacher, il restait
+momentanément foncièrement attaché à son cousin.</p>
+
+<p>Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba
+Roja au moment où le colosse vaincu tournait autour
+de sa chambre comme un fauve en cage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.</p>
+
+<p>Centurion haussa dédaigneusement les épaules et
+répondit d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme,
+mais où perçait, malgré lui, une sourde irritation:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur,
+pour des raisons que je ne saisis pas, a jugé
+bon de le laisser échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le
+damné prêtre qui s'avise de jouer à la générosité!... Si
+cet homme vit, je reste déshonoré, et je perds la confiance
+du roi et je n'ai plus qu'à me retirer dans quelque
+cloître et y crever de honte et de macération!...</p>
+
+<p>Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du
+dévoué Centurion. La disgrâce du dogue de Philippe II
+entraînait sa déconfiture à lui. Aussi, fut-ce très sincèrement
+qu'il répondit non sans quelque mélancolie:</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez
+quelque peu, à mon sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement
+vous faire un crime d'avoir trouvé votre
+maître. A bien considérer les choses, j'estime que,
+dans votre malheur, vous avez encore du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez
+tombé sur un Espagnol désireux de vous supplanter
+auprès du roi, et vous eussiez été irrémissiblement
+perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune
+de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un
+ennemi de Sa Majesté. Vous voilà bien tranquille:
+celui-là ne cherchera pas à prendre votre place...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais,
+n'importe, il me faut une vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel
+jaillit une lueur fauve, je suis de votre avis.
+Et, si vous avez une dent contre le Français, j'en ai
+une aussi, et d'une belle longueur, je vous en réponds...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je
+suppose qu'il se restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé.
+A telle enseigne qu'il m'a fait l'aumône...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec
+un sourire livide. S'il a échappé, croyez bien que ce
+n'est pas le fait de ma volonté. Il faut croire qu'une
+providence veille sur lui, car, comme j'allais lui enfoncer
+le poignard que voici entre les deux épaules, il
+s'est retourné à point nommé et, diable! nous connaissons
+tous deux la force redoutable du sire. Je n'ai pas
+demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.</p>
+
+<p>Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et
+je le prends mort ou vif, dusse-je démolir la bicoque.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant
+d'hommes qu'il en faudra et cours, je le voudrais
+déjà voir les tripes au vent... Quel malheur que le scélérat
+m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je n'aurais
+laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit
+Centurion avec une joie frénétique, vous pouvez vous
+en rapporter à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.</p>
+
+<p>Centurion hocha doucement la tête et, avec un
+calme sinistrement résolu:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce
+qu'il m'a fait, dit-il. Mais la question n'est pas là...
+Vous m'aviez donné l'ordre de rechercher et de vous
+amener cette petite Giralda, pour laquelle vous êtes
+féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce
+n'est certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or,
+grâce à l'intervention de ce Pardaillan, qui ne respecte
+rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué par mes
+supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans
+ordres... L'ordre venait de vous, mais, comme vous
+n'avez pas jugé à propos de me couvrir, pensant que
+vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je n'ai
+écouté que mon dévouement pour vous et je me suis
+tu, et j'ai accepté la punition sans murmurer.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des
+raisons toutes spéciales pour ne pas me mêler à
+cette affaire. Mais, comme il n'est pas juste que tu
+aies été puni par ma faute, prends ceci.</p>
+
+<p>Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement
+garnie au dévoué Centurion, car il eut une
+grimace de jubilation et, tout en serrant précieusement
+la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera
+pas avec ce Pardaillan ce qui m'est arrivé avec
+la Giralda? Que je réussisse, comme je l'espère, ou
+que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se fâchera
+pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en
+est fait de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi
+clairement. Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit
+de votre main, à seule fin d'être complètement couvert
+en cas où ce que je vais entreprendre ne serait
+pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt!
+fit Barba Roja en se dirigeant vers un cabinet d'ébène.</p>
+
+<p>Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et,
+considérant piteusement son bras en écharpe:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne
+pour écrire avec mon bras malade?</p>
+
+<p>&mdash;Ventre de veau! murmura Centurion désappointé,
+c'est vrai, j'avais oublié le bras malade. Et pourtant,
+reprit-il avec froideur, pourtant, je n'agirai pas
+sans un ordre écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire
+en ce cas?</p>
+
+<p>Centurion parut réfléchir un instant et soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?</p>
+
+<p>Barba Roja haussa ses larges épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au
+roi: «Sire, vous plairait-il de signer l'ordre de meurtrir
+le sire de Pardaillan?»</p>
+
+<p>Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil
+sur Barba Roja, Centurion dit d'un air détaché:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que
+j'ai ici portent la signature du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut
+tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'en vaut que mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut
+échapper à toute sanction, on peut exiger main forte
+de toutes les autorités civiles ou religieuses?</p>
+
+<p>L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer
+que le temps passe et qu'en tardant davantage
+nous courons le risque de trouver l'oiseau déniché.</p>
+
+<p>Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et,
+toujours hésitant, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Diable! un blanc-seing...</p>
+
+<p>Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le
+plus indifférent:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute,
+je ne suis pas pressé, moi. J'attendrai que vous soyez
+en état de me signer l'ordre...</p>
+
+<p>&mdash;Barba Roja se décida brusquement...</p>
+
+<p>&mdash;Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de
+ce parchemin? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre
+diable comme moi puisse tirer de ce méchant carré
+de parchemin? Si encore c'était un bon sur le Trésor,
+je comprendrais... Mais ça!...</p>
+
+<p>Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y
+prit un des blancs-seings dont il disposait pour l'exécution
+des ordres secrets du roi et le tendit à Centurion
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.</p>
+
+<p>Centurion prit le parchemin d'un air très détaché,
+mais, si Barba Roja avait pu discerner l'éclair de
+triomphe qui s'alluma dans l'oeil du familier, nul
+doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.</p>
+
+<p>Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses
+loques et, se dirigeant vers la porte, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre
+et cependant il me faut aller changer ce costume.</p>
+
+<p>Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba
+Roja, avec une timidité étrange chez ce colosse,
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Cristobal!...</p>
+
+<p>Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant
+que Barba Roja, très embarrassé, ne pouvait se résoudre
+à parler, il lui dit avec cette brusque familiarité
+qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Les moments sont précieux, l'homme peut nous
+échapper. Voyons, videz votre sac une bonne fois.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse,
+railla Centurion narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire
+d'une pierre deux coups?... reprit Barba Roja.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince
+sourire, si toutefois la jeune fille est à l'auberge...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja,
+dont le visage s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette
+jeune fille, demande-moi tout ce que tu voudras!...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion
+entre haut et bas.</p>
+
+<p>Et tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois
+votre haine et votre amour.</p>
+
+<p>Et, sur ces mots, il s'éclipsa.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>LE SOUPER</h3>
+
+<p>Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le
+brave Centurion, et, en caressant sous ses haillons le
+blanc-seing qu'il venait d'arracher à la naïveté de
+Barba Roja, il répétait à chaque instant, comme s'il
+eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui
+lui paraissait incroyable:</p>
+
+<p>«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer
+mes ailes et montrer ce dont je suis capable!»</p>
+
+<p>Comme il traversait la place du Palais en faisant
+des rêves merveilleux, ce qui ne l'empêchait pourtant
+pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre, surgie de
+derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion
+s'arrêta et demanda à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? L'homme?</p>
+
+<p>&mdash;Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque
+à la porte de l'auberge. Il les a mis en fuite.</p>
+
+<p>&mdash;A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton
+d'incrédulité.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui est venu du secours. El Torero.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient de se mettre à table avec El Torero et
+un grand diable qu'il a appelé Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a
+du nouveau, viens m'avertir à la maison des cyprès.</p>
+
+<p>L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit
+sa course dans la nuit, en se frottant les mains avec
+une jubilation intense.</p>
+
+<p>A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans
+un endroit désert, une maison solitaire se dissimulait,
+prudemment tapie au centre de massifs de palmiers,
+d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils
+parfums. Tout autour de cette première barrière
+de fleurs et de verdure, une double rangée de cyprès
+géants dressaient leur sombre feuillage comme un rideau
+opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même
+d'une muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse
+demeure et la défendait contre toute intrusion
+intempestive.</p>
+
+<p>Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée
+dans la muraille. Il frappa d'une certaine façon et la
+porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa le jardin en homme
+qui connaît son chemin, contourna la maison et,
+après avoir franchi les marches du perron monumental,
+il pénétra dans un vaste et somptueux vestibule.</p>
+
+<p>Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète
+et très sobre d'ornements, semblaient monter la
+garde dans ce vestibule où le bachelier-bravo était
+sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût prononcée,
+un des laquais souleva une lourde tenture de
+velours et l'introduisit dans un cabinet meublé avec
+un luxe d'une richesse inouïe.</p>
+
+<p>Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il
+pénétrait dans ce cabinet, car le familier jeta à peine
+un regard distrait sur les splendeurs qui l'environnaient.
+Il était resté campé au milieu de la pièce.</p>
+
+<p>Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse
+portière de brocart, soulevée par une main
+invisible, et s'avança d'un pas lent et majestueux.</p>
+
+<p>C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence
+qui ressemblait à un agenouillement.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître
+remarquer l'étrange costume du personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le
+blanc-seing.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre
+émotion.</p>
+
+<p>Centurion tendit le parchemin que venait de lui
+confier Barba Roja.</p>
+
+<p>Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un
+long moment rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin,
+le mit dans son sein et, toujours impassible, de son
+pas lent et un peu théâtral, elle alla s'asseoir devant
+une table et traça quelques lignes de sa fine écriture
+sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison
+de la ville, et, sur le vu de ce bon, mon intendant vous
+remettra les vingt mille livres promises.</p>
+
+<p>Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le
+parcourut d'un coup d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion,
+il y a erreur, sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt
+mille livres? dit Fausta, très calme.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, madame... et vous me remettez un
+bon de trente mille livres!</p>
+
+<p>&mdash;Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser
+la célérité avec laquelle vous avez exécuté
+mes ordres.</p>
+
+<p>Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire
+de mépris vint arquer les lèvres de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton
+d'irrésistible autorité.</p>
+
+<p>Centurion ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez,
+maître Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Centurion avec une joie manifeste,
+j'ai la joie de vous annoncer que je tiens Pardaillan.</p>
+
+<p>Fausta était restée assise devant la table. En entendant
+ces mots, elle se leva lentement et, dardant son
+regard lumineux sur le bravo presque prosterné, elle
+répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?</p>
+
+<p>Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité
+et de souverain mépris dans le ton de ces paroles.</p>
+
+<p>Cependant, avec une modeste assurance. Centurion
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce
+moment attablé dans une hôtellerie dont toutes les
+issues sont gardées par mes hommes. En sortant
+d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je
+réponds comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie
+en question, et nous cueillons l'homme...</p>
+
+<p>&mdash;L'homme!... Qui ça, l'homme?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan,
+gronda Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit!
+Nous arrêtons M. le chevalier de Pardaillan et nous
+vous l'amenons... à moins que vous ne préfériez que
+nous l'expédions proprement ad patres...</p>
+
+<p>«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un
+ignoble sbire, qu'un bravo de bas étage réussisse à
+s'emparer d'un homme tel que Pardaillan, c'est contraire
+au sens naturel des choses.»</p>
+
+<p>Et, à voix haute, sans nulle raillerie:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?...
+Vous vous ferez tuer, vous et vos dix braves.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre, dit froidement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes,
+trente, s'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez
+pas le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>Centurion allait protester. Elle lui imposa silence
+d'un geste impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna
+de nouveau quelques lignes:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille
+livres. Il est à vous si vous le voulez.</p>
+
+<p>&mdash;A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, répondit Fausta.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses
+instructions au bravo attentif. Quand elle eut terminé,
+elle plia le bon, le mit dans son sein, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous réussissez, ce bon est à vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec
+un sourire sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... fit Centurion avec une hésitation et
+un embarras soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez promis que la petite bohémienne
+ne serait pas livrée à don Almaran.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient
+toujours. Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec
+une émotion étrange, je ne suis qu'un pauvre bachelier
+qui, sa vie durant, n'a fait que loger le diable
+dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres
+que je devrai à votre générosité représentent pour
+moi une fortune inouïe... Pourtant, cette fortune, je
+l'abandonnerais de grand coeur contre l'assurance que
+jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de
+Barba Roja.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son
+air paisible.</p>
+
+<p>Sans répondre. Centurion joignit les mains en une
+extase muette.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette
+jeune fille ne sera, par ma volonté, livrée à ton
+parent.</p>
+
+<p>Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au
+dehors, ivre de joie.</p>
+
+<p>Fausta resta un long moment rêveuse, combinant
+dans sa tête les derniers détails du guet-apens qui
+devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet obstacle
+vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises,
+et qui s'appelait Pardaillan.</p>
+
+<p>Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet.
+Dans le corridor où elle s'engagea, elle s'arrêta devant
+une porte, poussa un judas invisible, et regarda par
+la petite fente. Une jeune fille, blottie dans un large
+fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait
+sommeiller doucement, la tête penchée sur son épaule.</p>
+
+<p>Cette jeune fille, c'était Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa
+route. Parvenue au bout du corridor, elle ouvrit la
+dernière porte qu'elle trouva à main droite, et entra.</p>
+
+<p>La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était
+un rez-de-chaussée surélevé comme un entresol. C'était
+une espèce de boudoir très simple, éclairé par une
+fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient
+en assez mauvais état.</p>
+
+<p>Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre
+au laquais, qui se présenta aussitôt.</p>
+
+<p>Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la
+pièce et repoussa du côté opposé à la fenêtre tous les
+meubles qui restaient, en sorte que, lorsqu'il eut
+terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles,
+qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé
+dans une encoignure. En fait de siège, il ne resta
+qu'un large divan, sur lequel s'amoncelaient des coussins
+de soie. Le divan était placé juste en face de la
+fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une
+moitié de la pièce se trouva meublée et l'autre moitié
+complètement dégarnie.</p>
+
+<p>Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée,
+Fausta sortit, précédée du laquais portant un candélabre
+garni de cires allumées.</p>
+
+<p>Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte
+qu'il ouvrit, et se trouva devant un escalier de pierre
+qui aboutissait aux caves. Le laquais descendit, et,
+après maints détours, s'arrêta devant une porte de fer,
+qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se
+tint à l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un
+caveau, bas de plafond, sans aucune ouverture apparente
+autre que la porte, assez long, mais fort étroit,
+assez semblable comme forme à une baignoire de
+dimensions anormales. Les parois et le sol de ce
+caveau étaient recouverts de larges dalles de marbre
+blanc.</p>
+
+<p>A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta
+inspecta ce lieu qui n'avait rien de sinistre. Elle alla
+prendre une cire au flambeau, la leva en l'air, et
+étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son
+inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu
+du caveau, fouilla dans son sein et en sortit une boîte
+minuscule, dans laquelle elle prit une petite pastille.</p>
+
+<p>«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni
+est un homme à Espinosa. Il m'a trompée déjà en me
+donnant pour du poison ce qui n'était qu'un narcotique.
+N'en sera-t-il pas de même avec cette pastille?...
+Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette
+fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie,
+mais je n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.»</p>
+
+<p>Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des
+cires. Elle souffla légèrement pour activer la combustion
+et vint la déposer au milieu du caveau. De minces
+volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante
+s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait
+lentement.</p>
+
+<p>Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma
+la porte à double tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant,
+dit Fausta. Demain matin, vous ferez venir des
+maçons et vous ferez murer solidement cette porte.</p>
+
+<p>Le laquais s'inclina en signe d'obéissance.</p>
+
+<p>Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:</p>
+
+<p>«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver.
+Même pas moi... si j'en avais le désir.»</p>
+
+<p>Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter
+la clef dans le Guadalquivir proche, Fausta se dirigea
+vers la chambre où dormait la Giralda, en murmurant:</p>
+
+<p>«Allons styler la petite bohémienne.»</p>
+
+<p>Pendant que Fausta organise la mise en scène du
+guet-apens imaginé par elle, pendant que Centurion
+procède à l'exécution de ce guet-apens, Pardaillan
+devise paisiblement avec ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé
+à point nommé dans cette rue? dit-il à don César.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions
+pas sans appréhensions au sujet de l'entrevue que
+vous deviez avoir avec le roi. Sans nous être concertés,
+nous nous trouvions ici vers midi, pensant
+vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension
+se changea en inquiétude. Alors, nous allâmes à
+l'Alcazar, espérant, sinon vous y rencontrer, du moins
+y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous
+vous êtes inquiétés de moi?... Qu'eussiez-vous fait si
+je ne fusse pas revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don
+César. Mais nous ne serions pas restés inactifs... Nous
+aurions cherché à pénétrer dans le palais.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serions entrés, assura Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux
+pétillaient de joyeuse malice.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que
+vous étiez devenu... et, dans le cas où on vous aurait
+arrêté, nous aurions cherché à vous délivrer... Nous
+aurions plutôt mis le feu au palais!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y
+avais point pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher
+au palais, c'est la plus insigne folie que vous eussiez
+pu faire.</p>
+
+<p>&mdash;Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le
+Torero.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en
+tirer, diable!... grommela Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois
+vivant ou mort? reprit-il, s'adressant à Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que
+vous êtes bien vivant, que diable!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement
+Pardaillan. Je suis mort... ou plutôt je suis le mort-vivant...
+A telle enseigne que, dûment et proprement
+cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été
+descendu dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana,
+ma mignonne?</p>
+
+<p>Cette question était motivée par le bris d'un flacon
+plein d'un vin généreux que Juana venait de laisser
+choir sur les dalles du patio.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour
+sa maladresse, est-ce vrai ce que vous dites, monsieur
+le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être
+obligée de remplacer le flacon que vous venez de
+briser... et c'est vraiment dommage, car cet excellent
+liquide est fait pour nous abreuver et nous donner
+des forces, et non pour laver les dalles de cette cour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil
+perspicace du chevalier, rougissait de plus en plus.</p>
+
+<p>Cervantes et don César ne purent s'empêcher de
+frémir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement
+don César.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... puisque me voici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit
+Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort...</p>
+
+<p>&mdash;Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se
+signant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je
+suis mort, je suis aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...</p>
+
+<p>Devant cette explication effarante, donnée avec un
+air paisible, Juana jugea prudent de battre précipitamment
+en retraite et se réfugia dans la cuisine sans
+plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant
+qu'intrigué, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air
+que vous venez d'échapper à quelque terrible danger.</p>
+
+<p>Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit
+succinct des effroyables aventures qu'il avait vécues
+au palais. Lorsqu'il eut achevé, il s'écria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment
+vous êtes intervenu si fort à propos pour faire
+dévier le coup de poignard de Bussi-Leclerc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant
+inquiet je ne pouvais tenir en place. Tandis que
+M. de Cervantes cherchait une combinaison qui nous
+permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur,
+j'étais allé me mettre sur la porte extérieure du
+patio. C'est de là que j'ai vu s'élancer l'homme et
+que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié pour
+vous avertir du danger.</p>
+
+<p>Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un
+flan savoureux. Tout à coup, redressant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant
+jolie Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.</p>
+
+<p>Pardaillan posa brusquement son verre, et dit,
+en scrutant le visage souriant du jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible!
+Pour un amoureux, ce calme me surprend, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit
+le Torero, en continuant de sourire. Vous savez,
+monsieur le chevalier, que la Giralda s'obstine à ne
+pas quitter l'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan,
+et m'est avis que vous devriez l'exhorter à fuir
+au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce pays est mauvais
+pour vous comme pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes
+en haussant les épaules; mais les jeunes gens
+n'en font toujours qu'à leur tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit
+pas là d'un simple caprice de jeune femme, ainsi
+que vous paraissez le croire. La Giralda, comme moi,
+n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis
+quelque temps, elle a appris que ses parents sont
+vivants, et elle croit être sur leurs traces. La douceur
+du foyer familial apparaît comme le suprême bonheur
+à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais
+connus. Peut-être ont-ils été abandonnés volontairement,
+peut-être ces parents qu'ils désirent ardemment
+connaître sont-ils indignes et les repousseront haineusement...
+n'importe, ils cherchent quand même, quittes
+à se meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment
+aurais-je le coeur de l'empêcher, puisque, moi-même,
+je chercherais, comme elle... si je ne savais,
+hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom
+ne sont plus, ajouta-t-il avec un accent poignant.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous
+m'en direz tant... Mais pourquoi n'aidez-vous pas
+votre fiancée dans ses recherches?</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne,
+vous le savez&mdash;ou, dû moins, elle fut élevée
+par des Bohémiens. Elle a ses idées et ses manières
+à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire... même
+à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction
+que ses recherches n'aboutiront pas si elle ne les
+fait elle-même. Quant à sa disparition, si elle ne
+m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs fois
+déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la
+verrai revenir avec une déception de plus... et je
+m'efforcerai de la consoler.</p>
+
+<p>Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé
+d'assassiner le Torero. Il se demanda si cette disparition
+de la bohémienne ne cachait pas un piège à
+l'adresse du fils de don Carlos.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est
+absentée volontairement et dans le but que vous
+venez d'indiquer?</p>
+
+<p>&mdash;La Giralda m'a prévenu. Son absence devait
+durer un jour ou deux. Mais, ajouta don César avec
+un commencement d'inquiétude, que pensez-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous
+a prévenu elle-même... Seulement, si, demain matin,
+vous ne l'avez pas revue, suivez mon conseil: venez
+me chercher sans perdre un instant et nous nous
+mettrons ensemble à sa recherche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'effrayez, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan
+avec son flegme habituel, et attendons à
+demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la
+corrida?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui
+passa comme un éclair sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton
+tranchant. Le roi m'a fait le très grand honneur de
+m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté a même poussé
+l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me
+rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans
+l'arène... Vous voyez bien que je ne saurais me dérober.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans
+les usages de faire pareille démarche?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que
+me fait Sa Majesté n'en est que plus précieux, dit
+don César, d'une voix mordante.</p>
+
+<p>Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis,
+se penchant par-dessus la table, à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque
+en vous une étrange émotion quand vous parlez
+du roi... Jureriez-vous que vous n'avez pas un sentiment
+contre Sa Majesté Philippe?</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un
+tel serment... Je hais cet homme! Je me suis juré
+qu'il ne mourrait que de ma main... et vous voyez
+que je sais respecter un serment.</p>
+
+<p>Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent
+auquel il n'y avait pas à se méprendre.</p>
+
+<p>«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait
+pour arranger les choses!»</p>
+
+<p>Et, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez
+depuis quelques jours à peine!... J'admire votre
+confiance, si elle s'étend ainsi à tout le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas que je sois homme à conter mes
+affaires à tout venant, dit vivement le Torero. J'ai été
+élevé dans une atmosphère de mystère et de trahison.
+A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai
+connu que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer
+dans les ganaderias ou dans les sierras en me cachant
+comme un criminel, ayant pour compagnon et pour
+maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui
+était bien l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux
+que j'ai connu. J'ai donc appris à me méfier
+et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même à
+M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je
+viens de dire à vous, que je connais depuis quelques
+jours, à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté.</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile.
+Est-ce la loyauté qui éclate sur votre visage?
+Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos yeux, si railleurs
+pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante
+bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous
+et j'éprouve ce sentiment fait de confiance, de respect
+et d'affection, tel qu'on le doit éprouver, me semble-t-il,
+pour un grand frère... Excusez-moi, monsieur, je
+vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois
+que je me sens assez de confiance pour parler ainsi
+à coeur ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri;
+puis, regardant bien en face don César:</p>
+
+<p>&mdash;En somme, que savez-vous de votre famille?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon
+père et ma mère sont morts, et tout me porte à
+croire qu'ils étaient d'illustre famille.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes,
+ne regrettez pas trop cette famille. L'adversité, voyez-vous,
+forme des caractères de votre trempe et de la
+trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît comme
+un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit
+à moi-même plus d'une fois ce que vous venez d'exprimer.
+Mais cela n'atténue ni mes regrets ni ma
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous appris la mort de vos
+parents? demanda Pardaillan. Êtes-vous bien sûr
+qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non,
+sur ce point?</p>
+
+<p>Le Torero secoua tristement la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé
+et je suis bien sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait,
+dans tous ses détails, l'histoire de ma famille,
+et, s'il n'a jamais consenti à me révéler certaines
+choses, comme le nom de mes parents, par exemple,
+c'est que, m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre
+existence sera connue, si vous ignorez tout de votre
+famille, on vous laissera peut-être vivre. Mais, si on
+soupçonne que vous connaissez votre nom, vous
+êtes un homme mort!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cet homme, qui disait que la divulgation
+du secret de votre naissance vous serait mortelle,
+a-t-il pu consentir à vous dévoiler certains
+détails qu'il eût été plus humain de vous laisser
+ignorer?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit gravement le Torero, il pensait
+que le premier devoir d'un fils est de venger la mort
+de ses parents. C'est pourquoi il m'a dit et répété que,
+peu de temps après ma naissance, mon père et ma
+mère sont morts de mort violente, assassinés par
+Philippe, roi d'Espagne... Vous comprenez maintenant
+pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que de
+ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait
+ce qu'il pourrait dire ou faire pour détourner
+le jeune homme de ce meurtre qui lui paraissait
+monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le
+roi soit vraiment responsable?</p>
+
+<p>Don César considéra un moment Pardaillan en face,
+comme s'il eût voulu pénétrer le fond de sa pensée.
+Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité, le Torero eut
+un geste de colère, et, d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;La pensée qu'un homme tel que vous peut me
+croire capable d'un acte monstrueux m'est insupportable,
+dit-il. Je vais donc vous dire ce que je sais.
+Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les
+miens.</p>
+
+<p>Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé
+dans un cachot, soumis à la torture, et finalement
+mis à mort, sans jugement. Ma mère a été enlevée,
+séquestrée dans un couvent où elle est morte, empoisonnée...
+Mon père et ma mère avaient à peu près
+l'âge que j'ai aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau,
+je ne dus la vie qu'à la compassion d'un serviteur,
+lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il
+parvint à me soustraire à l'implacable haine du
+royal bourreau de ma famille. Le bien de mes
+parents était considérable. Le roi, d'assassin qu'il
+était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses
+qui auraient dû me revenir.</p>
+
+<p>Le fils de don Carlos s'interrompit un moment
+pour passer sa main sur son front moite. Et, pendant
+que Pardaillan et Cervantes se regardaient, consternés,
+il reprit d'une voix qui se faisait mordante et
+rude:</p>
+
+<p>&mdash;Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout
+simplement il avait une femme qu'il adorait et qui le
+lui rendait bien! ma mère. Or le roi se prit d'une passion
+violente pour la femme de son sujet... Habitué à
+voir ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances,
+le roi crût qu'il en serait de même cette
+fois-ci. Il eut l'imprudence de faire connaître sa volonté,
+pensant que le mari se trouverait honoré de lui
+livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance
+que ni prières ni menaces ne purent faire
+fléchir. C'est alors que la jalousie l'exaltant jusqu'au
+crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il considérait
+comme un rival heureux, le fit torturer par
+esprit de vengeance et finalement mettre à mort,
+pensant que, le mari trépassé, la femme céderait...
+Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la
+femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse.
+Ne pouvant vaincre la résistance de ma mère, il la
+fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit jusqu'à
+l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse
+aussi été assassiné si, comme je vous l'ai dit, je
+n'avais été enlevé et caché par un serviteur dévoué.</p>
+
+<p>Don César se tut et demeura un long moment
+rêveur. Et Pardaillan, d'un air apitoyé, pensait:</p>
+
+<p>«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant
+serviteur dévoué a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable
+récit qui, par certains côtés, frôle si dangereusement
+l'effroyable vérité?»</p>
+
+<p>Don César redressa sa tête fine et intelligente et
+dit:</p>
+
+<p>«Pensez-vous toujours que venger la mort des
+miens serait un crime monstrueux?»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA MAISON DES CYPRÈS</h3>
+
+<p>Pardaillan cherchait comment il pourrait éviter de
+répondre à une question aussi scabreuse lorsqu'il
+fut tiré d'embarras par l'arrivée d'un personnage
+qui vint sans façon interrompre leur conversation.</p>
+
+<p>C'était un petit bout d'homme qui paraissait douze
+ans à peine, noir comme une taupe, sec comme un
+sarment, l'air déluré, l'oeil vif mais singulièrement
+mobile. Il se campa devant don César et attendit
+dans une attitude pleine de fierté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, El Chico (le petit) qu'y a-t-il? demanda
+doucement le Torero.</p>
+
+<p>&mdash;C'est rapport à la Giralda, répondit le petit
+homme avec un laconisme plutôt ambigu.</p>
+
+<p>&mdash;Lui serait-il arrivé quelque chose? demanda
+vivement le Torero.</p>
+
+<p>&mdash;Enlevée!...</p>
+
+<p>&mdash;Enlevée! répétèrent les trois hommes d'une
+même voix.</p>
+
+<p>Au même instant, ils furent debout tous les trois.
+Don César, atterré par cette nouvelle inattendue,
+jetée aussi brutalement, restait muet de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne nous effarons pas et procédons avec
+méthode, s'exclama Pardaillan.</p>
+
+<p>Et s'adressant à El Chico qui attendait, toujours
+campé dans sa pose pleine de dignité:</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis, petit, que la Giralda a été enlevée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur... Il y a deux heures environ.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Passé la Puerta de las Atarazanas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Raconte ce que tu as vu.</p>
+
+<p>&mdash;Voila, seigneur: je m'étais attardé hors les
+murs et je me hâtais pour arriver avant la fermeture
+des portes, lorsque je vis, non loin devant moi,
+une ombre qui se hâtait aussi vers la ville: c'était
+la Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es sûr?</p>
+
+<p>El Chico eut un sourire entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il, j'ai de bons yeux!... Et quand même
+je ne l'aurais pas reconnue, quelle autre que la Giralda
+eût appelé El Torero à son secours? Tiens!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a appelé?</p>
+
+<p>&mdash;Quand les hommes se sont jetés sur elle, elle a
+crié: «César! César! à moi!» puis les hommes lui
+ont jeté une cape sur la tête et l'ont emportée.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont ces hommes? Le sais-tu, petit?</p>
+
+<p>El Chico eut encore son sourire entendu et, avec
+ce laconisme qui faisait bouillir l'amoureux désespéré:</p>
+
+<p>&mdash;Don Centurion, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Centurion! s'exclama don César; le damné ruffian
+mourra de ma main!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce Centurion? demanda Pardaillan
+qui ne perdait pas de vue le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;Le familier que vous avez jeté dehors l'autre
+jour, dit Cervantes. On sait trop pour le compte de
+qui opère ce sacripant!</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui?</p>
+
+<p>&mdash;Pour don Almaran, dit Barba Roja.</p>
+
+<p>&mdash;Barba Roja?... Ce colosse qui ne quitte jamais le
+roi?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même!... Vous le connaissez, chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, fit Pardaillan avec un léger sourire.</p>
+
+<p>Et en lui-même: «Du diable s'il n'y a pas de
+l'Espinosa là-dessous!... Enfin je suis là et je veillerai
+sur ce petit prince pour lequel je me sens de
+l'affection.»</p>
+
+<p>Pendant ces apartés, don César continuait l'interrogatoire
+du petit homme:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Chico, qu'as-tu fait, quand tu as vu ces
+hommes enlever la Giralda?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai suivis... Tiens! on aime le Torero!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu sais où ils l'ont conduite?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je ne serais pas venu vous chercher
+sans ça! fit El Chico en levant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Chico!... Conduis-moi, s'exclama don César
+se dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant! fit Pardaillan, en se plaçant devant
+lui. Nous avons le temps, que diable!</p>
+
+<p>Et voyant que le Torero, trépignant d'impatience,
+n'osait pas lui résister:</p>
+
+<p>&mdash;Fiez-vous à moi, mon enfant, fit-il doucement,
+vous n'aurez pas à le regretter.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, j'ai pleine confiance en vous, mais...
+voyez dans quel état je suis!</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience, donc!... Si tout ce que ce
+petit bout d'homme vient de raconter est vrai, je
+réponds de tout... mais diantre! Il ne s'agit pas
+d'aller nous jeter tête baissée dans quelque traquenard.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous consentirez?...</p>
+
+<p>Pardaillan haussa dédaigneusement les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ces amoureux sont tous stupides, dit-il à Cervantes,
+qui se contenta d'approuver d'un signe de
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, petit, reprit le chevalier en s'adressant
+à El Chico, tu as vu enlever la Giralda, tu as suivi
+les ravisseurs, tu sais où ils l'ont conduite et tu es
+accouru le dire à don César.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Et, dis-moi, comment savais-tu que
+don César était ici?</p>
+
+<p>El Chico eut une hésitation imperceptible qui
+n'échappa pourtant pas à l'oeil perspicace du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit-il, je suis allé chez lui. On m'a dit:
+«Il doit être à l'hôtellerie de la Tour.» J'y suis
+venu...</p>
+
+<p>Et comme s'il eût deviné ce qui se passait dans
+l'esprit du chevalier, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Seigneurie affectionne don César, qu'elle
+vienne avec lui. Et, se tournant vers Cervantes,
+muet: Vous aussi, seigneur... et tous vos amis...
+tant que vous en avez... Tiens! à présent qu'il a
+pris la Giralda, don Centurion ne la rendra pas sans
+montrer un peu les crocs... Moi, je peux vous conduire
+à la maison et puis après, serviteur, je ne compte
+plus. Que voulez-vous que je fasse, pauvre de moi!...
+Je suis trop petit, tiens!</p>
+
+<p>El Chico paraissait sincère et devait l'être en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était, pensa Pardaillan, un guet-apens, on
+n'aurait évidemment pas la naïveté de recommander
+à don César de se faire accompagner. Tout au
+contraire, on chercherait à l'attirer seul. A moins
+que...</p>
+
+<p>Et s'adressant à El Chico:</p>
+
+<p>&mdash;Tu penses donc qu'ils sont en nombre autour de
+la Giralda?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a les quatre qui l'ont enlevée... Il y a
+don Centurion... Ceux-là, j'en suis sûr. Je les ai vus
+entrer et ils ne sont pas ressortis... J'ai idée qu'il
+doit bien y en avoir quelques autres cachés dans
+la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! décida soudain Pardaillan.</p>
+
+<p>Aussitôt, El Chico se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Cervantes, sur un signe de Pardaillan, se plaça à
+la gauche du Torero, tandis que le chevalier se plaçait
+à sa droite. Pardaillan était bien persuadé que
+le guet-apens&mdash;en admettant qu'il y eût guet-apens
+était dirigé contre don César. Pas un instant la
+pensée ne l'effleura qu'il pouvait être visé lui-même.</p>
+
+<p>Cette pensée, Cervantes ne l'eut pas davantage.
+Dans ces conditions, leur unique préoccupation à
+tous deux était de veiller sur le fils de don Carlos,
+seul menacé.</p>
+
+<p>Quant à don César, il n'en cherchait pas si long.</p>
+
+<p>La Giralda était en danger, il courait à son secours.</p>
+
+<p>Le temps, si clair deux heures avant, s'était couvert,
+et maintenant d'épais nuages masquaient complètement
+la lune. La porte du patio franchie, ils
+se trouvèrent dans la nuit noire.</p>
+
+<p>&mdash;Où nous conduis-tu, El Chico? demanda don César.</p>
+
+<p>&mdash;A la maison des Cyprès.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je connais!... Marche devant, nous te
+suivons.</p>
+
+<p>Sans faire la moindre observation, El Chico prit
+la tête de la petite troupe et marcha d'un bon pas.</p>
+
+<p>Tout en marchant à côté d'El Torero, qu'il tenait
+amicalement par le bras, Pardaillan, l'oeil aux aguets,
+l'oreille tendue, lui demanda à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr de cet enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que El Chico n'est pas un enfant. Il a
+vingt ans, peut-être même plus. Malgré sa taille
+minuscule, c'est bel et bien un homme très proportionné,
+comme vous avez pu le remarquer, et sans
+aucune difformité. C'est un nain, un joli nain, mais
+c'est un homme. N'allez pas lui dire qu'il n'est
+qu'un enfant, il est fort chatouilleux sur ce point
+et n'entend pas la plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un homme!... Tant pis, morbleu! Je
+le préférais enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien... une idée à moi... Mais enfin, homme
+ou enfant, qu'est-ce que ce nain? D'où le connaissez-vous?
+Êtes-vous sûr de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous dire qui est ce nain, je confesse
+que je n'en sais rien... On l'appelle El Chico à cause
+de sa taille... D'où je le connais? Il traîne par les
+rues de la ville et vit, comme il peut, des aumônes
+qu'on lui fait. Un jour, j'ai pris sa défense contre
+une bande de mauvais drôles qui le maltraitaient.
+Depuis, il m'a toujours témoigné une certaine affection.
+Est-il dévoué? Je crois que oui... je n'en jurerais
+pas cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, murmura Pardaillan, allons toujours, nous
+verrons bien.</p>
+
+<p>Le reste du trajet s'accomplit en silence. Tant
+qu'il dura, Pardaillan se tint sur ses gardes et il fut
+plutôt étonné de voir que nulle agression ne s'était
+encore produite lorsque El Chico s'arrêta enfin devant
+la porte bâtarde de la maison des Cyprès, en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est là!</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, songea Pardaillan, je me suis peut-être
+trompé!... Je deviens trop méfiant, sur ma
+foi!</p>
+
+<p>Il y avait une borne cavalière à côté de la porte.
+El Chico la désigna aux trois hommes, et dans un
+souffle il murmura en montrant le mur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien commode, tiens!</p>
+
+<p>De l'oeil, Pardaillan mesura la hauteur et sourit.
+L'escalade, avec un tel marchepied, ne serait qu'un
+jeu.</p>
+
+<p>El Chico continua:</p>
+
+<p>&mdash;Évitez les allées... à cause du sable qui fait du
+bruit, marchez sur le gazon. Avec un peu d'adresse,
+vous pouvez réussir sans qu'il y ait bataille; sûr
+qu'ils dorment là-dedans... Moi, je vous attends ici,
+et s'il y a danger je vous préviens en sifflant ainsi.</p>
+
+<p>Et le petit homme fit entendre un léger ululement
+parfaitement imité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne viens-tu pas avec nous? demanda.
+Pardaillan peut-être par un reste de méfiance.</p>
+
+<p>El Chico eut un geste d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit-il vivement, je n'entrerai pas là. Tiens,
+que voulez-vous que je devienne, si vous vous
+battez?</p>
+
+<p>Don César, qui avait hâte de passer de l'autre
+côté du mur, tendit sa bourse en disant:</p>
+
+<p>&mdash;-Prends ceci, El Chico. Mais je ne me tiens pas
+quitte pour si peu envers toi. Quoi qu'il arrive,
+désormais j'aurai soin de toi.</p>
+
+<p>El Chico eut une seconde d'hésitation, puis il prit
+la bourse en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais déjà payé, seigneur... Mais il faut bien
+vivre, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu que tu étais déjà payé? fit
+Pardaillan, qui avait cru démêler comme une bizarre
+intonation dans la réponse du petit homme.</p>
+
+<p>Sur un ton très naturel, celui-ci répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit que j'étais payé parce que je suis content
+d'avoir rendu service à don César, tiens!</p>
+
+<p>Laissant leur petit guide, les trois aventuriers, en
+se servant de la borne, eurent tôt fait d'escalader le
+mur et se laissèrent doucement tomber dans les jardins
+de la maison des Cyprès. Don César voulut s'élancer
+aussitôt; mais Pardaillan le retint en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, ne nous exposons pas à un échec par
+trop de précipitation. C'est le moment d'agir avec
+Imprudence, et, surtout, silencieusement. Je passe le
+premier en éclaireur; vous, don César, derrière moi;
+et vous, monsieur de Cervantes, vous fermerez la
+marche. Ne nous perdons pas de vue, et maintenant
+plus un mot.</p>
+
+<p>Dans l'ordre qu'il venait d'établir, Pardaillan
+s'avança prudemment, évitant les allées sablées
+comme l'avait judicieusement recommandé El Chico,
+se dirigeant droit vers le côté de la maison qui lui
+faisait face.</p>
+
+<p>Les portes et les fenêtres étaient closes. Pas le plus
+petit filet de lumière ne se voyait nulle part. De ce
+côté, tout semblait bien endormi.
+Pardaillan contourna la maison et atteignit le
+deuxième côté, aussi sombre, aussi silencieux que le
+premier. Il poussa plus loin et parvint au troisième
+côté. Là, à une fenêtre du rez-de-chaussée située dans
+l'angle de la maison, à travers des volets mal joints,
+un mince filet de lumière filtrait. Pardaillan s'arrêta.
+Il s'agissait maintenant d'atteindre la fenêtre éclairée
+et de voir ce qui se passait à l'intérieur.</p>
+
+<p>Pardaillan désigna la fenêtre à ses deux compagnons
+et, sans mot dire, reprit sa marche en avant,
+en redoublant de précautions.</p>
+
+<p>D'ailleurs, tout paraissait les favoriser. Ils marchaient
+sur un épais gazon qui étouffait le bruit de
+leurs pas et ils côtoyaient les massifs, derrière lesquels
+il leur serait facile de se dissimuler en cas
+d'alerte.</p>
+
+<p>Pardaillan contourna un massif qui se trouvait à
+quelques pas de la fenêtre. Don César et Cervantes
+suivirent à la file et ne remarquèrent rien d'anormal.
+Ils n'avaient plus qu'à franchir une petite pelouse
+qui s'étendait presque jusque sous la fenêtre.</p>
+
+<p>Derrière Cervantes, du sein de ce massif où ils
+n'avaient rien remarqué d'anormal, des ombres surgirent
+soudain, rampèrent silencieusement et se redressèrent
+tout à coup pour exécuter, avec un ensemble
+parfait, la manoeuvre que voici:</p>
+
+<p>Deux mains saisirent l'écrivain au cou, par-derrière,
+et étouffèrent dans sa gorge le cri prêt à faillir. Une
+cape fut lestement jetée sur sa tête, vivement entortillée
+et serrée à l'étouffer. Des poignes vigoureuses
+le saisirent aux bras et aux jambes, l'enlevèrent
+comme une plume avant qu'il eût pu se rendre
+compte de ce qui lui arrivait, et le portèrent dans le massif.</p>
+
+<p>La capture s'était opérée avec une rapidité foudroyante,
+sans heurt, sans bruit, sans à-coup d'aucune
+sorte, sans que ni le Torero ni Pardaillan, plus,
+éloignés, se fussent aperçus de quoi que ce soit.</p>
+
+<p>Dans le massif, une des ombres dépouilla lestement
+Cervantes de son manteau. Elle s'en enveloppa soigneusement
+et, s'efforçant d'imiter l'allure du prisonnier,
+s'en fut délibérément rejoindre le chevalier
+et don César. Une voix brève prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le porte dehors, sans lui faire du mal.</p>
+
+<p>Et Cervantes, à moitié étranglé, se trouva porte
+hors de la maison en moins de temps certes qu'il
+n'en avaitis à y pénétrer.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Pardaillan et don César étaient
+parvenus sous la fenêtre éclairée.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'elle était située au rez-de-chaussée.
+Mais c'était un rez-de-chaussée assez élevé pour
+qu'un homme, même de grande taille, ne pût atteindre
+les volets et jeter un regard indiscret dans l'intérieur.</p>
+
+<p>Or, à droite et à gauche de la fenêtre, il y avait
+deux arbustes plantés dans deux grandes caisses. Et
+Pardaillan, qui avait passé sa journée à se débattre
+dans le filet d'Espinosa, ne put s'empêcher de trouver
+bizarre que ces deux caisses se trouvassent précisément
+là, sous cette fenêtre, la seule éclairée de la
+mystérieuse demeure.</p>
+
+<p>«On jurerait qu'on les a placées là pour nous faciliter
+la besogne», grommela-t-il.</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil rapide, il étudia les volets et il
+pensa:</p>
+
+<p>«Bizarre! ces volets ne tiennent pour ainsi dire
+pas. La lumière filtre par quantité de fentes et de
+trous... Mortdiable! cette fenêtre de rez-de-chaussée
+si mal défendue dans une maison qui, partout ailleurs,
+paraît gardée!... Voilà qui ne me dit rien qui
+vaille!...»</p>
+
+<p>Mais, tandis que Pardaillan observait et réfléchissait,
+El Torero, impatient comme tous les amoureux,
+agissait. Il traînait une des deux caisses sous la fenêtre,
+grimpait dessus sans s'inquiéter de l'arbuste
+qu'il piétinait, et, appliquant son oeil à une de ces
+nombreuses fentes qui paraissaient suspectes à Pardaillan,
+il regarda et, oubliant toute prudence, s'exclama
+presque à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est là!...</p>
+
+<p>En entendant cette exclamation, Pardaillan jeta les
+yeux autour de lui. A ce moment, l'homme qui s'était
+enveloppé dans le manteau de Cervantes s'approchait
+avec précaution, tout comme aurait fait le romancier.
+Dans l'ombre, Pardaillan le prit pour Cervantes et,
+n'apercevant rien de suspect, il s'élança d'un bond à
+côté de don César et regarda, lui aussi, oubliant toutes
+ses appréhensions du coup.</p>
+
+<p>Sur un lit de repos placé juste en face de la fenêtre,
+la Giralda, étendue, paraissait profondément endormie.</p>
+
+<p>Don César et Pardaillan se regardèrent et se comprirent
+sans parler.</p>
+
+<p>S'arc-boutant sur leur caisse, ils saisirent les volets
+et tirèrent de toutes leurs forces réunies.</p>
+
+<p>Les volets s'ouvrirent sans trop de peine et sans
+aucun bruit, ce qui était le plus important.</p>
+
+<p>Débarrassés de cet obstacle, ils s'établirent le mieux
+qu'ils purent sur le bord de la fenêtre afin de l'ouvrir
+sans bruit, comme ils venaient d'ouvrir les volets.</p>
+
+<p>A ce moment, une porte s'ouvrit dans la chambre.
+Un homme entra qui s'approcha de la Giralda et la
+contempla un moment avec une expression passionnée
+qui fit pâlir don César. Puis, se baissant, l'homme
+saisit dans ses bras la jeune fille qui s'abandonna,
+les membres ballants, comme un corps privé de vie.
+Chargé de son précieux fardeau, qui ne paraissait pas
+peser bien lourd à ses bras robustes, l'homme se
+redressa et se dirigea vers la porte par où il était
+entré.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! rugit don César en donnant de l'épaule
+contre la fenêtre, il l'emporte!</p>
+
+<p>Pardaillan tira son épée, appuya de son côté, de
+toutes ses forces, contre la fenêtre, qui s'ouvrit violemment,
+et, l'épée à la main, il sauta à l'intérieur
+de la pièce. Au même instant, il entendit un cri
+terrible.</p>
+
+<p>Lorsqu'il sentit la fenêtre céder sous leurs efforts,
+don César se ramassa pour bondir. Dans le même
+moment, il fut saisi par les jambes et tiré en arrière.
+Alors, il poussa le cri entendu de Pardaillan. Ramené
+violemment à terre, le Torero fut saisi, réduit à l'impuissance,
+porté lui aussi hors de la maison.</p>
+
+<p>Pardaillan, lui, avait sauté.</p>
+
+<p>Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il sentit ce sol
+trembler et s'écrouler sous lui, et il tomba dans le
+noir.</p>
+
+<p>Instinctivement, il étendit les bras pour se raccrocher,
+et son épée, heurtant il ne savait quoi, lui
+échappa. Il tomba comme une masse, fort rudement.
+Heureusement, la chute n'était pas très profonde; il
+ne se fit aucun mal, mais il se trouva dans l'obscurité
+la plus complète.</p>
+
+<p>«Ouf! dit-il, je ne m'attendais pas à cette chute!»</p>
+
+<p>Et, avec cet air railleur qui lui était familier:</p>
+
+<p>«Ceci me paraît une répétition des appartements
+si habilement machinés du seigneur Espinosa. Mais
+diantre! c'est trop dans la même journée, et si chaque
+jour doit m'apporter une telle abondance d'émotion,
+la vie ne sera plus tenable!... Le tour est bien
+joué, par ma foi! Il n'en reste pas moins acquis que
+je ne suis qu'un niais et ce qui m'arrive est bien
+fait pour moi. Une autre fois, je serai plus perspicace...»</p>
+
+<p>S'étant convenablement morigéné et invectivé, ainsi
+qu'il avait coutume de faire chaque fois qu'il était
+victime de quelque terrible mésaventure qu'il se
+reprochait&mdash;assez injustement, ce nous semble&mdash;de
+n'avoir pas su prévoir et éviter, il se leva, se secoua
+et se tâta.</p>
+
+<p>«Bon, grogna-t-il, rien de cassé. Si la tête manque
+toujours d'un peu de cervelle, le reste, du moins, est
+encore passable... Mon épée a dû rebondir dans la
+chambre, là-haut. Heureusement, la dague me reste.
+C'est peu, mais enfin, le cas échéant, on tâchera de se
+tirer d'affaire avec.»</p>
+
+<p>Ayant ainsi pensé, il porta la main au côté pour
+s'assurer que la dague y était bien.</p>
+
+<p>Il constata que, si le fourreau était bien accroché
+au ceinturon, la lame, en revanche, avait disparu.</p>
+
+<p>Tout en bougonnant, il fit à tâtons le tour de son
+cachot. Ce fut vite fait.</p>
+
+<p>«Peste! ce n'est pas très vaste! Et pas un meuble,
+pas même un peu de paille... Comment vais-je passer
+la nuit sur ces dalles?... Et ce plafond, que je touche
+avec la main!... Ceci ressemble, en plus grand et en
+pierre, au joli cercueil dans lequel m'enferma ce matin
+S. E. le cardinal d'Espinosa. Tiens! qu'est-ce que
+ceci?»</p>
+
+<p>En marchant, il avait senti quelque chose glisser
+sous son pied, et il avait perçu comme un léger frôlement
+sur la dalle. Il se baissa et chercha à tâtons.</p>
+
+<p>«Tiens! tiens!... Un parchemin!... Mais diantre! il
+fait noir comme dans un four ici... Ceci me concerne-t-il?
+Ceci a-t-il été mis ici pour moi?... Non, évidemment,
+sans quoi on m'eût donné de la lumière afin
+que je puisse lire... Un parchemin égaré, alors? Nous
+verrons plus tard, puisque, aussi bien, je ne peux
+faire autrement...»</p>
+
+<p>Il mit le parchemin dans son pourpoint et se remit
+à discuter avec lui-même; puis, il renifla fortement...</p>
+
+<p>«Quel diable de parfum est-ce là?... Ce n'est pourtant
+pas un boudoir pour jolie femme!... Ah! mordieu!
+j'y suis!... Fausta!... Quelle femme autre que
+Fausta consentirait à descendre de plein gré dans
+pareil tombeau? D'autant plus que je ressens d'étranges
+sensations. Ma respiration s'oppresse... ma tête
+s'alourdit... Fausta! eh! par Pilate! la damnée Fausta
+a passé par là!...»</p>
+
+<p>«Après avoir essayé de m'assassiner de tant de
+façons différentes, je serais curieux de savoir ce
+qu'elle a bien pu imaginer cette fois-ci.»</p>
+
+<p>Comme pour répondre à cette question, un judas
+s'ouvrit à ce moment dans le haut de la voûte. Un
+imperceptible rai de lumière descendit par les fentes
+du judas et, en même temps, une voix, que Pardaillan
+reconnut aussitôt, prononça ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, tu vas mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! fit Pardaillan, dès l'instant où la douce
+Fausta m'adresse la parole, il ne saurait être question
+que de mort. Voyons ce qu'elle me réserve.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, continua Fausta, invisible, j'ai voulu
+te tuer par le fer, tu as échappé au fer, j'ai voulu te
+tuer par la noyade, tu as échappé à l'eau, j'ai voulu
+te tuer par le feu, tu as échappé à l'incendie. Tu m'as
+demandé: «A quel élément aurez-vous recours?
+Je te réponds: «A l'air.» L'air que tu respires est
+saturé de poison. Dans deux heures, tu ne seras plus
+qu'un cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc l'explication que je cherchais. Figurez-vous,
+madame, que j'étais intrigué par ce parfum que
+je sens autour de moi, et, vous ne me croirez peut-être
+pas mais, ma parole, j'ai pensé à vous... J'ai pensé
+que, si Fausta était descendue dans cette fosse, ce
+ne pouvait être que pour y apporter la mort et la
+changer en un tombeau. Voilà ce que j'ai pensé,
+madame.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu juste, Pardaillan, et tu vas mourir, tué
+par l'air que tu respires et que j'ai, moi, empoisonné.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose de fantastique dans cette
+conversation macabre entre deux êtres qui ne se
+voyaient pas, qui se parlaient à travers l'épaisseur
+d'un plafond, dont l'un était, pour ainsi dire, déjà
+dans la tombe et qui, sur un ton paisible et comme
+détaché, se disaient des choses effrayantes.</p>
+
+<p>Cependant, Pardaillan répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! c'est bientôt dit, madame. Mais, voyez-vous,
+j'ai les poumons bien solidement attachés, et
+je crois que je suis homme à résister à tous les poisons
+dont vous avez eu l'attention de saturer l'air
+à mon intention. J'en suis bien fâché pour vous, madame,
+dont la marotte est de me vouloir occire à tout
+prix, par n'importe quel moyen, et je ne sais pourquoi,
+par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je t'aime, Pardaillan, dit la voix morne
+de Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! morbleu! ce serait une raison pour me
+laisser vivre au contraire! Quoi qu'il en soit, madame,
+je crois que j'échapperai à votre poison comme j'ai
+échappé à la noyade et au feu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, Pardaillan, mais, si tu échappes
+au poison, tu restes condamné quand même.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi un peu cela, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Tu mourras par la faim et par la soif.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! c'est assez hideux cela, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, Pardaillan, c'est une mort lente et horrible.
+Aussi ai-je voulu te l'éviter, et c'est pourquoi
+j'ai eu recours au poison.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, goguenarda le chevalier, je reconnais là
+votre habituelle circonspection. Vous avez si grand-peur
+de me manquer que vous vous êtes dit que deux
+précautions valent mieux qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Pardaillan. Aussi ai-je pris non pas
+deux, mais toutes les précautions possibles. Vois-tu
+cette porte de fer qui ferme ta tombe?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la vois pas, madame, parbleu! Je n'ai pas
+des yeux de hibou pour voir dans la nuit. Mais, si
+je ne la vois pas, je l'ai reconnue avec mes doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Cette porte, dont la clef a été jetée dans le
+fleuve, dans quelques heures sera murée... Le mécanisme
+actionnant le plafond par où tu es descendu
+sera détruit, la chambre où je suis aura ses portes
+et sa fenêtre murées... Alors, tu seras isolé du monde,
+alors tu seras muré vivant, nul ne soupçonnera que
+tu es là, nul ne pourra t'entendre si tu appelles, nul
+ne pourra pénétrer jusqu'à toi, même pas moi...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vous avez beau entasser les obstacles,
+j'échapperai au poison, je ne mourrai pas de faim
+et je sortirai d'ici vivant... Le seul avantage que vous
+retirerez de cette nouvelle marque d'amour sera d'allonger
+un peu plus le compte que nous aurons à
+régler un jour... et que nous réglerons en effet, ou
+j'y perdrai mon nom.</p>
+
+<p>Fausta, comédienne géniale par certains côtés, était,
+par certains autres, ardemment sincère et convaincue.
+La foi vibrante qu'elle avait eue en son oeuvre
+s'était, sous le choc des revers répétés, peu à peu
+effacée. Elle persistait pourtant, mais c'était maintenant
+l'orgueil qui la guidait.</p>
+
+<p>Qui, jusqu'à présent, l'avait abattue? Pardaillan.
+Dès lors, la superstition s'empara d'elle, l'effroi
+entra dans ce coeur jusque-là indompté, et superstition
+et terreur unies exercèrent sur elle leur action
+dissolvante.</p>
+
+<p>Longtemps, elle avait cru qu'en tuant Pardaillan
+elle tuerait du même coup ces sentiments nouveaux
+qui la choquaient.</p>
+
+<p>Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le
+phénix de la légende, cet homme réapparaissait alors
+qu'elle se croyait certaine de l'avoir bien définitivement
+tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait, c'était
+pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons
+plus savantes, longuement et patiemment échafaudées.</p>
+
+<p>Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition
+s'en mêlant, elle n'était pas éloignée de
+croire que cet homme était invincible, plus qu'invincible:
+immortel. De là à croire que Pardaillan était
+son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement,
+que Pardaillan échapperait fatalement à
+toutes ses embûches jusqu'au jour où elle succomberait
+sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut
+vite franchi.</p>
+
+<p>Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément.
+Mais elle n'avait plus foi en elle, mais le doute était
+entré en elle et elle n'était pas éloignée de croire que
+rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait beau faire,
+Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité,
+sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait
+l'avoir cloué pour la frapper mortellement.</p>
+
+<p>Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant
+de son actuel tombeau, Fausta frémit et se demanda
+avec angoisse si elle avait bien pris toutes les précautions
+nécessaires, si quelque moyen de fuite inconnu
+n'avait pas échappé à son minutieux examen des
+lieux. Ce fut donc d'une voix mal assurée qu'elle
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette
+fois-ci comme les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! assura Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? haleta Fausta.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix mordante qui la glaça:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte
+terrible à régler... Parce que je vois enfin que vous
+n'êtes pas un être humain, mais un monstre de perversité
+et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à
+ce jour, serait plus que de la folie, serait un
+crime... Parce que vous avez lassé ma patience et que
+je suis résolu enfin à vous écraser... Parce qu'il est
+écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira
+à l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que
+vous n'êtes pas une femme, mais un monstre suscité
+par l'enfer, je vous le dis en toute loyauté: gardez-vous,
+madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette
+main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle,
+elle expiera tous ses crimes et le monde sera délivré
+d'un tel fléau.</p>
+
+<p>Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer
+pourquoi il se sentait sûr d'échapper à ses coups,
+Fausta avait écouté en frémissant, d'autant plus que,
+sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait,
+dans son cerveau affolé, elle se répétait:</p>
+
+<p>«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit,
+c'est inéluctable... Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!»</p>
+
+<p>Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et
+s'animant au fur et à mesure, assura qu'un jour prochain
+viendrait où il aurait sa revanche et lui ferait
+expier ses crimes, le caractère indomptable de cette
+femme extraordinaire reprit le dessus.</p>
+
+<p>Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid.
+Ce fut d'une voix très calme qu'elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien
+et je ferai en sorte que votre main ne s'appesantisse
+plus jamais sur personne.</p>
+
+<p>&mdash;Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop
+vous y engager... Mais, excusez-moi, madame, je ne
+sais si c'est le poison que vous m'avez libéralement
+dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil.
+Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que
+je me couche sur ces dalles qui n'ont rien de moelleux
+et dont il faut bien que je me contente, puisque
+Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une
+botte de paille au condamné à mort que je suis. Sur
+ce, bonsoir!...</p>
+
+<p>Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes
+délétères émanés de la pastille empoisonnée, sentait
+effectivement ses forces l'abandonner et tout tourner
+dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau
+et s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas adieu, par tous les diables! railla une
+dernière fois Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu,
+mais au revoir...</p>
+
+<p>Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il
+demeura immobile, endormi... mort, peut-être.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>CENTURION DOMPTÉ</h3>
+
+
+<p>Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement,
+n'entendant rien... que les palpitations de
+son coeur qui battait à coups redoublés.</p>
+
+<p>Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse
+ne parvint à son oreille tendue.</p>
+
+<p>Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante
+sans doute en ses précautions, dédaigna de fermer la
+porte derrière elle. Elle vint s'asseoir dans ce cabinet
+où nous l'avons vue en conversation avec Centurion.
+La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps.
+Dans sa tête, avec l'obstination d'une obsession,
+cette question accessoire se posait avec ténacité:</p>
+
+<p>«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou
+un poison?»</p>
+
+<p>Cette question aboutissait fatalement à la principale,
+à la seule qui comptât pour elle:</p>
+
+<p>«Est-il mort ou simplement endormi?»</p>
+
+<p>Haletante, souffrant une torture physique devant
+l'effroyable geste, accompli, elle en tirait logiquement
+toutes les conclusions, avec une lucidité que ni la douleur
+réelle ni l'incertitude ne parvenait à obscurcir.</p>
+
+<p>«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que
+Dieu m'imposa comme une épreuve, mon âme victorieuse
+redevient invulnérable. Je puis reprendre ma
+mission avec confiance, sûre de triompher désormais,
+le seul obstacle qui entravait ma route ayant été
+supprimé par ma volonté.</p>
+
+<p>«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!...
+Qui peut jamais savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais
+pénétrer jusqu'à lui... un coup de poignard pendant
+qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée que
+j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions
+se retournent contre moi.»</p>
+
+<p>Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer.</p>
+
+<p>Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes,
+elle frappa sur un timbre. A cet appel, un homme
+parut qui se courba avec obséquiosité.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le
+pseudo-cousin de Barba Roja, c'était don Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine,
+on ne m'avait pas trompée sur votre compte.
+Entre des mains habiles et puissantes, vous pourriez
+être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens,
+intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je
+consens à vous prendre définitivement à mon service.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit Centurion au comble de la
+joie, croyez que mon zèle et mon dévouement...</p>
+
+<p>&mdash;Point de protestations superflues, interrompit
+Fausta, hautaine. La princesse Fausta paie royalement,
+c'est pour qu'on la serve avec zèle et dévouement. Votre
+intérêt me répond de votre zèle et de votre dévouement...
+Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel
+est que vous soyez bien pénétré de cette vérité,
+que vous ne trouverez jamais un maître tel que moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion,
+c'est pourquoi je considérais comme un honneur
+insigne d'entrer au service de la puissante princesse
+que vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et
+méprisé de tous&mdash;surtout de ceux qui vous emploient.
+Vous êtes instruit, intelligent, dénué de scrupules,
+et, cependant, malgré votre supériorité intellectuelle
+incontestable, vous resterez ce que vous êtes:
+l'homme des viles besognes, un composé bizarre et
+monstrueux de bravo, d'espion, de spadassin. On vous
+emploie sous ces formes diverses, mais, quels que
+soient les services que vous rendez, vous n'avez pas
+d'espoir de vous élever au-dessus de cette basse condition.
+On a tout intérêt à vous laisser dans l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré tout, vous avez de vastes ambitions.</p>
+
+<p>Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion
+anxieux sous son clair regard. Puis, elle laissa tomber:</p>
+
+<p>&mdash;Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce
+que vous avez rêvé.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous
+faites ce que vous dites, je serai votre esclave!</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes
+lettres de noblesse en bonne et due forme et d'une
+authenticité indiscutable; je t'élèverai au-dessus de
+ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu
+as déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je
+te donnerai. Mais, tu l'as dit, tu seras mon esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... ordonnez...</p>
+
+<p>Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental.
+Ses pieds, chaussés de mules de satin
+blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient posés sur un
+coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large
+tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés
+dépassaient le bord du coussin. Centurion s'était
+prosterné, et, comme pour bien marquer qu'elle était
+pour lui une divinité, pour prouver qu'il entendait
+rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il
+avait parlé, il franchit en rampant la distance qui le
+séparait de Fausta et posa dévotement ses lèvres sur
+la pointe du soulier.</p>
+
+<p>Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention
+d'hommage religieux comme on en avait rendu
+souvent à Fausta alors qu'elle pouvait se croire papesse.</p>
+
+<p>Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on
+ne sait quoi de vil dans sa bassesse outrée.</p>
+
+<p>Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien
+arrêté à l'égard de Centurion car, et bien qu'elle eût
+un geste de répulsion, elle ne retira pas son pied. Au
+contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main
+blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le
+maintint un inappréciable instant les lèvres collées
+sur la semelle, puis, retirant son pied, brusquement,
+elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement dessus,
+sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans
+cette pose plus qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude
+et douce comme une caresse:</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis
+comme un chien fidèle et je te serai bon maître.</p>
+
+<p>Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa
+son front courbé, mais resta agenouillé.</p>
+
+<p>Et, sur un ton de souveraine autorité:</p>
+
+<p>&mdash;S'il est juste que vous vous humiliez devant moi
+qui suis votre maître, il est juste aussi que vous appreniez
+à vous redresser et à regarder les plus grands,
+car bientôt vous serez leur égal!</p>
+
+<p>Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il
+exultait, le sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir
+donner sa mesure, maintenant qu'il avait trouvé le
+maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être quelqu'un
+avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle
+à celle qui le tirait du néant pour faire de lui un
+homme redoutable.</p>
+
+<p>Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans
+sa tête, Fausta reprit, d'une voix calme, mais où perçait
+cependant une sourde menace:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt...
+D'ailleurs, j'en sais assez sur ton compte pour faire
+tomber ta tête rien qu'en levant un doigt.</p>
+
+<p>Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse,
+ardente:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de
+ma fidélité, puisque j'ai trahi pour vous. Je vous jure
+cependant que je suis sincère en vous disant que je
+vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer
+de moi comme vous l'entendrez. A défaut de
+cette sincérité, mon intérêt vous répond de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage
+que je comprends. Voici le bon de vingt mille
+livres promis pour la capture du sire de Pardaillan.
+Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser
+les braves qui vous ont aidé.</p>
+
+<p>Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les
+fit disparaître vivement en songeant à part lui:</p>
+
+<p>«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame
+Fausta, ceci, c'est du gaspillage...»</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait
+pas encore Fausta. Elle se chargea incontinent
+de lui prouver que, s'il avait cherché en elle un maître,
+il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit
+s'il ne voulait pas se faire casser à gages.</p>
+
+<p>En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert
+dans sa pensée, lui dit, sans manifester ni colère
+ni mécontentement:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra perdre ces habitudes de prévarication.
+La part que je vous fais est assez belle pour que vous
+laissiez à chacun ce que je lui alloue. Si vous tenez
+à rester à mon service, il faudra devenir scrupuleusement
+honnête. Sachez qu'une heure après que vous
+aurez fait votre distribution, je saurai quelle somme
+vous aurez remise à chacun, et, si vous avez soustrait
+seulement un denier, je vous briserai impitoyablement.</p>
+
+<p>Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien
+étonné lui-même, et, se courbant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée,
+puisqu'il vous a donné le pouvoir de ire dans
+les consciences. Désormais, madame, je vous le jure,
+je n'aurai plus de telles idées.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer cet enfant, ce nain.</p>
+
+<p>Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné
+d'El Chico.</p>
+
+<p>Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui
+par les richesses entassées dans la pièce, ni s'il fut
+impressionné par la beauté et la majesté de la grande
+dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce
+que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent,
+en apparence. Il se campa devant Fausta, dans
+cette attitude fière, qui ne manquait pas d'une certaine
+grâce sauvage et qui lui était particulière, et,
+respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses
+ergots, ne perdant pas une ligne de sa petite taille.</p>
+
+<p>Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et,
+voilant l'éclat du regard, adoucissant sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français
+et ses amis?</p>
+
+<p>El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela
+va sans dire, que de très vagues notions d'étiquette,
+si tant est qu'il connût la signification de ce mot.</p>
+
+<p>Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>Fausta possédait au plus haut point l'art de composer
+ses manières, suivant le caractère et la situation
+de ceux qu'elle avait intérêt à ménager ou qu'elle
+voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec indulgence
+qu'elle accueillit le semblant de réponse du
+petit homme. Ce fut en souriant encore qu'elle dit
+négligemment:</p>
+
+<p>&mdash;Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut
+d'affection, vous deviez avoir pour lui de la reconnaissance.
+Pourtant, vous avez consenti à l'attirer ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien qu'on en voulait seulement au
+Français, dit avec un sourire aussi El Chico. Tiens!
+on a des oreilles et des yeux. On écoute, on regarde...
+On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous avez compris que vos deux
+compatriotes ne couraient aucun danger?... Si, cependant,
+la vie de don César eût été menacée, eussiez-vous
+agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement.</p>
+
+<p>Le petit homme hésita un moment avant de répondre.
+Ses traits se contractèrent douloureusement. Il
+ferma les yeux. Un combat violent paraissait se livrer
+en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les
+phases.</p>
+
+<p>Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une
+voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux
+mille livres qu'on vous a promis en mon nom.</p>
+
+<p>El Chico répondit, cette fois sans hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis!</p>
+
+<p>Fausta sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant.
+Et le Français?</p>
+
+<p>A cette question, l'oeil du petit homme eut une
+lueur aussitôt éteinte, et, vivement, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami
+comme don César.</p>
+
+<p>Fausta crut démêler une intonation bizarre dans
+ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant un ami de ce Torero que vous
+affectionnez au point de lui sacrifier deux mille livres!
+dit-elle. Savez-vous qu'en frappant ceux qu'ils
+aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens
+que si on les frappait eux-mêmes?</p>
+
+<p>Fausta posait la question sans paraître y attacher
+d'importance, mais elle fixait son oeil doux sur le
+nain et l'étudiait attentivement.</p>
+
+<p>Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles.
+Évidemment, il n'avait pas pensé qu'en aidant à
+meurtrir Pardaillan il pouvait, du même coup, faire
+beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier.
+Mais, approfondir de telles idées était au-dessus du
+jugement d'El Chico. Il secoua donc les épaules et
+grommela quelques paroles confuses que Fausta ne
+parvint pas à saisir.</p>
+
+<p>Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste
+comme pour l'engager à patienter un moment et, à
+voix basse, donna un ordre à Centurion qui s'éclipsa
+aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;On va vous apporter la somme promise, dit-elle au
+petit homme. C'est une somme considérable pour vous.</p>
+
+<p>Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent,
+mais il ne répondit rien.</p>
+
+<p>A ce moment. Centurion revint et déposa devant
+Fausta un petit sac sur lequel les yeux d'El Chico se
+portèrent aussitôt pour ne plus le perdre de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non
+pas deux mille livres, mais cinq mille... Prenez, c'est
+à vous.</p>
+
+<p>A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante,
+El Chico ouvrit des yeux énormes. Sa joie et
+sa stupeur furent telles qu'il demeura cloué sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille livres L. balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.</p>
+
+<p>Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme
+qui, retrouvant soudain le mouvement, s'en saisit
+brusquement et le pressa de ses deux mains contre
+sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le
+lui arracher, en répétant machinalement:</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille livres!</p>
+
+<p>&mdash;Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser
+de la joie folle du nain. Vous pouvez vérifier.</p>
+
+<p>Vivement, El Chico porta la main au cordon qui
+fermait le sac, visiblement anxieux de vérifier à l'instant
+même si on ne se jouait pas de lui. Mais il
+n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés,
+sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais
+son rire avait quelque chose d'effarant. On eût dit
+plutôt des sanglots convulsifs; et il bégayait, sur un
+ton plaintif:</p>
+
+<p>&mdash;Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...</p>
+
+<p>Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation
+de joie, elle n'en laissa rien paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix.
+Vous allez pouvoir... épouser celle que vous aimez.</p>
+
+<p>A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa
+sur Fausta des yeux effarés où se lisait comme une
+vague terreur. Et, comme il secouait la tête négativement,
+avec une expression de douleur manifeste:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un
+homme par l'âge et par le coeur. Vous voilà riche.
+Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous établir, à vous
+créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais
+vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement
+conformé dans votre petitesse, on peut même dire
+que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous aimez,
+je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...</p>
+
+<p>El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant
+cette princesse qui lui parlait si doucement, sans
+nulle raillerie, d'un air convaincu.</p>
+
+<p>Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir
+lui parut irréalisable, car il secoua douloureusement
+la tête et Fausta n'insista pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si
+vous avez besoin d'une aide, soit auprès de celle que
+vous aimez, soit auprès de sa famille, vous me trouverez
+prête à intervenir en votre faveur. Allez maintenant.</p>
+
+<p>El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement.
+Titubant, comme s'il était ivre, il se dirigea
+vers la porte, oubliant de s'incliner devant la grande
+dame et, comme il allait franchir le seuil, il se retourna
+brusquement, se précipita sur Fausta, saisit
+sa main qui pendait au bras de son fauteuil et y
+déposa un baiser vibrant. Puis, se redressant aussi
+vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit
+en courant.</p>
+
+<p>Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé
+une parole. Lorsque El Chico fut sorti, elle songea:</p>
+
+<p>«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se
+fera hacher pour moi. Mais quelle est la femme dont
+il s'est épris et pourquoi ai-je cru démêler comme
+de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan?
+Il faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»</p>
+
+<p>Ecartant momentanément le nain de son esprit,
+elle se leva, alla soulever une tenture et, avant de
+disparaître, s'adressant à Centurion, qui attendait
+immobile:</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me
+rejoindre aussitôt dans l'oratoire.</p>
+
+<p>Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres
+seraient exécutés, elle laissa tomber la portière et
+disparut. Elle s'engagea dans le corridor et s'arrêta
+devant cette porte où nous l'avons déjà vue s'arrêter.
+Elle poussa le judas et regarda.</p>
+
+<p>La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique,
+dormait paisiblement, étendue sur un large lit de
+repos.</p>
+
+<p>&mdash;Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta
+qui repoussa le judas et poursuivit son chemin.</p>
+
+<p>Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion
+et y pénétra en laissant la porte grande ouverte.
+Cet oratoire était plus petit et meublé très simplement.
+Elle s'assit et attendit quelques minutes au
+bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer.
+Il est à présumer qu'ils vont visiter la maison.</p>
+
+<p>Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le
+temps et reprit sa méditation sans plus s'occuper de
+Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas,
+il est temps de nous retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Poussez la porte, sans la fermer, commanda
+Fausta d'un air paisible.</p>
+
+<p>Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se
+retourna, après avoir poussé la porte, il aperçut une
+étroite ouverture, pratiquée dans l'épaisseur de la muraille,
+que la porte grande ouverte lui avait masquée.</p>
+
+<p>&mdash;Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.</p>
+
+<p>Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture.
+Un étroit escalier aboutissait au ras du sol.
+Il se mit à descendre, éclairant la marche de Fausta
+qui referma la porte secrète derrière elle sans que le
+bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil,
+parvînt à saisir le secret de cette fermeture.</p>
+
+<p>Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils
+se trouvèrent dans une galerie souterraine assez large
+pour permettre à deux personnes de passer de front,
+assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler
+pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol
+de ce souterrain était tapissé d'un sable très fin, doux
+à la marche, étouffant le bruit des pas.</p>
+
+<p>Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion
+rencontra une galerie transversale. Il s'arrêta
+devant le mur de cette galerie et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il tourner à droite ou à gauche?</p>
+
+<p>&mdash;Restez où vous êtes, répondit Fausta.</p>
+
+<p>A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher,
+sans hésitation, elle saisit une pierre qui se
+détacha d'autant plus aisément que cette prétendue
+pierre était tout simplement une planche assez habilement
+peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre
+avec les vraies pierres qui l'entouraient. La planche
+enlevée démasqua une petite excavation. Fausta
+passa son bras dans le trou et actionna un ressort
+caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.</p>
+
+<p>Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours
+suivi de Fausta.</p>
+
+<p>Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez
+vaste. De la voûte assez élevée pendaient plusieurs
+lampes. Sur une façon d'estrade basse, trois fauteuils
+étaient disposés devant une grande table. D'énormes
+banquettes en chêne massif étaient placées au pied
+de l'estrade, à droite et à gauche de la table, de telle
+façon qu'un espace assez large était ainsi aménagé
+devant l'estrade.</p>
+
+<p>Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine?
+Savait-il à quoi servait cette retraite souterraine
+et ce qui se tramait là-dedans?</p>
+
+<p>On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait
+pénètre dans la grotte, une singulière inquiétude
+s'était emparée de lui. En reconnaissant tout à fait
+des lieux qui, sans doute, lui étaient familiers, son
+inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu
+livide, un tremblement convulsif s'était emparé
+de lui. Il regardait avec des yeux hagards Fausta qui
+ne paraissait pourtant pas remarquer son trouble et
+disait tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous
+éclaire pas suffisamment.</p>
+
+<p>Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta
+d'obéir et, les lampes allumées, il posa machinalement
+son flambeau sur la table et passa sa main sur son
+front, où perlait la sueur de l'angoisse.</p>
+
+<p>Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe
+au bravo de la suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit
+à l'excavation qu'elle avait laissée ouverte, et:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, dit-elle impérieusement.</p>
+
+<p>Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses
+cheveux se hérisser sur sa tête.</p>
+
+<p>Que voyait-il donc de si extraordinaire?</p>
+
+<p>Rien que de très simple: une infinité de petits
+trous étaient ménagés dans le fond de l'excavation.
+Par ces petits trous, on pouvait voir jusqu'aux moindres
+recoins de la grotte, mais plus particulièrement
+l'estrade qui se trouvait précisément en face des
+trous.</p>
+
+<p>Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer
+de ce trouble qui, maintenant, tournait à
+l'affolement. Elle rentra dans la grotte, suivie de
+Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui
+anéantissait ses facultés au point qu'il ne s'aperçut
+même pas que Fausta, actionnant un deuxième ressort
+caché, avait fermé la porte par où ils venaient
+de pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement
+on peut tout voir, comme vous ayez pu vous
+en rendre compte, mais encore on entend tout ce qui
+se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister, invisible,
+aux deux derniers conciliabules qui ont été
+tenus dans cette salle... Ai-je besoin d'ajouter que je
+sais tout?</p>
+
+<p>Centurion s'écroula à genoux et râla:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Madame!</p>
+
+<p>Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée
+à ses pieds un regard empreint d'un souverain mépris,
+et, le repoussant rudement du bout du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie
+pris à mon service pour vous livrer à l'Inquisition!</p>
+
+<p>D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué
+défaillir de peur, il pensait maintenant s'évanouir de
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle
+en levant les épaules. Prenez garde! je ne garderais
+pas un lâche à mon service.</p>
+
+<p>Centurion poussa un rauque soupir de soulagement
+et, se redressant:</p>
+
+<p>&mdash;Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche,
+madame, et vous le savez bien! Mais, misère! j'ai
+cru sincèrement que vous alliez me livrer.</p>
+
+<p>Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels
+supplices effroyables sont réservés à ceux qui la
+trahissent. Ce qui m'attendait, madame, est tellement
+au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir que
+je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous
+pour me soustraire au sort affreux qui eût été le
+mien.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne
+d'avoir tremblé devant le supplice. Je te pardonne
+aussi d'avoir essayé de me cacher des choses que
+j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière
+fois!</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, madame, dit humblement Centurion,
+et j'obéirai, je le jure. Aussi bien je ne suis pas de
+force avec vous, je le confesse humblement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea
+vers l'estrade et s'assit dans un fauteuil.</p>
+
+<p>Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied
+de l'estrade.</p>
+
+<p>&mdash;Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant
+le bravo jusqu'au fond des yeux, les hommes qui se
+réunissent ici savent qu'il existe quelque part un fils
+de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré
+les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu
+parvenir à découvrir sous quel nom se cache ce malheureux
+prince. Ce nom, j'en jurerais, tu le connais,
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.</p>
+
+<p>L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom? fit-elle d'une voix calme.</p>
+
+<p>&mdash;Don César, connu dans toute l'Andalousie sous
+le nom d'El Torero, répondit Centurion sans hésiter.</p>
+
+<p>Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à
+ce nom. Sans doute aussi, la révélation de ce nom
+contrariait sérieusement des plans soigneusement
+élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle s'exclama,
+pâle de rage:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda...
+Ah! misérable! C'est maintenant que je les ai laissés
+aller, lui et la bohémienne, que tu me préviens?...</p>
+
+<p>Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table,
+l'autre tendue dans un geste de menace, prise
+d'un accès de colère effrayant chez cette femme toujours
+si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du
+regard le malheureux Centurion terrifié.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne
+m'aviez pas interrogé.</p>
+
+<p>Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma
+subitement. Ses traits se rassérénèrent. Elle s'assit
+et, le coude sur la table, elle réfléchit longuement,
+paraissant avoir oublié la présence de Centurion qui,
+muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.</p>
+
+<p>Enfin, elle releva la tête et, très calme:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant,
+racontez-moi tout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LE NAIN A L'OEUVRE</h3>
+
+<p>Nous sommes obligés de revenir momentanément à
+l'un de nos personnages dont les faits et gestes prennent
+une importance qui sollicite notre attention.</p>
+
+<p>Voici donc le nain El Chico&mdash;car c'est de lui que
+nous voulons parler&mdash;promu au rang de protagoniste.</p>
+
+<p>Celui-ci est une réduction d'homme&mdash;gracieuse, il
+est vrai, et nous avons entendu Fausta, qui doit s'y
+connaître, lui dire qu'il est beau dans sa petitesse. Il
+est sinon délicat, car il a été élevé à la dure, du
+moins faible comme un enfant qu'il est par la taille.
+Il est placé tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il
+n'est qu'un pauvre diable de bout d'homme, sans père
+ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui, venu
+on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou,
+vivant. Dieu sait comme! de la charité publique, rie
+reculant pas devant certaines besognes louches pour
+assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne manquant
+pas d'une vague dignité, d'une inconsciente
+fierté.</p>
+
+<p>Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de
+Fausta. Il était fou de joie&mdash;ou de douleur, car on
+n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel de ces deux
+sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se
+rendit au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait
+d'ailleurs connaître admirablement ce jardin et,
+à travers le labyrinthe des allées et des bosquets,
+dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en
+quantité considérable, il se dirigeait sans hésitation.</p>
+
+<p>Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de
+ces arbres avec dextérité et s'engagea dans le cône
+de verdure sombre où sa petite taille pouvait lui
+permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans doute,
+il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il
+se débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence
+de Fausta, après quoi il se laissa glisser à terre.</p>
+
+<p>Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif,
+il longea l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau
+devant un jeune cyprès que le hasard avait sorti de
+l'alignement et fait pousser tout près du mur. Cet
+arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute
+trouvée pour franchir l'obstacle élevé. En effet, El
+Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il fût arrivé à dominer
+le mur. Alors, il imprima un léger balancement au
+tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse
+d'un chat, il sauta sur la crête du mur. Il se
+suspendit par les mains et se laissa tomber doucement
+hors de la propriété.</p>
+
+<p>Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe
+qui poussait haute et drue. Les coudes appuyés sur
+les genoux ramenés au corps, la tête dans ses mains,
+il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il
+à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il
+à des instructions reçues dans la maison des
+Cyprès. Peut-être enfin, et plus simplement, S'était-il
+endormi.</p>
+
+<p>Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant
+tomber dans la nuit douze coups solennellement
+espacés le tirèrent de sa torpeur.</p>
+
+<p>C'était à peu près vers ce même moment que
+Fausta, précédée de Centurion, s'engageait dans les
+sous-sols de sa mystérieuse maison de campagne.</p>
+
+<p>El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! il est temps... Allons!</p>
+
+<p>Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de
+la propriété, ne cherchant nullement à se cacher. On
+eût même dit qu'il souhaitait attirer l'attention sur
+lui, car il faisait le plus de bruit qu'il pouvait.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés
+et vit deux masses déposées au pied du mur et
+qui s'agitaient éperdument en des soubresauts fantastiques.</p>
+
+<p>El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même
+un de ces sourires rusés qui illuminaient parfois sa
+physionomie, et, allongeant le pas, il s'approcha de
+ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en
+présence de deux corps humains étroitement roulés
+dans des capes et congrûment ficelés des pieds à la
+tête.</p>
+
+<p>Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier
+de ces corps et se mit à trancher les liens qui l'enserraient,
+à le débarrasser des plis de la cape oui
+l'étouffait.</p>
+
+<p>&mdash;El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque
+le visage de la victime fut enfin dégagé.</p>
+
+<p>Et le visage du petit homme exprimait une surprise
+si évidente, l'intonation était si naturelle, si sincère
+que le plus méfiant s'y fût laissé prendre.</p>
+
+<p>Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire,
+car, sans perdre le temps de remercier son
+sauveur&mdash;ou prétendu tel&mdash;il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! aide-moi!</p>
+
+<p>Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son
+compagnon d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.</p>
+
+<p>&mdash;Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un
+ébahissement croissant.</p>
+
+<p>C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement
+sur son séant et, d'une voix enrouée, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans!
+Merci, don César.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas
+un instant à perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!</p>
+
+<p>C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait
+été fort malmené et don César, non sans angoisse,
+vit bien qu'il fallait, de toute nécessité, lui laisser le
+temps de se remettre:</p>
+
+<p>&mdash;Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un
+peu... On m'a à moitié étranglé, bredouilla-t-il.</p>
+
+<p>Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait
+abandonner son ami dans cet état. Il en prit stoïquement
+son parti mais, comme chaque minute qui
+s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient
+d'arriver à temps pour aider Pardaillan et délivrer
+la Giralda, il fit la seule chose qu'il avait à faire,
+c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes lui-même
+il se mit à frictionner énergiquement son ami,
+qui, tout en s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête
+pour cela et, reconnaissant le nain:</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil.
+Ne devais-tu pas guetter du côté de la porte?</p>
+
+<p>Le petit homme, sans interrompre ses frictions,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais
+inquiet, j'ai voulu savoir. J'ai fait le tour de la
+maison... heureusement pour vous, car, sans moi...</p>
+
+<p>Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les
+capes restées à terre.</p>
+
+<p>El Chico était sans doute un comédien de première
+force, car Cervantes, qui ne le perdit pas de vue, ne
+put rien démêler de suspect dans son attitude.</p>
+
+<p>D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore
+sous ce maudit bâillon.</p>
+
+<p>-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait
+d'impatience.</p>
+
+<p>Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant
+ce qui lui était arrivé au moment où il allait bondir
+avec Pardaillan à la poursuite du ravisseur de la
+Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué
+seul? S'ils ne sont pas trop nombreux contre lui, il
+y a des chances pour qu'il s'en tire.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira le Torero.</p>
+
+<p>Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte
+bâtarde. Cervantes monta sur la borne, et, en un clin
+d'oeil, le Torero fut sur le mur. Cervantes allait le
+suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui
+les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à
+terre, prit El Chico dans ses bras, et le passa à
+don César qui le fit glisser de l'autre côté du mur.
+Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le Torero
+et se hissa sur le mur:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus
+tranquille, grommela-t-il.</p>
+
+<p>Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance,
+et Cervantes vit avec satisfaction qu'il les attendait
+bien tranquillement au pied du mur.</p>
+
+<p>Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent
+en courant, accompagnés du nain qui, décidément,
+paraissait de bonne foi et animé des meilleures
+intentions.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de
+s'attarder à des précautions, utiles peut-être, mais
+qui leur eussent fait perdre un temps précieux.</p>
+
+<p>Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets,
+ils couraient droit devant eux.</p>
+
+<p>Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.</p>
+
+<p>Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent
+conduits par le nain, qui avait fini par les précéder.
+Ils le suivirent machinalement, sans se rendre compte
+peut-être.</p>
+
+<p>En quelques bonds, ils franchirent les marches et
+furent devant la porte. Ils s'arrêtèrent un moment,
+hésitants. A tout hasard, le Torero porta la main au
+loquet. La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait
+d'une lueur tamisée les splendeurs du vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en
+juger par le vestibule, c'est ici la demeure d'un
+prince.</p>
+
+<p>Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles.
+Une portière était devant lui. Il la souleva
+et passa résolument. Ils se trouvèrent tous les trois
+dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt,
+avait remis au nain la somme de cinq mille livres.</p>
+
+<p>Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement,
+ici, c'était un flambeau d'argent massif garni
+de cires rosés qui distribuait une lumière discrète.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes
+dans une petite maison du roi!... Il va nous tomber
+dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en laquais.</p>
+
+<p>En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus
+et qu'on avait voulu leur faciliter la besogne&mdash;ce
+qui eût été une pure folie&mdash;il fallait bien admettre
+que ce merveilleux palais était actuellement habité.
+Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure
+ne pouvait être qu'un grand personnage, entouré de
+nombreux domestiques, voire de gardes et de gens
+d'armes. De plus, il était évident que ce personnage
+n'était pas encore couché, sans quoi les lumières
+eussent été éteintes. Lui, ou quelqu'un de ses gens,
+pouvait donc apparaître d'un instant à l'autre, et,
+alors, il était à présumer que les coups pleuvraient
+drus comme grêle sur les indiscrets visiteurs.</p>
+
+<p>Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique
+peu encourageantes, Cervantes ne lâchait pas
+d'une semelle don César. Tous deux se rendaient
+parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient
+pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.</p>
+
+<p>En ce qui concerne don César, la délivrance de la
+Giralda&mdash;qui lui paraissait plus que compromise&mdash;passait
+au second plan. Pardaillan, qu'il croyait aux
+prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par
+amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était
+donc de retrouver le chevalier s'il n'était pas trop
+tard.</p>
+
+<p>Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait
+accompagné ses amis, il devait les suivre jusqu'au
+bout, dussent-ils y laisser leur peau, tous. Ils allaient
+donc, avec prudence, mais parfaitement résolus...</p>
+
+<p>Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.</p>
+
+<p>Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le
+voir en suivant Fausta, était, comme le vestibule et
+le cabinet, éclairé par des lampes suspendues au plafond
+de distance en distance.</p>
+
+<p>Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était
+à se demander si cette opulente demeure était habitée.</p>
+
+<p>Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument
+la première porte qu'il rencontra.</p>
+
+<p>&mdash;Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.</p>
+
+<p>Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes
+et du nain. La Giralda, nous l'avons dit, sous
+l'empire d'un narcotique, dormait profondément.</p>
+
+<p>Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de
+voir qu'elle ne répondait pas à son appel.</p>
+
+<p>&mdash;Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!</p>
+
+<p>En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait
+devant la jeune fille et lui saisissait les deux
+mains. Le buste n'étant plus soutenu, s'abandonna
+mollement sur les coussins.</p>
+
+<p>&mdash;Morte! sanglota l'amoureux livide.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes.
+Elle n'est qu'endormie. Voyez comme le sein
+se soulève régulièrement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir
+le plus affreux à la joie la plus vive. Elle vit!</p>
+
+<p>A ce moment, la Giralda soupira et commença à
+s'agiter. Presque aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne
+parut nullement étonnée de voir le Torero à ses
+pieds et elle lui sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.</p>
+
+<p>Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.</p>
+
+<p>Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la
+terre, ils se parlèrent des yeux en se souriant, extasiés.
+Et c'était un tableau d'une fraîcheur exquise.</p>
+
+<p>Avec son éclatant costume: mélange de soie, de
+velours, de satin, de tresses, de houppettes multicolores,
+avec son opulente chevelure, aux mèches indisciplinées
+retombant en désordre sur le front, la raie
+cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre
+d'une fleur de grenadier au-dessus de l'oreille, avec
+ses grands yeux ingénus, son teint éblouissant, son
+sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de sa bouche;
+avec son air à la fois candide et mutin, et dans
+sa pose chastement abandonnée, la Giralda, surtout,
+était adorable.</p>
+
+<p>Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment
+à se parler le langage muet des amoureux, si Cervantes
+n'avait été là. Il n'était pas amoureux, lui, et,
+sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens,
+il s'écria donc, sans façon:</p>
+
+<p>&mdash;Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas
+l'oublier!</p>
+
+<p>Ramené brutalement à terre par cette exclamation,
+le prince se redressa aussitôt, honteux d'avoir oublié
+un moment l'ami sous la caresse des yeux de l'amante.</p>
+
+<p>&mdash;Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.</p>
+
+<p>Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de
+grands yeux étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est
+donc pas lui qui vous a délivrée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus
+en plus étonnée, je n'avais pas à être délivrée!...
+J'étais parfaitement libre.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes
+d'être stupéfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il
+que je vous ai trouvée ici, endormie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez donc que je devais venir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés
+dans un étonnement sans cesse grandissant. Il était
+évident qu'ils ne comprenaient rien à la situation.</p>
+
+<p>Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait
+un calme inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se
+désintéresser complètement de ce qui se passait
+autour de lui.</p>
+
+<p>Cependant, le Torero s'exclamait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous
+avait dit que je viendrais ici?</p>
+
+<p>&mdash;La princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne
+m'a pas dit son nom. Je sais qu'elle est aussi bonne
+que belle; qu'elle m'avait promis de vous aviser
+du moment où vous pourriez venir me chercher sans
+danger; qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est étrange! murmura don César.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble,
+don César, que le mieux serait de nous mettre
+incontinent à la recherche du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un
+temps précieux. Mais, emmener Giralda avec nous
+ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut en
+découdre. La laisser seule ici ne me semble guère
+plus prudent!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement,
+il n'y a plus personne dans cette maison... C'est la
+princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas trouvé toutes
+les portes ouvertes?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette fameuse princesse, où est-elle pour
+l'heure? reprit doucement le Torero.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée
+de ses gens... Du moins me l'a-t-elle assuré.</p>
+
+<p>&mdash;Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.</p>
+
+<p>Don César considéra la jeune fille avec un reste
+d'incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que
+je peux aller sans crainte avec vous. Il n'y a plus
+personne ici. La princesse me l'a assuré et j'ai bien
+vu à son air que cette femme ne connaît pas le mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! décida brusquement El Torero.</p>
+
+<p>Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé
+sur une petite table et se disposa à éclairer la petite
+troupe.</p>
+
+<p>La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite
+plus ouvertement, sans nulle précaution, au fur et à
+mesure qu'ils s'apercevaient que la maison mystérieuse
+était en effet vide de tout habitant. Des caves,
+où ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas
+une porte fermée à clef. Ils pénétrèrent partout,
+fouillèrent tout.</p>
+
+<p>Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.</p>
+
+<p>Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de
+boudoir d'où ils avaient vu un homme emporter la
+Giralda endormie, don César revenait obstinément
+à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait
+l'explication de cette inquiétante disparition. Ils
+étaient donc encore une fois réunis tous les quatre
+dans cette pièce, déplaçant les quelques meubles que
+Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher,
+ne laissant pas un pouce inexploré. Et toujours
+rien.</p>
+
+<p>Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous
+leurs pieds, celui qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement
+dormait, peut-être, de l'éternel sommeil.</p>
+
+<p>Le nain les suivait passivement, avec une indifférence
+absolue. Il aurait pu se retirer depuis longtemps
+s'il avait voulu. Cervantes, qui avait conservé
+quelques soupçons à son égard, revenu de ses présomptions,
+ne le surveillait plus et, tout comme
+Giralda et don César, paraissait avoir oublié sa présence.
+Cependant, le petit homme restait. Malgré son
+indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt puissant
+l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de
+Pardaillan était prononcé, une lueur s'allumait dans
+l'oeil du petit homme.</p>
+
+<p>Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes
+et don César décidèrent d'accompagner la Giralda
+chez elle, de rentrer chacun chez soi et de revenir
+au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse
+princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa
+somptueuse maison de campagne.</p>
+
+<p>Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent
+à la porte que Giralda assurait devoir être
+ouverte. En effet, elle n'était pas fermée à clef.</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua
+Cervantes, nous n'avions qu'à entrer tranquillement.</p>
+
+<p>Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés
+du nain, qui marchait en éclaireur.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement,
+et, se campant dans sa pose accoutumée devant
+la Giralda et ses deux cavaliers:</p>
+
+<p>&mdash;Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge,
+tiens! dit-il avec cette brièveté de langage qui lui
+était particulière.</p>
+
+<p>Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge
+de la Tour.</p>
+
+<p>L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et,
+sans ajouter une parole, changeant de direction, il
+prit le chemin de l'hôtellerie du chevalier. Cependant,
+El Torero marchait sombre et silencieux à côté de
+la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose
+et chagrin, demanda avec une tendre inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition
+de M. de Pardaillan vous affecte à ce point? Le chevalier,
+croyez-moi, est homme à sortir sain et sauf des
+pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!</p>
+
+<p>El Torero répondit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je
+sache ce qu'il est devenu, parce que, en dehors de
+l'affection fraternelle que je lui porte, l'honneur me
+le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il
+saura se tirer d'affaire sans notre assistance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes,
+qui ne perdait pas un mot de l'entretien des deux
+amoureux. Pardaillan est de ces êtres privilégiés
+qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à
+quiconque fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure,
+ils se trouvent eux-mêmes dans l'embarras, ils
+se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur
+secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!</p>
+
+<p>Et c'était admirable la confiance et l'admiration
+que ces trois êtres manifestaient à l'égard de Pardaillan,
+qu'ils connaissaient depuis quelques jours à
+peine.</p>
+
+<p>Voyant que don César, après avoir approuvé les
+paroles de Cervantes d'un air convaincu, retombait
+dans son morne abattement, la Giralda reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous
+rend soudain si chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire
+d'enlèvement qu'El Chico est venu nous raconter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait
+à démêler où il voulait en venir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?</p>
+
+<p>&mdash;Par Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit
+pas pour son propre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends. César. Centurion est le bras
+droit de don Almaran.</p>
+
+<p>Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement
+de son amant, qui la tenait par le bras.</p>
+
+<p>Simplement, don César était jaloux.</p>
+
+<p>Cependant, El Torero, après un instant de silence,
+reprenait d'une voix qui tremblait:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir
+de ce monstre que vous prétendiez abhorrer, je vous
+ai vue si calme et si tranquille, ne cherchant même
+pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très
+facile.</p>
+
+<p>Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme
+le disait son amant, il aurait fallu qu'elle n'eût pas
+été endormie par un narcotique'assez puissant pour
+que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se
+contenta de répondre en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour
+le compte de celui que vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui
+donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Pour la princesse, dit Giralda en riant.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse!... Je ne comprends plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain
+sérieuse. Écoutez-moi, César. Vous savez que j'étais
+partie à la recherche de mes parents?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Vous avez été encore déçue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, César, cette fois je sais, dit tristement la
+Giralda.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez votre famille?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que mon père et ma mère ne sont plus,
+sanglota la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la
+prenant tendrement dans ses bras. Et ce père, cette
+mère, étaient-ce des gens de qualité, comme vous le
+pensiez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, César, cette fois je sais, dit tristement la
+jeune fille. Mon père et ma mère étaient des gens du
+peuple. Des pauvres gens, très pauvres, puisqu'ils
+durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre
+fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse.
+C'est une fille du peuple.</p>
+
+<p>Don César la serra plus fortement dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie.
+Je vous aimerai davantage, puisqu'il en est ainsi. Je
+serai tout pour vous, comme vous êtes tout pour
+moi.</p>
+
+<p>La Giralda releva son gracieux visage et, à travers
+ses larmes, elle eut un sourire à l'adresse
+de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous
+avez été si souvent leurrée.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné
+des preuves. Ce que je gagne dans cette affaire, c'est
+de savoir que j'ai été baptisée, autrefois, avant d'être
+la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez que
+l'avantage n'est pas bien grand.</p>
+
+<p>La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui
+expliqué qu'elle parlait de son baptême avec une telle
+désinvolture.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero.
+C'est beaucoup, au contraire. Vous échappez de ce
+fait à la menace d'hérésie suspendue sur votre tête.
+Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée
+sur l'ordre de cette princesse inconnue?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains
+de Centurion et de ses hommes, je fus prise d'un
+désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on allait
+me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise
+et de ma joie lorsque je me vis en présence
+d'une grande dame que je n'avais jamais vue, laquelle,
+avec des paroles de douceur, me rassura, me jura
+que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais
+libre de me retirer à l'instant si je le désirais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi
+cette princesse vous a-t-elle fait enlever? De
+quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Que de questions, monseigneur! La princesse me
+connaissait. Comment? Celle qu'on a appelée la
+Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières années à
+l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la
+facilité avec laquelle elle tournait en dansant sur les
+places publiques, celle-là n'est-elle pas connue de
+tout Séville?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura don César, dépité.</p>
+
+<p>&mdash;A proprement parler, la princesse ne m'a pas
+fait enlever. Elle m'a plutôt délivrée. Voici: vous
+savez que Centurion me guettait depuis longtemps.
+Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait
+même arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi
+il se trouve que Centurion est employé aussi par
+la princesse et qu'il est sous sa dépendance beaucoup
+plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion
+a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever
+et celle-ci lui a, à son tour, donné l'ordre de
+me conduire directement à elle. Ce qu'il a été contraint
+de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous
+ne connaissiez pas s'intéresse-t-elle ainsi à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été
+frappée&mdash;c'est elle qui parle&mdash;de la grâce de mes
+danses et s'est informée de moi, sans que j'en aie jamais
+rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a
+eu tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver
+en des années de recherches. Intéressée, elle a désiré
+me connaître de près; elle a profité de la première
+occasion, avec d'autant plus d'empressement et de
+joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que
+je lui suis redevable d'un grand service.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que vous ne croyez. César, dit gravement
+la Giralda. Enfin, pourquoi je suis restée quand j'étais
+libre de me retirer? Parce que la princesse m'a
+affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un
+que vous connaissez, à me rencontrer pendant une
+période de deux fois vingt-quatre heures. Parce que
+j'aime ce quelqu'un plus que ma propre vie et que,
+dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle,
+je me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la
+princesse, enfin, m'avait assuré que, lorsque tout danger
+serait conjuré, ce quelqu'un serait avisé et viendrait
+me chercher lui-même. Faut-il aussi vous
+nommer ce quelqu'un, don César? ajouta la Giralda
+avec son sourire malicieux.</p>
+
+<p>Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il
+était maintenant radieux.</p>
+
+<p>Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de
+protestations qui la firent rougir de plaisir.</p>
+
+<p>Mais son humeur jalouse dissipée par les franches
+explications de la Giralda, ses transports un peu
+calmés, les paroles de sa fiancée ne laissèrent pas
+que de l'étonner grandement, et il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel
+danger pouvait bien me menacer? Savez-vous que
+tout cela est fort étrange?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que
+la princesse est aussi bonne que belle, et elle sait qui
+vous êtes, elle connaît votre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon
+père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, César, dit la Giralda, gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a dit ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère
+de ma naissance? demanda El Torero, frémissant
+d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain
+pour aller voir cette princesse et l'interroger. Oh!
+savoir enfin qui je suis et ce qu'étaient les miens!</p>
+
+<p>Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs
+confidences sans prêter attention à lui, Cervantes se
+disait:</p>
+
+<p>«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît
+tant de gens et possède tant de secrets? Et de quoi
+se mêle-t-elle d'aller révéler qui il est à ce malheureux
+prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille
+révélation le condamne sûrement à mort! Comment
+empêcher cette inconnue de parler?»</p>
+
+<p>Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour
+sans qu'il leur fût survenu rien de fâcheux.</p>
+
+<p>Il était environ une heure du matin. L'auberge,
+par conséquent, était silencieuse et obscure. El Chico,
+qui paraissait en proie à une morne tristesse, frappa
+à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale,
+connue seulement des intimes de la maison.</p>
+
+<p>Contrairement à son attente, comme s'ils eussent
+été attendus, la porte s'ouvrit aussitôt et la petite
+Juana, la jolie fille de l'hôtelier Manuel, montra dans
+l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et
+curieux.</p>
+
+<p>En apercevant la jeune fille, El Chico devint très
+pâle. Il faut croire pourtant qu'il savait dissimuler
+soigneusement ses impressions et ses sentiments, car,
+à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement
+sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne
+trahit l'émotion intense qui s'était emparée de lui.</p>
+
+<p>Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à
+la jeune fille ce sourire amical qu'on a pour les amis
+de longue date.</p>
+
+<p>Cependant, malgré sa fierté native, un observateur
+attentif eût démêlé dans l'attitude du nain, dans le
+sourire résigné, cette pointe d'admiration à la fois
+humble et ardente que l'on a pour les êtres considérés
+comme d'une essence supérieure.</p>
+
+<p>Par contre, les manières de Juana, quoique très
+franches, très cordiales, avaient un air à la fois supérieur
+et protecteur, apparent malgré sa discrétion.
+Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse, fille
+d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères,
+savait garder la distance qui la séparait de ce
+mendiant. Un plus attentif eût aisément découvert
+dans ces manières une affection réelle, quasi maternelle.</p>
+
+<p>De fait, Juana avait un peu de ces manières
+brusques, tendres, quoique grondeuses, empreintes
+d'une coquetterie enfantine, telles que les ont les
+petites filles jouant à la petite maman avec leur
+poupée préférée. Oui, c'était bien cela. Le nain devait
+être pour elle comme un jouet vivant que l'enfant
+aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans
+méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de
+jouer au petit maître, au petit tyran.</p>
+
+<p>Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité
+était grande pourtant, acceptait franchement
+ces manières. Non pas avec la passivité d'un jouet,
+mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait
+cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien
+ne l'offensait, c'était Juana. Tout lui était permis, à
+elle. Ses rebuffades et ses vivacités d'enfant espiègle
+et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui
+paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à
+son indifférence.</p>
+
+<p>Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès
+l'enfance? Peut-être.</p>
+
+<p>En tout cas, il faut convenir que cette adoration
+et cette admiration étaient parfaitement justifiées.</p>
+
+<p>Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse
+dans toute sa pureté. Elle était petite, mignonne, et
+ses mouvements vifs et enjoués étaient empreints
+d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance
+naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de
+l'Andalouse, des yeux noirs superbes, la bouche petite,
+aux lèvres pourpres un peu sensuelles. Elle avait les
+attaches d'une finesse aristocratique, et ses mains
+fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame
+de la noblesse.</p>
+
+<p>Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort
+au-dessus de sa condition, dénotait une coquetterie
+raffinée que l'indulgent orgueil paternel, loin de chercher
+à la modérer, se plaisait à exciter, car ce brave
+Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire
+les caprices de cette enfant gâtée.</p>
+
+<p>Juana portait casaque de velours, corsage de soie
+claire, moulant avantageusement une taille fine et
+souple, basquine de soie assortie au corsage, laissant
+à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la
+finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant
+mince et cambré, chaussé de satin, et dont elle se
+montrait très fière, comme toute vraie Andalouse.
+Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de
+noeuds et de houppettes, comme le reste du costume,
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son
+père, et il fallait être un bien grand seigneur&mdash;comme
+ce Français&mdash;ou un bon vieil ami&mdash;comme
+M. de Cervantes&mdash;pour qu'elle condescendît à servir
+elle-même.</p>
+
+<p>Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes
+visiteurs, et, bien qu'elle parût inquiète, elle répondit
+au sourire d'El Chico par un sourire de satisfaction
+visible souligné d'un geste bienveillant, avec cet air
+de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec
+lui.</p>
+
+<p>Et cela suffit pour amener sur les joues du petit
+homme un peu de cette rougeur qui avait disparu
+soudain à la vue de la jeune fille. Cela suffit pour
+illuminer son regard d'une joie intérieure.</p>
+
+<p>Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré
+dans le patio, Juana eut une seconde d'hésitation
+et, avant de repousser la porte, elle se pencha et
+regarda au-dehors, dans la nuit claire.</p>
+
+<p>Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.</p>
+
+<p>On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un
+qu'elle s'inquiétait de ne pas voir apparaître. Quand il
+fut bien avéré qu'il n'y avait plus personne, elle eut
+un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa tristement
+les verrous et introduisit le groupe dans la
+cuisine.</p>
+
+<p>Pendant que la servante, encore à moitié endormie,
+s'activait en marmottant de sourdes imprécations
+contre les coureurs de nuit qui venaient troubler son
+sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal. Mais
+elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue,
+la petite Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude,
+étaient comme embués de larmes refoulées. Une question
+lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait formuler, et
+personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>Personne, hormis la duègne, précisément, qui se
+hâta de mâchonner des réflexions empreintes d'acrimonie,
+non exemptes pourtant d'affection bourrue, à
+l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer
+les nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que,
+Dieu merci! il y a de dignes matrones pour s'acquitter
+en conscience de devoirs d'hospitalité qui ne sont
+pas le fait de mains blanches de petite dame.</p>
+
+<p>Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de
+vue et qui, à mesure, voyait toute sa joie s'envoler, et
+la regardait avec ses bons yeux de chien fidèle, prêt
+à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du
+maître.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le
+Torero.</p>
+
+<p>La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à
+peine si elle put balbutier d'une voix étranglée:</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur César.</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant
+Cervantes d'un air consterné.</p>
+
+<p>La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle
+comme une cire, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant.
+J'espère qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne
+le saurons que demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.</p>
+
+<p>Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré
+une table à laquelle elle se cramponna. Et
+personne ne remarqua cette défaillance soudaine.</p>
+
+<p>Personne, hormis la servante, qui clama:</p>
+
+<p>&mdash;Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!</p>
+
+<p>El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il
+s'approcha vivement, comme s'il eût voulu lui prêter
+l'appui de sa faiblesse.</p>
+
+<p>Sans rien remarquer, Cervantes reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous
+achèverons la nuit ici, et, demain, nous reprendrons
+nos recherches.</p>
+
+<p>Le Torero approuva d'un signe de tête.</p>
+
+<p>Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte
+pénible, suivit la servante.</p>
+
+<p>Cervantes, après un geste amical à l'adresse de
+Chico, se hâta de regagner la chambre qui lui était
+destinée.</p>
+
+<p>Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir
+chaudement remercié et de l'avoir assuré encore une
+fois qu'il se chargeait désormais de pourvoir à ses
+besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles
+de son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques
+d'amitié avec cet air fier et détaché qui lui était
+particulier. Mais l'éclat de son regard montrait clairement
+qu'il était content de cette amitié.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>EL CHICO ET JUANA</h3>
+
+<p>Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico
+grimpa sur un escabeau, auprès de l'âtre mourant.
+Il était triste, car il l'avait vue, «elle», bien triste
+et agitée.</p>
+
+<p>La tête dans ses mains, il se mit à songer à des
+choses de son passé, si court encore. Et, ce passé,
+comme son présent, comme sans doute son avenir
+aussi, se résumait en un seul mot: Juana.
+Aussi loin que remontassent ses souvenirs, Juana
+avait toujours vu le nain placé entre ses petites
+mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille,
+et, si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour
+le corriger à grand renfort de taloches. Malgré son
+espièglerie, Juana avait le coeur bon. Sans comprendre,
+elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute
+jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même
+à-ce qu'il fût convenablement nourri et logé. Petit à
+petit, elle s'était accoutumée à jouer ainsi à la petite
+maman. Et, comme son père donnait l'exemple de la
+soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir
+sans peine. De là venaient les petits airs protecteurs
+qu'elle avait gardés avec le Chico.</p>
+
+<p>Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander,
+et comme tous, à la maison, lui obéissaient sans
+discuter, il avait fait comme tout le monde.</p>
+
+<p>Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait
+comme une chose monstrueuse, impossible. Ce
+même petit garçon, diabolique peut-être, enragé assurément,
+qui avait la prétention de ne reconnaître ni
+maître ni autorité, après avoir facilement accepté
+l'autorité de Juana, l'avait si bien reconnue pour son
+unique maître que, parvenu à l'âge d'homme, il l'appelait
+encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce
+dont la jeune fille se montrait même très fière.</p>
+
+<p>Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une
+jolie jeune fille. Chico était devenu un homme... mais
+il était resté enfant par la taille.</p>
+
+<p>Juana avait d'abord été prodigieusement surprise
+de voir que, peu à peu, elle était aussi grande, puis
+plus grande que son compagnon, qui avait quatre ans
+bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie.
+Sa poupée resterait toujours une petite poupée. Ce
+serait charmant pour elle. Avec la raison, ce sentiment
+égoïste avait fait place à la pitié. D'autant que
+Chico se montrait très mortifié et très chagrin de
+rester toujours tout petit, alors que tous grandissaient
+autour de lui. Et Juana s'était bien promis de ne
+jamais abandonner ce petit. Que deviendrait-il sans
+elle?</p>
+
+<p>Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude
+la soumission et l'obéissance passive de Chico s'accrurent
+encore, s'il était possible, par suite d'un sentiment
+nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans
+doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans
+ce qu'il avait de plus pur: l'amour absolu, surhumain.
+Et il ne pouvait en être autrement. Durant des
+années, Juana avait été pour lui une sorte de petit
+Dieu devant lequel il était en adoration perpétuelle
+Pour elle, rien n'était trop beau, ni trop fin, ni trop
+riche. Toutes ses pensées convergeaient vers un but
+unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices
+de Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était
+là, il n'avait plus ni volonté, ni raisonnement, ni sensations.
+C'était elle qui pensait, parlait, éprouvait
+pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne savait
+qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait
+décidé.</p>
+
+<p>Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle.
+Il avait beau dire qu'il était un homme, il savait
+bien, tiens! que ce n'était pas. Cette pensée d'un
+mariage possible entre une femme, une vraie femme,
+et lui, bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré.
+Est-ce que c'était possible, voyons? Il avait fallu que
+cette grande dame lui en parlât pour réveiller en lui
+de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame s'était
+moquée de lui!</p>
+
+<p>Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour,
+parée comme une dame, elle était descendue dans la
+salle. Non pour mettre la main à la besogne, fi donc!
+mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte
+depuis longtemps et remplacée par l'excellente
+matrone que nous avons vu précisément bougonner
+la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom de
+Barbara.</p>
+
+<p>Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel,
+peu nombreux d'abord, à faire marcher la maison
+avec une maîtrise telle que nul ne se fût avisé de
+lui résister. En même temps, elle savait si adroitement
+contenter le client, elle savait si bien distribuer
+sourires et louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de
+temps l'auberge de la Tour était devenue une des
+mieux achalandées de tout Séville.</p>
+
+<p>Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours
+représentée par le digne Manuel, lequel avait
+fait remarquer qu'il serait scandaleux que Juana se
+meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de
+Chico, qui allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait
+tranquillement, sous le fallacieux prétexte qu'il
+était trop petit.</p>
+
+<p>La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est
+pauvre et qu'on n'a pas de famille, il faut travailler
+pour gagner sa vie. Chico s'était demandé, non sans
+terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa
+vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette
+morale, Chico, et de bonne volonté, avait consenti
+à ce travail qui devait faire de lui un homme libre.</p>
+
+<p>Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les
+besognes les plus basses et les plus dures aussi, en
+échange de quoi il lui octroyait libéralement le gîte et
+la pâtée.</p>
+
+<p>La besogne assignée était au-dessus des forces du
+nain. Peut-être l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si
+on avait su ménager sa susceptibilité grande. Mais la
+susceptibilité de Chico était une chose qui ne comptait
+pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout
+de suite le souffre-douleur de tous.</p>
+
+<p>Le plus terrible est que ses occupations le tenaient
+tout le jour loin de la présence de Juana, ce qui, en
+soi, était déjà un cruel tourment et ce qui avait, en
+outre, le grave inconvénient de le livrer à la merci
+d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui
+ne lui ménageaient ni les humiliations ni les coups.</p>
+
+<p>Jamais il n'avait été aussi malheureux.</p>
+
+<p>Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques
+jours d'un supplice sans nom, Chico planta là tablier,
+balais, clients et patron et disparut. Comment vécut-il?
+De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas
+gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient
+dans ce vaste jardin qu'était l'Andalousie. Il
+n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne permettait
+pas cette maraude, il se rendait aux porches des
+églises et tendait la main.</p>
+
+<p>Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel
+trou, était couvert de loques, mais il était libre. Libre
+de dormir au bon soleil. Il était fier et content.</p>
+
+<p>Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était
+répandue en plaintes amères, en reproches sanglants,
+en prédictions terrifiantes.</p>
+
+<p>Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le
+prétendait le digne Manuel. Seulement, sa gratitude
+allait&mdash;et c'était assez naturel&mdash;au seul être qui lui
+eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.</p>
+
+<p>Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler
+dans l'auberge; il était si petit&mdash;et là, tapi dans un
+coin, il se remplissait les yeux de la vue de celle
+qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et
+alerte, toujours mise comme une petite reine, qui
+allait et venait, surveillant le service, l'oeil à tout, en
+avisée ménagère qu'elle était, d'instinct, malgré sa
+jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux et
+son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.</p>
+
+<p>Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait
+allonger la main, saisissait un coin de la basquine et
+la baisait dévotement.</p>
+
+<p>Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au
+lieu de la basquine, il avait effleuré le mollet. Il en
+était resté tout saisi. D'autant que Juana, croyant à
+la grossière plaisanterie de quelque client, s'était
+arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri
+qui avait fait accourir Manuel et les serviteurs.</p>
+
+<p>Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux
+devant elle, les mains jointes, il avait murmuré:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Juana. N'aie pas peur.</p>
+
+<p>Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas
+prendre avec des pincettes, elle l'avait reconnu tout
+de suite. Elle avait même paru très contente et elle
+avait répondu à son père qui s'informait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table
+et je n'ai pu me retenir de crier comme une sotte.</p>
+
+<p>Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de
+suite elle l'avait pris de très haut avec lui:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux!
+Comment oses-tu reparaître dans la maison
+que tu as abandonnée, sans un adieu, sans regrets?
+Ingrat!</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais te voir, Juana.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après
+des jours et des jours d'oubli?</p>
+
+<p>Très triste, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais
+pas d'ailleurs. Je suis venu ainsi tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire.
+Pourquoi ne t'es-tu jamais montré?</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais qu'on m'aurait chassé.</p>
+
+<p>Elle l'avait regardé avec un air de commisération
+étonnée. Et, haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais
+savoir pourtant que je n'aurais pas fait cela, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les
+autres?</p>
+
+<p>L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit
+pas tout de suite. Elle ne doutait pas de ce
+qu'il disait d'ailleurs et&mdash;ce qu'elle se gardait bien
+d'avouer&mdash;peut-être l'avait-elle découvert plus d'une
+fois dans les coins où il se croyait si bien caché.
+Pour dissimuler son embarras, elle reprit, grondeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel état te voilà! On te prendrait pour
+un malandrin. Comment n'as-tu pas honte de te présenter
+ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être propre,
+au moins?</p>
+
+<p>Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses
+cils.</p>
+
+<p>Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un
+ton radouci, en le regardant finement:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs
+que j'ai trouvées parfois sur ma fenêtre?</p>
+
+<p>Il rougit et fit signe que oui de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat.
+Les autres, ça m'est égal; mais, toi, je ne veux pas,
+tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais et que tu
+me pardonnerais, répondit-il sincèrement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à
+ma fenêtre? Malheureux! n'as-tu pas réfléchi
+que tu pouvais te tuer et que je ne me serais jamais
+pardonné ta mort?</p>
+
+<p>Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était
+plus fâchée. Elle l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait
+pour lui. Et, riant d'un bon rire clair:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais
+je suis adroit, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que tu es adroit comme un singe,
+dit-elle en riant de bon coeur, elle aussi. N'importe,
+ne recommence plus... tu me remettras tes fleurs toi-même,
+je serai plus tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il
+tremblant d'espoir.</p>
+
+<p>Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:</p>
+
+<p>&mdash;A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas
+t'en retourner, je pense? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ton père?</p>
+
+<p>Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce
+n'était pas cela qui l'embarrassait et trancha:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur,
+oui ou non?</p>
+
+<p>Il joignit les mains avec un air extasié.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste.
+Tu prendras tes repas avec nous, tu coucheras ici,
+je vais te faire habiller décemment, et, pour ce qui
+est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien
+faire de ton chef, et dans la mesure de tes forces.
+Allons, viens.</p>
+
+<p>Il secoua la tête et ne bougea pas.</p>
+
+<p>Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux
+reproche, elle dit avec des larmes dans la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas?</p>
+
+<p>Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et
+décidé, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne
+commande plus? Tu te révoltes?</p>
+
+<p>Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je
+passerais à travers le feu pour te voir... Mais je ne
+veux plus que tu me nourrisses.</p>
+
+<p>Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et,
+encore un coup, il baissa la tête en rougissant. Elle
+lui prit le menton du bout de ses petits doigts, l'obligea
+à relever la tête et plongea avec une grande
+tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle
+comprit ce qui se passait dans son esprit. Et elle
+eut cette délicatesse vraiment féminine de ne pas
+insister.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand
+tu voudras. Quant au reste, tu feras comme tu voudras.
+Seulement n'oublie pas, si tu avais besoin, que
+tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir
+que je suis et resterai toujours pour toi une
+soeur tendre et dévouée. Me promets-tu de ne pas
+oublier?</p>
+
+<p>Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion
+poignante. Alors, ainsi qu'il leur arrivait parfois
+quand elle faisait la reine, et qu'il lui rendait humble
+hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses
+lèvres sur la pointe de son petit soulier de satin.</p>
+
+<p>Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme
+un tribut dû à sa beauté et à sa bonté, mais avec
+un regard attendri où perçait une pointe de malice
+nuancée de pitié.</p>
+
+<p>Lui, cependant, se redressait et disait dans un
+grand élan de tout son être:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.</p>
+
+<p>Elle frappa joyeusement dans ses petites mains
+et, orgueilleusement triomphante:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon
+père!</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit-il encore doucement.</p>
+
+<p>Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié
+boudeuse, moitié curieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que ton père me voie dans cet
+état. Je reviendrai demain et tu verras que je ne te
+ferai pas honte.</p>
+
+<p>Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force
+d'ingéniosité? Par quelle mystérieuse besogne accomplie
+fort à propos? C'est ce que nous ne saurions
+dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il
+était superbe dans son costume presque neuf, qui
+sans avoir rien de fastueux, comme de juste, était
+d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui
+faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie
+miniature qu'il était.</p>
+
+<p>Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.</p>
+
+<p>D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller
+de plaisir à le voir si propre et si élégamment attifé.
+Ensuite, il put lire, sur les physionomies ébahies de
+Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur admirative
+que leur causait la vue de Chico en fringant
+cavalier.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume
+coquet qu'il n'endossait que pour aller voir sa petite
+maîtresse, et qu'il rangeait soigneusement ensuite
+dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui
+seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient
+pas peur.</p>
+
+<p>Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son
+père pour obtenir le pardon de Chico. Et, comme le
+bonhomme n'était pas méchant, il avait accueilli
+convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.</p>
+
+<p>A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées,
+le Chico s'arrangeait toujours de façon à apporter
+quelques menus cadeaux que «petite maîtresse»
+acceptait avec une joie bruyante, car ils consistaient
+généralement en objets de toilette, et nous
+savons que la coquetterie était son péché mignon.</p>
+
+<p>Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation
+à dîner de Manuel, et prenait place à la table
+familiale, à côté de sa maîtresse, aussi heureuse que
+lui.</p>
+
+<p>Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait
+tristement toutes ces choses, pendant que
+Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.</p>
+
+<p>Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de
+l'amour, était bien trop fine et délurée pour ne pas
+avoir deviné depuis longtemps ce que le Chico se
+donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il
+n'était pas besoin d'être fort experte pour comprendre
+que le nain était entièrement dans sa petite
+main à elle.</p>
+
+<p>Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce
+que nous verrons par la suite. Ce que nous pouvons
+dire c'est qu'elle était habituée à le considérer comme
+une chose bien à elle et exclusivement à elle.
+L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite
+à l'égoïsme. Elle était naïvement et sincèrement pénétrée
+de sa supériorité, bien pénétrée de cette pensée
+que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses sentiments,
+libre de le choyer ou de le faire souffrir
+selon son caprice, il n'en pouvait être de même de lui,
+qui ne devait avoir aucune affection en dehors d'elle.</p>
+
+<p>Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle
+était du moins fort exclusive, et, pour mieux dire,
+jalouse, au point qu'elle eût souffert à la seule pensée
+d'une infidélité, voire d'une préférence, même
+momentanée.</p>
+
+<p>Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret
+elle ne l'était pas moins. Et c'était à ce moment
+qu'une parole de Fausta, lancée au hasard, pour
+sonder le terrain, était venue jeter le trouble dans
+son âme jusque-là peut-être résignée.</p>
+
+<p>Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il
+pût se marier comme tous les autres hommes?</p>
+
+<p>Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie
+sa demande? Ne soulèverait-il pas un éclat de rire
+général et son pauvre amour, si pur, si désintéressé,
+connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision
+universelle?</p>
+
+<p>Et Juana? L'aimait-elle?</p>
+
+<p>Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère,
+il ne le connaissait que trop.</p>
+
+<p>La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara
+le tira de sa rêverie.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez
+donc vous tuer? Mais que se passe-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai
+affaire en bas et n'irai me coucher que lorsque
+j'aurai fini.</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je plus bonne à vous aider?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un
+instant j'irai aussi.</p>
+
+<p>Chico entendit encore de vagues imprécations, le
+bruit sourd de savates traînant sur le carreau, puis
+le bruit d'une porte poussée rageusement.</p>
+
+<p>Un moment de silence se fit. Juana, évidemment,
+s'assurait que la duègne obéissait, puis Chico perçut
+le bruit de petits talons claquant sur les marches
+de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa
+glisser de son escabeau et il attendit debout.</p>
+
+<p>La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire
+un mot, elle se laissa tomber dans un large fauteuil
+de bois, et, posant le coude sur la table, elle laissa
+tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un
+mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.</p>
+
+<p>Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les
+dalles propres et luisantes de la cuisine, et, comme
+s'il eût craint pour elle le froid des dalles, il prit
+doucement ses petits pieds dans ses mains et les
+posa sur lui en les tapotant doucement.</p>
+
+<p>Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit
+qu'elle fût trop préoccupée, elle ne parut prêter aucune
+attention aux soins tendres et délicats dont il
+l'entourait.</p>
+
+<p>Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement
+de ses yeux de bon chien, et, quand il la sentait
+frissonner, il pressait doucement ses pieds, comme
+pour lui dire:</p>
+
+<p>«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.»
+Longtemps, ils restèrent ainsi silencieux.
+Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffres, petite maîtresse?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude
+tendresse qui semblait émaner de lui fit se dilater
+son pauvre coeur meurtri, car elle laissa tomber sa
+jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement,
+silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Juana! dit-il encore.</p>
+
+<p>Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre,
+elle d'abord. Car il savait bien ce qu'elle avait
+et pourquoi elle pleurait ainsi: et ses larmes retombaient
+sur son coeur à lui, comme des gouttes de
+plomb fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la
+plus complète abnégation, il prit les devants et, bravement,
+les larmes dans les yeux, mais un sourire
+stoïque aux lèvres, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer
+et qu'elle comprendrait quand même. Seulement
+la question en soi la laissa toute désemparée. Évidemment,
+elle ne s'était jamais interrogée elle-même,
+car elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux
+baignés de larmes, elle dit avec une naïveté touchante:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!</p>
+
+<p>Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas
+elle-même, le mal n'était peut-être pas irréparable.</p>
+
+<p>Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné
+jaillit spontanément, douloureux dans sa cruauté
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent
+avec tant d'acharnement et qui, pour le vaincre,
+lui si courageux et si fort, ont dû l'attirer dans
+quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement,
+ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des
+assassins... des assassins maudits... oui, maudits.</p>
+
+<p>Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait
+à coups de talons furieux, oubliant que c'était sur lui,
+Chico, qu'elle trépignait ainsi. Lui ne broncha pas.
+Il n'avait même pas senti les coups de talon pourtant
+violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser
+littéralement, il, ne s'en serait pas aperçu davantage.
+Il était devenu livide. Une seule pensée subsistait
+en lui, qui le rendait insensible à la douleur
+physique:</p>
+
+<p>«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans
+un guet-apens! Mais j'en suis, moi, de ceux-là!...
+Alors, elle va me détester et me maudire aussi? Elle
+me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne
+me resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»</p>
+
+<p>Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit
+à elle, elle reprit en pleurant doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble
+que je mourrai si je ne le vois plus.</p>
+
+<p>Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle
+mourrait, comme un enfant, il se mit à pleurer tout
+doucement, lui aussi. Et, en pleurant, sans savoir
+ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les arrosait
+de ses larmes, et il répétait dans des sanglots
+convulsifs:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.</p>
+
+<p>Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se
+mit debout, et:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse,
+va te coucher et dors bien tranquillement. Moi, je
+vais le chercher, et demain je te le ramènerai.</p>
+
+<p>La femme qui aime ailleurs est toujours injuste
+et cruelle envers qui l'aime et qu'elle dédaigne. Tout
+lui est sujet à soupçons injurieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant
+rudement. C'est toi qui es venu le chercher, au fait.
+C'est toi qui l'as poussé à suivre don César. Qu'en
+a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.</p>
+
+<p>Honteuse, elle le lâcha.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très
+doucement. Si je suis venu le chercher, c'est pour
+l'amour de toi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir!
+Pour l'amour de moi, tu n'aurais pas voulu aider à le
+meurtrir. Je suis folle... pardonne-moi.</p>
+
+<p>Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui,
+le bon chien fidèle, il saisit la main blanche qui
+venait de le rudoyer et la baisa tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptes-tu faire? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver,
+je crois que c'est moi... Je suis si petit, je passe
+partout et on ne se méfie pas de moi.</p>
+
+<p>Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant
+sur son sein:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le
+ramènes sauf, comme je t'aimerai! gémit-elle, retournant
+sans le savoir le fer dans la plaie.</p>
+
+<p>Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme
+elle venait de le faire. Et ce baiser qui s'adressait à
+un autre, il le sentait bien, lui faisait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement.
+Espère. Me promets-tu d'aller te reposer?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand
+je le ramènerai, tu seras fatiguée et il te trouvera
+laide.</p>
+
+<p>Et il souriait en disant cela, le malheureux.</p>
+
+<p>Et elle eut la cruauté de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas
+qu'il me trouve laide.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?</p>
+
+<p>Elle tressaillit et pâlit affreusement.</p>
+
+<p>Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé
+cette question, la petite Juana.</p>
+
+<p>Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave,
+si étincelant et si bon aussi. Son petit coeur vierge
+avait battu la chamade et elle l'avait laissé faire
+sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait
+courir.</p>
+
+<p>Mais, devant la question si nette et si franche du
+Chico, elle voyait, trop tard, l'énormité à quoi aboutissait
+son inconséquence. Évidemment il ne pouvait
+être question d'union entre la fille d'un hôtelier
+comme elle et ce seigneur français, envoyé du roi
+de France.</p>
+
+<p>Alors, que pouvait-elle espérer?</p>
+
+<p>Le Français avait-il seulement fait attention à elle?
+Évidemment, elle n'existait pas pour lui, et, s'il avait
+eu pour elle quelques paroles de banale galanterie,
+c'était par pure habileté sans doute, car il n'était
+pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir
+un espoir quelconque, quelle folie!</p>
+
+<p>&mdash;Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je
+demande. Pour le reste, je sais bien que je n'ai rien
+à espérer. Le sire de Pardaillan retournera dans son
+pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit à
+petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai
+bien, va... Nul ne le mérite plus que toi.</p>
+
+<p>Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire
+elle-même, lui mit la joie dans l'âme, et, pour achever
+de l'affoler, elle se pencha sur lui, posa chastement
+ses lèvres sur son front et dit en le poussant doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais
+tâcher de reposer un peu en t'attendant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>SUITE DES AVENTURES DU NAIN</h3>
+
+<p>Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa
+poitrine, plongé dans des pensées qui l'absorbaient
+entièrement. Il allait sans appréhension. Qu'aurait-il
+redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants, de vagabonds
+dans Séville connaissaient le Chico;</p>
+
+<p>Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est
+la rencontre d'une ronde de nuit. Mais il avait la vue
+perçante, l'ouïe très fine; il était vif et leste comme
+un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa taille lui
+permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait
+sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.</p>
+
+<p>S'il était sans appréhensions, par contre, il était très
+perplexe. Remué jusqu'au fond de l'âme par la plainte
+de Juana disant qu'elle mourrait de la mort de Pardaillan,
+le Chico, sans mesurer la portée de ses paroles,
+avait promis de le rechercher et de le ramener vivant,
+laissant ainsi entendre qu'il était persuadé que
+le chevalier était vivant.</p>
+
+<p>Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes
+raisons de croire que celui qu'il considérait comme un
+rival avait été proprement occis. Aussi, tout en marchant
+sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air furieux:</p>
+
+<p>«J'avais bien besoin de promettre de le chercher.
+Que vais-je faire maintenant? Le Français, c'est certain,
+à l'heure qu'il est, son corps doit rouler dans les
+flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui!
+Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de
+Juana?»</p>
+
+<p>Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival,
+il reprit le cours de ses réflexions.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris
+que les hommes de Centurion avaient préparé une
+embuscade dans la maison où je le conduisais. Si don
+César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté
+dans le fleuve.»</p>
+
+<p>Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des
+lèvres, sur lesquelles se jouait un sourire rusé.</p>
+
+<p>«A moins que le Français ne soit enfermé dans une
+des caches secrètes de la maison. Tiens! c'est qu'il
+y en a des caches dans cette maison, et je ne les
+connais pas toutes. Mais pourquoi?»</p>
+
+<p>Cette idée lui parut absurde.</p>
+
+<p>«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse
+l'a attiré chez elle!» reprit-il.</p>
+
+<p>Il s'arrêta un instant et réfléchit:</p>
+
+<p>«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire?
+Aller visiter les caches que je connais?... Et si, par
+malheur, je trouve le Français vivant! Il faudrait
+donc le prendre par la main et le conduire à petite
+maîtresse?... Est-ce possible?...»</p>
+
+<p>Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses
+traits et, farouche, il pensa:</p>
+
+<p>«Je suis un homme et je suis riche, maintenant,
+et je suis bien fait, m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse,
+je n'ai nulle infirmité ni monstruosité. Pourquoi
+une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana,
+si grande près de moi, hélas! est toute petite à ce
+qu'on dit. Si elle le voulait, je ferais d'elle la femme
+la plus heureuse du monde. Je l'aime tant! Oui, mais
+suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi,
+elle pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le
+monde se moquerait de la femme qui oserait prendre
+pour époux un nain!...»</p>
+
+<p>Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et,
+de nouveau, la lutte reprit dans cette conscience aux
+abois:</p>
+
+<p>«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on
+atteignait les gens plus sûrement en les frappant
+dans leurs affections qu'en les frappant eux-mêmes.
+Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur
+ne revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la
+mort, le Français, et Juana, sans le savoir, m'a traité
+d'assassin. Si Juana meurt, comme elle l'a dit, c'est
+donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois
+assassin. Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si
+Juana meurt, je meurs. Si je lui amène le Français,
+elle vit, et, moi, je meurs quand même... Je meurs de
+désespoir et de jalousie... De quelque manière que je
+me retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi?
+Quel crime ai-je commis?»</p>
+
+<p>Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:</p>
+
+<p>«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins
+qu'elle ne soit pas à un autre. Que le Français maudit
+disparaisse à tout jamais... Je ne ferai rien pour le
+sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!...
+Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi,
+elle oubliera peut-être, et elle m'aimera, comme avant,
+elle me l'a promis. Je n'en demande pas davantage...»</p>
+
+<p>C'était la condamnation définitive de Pardaillan que
+le petit homme décidait là.</p>
+
+<p>Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et
+atteignit bientôt la maison des Cyprès.</p>
+
+<p>Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il
+essaya de l'ouvrir. La porte résista. Il eut un sourire.</p>
+
+<p>«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes
+les portes sont fermées maintenant, et il y a du monde
+là-dedans. Il s'agit d'être prudent. Tiens! je n'ai
+pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du
+fleuve.»</p>
+
+<p>Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à
+tâtons. Quand il se redressa, il tenait une corde mince,
+longue, munie de forts crampons. Il se dirigea vers le
+cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la corde
+et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les
+crampons se prirent dans les branches de l'arbre. Il
+tira sur la corde: elle tint bon.</p>
+
+<p>Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un
+jeune chat. Bientôt, il fut dans l'arbre. Il enroula la
+corde autour de son cou et se laissa glisser à terre.</p>
+
+<p>Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait
+caché son trésor. Il prit le sac de Fausta, auquel il
+avait attaché la bourse de don César. Quelques minutes
+plus tard, il était hors de la maison, ayant parfaitement
+réussi son expédition.</p>
+
+<p>Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea
+droit vers le fleuve, non sans s'assurer, d'un coup
+d'oeil circulaire, que nul ne l'observait.</p>
+
+<p>On avait construit là une sorte de quai à pic, au
+fond duquel, maintenues par une solide maçonnerie,
+les eaux basses roulaient lentement. A une faible distance
+du sol, et hors de l'atteinte des eaux, il y avait
+une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer
+dont les barreaux croisés étaient énormes et très
+rapprochés.</p>
+
+<p>El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de
+cette bouche, et, avec une adresse qui dénotait une
+grande habitude, il se trouva bientôt cramponné à la
+grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps
+sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture
+carrée au travers de laquelle un homme mince
+et petit n'aurait pu passer et par laquelle il se laissa
+glisser très facilement, après avoir remis le barreau en
+place.</p>
+
+<p>Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de
+voûte très basse, bien que le nain pût s'y tenir droit.
+Ce couloir était coupé en différents endroits par des
+murs épais qui étaient chargés d'arrêter les incursions
+indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des
+ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées
+et actionnées au moyen de ressorts cachés, dont
+Fausta ignorait l'existence, sans quoi elle n'eût pas
+manqué de prendre les précautions nécessaires pour
+se mettre à l'abri d'une irruption inattendue.</p>
+
+<p>El Chico paraissait connaître à merveille tous les
+tours et détours du souterrain ainsi que les différentes
+manières d'ouvrir les portes secrètes, car il allait sans
+hésitation. Comment connaissait-il ces secrets? Par
+hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement
+la première ouverture. Faible comme il était,
+sans appui, à la merci du premier venu, il avait compris
+qu'il pouvait se créer là une retraite sûre, que nul
+ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était
+installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur,
+il n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait
+y avoir autre chose que le cul-de-sac qu'il avait découvert.
+Et il s'était mis à le chercher. Durant des mois,
+durant des années, il avait ainsi longuement, patiemment
+étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé
+par le hasard sans doute, il avait peu à peu découvert
+la plus grande partie des ouvertures secrètes de
+ces substructions.</p>
+
+<p>Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de
+muraille qui se redressaient derrière lui, après avoir
+ouvert, rien qu'en les touchant, de monstrueuses portes
+de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui,
+il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très
+étroit et très raide. Il était dans l'obscurité la plus
+complète, mais il n'en paraissait nullement gêné et se
+dirigeait avec autant de facilité que s'il avait été
+éclairé.</p>
+
+<p>Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que
+lorsque son front vint heurter la voûte. Alors, il se
+pencha sur les marches et chercha des doigts, à tâtons.
+Un déclic se fit entendre, la dalle placée au-dessus
+de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit.
+Avant de monter les deux dernières marches, il chercha
+dans une autre direction. Un nouveau déclic se
+fit entendre. Alors seulement il franchit les dernières
+marches et pénétra dans un caveau, en disant tout
+haut, comme ont coutume de faire les personnes qui
+vivent seules:</p>
+
+<p>«Enfin, me voici chez moi!»</p>
+
+<p>Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait
+d'elle-même, il fit deux pas et s'accroupit devant
+une des parois du caveau. Il toucha du doigt une
+plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il avait
+déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec
+elle, toute la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.</p>
+
+<p>Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la
+tête pour la franchir. Il alluma une chandelle, dont la
+lueur vacillante éclaira faiblement le trou dans lequel
+il venait de pénétrer.</p>
+
+<p>C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de
+la muraille. Ce réduit pouvait avoir six pieds de long
+sur trois de large. Il était assez haut pour qu'un
+homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il y
+avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui
+l'isolaient du sol, recouvert de sable fin. La caisse
+était bourrée de paille fraîche, et, sur cette paille, deux
+petits matelas étaient étendus. Des draps blancs et des
+couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un
+lit confortable.</p>
+
+<p>Il y avait une autre caisse aménagée comme un
+buffet. Il y avait un petit coffre solide, muni de grosses
+serrures, s'il vous plaît, une petite table, deux
+petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout
+cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une
+poupée.</p>
+
+<p>C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par
+un soupirail devant lequel El Chico avait installé lui-même
+et rudimentairement un volet de bois.</p>
+
+<p>Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution
+de pousser le volet. Mais il ne referma pas la plaque
+qui masquait l'entrée de sa demeure. Il était si sûr
+que nul ne le pouvait surprendre par là!</p>
+
+<p>Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé.
+Pardaillan n'était pas mort par le poison.</p>
+
+<p>Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait
+à la mort, le réveil se fit très lentement. Pardaillan
+se mit sur son séant et considéra d'un oeil
+trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence
+des émanations soporifiques dont l'air avait été saturé,
+son cerveau engourdi subissait comme une sorte
+d'ivresse qui abolissait la mémoire et paralysait l'intelligence.</p>
+
+<p>Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le
+cerveau se dégagea, la mémoire lui revint; il retrouva
+toute sa conscience, et, avec elle, il retrouva ce sang-froid
+qui le faisait si redoutable.</p>
+
+<p>Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.</p>
+
+<p>Pardaillan pensait&mdash;et du diable s'il savait pourquoi&mdash;qu'il
+échapperait au hideux supplice que lui
+réservait Fausta. Le pensant, il le disait sans même
+songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise
+pouvait avoir.</p>
+
+<p>Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné
+de voir qu'il avait échappé au poison. Il gouailla:</p>
+
+<p>«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi!
+Son poison a fait long feu. Je le lui avais bien dit.
+Maintenant, il ne me reste plus qu'à réaliser la seconde
+partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne
+mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et
+la soif ne m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette
+bonne Mme Fausta qui me comble vraiment de ses
+attentions.»</p>
+
+<p>Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier,
+apparaissait pourtant comme une entreprise plutôt
+énergique. Il n'y pensa pas un instant et murmura:</p>
+
+<p>«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une
+foule de lieux divers qui sont des merveilles de mécanique,
+comme dit M. d'Espinosa.</p>
+
+<p>«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas
+quelque peu machiné. Au surplus, je connais ma Fausta,
+et il me paraît invraisemblable qu'elle ne se soit
+pas réservé quelque voie secrète où il lui soit possible
+de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons
+donc.»</p>
+
+<p>Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement,
+patiemment, autant que cela lui était possible
+dans la nuit opaque qui l'enveloppait.</p>
+
+<p>Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos.
+Sans doute, aussi, le narcotique avait affaibli ses forces,
+car il dut s'arrêter au bout de quelques instants.</p>
+
+<p>«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche
+qui pourrait être plus laborieuse que je ne le jugeais
+de prime abord. C'est le poison de Mme Fausta qui
+casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons
+l'effet se dissiper entièrement en nous reposant
+un peu.»</p>
+
+<p>Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau
+plié sur les dalles et attendit le retour de ses
+forces.</p>
+
+<p>Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes
+pour reprendre son travail.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha
+tout de son long, l'oreille collée contre les dalles. Il
+se redressa presque aussitôt et, restant à terre, appuyé
+sur ses mains, avec un sourire narquois, il murmura:</p>
+
+<p>«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va
+m'éviter de longues recherches. Si c'est Mme Fausta
+qui, pour en finir, m'envoie...»</p>
+
+<p>Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.</p>
+
+<p>«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il,
+aurai-je la force de lutter?»</p>
+
+<p>Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement
+à faire jouer les articulations de ses bras.</p>
+
+<p>«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne
+sont pas trop nombreux, on pourra peut-être s'en
+tirer.»</p>
+
+<p>Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue,
+l'oeil attentif, prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant
+lui, osciller légèrement. Vivement, il s'approcha, se
+cala solidement sur les genoux et attendit.</p>
+
+<p>Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible,
+se soulevait lentement et, en se soulevant, elle
+masquait Pardaillan accroupi. Sans bouger de sa place,
+il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou
+de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou
+béant.</p>
+
+<p>Ses mains ne s'abattirent pas.</p>
+
+<p>Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan,
+étonné, vit surgir un petit diable qu'il reconnut
+aussitôt, car il murmura avec ébahissement:</p>
+
+<p>«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»</p>
+
+<p>Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à
+haute voix:</p>
+
+<p>«Enfin! Me voilà chez moi!»</p>
+
+<p>«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour
+de lui. Il ne couche pourtant pas dans ce tombeau.»</p>
+
+<p>La dalle se refermait automatiquement, mais il ne
+s'en occupait plus maintenant. Il avait changé d'idée.
+Il n'avait d'yeux que pour El Chico.</p>
+
+<p>El Chico, qui avait commis une grave imprudence
+en ne se retournant pas, ouvrait la porte&mdash;si l'on
+peut ainsi dire&mdash;de son logis et allumait sa chandelle.</p>
+
+<p>«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce
+qu'il appelle son chez lui! Du diable si j'aurais jamais
+trouvé le secret de ces ouvertures. Mais voici
+un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché
+d'étudier d'un peu près!»</p>
+
+<p>El Chico avait&mdash;deuxième imprudence&mdash;laissé sa
+porte ouverte. En rampant, Pardaillan s'approcha de
+l'ouverture et jeta un coup d'oeil indiscret dans l'intérieur.
+Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'admiration
+pour l'ingéniosité déployée par le petit homme
+dans l'aménagement de son mystérieux retrait.</p>
+
+<p>Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait
+ses préventions contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement
+d'avoir participé à le mettre dans la situation
+précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle
+faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus
+qu'une immense pitié pour le pauvre petit déshérité.</p>
+
+<p>Le nain s'était assis devant sa table et il tournait
+le dos à l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait
+l'observer à loisir. Chico était du reste à mille lieues
+de soupçonner qu'on l'épiait.</p>
+
+<p>Après être resté un long moment pensif, il allongea
+la main vers le sac et le vida sur la table.</p>
+
+<p>«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de
+l'or remué, ce petit mendiant est riche comme feu
+Crésus. Où a-t-il pris cet or?»</p>
+
+<p>«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse
+n'a pas menti», dit Chico, comme pour le renseigner.</p>
+
+<p>«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu
+d'or et il connaît des princesses!»</p>
+
+<p>Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur
+de colère s'alluma dans son oeil.</p>
+
+<p>«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta...
+Cet or, c'est le prix de mon sang... C'est pour toucher
+cet or que ce misérable avorton m'a conduit dans le
+traquenard où j'ai donné, tête baissée!»</p>
+
+<p>Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement,
+puis il alla à son coffre, en tira une poignée
+de pièces d'argent qu'il déposa sur la table. Il vida
+ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don
+César et fit son compte à haute voix.</p>
+
+<p>«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.</p>
+
+<p>«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille
+livres constituent pourtant un assez joli denier. Serait-ce
+un avare?»</p>
+
+<p>«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air
+morne. Et, avec colère: à quoi me sert cette fortune?
+Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle aime le
+Français!»</p>
+
+<p>«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur.
+Voici du nouveau, par exemple! Je commence
+à comprendre maintenant. Ce n'est pas un avare,
+c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»</p>
+
+<p>«Et le Français est mort!» continua le Chico.</p>
+
+<p>«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»</p>
+
+<p>«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne
+puis avoir Juana, eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux
+pour elle. Il y a de quoi en acheter, des bijoux
+et des casaques richement brodées, et des robes, et
+des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»</p>
+
+<p>Il rayonnait, le Chico.</p>
+
+<p>«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.</p>
+
+<p>La joie du nain tomba soudain. Il râla:</p>
+
+<p>«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana
+s'étonnerait de me voir si riche. C'est qu'elle est fine,
+tiens! Elle devinerait peut-être d'où m'est venue ma
+richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes cadeaux
+au visage en me traitant d'assassin!»</p>
+
+<p>Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler
+sur les dalles.</p>
+
+<p>«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il
+me plaît ce petit bout d'homme!»</p>
+
+<p>Le Chico allait et venait avec agitation dans son
+petit réduit. Il s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu
+dans le vague, le sourcil froncé, et murmura:</p>
+
+<p>«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au
+même titre que ceux qui ont tué le Français... plus...
+Tiens, sans moi, il ne serait pas mort. Je n'avais pas
+pensé à cela, moi. La jalousie me rendait fou... Et,
+maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»</p>
+
+<p>Pardaillan suivait avec une attention passionnée les
+phases du combat qui se livrait dans l'esprit du nain.</p>
+
+<p>Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions
+coupées par les apartés du chevalier:</p>
+
+<p>«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être
+encore possible de le sauver. Je l'ai promis à
+Juana!»</p>
+
+<p>«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser
+si vivement à moi!»</p>
+
+<p>«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je
+mourrai de la mort de Juana.»</p>
+
+<p>«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces
+morts sur ma conscience, morbleu!»</p>
+
+<p>«Si le Français est vivant et que je le sauve...»</p>
+
+<p>«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»</p>
+
+<p>«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent
+ne pas l'aimer? Elle est si jolie!»</p>
+
+<p>«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les
+mêmes! Ils se figurent que l'univers entier n'a d'yeux
+que pour l'objet de leur flamme.»</p>
+
+<p>«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»</p>
+
+<p>«Encore! Décidément, c'est une manie!»</p>
+
+<p>«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte?
+J'aurai réparé le mal que j'aurai fait. Je ne serai plus
+un assassin. Ma maîtresse me devra son bonheur.»</p>
+
+<p>«Superbe idée, par ma foi!»</p>
+
+<p>«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je
+connais.»</p>
+
+<p>«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant
+sous cape.</p>
+
+<p>Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot,
+s'enroula dans son manteau, s'étendit sur les
+dalles et parut dormir profondément.</p>
+
+<p>«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain
+j'irai le réclamer à la princesse», continua le nain.
+Il grommela encore quelques mots vagues, et brusquement
+éteignit sa chandelle et sortit en disant:</p>
+
+<p>«Allons!»</p>
+
+<p>Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan
+étendu sur les dalles blanches attira ses regards. Il
+frissonna:</p>
+
+<p>«Le Français!»</p>
+
+<p>Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas
+à le trouver si vite... Là surtout... Il s'inquiéta:</p>
+
+<p>«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui,
+la dalle le masquait et je ne me suis pas retourné.</p>
+
+<p>Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout
+haut!...»</p>
+
+<p>Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait
+du coin de l'oeil, tout en paraissant profondément endormi.</p>
+
+<p>«Serait-il mort?» songea le nain.</p>
+
+<p>Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si
+c'était de joie ou d'appréhension. Entre le mal et le
+bien, la lutte avait été longue et rude. Maintenant, le
+bien triomphait définitivement; il était bien résolu à
+sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné
+en lui disant qu'il accomplissait un acte héroïque.</p>
+
+<p>Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le
+bruit rythmé de sa respiration.</p>
+
+<p>«Il dort!» fit-il.</p>
+
+<p>Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se
+tenir de rendre un hommage mérité à son rival, car
+il murmura en hochant doucement la tête:</p>
+
+<p>«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce
+qui l'attend et qu'il peut être frappé pendant son sommeil.
+Oui, il est brave, et c'est peut-être pour cela que
+Juana l'aime.»</p>
+
+<p>El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait
+la bravoure, tout en feignant de dormir, l'admirait
+lui-même pour une bravoure qu'il ne soupçonnait
+pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI</h3>
+
+<p>Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à
+l'épaule. Celui-ci feignit de se réveiller en sursaut. Il
+le fit d'une manière si naturelle qu'El Chico s'y laissa
+prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son séant, et,
+ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de
+tête le nain debout devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Le Chico! s'exclama Pardaillan, étonné. Te voilà
+donc prisonnier aussi, pauvre petit!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit
+le Chico avec gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu
+ici, malheureux? N'as-tu pas entendu! c'est la mort,
+une mort hideuse, qui nous attend.</p>
+
+<p>Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix
+sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!</p>
+
+<p>&mdash;Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc
+comment on sort d'ici, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!</p>
+
+<p>En disant ces mots, le Chico s'approchait de la
+porte de fer et, sans chercher, il appuyait sur un des
+nombreux clous énormes qui rivaient les plaques
+épaisses. La dalle s'était soulevée sans bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! dit simplement le Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! répéta Pardaillan avec son air le plus
+naïf. C'est par là que tu es venu pendant que je
+dormais?</p>
+
+<p>Le Chico fit signe que oui de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien entendu. Et c'est par là que nous
+allons nous en aller?</p>
+
+<p>Nouveau signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur,
+dit le Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme.
+Tu savais donc que j'étais enfermé ici? Car tu m'as
+bien dit, n'est-ce pas, que tu étais venu me chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit. La vérité est que, si je vous cherchais,
+j'ignorais que vous fussiez ici.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?</p>
+
+<p>Toutes ces questions mettaient le nain dans un
+cruel embarras. Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici mon logis, tiens! lâcha El Chico.</p>
+
+<p>Il n'avait pas plus tôt dit qu'il regrettait ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ici? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire! Tu ne
+loges pas dans cette manière de sépulture?</p>
+
+<p>Le nain fixa le chevalier. El Chico n'était pas un
+sot. Il haïssait Pardaillan, mais sa haine n'allait pas
+jusqu'à l'aveuglement. S'il avait pu, il aurait tué
+Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il
+n'eût éprouvé aucun remords de ce meurtre. Il avait
+cependant senti ce qu'il y avait de bas dans le fait
+de conduire son rival à la mort pour une somme
+d'argent.&mdash;Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou
+de charité, il avait rejeté avec dégoût cet or primitivement
+accepté!</p>
+
+<p>Il eut honte d'avoir hésité et, à la question de Pardaillan,
+répondit franchement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je loge ici.</p>
+
+<p>Et il démasqua l'ouverture de son réduit et alluma
+sa chandelle. Pardaillan, qui avait sans doute son
+idée, pénétra derrière lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est déjà mieux.</p>
+
+<p>Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle
+pour mieux éclairer les pauvres splendeurs de son
+logis. Il oubliait qu'en même temps il éclairait en
+plein le sac d'or étalé sur les dalles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est merveilleux! admira le chevalier avec une
+complaisance qui fit rougir de plaisir le nain. Mais
+comment peux-tu vivre ainsi dans cette manière de
+tombeau?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne
+sont pas toujours tendres pour moi. Ici, je suis en
+sûreté.</p>
+
+<p>Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée.</p>
+
+<p>&mdash;On ne vient jamais te déranger? fit-il, indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Ceux de la maison, là-haut?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus. Personne ne connaît cette cache.
+Tiens! il y en a des caches dans la maison que nul
+ne connaît, hormis moi.</p>
+
+<p>Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan
+s'assit gravement à terre.</p>
+
+<p>Et, sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut
+touché de ce geste, comme il avait été touché du
+compliment sur son logis. Il lui semblait que ce seigneur
+si brave et si fort ne consentait à s'asseoir
+ainsi sur les dalles froides que pour ne pas l'écraser
+de sa superbe taille, lui, Chico, si petit. Il croyait
+n'éprouver que de la haine pour ce rival, et il était
+tout effaré de sentir la haine s'effacer; il était stupide
+de sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait
+à de la sympathie; il en était stupide et
+indigné contre lui-même aussi. Sans trop savoir ce
+qu'il disait, peut-être pour cacher ce trouble étrange
+qui pesait sur lui, le petit homme dit:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne
+connaît cette cache, comme tu dis, nul ne viendra
+nous déranger. Nous pouvons bien causer un peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par
+où je passe d'habitude, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop grand, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par
+où je pourrai passer? Oui!... Tout va bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer
+du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ces souterrains sont donc habités?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se
+réunissent là-dedans... Aujourd'hui, justement, il y a
+une réunion.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda
+curieusement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, seigneur.</p>
+
+<p>Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait,
+mais qu'il n'en dirait pas plus long. Il était inutile
+d'insister. Il eut un léger sourire et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je
+devais mourir de faim et de soif.</p>
+
+<p>Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur
+son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant.
+C'est horrible!</p>
+
+<p>&mdash;En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est
+une idée d'une princesse de ma connaissance... que tu
+ne connais pas, toi, heureusement pour toi...</p>
+
+<p>En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan
+souriait doucement. Pourtant, le nain rougit.
+Il lui semblait que l'étranger voulait lui faire sentir
+de quelle abominable action il s'était fait le complice.
+Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici
+maintenant que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées
+jusque-là se levaient dans son esprit éperdu,
+Et il considérait avec un respect mêlé d'une terreur
+superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en
+souriant d'un air railleur, disait très simplement
+des choses très simples qui, néanmoins, lui mettaient
+dans la tête des idées confuses, qu'il ne comprenait
+pas très bien et qui heurtaient ses idées accoutumées.
+Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée
+de l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre
+joyeux, le soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi?
+Qu'y avait-il donc en lui?</p>
+
+<p>Entre deux âmes également belles et pures, il y a
+des affinités secrètes qui font que, sans se connaître,
+elles se devinent et s'apprécient à leur juste valeur.
+Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de
+bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été
+placé dans la situation critique où il se trouvait.
+Pourquoi n'éprouvait-il aucune colère contre lui?
+Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi
+conçut-il instantanément le projet d'arracher cette
+petite créature inconnue à l'affreux désespoir où il la
+voyait sombrer? Pourquoi?</p>
+
+<p>Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de
+bonnes raisons de le haïr de haine mortelle. Pourquoi
+eut-il l'intuition que cette raillerie aiguë, cette ingénuité
+narquoise n'étaient qu'un masque? Comment
+devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté,
+la pitié, la générosité, le désintéressement? Pourquoi,
+alors qu'il croyait n'avoir que de la haine au coeur,
+se sentait-il attiré vers cet homme détesté? Pourquoi
+enfin&mdash;et ceci paraîtra peut-être une
+contradiction?&mdash;pourquoi ce sourire railleur avait-il le don de
+l'exaspérer, malgré qu'il vit qu'il n'y avait que bonté
+dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne nous
+chargeons pas d'expliquer.</p>
+
+<p>Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico
+était un peu comme un pur-sang sauvage aux mains
+d'un écuyer consommé: il a beau se cabrer et ruer,
+la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir
+à la cravache, l'oblige à se calmer et à suivre docilement
+le chemin par où elle veut le faire passer.</p>
+
+<p>Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain
+grave:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois de quel épouvantable supplice tu me
+sauves! Je ne suis pas riche, Chico, mais tout ce que
+j'ai, à compter d'aujourd'hui, t'appartient. Je veux que
+tu sois comme un petit frère pour moi. Tu n'auras
+plus besoin de te terrer comme une bête. Le chevalier
+de Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter
+ceux qu'il aime et estime. Voici ma main,
+Chico.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et,
+dans ses yeux, il y avait comme une lueur de malice.</p>
+
+<p>Le nain hésita une seconde. Un instinct particulier
+lui fit-il deviner l'imperceptible malice... Aussi vivement,
+et comme s'il eût eu peur de se brûler au
+contact de cette main qui se tendait à lui, largement
+ouverte, il cacha la sienne derrière son dos.</p>
+
+<p>Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du
+regard s'accentua d'un léger sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur
+pour serrer la main que voici? Peste! mon
+cher, sais-tu qu'ils sont très rares ceux à qui je la
+tends ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop
+savoir ce qu'il disait.</p>
+
+<p>&mdash;Touche là, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu
+te crois indigne de serrer ma main?</p>
+
+<p>Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix
+qui tremblait de honte... ou de fureur:</p>
+
+<p>&mdash;Et si cela était? fit-il d'un air de bravade.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le
+brave garçon que je croyais? Quel crime as-tu donc
+commis?</p>
+
+<p>Le nain, qui, jusque-là, s'était contenu, tiraillé qu'il
+était par des sentiments contraires, éclata soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche.
+Je ne veux pas de votre protection, ni toucher votre
+main. Je ne veux rien de vous, rien, rien... C'est moi
+qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait vous
+tuer... Et on m'avait payé pour cette besogne... Oui, on
+m'avait donné cinq mille livres... et, tenez, les voici!
+ajouta-t-il en poussant d'un coup de pied furieux le
+sac qui vint rouler, à demi éventré, aux pieds de
+Pardaillan, devant qui les pièces d'or s'éparpillèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait cela? gronda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en
+soutenant fièrement son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh
+bien, tu peux faire ta prière, ta dernière heure est
+venue.</p>
+
+<p>Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes
+sur les frêles épaules d'El Chico, qui ployèrent.
+Devant la pitié qui éclatait parfois très visible sur
+le visage du chevalier, le nain s'était trouvé paralysé,
+indécis, ne sachant quelle contenance garder. Devant
+le sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son
+coeur, car, malgré sa petite taille et sa faiblesse, il
+n'en était pas moins très chatouilleux.</p>
+
+<p>Devant la colère et la menace&mdash;réelles et simulées&mdash;il
+retrouva le calme qui lui avait fait défaut jusque
+là.</p>
+
+<p>Il ne fit pas un geste de défense. Peut-être venait-il
+de trouver en un éclair la solution vainement cherchée
+jusqu'alors: mourir étouffé, broyé par son ennemi.
+Mourir, oui!... Mais, du même coup, son ennemi
+était perdu aussi. Comment sortirait-il, après avoir tué
+le nain? La dalle du cachot, il est vrai, était soulevée.</p>
+
+<p>Mais après? L'escalier aboutissait à un cul-de-sac d'où
+il lui serait impossible de sortir, faute de connaître le
+secret qui ouvrait la paroi. Il n'aurait fait que changer
+de tombe, voilà tout. Et le nain ne pouvait se tenir
+d'éprouver un certain dédain pour ce rival si fort, si
+brave... mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas
+qu'en tuant le nain maintenant il se condamnait lui-même.</p>
+
+<p>Oui, décidément, c'était là la bonne solution. Mais...
+Mais il arriva que le rival abhorré relâcha son
+étreinte. Il arriva que l'ironie du regard avait fait
+place à une telle douceur, il arriva que cette physionomie,
+l'instant d'avant si menaçante et si terrible,
+exprima une telle bonté, une telle mansuétude, que le
+Chico, qui le regardait bien en face, sentit son trouble
+le reprendre, et, emporté malgré lui, comme il
+aurait crié: «Prenez garde!», il dit doucement,
+sans chercher à se dégager:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Peste! c'est, par ma foi, très juste, ce que tu dis
+là! Et moi qui n'y pensais plus! Mais, sois tranquille,
+tu ne perdras rien pour attendre, promit Pardaillan.</p>
+
+<p>Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce
+faisant, l'affolant sourire recommençait à se dessiner...
+Alors, le Chico regretta. Et, comme s'il eût
+voulu exciter la colère de cet homme déconcertant,
+il dit rudement:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc. Et, quand je vous aurai sauvé, moi,
+vous pourrez me tuer, vous. Je vous jure que je ne
+chercherai pas à éviter le coup dont vous me menacez.
+«Ce sera la délivrance!» ajouta-t-il pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu souhaites donc la mort?</p>
+
+<p>Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bas
+cependant: il avait entendu quand même, le diabolique
+personnage. S'il voulait mourir, c'était son
+affaire, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l'heure
+il sera trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord,
+pourquoi tu m'as conduit à la mort.</p>
+
+<p>Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantés droit
+sur les yeux de Pardaillan, et il exhala sa haine dans
+ce cri puéril:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous déteste! je vous déteste!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me détestes tant que ça, goguenarda Pardaillan,
+de plus en plus narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous déteste tant que, si je n'avais promis de
+vous sauver, je vous tuerais! grinça le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec
+quoi, pauvre petit?</p>
+
+<p>Le nain bondit jusqu'à son lit et en tira une dague
+cachée entre les deux matelas.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais
+c'est ma dague!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait
+être du cynisme. Pendant que vous escaladiez le mur,
+je vous l'ai volée! volée! volée!</p>
+
+<p>Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver
+une âpre jouissance à se cingler avec.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque
+tu veux ma mort, tue-moi, dit Pardaillan très calme.</p>
+
+<p>Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec
+une certaine curiosité, eût-on dit.</p>
+
+<p>Fou de fureur, le nain leva le bras.</p>
+
+<p>Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le
+regarder froidement, bien en face. Le bras du nain
+s'abattit dans un geste foudroyant. Mais ce fut pour
+jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et il
+gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas! Je ne veux pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai promis...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as déjà dit cela. A qui as-tu promis, mon
+enfant?</p>
+
+<p>Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec
+laquelle le chevalier prononça ces paroles. La voix
+était si chaude, si caressante; il se dégageait de toute
+sa personne des effluves sympathiques si puissants
+qu'El Chico en fut remué jusqu'au fond des entrailles.
+Son pauvre petit coeur se dilata doucement et les
+larmes jaillirent, douces et bienfaisantes, cependant
+qu'une plainte monotone s'exhalait de ses lèvres
+crispées:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trop malheureux! trop malheureux!
+trop!</p>
+
+<p>«Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voilà sauvé!»</p>
+
+<p>Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa
+petite tête baignée de larmes sur sa large poitrine, et,
+avec des gestes tendrement fraternels, il se mit à le
+bercer doucement, avec des paroles réconfortantes.</p>
+
+<p>Et le nain qui, de sa vie, ne s'était connu un ami,
+qui n'avait jamais senti une affection se pencher sur
+sa détresse, se laissait faire, ému d'une émotion
+infiniment douce, émerveillé de sentir au contact de
+ce coeur noble et généreux germer en lui la fleur d'un
+sentiment fait de gratitude attendrie et d'affection
+naissante.</p>
+
+<p>Doucement, El Chico se dégagea et regarda Pardaillan
+comme s'il ne l'avait jamais vu. Il n'y avait plus
+ni colère ni révolte dans les yeux du petit homme.
+Il n'y avait plus cette expression de morne désespoir
+qui avait ému le chevalier. Il n'y avait plus dans ces
+yeux qu'un étonnement prodigieux: étonnement de ne
+plus se sentir le même, étonnement de ne pas reconnaître
+celui dont le contact avait suffi pour opérer en
+lui une métamorphose qui le stupéfiait.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce
+pas? Tu vois que je ne suis pas aussi mauvais diable
+que tu croyais. Allons, donne ta main et soyons bons
+amis.</p>
+
+<p>Et, de nouveau, il tendit sa main à El Chico, qui
+baissa la tête, et, honteux, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Malgré ce que j'ai fait et dit, vous voulez...</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan
+sérieux. Tu es un brave garçon, El Chico, et, quand tu
+me connaîtras mieux, tu sauras que je dis bien rarement
+ce que je viens de te dire.</p>
+
+<p>Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier,
+où elle disparut, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bon!</p>
+
+<p>&mdash;Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair,
+voilà tout. Parce que tu ne te connais pas toi-même,
+il ne s'ensuit pas que je ne te connais pas, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez! s'écria-t-il très étonné. Qui
+vous a renseigné?</p>
+
+<p>Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant,
+comme on sourit à un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit doigt! fit-il.</p>
+
+<p>El Chico ouvrit de grands yeux, et considéra son
+interlocuteur avec crainte. L'impulsion qui le poussait
+vers lui lui paraissait tellement surnaturelle qu'il
+n'était pas éloigné de le croire un peu sorcier.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu.
+Et n'oublie pas que je sais tout. Voyons, pourquoi
+as-tu voulu me faire tuer? Tu étais jaloux, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Le nain fit signe que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la
+bête, tu me comprends très bien. Si tu ne la nommes
+pas, je vais la nommer moi-même... Mon petit doigt
+est là pour me renseigner.</p>
+
+<p>Le nain se résigna et laissa tomber ce nom:</p>
+
+<p>&mdash;Juana.</p>
+
+<p>&mdash;La fille de l'hôtelier Manuel? Il y a longtemps
+que tu l'aimes?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis toujours, tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Lui as-tu dit que tu l'aimais?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! s'écria El Chico scandalisé.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le
+sache, nigaud? fit Pardaillan amusé.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! le courage te viendra un jour. Continuons.
+Tu as cru que je l'aimais, hein! et tu m'as détesté?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout à fait cela. C'est Juana qui vous
+aime!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un niais, El Chico.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car
+il songeait au chagrin de Juana. C'était vrai, un grand
+seigneur comme vous ne peut avoir rien de commun
+avec la fille d'un hôtelier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan,
+tu te trompes. Et la preuve en est qu'un
+grand seigneur comme moi a épousé autrefois une
+cabaretière.</p>
+
+<p>&mdash;Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan,
+avec une émotion profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Se peut-il? s'écria El Chico ébahi. Quel homme
+êtes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit,
+fit Pardaillan avec son air figue et raisin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez...
+épouser: Juana.</p>
+
+<p>&mdash;Non, par tous les diables! Pour deux raisons,
+dont la première, qui suffirait à elle seule, est que je
+ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais. Oui, mon cher,
+tu as beau rouler des yeux féroces, c'est ainsi. Parce
+que cette petite Juana t'apparaît comme une reine
+de beauté, il ne s'ensuit pas qu'il en doive être ainsi
+pour tout le monde. Juana, j'en conviens, est une délicieuse
+enfant, pleine de grâce et de charme, mais il
+faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.</p>
+
+<p>Et, avec une mélancolie poignante qui bouleversa
+le nain et le convainquit plus et mieux que n'aurait
+pu faire un long discours:</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps,
+vois-tu, petit.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Juana! soupira El Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et
+biscornu qu'un amoureux, éclata Pardaillan avec une
+fureur comique. En voici un qui, tout à l'heure, me
+voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas à
+moi. Et, maintenant, il gémit parce que je n'en veux
+pas.</p>
+
+<p>Le nain rougit, mais se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que veux-tu dire avec ton «pauvre Juana»?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime, dit tristement El Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me l'as déjà dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne
+m'aime pas plus que je ne l'aime!</p>
+
+<p>Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement
+que Pardaillan éclata de son bon rire
+sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgré tout, je maintiens
+ce que j'ai dit. Voyons, as-tu confiance en moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit El Chico avec un élan de tout son être.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana
+de tout ton coeur, comme tu l'as fait jusqu'à ce jour,
+et ne t'occupe pas du reste, j'en fais mon affaire.</p>
+
+<p>Le nain se précipita et ramassa la dague, qu'il tendit
+à Pardaillan en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer
+du monde, maintenant. Quel dommage que vous
+n'ayez plus votre épée!</p>
+
+<p>&mdash;On tâchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit
+tranquillement Pardaillan, en plaçant avec une satisfaction
+visible la lame dans sa gaine.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit El Chico, le voyant prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le
+laisser là, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il en faire?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le ramasser et le serrer soigneusement
+dans le coffre que voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il
+pas une dot pour te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous
+espérez?... dit le nain pâlissant et rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'espère rien. Qui vivra verra.</p>
+
+<p>Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues
+sur les dalles:</p>
+
+<p>&mdash;Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan.
+Voyons, pourquoi t'a-t-on donné cet or?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous conduire à la maison des Cyprès.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira El Chico, honteux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est
+bien à toi. Ramasse-le, et ne t'occupe pas du reste.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>LES CONSPIRATEURS</h3>
+
+<p>L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un
+déclassé rebelle à toute autorité. Jusqu'à ce jour, une
+seule personne avait pu lui parler en maître: Juana.
+Or voici que, maintenant, dans son existence, surgissait
+un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que,
+de tout temps, celui-ci avait eu le droit de le commander
+et que lui n'avait rien de mieux à faire que de lui
+obéir comme il obéissait à Juana. Et, ce qui le confirmait
+dans cette pensée, c'était de constater que lui,
+qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu
+pour échapper à cet ascendant, il l'acceptait sans
+conteste et lui obéissait non avec résignation, mais
+avec plaisir.</p>
+
+<p>C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit
+cette conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique
+d'un amour partagé pouvait devenir une réalité.
+De ce fait, Juana lui apparaissait comme la madone,
+Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.</p>
+
+<p>En conséquence, Pardaillan ayant commandé de
+ramasser l'or de Fausta, le Chico obéit docilement.</p>
+
+<p>Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le
+coffre dûment cadenassé:</p>
+
+<p>&mdash;En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort
+actionnant la plaque qui obstruait l'entrée de son réduit
+et, suivi du chevalier, il s'engagea dans l'escalier.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne
+suivit pas le chemin par où il était venu. En effet,
+Pardaillan, en rampant au besoin aurait pu parvenir
+jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant
+au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture
+que le nain avait pratiquée à sa taille.</p>
+
+<p>Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre
+où l'implacable volonté de Fausta l'avait condamné à
+mourir par la faim, peu importait à Pardaillan par
+quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par
+l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale
+des voies souterraines multiples et enchevêtrées
+à plaisir, derrière le petit homme, il allait avec son
+insouciance accoutumée, notant soigneusement dans
+son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait
+complaisamment le mécanisme secret des
+nombreux obstacles qui leur barraient fréquemment
+la route.</p>
+
+<p>Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez
+large pour leur permettre de passer de front sans se
+gêner mutuellement.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il
+lui avait semblé, là, devant lui, en travers de cette
+muraille qui se dressait à quelques pas d'eux, il lui
+avait semblé voir scintiller des étoiles.</p>
+
+<p>&mdash;Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, seigneur, répondit El Chico.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne
+me trompe pas! Voici que je vois de nouveau des
+étoiles.</p>
+
+<p>Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en
+effet, Pardaillan voyait scintiller non pas des étoiles,
+comme il l'avait cru de prime abord, mais des lumières
+assez nombreuses.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de mettre la dague au
+poing en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en
+découdre.</p>
+
+<p>Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi
+s'en tenir sur le compte de ces lumières, car, sans en
+avoir l'air, il poussait tout doucement Pardaillan, placé
+à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but de lui
+dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors
+du rayon où elles étaient visibles. Mais l'attention de
+Pardaillan était éveillée maintenant, et rien ni personne
+au monde n'aurait pu le détourner. Cependant,
+comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait
+continuer son chemin en tournant sur sa gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux,
+moi, si tu ne l'es pas. Je veux voir ce qui se passe là.</p>
+
+<p>Les lumières jaillissaient d'une excavation placée
+devant lui. Pardaillan se pencha et regarda; mais,
+aussitôt, il se redressa, en faisant entendre un sifflement.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, seigneur, insista désespérément le Chico.
+Venez, vous verrez que, tout à l'heure, il sera trop
+tard!</p>
+
+<p>D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui
+imposa silence et, se penchant de nouveau, il se mit
+à regarder et à écouter avec une attention soutenue,
+pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses efforts,
+se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés,
+attendait le bon plaisir de son compagnon.</p>
+
+<p>Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce
+point? Ceci:</p>
+
+<p>On se souvient que Fausta était descendue dans les
+souterrains de sa maison, accompagnée de Centurion.
+Fausta avait déplacé une pierre de la muraille et avait
+ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de
+lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister
+à tout ce qui se passait dans cette étrange grotte aménagée
+en salle de réunion. Fausta avait négligé ou dédaigné
+de refermer l'ouverture et le hasard venait
+d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle,
+et au travers de petits trous habilement ménagés
+du côté intérieur, filtraient les nombreuses lumières
+qui éclairaient présentement cette grotte. Sur
+les banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit
+une vingtaine de personnages. Sur l'estrade, assis dans
+les fauteuils, trois autres personnages, président et
+assesseurs de cette nocturne et occulte réunion, lui
+étaient aussi parfaitement inconnus.</p>
+
+<p>Au moment où Pardaillan s'était penché pour la
+première fois sur l'excavation, le président de cette
+réunion, assis au milieu, s'était levé et, d'une voix que
+Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur
+de vous présenter une nouvelle recrue. Moi, votre
+chef élu, je m'efface humblement devant cette recrue
+et je salue en elle le seul chef vraiment digne de
+nous diriger, en attendant la venue de celui que vous
+savez.</p>
+
+<p>Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée
+une certaine rumeur suivie d'un vif mouvement de
+curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette nouvelle recrue,
+saluée comme leur seul chef possible, était une
+femme.</p>
+
+<p>Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et
+c'est à ce moment qu'il eut ce léger sifflement que
+nous avons signalé. Cette femme, c'était Fausta. Lentement,
+avec cette majesté un peu théâtrale qui lui
+était particulière, elle monta sur l'estrade et se tint
+debout, face à ce public inconnu, qu'elle semblait
+dominer de son oeil de diamant noir, étrangement
+fascinateur.</p>
+
+<p>Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient
+sans doute ce que Fausta venait faire là, se
+levèrent alors d'un même mouvement. En un clin
+d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé
+presque au bord de l'estrade, dans lequel Fausta
+s'assit avec cette sérénité majestueuse si puissante
+chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois se placèrent
+debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et
+compassée de dignitaires de cour.</p>
+
+<p>Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple,
+soit qu'ils fussent transportés par la souveraine
+beauté de celle qui surgissait inopinément au milieu
+d'eux, tous les assistants se levèrent comme un seul
+homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il
+plût à ce nouveau chef de s'expliquer.</p>
+
+<p>Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.</p>
+
+<p>Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:</p>
+
+<p>«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.</p>
+
+<p>Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien
+laissé paraître de ses sentiments. Elle accepta l'hommage
+de ces inconnus comme une chose due et avec
+cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de
+certains moments. Un instant elle laissa errer son
+oeil froid sur ces fronts qui se courbaient et, se retournant
+à demi, elle fit un signe à celui des trois qui
+l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine
+en ce pays du soleil et de l'amour, ce pays
+béni qui s'appelle l'Italie, la princesse Fausta est fabuleusement
+riche. Elle connaît tout de nos projets
+et pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms,
+titres et qualités. Fausta étendit sa main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres
+parmi vous. Sous un régime d'oppression sanglante
+pareil à celui sous lequel agonise votre beau pays
+d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner
+qu'une réaction devait se faire et que des hommes
+de coeur et de dévouement se trouveraient, qui
+tenteraient de secouer le joug de fer. Ceci posé, le
+reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos
+personnages, quant à vos projets, si je les connais,
+c'est que j'ai pu assister, invisible, à la plupart de vos
+conciliabules.</p>
+
+<p>Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême
+assurance, fit tomber les suspicions qui, déjà, se
+faisaient jour. Fausta perçut parfaitement ces impressions,
+mais elle n'en laissa rien paraître. Comme si,
+désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle
+se tourna vers le personnage qui la présentait et dit
+d'un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, duc!</p>
+
+<p>Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc
+s'inclina profondément et reprit, se faisant l'interprète
+des pensées de plus d'un qui l'écoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire,
+il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de traître
+parmi nous. Et, cependant, la princesse Fausta nous
+connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît
+trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle
+me permette de dire ici que, pour nous avoir devinés,
+il faut être doué d'une perspicacité peu commune.
+Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut être
+doué d'une audace que bien des hommes n'auraient
+pas.</p>
+
+<p>Un murmure approbateur se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine,
+continua le duc, ses immenses richesses, son
+esprit supérieur, son courage viril, ses ambitions vastes,
+tout cela, la princesse Fausta le met au service
+de l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.</p>
+
+<p>Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles.
+Le duc reprit d'une voix qui se fit plus forte:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à
+côté de ce qui me reste à vous révéler.</p>
+
+<p>Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets,
+en orateur habile, soit pour permettre au silence de
+se rétablir, car ses paroles avaient soulevé un mouvement
+assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce chef que nous cherchions vainement depuis
+de longs mois, le fils de don Carlos, la princesse le
+connaît... elle se fait fort de nous l'amener.</p>
+
+<p>Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par
+les exclamations diverses, les trépignements, les manifestations
+les plus diverses d'une joie bruyante et sincère.
+Toutes ces clameurs se confondirent en un cri
+unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!»
+jailli spontanément de toutes ces poitrines haletantes.
+Un geste du duc ramena instantanément le silence.
+Chacun redevint attentif.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît
+le fils de don Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il
+y a mieux encore. Écoutez ceci: la princesse sera,
+d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous voulons
+faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra
+à son service son pouvoir, sa fortune, et surtout son
+puissant génie. Elle fera de son époux non pas un roi
+de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais, dépassant
+toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec
+votre aide, le roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi,
+moi: don Ruy Gomès, duc de Castrana, comte
+de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule
+d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres
+et biens par l'infâme tribunal qui s'intitule
+«Saint-Office», je lui rends hommage ici et je crie:</p>
+
+<p>&mdash;Vive notre reine!</p>
+
+<p>Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et,
+comme l'étiquette très rigoriste de la cour d'Espagne
+interdisait de toucher à la reine, sous peine de mort,
+il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front
+les planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la reine!</p>
+
+<p>Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut
+sans sourciller l'enthousiaste hommage. Sans doute
+s'était-elle blasée sur ce genre de manifestations,
+ayant reçu&mdash;alors qu'elle pouvait se croire la papesse&mdash;des
+hommages religieux faits d'adoration
+mystique, autrement grandioses. Cependant, elle daigna
+sourire.</p>
+
+<p>Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une
+grâce captivante:</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos
+plus fidèles sujets le front dans la poussière.</p>
+
+<p>Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste
+vraiment royal, elle reprit sa place dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le
+trône de ses pères, nous voulons que soient réformées
+les règles d'une étiquette étroite et mesquine. Nous
+sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais
+nous sommes avant tout femme, et nous entendons
+le demeurer. Comme telle, nous voulons que nos sujets
+puissent nous approcher sans que cela leur soit
+imputé à crime.</p>
+
+<p>Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine
+les hommes qui venaient de l'acclamer:</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront
+toujours les plus chers et les bienvenus auprès de
+nous.</p>
+
+<p>Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on
+n'entendit que les vivats les plus frénétiques. Puis ce
+fut la ruée au pied de l'estrade, chacun voulant avoir
+l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci baisant
+le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe,
+d'autres enfin&mdash;et c'étaient les mieux partagés, les
+plus heureux et les plus fiers aussi&mdash;effleurant le
+bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait avec une
+grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable
+sourire.</p>
+
+<p>Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un
+clin d'oeil, admirait aussi Fausta, réellement superbe
+en son abandon dédaigneux.</p>
+
+<p>«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il.
+En même temps, il plaignait les malheureux affolés
+par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à don
+César:</p>
+
+<p>«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes
+m'a assuré que le Torero était le fils de don
+Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon fort
+claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le
+croit le fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné,
+je présume, ce bon M. d'Espinosa. Or, le Torero
+est féru d'amour pour la Giralda, qui est bien la plus
+ravissante petite bohémienne que j'aie connue&mdash;à
+l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue
+une duchesse. Le Torero ne connaît pas Fausta, du
+moins pas que je sache. Il est bien décidé à épouser
+sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut
+devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie
+de don César! Le mieux est d'écouter. Mme Fausta
+va peut-être me renseigner elle-même.»</p>
+
+<p>Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun
+avait regagné sa place, heureux et fier de la faveur
+que le hasard lui avait octroyé. Le duc de Castrana
+déclara:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à
+s'expliquer devant vous.</p>
+
+<p>Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa
+place derrière son fauteuil. A cette annonce du duc,
+un silence religieux s'établit comme par enchantement.
+Un instant, Fausta les tint sous le charme de
+son regard, et, de sa voix singulièrement prenante,
+elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques&mdash;comme
+on dit couramment&mdash;vous êtes tous des
+croyants sincères et, partant, respectables. Mais vous
+êtes aussi animés d'un esprit de large tolérance. Sous
+le sombre despotisme de cette institution justement
+anathématisée par des papes qui payèrent ce courage
+de leur vie, l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des
+proscrits, déchus de leurs titres, ruinés, traqués, avec
+la menace du bûcher suspendue sur vos têtes, jusqu'au
+jour où la main du bourreau s'appesantira sur
+vous pour la réaliser, cette menace. Vous vous êtes
+souvenus que l'union fait la force, et, lassés de l'effroyable
+tyrannie qui pèse sur les corps et sur les
+consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement
+associés. Vous avez résolu de vous soustraire
+au joug de fer. Ayant fait le sacrifice de votre vie,
+vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes mis
+bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes
+des chefs occultes. Chacun de vous représente une
+force de plusieurs centaines de combattants qui attendent
+un ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse
+d'un fils de don Carlos, par conséquent d'un
+petit-fils du despote sanguinaire sous la rude poigne
+duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de
+ce fils de l'infant votre chef suprême, espérant que
+Philippe accepterait le démembrement de ses États
+en faveur de son petits-fils. C'est bien cela, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Les auditeurs répondirent affirmativement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous
+vous êtes trompés, gravement trompés, insista-t-elle.</p>
+
+<p>Des protestations éclatèrent un peu partout.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.</p>
+
+<p>Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de
+dominer le bruit. Lorsque le brouhaha se fut
+apaisé:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe
+ne consentira un tel démembrement. Il faudrait
+bien peu connaître le caractère intraitable du roi
+pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite.
+Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que,
+dès le premier jour, il préparera dans l'ombre sa revanche
+et qu'elle sera implacable. Votre victoire sera
+le produit d'une surprise. Trop de forces resteront
+entre les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps
+pour les rassembler. Alors il envahira votre
+État naissant, de tous les côtés à la fois, et mettra
+l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine
+à vous écraser. Dans ce coin de terre qui représente
+à peine le dixième du territoire que vous avez laissé
+à Philippe, quelle résistance sérieuse pourrez-vous
+opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez
+même pas la suprême ressource de chercher le
+salut sur mer, car vous serez bloqués par la flotte
+de Philippe qui vous affamera, et enfin vous barrera
+la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.</p>
+
+<p>Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise
+mort-née.</p>
+
+<p>Dans la salle, les conjurés se regardaient avec
+consternation. Cette femme, avec une franchise virile,
+audacieuse, leur avait fait toucher du doigt les points
+faibles de leur entreprise. De sa voix douée et chantante,
+elle leur avait montré combien téméraire était
+cette entreprise, à quel échec certain ils couraient.
+On conçoit que les paroles de Fausta étaient venues
+troubler étrangement leur quiétude feinte ou réelle.</p>
+
+<p>Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant
+d'une voix hésitante:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence.
+Élargissez votre horizon. Ayez assez d'ambition
+pour vous transporter d'un coup jusqu'aux
+sommets... ou n'en ayez pas du tout!</p>
+
+<p>Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de
+souveraine hauteur, un dédain à peine voilé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever,
+continua Fausta d'une voix vibrante, c'est l'Espagne
+tout entière. Comprenez donc qu'avec le roi et
+son gouvernement un arrangement est impossible,
+Tant que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir,
+vous serez en péril. Ici il ne faut pas de demi-mesures.
+Il faut tout renverser si vous ne voulez être
+broyés.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses
+paroles. Il était sans doute tel qu'elle le souhaitait,
+car elle eut un vague sourire et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression
+engendre la révolte. Or, vit-on jamais oppression
+comparable à celle que subit ce malheureux pays?
+Que des hommes courageux osent dire tout haut ce
+que tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en
+foule!</p>
+
+<p>Et, avec un sourire qui en disait long:</p>
+
+<p>&mdash;Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi...
+Il ne s'agit que de trouver les mots qui les convainquent
+et alors malheur à ceux sur qui on les a lâchées!
+Tout se résume à ceci: la disparition d'un
+homme. Avec lui, tout un système exécrable s'écroule.
+Est-il besoin de tant combiner quand il suffit d'un
+peu d'audace? Que quelques hommes résolus s'emparent
+de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne
+rentière poussera un soupir de délivrance, et ces
+hommes seront considérés comme des libérateurs.</p>
+
+<p>Les conjurés, à ces paroles terriblement claires,
+furent secoués d'un frisson de terreur. Ils n'avaient
+jamais envisagé les choses sous cet aspect. Ah! ils
+étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et
+c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui,
+en termes à peine voilés, leur proposait de toucher
+au roi; et quel roi? Le plus puissant de la terre! Ils
+en étaient blêmes.</p>
+
+<p>Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel
+que la plupart se sentaient disposés à la lutte. Si formidable
+que leur parût l'aventure, ils décidèrent de
+la tenter. Un audacieux demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi pris, qu'en fera-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de
+la grâce divine, à l'exemple de son père, l'empereur
+Charles, le roi demandera à se retirer dans un cloître.</p>
+
+<p>&mdash;On sort du cloître.</p>
+
+<p>&mdash;Le cloître est une manière de tombe. Les morts
+ne quittent pas leur tombeau.</p>
+
+<p>C'était clair. Un seul eut le courage de manifester
+un soupçon de scrupule. Timidement, une voix dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un assassinat!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en
+foudroyant du regard l'imprudent contradicteur.</p>
+
+<p>Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage,
+car il se tint coi. Violemment, Fausta reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres
+qui nous suivront, que faisons-nous? Nous sommes
+des centaines et des centaines qui risquons nos têtes
+contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que
+la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas
+tout à notre désavantage? Si nous la perdons, nos
+têtes tombent. Le sacrifice en est librement consenti
+d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le perdant
+la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui
+ose dire qu'il y à assassinat? S'il craint pour sa tête,
+celui-là, il peut se retirer.</p>
+
+<p>L'argument de Fausta avait porté cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence
+qui allait grandissant, et je vous dis ceci: Philippe,
+roi, qui pourrait faire saisir, juger, condamner,
+exécuter le fils, de Carlos, son petit-fils&mdash;ce qui serait
+une manière d'assassinat légal&mdash;Philippe, j'en
+ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens
+et après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le
+fils de Carlos sera traîtreusement assassiné. L'exemple
+vient toujours d'en haut. Et maintenant je vous
+demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui
+que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez
+faire votre roi?</p>
+
+<p>A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.</p>
+
+<p>Pendant un moment, on n'entendit que des menaces
+horribles, Fausta étendit sa main pour réclamer
+le silence. Et le tumulte s'apaisa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne
+pas l'être nous-mêmes. L'heure de l'action a sonné.
+La laisserez-vous passer?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran!
+Sus à l'Inquisition! Sauvons notre roi d'abord! Mourons
+pour lui! Donnez vos ordres!</p>
+
+<p>Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient,
+éclataient, rebondissaient, furieuses, sauvages,
+animées d'une résolution farouche. Cette fois, ils
+étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout.
+Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur
+désignerait.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement
+quand le silence se fut rétabli. Nous sommes
+en présence de deux faits primordiaux: premièrement
+l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons,
+pour la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le
+trône, il faut nécessairement qu'il vive. Nous le sauverons,
+car lui seul peut succéder légitimement à
+l'actuel roi&mdash;dussions-nous périr jusqu'au dernier,
+lui sera sauvé. Comment? C'est un point que nous
+réglerons tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est
+l'affaire d'un plan que j'ai établi et que je vous soumettrai
+en temps utile, plan dont je garantis la réussite
+et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un
+très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme
+je le crois, des hommes de valeur et de courage, dix
+d'entre vous suffiront pour enlever le roi. Un fois
+en notre pouvoir, le reste me regarde.</p>
+
+<p>Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres
+spontanées de volontaires décidés à entreprendre
+l'expédition. Fausta remercia d'un sourire et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter
+l'accès du trône au roi de votre choix. Et tout
+d'abord, afin qu'il n'y ait point de malentendu, je
+jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement
+et scrupuleusement les conditions que vous
+aurez posées. Établissez vos demandes par écrit,
+messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas
+de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos
+demandes.</p>
+
+<p>C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles
+ne pouvaient passer sans soulever une légitime
+joie.</p>
+
+<p>Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi
+ses auditeurs, Fausta put revenir à ce qui l'intéressait
+directement: la réalisation de ses projets personnels,
+avec la certitude d'être approuvée et secondée
+par tous.</p>
+
+<p>Elle reprit donc avec assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes
+et vous l'avez trouvé. Je tiens à vous prouver
+que celui que vous avez choisi peut seul devenir roi
+et être accepté comme tel et de la noblesse, et du
+clergé, et du peuple. Accepté sans discussion, accepté
+avec joie. Ceci, messieurs, est d'une importance capitale.
+Ne croyez pas que la lutte m'effraie. Mais imposer
+un roi par la force est toujours une entreprise
+scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours
+le droit qui triomphe.</p>
+
+<p>Elle respira un instant et reprit avec une sorte
+d'exaltation mystique qui produisit une impression
+profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le choix que vous avez fait, je vois la main
+de Dieu. Notre cause triomphera, j'en ai la ferme
+conviction, car il ne s'agit pas ici de renverser une
+dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur.
+Non. Il s'agit d'une succession régulière, normale, et,
+je vous l'ai déjà dit, légitime.</p>
+
+<p>Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité
+poussée à son plus haut point.</p>
+
+<p>«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en
+lui-même. Comment cette géniale intrigante va-t-elle
+s'y prendre pour justifier et légitimer, comme elle
+dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme sensé
+et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»</p>
+
+<p>Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:</p>
+
+<p>&mdash;Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi
+actuel est pris, avec votre aide. Il disparaît, et, tenez,
+ayons le courage d'appeler les choses par leur nom:
+le rpi actuel meurt. La succession royale est ouverte.
+Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de
+droit?</p>
+
+<p>&mdash;L'infant Philippe! lança quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est
+votre erreur: confondre un homme, un nom, avec
+un principe. Le successeur de droit, le successeur légitime,
+c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné
+du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui
+que vous avez choisi, celui qui a été élevé à l'école
+du malheur, celui qui sera le roi de vos rêves. C'est
+celui que vous dites fils du défunt infant Carlos et
+que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père
+Philippe Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes
+les Espagnes, roi de Portugal, des Pays-Bas, empereur
+des Indes, sous le nom de Charles, sixième
+du nom.</p>
+
+<p>«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je
+comprends maintenant que Mme Fausta se soit soudainement
+férue d'amour pour l'homme assez fortuné
+pour accumuler sur sa tête autant de titres
+pompeux!»</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable,
+combattre de toutes vos forces et détruire
+à tout jamais la légende d'un fils de don Carlos et de
+la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils
+du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède
+à son père. Cette vérité reconnue et admise, il
+n'y aura ni contestation ni opposition le jour où l'héritier
+présomptif montera sur le trône laissé vacant
+par son père.</p>
+
+<p>Il faut rendre cette justice aux auditeurs de
+Fausta: nul ne protesta. Tous acceptèrent ces instructions.
+Avec une unanimité touchante, le plan de
+la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea
+à répandre dans le peuple les idées qu'elle venait
+d'exposer.</p>
+
+<p>Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait
+été écarté par suite d'on ne savait quelle aberration.
+La même, sans doute, qui lui avait fait écarter
+le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini par
+faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement
+ces deux abandons aussi inexplicables qu'injustifiés,
+on pourrait parler de folie. Si le roi n'avait
+pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il était doucement
+envoyé <i>ad patres</i> avant d'avoir pu élever la
+voix, le futur Charles VI aurait été enlevé au berceau
+par des criminels, qu'on retrouverait au besoin.
+Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé de faire
+rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir
+enfin miraculeusement retrouvé l'héritier du trône,
+auraient été fatales au monarque affaibli par la maladie
+et les infirmités, ainsi que chacun le savait.</p>
+
+<p>Ces différents points étant réglés:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône
+à celui que nous appellerons Carlos, en mémoire de
+son grand-père, l'illustre empereur, c'est bien. Encore
+faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut parer
+à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je
+crois, que l'assassinat serait perpétré au cours de la
+corrida qui aura lieu demain lundi, car nous voici
+maintenant à dimanche. Tout a été lentement et savamment
+combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est
+venu à Séville que pour cela. Il faudra donc vous
+trouver tous à la corrida, prêts à faire un rempart
+de vos personnes à celui que je vous désignerai et
+que vous connaissez et aimez tous, sans connaître sa
+véritable personnalité. Amenez avec vous vos hommes
+les plus sûrs et les plus déterminés. C'est à une
+véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire
+que le prince ait autour de sa personne une
+garde d'élite uniquement occupée de veiller sur lui.
+En outre, il est indispensable d'avoir sur la place San
+Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes
+réservées au populaire et dans l'arène même, le plus
+grand nombre de combattants possibles. Les ordres
+définitifs vous seront donnés sur place. De leur exécution
+rapide et intelligente dépendra le salut du
+prince et, partant, l'avenir de notre entreprise.</p>
+
+<p>Ces dispositions causèrent une profonde surprise
+aux conjurés. Il leur parut évident qu'il n'était pas
+question d'une bagarre sans importance, mais bien
+d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit.
+La perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient
+rien sans risques.</p>
+
+<p>Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour
+la plupart des ambitieux sans scrupules, ils étaient
+tous des hommes d'action, d'une bravoure incontestable.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger
+stupidement des coups. Il s'agit de sauver le prince.
+Il ne s'agit que de cela pour le moment, entendez-vous?
+Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au
+dernier, s'il le faut, mais de le sauver, coûte que
+coûte. Jurez!</p>
+
+<p>&mdash;Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant
+leurs épées.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la
+corrida royale.</p>
+
+<p>Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité
+et de leur loyauté. Mais Fausta ne négligeait
+aucune précaution. De plus, elle savait que, si grand
+que soit un dévouement, un peu d'or répandu à propos
+n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.</p>
+
+<p>D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui
+rallier les hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler
+le zèle et l'ardeur de ceux qui lui étaient
+acquis.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or
+est un adjuvant indispensable. Parmi les hommes qui
+vous obéissent, il doit s'en trouver à coup sûr un certain nombre
+qui sentiront redoubler leur audace et
+leur courage lorsque quelques doublons seront venus
+garnir leurs escarcelles. Répandez l'or à pleines
+mains. On vous l'a dit, nous sommes fabuleusement
+riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le
+duc de Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui
+sera portée à son domicile demain. La distribution
+que vous allez faire se rapporte exclusivement au
+combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder
+à d'autres largesses. Et, maintenant, allez, messieurs,
+et que Dieu vous garde.</p>
+
+<p>Fausta omettait volontairement de leur parler
+d'eux-mêmes. Elle savait bien qu'ils ne s'oublieraient
+pas, et elle put lire sur tous les visages devenus radieux
+combien son geste généreux était apprécié à
+sa valeur.</p>
+
+<p>Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et
+fit un signe imperceptible au duc de Castrana, lequel
+alla incontinent se placer près de l'ouverture par laquelle
+ils étaient bien obligés de sortir tous.</p>
+
+<p>Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait
+pas éveiller l'attention en se montrant par groupes
+dans les rues de la ville, non encore éveillée.</p>
+
+<p>Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre
+que lui donnait chacun avant de s'éloigner. Il échangeait
+quelques mots brefs avec celui-ci, faisait une recommandation
+à celui-là, serrait la main de cet autre
+et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne
+ne doutait que, sous le nouveau régime, il ne
+deviendrait un puissant personnage, et chacun aussi
+s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade,
+n'avait pas bougé de son fauteuil et semblait
+surveiller de loin la sortie de ces hommes qu'elle
+avait su faire siens grâce à son habileté et à sa générosité.</p>
+
+<p>Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute
+avait-il appris à lire sur cette physionomie indéchiffrable,
+car il murmura:</p>
+
+<p>«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet
+d'un temps de repos et je serais fort étonné qu'il n'y
+eût pas une deuxième séance. Attendons!»</p>
+
+<p>Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.</p>
+
+<p>Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se
+passait derrière ce mur le laissait parfaitement indifférent,
+et même il se demandait quel intérêt pouvait
+trouver son compagnon à écouter ces sornettes de
+conspirateurs.</p>
+
+<p>Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût
+éloigné, Pardaillan se mit à causer avec le Chico, non
+sans animation. Et sans doute s'était-il avisé de demander
+quelque chose d'extraordinaire, car le nain,
+après avoir montré un ébahissement profond, s'était
+mis à discuter vivement comme quelqu'un qui s'efforce
+d'empêcher de commettre une sottise.</p>
+
+<p>Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et
+obtint-il de lui ce qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit
+à regarder par l'excavation, il paraissait satisfait et
+son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant était
+seule.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où
+elle était venue, une ombre surgit de derrière l'estrade
+et vint silencieusement se placer devant Fausta.
+Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres
+surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.</p>
+
+<p>Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana
+et aussi le familier qu'il avait jeté hors du patio:
+Cristobal Centurion, dont il savait le nom maintenant.</p>
+
+<p>«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout
+n'était pas fini.»</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, commença Fausta de sa voix grave,
+j'ai demandé à M. le duc de Castrana de me désigner
+quatre des plus énergiques et des plus décidés d'entre
+vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis,
+c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui
+vous est réservé.</p>
+
+<p>Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et
+attendirent. Fausta reprit en désignant Centurion:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci a été choisi directement par moi parce
+que je le connais. Il est à moi corps et âme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des
+chefs qui viennent de sortir. A part don Centurion
+qui reste attaché à ma personne, vous recevrez les
+ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.</p>
+
+<p>&mdash;Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun
+la haute main sur dix chefs et sur leurs troupes.
+A dater de maintenant, vous faites partie de notre
+maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le
+moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur
+vous, messieurs, pour que vos hommes n'oublient pas
+un instant que, ce qui importe avant tout, c'est de
+sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je
+dis, séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il
+est célèbre dans l'Andalousie. On le nomme don
+César.</p>
+
+<p>&mdash;Le Torero! s'exclamèrent les cinq.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit
+à la hauteur du rôle que nous voulons lui faire jouer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction
+du Ciel que ce soit justement celui-là le fils de don
+Carlos. Nous ne pouvions rêver chef plus noble, plus
+généreux, s'écria le duc de Castrana, avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous
+sais très réservé dans vos admirations. Je dois vous
+avouer que je connais peu le prince. Je sais qu'on
+parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se
+montre très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait
+assez d'intelligence pour me comprendre, assez
+d'ambition pour adopter mes idées et les faire siennes.</p>
+
+<p>Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq
+hommes qui l'entouraient eussent pu se demander
+comment cette princesse avait pu parler de son mariage
+avec un homme qu'elle ne connaissait même
+pas.</p>
+
+<p>Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui
+se rapprochent sensiblement des nôtres. Pour ce qui
+est de vos inquiétudes, je crois fermement qu'elles
+seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien
+avec le prince.</p>
+
+<p>&mdash;J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus
+qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de fils de don
+Carlos. Il ne peut y avoir qu'un fils légitime du roi.
+Don César est ce fils! Pour convaincre les incrédules,
+il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu
+soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en
+vous habituant à considérer, vous-mêmes, comme une
+vérité absolue, ce que vous voulez faire pénétrer dans
+l'esprit des autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous
+n'oublierons pas vos recommandations.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut
+des hommes d'élite et c'est pourquoi je vous ai pris
+à part.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous
+affirmer que vous aurez toute satisfaction avec nous,
+fit le duc au nom de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même
+temps, il faudra que ces hommes consentent à
+rester entre mes mains des instruments passifs.</p>
+
+<p>Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu
+déconfits. Évidemment ils ne s'attendaient pas à
+semblable exigence.</p>
+
+<p>Fausta devina leur pensée. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, cela est dur, surtout pour des
+hommes de votre valeur. Il est nécessaire pourtant
+qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau qui
+pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend
+dépassera en splendeur ce que vos rêves les plus fous
+auront à peine osé concevoir. S'il en est parmi vous
+qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est temps
+encore.</p>
+
+<p>On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale.
+Cette main blanche et parfumée, cette main aux
+ongles rosés, serait une poigne de fer à l'étreinte de
+laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une
+fois qu'elle se serait abattue sur vous.</p>
+
+<p>Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!</p>
+
+<p>Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient,
+en général, tous ceux qui approchaient de près cette
+femme extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme
+d'esclaves, dit le duc au nom de tous.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix
+grave. Et, soyez tranquilles, vous monterez si haut
+que peut-être en serez-vous éblouis vous-mêmes. Je
+compte sur vous pour établir une discipline sévère et
+maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance
+passive. Nous rêvons de grandes choses. Je me sens
+la force de mener à bien cette oeuvre colossale. Celui
+que nous avons choisi dominera le monde, grâce à
+vous.</p>
+
+<p>Fausta revint vite au sentiment de la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle,
+reposent sur une tête menacée; si cette tête tombe,
+c'en est fait de ces rêves!</p>
+
+<p>&mdash;On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous
+périr tous, il sera sauvé. Vous avez notre
+parole de gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera
+parvenir, demain, mes instructions précises. Allez,
+maintenant.</p>
+
+<p>Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant
+celle qui leur avait fait entrevoir un avenir prodigieux
+et, s'enveloppant de leurs manteaux, ils se
+disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit
+un signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant
+le chevalier qui, jugeant la séance terminée, se décidait,
+sans doute, à quitter les souterrains de la maison
+des Cyprès.</p>
+
+<p>Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une
+conversation qui n'eût pas manqué de l'intéresser.</p>
+
+<p>Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le
+duc et ses amis s'étaient retirés, elle descendit de
+l'estrade et, s'adressant à Centurion d'une voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un
+obstacle à nos projets. Elle me gêne. Il faut qu'elle
+disparaisse dans la bagarre de demain.</p>
+
+<p>Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant
+Centurion du coin de l'oeil et elle décida:</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je
+crois, pourra m'en débarrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée,
+vous voulez!...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible
+sourire.</p>
+
+<p>Sur un ton douloureux, le bravo dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez promis cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver
+à vous persuader qu'on ne me prend pas pour dupe?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne
+comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que
+vous étiez amoureux de Giralda, au point que vous
+parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y consens, épousez-la.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! je vous devrai la fortune et le
+bonheur! s'émerveilla Centurion, radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement
+il est une petite chose, sans grande importance
+pour un amour, aussi désintéressé que le vôtre.
+Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer,
+vous serez un personnage en vue. On s'étonnera
+peut-être que le personnage que vous allez être
+ait pour épouse une humble bohémienne.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire
+sur le compte de ma femme. La Giralda, malgré
+qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue comme
+la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est
+l'essentiel.</p>
+
+<p>Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle
+n'avait pas entendu, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;On s'étonnera surtout que ce personnage ait été
+assez oublieux de son rang et de sa dignité pour
+épouser une jeune fille du peuple. Car la famille de
+la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite,
+de la plus basse extraction.</p>
+
+<p>Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux.
+L'amour qu'il avait affiché pour la Giralda
+n'était qu'une comédie. Il s'était imaginé, par suite
+d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était
+issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan:
+avec l'assistance de Fausta, évincer Barba Roja,
+écarter le Torero, Débarrassé de ces deux obstacles,
+lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage,
+consentait à épouser cette fille sans nom.</p>
+
+<p>Une fois le mariage consommé, un heureux hasard
+lui ferait connaître à point nommé la filiation de son
+épouse. Il devenait du coup l'allié d'une des plus illustres
+familles du royaume. Et si, plus tard, devenu
+roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne
+amante, lui, Centurion, savait trop quels bénéfices un
+courtisan complaisant peut tirer d'un caprice royal.</p>
+
+<p>Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment
+où il voyait ses affaires marcher au mieux de
+ses désirs qu'il apprenait brutalement qu'il s'était
+trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le
+pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de
+basse extraction.</p>
+
+<p>Ce coup l'assommait.</p>
+
+<p>Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous
+commis cette faute, impardonnable pour un homme
+de votre force, de prêter une oreille crédule aux propos
+de cette fille qui se croit issue d'une famille
+princière?</p>
+
+<p>Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était
+flagrante, cruelle: elle savait certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.</p>
+
+<p>Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement
+les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer
+de jouer au plus fin avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il dire de votre part à Barba Roja?
+demanda-t-il, jetant le masque et résolument cynique.</p>
+
+<p>&mdash;De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain,
+rien. De la vôtre, à vous, dites-lui que la bohémienne
+ne manquera pas d'assister à la corrida, puisque son
+amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la
+source même des informations, ne doit pas ignorer
+qu'il se trame quelque coup de traîtrise, lequel sera
+mis à exécution pendant que se déroulera la corrida.
+Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa
+avec le concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui
+de profiter de l'occasion et de s'emparer de celle
+qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin d'être
+tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires,
+il vous faut éviter à tout prix d'éveiller des
+soupçons. En conséquence, vous aurez soin de vous
+mettre à sa disposition pour ce coup de main et de
+le seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste
+vous regarde à la condition que la Giralda soit perdue
+à tout jamais pour don César, et sans que j'y
+sois pour rien. Vous me comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, madame, et j'agirai selon
+vos ordres, dit le bravo, heureux de se tirer d'affaire.</p>
+
+<p>Très froide, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous engage à prendre toutes les dispositions
+utiles pour mener à bien cette affaire. Vous avez
+beaucoup à vous faire pardonner, maître Centurion.</p>
+
+<p>Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace.
+La situation dépendait de sa réussite. Il réussirait
+donc coûte que coûte:</p>
+
+<p>&mdash;La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je
+la poignarder de mes mains, dit-il avec assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit alors Fausta très paisiblement.</p>
+
+<p>Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il
+avait dissimulé sous l'estrade, et l'alluma.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle:
+celle par où les conjurés s'étaient dispersés et lui
+donnait sur une galerie souterraine, laquelle aboutissait
+hors du mur d'enceinte de la maison.</p>
+
+<p>Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient
+revenus et s'étaient retirés par une issue qu'on ne
+voyait pas. Fausta elle-même était entrée par une
+troisième porte qu'on ne voyait pas davantage.</p>
+
+<p>Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel chemin prenez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Celui du duc.</p>
+
+<p>L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion
+contourna cette estrade et ouvrit une petite
+porte secrète qui se trouvait là, habilement dissimulée.
+Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le suivait,
+il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait
+à cette porte et attendit que Fausta le rejoignît.
+Celle-ci s'était mise en marche.</p>
+
+<p>Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître
+à son tour, lorsqu'elle demeura clouée sur place.</p>
+
+<p>Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien,
+venait de lancer sur un ton railleur:</p>
+
+<p>&mdash;La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle
+accorder une minute de son temps si précieux
+au pauvre routier que je suis?»</p>
+
+<p>Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son
+oeil eut une lueur sinistre et, dans sa pensée éperdue,
+elle hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a
+échappé à la mort, comme il l'avait dit! Il est sorti
+de la tombe où je croyais bien l'avoir emmuré vivant!</p>
+
+<p>Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si
+elle eût voulu sommer Dieu de lui venir en aide.</p>
+
+<p>Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre
+Centurion qui se livrait à une pantomime effrénée
+dont la signification lui était très claire:</p>
+
+<p>«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion,
+je cours chercher du renfort, et cette fois
+nous le tenons!»</p>
+
+<p>Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour
+montrer qu'elle avait compris, et alors elle se retourna.</p>
+
+<p>Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long
+à expliquer, s'était produit en un temps inappréciable.</p>
+
+<p>En tenant compte de la surprise à laquelle elle
+n'avait pu échapper, si maîtresse d'elle-même qu'elle
+fût, Pardaillan put croire que rien d'anormal ne s'était
+passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était retournée
+à son appel. Son visage était si calme, son oeil si
+limpide, son attitude empreinte d'une telle sérénité,
+que Pardaillan, qui la connaissait bien pourtant, ne
+put se tenir de l'admirer.</p>
+
+<p>Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande
+dame qui, pour honorer un visiteur de marque, le
+conduit elle-même vers le siège qu'elle lui destine.</p>
+
+<p>Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner
+des banquettes et s'asseoir là où elle voulait qu'il
+s'assît.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible:
+elle était à droite. Au centre se trouvait l'estrade.</p>
+
+<p>Derrière l'estrade était située la porte secrète par
+où Centurion venait de sortir, courant chercher du
+renfort. Devant l'estrade, il y avait un espace vide
+au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à
+l'estrade.</p>
+
+<p>Dans ce mur étaient percées l'excavation par où
+Pardaillan avait regardé et écouté, et un peu plus
+loin, la porte invisible par où il était entré&mdash;du
+moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré
+par là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient
+les banquettes sur lesquelles les conjurés
+s'étaient assis.</p>
+
+<p>La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à
+s'asseoir sur la dernière des banquettes placées à
+gauche de l'estrade, avait eu pour but de l'acculer
+sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune
+porte, visible ou invisible, de cela Fausta était
+sûre.</p>
+
+<p>Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais
+Pardaillan, malgré sa force et sa bravoure, ne pourrait
+traverser cette salle encombrée pour arriver jusqu'à elle.
+Et même s'il parvenait à accomplir ce miracle,
+il n'en serait pas plus avancé, la porte étant
+fermée à triple tour.</p>
+
+<p>Pardaillan était bien pris cette fois.</p>
+
+<p>Que pourrait sa courte dague contre les longues
+et bonnes rapières dont il allait être menacé?</p>
+
+<p>Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont
+lui seul était capable en pareil moment, à la petite
+manoeuvre de Fausta. Il serait certes téméraire d'affirmer
+qu'il n'avait rien remarqué de ces dispositions
+inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle
+savait qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe
+quel terrain. Et, sans scrupule comme sans remords,
+elle exploitait habilement ce qu'elle considérait
+comme une faiblesse.</p>
+
+<p>Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette,
+à la place même qu'elle désignait. Elle-même s'assit
+sur une autre banquette, en face de lui. Ils se regardèrent
+en souriant. On eût dit deux amis heureux
+de se retrouver.</p>
+
+<p>Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi
+de narquois, d'insaisissable pour tout autre qu'elle.
+Ces deux antagonistes, exceptionnellement doués,
+avaient en certaines circonstances à leur disposition
+des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir
+ce qui échappait à leurs sens ordinaires.</p>
+
+<p>Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un
+sourire aux lèvres, comme on s'informe de la santé
+d'une personne qui vous est chère, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air
+de votre cachot était saturé?</p>
+
+<p>Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation,
+sans arrogance, mais avec fermeté et assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Vous aviez bien vu!</p>
+
+<p>Un long moment elle le considéra en silence et elle
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire,
+j'en avais le soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous
+ayez pu sortir de ce cachot où vous étiez emmuré
+comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous intéresse-t-il vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente,
+croyez-le bien.</p>
+
+<p>On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et
+sauf. Et peut-être, dans le désarroi où se débattait sa
+pensée, se réjouissait-elle en effet.</p>
+
+<p>Il répondit, en s'inclinant gracieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous
+allez me rendre outrecuidant et fat. Vous me voyez
+tout confus de l'intérêt que vous voulez bien me porter.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux
+à d'autres, dit-elle. Tout le monde ne peut pas avoir
+votre rare mérite, ni votre modestie plus rare encore.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, madame, ménagez cette modestie!
+Vous tenez donc à savoir?</p>
+
+<p>Elle fit «oui!» doucement de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce
+cachot s'abaisse au moyen d'un mécanisme.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez sans doute que dans le cachot même
+un ressort caché permet de faire descendre ce
+plafond qui remonte ensuite automatiquement?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignorais, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne
+fortune m'a fait trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé
+de façon tout à fait fortuite. Le plafond est descendu,
+à mon grand ébahissement. Cela constituait
+un petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla
+fond, en remontant, m'a ramené dans la chambre
+d'où j'avais été précipité. Vous voyez que c'est très
+simple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre
+dans les souterrains?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf.
+J'ai trouvé toutes les portes ouvertes. Je ne connaissais
+pas la maison. Sans savoir comment, je me suis
+retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur,
+vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez
+choisie devait posséder plus d'une issue secrète semblable
+à celle par où j'étais sorti. Et, toujours favorisé
+par le hasard, j'ai été amené dans un couloir ou
+mon attention a été sollicitée par quelques lumières
+qui transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire
+de vous en dire plus long?</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. Je comprends maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme
+telle que vous ait commis cette faute impardonnable
+de laisser sa maison déserte, toutes portes ouvertes.</p>
+
+<p>Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des
+allures de duel. Jusqu'ici ils n'avaient fait que se
+tâter. Maintenant ils se portaient des coups. Et, comme
+toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le premier.</p>
+
+<p>Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence.
+Elle expliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des
+raisons. Vous n'en doutez pas, puisque vous me connaissez...
+Que vous soyez arrivé à point nommé pour
+bénéficier de cette apparente négligence, c'est un
+malheur... réparable. En ce qui concerne cet oeil secret
+qui vous a permis d'assister à mon entrevue avec
+les gentilshommes espagnols, je conviens que le reproche
+est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai
+péché par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez
+pour certain qu'elle ne sera pas perdue.</p>
+
+<p>Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi
+d'une chose de médiocre importance. Mais, après
+avoir confessé son erreur, elle revint à ce qui lui paraissait
+autrement important, et avec un sourire aigu
+comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer
+les conséquences de son imprudence:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-même, croyez-vous que vous ayez été
+bien inspiré en entrant ici? Vous parlez d'imprudence?
+Il vous était si facile de tirer au large!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, fit Pardaillan avec son air le plus
+naïf, j'ai eu l'honneur de vous dire que j'avais absolument
+besoin d'avoir un entretien avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que ce que vous avez à me dire soit
+bien grave pour que vous vous exposiez ainsi après
+avoir échappé miraculeusement à la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! madame, où prenez-vous que je m'expose,
+et qu'ai-je à craindre en tête-à-tête avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que je vous laisserai sortir
+d'ici aussi facilement que vous y êtes entré? Vous
+vous dites que ce n'est pas moi qui vous barrerai la
+route... Vous avez raison. Mais sachez que dans un
+instant vous allez être assailli. Vous allez vous trouver
+seul et sans arme, dans cette salle bien gardée.</p>
+
+<p>Pourquoi lui disait-elle cela, alors qu'elle était seule
+encore avec lui? Elle savait bien que, s'il lui plaisait
+de mettre à profit l'avertissement qu'elle lui donnait,
+il n'avait que quelques pas à faire pour sortir. Pensait-elle
+qu'il ne trouverait pas le ressort qui actionnait
+la porte secrète? Ou plutôt ne pensait-elle pas
+qu'en l'avertissant il se croirait obligé de rester?</p>
+
+<p>Très tranquillement, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler des braves que ce sacripant
+d'inquisiteur est allé chercher, tout courant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! De même que j'ai bien remarqué
+votre petit manège qui consistait à m'acculer dans ce
+coin de la salle.</p>
+
+<p>Fausta ne put s'empêcher de l'admirer. Mais, en
+même temps que l'admiration, l'inquiétude pénétrait
+en elle. Elle se disait que, si fort qu'il fût, Pardaillan
+ne pouvait s'être exposé à un aussi formidable
+danger sans avoir la certitude de s'en tirer indemne.</p>
+
+<p>Une fois encore, elle jeta autour d'elle un coup
+d'oeil soupçonneux et ne découvrit rien. Elle étudia
+encore la physionomie du chevalier et le vit si
+confiant en sa force, que ses soupçons se dissipèrent,
+et elle se dit:</p>
+
+<p>«Il pousse la bravade aux plus extrêmes limites!»</p>
+
+<p>&mdash;Sachant que vous alliez être attaqué, dit-elle tout
+haut&mdash;et je vous préviens qu'une vingtaine d'épées
+vont vous assaillir&mdash;, sachant cela vous êtes resté.
+Vous comptez donc passer sur le corps aux vingt
+combattants que vous allez avoir sur les bras?</p>
+
+<p>&mdash;Leur passer sur le corps serait trop dire. Mais, ce
+que je sais, c'est que je m'en irai d'ici sans blessure
+sérieuse, parce que mon heure n'est pas venue...
+Parce qu'il est écrit que je dois vous tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me tuez-vous pas tout de suite, en
+ce cas?</p>
+
+<p>Elle prononça ces mots avec bravade et comme si
+elle l'eût défié de mettre sa menace à exécution.</p>
+
+<p>Très naturellement, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre heure n'est pas venue, à vous non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, selon vous, je dois échouer dans toutes
+les tentatives que je dirigerai contre vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit-il très sincèrement. Récapitulons
+un peu les différents moyens que vous avez employés
+dans l'unique but de m'occire: le fer, la noyade, l'incendie,
+le poison, la faim et la soif... et me voici devant-vous,
+bien vivant. Dieu merci! Tenez, vous faites
+fausse route en cherchant à me tuer. Renoncez-y.
+C'est dur? Vous tenez absolument à m'expédier dans
+un monde qu'on prétend meilleur? Oui!... Mais puisque
+vous ne pouvez y parvenir! Que diable! il n'est
+pas besoin de tuer les gens pour s'en débarrasser. On
+cherche. Les moyens ne manquent pas qui font qu'un
+homme, vivant encore, n'existe plus pour ceux qu'il
+gênait.</p>
+
+<p>Il plaisantait.</p>
+
+<p>Malheureusement, dans l'état d'esprit où elle était,
+sous l'influence de la superstition qui lui suggérait
+qu'en effet il était invulnérable, elle he pouvait pas
+comprendre qu'il osât plaisanter sur un sujet aussi
+macabre. Et, dans sa superstition, elle se persuada
+que, nouveau Samson, il livrerait lui-même le secret
+de sa force.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? demanda-t-elle naïvement.</p>
+
+<p>Il eut un imperceptible sourire de pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le sais-je? plaisanta-t-il.</p>
+
+<p>Et, avec une lueur de malice dans les yeux, en mettant
+son doigt sur son front:</p>
+
+<p>&mdash;Ma force est là... Essayez de me frapper là.</p>
+
+<p>Elle le considéra longuement. Il paraissait très sérieux.
+Il eût frémi s'il eût pu lire ce qui se passait
+dans son cerveau et quelle pensée infernale il venait
+de faire germer en elle par une simple plaisanterie.</p>
+
+<p>Elle demeura un instant pensive, cherchant à comprendre
+le sens de ses paroles et le parti qu'elle
+pourrait en tirer, et dans son esprit obstinément tendu
+vers ce but: la suppression de Pardaillan, en un
+éclair, elle entrevit la solution cherchée et elle pensa:</p>
+
+<p>«Le cerveau!... le frapper au cerveau!... le faire
+sombrer dans la folie!... Et c'est lui qui m'indique ce
+moyen... Il a raison, cela vaut mille fois mieux que
+la mort... Comment n'y ai-je pas pensé?»</p>
+
+<p>Et, tout haut, avec un sourire sinistre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Si vous sortez d'ici vivant, je
+ne chercherai plus à vous tuer. J'essaierai autre
+chose.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en eût, Pardaillan ne put réprimer un
+frisson. Cette intuition merveilleuse qui le guidait lui
+fit deviner qu'elle avait combiné quelque chose d'horrible,
+suggéré par sa plaisanterie. Mais il n'était pas
+homme à rester longtemps sous cette impression pénible.
+Il se secoua et, de sa voix railleuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces! dit-il.</p>
+
+<p>Il lui apparut si calme, si maître de lui, que, de nouveau,
+elle l'admira. Et, d'une voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu ce que j'ai dit à ces Espagnols?
+Encore ne leur ai-je point dévoilé ma pensée
+tout entière. Vous m'avez, en raillant, saluée du titre
+de restauratrice de l'empire de Charlemagne. L'empire
+de Charlemagne ne serait rien comparé à celui
+que je pourrais créer si je m'appuyais sur un homme
+tel que vous. Cet avenir prestigieux ne vous tente-t-il
+pas? Que ne ferions-nous pas tous les deux! Nous
+pourrions voir l'univers entier soumis à notre loi.
+Dites un mot, un seul, ce prince espagnol disparaît,
+vous seul demeurez maître de celle qui n'eut jamais
+d'autre maître que Dieu. Et nous marchons à la conquête
+du monde.</p>
+
+<p>Glacial, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais vous avoir dit une fois pour toutes
+mon sentiment sur ces rêves d'ambition. Excusez-moi,
+madame, mais nous ne pouvons pas nous entendre.</p>
+
+<p>Elle comprit qu'il était inébranlable. Elle n'insista
+pas et se contenta d'approuver de la tête.</p>
+
+<p>Pardaillan reprît d'une voix mordante:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous fassiez assassiner le roi Philippe, comme
+il y a quelques mois vous avez fait assassiner
+Henri de Valois, c'est affaire entre vous et lui. Je n'ai
+pas à prendre la défense de Philippe qui, du reste, me
+paraît de taille à se défendre lui-même. Que vous mettiez,
+dans un but d'ambition personnelle, ce pays à
+feu et à sang, comme vous l'avez fait en France, ceci
+encore est affaire entre vous et Philippe ou son peuple.
+Si les moyens que vous employez étaient avouables,
+je dirais même que je n'en suis pas fâchée, car,
+en soulevant l'Espagne contre son roi, vous donnerez
+assez d'occupation à celui-ci pour le mettre dans
+l'impossibilité de poursuivre ses projets sur la France.
+Par cela même, mon malheureux pays, sous la
+conduite d'un roi rusé mais brave homme, tel que le
+Béarnais, aura le temps de réparer en grande partie
+les calamités que vous aviez déchaînées sur lui. Sur
+ces deux points, madame, si je n'approuve pas vos
+idées et vos procédés, du moins, vous ne me trouverez
+pas devant vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup, chevalier, dit-elle franchement;
+et, si vous n'avez pas des exigences inacceptables en
+échange de cette neutralité, je suis assurée du sucès.</p>
+
+<p>Pardaillan eut un sourire réservé et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce que bon vous semblera ici, cela vous
+regarde. Mais ne jetez pas les yeux sur mon pays. Je
+vous l'ai dit, la France a besoin de repos et de paix.
+Ne cherchez pas à y fomenter la haine et la discorde
+comme vous l'avez déjà fait, vous me trouveriez sur
+votre route. La nouvelle entreprise que vous tentez
+ici est appelée à un échec certain. Elle aura le même
+sort qu'ont eu vos entreprises en France: vous serez
+battue.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais vous dire: parce que ces entreprises
+sont fondées sur la violence, la trahison et l'assassinat.
+Je vous dirai plus simplement: parce que vos
+rêves d'ambition reposent sur la tête d'un homme
+loyal et simple, le Torero, qui n'acceptera pas les offres
+que vous voulez lui faire. Parce que don César
+est un homme que j'estime et que j'aime, moi, et que
+je vous défends, vous entendez bien, je vous défends
+de vous attaquer à lui. Et, maintenant que je vous ai
+dit ce que j'avais à vous dire, vous pouvez faire entrer
+vos assassins.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il se leva et se tint debout devant
+elle, rayonnant d'audace. Et, comme s'ils eussent
+entendu son ordre, au même moment, les assassins
+se ruèrent dans la salle avec des cris de mort.</p>
+
+<p>Fausta s'était levée aussi. Elle ne répondit pas un
+mot. Sans se presser, elle se retourna, s'éloigna majestueusement
+et alla se placer à l'autre extrémité de
+la salle, désireuse d'assister à la lutte.</p>
+
+<p>Si Pardaillan avait voulu, il n'aurait eu qu'à étendre
+le bras, abattre sa main sur l'épaule de Fausta, et
+le combat eût été terminé avant que d'être engagé.
+Aucun des assistants n'eût osé ébaucher une menace
+en voyant leur maîtresse aux mains de celui qu'ils
+avaient pour mission de tuer sans pitié.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan n'était pas homme à employer de
+tels moyens. Il la regarda s'éloigner sans faire un
+geste.</p>
+
+<p>Centurion avait bien fait les choses. Il avait été un
+peu long, mais il savait qu'il pouvait compter sur
+Fausta pour garder le chevalier autant de temps qu'il
+serait nécessaire. Il amenait avec lui une quinzaine
+de sacripants qui le suivaient dans toutes ses expéditions
+avec Barba Roja.</p>
+
+<p>En plus de cette troupe, le familier amenait avec
+lui les trois ordinaires de Fausta: Sainte-Maline,
+Montsery et Chalabre, lesquels avaient bien consenti
+à suivre Centurion parlant au nom de la princesse.</p>
+
+<p>Les deux troupes réunies formaient un total d'une
+vingtaine d'hommes, armés de solides et longues
+rapières et de bonnes et courtes dagues.</p>
+
+<p>Les assaillants, avons-nous dit, s'étaient rués avec
+des cris de mort. Mais, si la précaution qu'avait eue
+Fausta de placer Pardaillan au fond de la salle était
+bonne, car elle l'acculait dans un coin et le mettait
+dans la nécessité d'enjamber un nombre considérable
+d'obstacles et de passer sur le ventre de toute
+la troupe pour atteindre la sortie, cette précaution
+devenait mauvaise car, pour atteindre leur victime, les
+hommes de Centurion devaient d'abord, eux aussi, enjamber
+ces mêmes obstacles, ce qui ralentissait considérablement
+leur élan.</p>
+
+<p>Pardaillan les regardait venir à lui avec ce sourire
+railleur qu'il avait dans ces moments.</p>
+
+<p>Il avait dédaigné de tirer sa dague, seule arme qu'il
+eût à sa disposition. Seulement, il s'était placé derrière
+la banquette, sur laquelle il était assis l'instant
+d'avant. Cette banquette était la dernière de la rangée.
+Pardaillan avait placé son genou gauche sur cette
+banquette, et, ainsi placé, les bras croisés, l'oeil aux
+aguets et pétillant de malice, il attendait qu'ils fussent
+à sa portée.</p>
+
+<p>Fausta, qui le surveillait de sa place, et qui, devant
+cette froide intrépidité, sentait le doute l'envahir
+de plus en plus, se disait:</p>
+
+<p>«Il va les battre tous! c'est certain! c'est fatal!»</p>
+
+<p>Cependant Pardaillan avait reconnu les ordinaires,
+et, de sa voix railleuse:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur de Pardaillan, répondirent poliment
+les trois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la deuxième fois aujourd'hui que vous me
+chargez, messieurs. Je vois que vous gagnez honnêtement
+l'argent que vous donne Mme Fausta. Seulement
+je suis confus de vous donner tant de mal.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que nous serons plus heureux cette fois-ci,
+dit Chalabre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible! fit paisiblement Pardaillan, d'autant
+que, vous le voyez, je suis sans arme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit Montsery, en s'arrêtant. M. de
+Pardaillan est désarmé!</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons pourtant pas le charger, s'il
+ne peut se défendre, dit tout bas Montsery.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant qu'ils sont assez nombreux pour mener
+à bien la besogne, ajouta Sainte-Maline en désignant
+du coin de l'oeil les hommes de Centurion.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous n'avez pas d'arme, dit-il tout haut
+à Pardaillan, nous nous abstenons, monsieur. Que diable!
+nous ne sommes pas des assassins!</p>
+
+<p>Pardaillan s'inclina gracieusement, et:</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, messieurs, écartez-vous et regardez...</p>
+
+<p>A ce moment, sept ou huit des plus vifs parmi les
+assaillants n'avaient plus que deux rangées de banquettes
+à franchir pour être sur lui. Posément, avec
+des gestes mesurés, Pardaillan se courba et saisit à
+pleins bras la banquette sur laquelle il appuyait son
+genou.</p>
+
+<p>C'était une banquette longue de plus d'une toise, en
+chêne massif et dont le poids devait être énorme.</p>
+
+<p>Pardaillan la souleva sans effort apparent et, quand
+les premiers assaillants se trouvèrent à sa portée, il
+balaya l'espace de sa banquette tendue à bout de
+bras, en un geste large, foudroyant de force et de rapidité.</p>
+
+<p>Un homme resta sur le carreau, trois se retirèrent
+en gémissant, les autres s'arrêtèrent interdits. Pardaillan
+se mit à rire doucement et souffla un moment.</p>
+
+<p>Mais le reste de la bande arrivait et poussait les
+premiers rangs, qui durent avancer malgré eux. Pardaillan,
+froidement, méthodiquement, recommença le
+geste de la mort. Trois nouveaux éclopés durent se
+retirer.</p>
+
+<p>Ils n'étaient plus que treize, en omettant les trois
+ordinaires qui assistaient, béants d'admiration, à
+cette lutte épique d'un homme contre vingt. Les
+hommes de Centurion s'arrêtèrent, quelques-uns même
+s'empressèrent de reculer, de mettre la plus grande
+distance possible entre eux et la terrible banquette.</p>
+
+<p>Pardaillan souffla encore un moment et, profitant
+de ce qu'ils se tenaient en groupe compact, il souleva
+de nouveau l'arme formidable que lui seul peut-être
+était capable de manier avec cette aisance: il la balança
+un instant et la jeta à toute volée sur le groupe
+pétrifié.</p>
+
+<p>Alors ce fut la débandade. Les hommes de Centurion
+s'enfuirent en désordre et ne s'arrêtèrent que
+dans l'espace libre devant l'estrade. Avec Centurion,
+qui avait eu la chance de s'en tirer avec quelques
+contusions sans importance, bien qu'il ne se fût pas
+ménagé, ils n'étaient plus que six hommes valides.</p>
+
+<p>Cinq étaient restés sur le carreau, morts ou trop
+grièvement endommagés pour avoir la force de se
+relever. Les autres, plus ou moins éclopés, geignant
+et gémissant, étaient hors d'état de reprendre la
+lutte.</p>
+
+<p>Pardaillan passa sa main sur son front ruisselant
+de l'effort soutenu, et, en riant, du bout des lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mes braves, qu'attendez-vous? Vous
+savez bien que je suis seul et sans arme!</p>
+
+<p>Mais, comme, en disant ces mots, il plaçait son pied
+sur la banquette qui se trouvait à sa portée, les autres,
+malgré les objurgations de Centurion, restèrent
+cois.</p>
+
+<p>Alors, Pardaillan se mit à rire plus fort, et, s'apercevant
+que plusieurs rapières s'étalaient à ses pieds,
+il se baissa tranquillement, ramassa celle qui lui parut
+la plus longue et la plus solide, et, la, faisant siffler,
+de son air railleur, il leur lança:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, drôles! le chevalier de Pardaillan vous fait
+grâce!</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Fausta, sans plus s'occuper
+d'eux:</p>
+
+<p>&mdash;A vous revoir, princesse! lui cria-t-il.</p>
+
+<p>Il fit un demi-tour méthodique, et lentement, sans
+se retourner, il se dirigea vers la muraille qui fermait
+le fond de la salle, dans ce coin où il avait plu à
+Fausta de le placer, certaine qu'il n'y avait là aucune
+issue.</p>
+
+<p>Arrivé au mur, il frappa dessus trois coups du pommeau
+de la rapière qu'il venait de ramasser.</p>
+
+<p>La muraille s'ouvrit d'elle-même.</p>
+
+<p>Avant de sortir, il se retourna. Centurion et ses
+hommes, revenus de leur stupeur, se lançaient à sa
+poursuite. Les trois ordinaires eux-mêmes, le voyant
+armé, chargeaient de leur côté. Le rire clair de Pardaillan
+fusa plus ironique que jamais. Il lança:</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard!</p>
+
+<p>Quand la bande hurlante et menaçante arriva, elle
+se heurta à la muraille qui s'était refermée d'elle-même.</p>
+
+<p>Honteux, furieux, ils se mirent à frapper le mur à
+coups redoublés. Trois hommes de Centurion soulevèrent
+péniblement une de ces banquettes que le chevalier
+avait maniée avec tant de facilité et s'en servirent
+de bélier sans réussir davantage à ébranler le mur.</p>
+
+<p>Exténués, ils se résignèrent à abandonner la poursuite,
+et, piteux, ils se rangèrent autour de Fausta.
+Centurion surtout était très inquiet. Il s'attendait à
+des reproches sanglants. Sainte-Maline, Chalabre,
+Montsery n'étaient pas très rassurés non plus.</p>
+
+<p>A la grande surprise de tous, Fausta ne fit aucun reproche.
+Elle savait, elle, que Pardaillan devait sortir
+vainqueur de la lutte. Donc elle se contenta de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ramassez ces hommes, qu'on leur donne les soins
+que nécessite leur état. Vous distribuerez à chacun
+cent livres à titre de gratification. Ils ont fait ce
+qu'ils ont pu, je n'ai rien à dire.</p>
+
+<p>Une rumeur joyeuse accueillit ces paroles. En un
+clin'd'oeil les éclopés furent enlevés.</p>
+
+<p>Demeurée seule, Fausta resta immobile sur la banquette
+où elle s'était assise, cherchant, combinant,
+mettant en oeuvre toutes les ressources de son esprit
+si fertile en inventions de toutes sortes. Que voulait-elle?
+Peut-être ne le savait-elle pas très bien elle-même.
+Toujours est-il que, de temps en temps, elle
+prononçait un mot, toujours le même:</p>
+
+<p>&mdash;La folie!...</p>
+
+<p>Enfin, ayant sans doute trouvé la solution tant
+cherchée, elle se leva, rejoignit ses gardes du corps
+et remonta dans ses appartements.</p>
+
+<p>Tandis que les ordinaires, sur un signe d'elle, s'installaient
+dans le vestibule, elle pénétra dans son cabinet,
+suivie de Centurion à qui elle donna des instructions
+claires et minutieuses, ensuite de quoi le bravo
+quitta la maison des Cyprès et rentra dans Séville.
+Fausta attendit dans son cabinet. Une demi-heure
+après, sa litière l'attendait devant le perron. Elle y monta.
+Autour caracolaient ses gardés ordinaires: Montsery,
+Chalabre, Sainte-Maline, et derrière venait une
+imposante escorte de cavaliers armés jusqu'aux dents.</p>
+
+<p>La litière pénétra dans l'Alcazar et s'arrêta devant
+les appartements réservés à Mgr le grand inquisiteur.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Fausta était introduite
+auprès d'Espinosa, avec qui elle eut une longue
+et secrète conversation. Sans doute ces deux puissants
+personnages arrivèrent-ils à s'entendre, sans
+doute Fausta obtint-elle ce qu'elle voulait, car, lorsqu'elle
+sortit, un sourire de triomphe errait sur ses
+lèvres et une lueur de contentement rendait ses yeux
+noirs plus brillants <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> L'épisode qui termine ce récit a pour titre <i>Les Amours du
+Chico</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+<p>TABLE</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p> I.&mdash;La mort de Fausta</p>
+<p> II.&mdash;Le grand inquisiteur d'Espagne</p>
+<p> III.&mdash;La vieillesse de Sixte-Quint</p>
+<p> IV.&mdash;Le réveil de Fausta</p>
+<p> V.&mdash;La dernière pensée de Sixte-Quint</p>
+<p> VI.&mdash;Le chevalier de Pardaillan</p>
+<p> VII.&mdash;Bussi-Leclerc</p>
+<p> VIII.&mdash;Trois anciennes connaissances</p>
+<p> IX.&mdash;Conjonction de Pardaillan et de Fausta</p>
+<p> X.&mdash;Don Quichotte</p>
+<p> XI.&mdash;Don César et Giralda</p>
+<p> XII.&mdash;L'ambassadeur du roi Henri</p>
+<p> XIII.&mdash;Le document</p>
+<p> XIV.&mdash;Les deux diplomates</p>
+<p> XV.&mdash;Le plan de Fausta</p>
+<p> XVI.&mdash;Le caveau des morts vivants</p>
+<p> XVII.&mdash;Où Bussi-Leclerc verse des larmes</p>
+<p> XVIII.&mdash;Don Cristobal Centurion</p>
+<p> XIX.&mdash;Le souper</p>
+<p> XX.&mdash;La maison des Cyprès</p>
+<p> XXI.&mdash;Centurion dompté.</p>
+<p> XXII.&mdash;Le nain à l'oeuvre</p>
+<p> XXIII.&mdash;El Chico et Juana</p>
+<p> XXIV.&mdash;Suite des aventures du nain</p>
+<p> XXV.&mdash;Où le Chico se découvre un ami</p>
+<p> XXVI.&mdash;Les conspirateurs</p>
+ </div> </div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13524 ***</div>
+</body>
+</html>