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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:14 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Corysandre + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + + + + + +</pre> + + + + + + + +<h3>HECTOR MALOT</h3> +<br><br><br> + + + +<h1>CORYSANDRE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><span class="petit"><sup> 1</sup></span></a></h1><br><br><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> L'épisode qui précède a pour titre: +<i>la Duchesse d'Arvernes</i>.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>La saison de Bade était dans tout son éclat; et une +lutte qui s'était établie entre deux joueurs russes, le +prince Savine et le prince Otchakoff, offrait aux +curieux et à la chronique les péripéties les plus émouvantes.</p> + +<p>C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff +avait fait son apparition dans le monde parisien, +et en quelques mois, par ses gains ou ses +pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le +sourire dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte +de cinq cent mille francs, il s'était conquis une +réputation tapageuse qui avait failli donner la jaunisse +au prince Savine, habitué depuis de longues années à +se considérer orgueilleusement comme le seul Russe +digne d'occuper la badauderie parisienne.</p> + +<p>C'était un petit homme chétif et maladif que ce +prince Otchakoff et qui, n'ayant pas vingt-cinq ans, +paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût blond et +imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de +physionomies ennuyées et vides, on n'avait jamais vu +un homme si triste, et rien qu'à le regarder avec ses +traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune et +ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible +envie de bâiller.</p> + +<p>Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y +avait que le jeu qui lui donnât des émotions, et il +jouait pour se sentir vivre autant que pour faire du +bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule +ambition.</p> + +<p>Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, +le jeu était le seul excès qu'il pût se permettre, +et il jouait comme d'autres s'épuisent, s'indigèrent ou +s'enivrent.</p> + +<p>Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom +en achetant des collections de tableaux ou de potiches +qui l'auraient ennuyé, en prenant une maîtresse +en vue qui l'aurait affiché, en montant une +écurie de course qui l'aurait dupé; mais en esprit +pratique qu'il était, il avait trouvé que le plus simple +encore et le moins fatigant, était d'abattre nonchalamment +une carte, de pousser une liasse de billets +de banque à droite ou à gauche et de dire sans se +presser: «Je tiens.»</p> + +<p>Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce +nom d'Otchakoff était devenu célèbre, les journaux +l'avaient cité, tambouriné, trompété, et la foule moutonnière +l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait +jamais fait autre chose dans la vie que de tourner une +carte et de combiner un coup, était devenu un personnage.</p> + +<p>Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter +la jalousie et l'envie: le prince Savine, qui de +très bonne foi croyait être le seul digne de représenter +avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par +ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une +part, et une très grosse part de cette célébrité mondaine +qu'il voulait pour lui tout seul avait été Anglais, +Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point +calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un +Russe qui se montrait plus riche que lui, Savine! un +Russe qu'on disait, et cela était vrai, d'une noblesse +plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine! +Il fallait que n'importe à quel prix, même au +prix de son argent, auquel il tenait tant, il défendit sa +position menacée et se maintînt au rang qu'il avait +conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs +années et qui le rendait si glorieux.</p> + +<p>Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait +l'homme le plus aimable du monde, le plus affable, le +plus gracieux avec quelques journalistes qu'il connaissait, +et il les avait bombardés d'invitations à déjeuner, +ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il +savait assez vaniteux pour être fiers d'une invitation à +l'hôtel Savine et en situation de parler de ses déjeuners +dans leurs chroniques et aussi de tout ce qu'il +voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse, +son goût, son esprit, son courage, sa force, sa +santé, sa beauté.</p> + +<p>Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, +il avait commencé sa manoeuvre.</p> + +<p>Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff +avec son flegme ordinaire, Raphaëlle, la +maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin dans +la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, +deux de ces puissants trotteurs qui battent, en se +jouant, les anglais comme les arabes, et Savine n'avait +pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée +d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas +pouvoir faire atteler ses chevaux ce jour même et de +sortir, il s'était fâché. C'était justement l'ouverture +de la réunion de printemps à Longchamp, et il +voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à +cette réunion à l'aller et au retour; il ne les avait fait +venir de son haras et ne les avait donnés que pour +cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, avait-il +dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, +et, une fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, +ils n'en sortiront pas. En vous enveloppant bien, +vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas s'exagérer +son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque +d'en mourir, car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle +avait été aux courses, et à l'aller comme au +retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué +l'admiration des hommes et l'envie des femmes.</p> + +<p>Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait +de jouer, perdant toutes les nuits ou gagnant +des coups de trois ou quatre cent mille francs, tantôt +contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans jamais +lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours +son même mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce +à quoi Savine répondait toutes les fois qu'il pouvait +répondre, en haussant les épaules et en disant que si +Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, +il n'en avait pas devant une nappe blanche, le pauvre +diable étant incapable de boire seulement les quatre +ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai +Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport +pour prouver la nationalité.</p> + +<p>Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au +moins d'une façon qui ne fût pas nuisible à ses intérêts, +Savine qui depuis longtemps se contentait des +collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était +mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, +bronzes, livres, curiosités, n'exigeant d'elles +que quelques qualités spéciales: d'être authentiques, +d'être dans un parfait état de conservation, enfin de +coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait +les revendre,—ce qu'il espérait bien faire un jour, +tirant ainsi d'elles deux réclames, l'achat et la vente, +—il pût le faire avec bénéfice, sans autre perte que +celle des intérêts.</p> + +<p>Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de +ce genre, les journaux l'avaient annoncée et célébrée: +le prince Savine, quel Mécène! Il est vrai que ce +Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des artistes +morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul +Veronèse et autres qui ne lui savaient aucun gré de +ses largesses.</p> + +<p>Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, +et Otchakoff, en une nuit heureuse ou malheureuse, +s'imposait à la curiosité publique d'une façon +autrement vivante et palpitante en perdant son argent +que s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des +Titien.</p> + +<p>Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, +se décida à lutter contre son rival en employant les +mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire à coups de +millions.</p> + +<p>Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties +à Paris pendant la saison d'été, était venu à +Bade jouer contre la banque, et Savine l'avait suivi, +se disant qu'un homme habile et prudent qui joue +contre une banque de jeu ne doit perdre que dans une +certaine mesure qui peut se calculer mathématiquement, +et même qu'il peut gagner.</p> + +<p>Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.</p> + +<p>Heureusement, les professeurs de systèmes tous +plus infaillibles les uns que les autres ne manquent +pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; il y en a à +Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les +villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à +à Wiesbaden, à Ems, à Spa, où ils tenaient boutiques +de renseignements et de leçons.</p> + +<p>Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré +un de ces professeurs: un vieux gentilhomme +français de grand nom et de belle mine qui, après +avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux +jeunes gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude +de combinaisons inexorables» pour faire sauter +la banque; mais alors, ne pensant pas à jouer, il s'en +était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques +florins que le vieux professeur allait perdre avec une +«rectitude inexorable» ou qu'il employait à faire insérer +dans les journaux des annonces pour tâcher de +trouver des actionnaires qui lui permissent d'essayer +en grand son système.</p> + +<p>Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux +«combinaisons inexorables», ce qui n'était pas difficile, +car on était sûr de le trouver à la <i>Conversation</i>, +assis sur une chaise devant la table de trente-et-quarante, +suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre +part et notant les coups sur un carton qu'il perçait +d'une épingle.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans +son travail qu'il n'avait pas vu Savine, et qu'il avait +fallu que celui-ci lui frappât sur l'épaule pour appeler +son attention; mais alors il avait vivement quitté le +jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené +dans les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en +conférence avec le vieux professeur de jeu, ni qu'on +surprit un seul mot de leur entretien.</p> + +<p>—Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, +mettez six cent mille francs seulement à ma disposition, +et le monde est à nous.</p> + +<p>Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu +il n'apporterait pas ces six cent mille francs, il n'en +apporterait pas cinquante mille, pas même dix mille; +mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver +les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système +des «combinaisons inexorables,» seulement il voulait +l'essayer lui-même; bien entendu il le payerait... s'il +gagnait.</p> + +<p>Le lendemain matin, le marquis de Mantailles +s'était présenté à la porte du pavillon que le prince +Savine occupait sur le <i>Graben</i>, et tout de suite il avait +été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait remarqué +qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte +plate enveloppée dans une serviette de serge grise et +d'un petit sac de toile comme ceux dont se servent les +joueurs de loto.</p> + +<p>—Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique +qui avait introduit le marquis.</p> + +<p>Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement +déposé sa boîte et son sac sur une table; puis, +le domestique étant sorti, il s'était approché du lit de +Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait +l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, +maintenant il s'était relevé, c'était un homme +digne et fier, inspiré, sûr de lui.</p> + +<p>—Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience +la rigoureuse exactitude de ce que je viens de vous expliquer, +et c'est dans ce but que je me suis muni de +différents objets utiles à ma démonstration.</p> + +<p>Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons +inexorables» étaient une petite roulette, un tapis +de drap divisé comme le sont les tables de trente-et-quarante, +six jeux de cartes, et enfin, dans le sac en +toile, des haricots blancs et rouges.</p> + +<p>Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur +une table et disposé en deux masses ses haricots, les +rouges pour Savine, les blancs pour lui, la démonstration +commença; à onze heures, Savine avait deux +cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire +deux cent-quarante mille francs.</p> + +<p>Le lendemain, la démonstration continua; puis le +surlendemain, pendant dix jours, et au bout de ces dix +jours Savine avait gagné dix-neuf cent cinquante +haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs.</p> + +<p>L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de +vrais billets de banque que Savine pouvait risquer; +mais, chose extraordinaire, au lieu de gagner il perdit.</p> + +<p>Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là, +Otchakoff fit sauter la banque au milieu de l'enthousiasme +général.</p> + +<p>Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième +jour, puis le quatrième.</p> + +<p>—Courage, disait le marquis de Mantailles, plus +vous perdez, plus vous avez de chance de gagner; l'équilibre +ne peut pas ne pas se rétablir.</p> + +<p>Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze +jours, Savine avait perdu cinq cent mille francs, et ce +qui lui était plus sensible encore que cette perte d'argent, +il les avait perdus sans que cela fit sensation et +tapage.</p> + +<p>—Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.</p> + +<p>—Et pourtant il est prudent.</p> + +<p>Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!</p> + +<p>Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque +le jeu ne soulevait pas le tapage qu'il avait espéré, +il chercha un autre moyen pour forcer l'attention +publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en +s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle +Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté +éblouissante, était la reine de Bade, comme Otchakoff +en était le roi par son audace au jeu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>C'était aussi l'hiver précédent, presque en même +temps qu'Otchakoff, que la belle Corysandre, sous la +conduite de sa mère, la comtesse de Barizel, avait fait +son apparition à Paris.</p> + +<p>Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, +où son père, le comte de Barizel, qui descendait des +premiers colons français établis dans ce pays, avait +possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa famille +depuis près de deux cents ans; le comte avait été +tué dans la guerre de Sécession, commandant une brigade +de l'armée du Sud, et sa veuve et sa fille avaient +quitté l'Amérique pour venir s'établir en France, où +elles voulaient vivre désormais.</p> + +<p>C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait +tous les ans le financier Dayelle qu'elles avaient paru +pour la première fois.</p> + +<p>Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un +enrichi, les fêtes qu'il donnait dans son hôtel de la rue +de Berry comptaient parmi les plus belles et les mieux +réussies de Paris. Quand on avait un grand nom ou +quand on occupait une haute situation on se moquait +bien quelquefois, il est vrai, de Dayelle en rappelant +d'un air dédaigneux qu'il avait commencé la vie par +être commis chez un marchand de toile, puis fabricant +de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, +puis l'un des grands faiseurs de son temps; mais on +n'en recherchait pas moins les invitations de ce parvenu +qui, deux fois par an, pour chacune de ses fêtes, +ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations +nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on +n'entendait que chez lui.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que +Dayelle tenait à offrir à ses invités, c'était encore tout +ce qui, à un titre quelconque: gloire, talent, beauté, +fortune, promettait d'arriver bientôt à la célébrité; il +ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne fallait +pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention +d'être lui-même le consacrant. Aussi en allant +chez lui s'attendait-on toujours à quelque surprise. +Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la cachait +avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais +enfin on savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas +figurer sur le programme, faisait cependant partie +obligée de ce programme.</p> + +<p>Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus +vives et pendant huit jours elle fournit le sujet de toutes +les conversations.</p> + +<p>—Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa +mère?</p> + +<p>—Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, +c'est une française; elle est d'origine française: il y a +encore dans le Poitou des Barizel de très vieille et très +bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette famille +qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en +Amérique, que descend cette belle jeune fille.</p> + +<p>—Riches les Barizel?</p> + +<p>—On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; +mais je n'en sais rien. Si vous avez des prétentions à +la main de cette belle fille, ne tablez donc pas sur ce +que je vous dis; ces fortunes d'Amérique ressemblent +souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, +c'est que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées +où elle va, dit-on, faire construire un hôtel.</p> + +<p>—Ça c'est quelque chose.</p> + +<p>—C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il +ne l'est pas, si on en voit jamais que le plan, ce n'est +rien. J'ai connu des gens qui, avec un terrain et un +plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient; +ont pendant de longues années fait croire à une fortune +qui n'existait pas et n'avait jamais existé.</p> + +<p>—C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à +sa fête.</p> + +<p>—Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, +sans doute.</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.</p> + +<p>—Il n'y a plus de blondes.</p> + +<p>—Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des +blondes châtain, des blondes cendré, il n'y a plus de +blondes pures, de ce blond de moissons mûries par le +soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.</p> + +<p>—C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité +dans les cheveux.</p> + +<p>—Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: +ainsi dans son front si pur, dans ses yeux naïfs, et son +regard limpide, dans sa bouche innocente, dans son +attitude modeste. Naïve, douce, modeste et admirablement +belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la +majesté, voilà une réunion qui est rare. Maintenant +a-t-elle cette sincérité dans le coeur et dans l'esprit? +Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou presque rien: et +sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne parle +que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, +ce qui m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure +blonde, ces yeux bruns sous un sourcil pâle, ce teint +d'une blancheur veloutée, enfin c'est, comme disaient +nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, +bien extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit +ans.</p> + +<p>—En a-t-elle même dix-sept?</p> + +<p>—La mère dit dix-huit.</p> + +<p>—On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en +débarrasser plus vite.</p> + +<p>—La mère est encore fort bien.</p> + +<p>—Un peu empâtée.</p> + +<p>—Une créole.</p> + +<p>—Est-elle créole?</p> + +<p>—Elle en a l'air.</p> + +<p>—Elle a même l'air plus que créole.</p> + +<p>—C'est peut-être une <i>octoroon</i>.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, une <i>octoroon</i>?</p> + +<p>—C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse +arrivée à la huitième génération; chez elle le sang +noir a si bien disparu qu'il n'en reste plus trace, +même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa +main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.</p> + +<p>C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons +s'étaient fermés à Paris, était venue avec sa mère passer +la saison à Bade.</p> + +<p>Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à +Paris, car s'il est des gens qui passent partout inaperçus, +il en est d'autres qui ne peuvent faire un pas sans +provoquer le tapage et la curiosité.</p> + +<p>Cependant, leur installation fort modeste dans un +petit chalet des allées de Lichtenthal n'avait rien du +faste insolent de quelques étrangers qui semblent n'être +venus à Bade que pour y trouver le plaisir de dépenser +leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, +un homme et deux femmes; une calèche louée au mois; +il n'y avait certes pas là de quoi forcer l'attention; avec +cela un cercle de relations assez banal, une loge au +théâtre, une heure de station à la musique, une promenade +rapide dans les salons de la Conversation sans +jamais risquer un florin à la table de la roulette, tous +les matins la messe à l'église catholique, c'était tout.</p> + +<p>Il était impossible de mener une vie plus simple et +cependant...</p> + +<p>Cependant toutes les fois que madame de Barizel et +sa fille se montraient quelque part, il n'y avait plus +d'yeux que pour elles ou tout au moins pour Corysandre, +et instantanément c'était d'elles qu'on s'occupait.</p> + +<p>—Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les +journaux?</p> + +<p>—Notre temps est celui de la réclame; tout finit +par se placer avec des annonces bien faites et souvent +répétées: la mère s'entoure de journalistes.</p> + +<p>S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que +madame de Barizel recherchait les journalistes, au +moins était-ce vrai en partie et particulièrement pour +un correspondant de journaux français et américains +nommé Leplaquet.</p> + +<p>Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien +directeur d'un journal français à Bâton-Rouge, Leplaquet +était bien réellement le commensal de madame de +Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au +moins pour certaines affaires. On disait et il le racontait +lui-même, qu'il l'avait connue en Amérique, où il +avait été son ami et plus encore l'ami de M. de Barizel; +à propos de cette liaison ancienne il était même +plein d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il +contait volontiers, même sans qu'on les lui demandât, +et dans lesquelles la grosse fortune et la haute situation +de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur +et d'intrépidité, remplissaient toujours une place +considérable; en Amérique, où lui Leplaquet, était un +personnage, il n'avait connu que des personnages, et +parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.</p> + +<p>Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient +généralement bien dites et avec une verve méridionale +qui s'imposait; mais on les eût peut-être mieux +accueillies et avec plus de confiance si le conteur avait +été plus sympathique. Malheureusement ce n'était +pas le cas de Leplaquet, qui, avec sa face plate, son +front bas, ses yeux fuyants, son air sombre, son attitude +hésitante, inspirait plutôt la défiance que la sympathie, +la répulsion que l'attraction.</p> + +<p>D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait +à les conter à tout propos et souvent hors de propos +leur nuisait aussi: on s'étonnait que cet homme qui, +ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât +si obstinément les occasions de dire du bien de la +seule madame de Barizel.</p> + +<p>De même on cherchait aussi pourquoi il déployait +tant de zèle à racoler des convives pour les dîners de +madame de Barizel.</p> + +<p>Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, +ces convives, parmi les artistes, les musiciens, les +peintres, les sculpteurs, surtout parmi les journalistes, +ses confrères, français ou étrangers; il suffisait, qu'on +tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité par +lui chez madame de Barizel.</p> + +<p>Bien que des invitations de ce genre fussent assez +fréquentes à Bade, où plus d'une femme en vue employait +ses amis à l'enrôlement d'une petite cour composée +de gens qui avaient un nom, la persistance et +l'activité que Leplaquet apportait à ces enrôlements +étaient si grandes qu'elles ne pouvaient pas ne pas +provoquer un certain étonnement. C'était à croire +qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils +arrivaient et à leurs premiers pas dans Bade, il sautait +sur eux et les enveloppait.</p> + +<p>Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la +droite de la comtesse de Barizel, qui se montrait une +femme supérieure dans l'art de chatouiller la vanité +littéraire de son convive, dont la veille elle ne connaissait +même pas le nom, lui répétant avec une grâce +pleine de charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; +et le surlendemain, au sortir du lit, de bonne +heure, encore sous l'influence des beaux yeux de +Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments +de la comtesse, il envoyait à son journal une +correspondance consacrée à la gloire des Barizel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Une maison hospitalière: comme l'était celle de +madame de Barizel devait s'ouvrir facilement pour le +prince Savine.</p> + +<p>En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine +n'eut qu'à attendre une visite de celui-ci à Bade pour +se faire présenter à la comtesse, et bientôt on le vit +partout aux côtés de la belle Corysandre.</p> + +<p>Ce ne fut qu'un cri:</p> + +<p>—Le prince Savine va épouser mademoiselle de +Barizel.</p> + +<p>C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on +s'occupait de lui, lorsqu'il paraissait quelque part, il +avait la satisfaction enivrante pour sa vanité de voir +qu'il faisait sensation; il était revenu à ses beaux +jours, Otchakoff serait éclipsé.</p> + +<p>Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la +belle Corysandre, quel inépuisable sujet de conversation!</p> + +<p>Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais +il ne répondait pas.</p> + +<p>Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il +ce mari bienheureux?</p> + +<p>Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui +avaient assisté à ces explosions d'enthousiasme, et +cependant personne ne pouvait dire que Savine s'était +nettement et formellement prononcé à ce sujet.</p> + +<p>Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans +qu'un jour madame de Barizel ou même tout simplement +le premier venu pussent s'appuyer sur un fait +positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le +mari de Corysandre, car il avait une peur effroyable +des responsabilités, quelles qu'elles fussent.</p> + +<p>Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas +personnel, il n'avait que peu d'imagination, il se +montrait au contraire fort ingénieux et très fertile en +ressources, en inventions, en combinaisons pour tout +ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou +devait les servir.</p> + +<p>Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine +forêt, avec bal et souper, organisée en l'honneur de +Corysandre. En choisissant un endroit pittoresque +qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on +pût y arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir +ses invitations recherchées avec empressement. Sans +doute la dépense qu'entraînerait cette fête serait +grosse, et c'était là pour lui une considération à peser; +mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus +qu'une séance malheureuse, comme celles qu'il avait +eues en ces derniers temps à la table de trente-et-quarante, +et l'effet produit ne pouvait pas manquer +d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était +pas dans son intention de prodiguer ses invitations: +plus elles seraient rares, plus elles seraient précieuses, +et les malheureux qu'il ferait parleraient de lui autant +que les heureux,—ce qu'il voulait.</p> + +<p>Après avoir soigneusement étudié les environs de +Bade, l'emplacement qu'il adopta fut un petit plateau +boisé situé entre le vieux château et l'entassement de +roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les +Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes +sapins au tronc et aux rameaux, recouverts +d'une mousse blanche, qui pendait çà et là en longs +fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout +à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on +y dressât les tentes sous lesquelles on servirait les +tables du souper.</p> + +<p>En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine +eut la satisfaction de se voir poursuivi et assiégé de +demandes d'invitations.</p> + +<p>Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; +mais le nombre des invités avait été fixé à cent par +suite de l'impossibilité de dresser sur ce terrain tourmenté +des tentes assez grandes pour recevoir autant +de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été +tel qu'il s'était décidé à porter le nombre de cent, à +cent cinquante; puis, devant les instances dont il avait +été accablé, et pour ne peiner personne, de cent cinquante +à deux cents.</p> + +<p>Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de +refuser de hauts personnages qui ne pouvaient pas le +servir, par contre il n'eut garde de ne pas s'assurer la +présence des journalistes qui se trouvaient en ce moment +à Bade.</p> + +<p>En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.</p> + +<p>Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant +cette fête il se partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés +que pour elle et pour eux; pour tous ses +autres invités, affectant une morgue hautaine.</p> + +<p>Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, +l'entourant, l'enveloppant, ne la quittant +presque pas, de façon à bien marquer l'admiration et +l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les journalistes, +au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était +seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu +qu'il leur témoignait sa bienveillance, prenant toutes +les précautions pour qu'on ne pût pas supposer qu'il +était en relations suivies avec ces gens-là.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous cette petite fête?</p> + +<p>—Admirable.</p> + +<p>—Vous en direz quelques mots?</p> + +<p>—C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain +article tout entier.</p> + +<p>—Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, +que je vous demande; si vous pouvez ne pas parler de +moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de tout ce qui ressemble +à la réclame.</p> + +<p>—Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire +de cette fête.</p> + +<p>—Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: +je comprends qu'un sujet d'article est chose +précieuse, et je ne veux pas vous priver de celui-là; +seulement je vous prie d'observer une certaine réserve +en tout ce qui me touche personnellement, ou +mieux, vous voyez que j'agis avec vous en toute franchise, +je vous prie si vous n'envoyez pas votre article +tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>—Comme cela je serai responsable de ce que vous +aurez dit et je ne pourrai avoir pour votre obligeance +et votre sympathie que des sentiments de reconnaissance. +A demain, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner +pour que ceux qui devaient trompéter son nom +ne se trouvassent point nez à nez, il entendit la lecture +des différents articles qui allaient chanter sa +gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent +de sa part des éloges sans fin.</p> + +<p>—Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! +C'est une perle, cet article, je n'ai jamais rien lu +d'aussi joli, et quelle délicatesse de touche, quelle +grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous permettez, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comment donc.</p> + +<p>—C'est une prière que je veux dire: la réserve que +je vous avais demandée, vous ne l'avez peut-être pas +observée aussi complète que j'aurais voulu, mais +passons; ce que je désire, ce n'est pas une suppression, +c'est une addition: je serais bien aise que +vous glissiez un mot sur mon titre et sur le rang que +j'occupe dans la noblesse russe; il y a tant de +princes russes d'une noblesse douteuse,—ce n'est +pas positivement pour Otchakoff que je dis cela,—je +ne voudrais pas que le public français, mal instruit +de ces choses, me confondît avec ces gens-là; voulez-vous?</p> + +<p>—Avec plaisir.</p> + +<p>—Alors je vais vous donner des renseignements... +authentiques.</p> + +<p>Avec le second les éloges reprirent:</p> + +<p>—Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!</p> + +<p>Il ne présenta aussi qu'une observation, «non +pour demander une suppression, mais pour indiquer +une addition qui lui serait agréable».</p> + +<p>—Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a +tant de fortunes russes peu solides que je ne voudrais +pas qu'on confondît la mienne avec celles-là, et qu'on +crût que parce que je donne des fêtes je me livre à des +prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais +vous donner des renseignements... authentiques. Pour +ma noblesse, il est inutile d'en rien dire, elle est, +grâce à Dieu, bien connue.</p> + +<p>Avec le troisième, il commença aussi par des éloges +et ce ne fut qu'après avoir épuisé toute sa collection +d'adjectifs qu'il demanda une petite addition, non pour +parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles étaient, +grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât +son duel avec le comte de San-Estevan et pour qu'on +glissât un mot discret sur la fermeté et le courage +qu'il avait montrés en cette circonstance.</p> + +<p>Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la +noblesse, ni sur la fortune, ni sur son courage, toutes +choses qui, grâce à Dieu, étaient de notoriété publique, +mais sur sa générosité; parce qu'il donnait +des fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas +qu'on crût qu'il ne pensait pas aux malheureux.</p> + +<p>Otchakoff était battu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine +avec la belle Corysandre sans que ce bruit arrivât +aux oreilles de la personne qui justement avait le plus +grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la maîtresse +du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait +dans une pièce en vogue, et aussi parce que son amant +n'avait pas voulu l'emmener avec lui.</p> + +<p>Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre +que ce mariage fût possible: Savine ne se marierait +que quand il serait impotent, et ce serait pour +avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait la +sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de +belles promesses, que naturellement il ne tiendrait +pas. Quant à penser qu'il était pris par l'amour et la +passion, cette idée était pour elle si drôle et si invraisemblable +qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine +amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux +éclats.</p> + +<p>Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle +accueillit la première fois cette nouvelle, quand une de +ses bonnes amies vint la lui annoncer hypocritement +avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste +satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre +femme qui n'a pas eu en ce monde la chance à laquelle +elle avait droit, à voir enfin abaissée une de celles qui +lui ont volé sa part de bonheur.</p> + +<p>Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre +et de lire le même mot sans cesse répété, «le +mariage du prince Savine avec mademoiselle de Barizel», +elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi persistant +ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur +quelque chose de sérieux.</p> + +<p>La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.</p> + +<p>Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de +maîtresse de Son Excellence le prince Vladimir Savine; +elle le savait mieux que personne, et depuis +longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages +auxquels elle tenait assez fortement pour tout +supporter. Et il y avait des femmes qui l'enviaient! Si +elles savaient de quel prix, de quels dégoûts, de +de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son +luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son +hôtel des Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la +surface brillante de ce qui s'étalait insolemment en +public; elle seule connaissait le fond des choses, le +bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle +seule connaissait la cravache qui plus d'une fois avait +bleui sa peau.</p> + +<p>Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle +trouva que la seule personne qu'elle pouvait charger +de cette enquête délicate était son père.</p> + +<p>Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, +elle avait été obligée de se séparer de sa famille, +Savine n'étant pas homme à supporter une communauté +que le duc de Naurouse et Poupardin avaient +bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse +le droit d'avoir un père et une mère, pas plus +qu'il ne lui reconnaissait celui d'avoir d'autres amants +elle devait être à lui, entièrement à sa disposition, +sans distraction du matin au soir et du soir au matin; +s'il permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce +qu'il était flatté dans sa vanité de l'entendre applaudir +et de lire son nom en vedette sur les colonnes du boulevard +ou dans les réclames des journaux. C'était une +grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait +une du même genre en exposant ses trotteurs dans +les concours hippiques. Qui aurait osé dire qu'il +n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa +fortune!</p> + +<p>Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et +madame Houssu avaient loué un logement dans la +rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué son +commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements +intimes et de surveillances discrètes.» +Une circulaire qu'il avait largement répandue expliquait +ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces +surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage +au profit des jaloux: maris, femmes, maîtresses, +qui voulaient savoir s'ils étaient trompés et +comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, +car M. Houssu, qui avait des formes et de la +tenue, aimait le beau style aussi bien que les belles +manières. Peut-être, dans un autre quartier, ce beau +style qui mettait toutes choses en termes galants +eût-il nui à son industrie; mais sa clientèle se composait, +pour la meilleure part, de cuisinières qui fréquentaient +le marché de la Madeleine, de femmes de +chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin +d'apprendre ce que faisaient leurs amis aux heures +où elles ne pouvaient par les voir, et tout ce monde +trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que +bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles +des tireuses de cartes et des chiromanciens, auxquels +ils avaient foi. D'ailleurs, quand on avait été une fois +en relations avec M. Houssu, on retournait le voir +volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, +la façon dont il jetait sa croix d'honneur au +nez de ses clients en avançant l'épaule gauche, qu'il +faisait bomber, inspiraient la confiance.</p> + +<p>Maintenant que Raphaëlle était séparée de son +père et de sa mère, elle ne pouvait plus, comme au +temps où elle était la maîtresse du duc de Naurouse, +entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de +liberté et s'installer en caraco au coin du poêle pour +voir sauter le foie ou mijoter le marc de café; mais +toutes les fois que cela lui était possible elle se sauvait +de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir déjeuner +dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; +c'était avec joie qu'elle échappait aux valets à la tenue +correcte, aux sourires insolents et railleurs, que son +amant lui faisait choisir par son intendant, et qu'elle +venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait +le déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre +son père et sa mère et quelques amis de ses jours +d'enfance, elle redevenait elle-même, reprenant ses +habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage d'autrefois, +qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à +ceux de l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position +présente.</p> + +<p>Décidée à charger son père d'une surveillance intime +auprès de Savine, elle vint un matin rue de l'Arcade +à l'heure du déjeuner, arrivant comme à l'ordinaire +les bras pleins et les poches bourrées de +provisions de toutes sortes liquides et solides.</p> + +<p>Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque +ses clients lui en laissaient le temps, de faire lui-même +sa cuisine, ne trouvant bon que ce qu'il avait +préparé de sa main.</p> + +<p>Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de +chemise, occupé à couper du lard en petits morceaux.</p> + +<p>—Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh +bien, je vais te faire une omelette au lard dont tu me +diras des nouvelles; mais qu'est-ce que tu nous +apportes de bon?</p> + +<p>Abandonnant son lard, il passa l'inspection des +provisions que Raphaëlle venait de poser sur sa table.</p> + +<p>—Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui +change ma stratégie culinaire, c'est un renfort qui arrive +à un général au moment de livrer bataille; je vais +mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette, +tu vas voir ça;—il développa deux bouteilles;—<i>vermouth, +vieux rhum</i>, fameuse idée, tu es une bonne +fille, tu penses à tes parents, c'est bien, c'est très bien: +si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça nous +ouvrirait l'appétit.</p> + +<p>Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher +la bouteille de vermouth.</p> + +<p>—Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.</p> + +<p>—Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.</p> + +<p>—Eh bien, on va aller en chercher.</p> + +<p>Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle +la tendit à sa mère qui essuyait la vaisselle mélancoliquement +dans un coin.</p> + +<p>Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en +verre blanc, elle sortit pendant que Raphaëlle défaisant +son chapeau et sa robe—une robe de Worth,—les +accrochait à un clou, entre deux casseroles.</p> + +<p>—C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit +M. Moussu, il fait chaud.</p> + +<p>Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la +fiole.</p> + +<p>—Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.</p> + +<p>—J'ai envoyé la fille de la concierge.</p> + +<p>—Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria +Raphaëlle.</p> + +<p>—Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des +jugements aventureux sur cette enfant, à son âge...</p> + +<p>—Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!</p> + +<p>Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette +fut vite cuite; le temps de boire les trois verres +d'absinthe, et l'on put se mettre à table: M. Houssu +au milieu, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux +coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame +Houssu, correctement habillée; à sa gauche, +Raphaëlle, imitant le débraillé paternel et ayant pour +tout costume sa chemise et un jupon blanc.</p> + +<p>M. Houssu commença par servir sa fille avec un air +triomphant.</p> + +<p>—Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce +soufflé? Tu as eu une fameuse idée de venir déjeuner +avec nous.</p> + +<p>—J'ai à te parler.</p> + +<p>—Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je +t'écouterai.</p> + +<p>—Tu as lu ce que les journaux disent du prince?</p> + +<p>—Qu'il allait épouser une jeune Américaine.</p> + +<p>—Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire +mérite d'être éclaircie et je compte sur toi pour +ça. Tu vas partir pour Bade et m'organiser une surveillance +intime, comme tu dis dans tes circulaires, +autour du prince Savine et de madame de Barizel, +cette Américaine.</p> + +<p>—Moi! ton père!</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!</p> + +<p>—A qui veux-tu que je la fasse?</p> + +<p>Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers +elle en jetant son épaule gauche en avant par le geste +qui lui était familier lorsqu'il voulait mettre sa décoration +sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.</p> + +<p>—Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant +sa chemise de sa large main velue, si le signe de l'honneur +brillait sur cette poitrine.</p> + +<p>—Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas +de bêtises. On raconte que Savine va se marier. S'il +est quelqu'un que cela intéresse, c'est moi, n'est-ce +pas?</p> + +<p>M. Houssu toussa sans répondre.</p> + +<p>—Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut +que je sache à quoi m'en tenir, et comme je ne peux +pas aller à Bade voir par moi-même comment les +choses se passent, je te demande de me remplacer.</p> + +<p>—Moi, l'auteur de tes jours?</p> + +<p>—Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces +à la fin en nous la faisant à la paternité. En +voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père qui abandonne +sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand +elle avait besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que +quand elle commence à sortir de la misère, c'est-à-dire +quand il voit qu'il peut avoir besoin d'elle et +qu'elle est en état de l'obliger.</p> + +<p>M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son +assiette, il se croisa les bras avec dignité.</p> + +<p>—Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, +s'écria-t-il, c'est bas; nous aurions mangé notre +omelette, ta mère et moi, tranquillement, amicalement, +comme mari et femme; nous n'avions pas besoin +de tes cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais +maintenant une seule bouchée de ton jambon, elle +m'étoufferait.</p> + +<p>Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de +jambon; puis, après les avoir poussés sur le bord de +son assiette, il se mit à manger les oeufs stoïquement, +sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas +soutenir sa fille comme elle en avait envie, de peur +de fâcher ce bel homme, qu'elle s'imaginait avoir reconquis +depuis qu'il l'avait épousée.</p> + +<p>Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé +que par le bruit des couteaux et des fourchettes, car +cette altercation qui venait de s'élever entre le père et +la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre de manger.</p> + +<p>La première, Raphaëlle, reprit la parole:</p> + +<p>—Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, +tout ça c'est des bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, +il ne vaudrait plus rien; mange-le en m'écoutant +et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention de +te rien reprocher.</p> + +<p>—Si c'est ainsi...</p> + +<p>—Puisque je te le dis.</p> + +<p>Ramenant vivement les tranches de jambon dans +son assiette, il en plia une en deux et la porta à sa +bouche.</p> + +<p>—Je reprends maintenant mon affaire, continua +Raphaëlle. En voyant que l'on persistait à parler du +mariage de Savine avec cette Américaine, j'ai pensé +que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il +y avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela +mieux que toi. Est-ce que ça ne rentre pas dans ton +métier? Que la scène se passe à Bade ou à Paris, c'est +la même chose; seulement, tu auras peut-être plus +de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à +Paris, où tu es chez toi.</p> + +<p>—Ça c'est sûr.</p> + +<p>—Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être +ceux de Paris. Cela ne serait pas juste.</p> + +<p>Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. +Il parut ne pas remarquer ce regard, qui était +plutôt une affirmation qu'une interrogation, et il continua +de manger.</p> + +<p>—Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, +je n'ai pas à te l'indiquer, c'est ton métier et il me +semble qu'il est plus facile d'observer un homme +comme Savine, qui vit au grand jour, en représentation, +comme si le monde était un théâtre sur lequel il +doit se faire applaudir, que de suivre à la piste une +femme qui se cache de son mari ou une maîtresse qui +se défie de ses amants.</p> + +<p>—On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.</p> + +<p>—Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, +c'est de savoir si véritablement Savine est amoureux +de mademoiselle de Barizel, ce qui, je te le dis à +l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage, +ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de +cette jeune fille, qu'on dit magnifique, précisément +parce qu'elle est magnifique et parce que d'autres +s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, +mais pour le cas seulement où le prince te paraîtrait +pris, c'est de savoir ce que sont ces deux femmes; +la fille et la mère; si ce sont vraiment des honnêtes +femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des +aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. +Sur ces deux points: Savine amoureux et madame de +Barizel honnête ou aventurière, il me faut des renseignements +certains; n'épargne donc rien, je suis +décidée à payer le prix.</p> + +<p>De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses +dernières paroles de façon à les bien enfoncer.</p> + +<p>Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, +n'ouvrant la bouche que pour manger, ce qu'il +faisait consciencieusement avec un bruit de mâchoires +régulier comme le tic tac d'un moulin.</p> + +<p>—Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais +compris; tandis que j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, +moi, quand il s'agit de l'honneur; le sang ne me fait +qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat, +vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me +faisais ou plutôt que je m'imaginais que tu me faisais +n'était pas de celles qu'écoute froidement un soldat, +un légionnaire.</p> + +<p>Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un +coffre.</p> + +<p>—Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua +M. Houssu, si le prince Savine ne poursuit pas +un mariage, je suis ton homme, car tu as des droits à +faire valoir.</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? +Puisque l'occasion se présente, je ne suis pas fâché +de m'expliquer une bonne fois pour toutes sur ta +liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette liaison, +c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine +liberté à une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours +cru à la parfaite innocence de cette liaison, ce +qui est bien naturel entre une femme comme toi et un +homme comme lui.</p> + +<p>—Tout ce qu'il y a de plus naturel.</p> + +<p>—Eh bien! ton père te tend la main.</p> + +<p>Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un +geste de théâtre.</p> + +<p>—Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher +ce mariage avec cette Américaine; il saura +aider le tien; il saura même... s'il le faut... l'exiger.</p> + +<p>—Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle +de Barizel, s'il est vrai qu'il doive se faire.</p> + +<p>—Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma +conscience de père.</p> + +<p>—Quand peux-tu partir?</p> + +<p>—Tout de suite, si tu veux.</p> + +<p>Mais il se reprit:</p> + +<p>—Demain, après-demain, dans quelques jours.</p> + +<p>—Pourquoi pas ce soir?</p> + +<p>—Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais +avec toi il ne faut pas de fausse honte et j'aime mieux +te dire qu'avant de partir, il me faut réunir les fonds +nécessaires, non seulement à mon voyage, mais encore +à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me +faudra peut-être payer cher.</p> + +<p>—Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: +le voyage et les indiscrétions, c'est moi qui les +paye.</p> + +<p>—Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.</p> + +<p>Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant +fouillé dans la poche, elle en tira un petit paquet de +billets de banque qu'elle remit à. M. Houssu.</p> + +<p>Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.</p> + +<p>—Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, +me mettre en chasse.</p> + +<p>—Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!</p> + +<p>—Jouer l'argent de mon enfant!</p> + +<p>—Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous +fassions un bésigue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès +le lendemain; cependant huit jours s'écoulèrent sans +nouvelles.</p> + +<p>—Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour +acheter les indiscrétions de l'entourage de madame de +Barizel.</p> + +<p>Elle connaissait son père et savait quel cas on devait +faire de ses nobles paroles sur l'honneur et le sentiment +paternel: pendant trente ans M. Houssu n'avait +eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il +subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un +jour, ayant eu l'heureuse chance d'être décoré, il +s'était tout à coup imaginé qu'il devait mettre un certain +accord sinon entre sa vie, au moins entre son +langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie +qu'il avait adoptée sur l'honneur (dont il se +croyait le représentant sur la terre), le devoir, la +délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait +de nom mais sans avoir des idées bien précises +sur ce qu'ils pouvaient être; de là aussi son parti pris +de paraître ignorer la situation vraie de sa fille et de +tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux autres +par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre +que sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: +n'était-elle pas artiste et ne sait-on pas que +les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de plus naturel +qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des +bijoux: n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de +cadeaux? Chacun applaudit à sa manière, celui-ci les +mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré cette +attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était +pas moins toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire +parfaitement capable «de jouer l'argent de son enfant», +comme autrefois il jouait et dépensait l'argent +«de celles qu'il aimait».</p> + +<p>Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il +n'avait eu garde de ne pas le faire dès son arrivée, il +avait néanmoins obtenu certaines indiscrétions sur la +famille Barizel et le prince Savine; seulement, au lieu +de les obtenir rapidement en les payant, il avait été +obligé, une fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de +manoeuvrer avec lenteur et de remplacer par de l'adresse +l'argent qu'il n'avait plus; de sorte que ç'avait +été après toute une semaine d'attente qu'elle avait +reçu la lettre promise, une longue lettre en belle +écriture moulée, épaisse et carrée, qu'il avait apprise +au régiment et qui lui avait valu la faveur de son +major pendant son service.</p> + +<p>«Ma chère fille,</p> + +<p>«Misère et compagnie.</p> + +<p>«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de +sa fille.</p> + +<p>«Une pareille découverte vaut bien les quelques +jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer +malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas +d'un retard causé uniquement par les difficultés de +ma tâche.</p> + +<p>«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; +difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.</p> + +<p>«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne +puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta +question:—Est-il amoureux? Veut-il se marier?</p> + +<p>«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner +encore cette réponse; mais puisque tu connais le +personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder +dans son jeu pour le deviner.</p> + +<p>«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si +long sur les Américaines et si peu sur le prince?</p> + +<p>«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, +mais un père ne doit pas avoir de secrets +pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir +faire causer les domestiques; sans doute il ne faut +pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, +ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent +vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare); +en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, +sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais +enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux +serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les +domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu +employer le même système avec ceux du prince, qui +me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements. +Il est bien évident, n'est-ce pas, que +je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du +prince, qui auraient été surpris de mes questions et +qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement +»»qui ne me connaissant pas, n'ont point +pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans +tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.</p> + +<p>«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela +n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire, +pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à +cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. +Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les +résultats de ces causeries? Les voici:</p> + +<p>«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize +ou dix-sept ans, la belle Corysandre, ce n'est point +une vieille femme: c'est au contraire, une personne +très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse +et qui présentement est encore assez bien pour +avoir trois amants (je ne parle que de ceux qui sont +en pied), deux que tu connais parfaitement: le +financier Dayelle et le banquier Avizard, et un +troisième que tu as peut-être vu ou dont tu as peut-être +entendu parler, un correspondant de journaux +nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de +ces trois hommes si différents? Cela je n'en sais +rien et ce serait à creuser, mais ce qu'il y a de certain +c'est que tous les trois l'aiment au point de ne +pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les +autres; Dayelle qui, il y a quelques années, était +en guerre avec Avizard, est maintenant au mieux +avec lui et tous les deux mettent leur influence et +leurs relations, peut-être même leur bourse au service +de Leplaquet; et il y a des braves gens qui s'imaginent +que quand plusieurs hommes aiment la même +femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au +contraire, qu'ils sont, compères, associés le plus +souvent, au moins quand la femme est habile. Et justement +madame de Barizel est une maîtresse femme. +De ces trois amants en titre, il y en a deux qui veulent +l'épouser, Avizard et Leplaquet, et ceux-là elle les +fait patienter en leur disant qu'elle ne peut devenir +leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il +y en a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, +Dayelle, qui, veuf, père d'un fils en âge de prendre +femme, n'est point porté au mariage, mais qu'elle +espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage +qui éblouira Dayelle, orgueilleux comme +un dindon (qu'il n'est pas pour le reste) de son +grand nom, de sa grande situation dans le monde; +beau-père du prince...</p> + +<p>«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent +et combien un mariage avec notre prince les +arrangerait?</p> + +<p>«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame +de Barizel, c'est que tous ceux qui l'entourent ont +intérêt à ce que ce mariage se fasse: Dayelle pour +avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement +le scie à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour +ma fille, c'est à cause de ma fille.» Avizard et Leplaquet +pour épouser madame de Barizel; de sorte +que, non seulement madame de Barizel et sa fille, +la belle Corysandre, poursuivent ce mariage, mais +encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et d'autres +encore peut-être que je ne connais pas y poussent +de toutes leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant +dans le jeu de madame de Barizel leur influence +et leurs relations, Leplaquet en apportant dans l'association +un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité +de moyens qui paraissent très remarquables.</p> + +<p>«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa +fille telle que je la démêle au milieu de tous les +renseignements, souvent contradictoires, que je +suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.</p> + +<p>«Tu vois qu'elle est redoutable.</p> + +<p>«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:</p> + +<p>«1° La détresse d'argent des Américaines;</p> + +<p>«2° La beauté de la jeune fille.</p> + +<p>«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient +qu'à ceux qui sont aux abois, parce qu'ils risquent +tout. Eh bien! c'est là justement le cas de madame de +Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que +les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je +te dis là, mais ce n'est pas les apparences qu'il faut +croire: on parle d'un terrain à Paris sur lequel +madame de Barizel va faire construire un hôtel +magnifique, on parle de grosses sommes déposées +chez Dayelle et Avizard, on parle d'une fortune +considérable en Amérique; mais tout cela est +propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, +avec largesse pour ce qui doit frapper les +yeux, avec une avarice dans tout ce qui est caché, +dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois +le plus pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si +longue, j'entrerais à ce sujet dans des détails caractéristiques +que je réserve pour te les conter: tu +verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages +qui éblouissent le monde; vrai, c'est +curieux et amusant; ça nous venge, nous autres, +gens d'honneur.</p> + +<p>«En te disant que la beauté de mademoiselle de +Barizel est merveilleuse, ce n'est pas de l'exagération; +il faut la voir pour admettre qu'une créature +humaine peut être aussi admirablement belle. Il est +vrai, et je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air +très intelligent, on prétend même qu'elle est un peu +bête; mais enfin la beauté reste, éblouissante; c'est +un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat +Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de +Barizel, ses relations, sa détresse d'argent, la beauté +de sa fille font qu'un mariage avec le prince Savine +paraît avoir bien des chances pour lui?</p> + +<p>«Le prince veut-il ce mariage?</p> + +<p>«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne +pouvais pas la résoudre; mais ne le voulût-il pas, il +me semble qu'on peut croire qu'il sera amené un +jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de +bonne volonté: il doit être bien difficile de résister +à des femmes dangereuses comme celles-là, la +mère pour son habileté, la fille pour sa beauté.</p> + +<p>«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte +pas, ce qui est un indice grave.</p> + +<p>«Pour le soustraire à cette influence qui menace +de l'envelopper, il faudrait qu'on lui fît connaître +ces deux femmes. Mais comment? je n'ai pas des +faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à +les lui crever. Depuis qu'elles sont en France, elles +s'observent d'autant mieux qu'elles n'y sont venues +que pour faire, l'une et l'autre, un grand mariage. +Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, +à Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là +où s'est écoulée la jeunesse de madame de Barizel; +c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le peu +que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à +déterrer.</p> + +<p>«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, +combiner, se donner un mal de galérien et pour pas +grand'chose.</p> + +<p>«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve +serré de plus en plus.</p> + +<p>«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi +les moyens de faire quelque chose, car je suis au +bout de mes ressources. C'est étonnant comme l'argent +file.</p> + +<p>Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux +et dévoué.</p> + +<p>«Houssu.»</p> + +<p>A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une +dépêche télégraphique qui ne contenait que deux +mots:</p> + +<p>«Reviens immédiatement.»</p> + +<p>M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le +samedi matin il s'embarquait au Havre sur le transatlantique +en partance pour New-York. Raphaëlle avait +jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique +déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son +prince.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Le jour même où la ville de Bade avait le malheur +de perdre M. Houssu, rappelé par sa fille, elle recevait +un hôte dont le <i>Badeblatt</i> annonçait l'arrivée en +ces termes:</p> + +<p>«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités +les plus en vue du grand monde parisien: M. le +duc de Naurouse, qui revient d'un long voyage autour +du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc +de Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il +compte, nous dit-on, faire un séjour d'un mois ou deux +et se reposer des fatigues de ses voyages. Tout +donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera +un des chevaux engagés dans notre grand steeple-chase +qui s'annonce comme devant jeter cette année +un éclat plus vif encore que les années précédentes, +aussi bien par le nombre et le mérite des concurrents, +que par la réputation des gentlemen qui doivent les +monter.»</p> + +<p>Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement +pour le grand steeple-chase d'Iffetzheim +dont on était loin encore, et auquel le duc de Naurouse +ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres +parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de +retour de son voyage autour du monde et il était vrai +aussi qu'à peine débarqué à Trieste il était monté en +wagon pour venir directement à Bade, au lieu de rentrer +en France.</p> + +<p>Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir +ce qui s'était passé en son absence, un peu mieux et +d'une façon plus détaillée et plus précise que les quelques +lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui apprendre.</p> + +<p>Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?</p> + +<p>A cette question, qu'il s'était si souvent posée et +avec tant d'émotion pendant les longues heures mélancoliques +de la traversée, en restant appuyé sur le +plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à +suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons +sans bornes, il n''avait jamais eu d'autres réponses +que celles qu'il se donnait lui-même en arrangeant les +combinaisons de son imagination surexcitée, c'est-à-dire +rien que le rêve.</p> + +<p>Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, +lui avait promis de le tenir exactement au courant de +ce qui se passerait.</p> + +<p>Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait +aller à New-York, et c'était à New-York que Harly +devait lui écrire, tandis que c'était à Rio-Janeiro qu'il +avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait +employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: +mais la hâte qu'il avait mise à expédier des +dépêches de tous les côtés avait embrouillé les choses: +les lettres n'étaient point arrivées en temps là où il +devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient +égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié +de celles qui lui avaient été écrites. Celles qui étaient +adressées à New-York avaient été le chercher à Rio-Janeiro; +celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne l'avaient +pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama +n'étaient pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il +avait fait venir à Singapore, étaient en retard lorsque +le vapeur qui le portait avait passé le détroit; et ainsi +de suite jusqu'à Alexandrie.</p> + +<p>De tout cela il était résulté une conversation à bâtons +rompus et tellement embrouillée qu'elle était à +peu près inintelligible.</p> + +<p>Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté +leur séparation? L'aimait-elle toujours? Avait-elle un +nouvel amant? S'était-elle consolée?</p> + +<p>Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, +le voyage avait achevé le désenchantement qui avait +commencé avant son départ.</p> + +<p>Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait +point été pour lui la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était +près d'elle cependant, par elle qu'il avait eu quelques +journées de bonheur.</p> + +<p>Et comment l'en avait-il payée?</p> + +<p>Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans +tout, avait-elle pu envisager froidement les choses? +N'en était-elle pas encore au moment où, sur la jetée +du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le <i>Rosario</i> +elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans +un mouvement où il y avait autant de colère que de +douleur?</p> + +<p>Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait +voulu passer par Bade, où il avait chance de rencontrer +quelqu'un de son monde et de le faire parler sans +l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point +des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui +écrire exactement quelle était la situation vraie et +alors il saurait ce qu'il devait faire: rentrer à Paris où +rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt qu'un autre, +ou bien aller passer quelques mois dans son château +de Varages ou dans celui de Naurouse.</p> + +<p>A peine installé à l'hôtel, dans un appartement +assez modeste, son premier soin fut de demander +les derniers numéro, du <i>Badeblatt</i> et de chercher +sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses +amis qui étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.</p> + +<p>Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, +mais il ne s'y arrêta point, aimant mieux s'adresser à +un ami avec lequel il n'aurait point à se tenir sur ses +gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant +un juge d'instruction.</p> + +<p>Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il +fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre +que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait +interroger librement.</p> + +<p>Ne voulant point attendre, il se rendit au <i>Graben</i>, +se promettant de veiller sur son impatience. +Mais Savine n'était point chez lui; il était à la <i>Conversation</i> +occupé à essayer de faire triompher la morale +publique à la table de trente-et-quarante en opérant +d'après les combinaisons inexorables du marquis de +Mantailles.</p> + +<p>Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation +c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui +s'élève devant la maison de Conversation. Autour de +ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des +chaises ou se promenant lentement, se pressait en une +élégante cohue un public nombreux qui réunissait à +peu près toutes les nationalités des deux mondes, +mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher +par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, +les femmes à Paris.</p> + +<p>Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société +cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes +d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et +l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde +n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, +quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un +regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à +coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté +d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le +frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. +Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir +dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des +yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux; +l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; +elle était de grande taille et se tenait noblement, dans +une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté, +naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle +était assise une femme jeune encore, sa mère sans +doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût +entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air +aussi dur que la fille l'avait doux.</p> + +<p>Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé +devant elles en admiration, il continua d'avancer, se +promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant +elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti +de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout +triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il +rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme +Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite +en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel, +de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; +cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux +yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes +aux sommets sombres était charmant; cette chaude +journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade +était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se +retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de +ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune fille ressemblaient +peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis +qu'il avait vus dans son voyage.</p> + +<p>C'était tout en marchant sans rien regarder autour +de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait +arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses +pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le +frappa:</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait +résonné dans son coeur, était partie.</p> + +<p>La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point +trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui +l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils +s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait +après une si longue absence, comme si toujours, +depuis qu'il s'était éloigné emporté par le <i>Rosario</i>, elle +l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques +secondes il resta abasourdi.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, +penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise. +Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression +vraie de ce visage ému.</p> + +<p>Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:</p> + +<p>—Vous ici!</p> + +<p>—J'arrive.</p> + +<p>—Et moi aussi. Quel bonheur!</p> + +<p>Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il +restait incliné vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni +parler.</p> + +<p>Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, +tant avait été vif l'élan de leur abord; des centaines +d'yeux les examinaient avidement et déjà les +oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils +allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience +de ce qui se passait, et bien que par principe et par +habitude elle ne prit jamais souci de ceux qui l'entouraient, +elle jugea que ce n'était pas le moment de se +donner en spectacle.</p> + +<p>—Votre bras? dit-elle à Roger.</p> + +<p>En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre +sa réponse, elle lui avait pris le bras.</p> + +<p>Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux +désappointés.</p> + +<p>Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, +elle s'appuyant doucement sur lui en le pressant contre +elle, ce qui était loin de lui rendre le calme.</p> + +<p>Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle +prit la parole: se haussant vers lui, mais sans le regarder, +elle murmura:</p> + +<p>—<i>Carino, Carino</i>, enfin je te revois!</p> + +<p>Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant +où allait aboutir cet entretien commencé sur ce +ton. Ce qu'il avait redouté se réalisait-il donc? L'aimait-elle +encore? Pour lui il était ému par cette pression +de son bras et plus encore par ce nom de <i>Carino</i> +qu'elle avait si souvent prononcé et qui évoquait tant +de souvenirs passionnés; mais le sentiment qu'il éprouvait +ne ressemblait en rien à l'amour.</p> + +<p>—Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. +Et toi que ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? +Tu ne dis rien.</p> + +<p>—Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.</p> + +<p>Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda +en face, plongeant dans ses yeux.</p> + +<p>—Vrai, dit-elle, c'est vrai?</p> + +<p>Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce +qu'elle y cherchait, car elle baissa la tête et reprit son +chemin.</p> + +<p>—Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue +sur la jetée du Havre, dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, +qui t'emportait s'éloigner, me laissant là désespérée, +anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce courage +féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;—elle baissa +la voix,—et au lit encore?</p> + +<p>Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient +pour lui terriblement embarrassantes, il fut distrait par +un signe de la main gauche que venait de faire madame +d'Arvernes. Machinalement il regarda à qui ce +signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme +qui se trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, +avait été arrêté par madame d'Arvernes au +moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune +homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, +de tournure élégante, à la mine fière, avec des yeux au +regard velouté.</p> + +<p>Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc +de Naurouse et elle avait très bien senti qu'il examinait +curieusement ce jeune homme; elle se mit à sourire +et, prenant un ton enjoué:</p> + +<p>—Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte +de Baudrimont. Je te le présenterai, mais pas tout de +suite; il nous gênerait.</p> + +<p>Ces quelques paroles avaient été une douche glacée +qui s'était abattue sur les épaules de Naurouse. Eh +quoi, c'était quand il cherchait des mots adoucis et des +périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait si +franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux +passionnés! Et un moment il avait eu peur d'elle!</p> + +<p>—Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.</p> + +<p>Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.</p> + +<p>—Charmant, dit-il en riant.</p> + +<p>—N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; +beau garçon, tu vois qu'il l'est; bon, tendre, confiant, +il l'est aussi; c'est une excellente nature, mais malgré +toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles sont +nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, +comme je t'ai aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si +ce garçon n'avait pas été là, je serais devenue folle.</p> + +<p>—Il était là.</p> + +<p>—Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon +Roger.</p> + +<p>Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans +lequel il y avait tout un monde de souvenirs et même +peut-être autre chose que des souvenirs; mais l'heure +de l'émotion était passée; maintenant il était décidé à +prendre la situation gaiement.</p> + +<p>—Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame +d'Arvernes, nous nous aimerions toujours. Moi, jamais +je ne me serais séparée de toi. Mais tu as voulu être +chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi +ce sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après +que j'avais donné ma parole, ma douleur, mon désespoir? +Que pouvais-je?</p> + +<p>—C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi +a servi ton sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont +ce que j'étais pour toi; il n'est pas pour moi +ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme je +l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il +n'y a rien à blâmer: les convenances sont sauves, c'est +plat, c'est bourgeois. M. d'Arvernes est heureux. Mais +toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a consolé?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant +contre lui:</p> + +<p>—Ah! Carino, murmura-t-elle.</p> + +<p>Mais cette pression, qui naguère le secouait de la +tête aux pieds, arrêtait le sang dans ses veines et contractait +tous ses nerfs, le laissa insensible et froid.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:</p> + +<p>—Nous allons dîner ensemble...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, +il est déjà bien assez malheureux de notre entretien. +Maintenant j'ai une grâce à te demander: il +voudra se lier avec toi...</p> + +<p>—... Mais...</p> + +<p>—... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. +Il ne verra que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras +de faire des folies, il est si jeune, tu me le garderas.</p> + +<p>Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:</p> + +<p>—Tu ne veux pas?</p> + +<p>—Au fait, cela est drôle.</p> + +<p>A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les +croisa de nouveau, madame d'Arvernes l'appela d'un +signe et la présentation fut vite faite.</p> + +<p>—M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de +dîner avec nous, dit-elle, il nous contera son voyage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Roger se réveilla le lendemain matin maussade et +triste.</p> + +<p>Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna +sur son lit sans pouvoir fermer les yeux: ce qui +s'était passé la veille, ce qu'il avait entendu, l'insouciance +de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune +Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa +tête troublée.</p> + +<p>Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer +sa journée. Il n'avait plus à chercher Savine; +il savait; et même ce que Savine pourrait lui dire ne +ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de l'adoucir; +il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les +amours de madame d'Arvernes avec le vicomte de +Baudrimont, ce que Savine ne manquerait pas de faire +bien certainement.</p> + +<p>L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, +maintenant qu'il n'avait plus à s'inquiéter de ce qui +l'y attendait. En réalité, ce qui l'attendait, c'était... +rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, excepté +Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette +époque. Et puis devait-il reprendre avec ces amis +l'existence qu'il menait avant son départ? Il en avait +tristement exploré le vide. Où cela le conduirait-il? +Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. +La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa +cousine Christine, était au couvent. Des amis qui +méritaient à peine le titre de camarades de plaisir. Un +grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la +libre disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, +car il ne pouvait pas songer à rentrer au +ministère et à demander un poste quelconque dans une +ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours +ministre et que, s'adresser à lui, c'eût été en quelque +sorte demander le paiement du sacrifice qu'il avait +accompli.</p> + +<p>N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de +reprendre ses habitudes d'autrefois, d'autres plaisirs +que ceux qu'il avait épuisés, d'autres émotions que +celles du jeu?</p> + +<p>Ne rien faire.</p> + +<p>Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine +à Cara, de Cara à Raphaëlle, et toujours ainsi.</p> + +<p>Il se sentait né pour mieux que cela cependant.</p> + +<p>Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce +voyage, ç'avait été son isolement: plusieurs fois il +avait été en danger, et alors il avait eu la pensée désespérante +qu'à ce moment même personne ne prenait +intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. +On dirait: «Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce +serait tout. Plusieurs fois aussi il avait eu des heures, +des journées de plaisir, des élans d'admiration et d'enthousiasme, +et alors il n'avait jamais pu reporter sa +joie sur personne et se dire: «Si elle était là;» ou +bien: «Je lui conterai cela.» C'était seul qu'il avait +souffert; c'était seul qu'il avait joui.</p> + +<p>Pourquoi ne se marierait-il pas?</p> + +<p>De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.</p> + +<p>Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à +rendre heureuse, sans une heure de lassitude ou d'ennui, +la femme qu'il aimerait et qui l'aimerait, l'honnête +femme qui serait la mère de ses enfants.</p> + +<p>Quand on avait l'honneur de porter un nom comme +le sien, c'était un devoir de ne pas le laisser s'éteindre.</p> + +<p>Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher +sinon sa fortune, au moins son titre et son nom de +tomber aux mains de ceux qui se disaient sa famille,—ces +Condrieu-Revel exécrés,—qui n'étaient que +ses ennemis après avoir été ses persécuteurs?</p> + +<p>C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil +et regardant machinalement le jeu de la lumière +dans les branches des arbres, qu'il réfléchissait ainsi. +Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une valse +que jouait une musique militaire.</p> + +<p>Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image +de la jeune fille blonde qu'il avait vue la veille +et à laquelle il n'avait plus pensé venait de se dresser +devant lui, évoquée par cette musique, et il la retrouvait +aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle +lui était apparue la veille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face +à face avec Savine, qui arrivait.</p> + +<p>—Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la +main au duc.</p> + +<p>C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer +qu'on devait toujours aller chez lui et que lui n'avait à +aller chez ses amis que quand il avait besoin d'eux; +c'était pour cela qu'ayant appris la veille que le duc de +Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé +de toute la matinée, attendant une seconde visite d'un +ami dont il s'était séparé depuis près de deux ans et +ne se décidant à venir chez cet ami qu'à la dernière +extrémité.</p> + +<p>—J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.</p> + +<p>Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme +par un mouvement de sympathie:</p> + +<p>—D'abord ce qui vous touche de près: Madame +d'Arvernes n'a point été malade de désespoir après +votre départ; elle a reçu les consolations d'un très joli +garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais +où, le vicomte de Baudrimont.</p> + +<p>—J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.</p> + +<p>—Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec +votre flegme.</p> + +<p>Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était +l'amant de madame d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il +n'était pas plus disposé à un aveu de ce genre maintenant +que tout était fini entre elle et lui.</p> + +<p>—Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous +me racontez des histoires de madame d'Arvernes qui +sont curieuses jusqu'à un certain point, mais qui ne +me touchent pas de près comme vous pensez; il est +donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.</p> + +<p>Savine marcha un moment en silence en fouettant +l'air de sa canne; heureusement ils arrivaient devant +la Conversation et le mouvement de la foule, le bruit +de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà et +là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence +de devenir trop embarrassant pour l'un comme pour +l'autre.</p> + +<p>D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait +s'il n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde +de la veille: elle était précisément à la place même +où il l'avait vue et près d'elle se trouvait la dame dont +il avait remarqué l'air dur.</p> + +<p>Toutes deux en même temps firent une inclinaison +de tête du côté de Savine, un sourire amical accompagné +d'un geste de main qui semblait une invitation +à les aborder.</p> + +<p>—Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda +Roger lorsqu'ils eurent fait quelques pas.</p> + +<p>—Si je connais la belle Corysandre!</p> + +<p>Et, se rengorgeant de son air le plus vain:</p> + +<p>—Vous ne lisez donc pas les journaux?</p> + +<p>—Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?</p> + +<p>—Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête +dans la forêt, un bal suivi d'un souper sous des tentes, +dont mademoiselle de Barizel a été la reine. Tous les +journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de +l'avis unanime, a été tout à fait réussie.</p> + +<p>Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame +de Barizel, c'est-à-dire les propos vagues qui couraient +le monde, car n'ayant jamais eu l'intention d'épouser +mademoiselle de Barizel, il ne s'était pas donné la +peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et +sur sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de +sa beauté, et cette beauté se manifestait à tous éclatante, +indiscutable.</p> + +<p>Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. +Ce nom de Barizel ne lui disait rien; c'était la première +fois qu'il l'entendait et il n'avait aucune idée de +ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en inquiétait pas +autrement: cette blonde admirable ne pouvait être +qu'une fille de race.</p> + +<p>Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de +nouveau passer devant elles:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous présente? demanda +Savine.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel +qu'il faudrait demander si elle veut bien que je lui sois +présenté?</p> + +<p>—Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.</p> + +<p>Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on +pouvait lui en faire une, il entraîna doucement son +ami, comme il disait: ce n'était pas le duc de Naurouse +qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela +devait suffire.</p> + +<p>Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette +présentation et en insistant sur le titre de Roger, +sinon pour madame de Barizel, au moins pour la +galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer +l'attention.</p> + +<p>Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau +de laquelle elle appuyait ses pieds à Savine et, +sur un signe de sa mère, Corysandre avait offert la +sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis +«de la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son +esprit, libre de la regarder, libre de lui parler, libre +de l'écouter.</p> + +<p>A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut +celle du regard; ce fut à peine s'il parla, ne disant +que tout juste ce qu'exigeaient les convenances; et, +pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son +attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui +ou du dédain. Tout au contraire, c'était avec un sourire +que Roger trouvait le plus ravissant qu'il eût +jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et de +Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, +bien qu'il ne traduisît qu'une seule impression, il était +si joli, si gracieux en plissant les paupières, en creusant +des fossettes dans les joues, en entr'ouvrant les +lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son +charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait +et même s'il exprimait quelque chose.</p> + +<p>Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières +il passa aux fossettes, puis aux lèvres, puis aux +dents, puis au menton, descendant ainsi aux épaules, +au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter aux +cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le +regard de Corysandre rencontrait le sien; encore +témoignait-elle si peu d'embarras à se surprendre +ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel +que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et +par respect, qu'il détournait ses yeux un moment.</p> + +<p>Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans +qu'il eût conscience aussi de ce qui se disait autour de +lui. Tout à coup, il fut surpris et comme éveillé par +une main qui se posait sur son épaule,—celle de +Savine.</p> + +<p>—Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous +redescendrons dîner au bord de la Murg, une partie +arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous venir +avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous +attend.</p> + +<p>Par convenance, Roger se défendit un peu; mais +madame de Barizel s'étant jointe à Savine et Corysandre +l'ayant regardé en souriant, il accepta.</p> + +<p>Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui +devait servir à cette promenade, mais bien une calèche +aux armes de Savine, avec un cocher et deux valets +de pied portant la livrée du prince; la calèche découverte +avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis +parmi les plus beaux de son haras, forçaient l'attention +des curieux et l'admiration des connaisseurs; on +ne pouvait pas passer près d'eux sans les regarder et, +les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la voiture, +beauté des chevaux, prestance du cocher et des +valets de pied, richesse de la livrée, tout cela faisait +partie de la mise en scène dont Savine aimait à s'entourer +dans ses représentations, bien plus par besoin +de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il +jamais, avant de monter en voiture, de promener +un regard circulaire sur les curieux pour voir +si l'effet produit était en proportion de la dépense,—ce +qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une +préoccupation constante.</p> + +<p>Son bonheur fut complet, car à ce moment même +Otchakoff vint à passer traînant lourdement son ennui, +et ce ne fut pas sur lui que les regards des curieux +s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine +remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, +des chuchotements tout à faits significatifs, qui le comblèrent +de joie.</p> + +<p>Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: +il redressait la tête, les épaules en bombant la poitrine, +et autour de la calèche il marchait de côté tout +gonflé comme un paon qui se pavane.</p> + +<p>En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait +bien son Savine, eût très probablement deviné ce +qui causait cette joie débordante; mais, ne pensant +qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina +que ce qui transportait ainsi Savine était le +plaisir de faire une promenade avec elle et cela +l'attrista.</p> + +<p>La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des +allées de Lichtenthal, et madame de Barizel qui lui +faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses voyages.</p> + +<p>—Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des +États-Unis? Que pensait-il du Mississipi?</p> + +<p>Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, +le Mississipi, la Louisiane, la Floride, les +États-Unis (du Sud bien entendu), le ciel, la mer, le +paysage, les arbres, les bêtes, les gens.</p> + +<p>Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était +à madame de Barizel qu'il s'adressait, il lui arriva +plus d'une fois de s'apercevoir que c'était sur Corysandre +qu'il tenait ses yeux attachés.</p> + +<p>Quant à elle elle le regardait franchement, avec son +beau sourire, la bouche entr'ouverte, mais sans rien +dire, bien qu'il fût question de son pays natal. Quand +Roger la prenait à témoin, elle se contentait d'incliner +la tête en accentuant son sourire.</p> + +<p>Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées +d'une colline par une route en zig zag qui de +chaque côté était bordée de grands arbres, tantôt des +hêtres monstrueux qui couvraient les mousses veloutées +de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds +entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers +le ciel, éteignant la lumière sous leurs branches superposées +et leurs aiguilles noires. Les lacets du chemin +faisaient que tantôt Corysandre était exposée en plein +au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait tout à +coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement +que ces jeux de la lumière sur ce visage souriant +et c'était une question qu'il se posait sans la décider, +de savoir ce qui lui seyait le mieux, la pleine lumière +ou les caprices de l'ombre.</p> + +<p>Il vint un moment où il garda le silence et où dans +l'air épais et chaud de la forêt on n'entendit plus que +le roulement de la voiture, le craquement des harnais +et le sabot des chevaux frappant les cailloux de la +route.</p> + +<p>—Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine +qui ne manquait jamais de placer une observation +désagréable, vous êtes devenu bien morne, mon cher +Naurouse.</p> + +<p>—C'est que les grands bois sombres agissent un +peu sur moi comme les cathédrales, ils me portent au +recueillement et au silence; instinctivement je parle +bas si j'ai à parler.</p> + +<p>—Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?</p> + +<p>—Il y a des jours ou plutôt des circonstances.</p> + +<p>S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et +resta immobile, silencieux, à demi tourné vers Corysandre +qui l'avait regardé.</p> + +<p>On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été +des ducs de Bade libéralement ouverte aux visiteurs, +et comme madame de Barizel ne connaissait pas encore +l'intérieur du château, elle voulut le parcourir; +mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva +que ces pièces sombres, à l'ameublement gothique et +aux fenêtres fermées de vitraux de couleurs, étaient +trop fraîches pour Corysandre.</p> + +<p>—J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, +va donc m'attendre dans le jardin; ce ne sera +pas une privation pour toi qui n'aimes guère ces antiquailles.</p> + +<p>—Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, +dit Roger.</p> + +<p>Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait +sa promenade avec Savine et ils gagnèrent une +terrasse d'où la vue s'étend librement sur la vallée de +la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours +souriante, mais toujours muette, Corysandre parut +prendre intérêt au paysage qui s'étalait à ses pieds et +que fermaient bientôt de hautes collines dont les sommets +d'un noir violent ou d'un bleu indigo se découpaient +nettement sur le ciel.</p> + +<p>Après quelques instants de contemplation silencieuse, +Roger se tourna vers elle:</p> + +<p>—Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les +yeux et la pensée se perdre dans ces profondeurs +sombres? Que de choses elles vous disent! La vue +qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.</p> + +<p>—Oui, cela est beau, très beau.</p> + +<p>—Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu +plusieurs fois, mais que je ne connaissais pas encore, +un souvenir ému.</p> + +<p>Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; +elle ne baissa pas les siens, mais elle ne +répondit rien, se laissant regarder sans confusion.</p> + +<p>A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent +les rejoindre, et l'on remonta en voiture pour descendre +au village où l'on devait dîner, ce qui faisait +une assez longue course.</p> + +<p>Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque +la calèche arriva devant la porte du restaurant, +on se précipita au-devant de Son Excellence que l'on +conduisit cérémonieusement à la table qui avait été +dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les +eaux tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient +le gazon.</p> + +<p>—Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda +Roger, qui pensait aux précautions de madame de +Barizel dans les salles du château d'Eberstein.</p> + +<p>Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:</p> + +<p>—Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, +mais non la fraîcheur du plein air.</p> + +<p>Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa +à sa fille de faire une promenade en bateau.</p> + +<p>—Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas +d'imprudence.</p> + +<p>Une petite barque était amarrée à quelques pas de +là. Corysandre nonchalamment, se dirigea de son +côté; mais Roger la suivit et, s'étant embarqué avec +elle, ce fut lui qui prit les avirons.</p> + +<p>Pendant assez longtemps il la promena en tournant +devant la table où madame de Barizel et Savine +étaient restés assis puis, ayant relevé les avirons, +il laissa la barque descendre lentement le courant.</p> + +<p>Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là +sans faire un mouvement, sans prononcer une parole, +le visage tourné vers Roger et éclairé en plein par la +pâle lumière de la lune, qui se levait.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que +celle-là? dit-il.</p> + +<p>—Non, dit-elle, jamais.</p> + +<p>—Voulez-vous que nous retournions?</p> + +<p>—Allons encore.</p> + +<p>Et la barque continua de suivre le courant; mais +bientôt ils touchèrent le barrage et alors Roger dut +reprendre les avirons. Cette fois c'était lui qui était +éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, +dont les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait +comme lui-même quelques instants auparavant l'avait +regardée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées +de Lichtenthal, madame de Barizel invita très gracieusement +le duc de Naurouse à les venir voir; sa +fille et elle seraient heureuses de parler de la délicieuse +journée qui finissait.</p> + +<p>Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien +d'une façon directe et avec une certaine initiative.</p> + +<p>—Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant +vers Roger.</p> + +<p>—Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit +Savine d'un air bourru.</p> + +<p>Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut +sa mère qui, voyant qu'elle se taisait, prodigua les +remerciements et les compliments à Savine sans que +celui-ci s'adoucît.</p> + +<p>Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées +chez elles, Savine et Roger ne se séparèrent +point, car c'était sans retard que celui-ci voulait procéder +à son interrogatoire.</p> + +<p>—Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui +marquait le désir d'une réponse affirmative.</p> + +<p>—Je voudrais voir un peu où en est la rouge.</p> + +<p>Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne +prenait souci ni de la noire ni de la rouge; mais il +n'avait qu'à accompagner Savine à la Conversation en +faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait +de belle humeur.</p> + +<p>Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans +les salles de jeu, le vieux marquis de Mantailles vint +vivement au-devant de lui, et après un court moment +d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant +qu'il ne jouerait pas ce soir-là.</p> + +<p>Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de +lui attendant qu'il voulût bien sortir. Le sujet qu'il +allait aborder était assez délicat, et avec un homme +du caractère de Savine assez difficile pour avoir besoin +du calme du tête-à-tête dans la solitude.</p> + +<p>Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le +jardin, à peu près désert, Roger commença:</p> + +<p>—J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne +journée que vous m'avez fait passer.</p> + +<p>—Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.</p> + +<p>—Cette jeune fille est adorable.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas +de Corysandre que Savine voulait qu'on lui parlât, +c'était de lui-même, de lui seul; il le marqua bien:</p> + +<p>—Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous +qu'ils ont mené cette longue course dans des montées +et des descentes et un chemin dur? Quand il y aura +des courses sérieuses en France, je me charge de +battre tous vos anglais avec mes russes: nous verrons +si le bai à la mode ne sera pas remplacé par notre +gris, qui est la vraie couleur du cheval.</p> + +<p>—Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et +madame de Barizel, vous la connaissez beaucoup?</p> + +<p>—Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été +mis en relation avec elle par Dayelle.</p> + +<p>Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:</p> + +<p>—Notez que la voiture était lourde; vous me direz +qu'on en trouverait difficilement une mieux comprise +et où chaque détail soit aussi soigné, aussi parfait; +c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous +étions sept personnes.</p> + +<p>—Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit +vivement Roger, se cramponnant à cette idée pour +revenir à son sujet.</p> + +<p>—Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, +c'est une femme.</p> + +<p>—Vous pouvez dire la plus belle des femmes.</p> + +<p>—Comme vous en parlez!</p> + +<p>—Cela vous blesse?</p> + +<p>—Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me +blesse? Cela m'étonne, voilà tout. De la poésie, de +l'enthousiasme, je ne vous savais pas si démonstratif. +On a bien raison de dire que les voyages forment la +jeunesse, mais ils la déforment aussi.</p> + +<p>—Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon +enthousiasme pour mademoiselle de Barizel ne soit +pas justifié?</p> + +<p>Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette +question qui allait lui apprendre ce que Savine pensait +de Corysandre et comment il la jugeait.</p> + +<p>—Parfaitement justifié, au contraire; je partage +tout à fait votre sentiment sur mademoiselle de Barizel; +c'est une merveille.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Comme vous dites cela.</p> + +<p>—Je ne dis rien.</p> + +<p>—Il me semblait que mon admiration vous surprenait.</p> + +<p>—Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce +qui me surprendrait, ce serait que la voyant souvent...</p> + +<p>—Je la vois tous les jours.</p> + +<p>—... Vous ne soyez pas sous le charme de sa +beauté.</p> + +<p>—Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui +la connaissent d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. +C'est la première femme que je rencontre dont la +beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le +monde la trouve belle, et elle est également belle tous +les jours.</p> + +<p>Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, +car dans leur franchise apparente elles restaient +très vagues; que Savine jugeât Corysandre comme +tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il +essaya de rendre ses questions plus précises sans +qu'elles fussent cependant brutales.</p> + +<p>—Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un +nom, de la fortune, elle ne soit pas encore mariée?</p> + +<p>—Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute +quelqu'un digne d'elle.</p> + +<p>—Et elle attend encore?</p> + +<p>—Vous voyez.</p> + +<p>—Et l'on ne parle pas de son mariage?</p> + +<p>—Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie +tous les jours.</p> + +<p>—Avec qui?</p> + +<p>Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette +question.</p> + +<p>—Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, +il ne faut pas attacher trop de valeur aux propos de +gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, pour +parler.</p> + +<p>—Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces +propos?</p> + +<p>Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas +autrement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les +allées de Lichtenthal était précédé d'un petit jardin: +c'était dans ce jardin que Savine et Roger avaient fait +leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre, +avant que celles-ci fussent dans la maison.</p> + +<p>Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte +d'entrée, personne ne répondit; aucun bruit à l'intérieur; +aucune lumière.</p> + +<p>—Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un +ton fâché, et Bob aussi.</p> + +<p>Sans répondre madame de Barizel abandonna la +porte d'entrée et, faisant le tour du chalet, elle alla à +une petite porte de derrière qui servait aux domestiques +et aux fournisseurs; mais cette porte était +fermée aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.</p> + +<p>—Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.</p> + +<p>Madame de Barizel ne continua pas de frapper; +mais, allant à un massif de fleurs bordé d'un cordon +de lierre, elle se mit à tâter dans les feuilles de lierre +qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne +furent pas longues, bientôt sa main rencontra une +clef cachée là.</p> + +<p>—Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont +pas sorties ensemble; la première rentrée devait +trouver la clef et ouvrir pour les autres.</p> + +<p>Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, +dans son accent, il y avait du mécontentement et +aussi du mépris; il semblait que ces paroles s'adressaient +aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé, +qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent +ainsi.</p> + +<p>Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la +porte et elles étaient entrées dans la cuisine où brûlait +une lampe, la mèche charbonnée. La table, noire +de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six +couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable +de bouteilles vides qui disaient que les +convives avaient bien bu.</p> + +<p>—Chacun de nos trois domestiques avait son invité, +dit Corysandre regardant la table; on a fait honneur +à ton vin.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait +honneur: c'était à un melon et à un pâté dont il ne +restait plus que des débris, à des écrevisses dont les +carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un +gigot réduit au manche, à un immense fromage à la +crème, à une corbeille de fraises, à une corbeille de +cerises qui ne contenait plus que des queues et des +noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur +la table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles +étaient aux trois quarts vides.</p> + +<p>De tout cet amas se dégageait une odeur chaude +qui, mêlée à celle de la graisse et de la vaisselle, +troublait le coeur et le soulevait. On eût sans doute +parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une +cuisine aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre +que celle-là.</p> + +<p>Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de +Barizel avait pris la lampe d'une main, et de l'autre, +relevant la traîne de sa robe, tandis que Corysandre +retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser +un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; +mais là il n'y avait point de bougies sur la +table où elles auraient dû se trouver, et il fallut aller +dans le salon chercher des flambeaux.</p> + +<p>Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; +mais nulle part aussi on n'aurait trouvé un contraste +aussi frappant, aussi extraordinaire entre ces deux +pièces d'une même maison que chez madame de +Barizel. Autant la cuisine était ignoble, autant le +salon était coquettement arrangé, disposé pour la joie +des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer de la +cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures +des fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, +enlevées de la serre ou coupées le matin, versaient +dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce fermée, +s'étaient concentrés.</p> + +<p>Le flambeau à la main, elles montèrent au premier +étage où se trouvaient leurs chambres, celle de Corysandre +tout à l'extrémité et séparée de celle de sa +mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un +cabinet de toilette.</p> + +<p>Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient +un désordre qui égalait celui de la cuisine. Les +lits n'étaient pas faits, les cuvettes n'étaient pas vidées; +sur les chaises et les fauteuils traînaient çà et là, entassés +dans une étrange confusion, des robes, des +jupons, des vêtements, des bas, des cols, des bottines, +tandis que les armoires et des malles ouvertes montraient +le linge déplié pêle-mêle comme s'il avait été +mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire +un choix.</p> + +<p>Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile +observateur pour comprendre que tout cela n'était +point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il était tout simplement +celui des habitants de cet appartement qui, +en s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires +pour y trouver du linge en bon état et qui +avaient tout bouleversé, parce que les premières pièces +qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une +de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée +parce que la roue du jupon était déchirée; ces bas +avaient des trous; ces jupons n'avaient pas de cordons; +les boutons de ces cols étaient arrachés.</p> + +<p>Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; +mais Corysandre haussa les épaules avec un +mouvement d'ennui et de dégoût.</p> + +<p>—Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, +dit-elle.</p> + +<p>Madame de Barizel ne répondit rien et parut même +ne pas entendre.</p> + +<p>—Cela est insupportable, continua Corysandre, +qui, à peu près muette tant qu'avait duré la promenade, +avait retrouvé la parole en entrant chez elle et +s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?</p> + +<p>—Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une +fois.</p> + +<p>—Si c'était la première; au reste, elles ont bien +raison de ne pas se gêner, tu leur passes tout.</p> + +<p>—Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.</p> + +<p>—Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?</p> + +<p>—Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, +bien bourgeoise.</p> + +<p>—Justement c'est le mot; c'est précisément la vie +bourgeoise que je voudrais, un peu d'ordre, de régularité, +de propreté, car je suis lasse et écoeurée à la fin +de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir +des domestiques comme tout le monde, une maison +comme tout le monde, une existence comme tout le +monde?</p> + +<p>Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa +robe et les avait posés où elle avait pu et comme elle +avait pu; puis, les bras nus, les épaules découvertes, +elle avait commencé à arranger les draps de son lit; +mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait +manifestement pour la première fois.</p> + +<p>—Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? +dit madame de Barizel en haussant les épaules sans +se déranger pour venir en aide à sa fille; dépêche-toi +un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, +je vais me coucher, moi, et tu viendras dans ma +chambre.</p> + +<p>La mère n'avait pas les mêmes exigences que la +fille: elle ne s'inquiéta pas de son lit, et sans se +donner la peine de l'arranger, elle se déshabilla, laissant +tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se +baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; +pour le moment, elle était fatiguée et voulait se +mettre au lit.</p> + +<p>Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait +ensemble, sans savoir qui elles étaient, on ne +voulait pas croire qu'elles fussent la mère et la fille; +si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de +Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se +débarrasser de toute toilette, ils se seraient confirmés +dans leur incrédulité: si cette femme avait trente-sept +ou trente-huit ans, comme on le disait, elle était parfaitement +conservée: pas un crépon, pas la plus petite +natte, pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux +bras du monde, blancs, fermes, se terminant par un +poignet aussi délicat que celui d'un enfant; avec cela +une apparence de santé à défier la maladie, une solidité +à résister à tous les excès. Les propos dont +Houssu s'était fait l'écho auraient été explicables +pour qui l'aurait vue en ce moment: elle pouvait très +bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse +d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre +l'idée de se faire épouser par Dayelle, elle pouvait être +aimée. Il est vrai que si l'un de ces amants avait pénétré +à cette heure dans cette chambre, il aurait pu +éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce +qu'il aurait remarqué, et emporter une fâcheuse impression +des habitudes de sa maîtresse; mais madame +de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à +l'exception du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait +blesser, rebuter ou dégoûter. C'était dans les appartements +du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses amis; +et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler +aux yeux et les charmer, entourée de fleurs fraîches, +en grande toilette, rien en elle ni autour d'elle ne permettait +de deviner les dessous de son existence vraie. +Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger, +ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; +ils voyaient les dentelles ou les guipures de la +robe, les fleurs de la coiffure, les pierreries des bijoux, +ils ne voyaient pas les épingles qui rafistolaient un +jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise, +les raies noires du linge. Pour eux, comme pour +madame de Barizel d'ailleurs, ne comptaient que les +dehors,—et ils étaient séduisants.</p> + +<p>Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, +elle s'assit commodément:</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, causons.</p> + +<p>—Qu'ai-je fait encore?</p> + +<p>—Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te +reproche, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est dans +ton intérêt.</p> + +<p>—Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon +intérêt! Le tien aussi, il me semble.</p> + +<p>—Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?</p> + +<p>—Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le +tien par le mien. Parce que je ne parle pas, il ne faut +pas s'imaginer que je ne vois pas, c'est justement +parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en +ai pour regarder.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec +l'esprit.</p> + +<p>—Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié +aux oreilles assez souvent pour qu'il soit inutile de le +répéter. Il est possible que je sois bête et quand je me +compare à toi, je suis disposée à le croire: je sais +bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans +l'embarras, ni ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, +ni rien de ce qui fait que tu es partout à ton +aise; je sais bien que je ne peux pas parler de tout +comme toi, même des choses et des gens que je ne +connais pas. Si au lieu de me laisser dans l'ignorance, +à ne rien faire, sans me donner des maîtres, on m'avait +fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi bête +que tu crois.</p> + +<p>—Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce +qu'on m'a jamais rien appris? est-ce que j'ai jamais +eu des maîtres?...</p> + +<p>—Oh! toi!...</p> + +<p>Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette +exclamation, mais au moins quelque chose, comme +de l'admiration; ce fut la reconnaissance sincère d'une +supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la +tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour +sa mère, que la façon dont elles se parlaient; même +lorsque madame de Barizel semblait en public témoigner +de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, le +ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que +ceux qui s'en tiennent aux apparences; quant à Corysandre, +qui ne se donnait pas la peine de feindre, +son ton était celui de l'indifférence et de la sécheresse.</p> + +<p>—Cela te blesse que ta mère se remarie?</p> + +<p>—Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais +si cela devait...</p> + +<p>—Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas +jusqu'au bout?</p> + +<p>—Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a +des choses qui deviennent plus pénibles quand on les +dit que quand on les tait; les taire ne les supprime +pas, mais les dire les grossit.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, mais non de confusion +ou d'embarras, au moins pour madame de Barizel, +qui se contenta de hausser les épaules avec un +sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne +la blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et +son sentiment n'était pas qu'il y a des choses qui +deviennent plus pénibles quand on les dit que quand +on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle +eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par +curiosité, pour savoir; mais en réalité elle ne trouvait +pas que cela valût la peine de les arracher. Elle avait +mieux à faire pour le moment, et c'était chez elle une +règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.</p> + +<p>—Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me +semble que c'était une raison pour être aujourd'hui +autre que tu n'as été. Combien de fois t'ai-je recommandé +d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour +faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui +marche.</p> + +<p>—Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, +se souriant, s'admirant complaisamment dans +la glace.</p> + +<p>—Il fallait parler, continua madame de Barizel, +briller, être séduisante, étourdissante; dire tout ce qui +te passait par la tête. Dans une bouche comme la +tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents +comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.</p> + +<p>—Je n'avais rien à dire.</p> + +<p>—Même quand le duc de Naurouse parlait de ton +pays; il n'était pas difficile de trouver quelques mots +sur un pareil sujet pourtant.</p> + +<p>—Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est +très bien, le duc de Naurouse; il a tout à fait grand +air, la mine fière, l'oeil doux; il me plaît.</p> + +<p>—Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois +plaire, s'écria madame de Barizel, s'animant pour la +première fois et montrant presque de la colère; il te +plaît, un homme que tu ne connais pas!</p> + +<p>—Il est duc.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement +quelle est sa fortune?</p> + +<p>—Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit +le connaître, M. Dayelle doit savoir quelle est sa fortune.</p> + +<p>—Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: +c'est de Savine, le seul qui, présentement, doit te +plaire.</p> + +<p>—Il ne me plaît point.</p> + +<p>—Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête +que tu es libre de n'épouser que l'homme qui te +plaira?</p> + +<p>—Je le voudrais.</p> + +<p>—Une fille ne doit voir dans un homme qu'un +mari, le reste vient plus tard; on a toute sa vie de mariage +pour cela. Savine est-il ou n'est-il pas un mari +désirable pour toi?...</p> + +<p>—Pour nous.</p> + +<p>—Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le +veux, je mettrais tout en oeuvre pour qu'il réussît.</p> + +<p>—Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à +présent: il paraît prendre plaisir à être avec +nous, à se montrer avec nous partout où l'on peut le +remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois +ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il +m'offre de devenir sa femme; à vrai dire, je ne crois +même pas qu'il en ait l'idée.</p> + +<p>—S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta +faute; ce n'est pas en étant ce que tu es avec lui que +tu peux échauffer sa froideur. Je t'avais dit qu'il était +l'orgueil même et que c'était par là qu'il fallait le +prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les +plus exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu +jamais fait?</p> + +<p>—Cela m'ennuie.</p> + +<p>—Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter +pour devenir princesse, quand on est... ce que +nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y a pas de peine à +prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à +avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te +montrer dans la gloire de ta beauté; eh bien! si belle +que tu sois, tu n'arriverais jamais à un grand mariage +si je n'étais pas près de toi. Tu peux le préparer par +ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire +réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce +que tu n'as pas et ce que j'ai, moi.</p> + +<p>—Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as +n'ont encore décidé Savine.</p> + +<p>—Il se décidera ou plutôt on le décidera.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Le duc de Naurouse qui te fera princesse.</p> + +<p>—J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.</p> + +<p>—Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt +pourquoi j'ai eu peur que tu n'aies froid dans le château +d'Eberstein, qui n'est pas glacial?</p> + +<p>—Je te le demande.</p> + +<p>—Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te +faire faire une promenade en bateau?</p> + +<p>—Pour rester seule avec le prince.</p> + +<p>Madame de Barizel se mit à rire:</p> + +<p>—J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager +un tête-à-tête avec le duc de Naurouse, je t'ai fait +faire une promenade en bateau pour continuer ce +tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. +C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer +malgré lui. Et c'est à cela que le duc de Naurouse +nous servira.</p> + +<p>—Pauvre duc de Naurouse!</p> + +<p>—Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, +au contraire; sans compter qu'il aura le plaisir +de nous rendre un fameux service. Mais ce qui serait +tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en situation +de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine +et d'être, comme mari possible, un rival redoutable. +C'est ce qu'il me faut savoir et ce que je saurai +demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain +par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, +car je crois bien que Coralie ne rentrera pas. Rêve +du duc de Naurouse, si tu veux, de son grand air, de +sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver +ton lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!</p> + +<p>—Bonne nuit, financière!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel +le soir, il avait pour habitude de venir le lendemain +matin déjeuner d'une tasse de thé avec elle pour +parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée +qui commençait: c'était l'heure des confidences, +des renseignements, des conseils, des projets, où tout +se disait librement, comme il convient entre associés +qui n'ont qu'un même but et qui travaillent consciencieusement +à l'atteindre en unissant leurs efforts.</p> + +<p>Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui +était interdit pour tout autre: on l'introduisait dans la +chambre de madame de Barizel, qui avait l'habitude +de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à dormir +la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait +qu'elle était là mieux que nulle part pour suivre les +caprices de son imagination, toujours en travail, et +échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas à se +gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en +avait vu d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes +sortes.</p> + +<p>Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, +et, comme elle n'avait point été dérangée, elle +était de belle humeur.</p> + +<p>—Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de +dessous le drap et en la tendant, à Leplaquet, qui la +baisa galamment, il y a du nouveau.</p> + +<p>—Vous avez fait hier la connaissance du duc de +Naurouse, qui vous a accompagnées dans votre promenade +à Eberstein.</p> + +<p>—Qu'est ce duc de Naurouse?</p> + +<p>—Un homme dont le nom a empli les journaux +pendant plusieurs années et qui a retenti partout: sur +le turf, dans le <i>high-life</i>, devant les tribunaux, et +même devant la cour d'assises.</p> + +<p>—Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé +en cour d'assises?</p> + +<p>—Oui, et pour avoir tué un homme.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, +dans la même voiture, il a été vu dans notre compagnie.</p> + +<p>—Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et +conformément aux règles de l'honneur. Vous comptez +donc sur lui?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Alors le prince Savine est lâché?</p> + +<p>—Au contraire.</p> + +<p>—Je n'y suis plus.</p> + +<p>—Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez +dit ce que vous savez du duc de Naurouse, tout ce que +vous savez.</p> + +<p>—Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand +nom, noblesse solide, belle fortune. Cependant cette +fortune a dû être écornée par des folies de jeunesse; +ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que +lui ont fait nommer ses parents contre lesquels il a +lutté avec acharnement pendant plusieurs années. A +la fin il en a triomphé et il est aujourd'hui maître de +ce qui lui reste de sa fortune.</p> + +<p>—Qu'est ce reste?</p> + +<p>—Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. +Bien entendu je ne garantis pas le chiffre; il faudrait +voir.</p> + +<p>—Je demanderai à Dayelle.</p> + +<p>—Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec +un certain mécontentement.</p> + +<p>Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression +désagréable, et tout de suite elle continua ses +questions sur le duc de Naurouse.</p> + +<p>—Quelle a été sa vie?</p> + +<p>—Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont +Paris s'amuse; pendant les derniers temps de son séjour +en France, il était l'amant de la duchesse d'Arvernes, +et l'amant déclaré au vu et au su de tout le +Paris; leurs amours ont fait scandale; il s'est à moitié +tué pour la duchesse...</p> + +<p>—Un passionné alors, c'est à merveille cela!</p> + +<p>A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse +qui entra portant un plateau sur lequel était +servi un déjeuner au thé pour deux personnes.</p> + +<p>Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; +mais les négresses, au moins certaines négresses, affinées, +ont l'adresse et la souplesses des chattes pour se +faufiler à travers les obstacles sans rien casser. Celle-là +manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une +place pour son plateau sans le lâcher.</p> + +<p>—Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame +de Barizel d'un ton indulgent, nous étions exposées +à coucher dehors.</p> + +<p>La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, +au moins par la souplesse de ses mouvements +et la mobilité de sa physionomie, se mit à sourire en +montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes +avec les mouvements flexueux et les ondulations caressantes +d'une chienne qui veut adoucir son maître.</p> + +<p>—Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec +Dinah, elle rentrer; Dinah pas faute à elle non plus; +grand machin de montre cassé, criiii, criiii;—et en +riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;—elle +pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien +fâchée; moi, grand chagrin.</p> + +<p>Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à +pleurer.</p> + +<p>—Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.</p> + +<p>Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.</p> + +<p>Madame de Barizel la rappela:</p> + +<p>—Et nos chambres?</p> + +<p>—Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand +chagrin.</p> + +<p>De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement +elle tira la porte et la ferma.</p> + +<p>Tout en se disculpant de cette façon originale, elle +avait placé un petit guéridon devant Leplaquet, et sur +le lit de madame de Barizel une de ces planchettes +avec des rebords et des pieds courts qui servent aux +malades.</p> + +<p>Leplaquet s'occupa à faire le thé.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur +le duc de Naurouse!</p> + +<p>—Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: +le duc est resté en admiration devant elle. A deux +reprises, je leur ai ménagé quelques instants de tête-à-tête, +où ils auraient pu se dire toutes sortes de +choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre +de parler.</p> + +<p>—Comment, Corysandre?</p> + +<p>—Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué +ou plutôt elle m'a déclaré, car elle n'est pas fille à +avouer, que le duc de Naurouse lui plaît: c'est le +premier homme qui ait produit cet effet sur elle.</p> + +<p>—Mais c'est dangereux, cela.</p> + +<p>—Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit +Corysandre, et élevée par son père elle l'est très peu, +elle a au moins cela de bon, et pour moi de rassurant, +qu'on peut la laisser <i>flirter</i> sans danger. Elle se laissera +faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui +dire de tendre ou de passionné; elle serrera toutes les +mains qui chercheront les siennes, elle n'aura que des +sourires pour ceux qui à droite et à gauche d'elle lui +presseront les pieds sous la table, dans le tête-à-tête +elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un +baiser sur son front, ses joues, ses cheveux ou son +cou; mais il ne faudra pas aller plus loin; elle connaît +la valeur de la dot qu'elle doit apporter en mariage et +elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle +qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté +graine ce sera autre chose, mais alors je n'aurai plus +à en prendre souci.</p> + +<p>—Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse +un prétendant?</p> + +<p>—Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine +qu'en étant amoureux de Corysandre il lui fait grand +honneur, et comme il est à la glace, incapable de +passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et +lui seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans +son intimité avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un +qui le vaut bien, sinon par la fortune, du moins +par le rang, car un duc français de noblesse ancienne +vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour +où il verra que ce duc français est amoureux pour de +bon et parle, il parlera lui-même.</p> + +<p>—Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle +comme vous dites.</p> + +<p>—Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa +visite, je l'attends aujourd'hui; je l'inviterai à dîner +pour après-demain avec Savine, Dayelle et vous. +Corysandre devant Savine sera très aimable pour le +duc de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile +qu'elle n'aura qu'à obéir à son impulsion, et elle ne +fait bien que ce qu'elle fait naturellement. De son +côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour Corysandre; +cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. +Vous, de votre côté, c'est-à-dire vous, mon cher +Leplaquet, aidé de Dayelle, vous agirez sur le duc de +Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande pas; +je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de +Dayelle, je l'obtiendrai après-demain.</p> + +<p>—Voilà ce que je n'aime pas.</p> + +<p>—Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros +niais: tu sais bien pour qui je me donne tant de peine +et pour qui je veux devenir libre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant +que le duc de Naurouse ne manquerait pas de lui +faire visite le jour même.</p> + +<p>Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout +naturel qu'il vînt prendre des nouvelles de leur santé? +N'étaient-elles pas fatiguées? Et puis il craignait que +Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.</p> + +<p>Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas +fatiguée; Corysandre n'avait pas gagné froid, elle avait +été enchantée de cette promenade.</p> + +<p>Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la +faisant durer plus qu'il ne convenait peut-être, Corysandre +ne parut pas, car madame de Barizel avait +décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de +Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit +sur lui une si forte impression, et elle avait exigé que +sa fille restât dans sa chambre. Corysandre avait +commencé par se révolter devant cette exigence, puis +elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.</p> + +<p>—Veux-tu qu'il pense à toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Veux-tu qu'il rêve de toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme +pour toutes choses; on est stupide quand on écoute son +coeur, on ne fait que des sottises.</p> + +<p>Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant +à la fenêtre, derrière un rideau, de façon à voir le +duc de Naurouse quand il arriverait et repartirait.</p> + +<p>Après une longue attente, Roger, perdant toute +espérance de voir Corysandre ce jour-là, s'était levé +pour se retirer; alors madame de Barizel, le trouvant +au point qu'elle voulait, lui adressa son invitation à +dîner pour le surlendemain.</p> + +<p>—Quelques intimes seulement: le prince Savine, +M. Dayelle, que vous connaissez sans doute? Et puis +un bon ami à nous; un ami d'Amérique, maintenant +fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, +M. Leplaquet.</p> + +<p>Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent +au nom et à la qualité des convives; ce ne serais pas +avec eux qu'il dînerait, ce serait avec Corysandre, et, +tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces +convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de +madame de Barizel; le journaliste et lui de chaque +côté de Corysandre: ce serait charmant.</p> + +<p>C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir +à sa table le prince Savine et le duc de Naurouse; mais +ce n'était pas tout: pour que cette réunion portât les +fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux autres +convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle +qu'elle leur destinait; elle n'était pas femme à s'en +rapporter aux hasards de l'inspiration, et à l'avance +elle entendait régler chaque chose, chaque détail, +chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à +ce que tout marchât régulièrement, sûrement, pour +arriver à un succès certain.</p> + +<p>Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un +associé, un complice sans scrupules, un instrument +docile et il y avait plutôt à modérer son zèle qu'à +l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et +âme au mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour +lui, que de rêves, que de projets dans ce mariage qui +devait, croyait-il, faire le sien! Plus de bohème, plus +de travail, plus de copie, une position, des relations.</p> + +<p>Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: +Dayelle était un bourgeois, un homme à principes, +que sa situation financière et politique rendait circonspect +et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui +ne devait pas se faire au grand jour une peur affreuse +de se compromettre. Qu'attendre de bon d'un homme +qui, à chaque instant, s'écriait avec la meilleure foi du +monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme +moi!» S'il était heureux d'avoir une maîtresse dont il +se croyait aimé, une femme jeune encore, lui qui était +un vieillard; une grande dame, lui qui était un parvenu, +c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait +pas trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses +affaires pour venir à Bade deux fois par mois était +quelque chose d'extraordinaire, un témoignage de +passion qu'un homme follement épris pouvait seul +donner. Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. +Il perdait de l'argent, il compromettait ses intérêts +pendant ces absences qui duraient trois jours. Il se +fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui +appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à +Paris, il lui fallait plusieurs jours pour se remettre: il +n'avait plus sa facilité, son application ordinaires pour +le travail, sa lucidité, sa sûreté de coup d'oeil. Pendant +cinquante années sa vie avait été consacrée, avait été +vouée au travail, sans une minute de distraction, sans +plaisirs autres que ceux que lui donnait l'amas de +l'argent et des honneurs sociaux, et jusqu'au jour de +sa mort madame Dayelle avait eu en lui le mari le +meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier +tout cela. A chaque instant, à chaque parole, il fallait +se rappeler quelle avait été la vie de cet homme, qui +tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, avait fait un +commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait +au moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser +à ses anciennes habitudes, à son caractère, à ses +craintes, à ses réflexions, aux reproches qu'il s'adressait +lui-même sur sa propre folie.</p> + +<p>Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé +encore moins un complice, à qui l'on peut tout dire en +lui montrant le but qu'on poursuit. Sans doute il désirait +le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage +avec le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à +faire beaucoup, même à verser une dot qu'il était censé +avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût jamais reçu un sou, +si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables qu'on +ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, +bleu, vert, jaune sur lequel elles étaient imprimées +mais en tout cas il ne ferait que ce qui lui paraîtrait +délicat, droit, correct, en accord avec ses idées étroites +d'honnêteté bourgeoise.</p> + +<p>Lui demander franchement de prendre un chemin +détourné, semé de pièges et de chausse-trapes était +aussi inutile que dangereux; non seulement il refuserait +de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, +il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela +l'amènerait à des réflexions, à des appréciations, à des +inquiétudes qu'il fallait soigneusement éviter, sous +peine de perdre en une minute ce qu'elle avait si laborieusement +préparé depuis son arrivée en France,—c'est-à-dire +son mariage avec Dayelle.</p> + +<p>Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait +un grand intérêt pour elle, mais se marier elle-même +et se faire épouser par Dayelle en avait un bien plus +grand encore.</p> + +<p>Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, +les heures, les jours se précipitaient avec la +vitesse fatale de tout ce qui est arrivé au bout de sa +course et tombe de haut; encore une année, encore +deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle +serait une vieille femme. Si son mariage avec Dayelle +manquait, ce serait fini. Où trouver un autre Dayelle +aussi riche, en aussi belle situation que celui-là? avec +cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un +personnage dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, +elle ne pourrait jamais rien faire, si grande +peine qu'elle se donnât: l'un resterait ce qu'il était, un +simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un bohême.</p> + +<p>C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, +par le train parti de Paris le soir. Bien que madame de +Barizel eût horreur de se lever matin, ce jour-là elle +montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, qui +est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.</p> + +<p>Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, +elle n'avait jamais eu de ces attentions, mais +alors les démonstrations et les preuves étaient inutiles, +tandis que maintenant elles étaient indispensables. +Dayelle était défiant; de plus, il avait des +moments lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, +un vieillard, il se demandait s'il pouvait être +vraiment aimé, si ce n'était point une illusion de le +croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour +combattre ces défiances était de lui donner de telles +preuves de cet amour, qu'elles fissent taire les soupçons +du doute aussi bien que les objections de la raison. +Comment ne pas croire à la tendresse d'une femme +qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui +quitte son lit à huit heures du matin, qui s'impose la +fatigue d'un petit voyage en chemin de fer pour venir +au-devant de celui qu'elle attend et lui faire une surprise!</p> + +<p>Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien +agréable, quand pendant la manoeuvre au moyen de +laquelle on détachait son wagon du train de la grande +ligne pour le placer en queue du train de Bade, il vit +la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel +apparaître, souriante, avec la joie et la tendresse dans +les yeux.</p> + +<p>—Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains +pour l'aider à monter, vous ici!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce +trajet, le nom du duc de Naurouse ne fut pas prononcé. +Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui qu'elle était +si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était +venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.</p> + +<p>Mais, après les premiers moments d'épanchement, +il était tout naturel de parler de ce qui s'était passé +depuis la dernière visite de Dayelle à Bade, et alors +le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la +force des choses.</p> + +<p>—A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une +grande nouvelle que j'allais oublier, tant je suis troublée. +Il faut me pardonner, quand je vous vois, je +perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez +le duc de Naurouse?</p> + +<p>—Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la +campagne, au château de Vauxperreux; présentement, +il est en train de faire un voyage autour du +monde.</p> + +<p>—Présentement, il est à Bade, arrivant de son +voyage, et j'ai tout lieu de penser qu'il est amoureux +de Corysandre.</p> + +<p>Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais +Dayelle ne s'associa pas à cette joie, loin de là.</p> + +<p>—Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, +il ne faudrait pas s'en réjouir; il faudrait, au +contraire, s'en affliger, M. de Naurouse ne serait nullement +le mari que je souhaiterais à votre fille.</p> + +<p>—Qu'a-t-on à lui reprocher?</p> + +<p>Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, +la tête en arrière, les yeux à dix pas devant lui, +deux doigts de la main dans la poche de son gilet, le +bras gauche étendu noblement:</p> + +<p>—Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection +que je porte à votre fille, d'abord parce qu'elle est +votre fille et puis aussi parce qu'elle est charmante; +c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le +duc de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois +pas qu'il puisse la rendre heureuse. Il faut que vous +ayez jusqu'à ces derniers temps habité l'Amérique +pour que le tapage de cette existence ne soit point +arrivé jusqu'à vous; c'est non seulement son argent +que M. de Naurouse a gaspillé follement, le jetant aux +quatre vents comme s'il avait hâte de s'en débarrasser, +c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses +amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris +qui, vous le savez, ne s'étonne pas facilement. Bref et +en un mot, M. le duc de Naurouse, bien que jeune, +beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; +soyez sûre que s'il se présentait dans une famille honnête +il serait éconduit et que pas une mère, qui le connaîtrait, +ne consentirait à lui donner sa fille. Pour moi, +si mon fils avait eu une pareille conduite, je renoncerais +à le marier.</p> + +<p>Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une +gravité et une lenteur emphatiques. Madame de Barizel +resta un moment embarrassée, car ce qu'elle avait à +répondre à cette condamnation ne pouvait pas être dit, +sous peine de se faire condamner elle-même. Après +quelques secondes de réflexion son parti fut pris: +Dayelle pouvait être utilisé.</p> + +<p>—J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre +me plonge dans l'étonnement; mais je n'ai +rien à répondre aux raisons que vous avez exposées +avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de +conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours +en vous et en toutes circonstances, parce qu'elles +sont le fond même de votre nature.</p> + +<p>Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas +encore blasé sur ces éloges dont elle l'accablait, et +c'était pour lui un plaisir toujours nouveau de s'entendre +louer par ces belles lèvres et de se voir admirer +par ces beaux yeux.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre +redire ce que vous venez de si bien m'expliquer, ce +serait à Corysandre d'abord, et puis ensuite à une +autre personne.</p> + +<p>—Cela est assez difficile avec Corysandre.</p> + +<p>—Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste +ce que peut entendre une jeune fille. Maintenant la +seconde personne à laquelle je voudrais vous voir répéter +ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le +duc de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez +sans doute surpris, c'est... le duc de Naurouse +lui-même.</p> + +<p>Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, +elle poursuivit en insistant:</p> + +<p>—Pour tout autre ce serait là une commission délicate; +mais pour vous, avec votre tact, avec l'autorité +que vous donnent votre caractère et votre position, il +me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera +de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et +il vous en parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié +que vous nous portez, il me semble que vous pouvez +très bien lui répondre par ce que vous m'avez dit.</p> + +<p>—Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.</p> + +<p>Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec +une douceur caressante, changea brusquement de +ton, et sa parole, son geste, son regard, prirent une +énergie qui rendait la contradiction difficile:</p> + +<p>—Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de +Corysandre; mais je crois que je dois vous parler +aussi de moi; de vous, de nous. Voulez-vous que je +sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au +plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, +ne peut pas se prolonger plus longtemps. Vous +comprenez que la vérité peut se découvrir d'un moment +à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, du jour +où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté +jusqu'à présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre +sera gravement compromis, empêché peut-être +pour jamais, par le scandale de la conduite de sa mère. +Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier +si vous m'aimez comme je vous aime.</p> + +<p>—En quoi la mission que vous voulez que je remplisse +auprès du duc de Naurouse aidera-t-elle au +mariage de Corysandre?</p> + +<p>Elle se mit à sourire.</p> + +<p>—Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour +les choses de sentiment, dit-elle en reprenant le ton +caressant. Comprenez donc que le duc de Naurouse +ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et +que le prince se décidera quand il saura qu'il a un +rival.</p> + +<p>—Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...</p> + +<p>—Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, +mais non par nous, de telle sorte qu'il peut revenir; +c'est la peur de ce retour qui, je l'espère, amènera le +prince Savine à réaliser enfin une résolution arrêtée +dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, +je ne sais pourquoi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>Comme c'était le soir même, après le dîner, que +Dayelle devait adresser son étrange discours au duc +de Naurouse, il voulut se préparer pendant la journée +en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à +madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement +pour son éloquence, Corysandre ne lui facilita point sa +tâche, et, malgré le tact que madame de Barizel lui +avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, embarrassé +pour continuer.</p> + +<p>Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse +qu'on lui parlât du duc de Naurouse; mais, quand +elle avait vu que ce n'était pas du tout l'éloge qu'elle +attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa +mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés +de sa mère, elle avait répondu d'une façon peu +révérencieuse aux observations qui la contrariaient:</p> + +<p>—Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?</p> + +<p>—Des dettes considérables.</p> + +<p>—Et il les a payées?</p> + +<p>—Mais sans doute.</p> + +<p>—Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que +ce soit un jeune homme désordonné, au contraire.</p> + +<p>Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait +traité avec toutes sortes de ménagements, elle avait +répondu sur le même ton.</p> + +<p>—Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?</p> + +<p>Dayelle avait incliné la tête.</p> + +<p>—Et il les a aimées?</p> + +<p>Dayelle avait répété le même signe affligé.</p> + +<p>—Il a fait des folies pour elles?</p> + +<p>—Scandaleuses.</p> + +<p>—Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? +Voilà ce que je voudrais bien savoir.</p> + +<p>—C'est là une question qui n'est pas convenable +dans ta bouche, interrompit madame de Barizel, qui, +voyant la tournure que prenait l'entretien, aurait voulu +le couper court, de peur que Corysandre, par quelques +mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.</p> + +<p>—Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, +jusqu'au jour où je pourrai la poser à M. de Naurouse +lui-même, ce qui sera bien plus drôle.</p> + +<p>—Corysandre!</p> + +<p>—Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que +vous commencez, pourquoi les commencez-vous? +qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. de Naurouse +ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que +cela me fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait +aimées follement? cela prouve qu'il est capable d'amour +et même de passion, ce que je trouve très beau. Quand +je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très vrai, +et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.</p> + +<p>—Pour être sincère, je dois dire que cela me fait +plaisir.</p> + +<p>—Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.</p> + +<p>—Parce que cela confirme le jugement que j'avais +porté sur M. de Naurouse en le regardant.</p> + +<p>—Et quel jugement aviez-vous porté? demanda +Dayelle.</p> + +<p>—Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle +va vous répondre quelque sottise.</p> + +<p>Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait +ainsi, ce qui arrivait assez souvent devant Leplaquet, +Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant des amis intimes, +Corysandre se taisait en prenant une attitude +où il y avait plus de dédain que de soumission, mais +cette fois il n'en fut point ainsi; au lieu de courber la +tête, elle la releva.</p> + +<p>—En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, +de répondre à une question que M. Dayelle +trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me faisait +plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable +d'amour, c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et +que je suis bien aise de voir que je ne me suis pas +trompée sur lui.</p> + +<p>S'adressant à sa mère directement:</p> + +<p>—Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il +pas tout naturel que je sois satisfaite d'apprendre des +choses qui ne peuvent qu'augmenter la sympathie que +j'éprouve pour lui?</p> + +<p>—Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce +n'est, pas de la sympathie que ces choses doivent +vous inspirer, c'est de la répulsion, de l'éloignement.</p> + +<p>—Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh +bien! franchement, mon bon monsieur Dayelle, vous +n'avez pas réussi. Je vois que M. de Naurouse ne +ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un +caractère à lui: qu'il est capable d'entraînement et de +passion; qu'il a inspiré des amours extraordinaires, +ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a occupé +tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, +et pour tout cela il me plaît un peu plus encore qu'avant +que vous ne me l'ayez fait connaître. A l'âge où +les petites filles jouent encore à la poupée on m'a dit +«Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me +l'a répété sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir +si celui-ci ou celui-là me plaisaient. Il semble que je +sois une marchandise, une esclave qui doit plaire à +l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra +de moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me +révolte pas. Mais je trouve enfin un homme qui me +plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à vous, ma +mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?</p> + +<p>—Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>Corysandre la regarda un moment; puis avec un +profond soupir:</p> + +<p>—Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de +sa dignité de se faire toujours attendre, les convives +de madame de Barizel furent exacts.</p> + +<p>Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt +minutes seulement, on entendit sur le sable du jardin +le roulement d'une voiture, puis les piaffements +des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux +valets qui sautaient à terre pour ouvrir la portière +et se tenir respectueux sur le passage de leur maître. +C'était Son Excellence le prince Savine, qui, pour +venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire +pour une distance qu'on franchit à pied en quelques +minutes, avait fait atteler, afin d'arriver dans +toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.</p> + +<p>Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent +au-devant de lui; mais Corysandre, qui +était en conversation avec le duc de Naurouse dans +l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt +écoutait le duc de Naurouse, ne se dérangea pas et +elle attendit que Savine vînt à elle, sans lever les +yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante +et attentive à ce que Roger lui disait.</p> + +<p>Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu +un moment d'émotion. En voyant l'indifférence qu'elle +témoignait et qui certainement n'était pas jouée, une +joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle +n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un +sentiment tendre pour lui. Et les remarques qu'il avait +faites pendant leur promenade à Eberstein se trouvèrent +confirmées d'une façon frappante.</p> + +<p>Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut +passer dans la salle à manger.</p> + +<p>A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait +adressé que quelques courtes paroles sur un ton peu +gracieux, revint vers Corysandre pour la conduire; +mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle +n'avait pas quitté des yeux.</p> + +<p>—J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle +gaiement.</p> + +<p>Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant +d'un air un peu plus aimable, resta interloqué, tandis +que Corysandre impassible et Roger tout heureux +tournaient autour de lui pour suivre madame de +Barizel et Dayelle.</p> + +<p>Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait +entré le dernier dans la salle à manger. Il était suffoqué. +Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au moins fut-il fort +étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il +vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants +l'un et l'autre, tandis que Savine, la figure empourprée +et les sourcils contractés, les suivait avec Leplaquet. +Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage +devait se conduire avec le prince, son prétendant, +son futur mari, celui qu'on désirait si vivement lui voir +épouser? Et, dans son mouvement de surprise, il +pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son +attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas +à cette pression, et ses yeux ne suivirent pas la direction +que l'attitude de Dayelle lui indiquait; car il n'y +avait là rien qui pût la surprendre, puisque, à l'avance, +ce qui venait de se passer avait été arrêté +entre elles. C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre +de prendre le bras du duc de Naurouse, et de +se conduire avec celui-ci de telle sorte que Savine en +fût piqué.</p> + +<p>—Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; +profitons de la présence du duc de Naurouse; +qui sait combien de temps nous l'aurons!</p> + +<p>Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: +Dayelle et Savine se trouvèrent placés à droite et à +gauche de madame de Barizel; le journaliste et lui de +chaque côté de Corysandre.</p> + +<p>On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, +il se trouva bon; comme les domestiques ne furent +pas ceux de madame de Barizel, ils s'occupèrent convenablement +de leur besogne; comme le linge était +loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, +les cristaux appartenaient à la maison et qu'ils +avaient été nettoyés et essuyés par des domestiques +étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la +malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire +de cette maison; les fleurs de la salle à manger +étaient aussi fraîches que celles du salon, et comme, +pour faire le service, il fallait de la cuisine passer +par le vestibule, les convives, heureusement pour +leur appétit, ne pouvaient pas deviner ce qu'était cette +cuisine.</p> + +<p>D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise +humeur rendait silencieux, aucun d'eux n'était en +état de faire attention à ce qui se passait autour de +lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la +conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant +lorsqu'il n'avait pas besoin de faire sa partie; Dayelle +parce qu'il n'avait d'yeux et d'oreilles que pour +madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte magnétisé +en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; +le duc de Naurouse enfin, parce qu'il était tout à +Corysandre, ne prenant intérêt qu'à ce qui venait +d'elle et s'appliquait à elle.</p> + +<p>Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner +l'acheva assez mélancoliquement: il s'était engagé +envers madame de Barizel à présenter ses observations +au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure +que le dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement +lui devenait plus désagréable et plus gênant.</p> + +<p>Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante +lorsqu'on se mêlait de ses affaires; comment +pendrait-il la chose? Quelle singulière idée madame +de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille +commission?</p> + +<p>La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur +persistante de Savine abrégèrent les causeries du +dessert; on sortit de table pour aller dans le jardin, +où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer +leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, +dont la mauvaise humeur s'était accrue, annonça +qu'il était obligé de retourner au trente-et-quarante +pour suivre une série qui l'intéressait.</p> + +<p>Ce fut le signal du départ.</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire +sauter la banque? demanda Roger à Corysandre, espérant +ainsi rester plus longtemps avec elle; nous +suivrons ses émotions sur son visage.</p> + +<p>—Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, +dit Savine de plus en plus maussade.</p> + +<p>—Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun +intérêt de vous voir jouer, et je ne sais vraiment pas +pourquoi, le prince Otchakoff et vous, vous avez toujours +une galerie si nombreuse.</p> + +<p>—Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce +que mes combinaisons sont intéressantes.</p> + +<p>—Pour moi, continua Corysandre qui n'avait +jamais tant parlé, le joueur qui m'intéresse, c'est +celui qui s'approche de la table en se disant: je ruine +ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus +qu'à me tuer, et qui joue cependant; voilà celui qui +me touche et que j'admire.</p> + +<p>—Celui-là est un fou, dit Savine.</p> + +<p>—Ou un passionné, dit Roger.</p> + +<p>—J'aime les passionnés, dit Corysandre.</p> + +<p>Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent +tous les quatre vers la <i>Conversation</i>, Savine et +Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger venant +ensuite.</p> + +<p>Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet +montèrent le perron, Roger, qui voulait faire parler +Dayelle sur madame de Barizel et surtout sur Corysandre, +parut peu disposé à les suivre.</p> + +<p>—Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? +demanda Dayelle.</p> + +<p>—Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et +je crois que je partirai sans avoir risqué un louis.</p> + +<p>—Je ne saurais vous exprimer combien je suis +heureux de vous voir dans ces dispositions, car il y a +quelques années vous étiez un grand joueur, et le jeu +vous a coûté cher.</p> + +<p>—C'est peut-être ce qui m'a guéri.</p> + +<p>Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour +placer son discours, il se hâta d'en profiter:</p> + +<p>—Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux +de vous voir revenu si sage de votre voyage; c'est un +grand bonheur pour vous, ce sera une grande joie +pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, +car je ne doute pas que vous ne persévériez dans +la bonne voie. La jeunesse a des entraînements, je +comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se prolongent +au delà d'une certaine limite. Avec votre beau +nom, avec votre grande fortune, quelle eût été votre +vie, je vous le demande, si vous aviez persévéré +dans la voie que vous suiviez avant votre départ.</p> + +<p>Roger se redressa blessé par cet étrange discours, +mais, après un court moment de réflexion, il n'interrompit +pas, voulant voir où il allait arriver.</p> + +<p>—Comment auriez-vous assuré la perpétuité de +ce nom par un mariage digne de la noblesse de votre +race, continua Dayelle. Quelle mère de famille eût +accepté pour gendre le jeune homme brillant et, +passez-moi le mot, bruyant que vous étiez alors? Il +y a des réputations qui font peur. Tandis que dans +quelques années, quand la preuve sera faite, et bien +faite que ce jeune homme effrayant est devenu un +homme sage, quelle famille, parmi les plus hautes, +ne sera pas heureuse et fière de votre alliance! Mais +il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises +impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se +former; et ce sera le temps, le temps seul qui amènera +ce résultat; toutes les paroles, tous les engagements +ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.» +Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer +dès maintenant à vos anciennes habitudes +pour en prendre de nouvelles qui, seules, peuvent, +dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain +au moins, vous donner la vie qui convient à un duc de +Naurouse, et que personne ne vous souhaite plus sincèrement +que moi, croyez-le.</p> + +<p>Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait +ce qu'il y avait dans ces paroles, et sous ces paroles. +Que cachaient leur forme entortillée et leur sens +obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but ce +vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, +son ami intime, les lui adressait-il?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<p>Malgré les savantes combinaisons de madame de +Barizel, les choses continuèrent de suivre leur cours +sans changement, c'est-à-dire sans que le prince +Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.</p> + +<p>Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait +rien à désirer; chaque jour c'étaient des parties +nouvelles, des promenades à cheval et en voiture dans +la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins +et dans les villes où il y avait quelque chose à +voir, des petits voyages çà et là le long du Rhin ou +dans les Vosges; mais c'était tout.</p> + +<p>Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très +éloquent en témoignages d'admiration.</p> + +<p>Il était impossible de voir des yeux plus tendres +que ceux que le duc de Naurouse attachait sur Corysandre, +d'entendre une voix plus douce que la sienne +lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment +où il arrivait jusqu'au moment où il partait.</p> + +<p>Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée +par toutes sortes de raisons, madame de Barizel se +décida enfin à faire une tentative directe sur Savine, +de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à +montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, +jusqu'où ils allaient et ce qu'on pouvait en +attendre.</p> + +<p>Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa +pas l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.</p> + +<p>Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea +pour être seule au moment de son arrivée et aussi +pour n'être point dérangée tant que durerait leur entretien.</p> + +<p>Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer +des passions, elle était cependant dans la classe des +mères, de sorte que ceux qui venaient pour voir Corysandre +et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient +que la mère, se laissaient aller bien souvent à +un mouvement de déception.</p> + +<p>—Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après +les premiers mots de politesse.</p> + +<p>—Elle est dans sa chambre, où elle restera, car +j'ai à vous entretenir en particulier de choses graves.</p> + +<p>En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. +L'heure qu'il avait si souvent redoutée était-elle +sonnée? Allait-on lui demander à quel but tendaient +ses assiduités dans cette maison?</p> + +<p>—Et notre entretien, continua madame de Barizel, +doit rouler sur elle, au moins incidemment, surtout +sur l'un de vos amis.</p> + +<p>D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; +puisque ce n'était pas de lui qu'il allait être question, +il n'avait pas à prendre souci. Les autres, ses amis, +que lui importait?</p> + +<p>Il s'installa commodément dans son fauteuil pour +subir le supplice qu'on allait lui imposer, se disant +tout bas qu'on était vraiment bien bête de s'exposer +à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos +amis.</p> + +<p>—Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? +commença madame de Barizel.</p> + +<p>—Comment, si je le connais; c'est mon meilleur +ami; nous sommes liés depuis plusieurs années. C'est +lui qui m'a assisté dans mon duel avec le duc d'Arcala, +ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure générosité, +de me faire donner un coup d'épée par un +adversaire moins naïf que moi, au moment même +où je cherchais à le ménager.</p> + +<p>C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler +au moins en ces termes, dont il était satisfait.</p> + +<p>—Alors, il n'est personne mieux que vous qui +puisse dire ce qu'est M. le duc de Naurouse?</p> + +<p>—Personne. Cependant, par cela seul que je suis +son ami...</p> + +<p>—Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre +de M. de Naurouse et ce n'est pas une accusation que +je veux porter contre lui: je trouve que c'est un des +hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.</p> + +<p>—Certainement, dit Savine avec une grimace, car +rien ne le faisait plus cruellement souffrir que d'entendre +l'éloge de ses amis.</p> + +<p>—Distingué.</p> + +<p>—Très distingué, et même peut-être, si cela est +possible à dire, un peu trop distingué, ce qui lui donne +quelque chose d'efféminé.</p> + +<p>—Généreux.</p> + +<p>—Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, +car toute qualité poussée à l'extrême devient un défaut.</p> + +<p>—Noble.</p> + +<p>—De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, +qui était une Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement +une Coudrier si le procès en ce moment pendant +est fondé, il y ait une tache sur son blason.</p> + +<p>—Beau garçon.</p> + +<p>—Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas +très solide à cause de sa santé qui a été rudement +éprouvée et qui même inspire des craintes sérieuses à +ses amis.</p> + +<p>—La mine fière.</p> + +<p>—Que trop, car il y a des moments où cette fierté +frise l'arrogance.</p> + +<p>—Le caractère chevaleresque.</p> + +<p>—A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je +vous disais ce que ce caractère chevaleresque lui a +fait commettre d'extravagances, vous en seriez stupéfaite.</p> + +<p>—Plein de coeur.</p> + +<p>—Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut +même dire que c'est là son faible, le brave garçon. +Combien de fois a-t-il été victime de son coeur! Et ce +qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait +prendre pour un sceptique et un indifférent; tandis +qu'en réalité c'est un naïf et, pour toutes les choses de +coeur, disons le mot... un jobard.</p> + +<p>—Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme +moi et que vous lui rendez pleine justice.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.</p> + +<p>—Je le savais avant que vous ne me le disiez et +cependant je n'ai pas hésité à m'adresser à vous, +parce que je savais en même temps que ce n'était pas +en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre +probité.</p> + +<p>Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, +en pleine figure, provoquent ordinairement deux +mouvements contraires chez ceux qui les reçoivent +les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est +trop»; les autres se redressent et se rengorgent en +disant par leur attitude: «Vous pouvez continuer.» +Savine se rengorgea.</p> + +<p>Madame de Barizel continua donc.</p> + +<p>—Bien que nous ne vous connaissions pas depuis +longtemps, nous avons pu vous apprécier, ma fille et +moi, elle avec son instinct, moi avec l'expérience +d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas +grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, +aussi franc...</p> + +<p>Savine se redressa encore.</p> + +<p>—Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut +parce qu'elle n'a rien à cacher...</p> + +<p>Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la +pression de ses épaules.</p> + +<p>—Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se +laissent facilement pénétrer. Ce sont les fourbes qui +déroutent l'examen, les méchants; avec eux on ne +sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.</p> + +<p>—Et on a bien raison.</p> + +<p>—N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de +vous; je veux dire je n'ai pas eu peur, car si ma fille +partage les sentiments... d'estime que je ressens, +comme elle ignore la démarche que j'entreprends en +ce moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la +question de savoir si malgré votre amitié pour M. le +duc de Naurouse et les longues relations qui vous +unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur +une entière sincérité de votre part.</p> + +<p>—J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet +égard.</p> + +<p>—Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, +c'est par discrétion, par réserve de jeune fille, mais +elle sait regarder, elle sait voir et je ne connais pas +de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller +au fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. +D'un mot elle vous juge, et bien, et justement. Le +malheur est qu'en ce qui vous touche je ne puisse rien +dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée +que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui +vous empêche d'entendre tout ce qui ressemble à un +compliment.</p> + +<p>—Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie +orgueilleuse.</p> + +<p>—Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette +modestie; d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, +et ce que j'ai dit n'a eu d'autre objet que d'expliquer +comment j'ai eu la pensée de m'adresser à vous dans +les circonstances graves, solennelles, qui sont à la +veille de se produire, au moins je le suppose.</p> + +<p>Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à +croire,—on le lui disait d'ailleurs,—qu'il ne s'agissait +pas de lui dans cet entretien, ne fut pas maître +d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée, +et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.</p> + +<p>—Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.</p> + +<p>Madame de Barizel le regarda bien en face, en +plein dans les yeux.</p> + +<p>—La demande de la main de Corysandre par M. le +duc de Naurouse, dit-elle lentement.</p> + +<p>Il n'était point habituellement démonstratif, le prince +Savine; cependant madame de Barizel avait si bien +conduit l'entretien pour produire l'effet qu'elle voulait, +qu'il laissa échapper une exclamation en se levant à +demi sur son fauteuil.</p> + +<p>—Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle +Corysandre?</p> + +<p>Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette +émotion, pour elle pleine de promesses.</p> + +<p>Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait +plus qu'à poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu +et à achever ce qu'elle avait si heureusement commencé.</p> + +<p>—Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. +Au moins dans ces termes. Je ne vous ai pas dit que +la demande était faite. Je suppose qu'elle est sur le +point de se faire.</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose.</p> + +<p>—Assurément. Mais, comme cette supposition repose +sur des faits certains, mon devoir de mère est +de prendre des précautions. Voici ces faits: M. de +Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, +qui est, comme vous le savez, notre meilleur ami, +notre conseil, le second père de Corysandre, pour lui +parler mariage et lui prouver, ce qui véritablement +n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité +qui nous unit, que les folies de jeune homme +qu'il avait pu faire n'avaient aucune importance au +point de vue de son mariage.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est +pas tout: il n'est presque pas de soirée que M. de +Naurouse ne passe avec Leplaquet à l'interroger sur +nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en +Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout +sur Corysandre. Cela a tellement frappé Leplaquet, +qu'il a cru devoir m'en parler en me racontant +comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une +belle amitié, l'accompagne le soir pendant des heures +entières et ne peut pas le quitter. Cela aussi est caractéristique, +n'est-ce pas, car il n'est pas dans les habitudes +de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer +une telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si +elle ne s'expliquait pas par ma supposition. N'est-ce +pas votre avis?</p> + +<p>Il répondit d'un signe de main.</p> + +<p>—Maintenant, continua madame de Barizel, ce +qu'est M. de Naurouse avec ma fille, je n'ai pas à vous +en parler, vous l'avez vu, vous le voyez comme moi +tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande +serait faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, +si M. de Naurouse n'avait été et n'était retenu +par notre réserve: la mienne, qui est celle d'une mère +prudente, et celle de Corysandre...</p> + +<p>—Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan +de joie qu'il ne put pas contenir.</p> + +<p>Madame de Barizel prit une figure effarouchée et +jusqu'à un certain point scandalisée:</p> + +<p>—Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma +fille?</p> + +<p>La pureté de Corysandre étant sauvegardée par +l'observation qu'elle avait faite et sa dignité de mère +prudente l'étant en même temps, madame de Barizel +put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux +endroits qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.</p> + +<p>—On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de +Naurouse ne mérite la sympathie.</p> + +<p>—Oh! certainement.</p> + +<p>—Sous tous les rapports.</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Ainsi il est très beau garçon.</p> + +<p>—Je vous le disais moi-même tout à l'heure.</p> + +<p>—Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez +aussi qu'il était plein de coeur, que son caractère était +chevaleresque, enfin vous me faisiez de lui un éloge +tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait +souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son +mari.</p> + +<p>—J'ai fait quelques réserves.</p> + +<p>—Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit +votre esprit de justice ou même plutôt à cause de cet +esprit de justice, vous proclamez que c'est un des +hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.</p> + +<p>Savine était au supplice; chaque mot lui était une +blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie; +un autre beau garçon (il s'était regardé dans la +glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; +un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on +pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de +lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?</p> + +<p>—Malgré toutes ces qualités, continua madame de +Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est +pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait +pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître... +Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. +Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est +réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme +vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira +jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître +que de faire une pareille supposition.</p> + +<p>—Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, +devant la véhémence de cette indignation maternelle, +crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise +provoqué par ce que vous m'appreniez.</p> + +<p>—Sans qu'on puisse admettre une seule minute +que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait +éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois +qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de +Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que +vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa +mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère +chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les +mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne +peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de +tous.</p> + +<p>Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de +façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.</p> + +<p>—Pensez donc que c'est un des hommes les plus +charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour +lui: la naissance, la fortune...</p> + +<p>Savine se révolta.</p> + +<p>—La fortune?</p> + +<p>—Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous +savez que ma fille a les idées françaises.</p> + +<p>—Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla +Savine.</p> + +<p>Madame de Barizel l'examina; il était rouge à +éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré +et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la +mesure; évidemment il était dans un état de colère +furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on +l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût +éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était +plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort +pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce +qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, +de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa +fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait +pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était. +Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien +loin de là: c'était tout simplement lui prouver que +Corysandre pouvait être aimée et recherchée par +quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un +rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était +obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; +elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique +qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace, +il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées, +les joues ballonnées, les épaules rejetées en +arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et +moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc, +vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un +peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui +aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. +Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et +sa noblesse! N'était-il pas prince?</p> + +<p>Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage +à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites +en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux +du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être +les surpassaient.</p> + +<p>Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait +l'exalter par l'orgueil.</p> + +<p>—Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le +duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma +fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis +disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai +que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas +en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et +son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son +le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de +monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, +il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus +l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose +grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde, +bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde +même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis +seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la +responsabilité de la décision que je vais avoir à +prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce +qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et +nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés +que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un +si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour +me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc +de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être, +la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un +côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout +par ce que je vois, que c'est un parti assez beau +pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance +en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je +peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. +D'autre part, je me dis que ce parti, qui me +paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être +pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment, +mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse +à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? +Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de +Corysandre?»</p> + +<p>—C'est à moi que vous adressez une pareille question! +s'écria Savine stupéfait.</p> + +<p>Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée +firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter +«Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le mot qu'elle attendait +si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement +préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là +n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le +forcer.</p> + +<p>Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa +surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta +bouche close.</p> + +<p>Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre +le vrai sens de cette exclamation:</p> + +<p>—Nous vous considérons donc comme notre ami, +continua madame de Barizel, un de nos meilleurs +amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi, +femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un +des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme +votre conscience est une des plus hautes, des plus +fermes auxquelles on puisse demander un conseil. +Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, +j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour +vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué +en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?</p> + +<p>Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent +endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute +solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre, +allait décider le sien.</p> + +<p>La gêne de Savine était grande: la situation en effet +se présentait sous un double aspect, et il fallait la +trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.</p> + +<p>Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas +de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au +moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout +celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, +d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi +que cela semblait résulter des paroles entortillées de +la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait +deviner les sentiments vrais de la fille.</p> + +<p>Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il +allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.</p> + +<p>—Certainement Roger mérite tout ce que vous +avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était +autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes +les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui +reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, +n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai +des réserves à poser... je trouve que la fortune de +Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent +mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec +cela dans le monde?</p> + +<p>Il haussa les épaules avec un parfait mépris.</p> + +<p>—Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel +j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il +n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son +père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a +succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, +je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais, +vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en +plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il +s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; +tout poitrinaire est follement sentimental, cela est +connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler +ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me +fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour +cela aussi que je ne peux point passer sous silence la +manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son +argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage, +pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de +s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le +procès en usurpation de nom intenté à son grand-père, +ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si +ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme +tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que +Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas +parfait, même quand la faveur publique, qui souvent +est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.</p> + +<p>Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine +parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette +démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune, +ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était +terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport +avec ses attaques.</p> + +<p>—Aussi, en mon âme et conscience,—il se posa +la main sur le coeur majestueusement,—mon avis +est... c'est-à-dire le conseil que je vous donne est que +vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand +il vous l'adressera.</p> + +<p>Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis +quelques instants déjà, ce coup la surprit si fort, qu'il +la laissa un moment anéantie.</p> + +<p>—Car il vous adressera cette demande, continua +Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi. +Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide +beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à +ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! +Pour moi il y a longtemps que je vous aurais +adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais +juré de mourir garçon.</p> + +<p>Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse +et il s'était lui-même dégagé.</p> + +<p>Heureusement pour lui madame de Barizel s'était +depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à +son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation +furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des +choses qui, après les éloges et les compliments auxquels +elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et +bien désagréablement surpris. Par un énergique effort +de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et +refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du +duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant +c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner, +en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle +devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait +donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine +un ennemi qui pouvait être redoutable.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<p>Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, +passait sa vie couchée ou étendue, ne quittant +son canapé ou son fauteuil qu'à la dernière extrémité +et dans des circonstances tout à fait graves. Cependant, +lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte +du salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve +d'estime ou d'amitié qu'elle pût donner, fut parti, au +lieu de revenir s'asseoir, elle se mit à marcher à grands +pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle faisait, +poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.</p> + +<p>—Mourir garçon, répétait-elle machinalement, +mourir garçon!</p> + +<p>Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le +salon; puis, un peu calmée, elle alla s'allonger sur un +divan, et là elle continua de réfléchir.</p> + +<p>Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et +commanda qu'on priât Corysandre de descendre.</p> + +<p>Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.</p> + +<p>—J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.</p> + +<p>—C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être +question? dit-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après +me remercieras-tu.</p> + +<p>—Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de +mariage que je te remercierais, si tu savais comme je +suis lasse de toutes ces combinaisons que tu te donnes +tant de peine à chercher et qui n'aboutissent jamais, +comme j'en suis humiliée.</p> + +<p>Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une +expression mélancolique:</p> + +<p>—Si tu savais comme j'en suis malheureuse.</p> + +<p>—Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; +je ne veux pas que tu sois malheureuse, je ne +l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu n'as pas de +meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu +que ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis +prête à tout pour l'assurer. Écoute-moi et tu vas le +voir; mais d'abord réponds-moi en toute sincérité, +sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du +prince Savine?</p> + +<p>—Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais +dit bien plus encore si tu avais voulu m'écouter.</p> + +<p>—Le temps n'a pas modifié ton impression première?</p> + +<p>—Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable +qu'il ne m'était apparu avant de le connaître; suffisant, +vaniteux, arrogant, envieux, égoïste jusqu'à la férocité, +misérablement avare, sans coeur, sans honneur, sans +courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui +cherche vainement une qualité, car il n'est même pas +beau avec son grand corps mal dégrossi et ses grâces +d'ours blanc.</p> + +<p>C'était la première fois que sa mère la voyait parler +avec cette passion, elle toujours si calme, si indifférente; +elle s'était dressée sur son fauteuil et, le corps +penché en avant, la tête haute, elle semblait de son +bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot, +asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur +Savine placé devant elle.</p> + +<p>—Alors, continua madame de Barizel après quelques +instants, tu voudrais ne pas devenir sa femme?</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas.</p> + +<p>—Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.</p> + +<p>—A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu +m'as dit que j'étais folle; que ce mariage était nécessaire; +qu'il fallait qu'il se fît; qu'il était le plus beau +que je puisse souhaiter; que le refuser c'était faire ton +malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul +moyen de sortir de la situation où nous nous trouvons; +enfin, par la prière, par le commandement, par la persuasion, +de toutes les manières, tu me l'as imposé. +Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux +devenir sa femme?</p> + +<p>—Pour connaître ton sentiment.</p> + +<p>—Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le +mari, l'un me déplaît autant que l'autre: tu voulais +savoir, tu sais.</p> + +<p>—Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras +tout à l'heure: Maintenant, autre question à laquelle tu +dois répondre avec la même franchise: que penses-tu +du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont pas +changé?</p> + +<p>—Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; +tous les défauts de l'un sont des qualités opposées chez +l'autre.</p> + +<p>—Alors, si le duc de Naurouse te demandait en +mariage, tu l'accepterais?</p> + +<p>Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes +qu'elle regarda sa mère; voyant un sourire dans les +yeux de celle-ci, elle poussa un cri.</p> + +<p>—Il m'a demandée?</p> + +<p>Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester +par ce cri et cet élan irrésistible fut de courte +durée.</p> + +<p>—Pas encore, dit madame de Barizel.</p> + +<p>—Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura +Corysandre, se renversant dans son fauteuil.</p> + +<p>—C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je +n'ai pas voulu te dire que le duc de Naurouse t'avait +demandée, mais simplement, et cela est quelque chose, +tu vas le voir, que s'il te demandait je suis disposée à +te donner à lui.</p> + +<p>Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à +sa mère, elle la prit dans ses bras et l'embrassa.</p> + +<p>C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus +une enfant qu'elle avait un de ces élans d'effusion.</p> + +<p>Après le premier mouvement de trouble, madame de +Barizel la fit asseoir sur le canapé, près d'elle; et, lui +tenant une main dans les siennes:</p> + +<p>—Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée +trop souvent. Je n'ai jamais voulu que ton bonheur, et, +si nous n'avons pas toujours été d'accord, c'est qu'avec +ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde et la +vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était +assurer ton bonheur que te faire épouser le prince +Savine, dont le nom, la fortune et la situation m'avaient +éblouie; et si, malgré les répugnances que tu as manifestées, +j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru +que ces répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais +mieux le prince, en qui je ne voyais pas, comme toi, +un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu de diminuer, +ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te +paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.—Dans +ces conditions, moi, ta mère, qui veux ton bonheur, +je ne puis te dire qu'une chose: renonçons au +prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais +épouse-le.</p> + +<p>—Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté +de lui-même.</p> + +<p>C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il +avait dit comme dans ce qu'il avait fait, de même dans +ce qu'il n'avait pas dit et ce qu'il n'avait pas fait, des +motifs de satisfaction qui lui permettaient de se féliciter. +Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien inspiré; +il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été +habile; jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis +une erreur, encore moins une maladresse ou une +sottise, et quand les choses n'avaient point tourné selon +son désir ou ses intérêts, c'était la faute des circonstances, +ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en +faute, lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il +réussissait et en qui il ne croyait plus quand il échouait, +Dieu pouvait se tromper et faire des bêtises; mais lui +Savine, non, mille fois non, cela était impossible.</p> + +<p>Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, +plus fier de lui qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient +passer sous les arbres des allées de Lichtenthal, allant +lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le sourire +de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front +dans les nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...</p> + +<p>Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.</p> + +<p>Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la +veine, il devait en profiter.</p> + +<p>Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il +devait se hâter.</p> + +<p>Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben +pour prendre chez lui l'argent qui lui était nécessaire: +la banque n'avait qu'à se bien tenir; mais que pourrait-elle +contre sa chance s'unissant aux combinaisons +inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait +sauter, non pas une fois, mais deux, indéfiniment.</p> + +<p>Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il +voulait risquer un coup décisif, il entra à la Conversation.</p> + +<p>Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, +qui, assis comme à l'ordinaire à la table de +trente-et-quarante piquait avec une longue épingle des +cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il fût à +cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis +ne manquait pas cependant, après chaque coup, +de promener un regard circulaire autour de lui pour +voir s'il n'apercevait point un nouveau venu à qui il +pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons +inexorables ou même une association pour ruiner +toutes les banques de jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il +espérait toujours.</p> + +<p>Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit +celui-ci, mais de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils +furent arrivés dans un endroit écarté du jardin où il n'y +avait personne qu'il l'aborda.</p> + +<p>—Le moment est-il favorable? demanda Savine.</p> + +<p>—On ne peut plus favorable; ainsi...</p> + +<p>Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.</p> + +<p>—Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.</p> + +<p>Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit +un air de dignité blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la +réflexion sans doute lui dit qu'il n'était pas en état de +se fâcher d'une offense.</p> + +<p>—Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté +encore dans le ton, j'ai dit «pas de blagues» et je le +répète; selon vous, quand je vous consulte, le moment +est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à +m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; +et malgré tout cela la vérité est que je perds; je devais +ruiner la banque en suivant vos conseils et, tout au contraire, +depuis que je joue, ce serait elle qui m'aurait +ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au +moins m'a-t-elle enlevé...</p> + +<p>Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:</p> + +<p>—Un homme comme vous, prince, retient-il le +chiffre des sommes qu'il perd au jeu?</p> + +<p>—Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; +ce qui est mon cas avec la banque, contre laquelle je +ne me serais pas amusé à jouer si je n'avais pas poursuivi +un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas atteint: +je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé +à ne plus jouer.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait +qu'il les connaissait bien; ces joueurs décidés à ne +plus jouer, et quelle foi il avait en leurs engagements.</p> + +<p>—Cependant vous venez me demander un conseil.</p> + +<p>—Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.</p> + +<p>—Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, +qu'il n'y a pas de veine, qu'il n'y a pas de hasard, et +que l'ordre règle toute chose en ce monde, le jeu +comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la +divine Providence, qui...</p> + +<p>Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement +sur l'ordre de la Providence; il l'interrompit:</p> + +<p>—Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, +s'écria-t-il; mais si assuré que je sois de +gagner, je veux mettre toutes les chances de mon côté; +voyons donc quelle est la situation des figures que +vous suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: +je veux une série de coups extraordinaires qui +fassent pousser des cris d'admiration à la galerie.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles expliqua cette situation +des figures.</p> + +<p>—C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il +fût arrivé au bout de ses explications, cela suffit maintenant; +je vous répète que si, par extraordinaire, je +ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne +toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je +quitterais Bade. Tout à l'heure vous avez souri quand +je vous ai dit cela; mais c'est que vous ne me connaissez +pas bien en me jugeant d'après les autres +joueurs; moi je n'ai pas de passions.</p> + +<p>—Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.</p> + +<p>—Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez +pas, je vous prie; sans doute vous ne me parlez pas; +mais cela me gêne que vous soyez dans la salle; malgré +moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, +et puis vos regards m'empêchent de suivre +mes inspirations.</p> + +<p>—Défiez-vous-en.</p> + +<p>—Je vous dis que j'ai la veine.</p> + +<p>Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle +de jeu, où, rien que par sa manière de se présenter, +il se fit faire place.</p> + +<p>Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, +qui le regardaient étaler autour de lui ses liasses de +billets un sourire de superbe assurance qui disait:</p> + +<p>—Regardez-moi bien, vous allez voir.</p> + +<p>Il fit son jeu.</p> + +<p>Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le +poursuivit.</p> + +<p>Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille +francs.</p> + +<p>—Je cède ma chaise.</p> + +<p>—Je la prends, dit une voix derrière lui.</p> + +<p>C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.</p> + +<p>Alors en étant obligé de passer au second rang +tandis que son rival s'avançait au premier, il sentit +en lui un mouvement de rage plus cruel que sa perte +d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une +abdication.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<p>C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, +où rien ne le retenait plus.</p> + +<p>A la <i>Conversation</i>, il ne voulait pas voir le triomphe +insolent d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à +perdre avec la même indifférence apparente.</p> + +<p>Et il ne voulait pas assister davantage à celui de +Naurouse auprès de Corysandre.</p> + +<p>Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait +que son départ lui rapportât au moins quelque chose, +ne serait-ce que la reconnaissance de Naurouse.</p> + +<p>Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle +en chassa le mécontentement et la colère. Il se dirigeait +vers le <i>Graben</i> pour rentrer chez lui, il s'arrêta, +et, changeant de chemin, il alla chez le duc de +Naurouse.</p> + +<p>—Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui +allait sortir.</p> + +<p>—Justement, mais à une condition, qui est que +nous allions dîner dans un endroit où nous pourrons +causer; j'ai à vous parler de choses sérieuses, et je +voudrais n'être ni dérangé ni entendu.</p> + +<p>—Vous paraissez agité.</p> + +<p>—Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure +pourquoi; occupons-nous d'abord de dîner, le reste +viendra après.</p> + +<p>Ils montèrent en voiture et se firent conduire à +l'<i>Ours</i>, qui est un restaurant établi dans une prairie +à quelques minutes de Bade; mais en route Savine +ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de +faire.</p> + +<p>A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il +avait annoncée, et Roger remarqua qu'il mangeait et +buvait à fond en homme qui ne se laisse pas couper +l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la +bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait +lui-même dans de certaines proportions et qu'il avalait +à grands coups, car lorsqu'il ne se croyait pas +malade c'était une de ses prétentions de pouvoir +boire plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait +commencé à se fonder autrefois à Paris par ce talent +qui lui avait valu bien des envieux parmi les jeunes +gens de son monde.</p> + +<p>Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il +commença l'entretien que, tout en mangeant et en +buvant, il avait préparé:</p> + +<p>—Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.</p> + +<p>—Vous savez bien que je parle toujours franchement.</p> + +<p>—Comme moi, mais comme moi aussi vous ne +dites que ce que vous voulez, tandis que ce que je vous +demande, c'est de répondre à toutes mes questions +sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous +mademoiselle de Barizel?</p> + +<p>—La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, +la plus délicieuse, la plus séduisante des +jeunes filles.</p> + +<p>—Je m'en doutais.</p> + +<p>Il porta la main à son coeur avec le geste d'un +homme qui vient de recevoir un coup cruel.</p> + +<p>—Puis, après un moment de silence assez long, il +poursuivit:</p> + +<p>—Maintenant, autre question: Quel sentiment vous +a-t-elle inspiré?</p> + +<p>—L'admiration.</p> + +<p>—Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit +lui-même?</p> + +<p>Roger ne répondit pas.</p> + +<p>—Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez +par un mot: l'aimez-vous?</p> + +<p>—C'est une question que je n'ai pas examinée... +par cette raison que je ne pouvais pas l'examiner.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous +avoir posé moi-même certaines questions que pour +toutes sortes de raisons il me convenait de taire.</p> + +<p>—Et que vous ne pouvez plus taire maintenant +que nous avons abordé cet entretien, qui, vous le +sentez, doit être poussé jusqu'au bout; posez-les donc, +ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans toutes +les résistances que vous opposez aux miennes.</p> + +<p>—Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous +étiez l'ami de la famille de Barizel quand je suis arrivé +à Bade.</p> + +<p>—Vos questions, vos questions?</p> + +<p>—Eh bien, la question que je ne voulais pas vous +adresser est la même que celle que vous me posez +l'aimez-vous?</p> + +<p>Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:</p> + +<p>—Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous +êtes l'ami le plus loyal, le coeur le plus honnête, le +plus droit, que j'aie jamais connu; mais j'espère me +montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je +l'aime.»</p> + +<p>—Vous voyez donc...</p> + +<p>—Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais +plutôt dire pour être absolument dans le vrai: +«Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé à Bade et +quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que +vous l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je +l'aimais et je pensais à l'épouser; mais j'ai vu l'effet +qu'elle a produit sur vous et celui que vous avec produit +sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés +l'un vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été +depuis l'un pour l'autre, je l'ai vu aussi. Oh! je ne +vous fais pas de reproches, mon cher Roger, vous +êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la +preuve, l'ami loyal et délicat dont je serrais la main +tout à l'heure. Et c'est là ce qui m'a si profondément +touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas été gâté +par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, +vous n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits +faits, insignifiants pour un indifférent, considérables +pour moi, m'ont appris chaque jour ce que vous ressentiez +pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait +pour vous. Si je vous disais que les premiers moments +n'ont pas été cruels, désespérés, vous ne me +croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. Mais +si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en +même temps un homme de raison. De plus, pardonnez-moi +cet aveu brutal: je vous aime tendrement, +d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. +J'ai fait mon examen de conscience. En même temps +j'ai fait le vôtre aussi... et celui de Corysandre. Je me +suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus heureuse?» +Et ma conscience m'a répondu:—je pense +que ma sincérité, celle d'un homme qu'on accuse +d'être orgueilleux, a quelque mérite,—«Avec Roger»; +et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que +j'en ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû +peut-être. Mais il faut me pardonner; il y a des sacrifices +auxquels on se résigne difficilement. Ce plan, +vous l'avez deviné: il consistait à venir vous poser +les questions que je vous ai posées et qui se résumaient +dans une seule: «L'aimez-vous?» En ne me +répondant pas vous m'avez répondu mieux que vous +ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.</p> + +<p>Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme +s'il balançait dans son coeur troublé une résolution +terrible à prendre.</p> + +<p>—Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un +de nous deux est de trop à Bade...</p> + +<p>—C'est-à-dire?</p> + +<p>—C'est-à-dire que je vous cède la place; dans +quelques jours j'aurai quitté Bade; plus tard, quand +vous penserez à moi, vous verrez si j'ai été votre ami, +et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.</p> + +<p>Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la +parole.</p> + +<p>—Si je vous ai dit avec une entière franchise ce +qui se rapportait à nous et à Corysandre, je dois +vous dire maintenant, pour que notre explication +soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un +entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en +convenir, paraissait me traiter avec une certaine bienveillance +et peut-être même avec une préférence +marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, +j'ai sur vous, au moins aux yeux d'une mère, une +supériorité marquée: je suis plus riche que vous. Eh +bien, dans cet entretien tout à fait accidentel et en +l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais +la volonté bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez +donc vous présenter maintenant quand vous voudrez, +mon cher Naurouse, vous ne trouverez devant +vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. +Je n'existe plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. +Ce que je vais devenir, n'en prenez pas souci. +Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de me +passionner pour quelque chose. Je vais fonder une +chaire au Muséum, construire un observatoire, subventionner +une exploration du Centre de l'Afrique, +fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, +je vais chercher quelque chose qui prenne mon +temps, car vous pensez bien que mourir garçon, c'est +tout simplement une blague, une blague héroïque +qui mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y +avait encore des poètes; malheureusement il n'y en +a plus; je viens trop tard. C'est pour vous dire cela +que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous +le voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte +du champagne et du cognac, j'ai très soif pour avoir +si longtemps parlé; et, de plus, il est bon d'oublier.</p> + +<blockquote><p> +Car pour être un héros on n'en est pas moins homme. +</p></blockquote> + +<p>Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais +rien; ça en a l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis +qu'en rustre ou un Russe, et entre les deux il n'y a +pas grande distance... pour les vers français.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<p>C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance +à ceux qui le connaissaient, et Roger le connaissait +bien. Tout d'abord, il avait éprouvé un moment +d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait +mon examen de conscience et ma conscience m'a +répondu que c'était avec Roger que Corysandre pouvait +être heureuse»; et cette émotion était devenue +plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, +avait ajouté avec des larmes dans la voix: «Un de +nous deux est de trop à Bade, je vous cède la place +auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était +pas descendue bien profondément en lui, n'avait +pas étouffé la réflexion.</p> + +<p>Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, +lui qui n'était pas l'homme des sacrifices et qui n'avait +jamais écouté que la voix de l'intérêt personnel le +plus étroit?</p> + +<p>Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter +ces questions sans les examiner et les peser.</p> + +<p>Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de +cette explosion de sensibilité peu naturelle chez un +homme comme lui, et plus faite, par son excès même, +pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait +qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.</p> + +<p>Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation +n'étaient nullement claires et encore moins satisfaisantes, +si on s'en tenait aux confidences de Savine.</p> + +<p>Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une +jeune fille, qui a affiché pour elle l'admiration et l'enthousiasme, +qui s'est posé hautement en prétendant +et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.</p> + +<p>Quelles accusations portait Savine?</p> + +<p>Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque +sa renonciation, comme il le disait lui-même, était un +acte d'héroïsme amical; mais, ce qu'on ne pouvait +pas lui demander, on pouvait, on devait le demander à +d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on +pouvait les obtenir soi-même.</p> + +<p>En réalité, Roger ne savait rien de la famille de +Barizel, si ce n'était ce que Leplaquet lui avait raconté; +mais ces longs récits, faits par un pareil témoin, n'étaient +pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de +Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, +ce qu'avait été, ce qu'était madame de Barizel.</p> + +<p>Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce +qu'ils lui parlaient de Corysandre et lui permettaient +de reconstituer par l'imagination ce qu'avaient été +l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait +son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les +contrôler, n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait +qu'ils fussent ou ne fussent pas des romans, +ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?</p> + +<p>Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle +s'imposait et il devait être poursuivi d'autant plus sévèrement +que la renonciation de Savine ressemblait à +une accusation.</p> + +<p>Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était +supérieure à la sienne; mais il ne mettait aucun nom +au-dessus du sien, et ce qui n'avait pas convenu +à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.</p> + +<p>C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais +il ne le compromettrait en prenant une femme +qui ne fût pas digne de le porter ou qui l'amoindrît.</p> + +<p>Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on +disait, cela n'avait que peu d'importance à ses yeux; +mais qu'il y eût une tache sur son nom ou sur l'honneur +de sa famille, cela au contraire en avait une +considérable qui pouvait empêcher tout projet de +mariage.</p> + +<p>Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant +de s'engager avec madame de Barizel, et même avec +Corysandre, il fallait donc qu'il eût des renseignements +précis sur cette famille de Barizel.</p> + +<p>Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à +écrire des lettres pour obtenir ces renseignements +l'une à l'un de ses amis, secrétaire de la légation de +France à Washington, l'autre à un Américain de +Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<p>Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de +Savine le duc de Naurouse prendrait la place de celui-ci, +se poserait franchement en prétendant, et, dans un +temps qui, selon elle, ne devait pas être long, lui demanderait +Corysandre.</p> + +<p>Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le +duc de Naurouse ne s'était pas encore prononcé, +c'était Savine, Savine seul qui l'avait retenu; Savine +éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient +plus.</p> + +<p>Il n'avait qu'à parler.</p> + +<p>Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.</p> + +<p>—Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?</p> + +<p>—Rien de particulier.</p> + +<p>—Je vous ai laissés en tête-à-tête.</p> + +<p>—C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a +rien dit: quand tu es avec nous ou quand nous sommes +en public, il a toujours mille choses à me dire, et il me +les dit d'une façon charmante qui les rend intimes, +presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse +les entendre; puis, aussitôt que nous sommes seuls, il +ne dit plus rien; il semble qu'il ait peur de parler et de +se laisser entraîner.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors il me regarde.</p> + +<p>—La belle affaire!</p> + +<p>—Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Moi, je le regarde aussi.</p> + +<p>—Avec les mêmes yeux?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est +avec un coeur bien ému, bien heureux, tout bondissant +de joie par moments, et dans d'autres tout alangui, +comme s'il se fondait.</p> + +<p>—Alors cela durera toujours ainsi entre vous?</p> + +<p>—Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout +coeur.</p> + +<p>—Tu es stupide.</p> + +<p>—Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux +les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur +appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.</p> + +<p>Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel +s'inquiétait, et lorsque, après quelques jours +d'attente, elle vit que le duc de Naurouse ne se prononçait +pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune +homme et cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur +bonheur à se regarder en silence, ne trouvant rien de +mieux pour se dire leur amour. Combien de temps les +choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait +pas? Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il +s'agissait, ce n'était pas de celui du duc de Naurouse, +c'était de leur mariage, qui pouvait très bien ne pas se +faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.</p> + +<p>Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, +à Corysandre: «Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» +et que celle-ci, comme à l'ordinaire aussi, +avait répondu: «Rien», elle se décida:</p> + +<p>—Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—C'est toute mon espérance.</p> + +<p>—Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance +ne se réalisera pas, sois-en certaine.</p> + +<p>Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement +qui disait clairement qu'elle n'avait aucun doute à cet +égard:</p> + +<p>—Tu ne crois pas ce que je te dis?</p> + +<p>—Je suis sûre de lui.</p> + +<p>—Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.</p> + +<p>—Ce n'était pas la même chose.</p> + +<p>—Avec lord Start.</p> + +<p>—Ce n'était pas la même chose.</p> + +<p>—Avec Savine.</p> + +<p>Elle haussa les épaules en poussant des exclamations +de pitié.</p> + +<p>—Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, +avec lord Start, avec Savine, se renouvelle avec le duc +de Naurouse?</p> + +<p>—Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe +assurance et l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont +tu parles savaient qu'ils m'étaient indifférents; M. de +Naurouse sait que...</p> + +<p>—Que?...</p> + +<p>—Que je l'aime.</p> + +<p>—Tu ne le lui as pas dit?</p> + +<p>—Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, +cela se sent; lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, +et cependant je suis certaine de son amour tout +aussi bien que s'il me l'avait affirmé par les serments +les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me +l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement +lorsque nous sommes séparés.</p> + +<p>—J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que +tu voudras chez le duc de Naurouse; eh bien! à quoi +a-t-il servi jusqu'à présent?</p> + +<p>—A nous rendre heureux.</p> + +<p>-J'entends pour ton mariage; si malgré cet +amour, ce grand amour, M. de Naurouse n'a point +encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a +qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas +qu'à un moment donné il se retire comme s'est retiré +Savine, comme se sont retirés déjà ceux qui ont +voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont +renoncé à leur projet?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire +pourquoi; c'est parce que tu effrayes les épouseurs; +ils viennent à toi, irrésistiblement attirés par ta +beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, +ils se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre +situation.</p> + +<p>—A qui la faute?</p> + +<p>—A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche +le tapage de notre vie, et je conviens qu'on n'a pas +tort; mais, cette vie, nous ne pouvons pas la changer +sous peine de renoncer au grand mariage que je veux +pour toi. Ceux qui ont une position bien établie, un +grand nom, une belle fortune, des relations solides et +brillantes, n'ont point besoin qu'on fasse du tapage +autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la +force même des choses. Mais nous, qui serait venu à +nous si nous étions restées dans notre pauvre habitation, +sans fortune, sans relations? Quand j'ai voulu un +mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre un +parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un +homme médiocre. J'ai pris celui que les circonstances +m'imposaient et non celui que j'aurais choisi si j'avais +été libre; je t'ai placée dans un milieu brillant et je +me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul +a réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant +un rang et une fortune que nous ne devions pas espérer.</p> + +<p>—Et ils se sont retirés.</p> + +<p>—C'est là justement ce qui fait que nous ne devons +pas laisser celui que nous avons, en ce moment, suivre +les autres, ce qu'il pourrait très bien faire si nous lui +laissions le temps de la réflexion: il faut donc l'obliger +à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion +ait parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix +malveillantes qui nous attaquent. Le duc de Naurouse +est un homme d'honneur: quand il aura pris un engagement +il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, +il le prendrait de lui-même ou tout au moins que tu +l'amènerais à le prendre; mais ni l'une ni l'autre de +ces espérances ne s'est réalisée, et, je le crains bien, +ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.</p> + +<p>—Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?</p> + +<p>—Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: +il s'agit tout simplement de me répéter tout ce +que M. de Naurouse te dira, et de ne lui dire que ce +que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.</p> + +<p>—Alors c'est un rôle que tu m'imposes.</p> + +<p>—Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera +dans ta nature et que pas un mot ne sera contraire à +tes sentiments.</p> + +<p>—Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera +de n'être pas moi...</p> + +<p>—Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien, laisse-moi te diriger. Maintenant, +bonne nuit, va te coucher et laisse-moi rêver à +la scène que tu devras jouer demain.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<p>En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement +un rôle qui sera dans ta nature», madame de +Barizel n'était pas du tout certaine du succès de sa +fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle +lui adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour +elle d'une vérité absolue.</p> + +<p>Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes +qui ne trouvent que des perfections dans leurs +enfants par cela seul qu'elles sont les mères de ces +enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, +il lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de +Corysandre, et encore n'avait-elle pu l'admettre sans +contestation que lorsqu'elle lui avait été imposée par +l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu +s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait +si peu, pouvait être intelligente. Pour elle, l'intelligence +c'était l'intrigue, la ruse, le détour, l'art de +mentir utilement et de tromper habilement, l'audace +dans le choix des moyens à employer pour atteindre +un but et la souplesse dans la mise en exécution de +ces moyens, l'ingéniosité à se retourner, l'assurance +dans le danger, le calme dans le succès, la fertilité de +l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que +quand elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci +l'une ou l'autre de ces qualités sans les trouver, +elle ne pouvait pas reconnaître qu'elle était intelligente; +stupide au contraire, aussi bête que belle.</p> + +<p>Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa +fille lui rendait sa tâche délicate. Avec une fille déliée +rien n'eût été plus facile que de lui tracer le canevas +d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses +pieds un homme épris et passionné comme le duc de +Naurouse; mais avec elle il n'en pouvait pas être +ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu compliqué, elle ne +le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu +fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de +simple, de très simple qu'elle pût se mettre dans la +tête et exécuter. Mais quelque chose de très simple +et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de Naurouse?</p> + +<p>Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle +n'était à son aise que dans ce qui était compliqué, +savamment combiné, entortillé à plaisir; tout ce qui +était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de +retenir son attention.</p> + +<p>Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: +quelques mots, une intonation, un geste, un +regard, et il était entraîné; mais ces quelques mots, +cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient +produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.</p> + +<p>C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si +elle était bonne, elle porterait la mauvaise comédienne +qui la jouerait.</p> + +<p>Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; +elle en trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, +non pour Corysandre, se dépitant, s'exaspérant +de voir combien il était difficile d'être bête; enfin, +de guerre lasse, elle s'endormit.</p> + +<p>Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le +calme de la nuit avait fait ce que le trouble de la +soirée avait empêché: elle tenait sa situation, bien +simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être +endormie pour en avoir l'idée.</p> + +<p>Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle +entra dans la chambre de sa fille.</p> + +<p>Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, +assise dans un fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre +d'un store à demi baissé, elle paraissait absorbée dans +la contemplation des cimes noires de la montagne qui +se trouvait en face de leur chalet.</p> + +<p>—Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.</p> + +<p>—Je réfléchis.</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>—A ce que tu m'as dit hier.</p> + +<p>—Et quel est le résultat de tes réflexions, je te +prie?</p> + +<p>—C'est de te prier de ne pas persévérer dans +ton idée et de nous laisser être heureux tranquillement.</p> + +<p>—Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement +trouvé le moyen d'amener le duc de Naurouse à +se prononcer aujourd'hui même. Tu comprends que +ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à +chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver +à un résultat que je vais écouter tes billevesées: c'est +à toi de m'écouter et de faire exactement ce que je vais +te dire. Comprends-moi bien; suis mes instructions et +avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit +venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je +ferai la sieste après une mauvaise nuit et tu penseras +que je ne dois pas me réveiller de sitôt; mais, au lieu +d'en paraître fâchée, tu t'en montreras satisfaite. +Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de +rester en tête à-tête avec le duc?</p> + +<p>—C'est un embarras.</p> + +<p>—Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait +rien. D'ailleurs, ce qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. +Donc, le duc arrive. Tu es dans un fauteuil +comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! +Écoute et regarde: je suis le duc.</p> + +<p>Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; +puis elle revint vers Corysandre, marchant vivement, +légèrement, comme le duc, les deux mains tendues en +avant, le visage souriant:</p> + +<p>—Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:</p> + +<p>—Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait +la sieste. Là-dessus le duc te dit quelques mots de +politesse pour moi et tu réponds ce que tu veux, cela +n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois +ajouter, écoute donc bien...—Et elle reprit la voix +de Corysandre:—Au reste, je suis bien aise de cette +absence, qui me permet de vous adresser une prière.—Là-dessus, +tu as l'air aussi embarrassé que tu +veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir +l'air ému et attendri; tu le regardes longuement avec +des yeux doux; plus ils seront doux, plus ils seront +tendres, mieux cela vaudra.—Une prière? dit le duc +surpris autant par les paroles que par ton attitude.—Oui, +et que je n'oserai jamais vous dire si vous ne +m'aidez pas. Asseyez-vous donc, voulez-vous?—Tu +lui montres un siège près de toi, mais pas trop près +cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en +face de toi, sous tes yeux, ainsi.</p> + +<p>Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à +deux pas de Corysandre, elle s'assit comme si elle +était le duc de Naurouse, et reprit:</p> + +<p>—Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes +de nouveau, toujours longuement, avec des yeux de +plus en plus tendres et un doux sourire dans lequel il +y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges +cette pause aussi longtemps que tu veux, des yeux +comme les tiens en disent plus que des paroles. Cependant, +comme vous ne pouvez pas rester ainsi, tu +te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase +dans lequel vous devez monter un cheval que je veux +vous parler; je vous en prie, ne montez pas ce cheval, +ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches de +mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et +aussi beaucoup d'angoisse. Cependant il ne faut pas +que tu en mettes trop, car le duc doit te demander pourquoi +tu ne veux pas qu'il prenne part à cette course. +Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!</p> + +<p>—Une peur mortelle.</p> + +<p>—Tu vois bien que je te demande de n'exprimer +que des sentiments qui sont en toi: c'est cette peur +que ton accent et tes regards doivent trahir. Cependant, +à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de +suite: tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux +parler et tu ne le peux pas, arrêtée par ta confusion. +Ne serait-ce pas ainsi que les choses se passeraient +dans la réalité?</p> + +<p>—Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais +pas, je lui dirais tout de suite et tout simplement que +j'ai peur pour lui.</p> + +<p>—Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut +mieux que la nature. Tu es donc confuse, et ce n'est +qu'après l'avoir fait attendre, après qu'il s'est rapproché +de toi, comme cela,—elle approcha sa chaise +en se penchant en avant,—ce n'est qu'alors que tu +lui dis: «J'ai peur pour vous.» En même temps, tu +lui tends la main par un geste d'entraînement, et, s'il +ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à +tes genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est +que tu n'es qu'une sotte. Mais tu n'en seras pas une, +n'est-ce pas? tu comprendras.</p> + +<p>—Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant +le visage dans ses deux mains, que cela est odieux, et +misérable. Pourquoi veux-tu me faire jouer une comédie +indigne de lui et indigne de moi?</p> + +<p>—Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que +comédie en ce monde. Qui te révolte dans celle-la, +puisqu'elle est conforme à tes sentiments?</p> + +<p>—La comédie même.</p> + +<p>Madame de Barizel haussa les épaules par un geste +qui disait clairement qu'elle ne comprenait rien à cette +réponse.</p> + +<p>—Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle +à celles que les mères donnent ordinairement +à leurs filles? dit Corysandre d'une voix tremblante, et +ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas +justement ce que les autres mères défendent?</p> + +<p>—T'imagines-tu donc que je suis une mère comme +les autres! Non, pas plus que tu n'es une fille comme +les autres. C'est une des fatalités de notre position de +ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser, +sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens +qui marchent la tête en bas dans les cirques ou qui +dansent sur la corde au-dessus du Niagara n'aimeraient +pas mieux marcher comme tout le monde: ils +gagnent leur vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi +gagner la nôtre; et pour cela tous les moyens sont +bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. En +somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as +peur que le duc de Naurouse monte dans ce steeple-chase +où il peut se casser le cou, dis-le-lui; le duc t'aime, +qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta résistance +n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les +choses se fissent toutes seules; moi aussi; mais ce +n'est ni ma faute ni la tienne si nous sommes obligées +d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De +l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre +de duchesse de Naurouse mérite bien que tu te +donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. Crois-en mon +expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les +choses traîner en longueur; presse-les donc. Pour +cela le meilleur moyen est celui que je viens de t'indiquer. +Étudions-le donc avec soin et reprenons-le, si +tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.</p> + +<p>Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla +à la porte pour représenter l'entrée du duc.</p> + +<p>Et la répétition continua exactement comme si elle +avait été dirigée par un bon metteur en scène.</p> + +<p>Tour à tour, madame de Barizel remplissait le +personnage du duc et celui de Corysandre, mais +c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute son +application: elle disait les paroles, elle mimait les +gestes et elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant +dix fois la même intonation ou le même mouvement.</p> + +<p>—Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et +dis comme moi.</p> + +<p>Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, +sur les attitudes, sur les regards.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la +façon dont tu le dis; c'est dans tes yeux qu'est le +succès, dans ton sourire, c'est dans tes lèvres roses, +dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; combien +de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se +faire cependant applaudir pour la musique de leur +voix ou le charme de leur personne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Corysandre avait longuement répété son rôle dans +la scène qu'elle devait jouer avec Roger; elle avait +travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses silences, +ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une +grande heure, madame de Barizel s'était déclarée +satisfaite.</p> + +<p>—Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse +viendra m'adresser officiellement sa demande. +Quelle joie!</p> + +<p>Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, +car ç'avait été plutôt par lassitude que par conviction, +pour ne pas subir les ennuis d'une discussion +sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à +cette comédie.</p> + +<p>Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien +cela était révoltant? Sans doute, elle n'avait vu que le +résultat à obtenir; mais qu'importait la légitimité du +résultat si les moyens étaient misérables et honteux! +Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être +toujours en désaccord avec sa mère sur de pareils +sujets! Elle eût été si heureuse de n'avoir pas à discuter +et à se révolter! A qui la faute? Elle ne voulait +pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait +pas ne pas se rappeler qu'avec son père ces désaccords +n'avaient jamais existé et que tout ce que celui-ci +disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à elle, enfant, +bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà +ce qui se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, +droit, élevé. Quelle différence, hélas! entre autrefois +et maintenant!</p> + +<p>Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues +qui se nouaient autour d'elle, à toutes les discussions +qu'elles soutenaient entre elle et sa mère, à +tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si +pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait +l'affranchir, pouvait-elle en hâter l'heure par des +moyens tels que ceux que sa mère lui conseillait?</p> + +<p>Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait +à cette comédie, c'était encore son amour lui-même +qui s'indignait à cette pensée de tromperie: il n'y +avait que trop de hontes et de misères dans sa vie, +elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un +mauvais souvenir.</p> + +<p>C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et +elle venait de terminer sa toilette lorsque sa mère +rentra dans sa chambre.</p> + +<p>—Comment, s'écria madame de Barizel, après +l'avoir regardée, c'est ainsi que tu t'habilles en un +jour comme celui-ci?</p> + +<p>—Je me suis habillée comme tous les jours.</p> + +<p>—C'est justement ce que je te reproche; tu dois +être irrésistible.</p> + +<p>Corysandre glissa un regard du côté de la glace.</p> + +<p>—Tu veux dire que tu l'es, continua madame de +Barizel, tu l'es comme tu l'étais hier, avant-hier; +mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, que tu +dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas +expliqué que c'était par ta beauté, plus encore que par +tes paroles, que tu devais enlever le duc de Naurouse: +il faut donc que tu sois tout à ton avantage, avec +quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui +laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du +tout ce qui convient. C'est quelque chose d'abominable +qu'à ton âge tu ne saches pas encore ce qui fait perdre +la tête à un homme. Défais-moi vite cette robe-là, ce +col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas +comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de +ministre qui va chanter des psaumes.</p> + +<p>En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé +son admirable chevelure de façon à changer complètement +le caractère de sa physionomie, qui, de calme et +honnête qu'elle était, devint audacieuse.</p> + +<p>—Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la +robe.</p> + +<p>Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui +étaient accrochées là les unes à côté des autres, elle +en jeta quelques-unes sur le lit, mais sans faire son +choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:</p> + +<p>—Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le +corsage entr'ouvert, montrant bien le cou et un peu la +gorge, c'est parfait; avec une petite croix se détachant +bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les +yeux, tu seras à ravir. Essayons.</p> + +<p>—Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre +résolument.</p> + +<p>—Et pourquoi donc!</p> + +<p>—Parce qu'elle ouvre trop.</p> + +<p>—Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu +n'as jamais été aussi jolie que ce soir-là.</p> + +<p>—Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un +dîner; tu étais là, il y avait du monde.</p> + +<p>—Es-tu folle!</p> + +<p>—Je ne la mettrai pas.</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de +Barizel comprit qu'il n'y avait pas à insister.</p> + +<p>—Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; +je ne tiens pas plus à celle-là qu'à une autre; ce que +je veux, c'est que le duc perde la tête.</p> + +<p>Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre +armoire et elle avait atteint une robe blanche, une +robe de petite fille.</p> + +<p>—C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de +Barizel.</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas.</p> + +<p>Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux +mains l'une contre l'autre:</p> + +<p>—Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton +idée est excellente; ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois +inspiré... Je n'avais pas pensé que le duc, +malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup +aimé; il sera donc plus touché par l'innocence +que par la provocation, et, si tu réussis bien ton mouvement +en lui tendant la main, le contraste entre cet +élan passionné et la toilette virginale sera très puissant +sur lui. Adoptons donc la robe blanche, seulement +je vais être obligée de changer une fois encore +ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une +inspiration de génie.</p> + +<p>De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les +retroussant tout simplement et les réunissant en un +gros huit; mais ceux du front s'échappèrent en petites +boucles crêpées et frisantes qui frémissaient au plus +léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.</p> + +<p>Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela +malgré Corysandre, qui aurait mieux aimé s'habiller +seule.</p> + +<p>Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques +pas, comme un peintre qui veut juger son ouvrage.</p> + +<p>—Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il +est de glace; mais il ne te résistera pas. Si nous +repassions un peu le mouvement de la main?</p> + +<p>Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.</p> + +<p>—Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de +Barizel.</p> + +<p>Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et +ses recommandations; quand la demie après deux +heures sonna, elle voulut installer elle-même Corysandre +dans le salon.</p> + +<p>Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa +fille, cherchant une pose gracieuse, l'essayant elle-même; +puis elle disposa la chaise sur laquelle Roger +devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle calcula +la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les +yeux de Corysandre et pour tomber aux genoux de +celle-ci.</p> + +<p>Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien +éclairée, et, comme le photographe qui manoeuvre ses +écrans, elle remonta le store et drapa les rideaux de +façon à ce que non seulement la lumière fût favorable +à Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait +souci des regards curieux du dehors, se crût à l'abri +de toute indiscrétion et pût en toute sécurité s'abandonner +à son élan passionné.</p> + +<p>—Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; +tu as un air embarrassé qui te va à merveille et +qui est tout à fait en situation.</p> + +<p>Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, +c'était la honte qui lui faisait baisser les yeux +et l'empêchait de regarder sa mère.</p> + +<p>Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut +pas maîtresse de retenir les paroles qui du coeur lui +montaient aux lèvres et les serraient avec une sensation +d'amertume.</p> + +<p>—Il semble que je sois à vendre, dit-elle.</p> + +<p>—Ne dis donc pas des niaiseries.</p> + +<p>—Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je +suis presque heureuse de penser que c'en est une +pour toi.</p> + +<p>Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle +haussa les épaules sans répondre, et une dernière fois +elle passa l'inspection du salon pour voir si tout était +bien disposé pour concourir au résultat qu'elle avait +préparé et qu'elle attendait.</p> + +<p>Cet examen la contenta, car un sourire triomphant +se montra sur son visage:</p> + +<p>—Maintenant on peut frapper les trois coups et +lever le rideau, je te laisse; allons, bon courage et +bon espoir; c'est ta vie, c'est ton bonheur, c'est le +mien, que je mets entre tes mains.</p> + +<p>Et elle s'éloigna en répétant:</p> + +<p>—Bon courage, bon espoir!</p> + +<p>Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur +ses pas:</p> + +<p>—Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement +par lequel tu lui tends la main arrive bien sur +ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si ta voix +tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, +cela n'en vaudra que mieux; tiens, comme en ce +moment même, avec l'expression émue de ces yeux +mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce +sera décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand +le duc sera parti; à moins, bien entendu, qu'il ne +veuille m'adresser sa demande tout de suite. Dans ce +cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être +certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il +diffère cette demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse +en arrière de toi, comme s'il ne s'était rien +passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et +me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je +vais m'y préparer, car je dois le réussir, moi aussi; et +je ne suis pas dans les mêmes conditions que toi, je n'ai +pas tes avantages.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel +étaient des yeux noyés de vraies larmes que +Corysandre n'avait pu retenir que par un cruel effort +de volonté.</p> + +<p>Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; +elle devrait répondre. Comment?</p> + +<p>Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.</p> + +<p>Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du +jardin craqua: c'était lui qui arrivait; elle avait reconnu +son pas.</p> + +<p>Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, +elle se sauva dans un petit salon dont vivement elle +tira la porte sur elle et, rapidement, avec son mouchoir, +elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser +qu'elle les rougissait.</p> + +<p>Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire +dans le salon.</p> + +<p>Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où +elle s'était sauvée, se trouvait une glace sans tain placée +au-dessus des deux cheminées, de sorte qu'en +regardant à travers les plantes et les fleurs groupées +sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait +d'une pièce dans l'autre.</p> + +<p>C'était contre cette cheminée du petit salon que +Corysandre s'était appuyée. Au bout, de quelques instants +elle écarta légèrement le feuillage et regarda où +était Roger.</p> + +<p>Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne +la voyant pas, ne se doutant pas d'ailleurs qu'elle +était à quelques pas de lui, derrière cette glace et ces +fleurs.</p> + +<p>Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant +et paraissant réfléchir; de temps en temps un +faible sourire à peine perceptible passait sur son visage +et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait ses +yeux.</p> + +<p>Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée +dans cet examen qui était devenu une contemplation: +elle avait oublié ses angoisses, elle avait oublié +sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait +apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait +plus à elle; elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; +elle l'admirait.</p> + +<p>Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse +dans ses yeux! quelle franchise dans son attitude!</p> + +<p>Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle +mentirait! Mais jamais elle n'oserait plus tenir ses +yeux levés devant ce regard honnête!</p> + +<p>Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et +entra dans le salon.</p> + +<p>Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, +mais, avant de l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de +lui voir les yeux rougis et le visage convulsé.</p> + +<p>—Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.</p> + +<p>Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger +s'était déjà acquitté de son rôle et que le duc croyait +madame de Barizel malade.</p> + +<p>—Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre +tout simplement, ce n'est rien.</p> + +<p>—Mais vous paraissez troublée?</p> + +<p>—Un peu nerveuse, voilà tout.</p> + +<p>Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais +sans la retenir plus longtemps qu'il ne convenait.</p> + +<p>Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre +dans le fauteuil, Roger sur la chaise, qui avaient été +disposés par madame de Barizel.</p> + +<p>Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils +n'avaient eu rien à se dire.</p> + +<p>Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de +choses à se dire qu'ils se taisaient, aussi embarrassés +l'un que l'autre:</p> + +<p>Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la +scène qui lui avait été apprise.</p> + +<p>Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant +pas tout dire. Les paroles qui emplissaient son +coeur et lui venaient aux lèvres étaient des paroles +de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec +vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder +librement, les yeux dans les yeux; de pouvoir vous +dire que je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais du +jour où je vous ai vue pour la première fois, et où +j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce +que son coeur lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas +dire, car ce n'était là qu'un début. Après ces paroles +devaient en venir d'autres qui étaient leur conclusion: +«Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; +le voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement +cette conclusion, il ne pouvait pas la formuler; cet +engagement, il ne pouvait pas le prendre avant d'avoir +reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. Jusque-là +il fallait que, tout en montrant les sentiments de +tendresse qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, +sous peine de se mettre dans une situation +fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», qu'ajouterait-il? +que répondrait-il aux regards de Corysandre? +Qu'il ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? +Cela ne serait-il pas misérable? Il ne pouvait donc +rien dire. Et cependant il fallait qu'il parlât, se trouvant +ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou +niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en +étonnerait-elle pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si +honnête qu'elle fût, si innocente, et il avait pleinement +foi dans cette honnêteté et cette innocence, elle ne +devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le hasard +leur ménageait leur temps se passerait à parler de la +pluie, des toilettes de madame de Lucillière, des pertes +ou des gains d'Otchakoff. Elle devait attendre autre +chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit formellement +qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, par +ses regards, par son empressement auprès d'elle, par +son admiration, son enthousiasme, ses élans passionnés, +ses recueillements plus passionnés encore, de toutes +les manières enfin, excepté des lèvres et en mots +précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit +d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; +l'occasion ne se présentait-elle pas toute naturelle? +Qu'allait-elle penser s'il n'en profitait pas? Il n'était +pas de ces collégiens timides que la violence même de +leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et +en aucune circonstance il n'était embarrassé; s'il ne +parlait pas, s'il ne disait pas tout haut cet amour qu'il +avait dit si souvent tout bas, c'était donc qu'il avait +des raisons toutes-puissantes pour le taire. Lesquelles? +N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? +Que n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation +était cruelle pour lui, et même jusqu'à un certain point +ridicule.</p> + +<p>Heureusement Corysandre lui vint en aide en se +mettant elle-même à parler, nerveusement il est, vrai, +presque fiévreusement, mais assez promptement la +conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre +tomba, lui-même oublia son embarras et le temps +s'écoula sans qu'ils en eussent conscience. Il semblait +qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils étaient seuls, +et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un +égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! +c'était ce qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait +par la tête. Que leur importait! Ce qui charmait +Corysandre, c'était la musique de la voix de Roger; +ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: +ils étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, +c'était assez pour que leur joie fût oublieuse +du reste.</p> + +<p>Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.</p> + +<p>Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant +et en frappant le store de ses rayons obliques, +leur rappela que le temps avait marché.</p> + +<p>Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa +visite, qui avait déjà singulièrement dépassé les limites +fixées par les convenances. Il fallait penser à madame +de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait se +demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se +leva.</p> + +<p>Alors Corysandre se leva aussi:</p> + +<p>—Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande +à vous adresser.</p> + +<p>Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et +sans toutes les savantes préparations de madame de +Barizel, sans trouble, sans confusion, sans hésitation, +sans regards de plus en plus tendres, sans doux sourire, +plein d'embarras et d'inquiétude.</p> + +<p>—Une demande à moi, une demande de vous, quel +bonheur!</p> + +<p>—Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.</p> + +<p>—Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien +qu'elle est accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, +je vous le jure, d'en douter. Qu'est-ce? Dites, je +vous prie, dites tout de suite, que j'aie tout de suite le +plaisir de vous répondre:—C'est fait.</p> + +<p>Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent +de tendresse contenue, il est vrai, mais sans l'émotion +sur laquelle madame de Barizel avait compté.</p> + +<p>—Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez +que vous ne monterez pas dans le grand steeple-chase.</p> + +<p>—Et pourquoi donc?</p> + +<p>—Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne +pas pouvoir assister à cette course si vous y preniez +part.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et +l'autre.</p> + +<p>Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât +l'embarras de cette situation.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma +demande enfantine?</p> + +<p>—Je la trouve...</p> + +<p>Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un +élan irrésistible et un accent passionné; mais à temps +il s'arrêta.</p> + +<p>—Je la trouve assez...—il hésita...—assez raisonnable, +et je suis heureux de vous dire qu'il sera +fait selon votre désir. Je ne monterai pas; je puis facilement +me dégager.</p> + +<p>Elle lui tendit la main.</p> + +<p>Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement +si plein de spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait +vraiment pas se jeter à ses genoux.</p> + +<p>Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il +la lui serra.</p> + +<p>—Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?</p> + +<p>—A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.</p> + +<p>—Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle +sera heureuse de vous voir. A bientôt.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV</h3> + +<p>Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de +Barizel se précipitait dans le salon.</p> + +<p>—Eh bien? s'écria-t-elle.</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa +mère la ramenait brutalement dans la réalité, et elle +eût voulu ne pas y revenir.</p> + +<p>—Parle, parle donc.</p> + +<p>Elle ne dit rien.</p> + +<p>—Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. +Quoi?</p> + +<p>—Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il +sera fait selon votre désir, je ne monterai pas, je puis +facilement me dégager.»</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Je lui ai tendu la main.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Il est parti.</p> + +<p>Madame de Barizel leva les bras au ciel par un +mouvement de stupéfaction désespérée; mais elle ne +voulut pas s'abandonner.</p> + +<p>—Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts +pour se calmer, prenons les choses au commencement +et dis-moi comment elles se sont passées en +suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il +assis?</p> + +<p>—Là, sur cette chaise.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—J'étais dans ce fauteuil.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je +lui ai répondu.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Il s'est établi un moment de silences entre nous, +et nous sommes restés en face l'un de l'autre, un peu +embarrassés.</p> + +<p>—Très bien. Et puis?</p> + +<p>—Nous nous sommes mis à parler.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—De choses insignifiantes.</p> + +<p>—Mais quelles choses?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas.</p> + +<p>—Mais tu es donc tout à fait stupide?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Comment, tu ne peux pas me répéter ce que +vous avez dit?</p> + +<p>—-Nous n'avons rien dit.</p> + +<p>—Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de +deux heures.</p> + +<p>—Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.</p> + +<p>—Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?</p> + +<p>—De la façon la plus charmante.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Tu te moques de moi.</p> + +<p>—Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous +nous sommes regardés, nous avons été heureux; mais +ce que nous avons dit, les mots mêmes, les idées de +notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui +m'en reste seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.</p> + +<p>Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques +instants sans parler, réfléchissant. Évidemment +elle était aussi bête que belle, il n'y avait rien à en +tirer, et la presser de questions, la secouer fortement, +n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser. +emporter par la colère et la prendre par la douceur.</p> + +<p>—Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer +comment tu lui as adressé ta demande?</p> + +<p>—Si tu y tiens, oui.</p> + +<p>—Comment si j'y tiens!</p> + +<p>—Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps +avait marché et il s'est levé pour se retirer; alors je +lui ai adressé ma demande comme je te l'ai dit.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait +ce soir.</p> + +<p>—Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, +exaspérée, il reviendra demain et puis après-demain, +et toujours, jusqu'au moment où il ne reviendra plus +du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; mais +de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc +pétris?</p> + +<p>N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, +elle éprouva un mouvement de soulagement +à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son mépris +et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à +sacrifier les affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.</p> + +<p>—Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; +maintenant que la sottise est faite, il est plus +utile et plus pratique de la réparer que de la pleurer. +J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête +d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse +si tu avais su jouer la scène que nous avons +répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou tu ne l'as +pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur +le passé, préparons l'avenir. Demain nous devons +aller à Fribourg avec le duc; tu t'arrangeras pour +qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise +qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il +s'engage d'une façon quelconque. Si cet engagement +n'a pas lieu, je t'avertis que nous quitterons Bade +et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.</p> + +<p>—Je l'aime!</p> + +<p>—Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre +malheur, puisque c'est à votre bonheur que je travaille. +Crois-tu que les filles belles comme toi, qui +ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours +de leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente +et dévouée vaut mieux qu'une grosse dot. En +tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais pas, +si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse +de te la constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle +pas un mari comme le duc de Naurouse. Réfléchis +à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg +qu'avec un engagement formel de... de ton +Roger; sinon nous quittons Bade.</p> + +<p>Cette promenade à Fribourg avait été arrangée +depuis quelque temps déjà: il s'agissait d'aller un +dimanche entendre la messe en musique dans la +cathédrale de cette capitale religieuse du pays de +Bade et du Wurtemberg. On partait le samedi soir +de Bade; on couchait à Fribourg; on entendait la +messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on +revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre +avaient déjà visité la cathédrale avec Savine; mais +elles n'avaient point entendu la messe du dimanche, +dont la musique vocale et instrumentale a la réputation +d'être admirable, et c'était pour cette +musique qu'elles faisaient une seconde fois ce petit +voyage.</p> + +<p>La première partie du programme s'exécuta ainsi +qu'elle avait été arrêtée, au grand plaisir de Roger +et de Corysandre, heureux d'être ensemble et beaucoup +plus sensibles à cette joie intime qu'aux merveilles +gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses +vitraux et qu'à la musique dont l'exécution se fait +dans une tribune, comme dans certaines églises italiennes. +Le bonheur de Corysandre était d'autant +plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le +goûter sans arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas +reparlé de Roger.</p> + +<p>Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame +de Barizel, la prenant à part, revint au projet +qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le précisa:</p> + +<p>—J'ai commandé une voiture pour que nous fassions +une promenade dans la ville et dans les environs: +tout d'abord, nous allons retourner à l'église, +et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai +dans la calèche. Vous allez donc vous retrouver +en tête-à-tête. Arrange-toi pour en profiter; quand +je suis montée avec toi à cette tour, il y a quelque +temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était +un endroit tout à fait propice pour des rendez-vous +d'amoureux; on est là isolé entre ciel et terre, c'est +charmant, commode et poétique. Il est vrai qu'on peut +être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas +l'être aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps +du haut de la tour sur la place, où je serai dans la +voiture découverte, tu seras fixée à ce sujet: s'il +entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, +s'il n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras +tout le temps d'obtenir l'engagement du duc. Je ne +te fixe pas de marche à suivre. Prends celle que tu +voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, +peu m'importe, pourvu que tu arrives au résultat +que j'exige. Si tu n'y arrives pas, nous aurons +quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne +reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je +dis, je le fais.</p> + +<p>Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne +le lui permit pas; la voiture attendait; on se fit conduire +au Münster, et là madame de Barizel, déclarant +qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre +à faire l'ascension de la tour.</p> + +<p>—Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je +vous attends ne vous privez pas de jouir complètement +de la belle vue qu'on a de là-haut; je vais me +reposer dans la voiture; je serai là admirablement.</p> + +<p>Et elle montra un endroit de la place abrité du +soleil, où elle dit au cocher de la conduire; au pied +même de la tour, elle eût été en mauvaise position +pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se +pencherait du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle +avait adopté, elle serait facilement aperçue et en +même temps elle pourrait surveiller la porte d'entrée, +de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, +sans les signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI</h3> + +<p>En montant derrière Roger l'escalier de la tour, +Corysandre n'avait qu'une seule pensée, qui était une +espérance.</p> + +<p>—Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, +se disait-elle.</p> + +<p>Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres +de grès rouge qui forment les marches de l'escalier, +on n'entendait point d'autres pas que les leurs; de +temps en temps seulement, quand ils passaient auprès +d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, +leur arrivait le croassement de quelque corneille qui +revenait à son nid ou qui s'envolait.</p> + +<p>—Il semble que nous soyons seuls dans cette église, +dit Roger en se retournant vers elle.</p> + +<p>Ils continuèrent de monter, allant lentement.</p> + +<p>Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des +merveilles de l'architecture gothique, est aussi large à +sa base que la nef elle-même, alors elle est quadrangulaire; +mais en s'élevant cette forme se rétrécit et change, +pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide +qui se termine par une flèche hardie que couronne +une croix.</p> + +<p>C'est jusqu'au point où commence cette flèche que +montent les visiteurs: là se trouve une plate-forme +que borde un balcon d'où la vue embrasse l'ensemble +du monument et un immense panorama: à ses pieds on +a la cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses +arcs-boutants, ses statues, ses gouttières, ses colonnes, +ses clochers aux dentelures byzantines, puis, par-dessus +les toits et les cheminées de la ville, d'un côté +la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement, +et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au +loin la ligne bleuâtre des Vosges.</p> + +<p>Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant +successivement d'un côté à l'autre, de façon à embrasser +entièrement la vue qui se déroulait devant eux; +chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus du +balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, +immobile dans la calèche, toute petite, et n'agitant +aucun mouchoir.</p> + +<p>Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras +qui avec le temps allait en s'accroissant.</p> + +<p>La journée était radieuse et chaude, mais à cette +hauteur la brise qui soufflait à travers les arceaux rafraîchissait +l'air; cependant elle étouffait, le coeur +serré par l'émotion.</p> + +<p>Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à +chaque instant il étendait la main vers l'horizon pour +lui montrer un point qu'il lui désignait jusqu'à ce +qu'elle l'eût aperçu elle-même.</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce +joie, pleine de poésie et de charme, de se perdre ainsi +ensemble dans ces profondeurs sans bornes, cela ne +vous rappelle-t-il pas Eberstein?</p> + +<p>Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux +pieds, elle se sentit prise par une molle langueur.</p> + +<p>—Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.</p> + +<p>—Déjà!</p> + +<p>—Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous +dans sa voiture.</p> + +<p>Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:</p> + +<p>—Voulez-vous que nous jetions un dernier regard +sur ce panorama, dit-il, pour bien le graver en nous et +l'emporter; c'est là un des charmes de ces belles vues +de faire un cadre à nos souvenirs.</p> + +<p>Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; +mais Corysandre était trop émue, trop profondément +troublée, pour rien voir: personne n'était venu, et elle +n'avait rien dit.</p> + +<p>Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très +étroit et tourne dans une assez brusque révolution. +Roger descendit le premier et Corysandre le suivit, indifférente, +insensible à ce qui se passait autour d'elle, +marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée +de la séparation que sa mère allait certainement lui +imposer, n'étant pas femme à revenir sur une chose +qu'elle avait dite: Roger ne s'était point prononcée +il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?</p> + +<p>Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle +se sentit tomber en avant; justement en face d'elle +une petite fenêtre longue s'ouvrait sur le vide. Instinctivement +elle crut qu'elle allait être précipitée par +cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa +échapper un cri:</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner +la tête. Vivement il lui tendit les bras et la reçut sur +sa poitrine; comme il avait le dos appuyé contre la +muraille, il ne fut pas renversé.</p> + +<p>Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur +l'épaule de Roger, à demi cachée dans son cou; doucement +il se pencha vers elle, et, la serrant dans ses +deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. Alors à +son baiser elle répondit par un baiser.</p> + +<p>Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.</p> + +<p>Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:</p> + +<p>—Vous m'aimez donc!</p> + +<p>Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de +voix retentirent an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs +qui montaient et qui allaient les rejoindre.</p> + +<p>Il fallut se séparer et descendre.</p> + +<p>Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, +leur était devenu contraire: le déjeuner venait +de finir dans les hôtels et c'était par bandes qui se suivaient +que les visiteurs montaient à la tour; ils n'eurent +pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers +déserts, lors de leur ascension, et dont les voûtes +sonores retentissaient maintenant de cris et de rires. +Tout ce qu'ils purent donner à leur amour, ce furent +de furtives étreintes bien vite interrompues.</p> + +<p>Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle +sentit les yeux de sa mère posés sur elle et la dévorant; +mais elle tint les siens baissés, incapable de soutenir +ces regards, et plus incapable encore de leur répondre: +une émotion délicieuse l'avait envahie et elle +eût voulu ne pas s'en laisser distraire; tout bas elle se +répétait: «Il m'aime, il m'aime, il m'aime;» et quand +elle ne prononçait pas ces mots avec ses lèvres, ils +résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.</p> + +<p>—Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher +lorsque Roger et Corysandre eurent pris place +près d'elle.</p> + +<p>Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées +de gens endimanchés; les femmes coiffées du +bonnet au fond brodé d'or et d'argent avec des papillons +de rubans noirs; les jeunes filles, leurs cheveux +blonds pendants en deux longues tresses entrelacées +de rubans; les hommes, pour la plupart portant le chapeau +à une corne ou même, malgré la chaleur, le +bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté +d'une houppe en clinquant.</p> + +<p>A entendre les observations de madame de Barizel, +c'était à croire qu'elle n'avait d'autre souci en tête que +de regarder les gens de Fribourg et de les étudier au +point de vue du costume et des moeurs.</p> + +<p>Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils +paraissaient écouter; en réalité ils se regardaient et +par de brûlants éclairs leurs yeux se disaient leur bonheur.</p> + +<p>—Je t'aime.</p> + +<p>—Je t'aime.</p> + +<p>A un certain moment, dans la montagne, madame +de Barizel, prise d'un accès de pitié pour les chevaux, +ce qui n'était cependant pas dans ses habitudes, voulut +descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de +peine la côte, qui était rude.</p> + +<p>Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre +dans ses bras pour l'aider à descendre et de la serrer +plus tendrement qu'il n'avait osé le faire jusqu'à ce +jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle de +marcher côte à côte dans cette montée ombragée par +de grands bois sombres.</p> + +<p>Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à +coup elle appela Corysandre, qui redescendit, tandis +que Roger continuait de monter.</p> + +<p>—Eh bien? demanda madame de Barizel à voix +basse lorsque sa fille fut à portée de l'entendre. +Corysandre, qui connaissait bien sa mère, s'attendait +à cette question et elle avait préparé sa réponse.</p> + +<p>—Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à +nous. Tu vois si j'avais raison dans mes prévisions et +mes combinaisons; écoute-moi donc jusqu'au bout. +Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie +de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. +Moi, de mon côté, je ferai en sorte que vous n'ayez pas +de tête-à-tête, ceux que je vous ai ménagés étaient indispensables, +maintenant ils seraient nuisibles. Il vaut +mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de +le satisfaire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII</h3> + +<p>Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour +le soir même; aussi fut-elle assez vivement surprise, +lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit congé d'elles sans +avoir rien dit.</p> + +<p>—Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p> + +<p>Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été +celle du dimanche, au moins quant à la demande attendue.</p> + +<p>Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à +Corysandre un grand mariage, elle vivait sous le +coup d'une menace qui, se réalisant, pouvait anéantir +ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé. +Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, +ne se retirerait-il pas?</p> + +<p>Savine l'avait-il connu?</p> + +<p>Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt +théorique; mais, pour le duc, elle avait un intérêt +immédiat et pratique d'une telle importance, qu'il fallait +coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi s'en +tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, +si cela était possible, l'impression que cette révélation +du passé avait produite.</p> + +<p>Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et +lorsque son fidèle Leplaquet fut introduit dans sa +chambre pour déjeuner avec elle, elle lui en fit part.</p> + +<p>—Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc +s'est-il prononcé?</p> + +<p>—Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je +décidé d'agir pour obliger le duc à parler enfin.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par +vous. C'est-à-dire en empruntant votre plume si fine +et si habile pour écrire une lettre que Corysandre recopiera +et que j'enverrai.</p> + +<p>—Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.</p> + +<p>—Me blâmez-vous?</p> + +<p>—Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne +serait pas par vous que je commencerais. Seulement +vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver originale +une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car +cette lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée +ou tout au moins sous votre inspiration, et c'est vous +vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui est drôle. Mais +quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce +qui réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour +le succès je n'ai que des applaudissements.</p> + +<p>—Vous savez que le duc a déclaré son amour à +Corysandre sur la plate-forme de la cathédrale de +Fribourg.</p> + +<p>—Ça, c'est drôle aussi.</p> + +<p>—En descendant, Corysandre était terriblement +émue et elle n'a pas pu me cacher son trouble. Je l'ai +interrogée et elle m'a, en honnête fille qu'elle est, +avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet +interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre +nous, il ne trouvera pas invraisemblable que je sache +la vérité; la sachant, il est tout naturel que je ne veuille +plus recevoir le duc... Cela est hardi, j'en conviens, +mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai +reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait +me demander la main de ma fille. Il ne m'a pas +adressé sa demande, je ne le reçois pas aujourd'hui, +ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera, +Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au +duc pour l'avertir de ce qui se passe et pour le mettre +en demeure de se prononcer.</p> + +<p>—Et si le duc montrait cette lettre?</p> + +<p>—Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête +homme pour cela: d'ailleurs on doit apporter +beaucoup de prudence dans la rédaction de cette lettre +et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez +la situation, allez donc; je recopierai cette +lettre pour que Corysandre ne sache pas qu'elle est de +vous et, après l'avoir fait copier par ma fille, je l'enverrai. +Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous +au travail.</p> + +<p>Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas +chose commode chez madame de Barizel, qui n'écrivait +jamais ni lettres, ni comptes, ni rien, un peu par +paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît +pas son écriture et surtout son orthographe. C'était +même cette grave question de l'orthographe qui faisait +qu'elle demandait à Leplaquet de lui écrire cette +lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle +n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait +pas que le duc s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait +rien.</p> + +<p>Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, +il fallut faire apporter de la cuisine un registre crasseux +et un encrier boueux pour qu'il pût écrire son +brouillon.</p> + +<p>—Vous comprenez la situation? dit madame de +Barizel.</p> + +<p>—C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.</p> + +<p>—Pas pour vous, mon ami.</p> + +<p>—Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, +sans s'arrêter; les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.</p> + +<p>—Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame +de Barizel.</p> + +<p>—Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de +faire court: il faut des préparations, des transitions.</p> + +<p>—Chez une jeune fille? Enfin, allez.</p> + +<p>Il alla encore et il arriva enfin au bout de son +sixième feuillet.</p> + +<p>—Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?</p> + +<p>—Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.</p> + +<p>Il commença sa lecture, que madame de Barizel +écouta sans interrompre, sans un mot d'approbation +ou de critique. Ce fut seulement quand il se tut qu'elle +prit la parole.</p> + +<p>—C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases +bien arrangées et de beaux sentiments merveilleusement +exprimés, seulement ce n'est pas tout à fait +ainsi qu'écrit une jeune fille.</p> + +<p>—Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.</p> + +<p>—Ne soyez pas blessé de mon observation, mon +ami, toutes les fois que j'ai lu des lettres de femmes +dans des romans écrits par des hommes, je les ai trouvées +fausses et maladroites; les hommes ne savent +pas attraper le tour des femmes ni leur manière de +dire, qui, toute vague qu'elle paraisse, est cependant +si précise. C'est là le défaut de votre lettre, qui dit +trop nettement les choses, trop régulièrement, en suivant +un programme raisonné: les femmes n'écrivent +pas ainsi.</p> + +<p>—Alors, comment écrivent-elles?</p> + +<p>—Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire +des phrases d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... +Voulez-vous l'écrire?</p> + +<p>Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit +ce qu'elle dictait, assez lentement, en pesant ses mots, +mais cependant sans hésitation:</p> + +<p>«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité +devait cesser; j'étais heureuse; je vivais de ma +journée de la veille et de l'espérance du lendemain, +sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que +tout à coup on me prouve que ce que je croyais per» +mis est blâmable, que ce qui faisait ma joie est défendu.</p> + +<p>—Il me semble qu'après avoir confessé son amour +il est bon que Corysandre me fasse intervenir; elle +aime, mais elle cède à sa mère.</p> + +<p>—Très bon; continuez.</p> + +<p>«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez +plus reçu chez ma mère, et si je veux rester +l'honnête fille que je dois être il me faudra effacer +de mon souvenir...»</p> + +<p>—Elle s'interrompit:</p> + +<p>—Si nous mettions «même»!</p> + +<p>«... Même de mon souvenir les doux moments +passés ensemble; je devrai me dire que j'ai rêvé. +Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos promenades, +nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...</p> + +<p>Elle s'interrompit encore:</p> + +<p>—Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?</p> + +<p>—Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.</p> + +<p>—Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances +permettent.</p> + +<p>Elle continua de dicter:</p> + +<p>«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce +qu'on exige de nous; et je ne puis ni agir, ni lutter, +je ne puis que courber la tête, désespérée de mon +impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée +de vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais +au contraire vous appeler toujours; mais je le dois. +Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle démarche +m'aura coûté de douleurs...»—Soyons +tendre, n'est-ce pas? «ce que j'en peux souffrir. +Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en +votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma +croyance en vous, pour n'être pas arrêtée au premier +mot de cette lettre et pour la terminer en vous +disant...»</p> + +<p>Elle s'arrêta:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le +point délicat, car il faut qu'elle en dise assez sans en +trop dire.</p> + +<p>Après un moment de réflexion, elle poursuivit:</p> + +<p>«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule +peut vous ouvrir notre maison qu'elle veut vous +tenir fermée.»</p> + +<p>—Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est +stupide. Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez +mes phrases, donnez-leur une bonne tournure. Je +crois que l'essentiel est dit.</p> + +<p>—Je me garderai bien de changer un seul mot à +cette lettre, qui est vraiment parfaite et que, pour mon +compte, j'admire. Vous me démontrez une chose que +je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui +puissent écrire des lettres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVIII</h3> + +<p>Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel +se mit à copier la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt +à la dessiner, car pour son esprit ignorant aussi +bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture était +une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce +qu'elle avait devant les yeux; puis, quand elle avait +fini un mot, elle comptait sur le modèle le nombre de +lettres dont il se composait, et elle faisait aussitôt, la +même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que +Corysandre ne pût pas se tromper?</p> + +<p>Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint +à bout de ce travail, et aussitôt elle fit appeler sa +fille; mais, avant que Corysandre entrât, elle eut soin +de cacher sa copie.</p> + +<p>—Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour +te parler de M. de Naurouse.</p> + +<p>Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle +eût voulu qu'on ne lui parlât pas de Roger.</p> + +<p>—Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il +ne se prononçait pas nous romprions toutes relations.</p> + +<p>—Il s'est prononcé.</p> + +<p>—Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche +qu'il t'a déclaré son amour; le soir même il devait me +demander ta main ou en tous cas il devait le faire +le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, +quoi qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se +prolonger plus longtemps. A partir d'aujourd'hui notre +porte sera fermée au duc.</p> + +<p>Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une +volonté inébranlable.</p> + +<p>Cependant, après quelques courts instants de +silence, elle parut s'adoucir.</p> + +<p>—Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le +comprends, je le sens; mais que puis-je y faire?</p> + +<p>—Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.</p> + +<p>—Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues +hésitations, que je me suis arrêtée à cette résolution. Je +l'ai balancée toute la nuit, ne pouvant pas me résoudre +à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant bien +quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir +trouvé un moyen pour n'en pas venir à cette terrible +extrémité et pour amener le duc à me demander ta +main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement +examiné, j'y ai renoncé.</p> + +<p>—Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur +cette espérance qui lui était présentée.</p> + +<p>—Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est +un peu aventureux; la seconde, c'est que tu n'en voudrais +peut-être pas.</p> + +<p>—Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.</p> + +<p>—Tu dis cela.</p> + +<p>—Cela est ainsi.</p> + +<p>—Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il +n'a plus d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au +moins peut-il te montrer combien vivement je veux +ton bonheur et aussi comment je m'ingénie toujours à +t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.</p> + +<p>—C'est de la surprise, rien de plus.</p> + +<p>—Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais +la rupture de votre intimité; puis, après avoir en quelques +mots exprimé combien cela t'était cruel, tu +ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette +rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint +à moi. Cela m'avait tout d'abord paru excellent, si bien +que j'avais même écrit la lettre, tiens, la voici; veux-tu +la lire? Tu me diras si ces sentiments sont les tiens +et si je me suis mise à ta place.</p> + +<p>Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, +commença à la lire; mais madame de Barizel ne la +laissa pas aller loin.</p> + +<p>—Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs +dont je parle, si tu avais toi-même écrit? demanda-telle.</p> + +<p>—Oui, je crois.</p> + +<p>Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit +bientôt:</p> + +<p>—N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais +navrée de parler contre ton coeur?</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>—Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, +mais n'est-il pas tout naturel qu'une mère, bien +que n'étant pas près de sa fille, écrive en quelque +sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de +toi.</p> + +<p>Corysandre acheva sa lecture.</p> + +<p>—Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne +puisse pas l'envoyer au duc.</p> + +<p>Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait +rien, elle ajouta:</p> + +<p>—Il y aurait des chances pour que le duc accourût +tout de suite: au moins cela m'avait paru probable en +l'écrivant, car tu penses bien que je n'ai eu qu'un +but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, inexplicables +s'il t'aime comme tu le crois.</p> + +<p>—Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre +lentement et en hésitant à chaque mot.</p> + +<p>—S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de +rupture.</p> + +<p>—Il m'aime.</p> + +<p>—Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement +les chances de le voir accourir; seulement, moi qui +n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à cet amour, +j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout +d'abord et qui conciliait tout: notre dignité et ton +amour; car tu sens bien, n'est-ce pas, que cette question +de dignité est considérable? Que nous continuions +à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait +bien certainement des facilités que je t'accorde, +peut-être même cela lui inspirerait-il des doutes +pour le passé.</p> + +<p>—Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui +se perdait dans ces paroles contradictoires et qui +d'ailleurs était trop profondément émue; par la menace +de sa mère pour pouvoir raisonner.</p> + +<p>Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que +cette lettre devait tout concilier, ne serait-ce pas folie +à elle de refuser le moyen qui lui était offert? En elle +il y avait bien quelque chose qui protestait contre +l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état +d'entendre la voix de sa conscience et de son coeur, +troublée, entraînée qu'elle était par la voix de sa mère +qui ne lui laissait pas le temps de se reconnaître et de +réfléchir.</p> + +<p>—Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette +aventure, dit madame de Barizel.</p> + +<p>—Je pourrais la lui remettre quand il viendra.</p> + +<p>—Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, +si tu veux copier cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au +duc qu'après que nous ne l'aurons pas reçu. Aussitôt +qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui la portera, +et il est possible que quelques minutes après nous +voyions le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me +demander une entrevue. Je dis que cela est possible, +mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et décide +toi-même.</p> + +<p>Comme Corysandre restait hésitante, madame de +Barizel reprit:</p> + +<p>-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon +devoir de mère est heureusement tracé et je n'ai qu'à +le suivre tout droit: Ne plus recevoir le duc... à +moins qu'il ne se présente pour me demander ta main +et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; +plus tard, quand tu ne seras plus sous le coup +immédiat de la douleur, tu me remercieras de ma fermeté.</p> + +<p>Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; +mais elle ne sortit pas, car, tout en ayant l'air de vouloir +laisser Corysandre à ses réflexions, elle tenait +essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne pût pas +réfléchir.</p> + +<p>—A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?</p> + +<p>—A une heure pour...</p> + +<p>—Et il est?</p> + +<p>—Midi passé.</p> + +<p>—Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., +si tu veux écrire.</p> + +<p>—Je vais écrire.</p> + +<p>—Alors, tu es sûre de lui?</p> + +<p>—Oui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX</h3> + +<p>Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit +que «madame la comtesse ne pouvait pas le recevoir +ni mademoiselle non plus», il fut étrangement surpris. +Cette heure matinale avait été choisie la veille +avec Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, +et il était d'autant plus étonnant qu'on ne le +reçût pas, que Bob, interrogé, répondait que ni +«madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».</p> + +<p>Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que +cela signifiait.</p> + +<p>Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette +question en la raisonnant, étant agité au contraire par +une impatience fiévreuse.</p> + +<p>Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses +amis d'Amérique peur leur demander des renseignements +sur la famille de Barizel ne lui étaient pas encore +parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches à +ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le +télégraphe s'il pouvait donner suite au projet dont il +les avait entretenus dans ses lettres; c'était à la dernière +extrémité qu'il s'était décidé à employer le système +des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien +pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait +être que mauvais par sa concision et surtout par sa +discrétion obligée; mais, après ce qui s'était passé entre +lui et Corysandre, dans la tour de l'église de Fribourg, +il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses +pouvaient tarder encore huit jours, peut-être +plus. Se taire plus longtemps devenait tout à fait ridicule.</p> + +<p>Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état +pénible de confusion et de perplexité, allant d'un extrême +à l'autre, sans pouvoir raisonnablement s'arrêter +à rien.</p> + +<p>Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, +quand on lui monta la lettre de Corysandre, sans lui +dire qui l'avait apportée.</p> + +<p>Son premier mouvement fut de la jeter sur une +table; il n'en connaissait point l'écriture et il avait +bien autre chose en tête que de s'occuper des lettres +que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient indifférents.</p> + +<p>C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des +lettres.</p> + +<p>Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait +à travers son appartement, il passa plusieurs +fois auprès de la table sur laquelle il avait jeté cette +lettre: puis à un certain moment il la prit machinalement +entre ses doigts et il lui sembla que ce papier +exhalait le parfum de Corysandre.</p> + +<p>Sans aucun doute c'était là une hallucination: il +pensait si fortement à Corysandre, elle occupait si bien +son coeur et son esprit, qu'il la voyait partout.</p> + +<p>Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette +lettre, et aussitôt une commotion délicieuse courut +dans ses nerfs et le secoua de la tête aux pieds; c'était +bien le parfum de Corysandre, le même au moins que +celui qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.</p> + +<p>Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:</p> + +<p>«Allez à ma mère...»</p> + +<p>Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était +la situation que créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas +attendre davantage.</p> + +<p>Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour +fâchée de ses hésitations et de son silence, il fallait +qu'elle eût vraiment l'âme indulgente, ou plutôt il fallait +qu'elle l'aimât assez pour n'être sensible qu'à son +amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas +blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle +des blessures en même temps que le plus injuste des +outrages? comment s'imaginer que plus tard elle +pourrait s'en souvenir sans amertume?</p> + +<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, +s'il avait de puissantes raisons pour attendre, il en +avait de plus puissantes encore pour n'attendre pas.</p> + +<p>Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait +tout de suite, envers son nom; s'il ne se prononçait +pas, envers son amour.</p> + +<p>Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa +porte s'ouvrit.</p> + +<p>C'était une dépêche; qu'on lui apportait.</p> + +<p>«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage +serait d'attendre lettre partie depuis six jours.»</p> + +<p>Plus sage!</p> + +<p>D'un bond il fut à son bureau.</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, +je vous serais reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui +même, aussitôt que possible.</p> + +<p>«On attendra votre réponse.</p> + +<p>«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.</p> + +<p>NAUROUSE.»</p> + +<p>Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe +une carte portant ces simples mots: «Madame la comtesse +de Barizel attend monsieur le duc de Naurouse.»</p> + +<p>Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait +qu'il prendrait le premier la parole; mais elle le devança:</p> + +<p>—Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle +cérémonieusement, de ne pas nous trouver +lorsque vous avez bien voulu nous honorer de votre +visite? Je vous dois une explication à cet égard et je +vais vous la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, +nous avons beaucoup de sympathie pour vous et nous +sommes l'une et l'autre très heureuses de l'agrément +que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément +qui est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une +jeune fille, et, qui plus est, une jeune fille à marier. +Tant que nos relations ont gardé un caractère de camaraderie +mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper; +vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous +rencontrer, nous en ressentions un très vif à nous +trouver avec vous, c'était parfait. Mais en ces derniers +temps on m'a fait des observations... très sérieuses, +au moins au point de vue des usages français qui désormais +doivent être les nôtres, sur... comment dirais-je +bien... sur votre intimité avec ma fille. Mes yeux alors +se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut et +j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et +à moi, nous devions rompre des relations qui plus +tard pouvaient nuire à Corysandre, et qui même lui +avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique +pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite +tantôt. Sans doute j'aurais pu la recevoir et vous +donner alors les raisons que je vous donne en ce moment, +mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même +le sentiment qui me faisait agir. Vous avez +voulu une franche explication, la voilà.</p> + +<p>—Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été +dans l'intention de provoquer cette explication que +vous voulez bien me donner avec tant de franchise. Il +y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...</p> + +<p>—Vous, monsieur le duc!</p> + +<p>—En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la +première fois. Mais si vif, si grand que soit cet +amour, je n'ai pas voulu écouter ses inspirations avant +d'être bien certain que je n'obéissais pas à des illusions +enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est +faite dans mon esprit aussi bien que dans mon coeur +et je viens vous demander de me la donner pour +femme.</p> + +<p>Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, +ne se montra sur le visage de madame de Barizel en +entendant cette parole qu'elle avait cependant si +anxieusement attendue et si laborieusement amenée.</p> + +<p>Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si +elle était plongée dans un profond embarras; à la fin +elle se décida, mais en hésitant.</p> + +<p>—Avant tout je dois vous avouer que votre demande, +dont je suis fort honorée, me prend tout à fait +au dépourvu et me cause une surprise que je n'ai pas +la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner +votre amour pour elle,—la résolution que j'ai mise à +exécution aujourd'hui en est la preuve. Avant de vous +répondre je dois donc tout d'abord interroger ma fille, +dont je ne connais pas les sentiments et que je ne +contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une +personne aussi que je dois consulter, notre meilleur +ami en France, le second père de ma fille, M. Dayelle, +qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être votre +adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...</p> + +<p>—M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait +comme un assez mauvais mari; mais c'est là un +excès de rigorisme contre lequel je me défendrai facilement +si vous voulez bien m'entendre.</p> + +<p>—Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui +vous entendît, car je dois avoir égard à son opinion. +Justement je l'attends. Vous pourrez donc le faire revenir +de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne +sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu +que la mesure que j'avais cru devoir prendre et qui +s'imposait à ma prévoyance de mère n'a plus de raison +d'être, et que toutes les fois que vous voudrez +bien venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de +vous recevoir.</p> + +<p>—Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce +soir.</p> + +<p>Roger se retira.</p> + +<p>Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel +le reconduisit; mais aussitôt qu'il fut parti elle monta +quatre à quatre à la chambre de sa fille, où elle entra +en dansant.</p> + +<p>—Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX</h3> + +<p>Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, +de la belle Corysandre avec le prince Savine avait +fait du tapage, celle de son mariage avec le duc de +Naurouse en fit un bien plus grand encore. On avait +parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât +de lui et employait dans ce but toute sorte de moyens. +On parlait du duc de Naurouse tout naturellement, +parce qu'on avait plaisir à s'occuper de lui. Savine +n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique +à tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient +que pour ce qu'on racontait sur son compte.</p> + +<p>Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens +amis de Roger étaient arrivés à Bade; le prince du +Kappel, Poupardin, Montrévault et dix autres avec +leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous +s'étaient jetés sur cette nouvelle:</p> + +<p>—Naurouse se marie, est-ce possible?</p> + +<p>On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout +d'abord il avait mis une certaine réserve dans ses +réponses; mais, lorsqu'à la suite de l'entrevue avec +Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de +Barizel, dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments +de sa fille et conseillée par son ami Dayelle», +avait formellement donné son consentement, il avait +très franchement montré combien il était heureux de +ce mariage, n'attendant même pas les questions pour +l'annoncer à ceux de ses amis qu'il estimait assez pour +leur parler de son bonheur.</p> + +<p>Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent +celles du prince de Kappel:</p> + +<p>—Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous +marier librement et de vous choisir votre femme vous-même +et tout seul! Je crois que si j'avais la liberté de +faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est +bien certain que je mourrai garçon pour ne pas me +laisser marier à quelque princesse de sang royal, +mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on m'imposerait +au nom de la politique et à qui je devrais faire des +enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. +D'ailleurs, un futur roi qui ne se marie pas, c'est +drôle, et on est original comme on peut.</p> + +<p>Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le +blâma et très vivement, parlant au nom de l'amitié et +de la raison, employant la persuasion et la raillerie +pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: ce fut +Mautravers.</p> + +<p>Contrairement à son habitude, Mautravers n'était +point arrivé à Bade pour le commencement des +courses, et quand Roger, surpris de ne le pas voir, +avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu +qu'il ne viendrait probablement pas; cependant il +était venu, et, le matin de la deuxième journée, en +débarquant de chemin de fer il était tombé chez Roger +encore au lit et endormi.</p> + +<p>—Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, +j'espère.</p> + +<p>—Pour très longtemps, pour toujours probablement.</p> + +<p>—Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?</p> + +<p>—Que raconte-t-on?</p> + +<p>—Que vous avez l'idée de vous marier.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Vous marier avec une Américaine, une étrangère, +vous, François-Roger de Charlus, duc de Naurouse?</p> + +<p>—Cette Américaine est d'origine française: elle +appartient à une très vieille et très bonne famille du +Poitou, les Barizel.</p> + +<p>—On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup +de vous en ce moment, et on m'a dit aussi que +c'était par amour que vous vouliez épouser cette jeune +fille, mais je ne l'ai pas cru.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Qu'on me dise que vous faites un mariage de +convenance avec une jeune fille de votre rang, et cela +pour continuer votre nom, pour avoir une maison, je +ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage +soit à mon sens la chose la plus folle du monde; +mais un mariage d'amour, vous, vous, Roger, jamais +je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme de +coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, +je veux bien vous le concéder; c'est rare, cependant +c'est possible. Mais à côté des sentiments du coeur, il +y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, croyez-vous +que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des +maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez +aimées passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment +donné, tout en éprouvant encore pour elles de la tendresse, +vous n'avez pas été désagréablement surpris +de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles +vous étaient devenues absolument indifférentes, ne +vous disant plus rien, à ce point que vous vous demandiez +avec stupéfaction comment elles avaient pu éveiller +en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est +fatal et que ceux-là même qui sont les plus fortement +maîtres de leur volonté n'échappent pas à cette loi +humaine. Quand cela arrivera dans votre mariage +d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela +arrive, et que vous resterez en présence d'une femme +aigrie, d'autant plus insupportable qu'elle aura de +justes raisons pour se plaindre, vous vous souviendrez +de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez +qu'en parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je +reconnais volontiers qu'on peut aimer une maîtresse +indéfiniment, toujours, même vieille, et cela tout simplement +parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que +vous ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on +a, ou plutôt qui vous a du matin au soir et du soir au +matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, et alors...</p> + +<p>Mautravers était resté dans la chambre, tandis que +Roger était entré dans son cabinet de toilette, et c'était +de la chambre qu'il parlait. Sur ces derniers mots, +Roger sortit du cabinet une serviette à la main, s'essuyant +le cou et le visage.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, +ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites entendre +des paroles du genre de celles que vous venez de +m'adresser. On dirait que c'est chez vous une spécialité. +Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui +que j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. +Aussi ne vous ai-je pas interrompu, curieux +de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je ne le +sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire +renoncer à ce mariage, vous devez comprendre qu'il +est trop tard. Je suis engagé, et vous savez bien que +je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que vous +venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que +cela ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais +épouser, je l'aime passionnément, et, dussé-je n'avoir +qu'un jour de bonheur près d'elle, pour ce jour je donnerais +tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous +voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. +Mais, alors même que les sentiments qui +s'ont inspirée n'existeraient pas, je la réaliserais cependant +quand même, car je veux me marier tout de suite, +et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai +dite, vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette +raison, c'est que je veux avoir des enfants afin que mon +nom ne puisse point passer un jour aux Condrieu.</p> + +<p>Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il +s'établit entre eux un assez long silence; puis il reprit:</p> + +<p>—Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon +testament; mais pour mon nom je ne puis l'empêcher +sûrement de tomber entre leurs mains que par un +mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. +Au reste vous allez voir bientôt que celle que j'épouse +est digne non seulement d'inspirer l'amour, mais +encore de le retenir et de le fixer.</p> + +<p>—Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle +de Barizel, j'ai parlé en général.</p> + +<p>—Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai +à elle; quand vous la connaîtrez, vous serez peut-être +moins absolu dans vos théories.</p> + +<p>—Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de +Barizel? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous +voulez bien.</p> + +<p>Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:</p> + +<p>—Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous +en aller aussitôt que vous voudrez, de façon à faire +une visite du soir à mademoiselle de Barizel, si vous le +désirez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI</h3> + +<p>Roger devait aller aux courses avec madame de +Barizel et Corysandre, et il avait été convenu qu'il +irait les chercher: pour lui c'était une fête de se montrer +en public avec celle qui serait sa femme dans +quelques semaines.</p> + +<p>Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant +le timbre de Washington,—la lettre justement +qu'annonçait la dépêche.</p> + +<p>En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus +sage d attendre lettre», disait la dépêche.</p> + +<p>Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui +de l'ouvrir? Au point où en étaient les choses il ne +pouvait pas revenir en arrière. Et le pût-il, le dût-il, +il n'en aurait pas le courage: une douleur, il la supporterait, +si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait +jamais à Corysandre.</p> + +<p>Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété +était trop poignante pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs +ce n'était point son habitude d'hésiter en face d'un +danger.</p> + +<p>Il lut:</p> + +<p>«Mon cher Roger,</p> + +<p>«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon +simple et précise; par malheur, cela n'est pas facile, +car pour faire une enquête sur la famille dont vous +me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis +justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter +de l'abominable résidence de Washington, +bien faite pour donner le spleen à l'homme le plus +gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à +des renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez +pas cela, cher ami, en me lisant et surtout en +prenant une résolution d'après ces renseignements +que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes +à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un +gentleman et, ce qui est mieux, un gentilhomme +dans toute l'acception du mot: homme d'honneur +et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, +ses manières, ses habitudes, ses moeurs. Tous ceux +qui parlent de lui le représentent comme un type +qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français +bien que n'ayant pas vécu en France, mais Français +d'origine, Français de sang, et Français du dix-huitième +siècle avec quelque chose de brillant, de +chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus +maintenant; s'est distingué pendant la guerre et a +accompli des actions qui eussent été héroïques dans +un pays où l'on serait moins sensible à la pratique +et au but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui +parlent de lui le font avec sympathie ou admiration. +J'allais oublier un point qui cependant a son importance: +il avait hérité d'une grande fortune engagée +dans toutes sortes de complications; il ne l'a point +dégagée, loin de là, et l'abolition de l'esclavage a +dû lui porter un coup funeste; mais à cet égard je ne +puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible +de vous répondre, suivant l'usage américain:—Vaut.... +tant de mille dollars.—Sur la mère, au +lieu de l'unanimité, c'est la contradiction que je +rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; +pour les autres, c'est une aventurière, +et ceux-là même racontent sur elle toutes sortes +d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous +rapporter, car si elles étaient vraies, elles seraient, +invraisemblables, et, je vous l'ai dit, il ne m'est pas +possible en ce moment d'aller me renseigner aux +sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération +là dedans. Ce sera pour plus tard, si par un +mot ou une dépêche vous me demandez de faire +cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme +pour tout, je suis entièrement à votre disposition et +que ce me sera un plaisir de vous obliger. Parlez +donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où +vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans +le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. +Enfin sur la fille il y a la même unanimité que +sur le père: la plus belle personne du monde, a +provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme +chez tous ceux qui l'ont vue. La seule +chose à noter et à interpréter contre elle est qu'elle +a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache +pourquoi. Est-ce elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? +sont-ce les prétendants qui n'ont pas +voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce +point; il semble donc qu'il n'y ait rien de grave. +Voilà pour aujourd'hui tout ce que je puis vous dire. +Cela manque de précision, j'en conviens; mais je +vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la +Nouvelle-Orléans ou ailleurs au premier signe que +vous me ferez.»</p> + +<p>Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, +et, en écriture bâtarde aussi nette que si elle +avait été lithographiée, cette lettre fut un soulagement +pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez +inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle +était aussi satisfaisante que possible sur M. de Barizel +et sur Corysandre, ce qui était l'essentiel. Le père, +homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la +tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» +C'était quelque chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai +que du côté de la mère les choses ne se présentaient +plus sous le même aspect; mais ces histoires scandaleuses +dont on parlait vaguement se rapportaient sans +doute à des amants, et il ne pouvait pas exiger que sa +belle-mère fût un modèle de vertu: ce n'est pas sa +belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se marierait +jamais.</p> + +<p>Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il +envoya une dépêche à son ami pour le prier d'aller +sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre cette enquête, +au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait, +il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, +plein de confiance, ne pensant plus aux mauvaises +paroles de Mautravers. Il allait passer quelques heures +avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle préoccupation +eût résisté à cette joie!</p> + +<p>En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre +sur le visage de madame de Barizel; avec inquiétude +il interrogea Corysandre du regard, mais celle-ci ne +lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha sur +lui ne parlait que de tendresse et d'amour.</p> + +<p>Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant +des questions qu'il n'osait pas poser:</p> + +<p>—J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant +dans le petit salon.</p> + +<p>Il la suivit.</p> + +<p>Elle tira une lettre de sa poche:</p> + +<p>—Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, +une lettre anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur +la question de savoir si je vous la montrerais; mais, +tout bien considéré, je pense que vous devez la connaître.</p> + +<p>Elle la lui tendit ouverte:</p> + +<p>«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur +de votre charmante fille, se trouve vivement +ému par le bruit qu'on fait courir du prochain mariage +de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour +que vous donniez votre consentement à ce mariage +il faut que vous ne connaissiez pas le jeune duc, ce +qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère. +Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire +qu'un mot: jamais il n'aurait été admis par une +famille française honorable qui aurait eu souci du +bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, +je veux vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait +en lui le germe de plusieurs maladies mortelles, +auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune encore, et +d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et +de son père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le +attentivement: voyez ses pommettes saillantes; +ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout +regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous +les médecins, est un des signes les plus certains de +la tuberculose pulmonaire. Depuis son enfance il a +été constamment malade et, en ces dernières années, +très gravement. Si vous voulez que votre fille soit +prochainement veuve avec un ou deux enfants qui +seront les misérables héritiers de leur père pour la +santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant +avertie, serait un crime.»</p> + +<p>—Vous voyez! dit madame de Barizel.</p> + +<p>Roger ne répondit pas; mais silencieusement il +regarda cette lettre qui tremblait entre ses doigts.</p> + +<p>—Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, +continua madame de Barizel, il est certain que +cette lettre au lieu de m'inspirer un profond mépris, +m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement, +je sais par expérience que les craintes qu'elle +voudrait provoquer ne sont pas fondées, et c'est pour +cela que je vous la communique, uniquement pour +cela, pour que vous vous teniez en garde contre +les ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.</p> + +<p>—D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon +grand-père, et je suis aussi certain que cette lettre est +de lui que si je l'avais entendu la dicter: il voudrait +m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre +petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de +mon nom et pour cela il ne recule devant aucun +moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a fait nommer +autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour +m'empêcher d'avoir des enfants, il écrit ces lettres +infâmes.</p> + +<p>Violemment il la froissa dans sa main crispée.</p> + +<p>—Je comprends, dit madame de Barizel, que vous +soyez profondément blessé et peiné; mais au moins ne +vous inquiétez pas, de pareilles dénonciations ne peuvent +rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, il +n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en +sait et n'en saura jamais rien?</p> + +<p>En voyant comment madame de Barizel accueillait +ces révélations, il pouvait ne pas s'inquiéter pour son +mariage, mais pour lui-même il ne pouvait pas ne pas +penser à cette lettre.</p> + +<p>Il était vrai que son père était mort jeune; il était +vrai que sa mère était poitrinaire: il était vrai que lui-même +depuis son enfance avait été bien souvent malade. +Était-il donc condamné à transmettre à ses enfants +les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de +ses parents?</p> + +<p>Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? +Avait-il vraiment la main hippocratique?</p> + +<p>Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur +fut empoisonnée, et le charmant sourire de Corysandre, +sa douce parole, ses regards tendres ne parvinrent +pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient +son front.</p> + +<p>A un certain moment il vit dans la foule un médecin +parisien qu'il avait connu autrefois et qu'on était sûr +de rencontrer partout où il y avait des cocottes; aussitôt, +se levant de la chaise qu'il occupait auprès de +Corysandre, il alla à lui.</p> + +<p>—Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, +dit-il en l'emmenant à l'écart. A quels signes reconnaît-on +donc ce que vous appelez la main hippocratique?</p> + +<p>—Au renflement en massue de la dernière phalange +des doigts et à l'incurvation de l'ongle, qui devient +convexe par sa face dorsale.</p> + +<p>—Est-ce que cette main est le signe des maladies +de poitrine.</p> + +<p>—Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; +mais cela est exagéré: elle s'observe aussi chez des +individus parfaitement sains.</p> + +<p>—Je vous remercie.</p> + +<p>Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en +alla tout à l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se +dégantant rapidement, il examina ses deux mains, qu'il +n'avait jamais regardées, en se demandant si elles +étaient ou n'étaient pas hippocratiques.</p> + +<p>Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore +assez léger, qu'à un doigt de ses deux mains, l'annulaire; +quant à l'incurvation de l'ongle, il ne savait +pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute +un terme de médecine, il le chercherait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII</h3> + +<p>Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, +quand il entra dans le salon où celui-ci l'attendait, il +trouva plusieurs convives réunis: le prince de Kappel, +Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine, +Esther Marix et enfin Raphaëlle.</p> + +<p>Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de +lui, pour lui tendre la main; quand Raphaëlle lui +tendit la sienne, il ne fut pas maître de retenir un léger +mouvement.</p> + +<p>—Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne +amie, dit Mautravers, qui l'observait, c'est elle-même +qui s'est invitée tout à l'heure quand elle a su que +nous dînions ensemble.</p> + +<p>—Ça c'est beau, dit Poupardin.</p> + +<p>—Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce +n'aurait pas été pour vous, mon cher Poupardin, que +j'aurais adressé cette demande à Mautravers.</p> + +<p>On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher +tout haut.</p> + +<p>—Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit +Mautravers, c'est qu'à l'exception de Garami mort et +de Savine en voyage, nous voilà tous réunis aujourd'hui +pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, +comme nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter +son entrée dans la vie.</p> + +<p>—Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, +elle n'est pas consolante, car elle prouve que +nous tournons toujours dans le même cercle et sur +place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme +à l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous +sommes toujours les mêmes, et franchement ça +manque de diversité. Nous allons dire les mêmes +choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger +la même sauce brune, la même sauce rouge, la +même sauce blanche; et puis demain nous recommencerons.</p> + +<p>On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de +Roger; ce voisinage n'était guère pour lui plaire, +mais il eût été maladroit et ridicule d'en rien laisser +paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre observation; +c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise +en la voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être +que complètement indifférente et il ne devait pas plus +se rappeler qu'il l'avait aimée, qu'il ne devait se souvenir +qu'elle l'avait trompé; tout cela était si loin!</p> + +<p>Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa +la parole à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant +assez longtemps il s'entretint avec elle, sans plus +faire attention à Raphaëlle que s'il ne la connaissait +pas.</p> + +<p>A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, +Raphaëlle se pencha vers lui et, parlant d'une +voix étouffée, de manière à n'être entendue que de lui +seul:</p> + +<p>—Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée +à ce dîner.</p> + +<p>Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, +il la regarda de haut, puis tout à coup se baissant +de façon à lui parler à l'oreille:</p> + +<p>—Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, +j'étais sur le balcon et j'ai tout entendu.</p> + +<p>—Ç'a été justement parce que je te savais sur le +balcon du boudoir et parce que je savais aussi que de ce +balcon on entendait tout ce qui se disait chez mes parents +que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à rompre?</p> + +<p>Il eut un tressaillement.</p> + +<p>—Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.</p> + +<p>—Justement, répondit-elle.</p> + +<p>—Alors cela sera long!</p> + +<p>—Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.</p> + +<p>—Continue, mais tout haut.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, +s'exprimant au milieu de ces neuf personnes +à peu près aussi librement que si elle avait été seule, +car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en jetant +hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, +sans que ses voisins l'entendissent.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je sentais, que je voyais +que tu te perdrais pour moi, par générosité, par +amour, et que si les choses continuaient ainsi ta +famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais +essayé de rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu +l'avais repoussé; si tu savais comme cela m'avait été +doux! Alors, voyant qu'il fallait te sauver malgré toi, +j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas impunément +qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui +m'était inspiré par mon métier, j'ai joué une scène... +atroce, en me disant pour me soutenir que si tu pouvais +me croire ce que je paraissais être, tu souffrirais +moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.</p> + +<p>Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant +elle une assiette à laquelle elle ne toucha pas.</p> + +<p>—Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas +une bien bonne comédienne; mais il paraît que ce +jour-là j'ai eu du talent, car tu as cru à la scène que +je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu y +crois peut-être encore en ce moment même, te disant +que j'ai été la plus misérable des femmes, au lieu de +voir que j'en étais la plus tendre, la plus dévouée, +tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée jusqu'au +suicide.</p> + +<p>—Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de +Naurouse? demanda Montrevault, ça n'est pas correct, +cela, ma chère.</p> + +<p>Assurément non, cela n'était pas correct; elle le +sentait sans qu'il fût besoin de le lui faire observer, +mais, comme, elle n'avait pas dit tout ce qu'elle voulait +dire, elle prit bravement son parti et se décida à +achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:</p> + +<p>—Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face +et en promenant sur tous les convives un regard +assuré, une chose bien simple, bien élémentaire, mais +qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends à +tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien +vous faire part pour votre éducation. Comme je +n'aurai à tromper aucun de vous, je peux parler franchement. +Ce que je disais, le voici: Tout homme +s'imagine, quand il est l'amant d'une femme qui lui +témoigne de l'amour, qu'il doit être seul et que, s'il ne +l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh bien! ça, c'est +des bêtises.</p> + +<p>—Bravo! cria Balbine.</p> + +<p>—Certainement, continua Raphaëlle, une femme +peut n'aimer qu'un homme et l'aimer exclusivement, +si bien que tous les autres ne sont rien pour elle; +mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une +autre affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est +franche, qui vous dira que c'est possible; il en faut un +pour ceci, un autre pour cela, enfin des relais.</p> + +<p>—Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu +es franche.</p> + +<p>—Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au +duc, au petit duc, comme nous disions autrefois, quand +Montrévault m'a interrompue pour me rappeler que +je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de +cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais +mieux le lui dire tout bas, mais puisque je ne serais +pas correcte, il faut bien que je le dise tout haut, tant +pis pour ceux que ça blessera...</p> + +<p>—Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront +de tes paroles auront mauvais caractère.</p> + +<p>—Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre +il m'est bien égal qu'on se fâche ou qu'on ne se fâche +pas. Donc le but de mon explication était de lui prouver +que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai +aimé, tendrement, passionnément aimé, et, qu'en +réalité, je n'ai jamais aimé que lui.</p> + +<p>Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.</p> + +<p>—Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers +dominant le tumulte.</p> + +<p>—Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce +que j'étais en train de dire bas, continua Raphaëlle +sans se laisser déconcerter, ce n'est pas ma faute. +Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, +sans explication; après plusieurs années je le retrouve, +alors je saisis l'occasion aux cheveux et je m'explique! +c'est bien naturel. Dans d'autres circonstances je +n'aurais pas risqué cette explication, parce qu'on +aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification +que dans un but intéressé, mais maintenant cela +n'est pas à craindre, cette idée ne peut venir à personne +et je suis bien aise que le petit duc sache...</p> + +<p>—Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire +amant, dit Sermizelles, c'est entendu.</p> + +<p>—Il le sait.</p> + +<p>—Il en est fier.</p> + +<p>—Il en rêvera.</p> + +<p>—Ton souvenir consolera ses vieux jours.</p> + +<p>—Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, +cela m'est égal; j'ai dit ce que je voulais dire.</p> + +<p>Elle se mit alors à manger consciencieusement, en +femme qui veut regagner le temps perdu, et, pendant +le reste du dîner, elle ne chercha point à s'adresser à +Roger en particulier, ne lui parlant que lorsqu'elle y +était amenée naturellement par les hasards de la conversation.</p> + +<p>Au dessert, Roger se leva et quitta la table.</p> + +<p>—Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; +c'est scandaleux!</p> + +<p>—Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.</p> + +<p>Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à +ceux qui le blâmaient, Roger se retira pour se rendre +auprès de Corysandre, et en chemin une question qu'il +s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle avait-elle +essayé cette justification? Il était dans des dispositions +où l'on se défie de tout et de tous: les étranges +paroles que Mautravers lui avait adressées le matin, +puis presque aussitôt la lettre anonyme que madame +de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur +ses gardes; il traversait bien évidemment une phase +décisive, et des dangers, des embûches dressées par +M. de Condrieu-Revel, devaient l'envelopper de toutes +parts. On ne reculerait devant rien pour rompre son +mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le +voyait, et ses soupçons ne devaient s'arrêter devant +personne; mais enfin il lui paraissait difficile d'admettre +que les explications de Raphaëlle pussent se +rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait +ni par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente +pour croire qu'il pouvait revenir à elle, alors même +qu'il croirait qu'elle s'était immolée, qu'elle s'était +suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela qu'elle avait +cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce +qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait +son mariage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII</h3> + +<p>Le lendemain matin, au moment où Roger allait +descendre pour déjeuner, il entendit un bruit de voix +dans son antichambre, et ce bruit se continuant +comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une +personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.</p> + +<p>La personne qui voulait entrer n'était autre que +Raphaëlle, et Bernard, qui aimait à se substituer à son +maître, s'imaginant que celui-ci ne devait pas être en +disposition de recevoir une ancienne maîtresse, refusait +de la recevoir:</p> + +<p>—Puisque j'affirme à madame que M. le duc est +sorti.</p> + +<p>C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.</p> + +<p>Sans daigner remettre le valet de chambre à sa +place, Raphaëlle, passant devant lui, se hâta d'entrer.</p> + +<p>Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna +la sienne, mais ce ne fut pas bien franchement. Cette +visite n'était pas pour lui plaire, pas plus que ce tutoiement +auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité de la +tutoyer lui-même.</p> + +<p>Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, +elle s'assit.</p> + +<p>—Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter +ma justification? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—Pour te justifier probablement, répondit-il en +employant de mauvaise grâce le tutoiement.</p> + +<p>—Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines +que je n'ai été guidée que par un motif étroitement +personnel. Depuis notre séparation j'ai supporté +ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse +à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait +pour lui, mais il suffit que je le sache, moi.»—Et cela +me suffisait réellement. Tu penses bien que dans ma +vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de +dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à +toi, j'étais tout de suite relevée et je redressais la tête +quand je me disais: «Voilà ce que j'ai fait pour +l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué à +me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai +eu besoin de ton estime, non pour moi, mais pour +toi.</p> + +<p>Comme il la regardait avec étonnement, se demandant +où tendaient ces étranges paroles, elle continua:</p> + +<p>Tu ne comprends rien à ce que je te dis là, +n'est-ce pas? mais tu vas voir bientôt que je ne dis +pas un seul mot inutile. Cependant, avant d'en arriver +là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que +je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec +Savine quand il apprendra que je suis venue ici, bien +qu'il m'ait demandé de rester à Paris pendant son +absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres +du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu +saches aussi que c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec +Mautravers, qui ne voulait pas m'inviter et qui ne s'est +décidé qu'en pensant que j'avais sans doute l'espérance +de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,—ce +qui, pour sa nature bienveillante, est un plaisir +très doux.—Maintenant que tout cela est expliqué, +écoute-moi.</p> + +<p>Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:</p> + +<p>—Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a +couru que Savine devait épouser mademoiselle de +Barizel?</p> + +<p>—Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, +dit Roger en étendant la main par un geste énergique.</p> + +<p>—Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je +veux parler; je n'ai rien à en dire; jamais l'idée ne me +serait venue de porter un témoignage contre une +jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta +femme; tu me calomnies si tu me juges capable d'une +pareille bassesse. Rassure-toi donc et laisse-moi continuer +sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est déjà +assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais +à bout.</p> + +<p>Elle fit une nouvelle pause:</p> + +<p>—Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il +soit besoin que je te le dise que je ne l'aime pas. +Savine mourra sans avoir jamais aimé et sans avoir +jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le +regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré +son égoïsme, son avarice, sa sécheresse de coeur, +sa méchanceté, sa dureté, sa lâcheté, malgré tous les +défauts et tous les vices qui font de lui un des plus +vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à +lui... parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; +je n'aurais jamais été sa maîtresse; mais, dans les +dispositions où je suis, mieux vaut lui qu'un autre; +au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il +y tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec +un peu d'habileté lui en extraire de temps en temps +quelques bribes. De ces bribes je n'ai pas assez et il +me faut quelques années encore pour atteindre le +chiffre que je me suis fixé, car, avec lui, le travail +d'extraction est d'un difficile que tu n'imaginerais +jamais, toi qui es la générosité même. Aussi, quand +j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, +tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a +jetée; on ne perd pas ainsi un homme qui vous fait la +femme la plus enviée de Paris. Tout d'abord je me +suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, +car je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui +s'est passé m'a donné raison; mais devant la persistance +de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter un peu, puis +beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage +si je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle +était celle que Savine voulait épouser, et j'ai envoyé +un homme dont j'étais sûr faire une enquête ici.</p> + +<p>—Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où +tend cet entretien, restons-en là; je ne veux pas en +entendre davantage; j'en ai déjà trop entendu.</p> + +<p>—Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au +nom de ton honneur.</p> + +<p>—Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne +permets à personne d'en prendre souci.</p> + +<p>—Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais +quand tu ne sais pas qu'il est menacé, ne permets-tu +pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que je ne voulais pas +parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc +m'entendre sans craindre que mes paroles soient un +outrage pour elle; mais il y a plus: tu dois m'entendre, +tu le dois pour ton nom, dont tu es si justement +fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on +prend des renseignements sur la famille de celle +qu'on épouse, pourquoi repousserais-tu ceux que je +t'apporte?</p> + +<p>Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:</p> + +<p>—Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un +témoignage.</p> + +<p>—Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une +femme qui ne veut que ton bien et qui ne demande +rien que d'être entendue quand elle élève la voix non +pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. +Mais je ne veux pas me plaindre, encore moins me +fâcher; je me mets à ta place, je sens ce que ma démarche +doit te faire souffrir et je sais que, quand tu +souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la +générosité de ton caractère; si tu regrettes le coup +dont tu viens de me frapper, écoute-moi, c'est la seule +réparation que je veuille.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, +venir m'imposer des paroles que je ne veux pas entendre, +car elles s'adressent à des personnes dont il ne +peut pas être question entre nous?</p> + +<p>—Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, +parce que si je ne venais pas te les dire, les sachant, +je serais coupable d'une infamie et d'une lâcheté. Ce +que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, mais, +maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois +pas le garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter +une voix qui t'avertirait que tu vas tomber dans un +précipice, parce que tu n'aurais pas demandé cet avertissement? +N'est-ce pas un devoir de te le donner, de +te le crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre +que je ne suis pas digne de t'avertir? Mais ce +serait de la folie.</p> + +<p>L'insistance même de Raphaëlle avait fini par +émouvoir Roger. Son premier mouvement avait été de +lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant pas, il avait +été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise à +vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le +souvenir de la lettre de son ami, le secrétaire de la +légation de Washington, lui revenait et le troublait.</p> + +<p>Brusquement il se décida:</p> + +<p>—Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien +invraisemblables, auxquelles je n'ai pas voulu répondre; +aujourd'hui l'heure est venue de me prouver +que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter +les preuves palpables, évidentes, de ce que tu +veux me révéler. Si tu me donnes ces preuves, je te +croirai non seulement pour aujourd'hui, mais encore +pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je +te traiterai comme la dernière des misérables.</p> + +<p>Vivement elle étendit le bras:</p> + +<p>—Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, +la condition que tu m'imposes, je la tiens, et les +preuves que tu exiges, je te les donnerai, non pas dans +un délai que je pourrais allonger, non pas demain, mais +tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:</p> + +<p>Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la +poche de sa robe et la présenta à Roger, qui, prêt à la +prendre, eut un mouvement de répulsion.</p> + +<p>—Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, +il faut que je t'explique comment elles sont +venues entre mes mains. Je t'ai dit que voulant empêcher +Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais +envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, +qui devait faire une enquête sur ce qu'était +celle que Savine allait épouser, disait-on, et sur la famille +de celle-ci. Mon homme me confirma ce mariage, +qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me +donna n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent +ce que tu as dû voir toi-même sur l'intérieur, +les relations, les habitudes de madame de Barizel, qui +n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la +bohème.</p> + +<p>Roger voulut l'interrompre.</p> + +<p>—Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par +leur nom; d'ailleurs, madame de Barizel étant une +étrangère, il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'elle +ne vive pas comme tout le monde. Si je n'avais à parler +que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter +rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant +pour me faire comprendre que si je voulais poursuivre +mon enquête en Amérique, je pouvais en apprendre +assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine +de devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un +agent en Amérique et de poursuivre là-bas des recherches +de ce genre; cela exigeait de grands frais. +Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, +et les risques que je courais d'un côté n'étaient +nullement en rapport avec les chances que je pouvais +m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en +Amérique.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait +son émotion, mais en voyant la tournure que prenaient +les choses, il n'avait pas été maître de ne pas la laisser +échapper, car ce n'était pas, comme il l'avait supposé +tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être +question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; +ce que Raphaëlle avait fait pour son intérêt à elle, +c'était ce qu'il aurait voulu, ce qu'il aurait dû faire +lui-même pour son honneur.</p> + +<p>—Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat +des recherches que mon homme a faites en Amérique, +avec preuves à l'appui, car il me fallait ces preuves +pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne recueillît +aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage +certain; tous les renseignements qu'on a recueillis +n'ont pas été prouvés, mais ceux qui l'ont été suffiront, +et au delà, pour t'éclairer.</p> + +<p>Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, +qu'avait animé l'ardeur de la discussion, prit une +expression désolée:</p> + +<p>—Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te +causer une douleur, moi qui voudrais tant t'éviter un +chagrin, moi qui aurais voulu que mon souvenir ne +fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis +comme une mère qui doit avoir le courage de frapper +l'enfant qu'elle aime.</p> + +<p>—Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces +preuves...</p> + +<p>Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était +lui maintenant qui la pressait de parler.</p> + +<p>—Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom +de famille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre +les renseignements et les témoignages que je vais successivement +te donner sur sa jeunesse, qui est la partie +intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir facilement +ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté +un terrain aux Champs-Élysées, soi-disant pour +construire dessus un hôtel, mais en réalité et tout +simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de +fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié +ou plutôt sans <i>de</i>, Olympe Boudousquié tout court, +ainsi que le prouve, ce certificat de baptême, revêtu, +comme tu le vois, de toutes les signatures et de toutes +les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.</p> + +<p>Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle +présenta à Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:</p> + +<p>—Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur +de musique; la mère, Rosalie Aitie, modiste, cela +n'indique guère que la fille de ces gens-là ait droit +à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie +Aitie était une personne remarquable par sa beauté, +à laquelle il n'a manqué pour faire fortune qu'un +autre théâtre que Natchez, qui est une petite ville +de trois à quatre mille habitants, où une femme, +même de talent (et il paraît qu'elle était douée), ne +peut pas briller, et puis il y avait en elle un vice qui +devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle était d'origine +noire, bien que parfaitement blanche...</p> + +<p>Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, +elle s'interrompit pour prendre deux pièces qu'elle lui +tendit:</p> + +<p>—Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, +tu le vois, une esclave.</p> + +<p>Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de +lire les papiers qu'elle lui avait présentés; puis, sans +le regarder, pour ne pas augmenter sa confusion qu'elle +n'avait pas besoin d'examiner attentivement, car elle se +trahissait par un tremblement des mains, elle continua:</p> + +<p>—M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille +Olympe était encore tout enfant. Mourut-il? se sauva-t-il +pour fuir sa femme? Les renseignements manquent; +mais cela n'a pas une grande importance, pas +plus que la lacune qui existe entre le moment où madame +Boudousquié quitte Natchez et celui où nous la +retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi des +mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille +Olympe, lancée dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle +de Boudousquié pour ceux qui ne savent +pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables, +succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout +le monde s'accorde à reconnaître que c'est une femme +très forte. Malheureusement, sur cette période, les +renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les renseignements +avec preuve à l'appui, les seuls dont nous +ayons à nous occuper, tandis que les histoires au contraire +abondent. Cependant je dois en citer une, une +seule: on raconte qu'elle assassina un des amants qui +allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola +les débris de la fortune qu'il emportait avec lui; le +coup de revolver fut mis au compte de la jalousie par +des juges complaisants.</p> + +<p>—Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer +de moi que de me raconter de pareilles histoires.</p> + +<p>—Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on +dit de madame de Barizel et quelle est sa réputation. +N'est-ce pas chose grave qu'on puisse parler ainsi +d'une femme, même alors que cette femme serait innocente? +Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il +pas qu'on la juge capable de le commettre? Enfin je +n'insiste pas là-dessus. Une seule chose est certaine, +c'est qu'après la mort de ce personnage, qui s'appelait +Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la Nouvelle-Orléans +pour Charlestown, où un riche commerçant +se ruine et se tue pour elle: William Layton. +Justement le jeune frère de William Layton, qui l'a +alors connue comme la maîtresse de son frère et +qui à été témoin de cette ruine et de ce suicide, est +établi à Paris, 45, rue de l'Échiquier, et il peut donner, +il donne volontiers tous les renseignements qu'on lui +demande sur la femme qui a causé la mort de son +frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger +pour qu'il parle: c'est un témoin vivant et qui, par son +honorabilité, mérite toute confiance. Tu retiens l'adresse, +n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue de +l'Échiquier?</p> + +<p>Il répondit par un signe de tête, car une émotion +poignante le serrait à la gorge: ce n'était plus une histoire +absurde qu'on lui racontait. Pour avoir la preuve +de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un témoin +vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc +l'aventurière dont parlait la lettre de Washington et les +histoires invraisemblables dont il était question dans +cette lettre seraient vraies? Était-ce possible? Il se +débattait contre cette question, et son amour pour +Corysandre se révoltait, à cette pensée.</p> + +<p>—Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a +encore une disparition. On la retrouve à Savannah +menant grande existence, maîtresse d'un négociant +qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en +France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. +Lui aussi parle volontiers d'Olympe Boudousquié, car +elle n'a laissé que de mauvais souvenirs à ses amants +et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à l'interroger +aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la +Havane, d'où la ramène le comte de Barizel, qui la +présente et la traite comme sa femme. L'a-t-il véritablement +épousée? On n'en sait rien: mon homme n'a +pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible +cependant, car le comte était un homme passionné, +un parfait gentilhomme français dont on dit le +plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt contre +sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il +n'a laissé que de grosses dettes, de sorte qu'on se demande +comment sa veuve peut mener le train qui +est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les +réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux +qui veulent prendre la peine d'ouvrir les yeux et de +voir comment madame de Barizel manoeuvre entre +Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. +Tu peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu +ne peux pas en savoir autant parce que tu n'es pas +du métier, tu peux en voir assez cependant pour te +faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui +se passe à Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi +que pour te parler de ce que je savais sur la vie de +madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou plutôt, +mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était +cette femme qui, par son habileté et surtout par son +audace, est parvenue à prendre place dans le monde, et +une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par sa fille, se +rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je +me ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais +pas de ce que j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout +dit, tu en sais cependant assez maintenant pour ne pas +continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, je ne me +permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une +chose à ajouter, c'est que jamais personne au monde +ne saura un mot de ce que je viens de te dire. Je te laisse +ces papiers, pour moi inutiles; tu en feras ce que ton +honneur t'indiquera.</p> + +<p>Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, +écrasé par ces terribles révélations.</p> + +<p>Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps +après le départ de Raphaëlle, fut d'étendre la +main pour prendre un <i>Indicateur des chemins de fer</i> +qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs +minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres +dansaient devant ses yeux troublés et les filets noirs +qui séparent les trains se brouillaient; enfin il parvint à +voir que le premier train pour Paris était à trois heures, +ce serait ce draina qu'il prendrait.</p> + +<p>Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et +aussitôt il se rendit aux allées de Lichtenthal.</p> + +<p>Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.</p> + +<p>—Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne +vous attendais pas de sitôt; quelle bonne surprise!</p> + +<p>Il se raidit pour ne pas se trahir:</p> + +<p>—C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte +je suis obligé de partir pour Paris par le train de trois +heures.</p> + +<p>—Partir!</p> + +<p>Elle le regarda en tremblant: instantanément son +beau visage s'était décoloré.</p> + +<p>—Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix +rauque.</p> + +<p>—Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, +chère mignonne, et dites-vous que je n'ai jamais mieux +senti combien profondément, combien passionnément +je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de m'éloigner +de vous... pour quelques jours seulement, je +l'espère.</p> + +<p>Tendrement elle lui tendit la main et le regardant +avec des yeux doux et passionnés:</p> + +<p>—Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce +pas, très vite? Si courte que soit votre absence, elle +sera éternelle pour moi.</p> + +<p>A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et +entra dans le salon; vivement Corysandre courut au-devant +d'elle:</p> + +<p>—Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>Roger voulut répondre lui-même:</p> + +<p>—Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures +et je viens vous faire mes adieux.</p> + +<p>—Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières +journées de courses?</p> + +<p>—Cela m'est impossible.</p> + +<p>—Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.</p> + +<p>—C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; +c'est ce matin, il y a quelques instants, que ce +départ a été décidé.</p> + +<p>Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais +avec madame de Barizel ce n'était pas un sentiment +de lâcheté qui l'anéantissait, c'était un sentiment d'indignation +et de fureur qui le soulevait. Était-elle vraiment +la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il +pouvait le savoir.</p> + +<p>Il fit quelques pas vers la porte:</p> + +<p>—C'est justement avec deux de vos compatriotes, +dit-il en regardant madame de Barizel, que j'ai à +traiter l'affaire... capitale qui m'appelle à Paris, deux +Américains, M. Layton, de Charlestown...</p> + +<p>Elle pâlit.</p> + +<p>—... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.</p> + +<p>Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:</p> + +<p>—Bon voyage! dit-elle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIV</h3> + +<p>Le trouble de madame de Barizel avait été le plus +terrible des aveux.</p> + +<p>Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir +vu M. Layton, le frère du suicidé de Charlestown, il +alla au Havre pour voir M. Urquhart.</p> + +<p>Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une +fille!</p> + +<p>Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans +sa résolution.</p> + +<p>Jamais il ne reverrait Corysandre.</p> + +<p>Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? +Il n'en savait rien, il ne se le demandait +même pas, car ce n'était pas de l'avenir qu'il pouvait +s'occuper, c'était du présent, du présent seul.</p> + +<p>Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille +d'Olympe Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de +Naurouse.</p> + +<p>Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait +lui-même, il devait pour le moment écarter cela de sa +pensée et tâcher de ne voir que ce que l'honneur de +son nom lui imposait.</p> + +<p>Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette +résolution serait un suicide.</p> + +<p>Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, +il arrêta la mise à exécution de cette résolution, s'y +reprenant à vingt fois, à cent fois, ne restant fixé qu'à +un seul point, qui était qu'il ne devait pas retourner +à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, +il n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur +qui tiendraient contre elle; et puis, que lui dirait-il, +d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui parler de sa mère, il +faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? Elle le +verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.</p> + +<p>Il écrirait donc.</p> + +<p>Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une +telle angoisse, un tumulte si vertigineux, qu'il fut +tout surpris de se trouver arrivé à Paris: le temps, la +distance, étant choses inappréciables pour lui.</p> + +<p>Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite +il écrivit ses lettres, dont les termes étaient arrêtés +dans sa tête.</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton +et Urquhart vous avez compris qu'il me serait +impossible de donner suite au projet de mariage +dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces +deux messieurs, je vous confirme cette impossibilité.</p> + +<p>«NAUROUSE.»</p> + +<p>Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant +de pouvoir poser la plume sur le papier, il la laissa +tomber plus de dix fois, l'esprit affolé, le coeur défaillant:</p> + +<p>«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le +coup de la plus affreuse, de la plus grande douleur +que j'aie jamais éprouvée que je vous écris.</p> + +<p>«Nous ne nous verrons plus.</p> + +<p>«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il +était hier, plus profond même, et ce que je vous +disais en me séparant de vous, je vous le répète en +toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.</p> + +<p>«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a +pas de volonté humaine qui puisse nous réunir.</p> + +<p>«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé +cette lettre, celui qui remplit ma vie: je vous +aime, chère Corysandre.</p> + +<p>«ROGER.»</p> + +<p>Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, +car elle ne disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, +quand il la recommencerait dix fois, vingt fois, à quoi +bon, puisque, ce qui était dans son coeur, il ne pouvait +justement pas l'exprimer.</p> + +<p>Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade +qui porterait ces deux lettres, et, en les envoyant à +celui-ci, il lui donna ses instructions qu'il précisa minutieusement: +tout d'abord, Bernard devait porter la +lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même +aux mains de mademoiselle de Barizel; quand à celle +de madame de Barizel, il était mieux qu'il la remît à +quelqu'un de la maison sans explication.</p> + +<p>Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces +lettres fut fermée, il la garda longtemps devant lui, +ne pouvant pas l'envoyer à la poste: c'était sa vie, +son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.</p> + +<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille +angoisse, et si son coeur ne défaillait pas dans les faiblesses +de l'irrésolution, il se brisait sous les efforts +de la volonté.</p> + +<p>Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il +aimait si passionnément, et il y renonçait; mais au +prix de quelles souffrances accomplissait-il ce devoir!</p> + +<p>Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il +ne pouvait plus attendre; il prit la lettre et la porta +lui-même au bureau de la rue Taitbout, marchant rapidement, +résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans la +boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté +de presser la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût +été appuyée sur son coeur.</p> + +<p>Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de +Harly se présenta à son esprit, non de Harly son ami,—il +n'avait point d'ami à cette heure et l'humanité +entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il +monta chez lui.</p> + +<p>En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.</p> + +<p>—Quelle joie, mon cher Roger!</p> + +<p>Mais en remarquant combien il était pâle et comme +tout son visage portait les marques d'un profond bouleversement, +il s'arrêta.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Malade, non; mort: je viens de rompre mon +mariage.</p> + +<p>Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui +parler de ce mariage et lui dire combien il aimait Corysandre.</p> + +<p>—J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que +je devais épouser plus que je ne l'ai jamais aimée; de +son côté elle m'aime toujours, c'est vous dire ce que +je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons +de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au +médecin un remède pour oublier et dormir, car, si j'ai +eu le courage d'accomplir cette rupture, j'ai maintenant +la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma douleur.</p> + +<p>—Mais que voulez-vous?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, +ne pas souffrir.</p> + +<p>—Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le +temps; on ne la supprime pas. Si je la suspends par +le sommeil, au réveil vous la retrouverez aussi intense +qu'en ce moment.</p> + +<p>—J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à +mes pensées, à mes souvenirs.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, +c'est aujourd'hui.</p> + +<p>Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait +plus pâle, plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. +Ce long voyage ne lui avait pas été salutaire. La fièvre +bien certainement ne le quittait pas.</p> + +<p>Dans ces conditions comment allait-il supporter la +crise qu'il traversait? Par les lettres qu'il avait reçues +Harly savait que Roger avait mis toutes les espérances +de sa vie dans ce mariage qui, pour lui, était +le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement, +utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour +et de la famille, ces joies qu'il n'avait jamais +connues et après lesquelles il aspirait si ardemment. +Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait +pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que +s'il reprenait ses anciennes habitudes il y trouverait +sûrement l'aggravation rapide de sa maladie.</p> + +<p>Comment l'empêcher de les reprendre?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXV</h3> + +<p>Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger +sortit de son assoupissement il trouva sa douleur aussi +intense que la veille et même plus lourde, plus accablante, +car il n'était plus enfiévré par la résolution à +prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était +le sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de +tout son poids.</p> + +<p>C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle +était là devant ses yeux plus belle, plus radieuse, plus +éblouissante qu'il ne l'avait jamais vue; ce n'était pas +la mort qui la lui enlevait, mais sa propre volonté. +Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant +il en était à se demander s'il n'était pas plus +coupable envers Corysandre en l'abandonnant qu'il +ne l'eût été envers l'honneur de son nom en l'épousant. +Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il +avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille +qui avait empoisonné sa jeunesse, et maintenant le +sacrifice de son bonheur.</p> + +<p>Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, +tournant et retournant la même pensée, voyant et +revoyant toujours la même image.</p> + +<p>Il envoya chercher une voiture:</p> + +<p>—Où faut-il aller?</p> + +<p>—Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards +extérieurs.</p> + +<p>En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, +le cheval de sa victoria n'en pouvait plus; il descendit +de voiture, en prit une autre et recommença sa promenade.</p> + +<p>A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais +au lieu d'entrer au rez-de-chaussée, il monta à l'entresol +pour dîner seul dans un salon particulier.</p> + +<p>—Combien monsieur le duc veut-il de couverts? +demanda le maître d'hôtel, qui le reconnut.</p> + +<p>—Un seul.</p> + +<p>—Que commande monsieur le duc?</p> + +<p>—Ce que vous voudrez.</p> + +<p>A huit heures il entra à l'Opéra.</p> + +<p>Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la +musique l'exaspérait.</p> + +<p>Il sortit et s'en alla aux Bouffes.</p> + +<p>Mais il n'y resta pas davantage.</p> + +<p>Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, +d'où il se sauva au bout d'un quart d'heure.</p> + +<p>Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens +qui jouaient sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, +tout lui faisait horreur.</p> + +<p>Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait +la même chose, puis le surlendemain, puis toujours +ainsi.</p> + +<p>Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.</p> + +<p>Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans +savoir où aller, le valet de chambre, entrant dans son +cabinet, lui demanda s'il pouvait recevoir madame +la comtesse de Barizel.</p> + +<p>La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.</p> + +<p>—Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.</p> + +<p>—J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.</p> + +<p>Son parti fut pris.</p> + +<p>—Faites entrer, dit-il.</p> + +<p>Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce +n'était que la comtesse, il n'avait pas de ménagement +à garder avec elle; il haïssait, il méprisait cette misérable +femme qui le séparait de Corysandre.</p> + +<p>Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, +et comme Roger, stupéfait, ne pensait pas à +lui avancer un siège, elle prit un fauteuil et s'assit. +Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes +pas paru être plus à son aise.</p> + +<p>—J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt +je me suis mise en route pour venir vous demander +ce qu'elle signifie.</p> + +<p>—Que je renonce à la main de mademoiselle de +Barizel.</p> + +<p>—Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi +renoncez-vous à la main de ma fille?</p> + +<p>Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant +cette assurance qui ressemblait à un défi, un sentiment +d'indignation l'avait soulevé.</p> + +<p>—Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son +nom à la fille de mademoiselle Olympe Boudousquié.</p> + +<p>Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa +au contraire et son sourire s'accentua:</p> + +<p>—Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une +étrange confusion de nom, que des malveillants, des +jaloux ont inventée dans un sentiment de haine stupide +et de basse envie pour ma fille: je me nomme, +il est vrai, de Boudousquié du nom de mon père; +mais de Boudousquié et Boudousquié sont deux. +Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer +que vous partiez pour voir MM. Layton et +Urquhart, j'ai été pour vous avertir qu'on tendait un +piège à votre crédulité, comme on avait essayé d'en +tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour +m'avertir qu'il y avait en vous le germe de je ne +sais quelle maladie mortelle, car déjà on m'avait menacée, +pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher +à cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien +de commun; mais je ne l'ai point fait, pensant que +vous ne donneriez pas dans cette invention grossière. +Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont su +troubler votre jugement, cependant si ferme et si +droit d'ordinaire, et je viens me mettre à votre disposition +pour vous fournir toutes les explications que +vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son +bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa +mère, que cette seule considération. Que vous a-t-on +dit!</p> + +<p>—Vous le demandez?</p> + +<p>—Certes.</p> + +<p>—M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, +après avoir ruiné son frère dont elle était la maîtresse, +avait amené celui-ci à se tuer. M. Urquhart m'a dit +que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé +et ruiné, était la dernière des filles.</p> + +<p>—Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il +n'y a jamais eu rien de commun entre la famille Boudousquié, +à laquelle appartenait cette... fille, et la +famille de Boudousquié d'où je sors.</p> + +<p>—Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe +Boudousquié, que M. Urquhart a conservé et m'a +montré, soit... le vôtre?</p> + +<p>Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, +fut renversée; une pâleur mortelle envahit son visage +et Roger crut qu'elle allait défaillir. Se voyant observée, +elle se cacha la tête entre ses mains, mais le +tremblement de ses bras trahit son émotion.</p> + +<p>Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon +à pouvoir reprendre la parole:</p> + +<p>—Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma +honte, dit-elle, car je veux vous avouer la vérité, toute +la vérité. Que ne l'ai-je fait plus tôt! Je vous aurais +épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé +et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. +J'avoue donc que, tout à l'heure, en vous disant qu'il +n'y avait rien de commun entre Olympe Boudousquié +et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité +cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, +née de relations entre mon père et une jeune +femme...</p> + +<p>—Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le +certificat de baptême d'Olympe Boudousquié et beaucoup +d'autres pièces authentiques la concernant et +concernant aussi sa mère.</p> + +<p>Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, +cependant elle continua:</p> + +<p>—Vous savez comme ces liaisons se font et se défont +facilement. Mon père eut le tort de ne pas s'occuper +de cette fille qui, devenue grande, suivit les traces de +sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute les +pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent +les récits qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart +et si vous trouvez qu'une certaine ressemblance existe +entre le portrait qu'on vous a montré et moi, vous devez +comprendre que cette ressemblance est assez naturelle +puisque celle qui a posé pour ce portrait était... +ma soeur.</p> + +<p>—Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander +ce qu'elle est devenue?</p> + +<p>—Morte.</p> + +<p>—Il y a longtemps?</p> + +<p>—Une quinzaine d'années.</p> + +<p>—Vous avez un acte qui constate sa mort.</p> + +<p>—Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en +le cherchant.</p> + +<p>—Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une +série d'actes s'appliquant à cette Olympe Boudousquié +qui permettent de la suivre jusqu'au moment +où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.</p> + +<p>—Monsieur le duc!</p> + +<p>Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement +il se leva et étendant le bras vers la porte:</p> + +<p>—Je vous prie de vous retirer.</p> + +<p>—Mais je vous jure.</p> + +<p>—Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi +aux serments d'Olympe Boudousquié?</p> + +<p>Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant +une main malgré l'effort qu'il faisait pour se dégager:</p> + +<p>—Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent +déchirant, je retournerai en Amérique, vous +n'entendrez jamais parler de moi, je serai morte pour +le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je +vous en conjure à genoux, à mains jointes, en vous +priant, en vous suppliant comme le bon Dieu, ne l'abandonnez +pas, ne renoncez pas à ce mariage. Elle +est innocente, elle est la fille légitime du comte de +Barizel dont la noblesse est certaine; elle vous aime, +elle vous adore. La tuerez-vous par votre abandon? +C'est sa douleur qui m'a poussée à cette démarche. +Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? +l'amour ne parlera-t-il pas en vous plus que +l'orgueil?</p> + +<p>—Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVI</h3> + +<p>Madame de Barizel était partie depuis longtemps et +Roger n'avait pas quitté son salon, qu'il arpentait en +long et en large, à grands pas, fiévreusement, quand +le domestique entra de nouveau.</p> + +<p>—Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force +voir monsieur le duc; elle refuse de donner son nom.</p> + +<p>—Ne la recevez pas.</p> + +<p>—Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très +jolie.</p> + +<p>Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la +bouche du domestique, paraissait toute-puissante:</p> + +<p>—Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.</p> + +<p>Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du +salon se rouvrit et la jeune dame qui paraissait très +jolie sous son voile entra.</p> + +<p>Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement +pour la reconnaître; son coeur avait bondi au-devant +d'elle:</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Le domestique sortit vivement.</p> + +<p>Elle se jeta dans les bras de Roger.</p> + +<p>—Chère Corysandre!</p> + +<p>Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, +les yeux dans les yeux, perdus dans une extase passionnée; +ce fut elle qui la première prit la parole:</p> + +<p>—Ma présence ici vous explique que je ne vous en +veux pas de votre lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, +je n'ai pas été fâchée. Fâchée contre vous, moi!</p> + +<p>Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son +âme, toute sa tendresse, tout son amour dans ce regard, +frémissante de la tête aux pieds, éperdue, anéantie; +ce n'était plus l'admirable et froide statue qu'il +avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la +passion avait touchée et qu'elle entraînait.</p> + +<p>Tout à coup un flot de sang empourpra son visage +et elle se cacha la tête dans le cou de Roger.</p> + +<p>—Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, +ce n'est pas pour vous demander les raisons qui vous +empêchent de me prendre pour femme.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans +un élan irrésistible, je ne veux pas les connaître... au +moins je ne veux pas que tu me les dises.</p> + +<p>De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.</p> + +<p>Puis après quelques instants elle poursuivit sans le +regarder:</p> + +<p>—Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement +qu'il a pris... librement, c'est qu'il a pour agir +ainsi des raisons qui s'imposent à son honneur; je +sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux +pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.</p> + +<p>Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles +comme si elle avait peur de voir et d'entendre.</p> + +<p>—Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, +avant de prendre cette résolution, à ma douleur, à +mon désespoir; tu as pensé que je pouvais en mourir.</p> + +<p>Il inclina la tête.</p> + +<p>—Et cependant tu l'as prise?</p> + +<p>—J'ai dû la prendre.</p> + +<p>—Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais +tu m'aimes, n'est-ce pas; tu m'aimes encore!</p> + +<p>—Si je t'aime!</p> + +<p>La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; +ils restèrent sans parler, les lèvres sur les +lèvres.</p> + +<p>Mais doucement elle se dégagea:</p> + +<p>—Ce que je te demande, je le savais avant que tu +me le dises, je l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est +parce que je sentais bien que tu m'aimais, que tu +m'aimes toujours que je suis venue à toi, car enfin +nous ne pouvons pas être séparés,—j'en mourrais. +Et toi, supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu +sans moi? Pour moi, je ne peux pas vivre sans toi, +sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je viens te +le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, +c'était que je ne pouvais pas être ta femme?</p> + +<p>Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.</p> + +<p>—Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi +ne parles-tu pas franchement? Tu as peur que je +t'adresse des questions. Mais ces questions m'épouvantent +encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter +toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et +que tu ne pouvais pas faire de moi ta femme, tu m'as +tout dit. Je ne veux pas en savoir davantage. Il y a là +quelque mystère, quelque secret terrible que je ne dois +pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu +montres tant d'inquiétude à la pensée que je peux te le +demander. Je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience, +je ne sais que bien peu de chose dans la vie et +du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder +et à voir, et ce que bien souvent je ne comprends +pas, je le devine cependant. Ce que j'ai deviné +c'est qu'après avoir voulu me prendre pour ta femme, +tu ne le veux plus maintenant.</p> + +<p>—Je ne le peux plus.</p> + +<p>—Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh +bien, ne nous séparons plus. Me voici; prends-moi, +garde-moi.</p> + +<p>Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant +sans baisser les yeux:</p> + +<p>—Me veux-tu?</p> + +<p>—Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions +plus! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi +comme toi sans doute; à la mienne tu ferais ce que je +fais; tu as eu la douleur de résister à ton amour, moi +j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est +grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève +au-dessus de toutes les considérations si sages et +si petites de ce monde? Jusqu'à ce jour je n'ai eu +qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que +j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant +d'admiration, que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus +des autres femmes; au moins je l'ai cru pour +la beauté, car pour tout le reste je savais bien que je +n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu +m'aimes, voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, +plus que tout au monde, plus que ma réputation, +plus que mon honneur, plus que tout, et voilà +que c'est par mon amour que je deviens supérieure +aux autres, puisque je fais ce que nulle autre sans +doute n'oserait faire à ma place et m'en glorifie.</p> + +<p>Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des +flammes, sa poitrine bondissait, elle était transfigurée +par la passion.</p> + +<p>—C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je +sais que tu m'acceptes comme je me donne,—entièrement. +Où tu voudras que j'aille, j'irai; ce que tu +voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté +que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre +bonheur que le tien; heureuse que tu m'aimes, ne +demandant rien, n'imaginant rien, ne souhaitant rien +que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être +aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par +personne, tu entends, par personne, et que mon +enfance a été aussi triste, aussi délaissée que la +tienne.</p> + +<p>Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna +la tête.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt +t'expliquer comment j'ai pris cette résolution.</p> + +<p>Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un +fauteuil et s'assit, tandis que Roger prenait place devant +elle sur une chaise, lui tenant les mains dans les +siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et ses +regards.</p> + +<p>—C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma +mère m'a donné celle que tu lui écrivais que je me suis +décidée. Comme elle m'annonçait qu'elle venait à Paris +pour dissiper le malentendu qui s'était élevé entre +vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant +bien qu'il ne s'agissait point d'un malentendu comme +elle disait et que rien ni personne ne te ferait revenir +sur cette rupture, que tu n'avais pu arrêter qu'après +de terribles combats, forcé par des raisons qui ne +changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous +sommes arrivées ce matin, et elle m'a dit qu'elle venait +chez toi. J'ai attendu son retour, mais sans rien espérer +de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, dans un +état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que +tu persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; +dans la rue j'ai appelé un cocher qui passait et je lui +ai dit de m'amener ici. Il a fallu subir l'examen de ton +concierge et de ton valet de chambre. Mais qu'importe! +Pouvais-je être sensible à cela en un pareil +moment! Me voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne +pensons qu'à cela, au bonheur d'être ensemble. Moi, +je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, depuis +hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de +peine à écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient +pas de sens aujourd'hui; mais toi, ne te surprend-il +pas?</p> + +<p>Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, +et dans une muette extase, il la contempla, la regarda +des pieds à la tête, tandis qu'il promenait dans de +douces caresses ses mains sur elle, sur ses bras, sur +son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait +besoin d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il +n'était pas sous l'influence d'une illusion.</p> + +<p>—Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes +pieds, dit-elle en souriant; mais nous ne devons +pas nous oublier. Il est impossible que ma mère ne +s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. +Ne me trouvant pas, la pensée lui viendra bien +certainement que je suis ici, car elle sait combien je +t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me reprendre, car +elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans +un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un +autre mariage pour moi. Ce mariage, je ne l'accepterais +pas; cela, tu le sais. Mais je ne veux pas de +luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette +existence... misérable. Partons, partons aussitôt que +possible.</p> + +<p>—Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?</p> + +<p>—Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, +à Naurouse, là où tu as vécu, où tu devais me conduire. +Mais ce serait folie en ce moment; on nous retrouverait +trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous +retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que +pour moi. Allons donc où tu voudras; moi je ne veux +qu'une chose: être ensemble. Tous les pays me sont +indifférents; ils me deviendront charmants quand nous +les verrons ensemble.</p> + +<p>—L'Espagne!</p> + +<p>—Si tu veux.</p> + +<p>—Partons.</p> + +<p>—Le temps d'envoyer chercher une voiture.</p> + +<p>Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un +bruit de voix retentit dans le vestibule, comme si +une altercation venait de s'élever entre plusieurs personnes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVII</h3> + +<p>Roger courut à la porte pour la fermer, et en même +temps, se tournant vers Corysandre, il lui fit signe +d'entrer dans la pièce voisine, qui était sa chambre.</p> + +<p>Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte +non avec le doigt, mais avec la main pleine, trois +coups assez forts.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.</p> + +<p>Évidemment c'était madame de Barizel qui venait +reprendre Corysandre.</p> + +<p>Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant +et entra dans sa chambre, où il trouva Corysandre.</p> + +<p>—Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Nous allons descendre par l'escalier de service; +vite.</p> + +<p>La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre +dans le cabinet de toilette, du cabinet de toilette +dans un couloir de dégagement au bout duquel se +trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette +porte était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas +dans la serrure.</p> + +<p>Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. +Où, chercher cette clef? Il n'en avait pas l'idée.</p> + +<p>Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit +au bout du couloir. Alors, tenant toujours Corysandre +par la main, il rentra dans le cabinet de toilette +dont il verrouilla la porte. C'était se faire prendre +dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen +de sortir.</p> + +<p>Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, +comme il se baissait vers elle, elle l'embrassa passionnément, +désespérément, comme si elle avait +conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui +donnait et qu'elle recevait de lui.</p> + +<p>-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la +porte; ne nous cachons pas.</p> + +<p>Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment +où ils arrivaient dans la chambre, la porte opposée à +celle par laquelle ils entraient s'ouvrait, et derrière +un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils aperçurent +madame de Barizel.</p> + +<p>Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger +aperçut le bout d'une écharpe tricolore.</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit le commissaire de police, +je suis chargé de rechercher chez vous mademoiselle +Corysandre de Barizel, mineure au-dessous de seize +ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici +présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.</p> + +<p>Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était +restée en arrière, mais sans chercher à se cacher, la +tête haute, ne laissant paraître sa confusion que par +le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.</p> + +<p>Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança +à son tour et vint se poser à côté de Roger.</p> + +<p>—Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en +s'efforçant d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, +je suis venue volontairement.</p> + +<p>Le commissaire salua de la tête sans répondre, +tandis que madame de Barizel levait au ciel ses mains +indignées et frémissantes.</p> + +<p>—Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, +s'adressant à Roger, que mademoiselle est +venue chez vous simplement en visite?</p> + +<p>Roger ne répondit rien.</p> + +<p>—S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? +s'écria madame de Barizel; cherche-t-on à se +sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire une visite +à un jeune homme? Cette défense est absurde.</p> + +<p>—Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec +hauteur.</p> + +<p>—M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement +Corysandre, il n'a rien fait; s'il faut un coupable, +ce n'est pas lui.</p> + +<p>Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger +et de madame de Barizel, étaient parties irrésistiblement, +sans réflexion, sous le coup de l'émotion; seul +le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui +d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce +qu'il disait.</p> + +<p>Cependant le temps avait permis à Roger de se +reconnaître, au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire +qu'il ne comprenait rien à ce qui se passait.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, +ou s'il ne se défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. +Madame de Barizel, habile et avisée comme +elle l'était, n'avait certes pas décidé une pareille aventure +à la légère.</p> + +<p>—Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais +avoir quelques instants d'entretien avec vous.</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, monsieur le duc, +répondit le commissaire, qui paraissait beaucoup +mieux disposé en faveur des accusés que de l'accusateur.</p> + +<p>—Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>—Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.</p> + +<p>Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme +pour lui demander pardon de la laisser seule; mais +elle lui fit signe qu'elle avait compris. Alors il passa +dans le salon avec le commissaire.</p> + +<p>—Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question +que je voudrais vous adresser si vous le permettez: +vous avez parlé d'accusation tout à l'heure, cette +accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à +quoi expose-t-elle?</p> + +<p>—Vous avez un code, monsieur le duc?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est cependant un livre qui devrait se trouver +chez tout le monde, dit-il sentencieusement; enfin, +puisque vous n'en avez pas, je vais tâcher de répondre +à vos questions. Vous demandez si cette accusation +est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins +par ses conséquences possibles. Les articles sous le +coup desquels elle vous place sont les 354, 355, 356, +357 du code pénal, qui disent que quiconque aura +enlevé ou détourné une fille au-dessous de seize ans +subira la peine des travaux forcés à temps.</p> + +<p>Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.</p> + +<p>—C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela +dans le monde, n'est-ce pas? Cependant telle est la +loi. Elle dit aussi que, quand même la fille aurait +consenti à son enlèvement ou suivi volontairement +son ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans +ou au-dessus, il sera condamné aux travaux forcés à +temps. Mademoiselle de Barizel, en affirmant qu'elle +était venue librement chez vous, a paru vouloir vous +innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez +pas cela, monsieur le duc. De même n'oubliez +pas non plus le dernier article que je signale tout +particulièrement à votre attention, et qui dit que dans +le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, +il ne pourrait être condamné que si la nullité +de son mariage était prononcée. Dans l'espèce, vous +sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?</p> + +<p>Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger +par-dessus ses lunettes un sourire qui en disait +long.</p> + +<p>—Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre +à ce mariage? dit Roger.</p> + +<p>—Hé! hé! hé!</p> + +<p>Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les +mains, satisfait sans doute d'avoir été compris.</p> + +<p>—J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis +m'installer ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il s'assit devant la table.</p> + +<p>—Ce procès-verbal doit constater la porte fermée +à clef, la tentative de fuite par l'escalier de service, le +désordre de la toilette de la jeune personne. Pourquoi +donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le duc?</p> + +<p>—Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.</p> + +<p>—Fâcheux.</p> + +<p>Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la +chambre; Corysandre était assise à un bout, madame +de Barizel à un autre.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous +êtes-vous fait renseigner par M. le commissaire sur +les conséquences de ce que la loi française appelle un +détournement de mineure?</p> + +<p>Comme Roger ne répondait pas, elle continua:</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences +sont un procès en cour d'assises et une +condamnation aux travaux forcés.</p> + +<p>Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.</p> + +<p>—Je pense, poursuivit madame de Barizel, que +cela vous a donné à réfléchir et que vous pouvez me +faire connaître vos intentions. Vous aimez ma fille. De +son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa +démarche le prouve. L'épousez-vous?</p> + +<p>Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée +devant lui et, s'adressant à sa mère:</p> + +<p>-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, +dit-elle.</p> + +<p>—Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>—Je réponds pour lui.</p> + +<p>Puis se tournant vers Roger:</p> + +<p>—Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de +cette pression infâme, dit-elle, tu répondais: «Oui», +tu ne serais plus le duc de Naurouse que j'aime. Tu +ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le +peux encore moins aujourd'hui.</p> + +<p>Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais +presque aussitôt ses yeux lancèrent des éclairs, tandis +que ses narines retroussées et ses lèvres minces frémissaient: +elle se leva et s'avançant:</p> + +<p>—Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il +pas t'épouser? dit-elle d'un air de défi; s'il a des +raisons à donner pour justifier son refus, j'entends des +raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne tout +haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.</p> + +<p>Une fois encore Corysandre intervint en se jetant +au-devant de Roger:</p> + +<p>—Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, +et que je n'ai pas à lui demander, moi, votre +fille, de se taire.</p> + +<p>Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; +mais son trouble ne dura qu'un court instant:</p> + +<p>—Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre +femme, ou vous ne la reverrez jamais.</p> + +<p>Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de +Roger.</p> + +<p>—A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te +le jure.</p> + +<p>La porte du salon s'ouvrit:</p> + +<p>—Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le +procès-verbal? dit le commissaire de police.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVIII</h3> + +<p>Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de +son procès-verbal.</p> + +<p>Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il +ne lui était pas possible, non seulement de résoudre +cette question, mais même de l'examiner, et tout de +suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant bien en +avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.</p> + +<p>Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret +était au travail. Les vacances étaient pour lui +son temps le plus occupé; il mettait à jour son arriéré.</p> + +<p>Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient +passées, minutieusement, et il exigea un récit complet +non seulement sur le fait même du procès-verbal du +commissaire de police, mais encore sur les antécédents +de madame de Barizel.</p> + +<p>—C'est le caractère du personnage qui nous expliquera +ce dont il est capable, dit-il pour décider Roger, +qui hésitait.</p> + +<p>Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle +et les témoignages de MM. Layton et Urquhart.</p> + +<p>—Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est +pas complice de sa mère?</p> + +<p>—Elle!</p> + +<p>—Ça s'est vu.</p> + +<p>Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de +Corysandre.</p> + +<p>—C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait +plus beau encore si c'était joué, car il est bien certain +que par la venue chez vous de cette jeune fille qui +vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme, +puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi +pour votre maîtresse, puisque nous nous aimons», +vous avez été profondément touché.</p> + +<p>—C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée +de ma vie.</p> + +<p>—Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se +jetant entre sa mère et vous pour dire: «Il ne peut +pas m'épouser,» elle vous a paru très belle.</p> + +<p>—Admirable d'héroïsme.</p> + +<p>—C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus +que vous ne l'avez jamais aimée.</p> + +<p>—Au point que je me demande si je ne commets +pas la plus abominable des lâchetés en ne l'épousant +pas.</p> + +<p>—C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais +désespéré de dire une parole qui pût vous blesser +dans votre amour. Je comprends que vous admiriez +cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore +que pour sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas +vous faire observer que ce sacrifice arrive bien à point +pour peser sur vos résolutions. Et notez que je ne +veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue +jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. +Et ce que je dis présentement, c'est que nous avons +affaire à une mère très forte qui a bien pu pousser sa +fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui la +faisait agir.</p> + +<p>—Je vous affirme que tout en elle a été spontané, +inspiré seulement par le coeur.</p> + +<p>—Je veux le croire; mais il est possible que le contraire +soit vrai, et cela suffit pour vous avertir d'avoir +à vous tenir sur vos gardes. D'ailleurs les raisons qui +vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle de +Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et +je ne crois pas que par sa démarche auprès de vous, +pas plus que par la mise en mouvement du commissaire +de police, madame de Barizel se soit réhabilitée; +elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous +prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en +vous la représentant comme une aventurière dangereuse. +Maintenant quel parti va-t-elle tirer de son +procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.</p> + +<p>—Justement. A ce sujet je voudrais vous faire +observer que je crois que mademoiselle de Barizel a +plus de seize ans.</p> + +<p>—C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez +pour vous mettre à l'abri. Si la loi punit des travaux +forcés le ravisseur d'une fille au-dessous de seize ans, +elle punit de la réclusion le ravisseur d'une mineure; +or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle +a toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, +la plainte peut être déposée et le procès peut être fait. +Le fera-t-elle?</p> + +<p>—Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de +revolver tiré sur un amant qui se sauvait d'elle, que je +n'avais pas voulu admettre lorsqu'on me l'avait racontée, +me paraît maintenant possible.</p> + +<p>—En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que +je pense, c'est aux avantages qu'elle peut avoir à le +faire. A vous en menacer, les avantages sautent aux +yeux: elle espère vous faire peur; avant de se laisser +amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, +un duc de Naurouse réfléchit, et entre deux +hontes il choisit la moindre.</p> + +<p>La moindre serait la condamnation.</p> + +<p>—C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la +moindre pour vous serait de devenir son gendre. C'est +là son calcul: tout a été préparé pour vous effrayer et +vous amener au mariage par la peur. C'est un chantage +comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris +que celui-là ne soit pas plus souvent pratiqué; mais +voilà, les coquins n'étudient le code que pour échapper +aux conséquences de leurs coquineries et non pour en +préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la +loi tient à la dispositions des habiles!</p> + +<p>—Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, +soyez sûr qu'elle se l'est fait expliquer par des gens +qui le connaissent.</p> + +<p>—J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué +part d'une main expérimentée; mais justement parce +qu'elle n'a pas agi à la légère, elle doit savoir que +vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès, +l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement +est encore mariable, devient immariable. Si belle, si +séduisante que soit une jeune fille, elle ne trouve pas +de mari quand elle a été enlevée ou détournée et quand +un procès retentissant a fait un scandale épouvantable +autour de son nom. Que devient madame de Barizel si +elle ne marie pas sa fille? Une aventurière vieillie qui +n'a plus un seul atout dans son jeu, puisqu'elle a +perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant +de déposer sa plainte, elle y regardera à deux +fois. Elle a joué ses premières cartes et elle a gagné, +c'est-à-dire qu'elle a gagné son procès-verbal sur +lequel elle peut échafauder une action... si vous avez +peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en +faire de son procès-verbal? Voyez-vous son embarras +avant de risquer une aussi grosse partie? Mon avis +est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez +assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à +vous tâter, qu'on vous fera même des propositions. +Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le moment, +tout cela ne nous regarde pas.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—C'est en homme d'affaires que je parle, car je +devine très bien ce que vous devez souffrir.</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.</p> + +<p>Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait +annoncé avec sa sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.</p> + +<p>Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels +Roger avait vainement cherché à apprendre ce que +Corysandre était devenue, retenu qu'il était par la +réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de +retour de Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son +entrée, grave, majestueux, s'étant arrangé une tête et +une tenue pour cette visite, plus imposant, plus important +qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa +redingote noire, son menton rasé de près relevé par +son col de satin.</p> + +<p>Après les premières paroles de politesse, Roger +attendit, s'efforçant d'imposer silence à son émotion +et de ne pas crier le mot qui lui montait du coeur: +—Où est Corysandre?</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander +quelles sont vos inventions.</p> + +<p>—Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de +qui?</p> + +<p>—Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je +suis l'ami le plus ancien... un second père.</p> + +<p>—J'ai fait connaître ces intentions à madame la +comtesse de Barizel; il m'est, à mon grand regret, +impossible de donner suite au projet que j'avais formé +et dont je vous avais entretenu.</p> + +<p>—Mais depuis que vous avez fait connaître vos +intentions à madame de Barizel, il s'est passé un... +incident grave qui a dû les modifier.</p> + +<p>—Il ne les a point modifiées.</p> + +<p>—Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête +homme qui vous le dit.</p> + +<p>Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête +homme à sa place; mais il ne pouvait le faire qu'en +accusant madame de Barizel, et il ne le voulut pas.</p> + +<p>—Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait +éprouver un réel plaisir à prononcer ce mot, monsieur +le duc, c'est de mon propre mouvement que je me suis +décidé à cette démarche auprès de vous, dans l'intérêt +de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je +viens de voir madame de Barizel bien décidée à +demander aux tribunaux la réparation de l'injure sanglante +que vous lui avez faite, je l'ai arrêtée en la +priant de me permettre de faire appel à votre honneur....</p> + +<p>—C'est justement l'honneur qui m'empêche de +poursuivre ce mariage, dit Roger, incapable de retenir +cette exclamation.</p> + +<p>—Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos +paroles une accusation terrible. Qui la justifie? Vous +ne pouvez pas laisser mes amies, madame de Barizel +aussi bien que sa fille, sous le coup de cette accusation +tacite.</p> + +<p>—J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui +me font rompre un mariage que je désirais ardemment.</p> + +<p>—Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur +le duc.</p> + +<p>Roger ne répondit pas.</p> + +<p>Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, +et il eût rompu l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir +trouver le moyen de savoir où était Corysandre.</p> + +<p>—Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez +dans votre inqualifiable refus de me donner des +explications que je me croyais en droit de demander +à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. Vous +avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre +que vous dites aimer.</p> + +<p>—Que j'aime et qui m'aime.</p> + +<p>—Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et +si vous ne l'en faites pas sortir en l'épousant, elle y +restera enfermée jusqu'à sa majorité, car vous sentez +bien qu'après ce procès elle ne pourrait jamais se +marier.</p> + +<p>Roger, se raidissant contre son émotion, voulut +essayer de suivre les conseils de Nougaret:</p> + +<p>—Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai +foi en elle comme elle a foi en moi; par ce procès, +madame de Barizel déshonorera sa fille, voilà tout.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIX</h3> + +<p>«Nous attendrons».</p> + +<p>Mais c'était une parole de défense, une bravade, un +défi qui n'avait d'autre but que de montrer qu'il n'était +pas plus effrayé par la menace du procès que par celle +du couvent.</p> + +<p>En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre +longtemps; Corysandre trouverait certainement un +moyen pour lui faire savoir dans quel couvent elle +était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la +tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien +adroite serait madame de Barizel si elle les rejoignait.</p> + +<p>Quant aux poursuites en détournement de mineure, +il semblait, après la visite de Dayelle, qu'il ne devait +pas s'en inquiéter; jamais madame de Barizel ne +poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la +vengeance elle préférerait son intérêt.</p> + +<p>Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, +mais non pour Corysandre.</p> + +<p>Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est +par Nougaret, qui lui apprit que Dayelle avait fait des +démarches auprès du commissaire de police et auprès +de quelques autres personnes pour qu'on gardât le +silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.</p> + +<p>De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le +temps s'écoula; la lettre qu'il attendait n'arriva pas. Il +devait donc la chercher, la trouver; mais comment?</p> + +<p>Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer +chez Dayelle, dans un château que celui-ci possédait +aux environs de Poissy, et où il passait tous les ans la +saison d'automne avec son fils et tout un cortège +d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant +adroitement, en la suivant, elle devait vous +conduire au couvent où Corysandre était enfermée.</p> + +<p>Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle +d'espion, et d'ailleurs il eût suffi que madame de +Barizel pût soupçonner qu'elle était espionnée pour +dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc +quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec +autant de discrétion que d'habileté.</p> + +<p>L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui +donner l'homme qu'elle avait envoyé en Amérique; +sans doute il éprouvait bien une certaine répugnance +à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant +les renseignements relatifs à madame de Barizel, +avait donné des preuves incontestables d'activité et +d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, et c'étaient là +des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il, +sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle +seule qu'il pouvait savoir qui était cet homme, il fallait +bien qu'il le lui demandât.</p> + +<p>Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle +parut embarrassée; mais bientôt elle prit son parti.</p> + +<p>—C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, +ne fait pas son métier de ces sortes d'affaires; c'est +par amitié qu'elle a bien voulu me rendre ce service; +en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est +délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a +bien voulu faire pour moi. Et puis, ce qui est délicat +aussi, c'est de lui donner des raisons pour justifier à +ses propres yeux son intervention. Ces raisons, je ne +te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, +avant d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un +homme méticuleux, qui pousse certains scrupules à +l'exagération; le type du vieux soldat. Enfin je vais +tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.</p> + +<p>Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait +comme si délicate, si difficile, et le lendemain matin +Roger vit entrer M. Houssu, sanglé dans sa redingote +boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, la +poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le +coeur. Il salua militairement et, d'une voix brève:</p> + +<p>—Monsieur le duc, je viens à vous de la part de +ma fille... à qui je n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que +vous aviez besoin de mes services pour rechercher +une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement +dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, +d'abord pour avoir le plaisir de vous obliger,—il +salua,—ensuite pour être agréable à ma fille,—il +mit la main sur son coeur d'un air attendri,—enfin +parce que mes principes d'homme libre s'opposent à +ces séquestrations dans les couvents.</p> + +<p>Comme Roger se souciait peu de connaître les +principes de M. Houssu, il se hâta de parler de la +question de rémunération.</p> + +<p>—A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec +bonhomie, à la vacation, je vous compterai le temps +passé à cette surveillance... et mes frais, au plus juste.</p> + +<p>Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute +autre raison, le temps s'écoula sans qu'il apportât +aucun renseignement sur Corysandre; cependant il +était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance +avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il +était d'une prolixité inépuisable sur madame de Barizel, +dont Roger pouvait suivre la vie comme s'il l'avait +partagée.</p> + +<p>Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il +s'inquiétait, c'était de Corysandre.</p> + +<p>Que lui importait que madame de Barizel quittât, +deux fois par semaine, le château de Dayelle pour +venir à Paris et qu'en arrivant elle allât déjeuner avec +Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, +tantôt de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard +elle allât passer une heure avec Leplaquet dans une +chambre d'un des hôtels qui avoisinent la gare Saint-Lazare; +cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait +raconté, mais que lui importait! Son opinion sur +madame de Barizel était faite, et il n'était d'aucun +intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la combattît.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports +de Houssu, de même qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci +à continuer sa surveillance, car c'était en la suivant +qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.</p> + +<p>Mais les journées s'ajoutaient aux journées et +Houssu ne trouvait rien.</p> + +<p>Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle +point de l'abandonner?</p> + +<p>L'automne se passa et madame de Barizel revint à +Paris.</p> + +<p>—Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.</p> + +<p>Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point +voir sa fille et ses domestiques, interrogés, ne purent +rien dire de satisfaisant. Les uns pensaient que mademoiselle +était retournée en Amérique, une autre croyait +qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était +qu'elle n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui +écrivait pas. Quant à celle-ci, on parlait de son prochain +mariage avec Dayelle.</p> + +<p>Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger +n'accepta pas; elle était cependant bien simple +c'était de faire savoir à madame de Barizel que si elle +ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer +son mariage avec Dayelle en communiquant à celui-ci +les renseignements avec pièces à l'appui qui racontaient +la jeunesse d'Olympe Boudousquié.</p> + +<p>Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût +repoussé, qu'il voyait combien était vive l'impatience, +combien étaient douloureuses les angoisses du duc.</p> + +<p>C'était non seulement pour Corysandre que Roger +s'exaspérait de ces retards, mais c'était encore pour +lui-même.</p> + +<p>En effet, avec la mauvaise saison son état maladif +s'était aggravé, et il ne se passait guère de jour sans +que Harly le pressât de partir pour le Midi.</p> + +<p>—Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, +l'Algérie, Varages si vous le préférez, mais, je vous +en prie comme ami, je vous l'ordonne comme médecin, +quittez Paris dont la vie vous dévore.</p> + +<p>—Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.</p> + +<p>Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il +pourrait partir avec Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait +le Midi, s'en aller avec elle en Égypte, dans +l'Inde, au bout du monde.</p> + +<p>Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait +aucune nouvelle de Corysandre, le mal faisait +des progrès, la faiblesse augmentait et Harly revenait +à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.» +Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel +couvent se trouvait Corysandre, quitter Paris quand +elle pouvait arriver chez lui tout à coup! Puisqu'elle +était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas +une seconde? Et il attendait.</p> + +<p>Un matin Houssu se présenta avec une figure +joyeuse.</p> + +<p>—Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai +été qu'un sot: j'ai surveillé madame de Barizel, tandis +que c'était M. Dayelle qu'il fallait filer.</p> + +<p>—Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.</p> + +<p>—Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, +rue de la Glacière, où M. Dayelle va tous les +jours la voir avec son fils. On dit... Mon Dieu, je ne +sais pas si je dois le répéter à monsieur le duc....</p> + +<p>—Allez donc.</p> + +<p>—On dit que le fils doit épouser la fille en même +temps que le père épousera la mère; c'est un moyen +que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas perdre l'argent +qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer +la dot de sa fille.</p> + +<p>—C'est insensé.</p> + +<p>—Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru +que mon devoir était de le répéter à monsieur le duc.</p> + +<p>—Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui +même à mademoiselle de Barizel la lettre que je vais +vous donner.</p> + +<p>—Cela sera bien difficile.</p> + +<p>—Je payerai l'impossible.</p> + +<p>—On tâchera.</p> + +<p>Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui +fut longuement explicative et surtout ardemment passionnée, +mais qui ne dit pas un mot des projets de +mariage avec Dayelle fils.</p> + +<p>Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla +lui-même rue de la Glacière pour voir le couvent où +elle était enfermée; mais il ne vit rien que des grands +murs, des grands arbres et une grande porte aussi +bien fermée que celle d'une prison.</p> + +<p>Comme il restait devant cette porte, la regardant +mélancoliquement, un bruit de voiture lui fit tourner +la tête: c'était un coupé attelé de deux chevaux qui +arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée +vert et argent,—celle de Dayelle.</p> + +<p>Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant +retourné, il vit descendre du coupé Dayelle accompagné +de son fils; le valet de pied avait sonné. La +porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XL</h3> + +<p>C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait +devenir le mari de Corysandre.</p> + +<p>Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?</p> + +<p>C'était une terrible femme que madame de Barizel, +de qui l'on pouvait tout attendre, de qui l'on devait +tout craindre! Si elle se pouvait faire épouser par +Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre +par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage +avec le père, tandis que Corysandre ne voudrait jamais +le fils. Ce serait lui faire une mortelle injure que la +croire capable d'une pareille trahison. Il avait foi en +elle, en sa fidélité, en son amour.</p> + +<p>Et cependant cette visite du père et du fils dans le +couvent se prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils +dire? Comment Corysandre pouvait-elle les écouter?</p> + +<p>C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que +Roger agitait fiévreusement ces questions, attendant +qu'ils sortissent.</p> + +<p>Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, +et il put à son tour partir et rentrer chez lui, où il +attendit Houssu. Mais Houssu ne vint pas ce jour-là. +Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine +longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour +se charger de la lettre, et il craignait bien de n'être +pas plus heureux. Les difficultés étaient grandes; il +voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui +disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre +fût remise au plus vite dans les mains de mademoiselle +de Barizel. Avec du zèle et de l'argent, on +devait réussir.</p> + +<p>—Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, +dit Houssu.</p> + +<p>Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, +le surlendemain qu'il n'en avait plus, puis +deux jours après qu'il en avait de nouvelles et d'un +autre côté.</p> + +<p>Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et +Roger, exaspéré, voulut agir lui-même. Il pensa à +s'adresser à mademoiselle Renée de Queyras, la tante +de Christine, qui devait être en relation avec les +dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme +elle l'était avec toutes les congrégations religieuses +de Paris. Mais que lui dirait-il quand elle lui demanderait +dans quel but il voulait avoir des nouvelles de +mademoiselle de Barizel?</p> + +<p>—C'est une fille que vous aimez? Oui.—Que vous +voulez épouser?—Non, que je veux enlever.</p> + +<p>C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne +pouvait trouver d'aide qu'auprès de gens comme +Houssu. Il se cachait de Harly et de Nougaret; à plus +forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle +Renée.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le +monde, autour de lui, on commençait à parler du +mariage de mademoiselle de Barizel avec Léon +Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, +s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour +le repousser. Il y avait des gens qui le regardaient +d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, ceux-là +d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus +naïfs ou plus cyniques, l'interrogeaient directement:</p> + +<p>—Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils +du père Dayelle?</p> + +<p>Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui +répondaient pour lui, expliquant les raisons qui justifiaient +ce mariage: la rouerie de madame de Barizel, +la beauté de Corysandre, ses mariages manqués +jusqu'à ce jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du +père Dayelle qui voulait faire passer aux mains de +son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse de se laisser +arracher par madame de Barizel, ce qui était une +opération véritablement habile.</p> + +<p>Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel +agent pour l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci +vint l'avertir tout triomphant qu'il avait enfin trouvé +une personne sûre pour faire remettre à mademoiselle +de Barizel la lettre dont il était chargé.</p> + +<p>—Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.</p> + +<p>—Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes +précautions pour qu'elle nous parvienne demain; +mais monsieur le duc doit comprendre que je ne peux +pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.</p> + +<p>Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour +Houssu, mais non pour Roger, qui était bien certain +qu'à sa lettre elle répondrait par une lettre non moins +tendre; non moins passionnée. Maintenant que le +moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, +ils s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à +lui; si ce n'était pas dans quelques jours, ce serait +dans quelques semaines; le temps n'avait plus d'importance +pour eux.</p> + +<p>Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction +quand le lendemain, au moment où il attendait Houssu, +Bernard lui annonça que madame la comtesse de +Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans +son salon, l'attendant.</p> + +<p>Après quelques secondes de réflexion, il se dit +qu'elle venait sans doute pour obtenir de lui les pièces +compromettantes qu'il avait entre ses mains et au +moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage +avec Dayelle s'il voulait s'en servir.</p> + +<p>Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé +à se montrer bon prince et à ne pas abuser des avantages +de sa position: malgré tout elle était la mère de +Corysandre.</p> + +<p>Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il +remarqua qu'elle aussi était souriante et que son +attitude, au lieu d'être celle d'une suppliante, était +plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut +parler haut.</p> + +<p>C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le +but de sa visite,—ce qu'elle fit sans aucun embarras.</p> + +<p>—C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.</p> + +<p>—Je vous remercie, madame de la peine que vous +avez prise.</p> + +<p>—Une lettre de la part de ma fille.</p> + +<p>Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, +elle le regarda avec un sourire ironique; ce ne fut +qu'après une pause assez longue qu'elle la sortit de sa +poche.</p> + +<p>Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne +fut pas maître de retenir un mouvement.</p> + +<p>—Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, +dit-elle en accentuant son sourire; l'agent que vous +employez a payé des gens pour la faire parvenir à ma +fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse, +n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour +que je vous la rapporte. Vous voyez que le cachet est +intact, n'est-ce pas.</p> + +<p>Puis, après avoir joui pendant quelques instants de +la confusion de Roger, elle poursuivit:</p> + +<p>—Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil +était le seul que pouvait recevoir votre lettre? +Elle serait arrivée le lendemain de la visite de ma fille +ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous +l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas +réfléchi et elle aurait été peut-être entraînée. Vous +savez comme on persiste facilement dans une folie; +même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. +Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long +silence, elle a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, +elle vous a jugé, mal peut-être, mais enfin elle +vous a jugé tel que les circonstances vous montraient +et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc +qu'elle avait été prodigieusement étonnée et même +assez profondément blessée de votre lenteur à vous +déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve +et se disant que vous étiez un amant bien compassé, +bien froid, ce que vous appelez, je crois, un amoureux +transi. Est-ce le mot?</p> + +<p>Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents +blanches pointues; puis comme il ne répondait pas, +elle continua:</p> + +<p>—Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude +du couvent où je l'avais placée, elle a vu que vous +ne faisiez rien pour l'arracher à ce couvent et que vous +continuiez à vous enfermer dans votre prudente réserve, +elle a trouvé que de transi vous deveniez tout +à fait glacé. La situation que vous me faisiez était +vraiment trop belle pour que je n'en profite pas, et je +vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que +faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue +encore, n'ont pas été à votre avantage. Croyez-vous +qu'il a été difficile de prouver à ma fille que vous ne +l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. Est-ce +que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, +tendre comme Corysandre, on ne l'épouse pas malgré +tout? Est-ce qu'on se laisse arrêter par je ne sais +quelles considérations d'orgueil? Quand on aime, +il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce +que quand cette jeune fille est mise dans un couvent, +on la laisse s'y morfondre et s'y désespérer? Si +elle commence par là, elle finit par se consoler et se +laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir +écouté la voix de la raison, Corysandre, qui ignorait +que vous aviez chargé un agent de la découvrir, a +écouté celle de la tendresse. Vous dites?</p> + +<p>—Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.</p> + +<p>—N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne +faut pas juger Corysandre sur son coup de tête et voir +en elle une fille exaltée et passionnée, capable de tout +dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu être poussée +à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la +sienne, qui croyait ainsi assurer son mariage.</p> + +<p>—Ah! vous le reconnaissez?</p> + +<p>—J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout +vous faire comprendre c'est la nature de ma fille. +En réalité c'est une personne raisonnable, douce, +tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de +la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière +et calme. L'eût-elle trouvée auprès de vous, +cette existence? En devenant votre femme, oui, sans +doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... elle +l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance +pour le galant homme qui voulait bien oublier +qu'elle avait eu une minute d'égarement... rien qu'une +minute. Aujourd'hui elle aime ce galant homme,—la +façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,—et +dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon +Dayelle.</p> + +<p>Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la +tête haute et ferme.</p> + +<p>—Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là +certains papiers qui vous concernent: ce sont les +pièces qui se rapportent à l'enquête faite à Natchez, la +Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.</p> + +<p>—Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle +avec audace.</p> + +<p>—Même si je vous les remets.</p> + +<p>Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il +revint avec les papiers qui lui avaient été remis par +Raphaëlle.</p> + +<p>Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les +prit, et violemment elle les jeta dans la cheminée, où +brûlait un grand brasier; ils se tordirent et s'enflammèrent.</p> + +<p>Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court +instant:</p> + +<p>—Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.</p> + +<p>Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en +fermant la porte, il se laissa tomber sur un fauteuil et +se cacha la tête entre ses mains.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLI</h3> + +<p>Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il +n'avait pas voulu, cependant, obéir aux prescriptions +de Harly et quitter Paris.</p> + +<p>Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui +lui eussent permis de se soigner, il s'était lancé à corps +perdu dans la vie fiévreuse qui avait été celle des premières +années de sa jeunesse. Après une longue disparition +le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout +où il y avait un plaisir à prendre et où il était de bon +ton de se montrer: au Bois, chaque jour, quelque +temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans une +voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux +courses, si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue +de Paris; à toutes les premières représentations, si +tard qu'elles finissent; dans tous les petits théâtres à la +mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où qu'on +allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, +Mautravers, Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt +l'un, tantôt l'autre, car ils étaient obligés de se relayer +pour le suivre, eux solides et bien portants, on était +sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux +yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes +choses et sur tous indifféremment, ne trahissaient que +l'ennui, le dégoût ou la raillerie.</p> + +<p>Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il +l'interrogeait sur sa journée de la veille.</p> + +<p>—A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?</p> + +<p>—A trois heures.</p> + +<p>—C'est fou.</p> + +<p>—Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que +je rentre? Pour ne pas dormir, pour réfléchir, pour +songer; le bruit m'occupe.</p> + +<p>—Au moins vous êtes-vous amusé?</p> + +<p>—Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me +fatigue.</p> + +<p>—Vous vous tuez.</p> + +<p>—Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas +médecine: nous ne nous entendons pas; il me peine +d'être en dissentiment avec vous que j'aime comme +ami, mais que je crains comme médecin.</p> + +<p>Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et +comme avec une intention.</p> + +<p>—Ce que vous me dites là est grave pour moi, car +si vous ne voulez pas faire ce que je vous ordonne je +suis obligé de me retirer.... Oh! comme médecin, non +comme ami.</p> + +<p>Roger garda le silence un moment:</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, +celui que vous appelleriez si vous étiez malade; je ne +veux pas de cause de division entre nous; je vous aime +trop.</p> + +<p>S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait +pas été plus docile avec le médecin que celui-ci lui +avait donné, et ce fut seulement quand il fut abattu +tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta et se +livra à son nouveau médecin.</p> + +<p>Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent +presque tous ses compagnons de douleur. Du jour +où il fut obligé de garder la chambre, il vit arriver +chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de +Kappel, Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les +femmes de son monde: Cara, Balbine, Raphaëlle. On +se donnait rendez-vous chez lui pour déjeuner, dîner +ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une casserole, +fut garnie de tous les ustensiles que pouvait +désirer le cordon bleu le plus exigeant.</p> + +<p>Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait +ou l'on dînait avec lui; quand il était souffrant +ou quand il dormait, on se faisait servir comme s'il +avait été là. Bernard prenait soin seulement de tenir +fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage +de la salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la +chambre à coucher; on causait, on riait, et de temps +en temps on le plaignait:—Pauvre petit duc.—Chut, +s'il nous entendait.—C'est vrai.—Et l'on recommençait +à plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. +Bien souvent, après le déjeuner ou après le souper, +on remplaçait la nappe blanche par un tapis en +drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on +restait là à jouer; les hommes arrivaient en sortant +de leur cercle, les femmes après que le théâtre était +fini, si elles n'avaient rien de mieux à faire; c'était +une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours +ouverte, avec table servie, ce qui est commode.</p> + +<p>Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à +tour de rôle, courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait +bien vite prendre sa place devant la nappe ou le +tapis vert. Quand les portes s'entrouvraient, de son lit +il entendait le cliquetis de la vaisselle et de l'argenterie, +ou le tintement des louis; il s'informait des +noms de ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler +ceux ou celles qu'il voulait voir, les renvoyant +sans colère lorsqu'il les trouvait impatients d'aller finir +le morceau servi dans leur assiette ou la partie commencée.</p> + +<p>Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le +moment du sommeil pour tous et pour toutes. Il est +vrai que pour lui c'était le moment des tristes réflexions +qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; +mais après lui avoir donné la journée ou la soirée, il +n'était que juste de prendre le matin pour dormir. Pour +le soigner et l'égayer, devait-on se rendre malade?</p> + +<p>Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un +bruit de pas sur le tapis; mais il n'y prit pas attention, +croyant que c'était la garde de jour qui venait relever +la garde de nuit. Tout à coup un fracas de verrerie lui +fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de +renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la +chambre, se tenant sur la pointe des pieds sans oser +avancer ou reculer, son ancien professeur Crozat.</p> + +<p>—Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?</p> + +<p>—Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?</p> + +<p>—Et vous avez renversé le guéridon.</p> + +<p>—Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.</p> + +<p>—Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, +que je vous dise combien je suis content de vous voir.</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—En doutez-vous?</p> + +<p>—Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai +appris par Harly que vous étiez malade, pour vous voir +d'abord et puis pour me mettre à votre disposition, +vous faire la lecture, si cela peut vous être agréable, +écrire vos lettres.</p> + +<p>—Merci, mon bon Crozat.</p> + +<p>—Seulement je débute mal dans la chambre d'un +malade.</p> + +<p>D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient +le tapis.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi +plutôt comment vous allez. Parlez-moi du <i>Comte et de +la Marquise</i>.</p> + +<p>—Je viens de le transformer en opéra-comique pour +un musicien influent qui va le faire jouer... sûrement. +Il est vrai que la musique nuira au poème, mais que +voulez-vous!</p> + +<p>Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela +fut long et dura jusqu'au moment où Mautravers, qui +était toujours le premier arrivé, entra; alors il se retira.</p> + +<p>Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger +le vit entrer portant un livre sous son bras.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—L'<i>Odyssée</i> en grec; j'ai pensé qu'après les journaux +qui sont bien vides, vous seriez peut-être satisfait +que je vous fasse une bonne lecture; alors j'ai +apporté l'<i>Odyssée</i>, que nous n'avons pas eu le temps +de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.</p> + +<p>—En grec?</p> + +<p>—Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce +que les traductions imprimées sont ridicules.—Il +ouvrit le volume—Ainsi si je vous dis, comme dans +toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un +siège élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a +vingt façons d'être élégant pour un siège; tandis que +si je traduis «sur un siège sculpté», vous voyez tout +de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.</p> + +<p>Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut +seulement quand Mautravers arriva qu'il ferma son +livre et s'en alla.</p> + +<p>—Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger +d'un air méprisant.</p> + +<p>—Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui +laisser croire qu'il me fait plaisir.</p> + +<p>Mautravers se promit de rendre la place impossible +à ce cuistre, de façon à l'empêcher de revenir.</p> + +<p>En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, +qu'il eût voulu être le seul à soigner et à visiter.</p> + +<p>Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur +d'héritage, et il espérait bien, il voulait que la +fortune du duc de Naurouse ou tout au moins la plus +grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce +pas tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, +et puisque lui Mautravers était son plus ancien +ami? A qui laisser cette fortune, si ce n'est à lui? Le +prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles +était impossible, Montrévault aussi, Savine encore +plus, Harly était incapable de recevoir en sa qualité +de médecin; les femmes, Balbine, Cara et même Raphaëlle, +malgré son avidité et sa rouerie, ne recueilleraient +certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait +hériter et s'imposait au choix de Roger, qui avait +si souvent exprimé sa volonté de soustraire sa fortune +aux Condrieu.</p> + +<p>Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, +qu'il veillait à ce qu'il n'y eût pas trop de gaspillage +dans la maison et même à ce qu'on ne détériorât pas +le mobilier.</p> + +<p>En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce +mobilier et il avait apporté de Londres un meuble +de chambre à coucher qui plaisait tout particulièrement +à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des +fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu +de ciel, à grands dessins brochés camaïeu du gris au +blanc; le bois des meubles était en citronnier des Iles, +d'un grain serré et poli dont la teinte claire était relevée +par des filets en acajou au-dessus desquels courait +une petite peinture mignarde qui faisait l'effet +d'une marqueterie; le tout était parfaitement harmonieux, +d'une décoration correcte, bien ordonnée, et +les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet +doux et gracieux.</p> + +<p>C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces +nuances qui inquiétaient Mautravers; il avait peur +qu'on les défraîchit; il veillait sur les visiteurs, les +examinant de la tête aux pieds, surtout aux pieds, et +les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie +pour qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était +pas venu en voiture, il se montrait impitoyable.</p> + +<p>—Notre ami est bien fatigué, disait-il.</p> + +<p>Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta +dans la chambre deux chaises du cabinet de +toilette: une pour lui et l'autre qu'il trouvait toujours +moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait jamais +de placer au pied du lit quand il s'en allait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLII</h3> + +<p>Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant +veiller de près son ami, de manière à voir tous ceux +qui venaient et entendre tout ce qui se disait.</p> + +<p>Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi +bien que des malades: la maladie le dégoûtait, les +malades l'exaspéraient. Ce sentiment était si vif chez +lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas +blesser Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas +montrer sa mauvaise humeur. Cela arrivait surtout à +l'occasion des accès de toux qui, à chaque instant, +prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, +à bout de respiration, Roger, au lieu de se retenir, +toussait quelquefois volontairement pour faire entrer +un peu d'air dans ses poumons.</p> + +<p>—Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; +vous vous faites mal.</p> + +<p>—Mais non, cela me fait respirer.</p> + +<p>—Cela vous épuise, au contraire.</p> + +<p>Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel +elles étaient dites était plus dur encore; alors Roger +se tournait du côté opposé à celui où se tenait son +ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut +tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser +à volonté. Quand il sentait l'accès venir, il renvoyait +Mautravers, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un +autre, s'ingéniant à en chercher.</p> + +<p>Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, +c'était quand Harly devait venir, afin d'avoir quelques +instants de causerie intime et affectueuse qui le +reposât.</p> + +<p>Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly +n'en venait pas moins voir Roger tous les matins, et +s'il ne lui prescrivait plus des remèdes qui, au point +où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir +grande efficacité, il le réconfortait au moins par des +paroles d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le +coeur que pour l'esprit.</p> + +<p>Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient +les meilleures de la journée pour le malade, celles au +moins qui lui faisaient oublier sa maladie et la gravité +de son état.</p> + +<p>Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la +main une petite fille de dix à onze ans, qui portait une +corbeille recouverte de feuilles.</p> + +<p>—C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous +apporter la première cueille de son cerisier. Vous +savez, votre cerisier?</p> + +<p>—Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs +souvenirs de ma vie. J'ai eu la joie de faire ce +jour-là une heureuse, et c'est là un plaisir qui m'a +été donné... ou que je me suis donné trop rarement; +il est vrai qu'il est encore possible de rattraper le +temps perdu.</p> + +<p>—Certainement, dit Crozat.</p> + +<p>—En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.</p> + +<p>Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, +il demanda à la petite fille de lui donner sa +main pour qu'il l'embrassât, et il voulut qu'elle mangeât +quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en +put manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant +fait tousser.</p> + +<p>—Ce sera pour tantôt, dit-il.</p> + +<p>Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il +rappela celle-ci:</p> + +<p>—Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, +et vous n'en avez pas d'autre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est un très joli nom.</p> + +<p>S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, +il y en avait d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne +les reçût pas: celles du comte de Condrieu et de Ludovic +de Condrieu, qui chaque jour venaient ensemble +se faire inscrire.</p> + +<p>—Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, +voilà des gens qui savent que je les exècre et qui cependant +viennent tous les jours à ma porte pour qu'on +ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; +si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour +moi-même pour leur dire leur fait; ils doivent cependant +être bien convaincus qu'ils n'auront rien de moi.</p> + +<p>—Cela serait trop bête, dit Mautravers.</p> + +<p>—Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, +dit Raphaëlle.</p> + +<p>—L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua +Mautravers, c'est qu'on peut les déshériter sans +remords.</p> + +<p>—Je voudrais plus et mieux, dit Roger.</p> + +<p>S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, +il pouvait au moins leur faire peur, les tourmenter, +les exaspérer de façon à ce qu'ils ne vinssent plus. +Cette idée qui avait traversé son esprit devint bientôt +chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à +exécution, ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous +ses amis réunis autour de lui:</p> + +<p>—Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est +de me marier.</p> + +<p>Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait +point.</p> + +<p>—De me marier in extremis avec une jeune fille de +bonne maison qui aurait un enfant. Je légitimerais +cet enfant par ce mariage et je lui assurerais mon +nom, mon titre et ma fortune.</p> + +<p>—Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.</p> + +<p>—Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce +qui n'est pas absurde, il me semble. Montrévault, +vous qui avez tant de relations et qui connaissez tout +le monde en France et à l'étranger, vous devriez me +chercher cette jeune fille.</p> + +<p>—On peut la trouver.</p> + +<p>—Vous lui direz que je ne serai pas un mari +gênant.</p> + +<p>Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées +à M. de Condrieu; mais il était loin de prévoir ce +qu'elles produiraient.</p> + +<p>Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; +Bernard, qui avait un air embarrassé:</p> + +<p>—Ce sont deux religieuses, dit-il.</p> + +<p>—Qu'on leur donne une offrande.</p> + +<p>—Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur +le duc.</p> + +<p>—C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.</p> + +<p>—Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu +que je vienne dire à monsieur le duc que celle qui désirait +le voir était la soeur Angélique.</p> + +<p>Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de +Christine. Christine chez lui; Christine qui voulait le +voir. Était-ce possible?</p> + +<p>L'émotion fit trembler sa voix:</p> + +<p>—Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. +Une robe noire, une ceinture de cuir noir, +une coiffe blanche à fond plissé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'elles entrent.</p> + +<p>Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça +de calmer les mouvements tumultueux de son +coeur: Christine à laquelle il avait si souvent pensé! +Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir +avant de mourir! son amie d'enfance! sa petite +Christine!</p> + +<p>Elle entra: elle était seule.</p> + +<p>—Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son +lit.</p> + +<p>Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle +ne les prit point, répondant seulement à son élan +par un sourire qui valait le plus doux, le plus tendre +des baisers.</p> + +<p>—Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te +tutoyer: mais, tu vois, ma chère Christine, je ne suis +plus qu'une âme, et dans le ciel, n'est-ce pas, les âmes +amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se tutoieraient-elles +pas sur la terre?</p> + +<p>—J'ai appris que tu étais malade.</p> + +<p>—Plus que malade, mourant.</p> + +<p>—J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission +de notre mère.</p> + +<p>—Chère Christine, tu me donnes la plus grande des +joies que je puisse goûter, et quand je n'espérais plus +rien.</p> + +<p>—Pourquoi parles-tu ainsi?</p> + +<p>—Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi, +s'il en était autrement? C'est au mourant que tu viens +dire adieu; c'est le mourant que tu viens consoler par +ta chère présence, et c'est plus que la consolation que +tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le retour +dans le passé, dans la jeunesse,—la nôtre, où je te +trouve partout près de moi, avec moi, mon amie, ma +soeur, mon bon ange.</p> + +<p>Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; +mais, après un moment de silence recueilli, +elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis que lui-même +la regardait longuement, l'admirait, fraîche +jeune, belle d'une beauté séraphique sous sa coiffe +qui lui faisait une sorte d'auréole de sainte et de +vierge.</p> + +<p>Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à +coup, en même temps, des larmes roulèrent dans leurs +paupières et coulèrent sur leurs joues, sans qu'ils +pensassent à les retenir ou à les cacher.</p> + +<p>—Ah! Roger!</p> + +<p>—Chère Christine!</p> + +<p>Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce +fut elle qui parla:</p> + +<p>—Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas +un souvenir pour ta famille? dit-elle d'une voix vibrante.</p> + +<p>—Ma famille, c'est toi</p> + +<p>—Je ne suis pas seule.</p> + +<p>—Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton +frère.</p> + +<p>—Je le veux cependant, je le dois: à cette heure +suprême ton coeur si bon, si droit, ne t'inspirera-t-il +pas une parole de réconciliation?</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant +la poitrine, quel coup tu viens de lui porter à ce coeur! +ce mot que tu as prononcé «Je le dois», m'a fait +tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton +propre mouvement que tu étais venue.</p> + +<p>Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez +vite il reprit, les joues rougies, les yeux étincelants:</p> + +<p>—Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis +sûr, car les bruits de ce monde ne passent pas vos +portes; c'est ton grand-père qui t'a prévenue en allant +t'avertir que tu devais veiller à mon salut et aussi à assurer +ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais +bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! +pour mon salut, ne sois pas en peine: envoie-moi ton +confesseur; tu seras en paix, n'est-ce pas? Mais pour +ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en +aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais +pu te la laissez sans craindre qu'elle passe à ton +frère!</p> + +<p>Elle l'interrompit:</p> + +<p>—Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à +ta fortune comme tu le dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur +de ton nom.</p> + +<p>A son tour il lui soupa la parole:</p> + +<p>—Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me +connais. Que ton grand-père y ait cru; ça c'est ma +vengeance et ma joie; mais toi, Christine, toi, ma +petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de Naurouse +prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; +que la main de la Mort sur ma tête, et elle +y est, tu la vois bien sur ce front décharné,—tu as pu +croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un +enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas +ce qu'il me coûte, ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, +malgré cet accès de colère, sois bien certaine que je +ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à ceux-là....</p> + +<p>De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une +crise, suivie d'une faiblesse.</p> + +<p>Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe +il la retint.</p> + +<p>—Que faut-il faire?</p> + +<p>De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis +une cuillère; et vivement elle lui donna ce qu'il paraissait +demander.</p> + +<p>Un peu de calme se produisit, mais en même temps +l'abattement, l'anéantissement.</p> + +<p>Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, +sur le lit, longuement elle pria en le regardant.</p> + +<p>Puis, se relevant:</p> + +<p>—Je demanderai à notre mère de venir te voir +demain, dit-elle, le temps qu'on m'avait accordé est +plus qu'écoulé.</p> + +<p>Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement +irrésistible:</p> + +<p>—Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour +moi: jusqu'à ma dernière heure, ce me sera une +joie de penser que tu prononces mon nom en t'adressant +à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai +aimée.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLIII</h3> + +<p>Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point +passer la semaine et même qu'il pouvait mourir d'un +moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on s'en aperçût; +si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.</p> + +<p>Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, +et il s'était installé rue Auber, y mangeant, y couchant, +agissant en véritable maître de la maison, pour +tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir à +sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient +à venir s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, +dînant, soupant, jouant comme s'ils avaient été dans +un cercle ou un restaurant.</p> + +<p>Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était +tombé, Roger avait conservé sa pleine connaissance +et, contrairement à ce qui arrive avec la plupart des +poitrinaires, il se rendait compte de son état: à l'entendre +on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis +de sa mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, +il se contentait de secouer la tête avec un triste sourire.</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il +quelquefois, ce n'est pas de renoncer à l'avenir, c'est +de regretter le passé: bienheureux sont ceux qui ont +un passé.</p> + +<p>Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait +ainsi, seulement à quelques-uns: Harly, Crozat.</p> + +<p>Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers +qui, s'étant couché tard après une soirée de déveine, +arriva l'air maussade, aussi furieux d'être réveillé de +bonne heure que d'avoir perdu la veille.</p> + +<p>—Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.</p> + +<p>—Le moment approche.</p> + +<p>—Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous +avez déjà surmonté plus d'une faiblesse, vous surmonterez +celle-là. Voulez-vous quelque chose? ajouta-t-il +de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au +lit.</p> + +<p>—Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue +de s'occuper de mon testament.</p> + +<p>Instantanément ce mot changea la physionomie de +Mautravers, qui se fit bienveillante et affectueuse.</p> + +<p>—Tout de suite, cher ami.</p> + +<p>Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui +était fermé à clef, et il l'apporta à Roger.</p> + +<p>—Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on +n'y voit pas.</p> + +<p>Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent +la chambre.</p> + +<p>Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son +oreiller, et ayant trouvé un trousseau de clefs il ouvrit +le pupitre.</p> + +<p>Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y +trouvaient enfermés et ayant trouvé deux larges enveloppes +scellées d'un cachet rouge il en prit une, après +l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans +le pupitre qu'il referma à clef.</p> + +<p>Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce +qui se passait; il s'était placé en face d'une fenêtre +comme pour regarder le levant, mais au moyen de la +psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il +avait prise, déplier une feuille de papier timbré, la +lire puis la déchirer en petits morceaux: un testament +qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien assurément, +était donc le bon.</p> + +<p>Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus +maussade, il n'avait plus perdu.</p> + +<p>—Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, +montrant les morceaux.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les +dans les cabinets et faites couler de l'eau.</p> + +<p>Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux +les emporta, mais en sortant il laissa la porte +de la chambre ouverte.</p> + +<p>Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant +rien, il appela:</p> + +<p>—Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.</p> + +<p>C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de +papier Mautravers avait voulu voir ce qui était écrit +dessus, ayant lu plusieurs fois le mot «hospices» et +les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il fut +convaincu que le testament conservé était bien décidément +le bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler +l'eau abondamment, bruyamment.</p> + +<p>—Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger +lorsqu'il rentra, vous le remettrez à M. Le Genest de +la Crochardière; je vous le recommande: il déshérite +les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous +comprenez combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.</p> + +<p>—Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec +enthousiasme et je vous jure que je ferai tout pour +qu'il soit exécuté.</p> + +<p>—Merci; maintenant je vais être plus tranquille.</p> + +<p>Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis +que Mautravers, qui n'avait plus envie de dormir +s'installait dans un fauteuil, ne voulant pas qu'un +autre que lui veillât un si brave garçon.</p> + +<p>Il y avait une heure à peu près que Mautravers se +promenait dans ses terres de Varages et de Naurouse, +lorsqu'il crut remarquer que, depuis quelque temps +déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant +plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était +mort, tout à coup, comme avaient dit les médecins, +sans qu'on s'en aperçût.</p> + +<p>Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.</p> + +<p>—Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la +Crochardière, dit-il, qu'on le fasse lever, qu'il vienne +tout de suite; avertissez-le que c'est pour recevoir le +testament du duc de Naurouse.</p> + +<p>Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas +le notaire qui arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, +qu'il n'avait pas dit de prévenir.</p> + +<p>—Tu sais, dit-elle après la première explosion du +chagrin, que le duc m'avait donné son argenterie et +ses bijoux.</p> + +<p>—Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament +qu'on va ouvrir tout à l'heure, nous verrons cela.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a +été donné.</p> + +<p>—Attendons.</p> + +<p>Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire +arriva bientôt, Mautravers espérait qu'on allait ouvrir +le testament tout de suite, mais il n'en fut rien.</p> + +<p>—Je vais le déposer au président du tribunal, dit le +notaire.</p> + +<p>—Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria +Mautravers.</p> + +<p>Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement +son impatiente curiosité:</p> + +<p>—Il peut y avoir dans ce testament que je ne +connais pas, dit-il, des prescriptions relatives aux +obsèques et il est important que nous soyons fixés là-dessus.</p> + +<p>—Vous le serez dans la journée, dit le notaire.</p> + +<p>Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle +qu'ils devaient se retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.</p> + +<p>Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle +tournant à gauche et Mautravers à droite; +mais il n'alla pas plus loin que la Chaussée-d'Antin et +revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de Roger. +Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle, +qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en +train d'emballer l'argenterie dans des serviettes. Déjà +elle avait fourré plusieurs pièces dans ses poches.</p> + +<p>—Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en +sautant sur les serviettes qui étaient déjà nouées.</p> + +<p>—De quoi te mêles-tu?</p> + +<p>—J'ai juré de faire exécuter le testament de ce +pauvre Roger.</p> + +<p>—Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! +C'était de son vivant qu'il fallait le plaindre, au lieu +de se faire son espion au profit du vieux Condrieu.</p> + +<p>—Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce +pas toi, qui lui as vendu tes papiers pour faire +manquer le mariage de Corysandre?</p> + +<p>La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit +et M. de Condrieu entra, pouvant à peine se tenir, +appuyé sur le bras de Ludovic:</p> + +<p>—Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une +voix brisée, plus hésitante que jamais, mon cher +petit-fils, où est-il?</p> + +<p>Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. +Heureusement Ludovic, guidé par Mautravers, put le +conduire à la chambre mortuaire et le faire agenouiller +auprès du lit, où il resta longtemps en prière, +écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;</p> + +<p>—Mon cher petit-fils!</p> + +<p>Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, +Crozat et les autres; puis, vers midi, madame d'Arvernes, +accompagnée d'un jeune homme plus jeune, +plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de +Baudrimont.</p> + +<p>Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, +ne faisant rien pour cacher les larmes qui coulaient +sur ses joues. Se penchant sur lui, elle l'embrassa au +front.</p> + +<p>—Pauvre Roger, dit-elle.</p> + +<p>Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à +manger, elle prit le bras du jeune homme qui l'accompagnait +et, se serrant contre lui:</p> + +<p>—N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais +c'était ses yeux qu'il fallait voir, ces pauvres yeux qui +n'ont plus de regard.</p> + +<p>Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de +Condrieu et par Ludovic aussi bien que par Mautravers, +qui agissait de plus en plus comme s'il +était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de +quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.</p> + +<p>Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il +arriva, accompagné de Harly et de Nougaret, que +M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les mettre +à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le +moment.</p> + +<p>—Le testament de mon petit-fils, de mon cher +petit-fils, a-t-il été ouvert? demanda-t-il au notaire.</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.</p> + +<p>—Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.</p> + +<p>—Mais, monsieur le comte...</p> + +<p>—Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.</p> + +<p>—Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a +chargé de veiller à l'exécution de son testament; je +dois le connaître.</p> + +<p>Le notaire lut:</p> + +<p>«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le +désir de faire après moi ce que je n'ai pu faire +de mon vivant—le bonheur d'une personne qui +en soit digne.</p> + +<p>«Je déshérite donc autant que la loi me le permet +la famille de Condrieu, qui a été mon ennemie, et je +laisse ma fortune à mademoiselle Claire Harly, +fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:</p> + +<p>«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a +appris le peu que je sais, deux cent mille francs;</p> + +<p>«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;</p> + +<p>«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;</p> + +<p>«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels +Bernard, mon valet de chambre, en prélèvera +quarante mille pour sa part.</p> + +<p>«François-Roger de CHARLUS, +duc de NAUROUSE.»</p> + +<p>—Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de +Condrieu; l'article 909 du code ne permet pas aux +médecins de profiter des dispositions testamentaires +faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné +pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare +que les enfants de ces médecins sont personnes interposées +et par conséquent incapables de recevoir.</p> + +<p>Nougaret s'avança:</p> + +<p>—Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, +que depuis quatre mois le docteur Harly n'était plus la +médecin de M. de Naurouse.</p> + +<p>—N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?</p> + +<p>—Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse +quand ce testament a été fait; c'est ce que prouve la +date, qui remonte à six semaines seulement.</p> + +<p>—Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit +Harly.</p> + +<p>—Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit +M. de Condrieu.</p> + + +<br><br><br> + +<p>FIN</p> + +<br><br><br> + +<p><b>NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»</b></p> + +<p>Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations +personnelles que les médecins se servent pour écrire la +plupart des livres qu'ils publient chaque jour avec une +abondance qui n'est égalée que par celle des théologiens; +si bien que pour peu que vous ayez un médecin écrivain,—et +ils le sont tous,—vous êtes exposé à vous trouver un +jour ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, +tandis que vos amis, perçant des initiales transparentes, +apprendront que vos ascendants paternels étaient alcooliques, +les maternels tuberculeux, que vos enfants seront +l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas pour +longtemps.</p> + +<p>C'est aussi avec leurs observations que les romanciers +écrivent leurs livres, mais les romans sont les romans, et +comme on doit toujours y introduire une certaine dose +d'imagination et de fantaisie, ils s'éloignent forcément de +la précision médicale. D'ailleurs le romancier n'est pas lié +par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont pas +payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne +ressemble en rien à celle du médecin.</p> + +<p>Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, +en cela surtout que plus il est consciencieux, plus il est +entraîné à peindre ceux qu'il connaît le mieux: les siens, +ses proches, ses amis intimes. Pour mon compte, à +l'exception de quelques romans écrits sous l'inspiration +directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les +<i>Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français</i>, +je n'ai point pris mes modèles parmi les miens ni +parmi mes intimes, et ceux qui ont honoré ou égayé ma vie +de leur amitié ont eu cette sécurité de ne point se voir +servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.</p> + +<p>Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite +intimité, je reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement +pour les personnages de la <i>Bohême tapageuse</i> +qui tous ou presque tous ont vécu d'une vie propre que j'ai +pu observer et rendre sans aucune trahison, puisque selon +la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur allié, +et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne +l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les +oreilles sans que rien dans nos relations me fermât la +bouche.</p> + +<p>J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque +j'ai connu celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse +d'Arvernes, Avec ma mère j'avais été passer les vacances +au bord de la mer, à Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait +de faire entrer dans la notoriété, et je m'étais si bien +ingénié auprès d'amis communs que j'avais obtenu des +lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin dont +rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau +temps de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné +<i>Sous les Tilleuls, Geneviève, le Chemin le plus court</i>, et depuis +quelques années il publiait les <i>Guêpes</i> qui, à cette époque, +faisaient presque autant de bruit qu'en a fait plus tard la +<i>Lanterne</i>. On comprend quel pouvait être mon enthousiasme +pour le premier écrivain de talent que j'approchais, +car les jeunes gens de ma génération ne commençaient +point la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. +Ce fut dans ce fameux jardin original et bizarre dont il a +tiré tant de livres charmants que je rencontrai la duchesse +d'Arvernes, venue à Sainte-Adresse pour y passer une +saison avec sa mère, et comme nous étions du même âge, +comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour l'amuser, +comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas +du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, +sans que j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction +d'un jeune provincial, fils d'un notaire qui, parmi +ses clients, comptait quelques représentants de la noblesse +polie, affinée, sceptique et légère du dix-huitième siècle, en +se trouvant brusquement en présence de cette fille délurée +qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je +l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien +que je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore +sans appuyer, laissant dans l'ombre certains côtés que +j'aurais dû peindre, si au lieu d'une figure de roman j'avais +fait un portrait.</p> + +<p>Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait +organisé une journée de courses d'hommes à la montagne, +et j'avais été chargé de réunir quelques souscriptions, parmi +lesquelles celle du duc de Naurouse. Le hasard fit qu'il +connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, +il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa +fenêtre toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, +du matin au soir, pâle, triste, mourant, regardant sans le +voir le mouvement des allées et venues dans le petit jardin +de l'<i>Hôtel de France</i>. Et je n'eus garde de refuser cette +invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant +parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, +que parce que madame d'Arvernes était venue l'y relancer. +On l'avait logée dans la chambre voisine de la mienne, et +tous les soirs, à travers notre mince cloison, j'entendais les +éclats de sa voix et de ses rires pendant qu'elle dînait avec +une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les Pyrénées, +comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, +qui venait la chercher pour une excursion dans la montagne, +crier avec son accent méridional: «Madame la +duchesse est-elle prête?»</p> + +<p>Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des +principaux personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>. Il avait lu +une scène de jeu dans <i>Un Mariage sous le Second Empire</i>; +il me fit demander par Ph. Jourde, le directeur du <i>Siècle</i>, +si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» au moins +aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est celle +qui se trouve au commencement de <i>Raphaëlle</i>, avec l'épisode +du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua +aussi les papiers laissés par Naurouse, ses carnets de +dépenses, ses lettres, et c'est en les ayant sous les yeux, du +premier au dernier mot de mon roman, que je l'ai +écrit.</p> + +<p>Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, +de Harly, je pourrais le dire aussi à propos du +prince de Kappel, de Savine, de Mautravers; mais c'en est +assez de ces quelques indications d'observation pour qu'on +voie comment a été étudié et exécuté ce roman. Je n'ajoute +qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie +introduit des faits qui me soient personnels: dans <i>La +Bohême tapageuse</i>, j'ai manqué une fois à cette règle, et si +j'en parle ici c'est pour expliquer un passage du <i>Dictionnaire +des Contemporains</i> de Vapereau, copié par beaucoup +d'autres, qui n'est pas très exact, et par cela m'a plus +d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit des +brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou +plutôt la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en +quelque sorte dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement +dans les mêmes conditions que celles racontées dans mon +roman, et elle était historique, non politique. Sous plus d'un +point de vue la rectification a son importance, pour moi au +moins.</p> + +<p>Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner +quelques preuves, <i>La Bohême tapageuse</i>, au moment de sa +publication, fut accusée d'exagération, et particulièrement +par Aurélien Scholl, qui avait bien connu la plupart de ses +personnages, et avait même été de l'intimité de plus d'un +d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans +lequel il les nomme avec une liberté que prennent les +chroniqueurs, mais que se refusent les romanciers, il dit +«C'est une série d'actes d'accusation.»</p> + +<p>Trop dure, la <i>Bohême tapageuse!</i> trop cruelle! trop «acte +d'accusation!» Voyons la réalité.</p> + +<p>Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je +reçus d'un magistrat un mot pour assister à une audience +de la Cour d'Assises: «L'affaire intéressera l'auteur de la +<i>Duchesse d'Arvernes</i>», me disait-il.</p> + +<p>En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la +duchesse d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le +duc veut emmener dans sa promenade, avec ceux de ses +enfants qu'il croit les siens.</p> + +<p>Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un +dénouement aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant +il est vrai que le roman reste le plus souvent au-dessous de +la simple vérité, au lieu d'aller au-delà.</p> + +H. M. +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + +***** This file should be named 13490-h.htm or 13490-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/9/13490/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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