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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:14 -0700
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+<head>
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+ <title>Corysandre</title>
+ <meta name="author" content="Hector Malot">
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+
+The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Corysandre
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
+
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+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
+Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr., .
+
+
+
+
+
+
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+
+
+
+
+
+
+
+<h3>HECTOR MALOT</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>CORYSANDRE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><span class="petit"><sup>&nbsp;&nbsp;1</sup></span></a></h1><br><br><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> L'épisode qui précède a pour titre:
+<i>la Duchesse d'Arvernes</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>La saison de Bade était dans tout son éclat; et une
+lutte qui s'était établie entre deux joueurs russes, le
+prince Savine et le prince Otchakoff, offrait aux
+curieux et à la chronique les péripéties les plus émouvantes.</p>
+
+<p>C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff
+avait fait son apparition dans le monde parisien,
+et en quelques mois, par ses gains ou ses
+pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le
+sourire dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte
+de cinq cent mille francs, il s'était conquis une
+réputation tapageuse qui avait failli donner la jaunisse
+au prince Savine, habitué depuis de longues années à
+se considérer orgueilleusement comme le seul Russe
+digne d'occuper la badauderie parisienne.</p>
+
+<p>C'était un petit homme chétif et maladif que ce
+prince Otchakoff et qui, n'ayant pas vingt-cinq ans,
+paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût blond et
+imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de
+physionomies ennuyées et vides, on n'avait jamais vu
+un homme si triste, et rien qu'à le regarder avec ses
+traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune et
+ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible
+envie de bâiller.</p>
+
+<p>Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y
+avait que le jeu qui lui donnât des émotions, et il
+jouait pour se sentir vivre autant que pour faire du
+bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule
+ambition.</p>
+
+<p>Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable,
+le jeu était le seul excès qu'il pût se permettre,
+et il jouait comme d'autres s'épuisent, s'indigèrent ou
+s'enivrent.</p>
+
+<p>Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom
+en achetant des collections de tableaux ou de potiches
+qui l'auraient ennuyé, en prenant une maîtresse
+en vue qui l'aurait affiché, en montant une
+écurie de course qui l'aurait dupé; mais en esprit
+pratique qu'il était, il avait trouvé que le plus simple
+encore et le moins fatigant, était d'abattre nonchalamment
+une carte, de pousser une liasse de billets
+de banque à droite ou à gauche et de dire sans se
+presser: «Je tiens.»</p>
+
+<p>Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce
+nom d'Otchakoff était devenu célèbre, les journaux
+l'avaient cité, tambouriné, trompété, et la foule moutonnière
+l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait
+jamais fait autre chose dans la vie que de tourner une
+carte et de combiner un coup, était devenu un personnage.</p>
+
+<p>Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter
+la jalousie et l'envie: le prince Savine, qui de
+très bonne foi croyait être le seul digne de représenter
+avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par
+ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une
+part, et une très grosse part de cette célébrité mondaine
+qu'il voulait pour lui tout seul avait été Anglais,
+Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point
+calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un
+Russe qui se montrait plus riche que lui, Savine! un
+Russe qu'on disait, et cela était vrai, d'une noblesse
+plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine!
+Il fallait que n'importe à quel prix, même au
+prix de son argent, auquel il tenait tant, il défendit sa
+position menacée et se maintînt au rang qu'il avait
+conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs
+années et qui le rendait si glorieux.</p>
+
+<p>Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait
+l'homme le plus aimable du monde, le plus affable, le
+plus gracieux avec quelques journalistes qu'il connaissait,
+et il les avait bombardés d'invitations à déjeuner,
+ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il
+savait assez vaniteux pour être fiers d'une invitation à
+l'hôtel Savine et en situation de parler de ses déjeuners
+dans leurs chroniques et aussi de tout ce qu'il
+voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
+son goût, son esprit, son courage, sa force, sa
+santé, sa beauté.</p>
+
+<p>Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare,
+il avait commencé sa manoeuvre.</p>
+
+<p>Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff
+avec son flegme ordinaire, Raphaëlle, la
+maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin dans
+la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes,
+deux de ces puissants trotteurs qui battent, en se
+jouant, les anglais comme les arabes, et Savine n'avait
+pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée
+d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas
+pouvoir faire atteler ses chevaux ce jour même et de
+sortir, il s'était fâché. C'était justement l'ouverture
+de la réunion de printemps à Longchamp, et il
+voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à
+cette réunion à l'aller et au retour; il ne les avait fait
+venir de son haras et ne les avait donnés que pour
+cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, avait-il
+dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui,
+et, une fois qu'ils seront entrés dans mes écuries,
+ils n'en sortiront pas. En vous enveloppant bien,
+vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas s'exagérer
+son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque
+d'en mourir, car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle
+avait été aux courses, et à l'aller comme au
+retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué
+l'admiration des hommes et l'envie des femmes.</p>
+
+<p>Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait
+de jouer, perdant toutes les nuits ou gagnant
+des coups de trois ou quatre cent mille francs, tantôt
+contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans jamais
+lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours
+son même mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce
+à quoi Savine répondait toutes les fois qu'il pouvait
+répondre, en haussant les épaules et en disant que si
+Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert,
+il n'en avait pas devant une nappe blanche, le pauvre
+diable étant incapable de boire seulement les quatre
+ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
+Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport
+pour prouver la nationalité.</p>
+
+<p>Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au
+moins d'une façon qui ne fût pas nuisible à ses intérêts,
+Savine qui depuis longtemps se contentait des
+collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était
+mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux,
+bronzes, livres, curiosités, n'exigeant d'elles
+que quelques qualités spéciales: d'être authentiques,
+d'être dans un parfait état de conservation, enfin de
+coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait
+les revendre,&mdash;ce qu'il espérait bien faire un jour,
+tirant ainsi d'elles deux réclames, l'achat et la vente,
+&mdash;il pût le faire avec bénéfice, sans autre perte que
+celle des intérêts.</p>
+
+<p>Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de
+ce genre, les journaux l'avaient annoncée et célébrée:
+le prince Savine, quel Mécène! Il est vrai que ce
+Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des artistes
+morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul
+Veronèse et autres qui ne lui savaient aucun gré de
+ses largesses.</p>
+
+<p>Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène,
+et Otchakoff, en une nuit heureuse ou malheureuse,
+s'imposait à la curiosité publique d'une façon
+autrement vivante et palpitante en perdant son argent
+que s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des
+Titien.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête,
+se décida à lutter contre son rival en employant les
+mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire à coups de
+millions.</p>
+
+<p>Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties
+à Paris pendant la saison d'été, était venu à
+Bade jouer contre la banque, et Savine l'avait suivi,
+se disant qu'un homme habile et prudent qui joue
+contre une banque de jeu ne doit perdre que dans une
+certaine mesure qui peut se calculer mathématiquement,
+et même qu'il peut gagner.</p>
+
+<p>Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.</p>
+
+<p>Heureusement, les professeurs de systèmes tous
+plus infaillibles les uns que les autres ne manquent
+pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; il y en a à
+Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les
+villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à
+à Wiesbaden, à Ems, à Spa, où ils tenaient boutiques
+de renseignements et de leçons.</p>
+
+<p>Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré
+un de ces professeurs: un vieux gentilhomme
+français de grand nom et de belle mine qui, après
+avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux
+jeunes gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude
+de combinaisons inexorables» pour faire sauter
+la banque; mais alors, ne pensant pas à jouer, il s'en
+était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques
+florins que le vieux professeur allait perdre avec une
+«rectitude inexorable» ou qu'il employait à faire insérer
+dans les journaux des annonces pour tâcher de
+trouver des actionnaires qui lui permissent d'essayer
+en grand son système.</p>
+
+<p>Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux
+«combinaisons inexorables», ce qui n'était pas difficile,
+car on était sûr de le trouver à la <i>Conversation</i>,
+assis sur une chaise devant la table de trente-et-quarante,
+suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre
+part et notant les coups sur un carton qu'il perçait
+d'une épingle.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans
+son travail qu'il n'avait pas vu Savine, et qu'il avait
+fallu que celui-ci lui frappât sur l'épaule pour appeler
+son attention; mais alors il avait vivement quitté le
+jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené
+dans les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en
+conférence avec le vieux professeur de jeu, ni qu'on
+surprit un seul mot de leur entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il,
+mettez six cent mille francs seulement à ma disposition,
+et le monde est à nous.</p>
+
+<p>Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu
+il n'apporterait pas ces six cent mille francs, il n'en
+apporterait pas cinquante mille, pas même dix mille;
+mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver
+les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système
+des «combinaisons inexorables,» seulement il voulait
+l'essayer lui-même; bien entendu il le payerait... s'il
+gagnait.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le marquis de Mantailles
+s'était présenté à la porte du pavillon que le prince
+Savine occupait sur le <i>Graben</i>, et tout de suite il avait
+été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait remarqué
+qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte
+plate enveloppée dans une serviette de serge grise et
+d'un petit sac de toile comme ceux dont se servent les
+joueurs de loto.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique
+qui avait introduit le marquis.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement
+déposé sa boîte et son sac sur une table; puis,
+le domestique étant sorti, il s'était approché du lit de
+Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait
+l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant,
+maintenant il s'était relevé, c'était un homme
+digne et fier, inspiré, sûr de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience
+la rigoureuse exactitude de ce que je viens de vous expliquer,
+et c'est dans ce but que je me suis muni de
+différents objets utiles à ma démonstration.</p>
+
+<p>Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons
+inexorables» étaient une petite roulette, un tapis
+de drap divisé comme le sont les tables de trente-et-quarante,
+six jeux de cartes, et enfin, dans le sac en
+toile, des haricots blancs et rouges.</p>
+
+<p>Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur
+une table et disposé en deux masses ses haricots, les
+rouges pour Savine, les blancs pour lui, la démonstration
+commença; à onze heures, Savine avait deux
+cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire
+deux cent-quarante mille francs.</p>
+
+<p>Le lendemain, la démonstration continua; puis le
+surlendemain, pendant dix jours, et au bout de ces dix
+jours Savine avait gagné dix-neuf cent cinquante
+haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs.</p>
+
+<p>L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de
+vrais billets de banque que Savine pouvait risquer;
+mais, chose extraordinaire, au lieu de gagner il perdit.</p>
+
+<p>Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là,
+Otchakoff fit sauter la banque au milieu de l'enthousiasme
+général.</p>
+
+<p>Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième
+jour, puis le quatrième.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, disait le marquis de Mantailles, plus
+vous perdez, plus vous avez de chance de gagner; l'équilibre
+ne peut pas ne pas se rétablir.</p>
+
+<p>Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze
+jours, Savine avait perdu cinq cent mille francs, et ce
+qui lui était plus sensible encore que cette perte d'argent,
+il les avait perdus sans que cela fit sensation et
+tapage.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant il est prudent.</p>
+
+<p>Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!</p>
+
+<p>Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque
+le jeu ne soulevait pas le tapage qu'il avait espéré,
+il chercha un autre moyen pour forcer l'attention
+publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en
+s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle
+Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté
+éblouissante, était la reine de Bade, comme Otchakoff
+en était le roi par son audace au jeu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>C'était aussi l'hiver précédent, presque en même
+temps qu'Otchakoff, que la belle Corysandre, sous la
+conduite de sa mère, la comtesse de Barizel, avait fait
+son apparition à Paris.</p>
+
+<p>Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane,
+où son père, le comte de Barizel, qui descendait des
+premiers colons français établis dans ce pays, avait
+possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa famille
+depuis près de deux cents ans; le comte avait été
+tué dans la guerre de Sécession, commandant une brigade
+de l'armée du Sud, et sa veuve et sa fille avaient
+quitté l'Amérique pour venir s'établir en France, où
+elles voulaient vivre désormais.</p>
+
+<p>C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait
+tous les ans le financier Dayelle qu'elles avaient paru
+pour la première fois.</p>
+
+<p>Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un
+enrichi, les fêtes qu'il donnait dans son hôtel de la rue
+de Berry comptaient parmi les plus belles et les mieux
+réussies de Paris. Quand on avait un grand nom ou
+quand on occupait une haute situation on se moquait
+bien quelquefois, il est vrai, de Dayelle en rappelant
+d'un air dédaigneux qu'il avait commencé la vie par
+être commis chez un marchand de toile, puis fabricant
+de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier,
+puis l'un des grands faiseurs de son temps; mais on
+n'en recherchait pas moins les invitations de ce parvenu
+qui, deux fois par an, pour chacune de ses fêtes,
+ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations
+nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on
+n'entendait que chez lui.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que
+Dayelle tenait à offrir à ses invités, c'était encore tout
+ce qui, à un titre quelconque: gloire, talent, beauté,
+fortune, promettait d'arriver bientôt à la célébrité; il
+ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne fallait
+pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention
+d'être lui-même le consacrant. Aussi en allant
+chez lui s'attendait-on toujours à quelque surprise.
+Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la cachait
+avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais
+enfin on savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas
+figurer sur le programme, faisait cependant partie
+obligée de ce programme.</p>
+
+<p>Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus
+vives et pendant huit jours elle fournit le sujet de toutes
+les conversations.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa
+mère?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine,
+c'est une française; elle est d'origine française: il y a
+encore dans le Poitou des Barizel de très vieille et très
+bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette famille
+qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en
+Amérique, que descend cette belle jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Riches les Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente;
+mais je n'en sais rien. Si vous avez des prétentions à
+la main de cette belle fille, ne tablez donc pas sur ce
+que je vous dis; ces fortunes d'Amérique ressemblent
+souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine,
+c'est que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées
+où elle va, dit-on, faire construire un hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il
+ne l'est pas, si on en voit jamais que le plan, ce n'est
+rien. J'ai connu des gens qui, avec un terrain et un
+plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient;
+ont pendant de longues années fait croire à une fortune
+qui n'existait pas et n'avait jamais existé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à
+sa fête.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille,
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de blondes.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des
+blondes châtain, des blondes cendré, il n'y a plus de
+blondes pures, de ce blond de moissons mûries par le
+soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité
+dans les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs:
+ainsi dans son front si pur, dans ses yeux naïfs, et son
+regard limpide, dans sa bouche innocente, dans son
+attitude modeste. Naïve, douce, modeste et admirablement
+belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la
+majesté, voilà une réunion qui est rare. Maintenant
+a-t-elle cette sincérité dans le coeur et dans l'esprit?
+Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou presque rien: et
+sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne parle
+que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé,
+ce qui m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure
+blonde, ces yeux bruns sous un sourcil pâle, ce teint
+d'une blancheur veloutée, enfin c'est, comme disaient
+nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment,
+bien extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;En a-t-elle même dix-sept?</p>
+
+<p>&mdash;La mère dit dix-huit.</p>
+
+<p>&mdash;On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en
+débarrasser plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;La mère est encore fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu empâtée.</p>
+
+<p>&mdash;Une créole.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle créole?</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a même l'air plus que créole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être une <i>octoroon</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça, une <i>octoroon</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse
+arrivée à la huitième génération; chez elle le sang
+noir a si bien disparu qu'il n'en reste plus trace,
+même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa
+main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.</p>
+
+<p>C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons
+s'étaient fermés à Paris, était venue avec sa mère passer
+la saison à Bade.</p>
+
+<p>Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à
+Paris, car s'il est des gens qui passent partout inaperçus,
+il en est d'autres qui ne peuvent faire un pas sans
+provoquer le tapage et la curiosité.</p>
+
+<p>Cependant, leur installation fort modeste dans un
+petit chalet des allées de Lichtenthal n'avait rien du
+faste insolent de quelques étrangers qui semblent n'être
+venus à Bade que pour y trouver le plaisir de dépenser
+leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs,
+un homme et deux femmes; une calèche louée au mois;
+il n'y avait certes pas là de quoi forcer l'attention; avec
+cela un cercle de relations assez banal, une loge au
+théâtre, une heure de station à la musique, une promenade
+rapide dans les salons de la Conversation sans
+jamais risquer un florin à la table de la roulette, tous
+les matins la messe à l'église catholique, c'était tout.</p>
+
+<p>Il était impossible de mener une vie plus simple et
+cependant...</p>
+
+<p>Cependant toutes les fois que madame de Barizel et
+sa fille se montraient quelque part, il n'y avait plus
+d'yeux que pour elles ou tout au moins pour Corysandre,
+et instantanément c'était d'elles qu'on s'occupait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les
+journaux?</p>
+
+<p>&mdash;Notre temps est celui de la réclame; tout finit
+par se placer avec des annonces bien faites et souvent
+répétées: la mère s'entoure de journalistes.</p>
+
+<p>S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que
+madame de Barizel recherchait les journalistes, au
+moins était-ce vrai en partie et particulièrement pour
+un correspondant de journaux français et américains
+nommé Leplaquet.</p>
+
+<p>Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien
+directeur d'un journal français à Bâton-Rouge, Leplaquet
+était bien réellement le commensal de madame de
+Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au
+moins pour certaines affaires. On disait et il le racontait
+lui-même, qu'il l'avait connue en Amérique, où il
+avait été son ami et plus encore l'ami de M. de Barizel;
+à propos de cette liaison ancienne il était même
+plein d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il
+contait volontiers, même sans qu'on les lui demandât,
+et dans lesquelles la grosse fortune et la haute situation
+de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
+et d'intrépidité, remplissaient toujours une place
+considérable; en Amérique, où lui Leplaquet, était un
+personnage, il n'avait connu que des personnages, et
+parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.</p>
+
+<p>Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient
+généralement bien dites et avec une verve méridionale
+qui s'imposait; mais on les eût peut-être mieux
+accueillies et avec plus de confiance si le conteur avait
+été plus sympathique. Malheureusement ce n'était
+pas le cas de Leplaquet, qui, avec sa face plate, son
+front bas, ses yeux fuyants, son air sombre, son attitude
+hésitante, inspirait plutôt la défiance que la sympathie,
+la répulsion que l'attraction.</p>
+
+<p>D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait
+à les conter à tout propos et souvent hors de propos
+leur nuisait aussi: on s'étonnait que cet homme qui,
+ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât
+si obstinément les occasions de dire du bien de la
+seule madame de Barizel.</p>
+
+<p>De même on cherchait aussi pourquoi il déployait
+tant de zèle à racoler des convives pour les dîners de
+madame de Barizel.</p>
+
+<p>Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait,
+ces convives, parmi les artistes, les musiciens, les
+peintres, les sculpteurs, surtout parmi les journalistes,
+ses confrères, français ou étrangers; il suffisait, qu'on
+tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité par
+lui chez madame de Barizel.</p>
+
+<p>Bien que des invitations de ce genre fussent assez
+fréquentes à Bade, où plus d'une femme en vue employait
+ses amis à l'enrôlement d'une petite cour composée
+de gens qui avaient un nom, la persistance et
+l'activité que Leplaquet apportait à ces enrôlements
+étaient si grandes qu'elles ne pouvaient pas ne pas
+provoquer un certain étonnement. C'était à croire
+qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils
+arrivaient et à leurs premiers pas dans Bade, il sautait
+sur eux et les enveloppait.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la
+droite de la comtesse de Barizel, qui se montrait une
+femme supérieure dans l'art de chatouiller la vanité
+littéraire de son convive, dont la veille elle ne connaissait
+même pas le nom, lui répétant avec une grâce
+pleine de charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet;
+et le surlendemain, au sortir du lit, de bonne
+heure, encore sous l'influence des beaux yeux de
+Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments
+de la comtesse, il envoyait à son journal une
+correspondance consacrée à la gloire des Barizel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Une maison hospitalière: comme l'était celle de
+madame de Barizel devait s'ouvrir facilement pour le
+prince Savine.</p>
+
+<p>En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine
+n'eut qu'à attendre une visite de celui-ci à Bade pour
+se faire présenter à la comtesse, et bientôt on le vit
+partout aux côtés de la belle Corysandre.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Savine va épouser mademoiselle de
+Barizel.</p>
+
+<p>C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on
+s'occupait de lui, lorsqu'il paraissait quelque part, il
+avait la satisfaction enivrante pour sa vanité de voir
+qu'il faisait sensation; il était revenu à ses beaux
+jours, Otchakoff serait éclipsé.</p>
+
+<p>Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la
+belle Corysandre, quel inépuisable sujet de conversation!</p>
+
+<p>Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais
+il ne répondait pas.</p>
+
+<p>Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il
+ce mari bienheureux?</p>
+
+<p>Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui
+avaient assisté à ces explosions d'enthousiasme, et
+cependant personne ne pouvait dire que Savine s'était
+nettement et formellement prononcé à ce sujet.</p>
+
+<p>Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans
+qu'un jour madame de Barizel ou même tout simplement
+le premier venu pussent s'appuyer sur un fait
+positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le
+mari de Corysandre, car il avait une peur effroyable
+des responsabilités, quelles qu'elles fussent.</p>
+
+<p>Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas
+personnel, il n'avait que peu d'imagination, il se
+montrait au contraire fort ingénieux et très fertile en
+ressources, en inventions, en combinaisons pour tout
+ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou
+devait les servir.</p>
+
+<p>Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine
+forêt, avec bal et souper, organisée en l'honneur de
+Corysandre. En choisissant un endroit pittoresque
+qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on
+pût y arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir
+ses invitations recherchées avec empressement. Sans
+doute la dépense qu'entraînerait cette fête serait
+grosse, et c'était là pour lui une considération à peser;
+mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus
+qu'une séance malheureuse, comme celles qu'il avait
+eues en ces derniers temps à la table de trente-et-quarante,
+et l'effet produit ne pouvait pas manquer
+d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était
+pas dans son intention de prodiguer ses invitations:
+plus elles seraient rares, plus elles seraient précieuses,
+et les malheureux qu'il ferait parleraient de lui autant
+que les heureux,&mdash;ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>Après avoir soigneusement étudié les environs de
+Bade, l'emplacement qu'il adopta fut un petit plateau
+boisé situé entre le vieux château et l'entassement de
+roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les
+Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes
+sapins au tronc et aux rameaux, recouverts
+d'une mousse blanche, qui pendait çà et là en longs
+fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout
+à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on
+y dressât les tentes sous lesquelles on servirait les
+tables du souper.</p>
+
+<p>En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine
+eut la satisfaction de se voir poursuivi et assiégé de
+demandes d'invitations.</p>
+
+<p>Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser;
+mais le nombre des invités avait été fixé à cent par
+suite de l'impossibilité de dresser sur ce terrain tourmenté
+des tentes assez grandes pour recevoir autant
+de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été
+tel qu'il s'était décidé à porter le nombre de cent, à
+cent cinquante; puis, devant les instances dont il avait
+été accablé, et pour ne peiner personne, de cent cinquante
+à deux cents.</p>
+
+<p>Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de
+refuser de hauts personnages qui ne pouvaient pas le
+servir, par contre il n'eut garde de ne pas s'assurer la
+présence des journalistes qui se trouvaient en ce moment
+à Bade.</p>
+
+<p>En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.</p>
+
+<p>Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant
+cette fête il se partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés
+que pour elle et pour eux; pour tous ses
+autres invités, affectant une morgue hautaine.</p>
+
+<p>Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement,
+l'entourant, l'enveloppant, ne la quittant
+presque pas, de façon à bien marquer l'admiration et
+l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les journalistes,
+au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était
+seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu
+qu'il leur témoignait sa bienveillance, prenant toutes
+les précautions pour qu'on ne pût pas supposer qu'il
+était en relations suivies avec ces gens-là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous cette petite fête?</p>
+
+<p>&mdash;Admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en direz quelques mots?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain
+article tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service,
+que je vous demande; si vous pouvez ne pas parler de
+moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de tout ce qui ressemble
+à la réclame.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire
+de cette fête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice:
+je comprends qu'un sujet d'article est chose
+précieuse, et je ne veux pas vous priver de celui-là;
+seulement je vous prie d'observer une certaine réserve
+en tout ce qui me touche personnellement, ou
+mieux, vous voyez que j'agis avec vous en toute franchise,
+je vous prie si vous n'envoyez pas votre article
+tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela je serai responsable de ce que vous
+aurez dit et je ne pourrai avoir pour votre obligeance
+et votre sympathie que des sentiments de reconnaissance.
+A demain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner
+pour que ceux qui devaient trompéter son nom
+ne se trouvassent point nez à nez, il entendit la lecture
+des différents articles qui allaient chanter sa
+gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent
+de sa part des éloges sans fin.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu!
+C'est une perle, cet article, je n'ai jamais rien lu
+d'aussi joli, et quelle délicatesse de touche, quelle
+grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous permettez,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une prière que je veux dire: la réserve que
+je vous avais demandée, vous ne l'avez peut-être pas
+observée aussi complète que j'aurais voulu, mais
+passons; ce que je désire, ce n'est pas une suppression,
+c'est une addition: je serais bien aise que
+vous glissiez un mot sur mon titre et sur le rang que
+j'occupe dans la noblesse russe; il y a tant de
+princes russes d'une noblesse douteuse,&mdash;ce n'est
+pas positivement pour Otchakoff que je dis cela,&mdash;je
+ne voudrais pas que le public français, mal instruit
+de ces choses, me confondît avec ces gens-là; voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais vous donner des renseignements...
+authentiques.</p>
+
+<p>Avec le second les éloges reprirent:</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!</p>
+
+<p>Il ne présenta aussi qu'une observation, «non
+pour demander une suppression, mais pour indiquer
+une addition qui lui serait agréable».</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a
+tant de fortunes russes peu solides que je ne voudrais
+pas qu'on confondît la mienne avec celles-là, et qu'on
+crût que parce que je donne des fêtes je me livre à des
+prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais
+vous donner des renseignements... authentiques. Pour
+ma noblesse, il est inutile d'en rien dire, elle est,
+grâce à Dieu, bien connue.</p>
+
+<p>Avec le troisième, il commença aussi par des éloges
+et ce ne fut qu'après avoir épuisé toute sa collection
+d'adjectifs qu'il demanda une petite addition, non pour
+parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles étaient,
+grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât
+son duel avec le comte de San-Estevan et pour qu'on
+glissât un mot discret sur la fermeté et le courage
+qu'il avait montrés en cette circonstance.</p>
+
+<p>Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la
+noblesse, ni sur la fortune, ni sur son courage, toutes
+choses qui, grâce à Dieu, étaient de notoriété publique,
+mais sur sa générosité; parce qu'il donnait
+des fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas
+qu'on crût qu'il ne pensait pas aux malheureux.</p>
+
+<p>Otchakoff était battu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine
+avec la belle Corysandre sans que ce bruit arrivât
+aux oreilles de la personne qui justement avait le plus
+grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la maîtresse
+du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait
+dans une pièce en vogue, et aussi parce que son amant
+n'avait pas voulu l'emmener avec lui.</p>
+
+<p>Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre
+que ce mariage fût possible: Savine ne se marierait
+que quand il serait impotent, et ce serait pour
+avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait la
+sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de
+belles promesses, que naturellement il ne tiendrait
+pas. Quant à penser qu'il était pris par l'amour et la
+passion, cette idée était pour elle si drôle et si invraisemblable
+qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine
+amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux
+éclats.</p>
+
+<p>Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle
+accueillit la première fois cette nouvelle, quand une de
+ses bonnes amies vint la lui annoncer hypocritement
+avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
+satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre
+femme qui n'a pas eu en ce monde la chance à laquelle
+elle avait droit, à voir enfin abaissée une de celles qui
+lui ont volé sa part de bonheur.</p>
+
+<p>Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre
+et de lire le même mot sans cesse répété, «le
+mariage du prince Savine avec mademoiselle de Barizel»,
+elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi persistant
+ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur
+quelque chose de sérieux.</p>
+
+<p>La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.</p>
+
+<p>Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de
+maîtresse de Son Excellence le prince Vladimir Savine;
+elle le savait mieux que personne, et depuis
+longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages
+auxquels elle tenait assez fortement pour tout
+supporter. Et il y avait des femmes qui l'enviaient! Si
+elles savaient de quel prix, de quels dégoûts, de
+de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
+luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son
+hôtel des Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la
+surface brillante de ce qui s'étalait insolemment en
+public; elle seule connaissait le fond des choses, le
+bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle
+seule connaissait la cravache qui plus d'une fois avait
+bleui sa peau.</p>
+
+<p>Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle
+trouva que la seule personne qu'elle pouvait charger
+de cette enquête délicate était son père.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées,
+elle avait été obligée de se séparer de sa famille,
+Savine n'étant pas homme à supporter une communauté
+que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
+bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse
+le droit d'avoir un père et une mère, pas plus
+qu'il ne lui reconnaissait celui d'avoir d'autres amants
+elle devait être à lui, entièrement à sa disposition,
+sans distraction du matin au soir et du soir au matin;
+s'il permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce
+qu'il était flatté dans sa vanité de l'entendre applaudir
+et de lire son nom en vedette sur les colonnes du boulevard
+ou dans les réclames des journaux. C'était une
+grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait
+une du même genre en exposant ses trotteurs dans
+les concours hippiques. Qui aurait osé dire qu'il
+n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa
+fortune!</p>
+
+<p>Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et
+madame Houssu avaient loué un logement dans la
+rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué son
+commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements
+intimes et de surveillances discrètes.»
+Une circulaire qu'il avait largement répandue expliquait
+ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces
+surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage
+au profit des jaloux: maris, femmes, maîtresses,
+qui voulaient savoir s'ils étaient trompés et
+comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment,
+car M. Houssu, qui avait des formes et de la
+tenue, aimait le beau style aussi bien que les belles
+manières. Peut-être, dans un autre quartier, ce beau
+style qui mettait toutes choses en termes galants
+eût-il nui à son industrie; mais sa clientèle se composait,
+pour la meilleure part, de cuisinières qui fréquentaient
+le marché de la Madeleine, de femmes de
+chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin
+d'apprendre ce que faisaient leurs amis aux heures
+où elles ne pouvaient par les voir, et tout ce monde
+trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
+bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles
+des tireuses de cartes et des chiromanciens, auxquels
+ils avaient foi. D'ailleurs, quand on avait été une fois
+en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
+volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie,
+la façon dont il jetait sa croix d'honneur au
+nez de ses clients en avançant l'épaule gauche, qu'il
+faisait bomber, inspiraient la confiance.</p>
+
+<p>Maintenant que Raphaëlle était séparée de son
+père et de sa mère, elle ne pouvait plus, comme au
+temps où elle était la maîtresse du duc de Naurouse,
+entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de
+liberté et s'installer en caraco au coin du poêle pour
+voir sauter le foie ou mijoter le marc de café; mais
+toutes les fois que cela lui était possible elle se sauvait
+de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir déjeuner
+dans le petit entresol de la rue de l'Arcade;
+c'était avec joie qu'elle échappait aux valets à la tenue
+correcte, aux sourires insolents et railleurs, que son
+amant lui faisait choisir par son intendant, et qu'elle
+venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait
+le déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre
+son père et sa mère et quelques amis de ses jours
+d'enfance, elle redevenait elle-même, reprenant ses
+habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage d'autrefois,
+qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à
+ceux de l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position
+présente.</p>
+
+<p>Décidée à charger son père d'une surveillance intime
+auprès de Savine, elle vint un matin rue de l'Arcade
+à l'heure du déjeuner, arrivant comme à l'ordinaire
+les bras pleins et les poches bourrées de
+provisions de toutes sortes liquides et solides.</p>
+
+<p>Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque
+ses clients lui en laissaient le temps, de faire lui-même
+sa cuisine, ne trouvant bon que ce qu'il avait
+préparé de sa main.</p>
+
+<p>Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de
+chemise, occupé à couper du lard en petits morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh
+bien, je vais te faire une omelette au lard dont tu me
+diras des nouvelles; mais qu'est-ce que tu nous
+apportes de bon?</p>
+
+<p>Abandonnant son lard, il passa l'inspection des
+provisions que Raphaëlle venait de poser sur sa table.</p>
+
+<p>&mdash;Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui
+change ma stratégie culinaire, c'est un renfort qui arrive
+à un général au moment de livrer bataille; je vais
+mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
+tu vas voir ça;&mdash;il développa deux bouteilles;&mdash;<i>vermouth,
+vieux rhum</i>, fameuse idée, tu es une bonne
+fille, tu penses à tes parents, c'est bien, c'est très bien:
+si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça nous
+ouvrirait l'appétit.</p>
+
+<p>Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher
+la bouteille de vermouth.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on va aller en chercher.</p>
+
+<p>Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle
+la tendit à sa mère qui essuyait la vaisselle mélancoliquement
+dans un coin.</p>
+
+<p>Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en
+verre blanc, elle sortit pendant que Raphaëlle défaisant
+son chapeau et sa robe&mdash;une robe de Worth,&mdash;les
+accrochait à un clou, entre deux casseroles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit
+M. Moussu, il fait chaud.</p>
+
+<p>Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la
+fiole.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envoyé la fille de la concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria
+Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des
+jugements aventureux sur cette enfant, à son âge...</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!</p>
+
+<p>Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette
+fut vite cuite; le temps de boire les trois verres
+d'absinthe, et l'on put se mettre à table: M. Houssu
+au milieu, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux
+coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame
+Houssu, correctement habillée; à sa gauche,
+Raphaëlle, imitant le débraillé paternel et ayant pour
+tout costume sa chemise et un jupon blanc.</p>
+
+<p>M. Houssu commença par servir sa fille avec un air
+triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce
+soufflé? Tu as eu une fameuse idée de venir déjeuner
+avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je
+t'écouterai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as lu ce que les journaux disent du prince?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il allait épouser une jeune Américaine.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire
+mérite d'être éclaircie et je compte sur toi pour
+ça. Tu vas partir pour Bade et m'organiser une surveillance
+intime, comme tu dis dans tes circulaires,
+autour du prince Savine et de madame de Barizel,
+cette Américaine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! ton père!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!</p>
+
+<p>&mdash;A qui veux-tu que je la fasse?</p>
+
+<p>Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers
+elle en jetant son épaule gauche en avant par le geste
+qui lui était familier lorsqu'il voulait mettre sa décoration
+sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant
+sa chemise de sa large main velue, si le signe de l'honneur
+brillait sur cette poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas
+de bêtises. On raconte que Savine va se marier. S'il
+est quelqu'un que cela intéresse, c'est moi, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>M. Houssu toussa sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut
+que je sache à quoi m'en tenir, et comme je ne peux
+pas aller à Bade voir par moi-même comment les
+choses se passent, je te demande de me remplacer.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, l'auteur de tes jours?</p>
+
+<p>&mdash;Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces
+à la fin en nous la faisant à la paternité. En
+voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père qui abandonne
+sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand
+elle avait besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que
+quand elle commence à sortir de la misère, c'est-à-dire
+quand il voit qu'il peut avoir besoin d'elle et
+qu'elle est en état de l'obliger.</p>
+
+<p>M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son
+assiette, il se croisa les bras avec dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça,
+s'écria-t-il, c'est bas; nous aurions mangé notre
+omelette, ta mère et moi, tranquillement, amicalement,
+comme mari et femme; nous n'avions pas besoin
+de tes cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais
+maintenant une seule bouchée de ton jambon, elle
+m'étoufferait.</p>
+
+<p>Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de
+jambon; puis, après les avoir poussés sur le bord de
+son assiette, il se mit à manger les oeufs stoïquement,
+sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas
+soutenir sa fille comme elle en avait envie, de peur
+de fâcher ce bel homme, qu'elle s'imaginait avoir reconquis
+depuis qu'il l'avait épousée.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé
+que par le bruit des couteaux et des fourchettes, car
+cette altercation qui venait de s'élever entre le père et
+la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre de manger.</p>
+
+<p>La première, Raphaëlle, reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant,
+tout ça c'est des bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir,
+il ne vaudrait plus rien; mange-le en m'écoutant
+et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention de
+te rien reprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je te le dis.</p>
+
+<p>Ramenant vivement les tranches de jambon dans
+son assiette, il en plia une en deux et la porta à sa
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je reprends maintenant mon affaire, continua
+Raphaëlle. En voyant que l'on persistait à parler du
+mariage de Savine avec cette Américaine, j'ai pensé
+que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il
+y avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela
+mieux que toi. Est-ce que ça ne rentre pas dans ton
+métier? Que la scène se passe à Bade ou à Paris, c'est
+la même chose; seulement, tu auras peut-être plus
+de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à
+Paris, où tu es chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être
+ceux de Paris. Cela ne serait pas juste.</p>
+
+<p>Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation.
+Il parut ne pas remarquer ce regard, qui était
+plutôt une affirmation qu'une interrogation, et il continua
+de manger.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle,
+je n'ai pas à te l'indiquer, c'est ton métier et il me
+semble qu'il est plus facile d'observer un homme
+comme Savine, qui vit au grand jour, en représentation,
+comme si le monde était un théâtre sur lequel il
+doit se faire applaudir, que de suivre à la piste une
+femme qui se cache de son mari ou une maîtresse qui
+se défie de ses amants.</p>
+
+<p>&mdash;On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche,
+c'est de savoir si véritablement Savine est amoureux
+de mademoiselle de Barizel, ce qui, je te le dis à
+l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage,
+ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de
+cette jeune fille, qu'on dit magnifique, précisément
+parce qu'elle est magnifique et parce que d'autres
+s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi,
+mais pour le cas seulement où le prince te paraîtrait
+pris, c'est de savoir ce que sont ces deux femmes;
+la fille et la mère; si ce sont vraiment des honnêtes
+femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
+aventurières qui visent la grosse fortune de Savine.
+Sur ces deux points: Savine amoureux et madame de
+Barizel honnête ou aventurière, il me faut des renseignements
+certains; n'épargne donc rien, je suis
+décidée à payer le prix.</p>
+
+<p>De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses
+dernières paroles de façon à les bien enfoncer.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux,
+n'ouvrant la bouche que pour manger, ce qu'il
+faisait consciencieusement avec un bruit de mâchoires
+régulier comme le tic tac d'un moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais
+compris; tandis que j'ai été suffoqué, indigné, tu sais,
+moi, quand il s'agit de l'honneur; le sang ne me fait
+qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat,
+vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me
+faisais ou plutôt que je m'imaginais que tu me faisais
+n'était pas de celles qu'écoute froidement un soldat,
+un légionnaire.</p>
+
+<p>Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un
+coffre.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua
+M. Houssu, si le prince Savine ne poursuit pas
+un mariage, je suis ton homme, car tu as des droits à
+faire valoir.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre?
+Puisque l'occasion se présente, je ne suis pas fâché
+de m'expliquer une bonne fois pour toutes sur ta
+liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette liaison,
+c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine
+liberté à une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours
+cru à la parfaite innocence de cette liaison, ce
+qui est bien naturel entre une femme comme toi et un
+homme comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ton père te tend la main.</p>
+
+<p>Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un
+geste de théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher
+ce mariage avec cette Américaine; il saura
+aider le tien; il saura même... s'il le faut... l'exiger.</p>
+
+<p>&mdash;Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle
+de Barizel, s'il est vrai qu'il doive se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma
+conscience de père.</p>
+
+<p>&mdash;Quand peux-tu partir?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, si tu veux.</p>
+
+<p>Mais il se reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, après-demain, dans quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais
+avec toi il ne faut pas de fausse honte et j'aime mieux
+te dire qu'avant de partir, il me faut réunir les fonds
+nécessaires, non seulement à mon voyage, mais encore
+à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me
+faudra peut-être payer cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer:
+le voyage et les indiscrétions, c'est moi qui les
+paye.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.</p>
+
+<p>Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant
+fouillé dans la poche, elle en tira un petit paquet de
+billets de banque qu'elle remit à. M. Houssu.</p>
+
+<p>Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain,
+me mettre en chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!</p>
+
+<p>&mdash;Jouer l'argent de mon enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous
+fassions un bésigue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès
+le lendemain; cependant huit jours s'écoulèrent sans
+nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour
+acheter les indiscrétions de l'entourage de madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Elle connaissait son père et savait quel cas on devait
+faire de ses nobles paroles sur l'honneur et le sentiment
+paternel: pendant trente ans M. Houssu n'avait
+eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il
+subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un
+jour, ayant eu l'heureuse chance d'être décoré, il
+s'était tout à coup imaginé qu'il devait mettre un certain
+accord sinon entre sa vie, au moins entre son
+langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie
+qu'il avait adoptée sur l'honneur (dont il se
+croyait le représentant sur la terre), le devoir, la
+délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait
+de nom mais sans avoir des idées bien précises
+sur ce qu'ils pouvaient être; de là aussi son parti pris
+de paraître ignorer la situation vraie de sa fille et de
+tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux autres
+par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre
+que sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées:
+n'était-elle pas artiste et ne sait-on pas que
+les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de plus naturel
+qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des
+bijoux: n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de
+cadeaux? Chacun applaudit à sa manière, celui-ci les
+mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré cette
+attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était
+pas moins toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire
+parfaitement capable «de jouer l'argent de son enfant»,
+comme autrefois il jouait et dépensait l'argent
+«de celles qu'il aimait».</p>
+
+<p>Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il
+n'avait eu garde de ne pas le faire dès son arrivée, il
+avait néanmoins obtenu certaines indiscrétions sur la
+famille Barizel et le prince Savine; seulement, au lieu
+de les obtenir rapidement en les payant, il avait été
+obligé, une fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de
+manoeuvrer avec lenteur et de remplacer par de l'adresse
+l'argent qu'il n'avait plus; de sorte que ç'avait
+été après toute une semaine d'attente qu'elle avait
+reçu la lettre promise, une longue lettre en belle
+écriture moulée, épaisse et carrée, qu'il avait apprise
+au régiment et qui lui avait valu la faveur de son
+major pendant son service.</p>
+
+<p>«Ma chère fille,</p>
+
+<p>«Misère et compagnie.</p>
+
+<p>«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de
+sa fille.</p>
+
+<p>«Une pareille découverte vaut bien les quelques
+jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer
+malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas
+d'un retard causé uniquement par les difficultés de
+ma tâche.</p>
+
+<p>«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole;
+difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.</p>
+
+<p>«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne
+puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta
+question:&mdash;Est-il amoureux? Veut-il se marier?</p>
+
+<p>«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner
+encore cette réponse; mais puisque tu connais le
+personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder
+dans son jeu pour le deviner.</p>
+
+<p>«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si
+long sur les Américaines et si peu sur le prince?</p>
+
+<p>«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus,
+mais un père ne doit pas avoir de secrets
+pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir
+faire causer les domestiques; sans doute il ne faut
+pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent,
+ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent
+vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare);
+en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir,
+sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais
+enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux
+serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les
+domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu
+employer le même système avec ceux du prince, qui
+me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements.
+Il est bien évident, n'est-ce pas, que
+je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du
+prince, qui auraient été surpris de mes questions et
+qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement
+»»qui ne me connaissant pas, n'ont point
+pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans
+tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.</p>
+
+<p>«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela
+n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire,
+pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à
+cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse.
+Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les
+résultats de ces causeries? Les voici:</p>
+
+<p>«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize
+ou dix-sept ans, la belle Corysandre, ce n'est point
+une vieille femme: c'est au contraire, une personne
+très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse
+et qui présentement est encore assez bien pour
+avoir trois amants (je ne parle que de ceux qui sont
+en pied), deux que tu connais parfaitement: le
+financier Dayelle et le banquier Avizard, et un
+troisième que tu as peut-être vu ou dont tu as peut-être
+entendu parler, un correspondant de journaux
+nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de
+ces trois hommes si différents? Cela je n'en sais
+rien et ce serait à creuser, mais ce qu'il y a de certain
+c'est que tous les trois l'aiment au point de ne
+pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les
+autres; Dayelle qui, il y a quelques années, était
+en guerre avec Avizard, est maintenant au mieux
+avec lui et tous les deux mettent leur influence et
+leurs relations, peut-être même leur bourse au service
+de Leplaquet; et il y a des braves gens qui s'imaginent
+que quand plusieurs hommes aiment la même
+femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au
+contraire, qu'ils sont, compères, associés le plus
+souvent, au moins quand la femme est habile. Et justement
+madame de Barizel est une maîtresse femme.
+De ces trois amants en titre, il y en a deux qui veulent
+l'épouser, Avizard et Leplaquet, et ceux-là elle les
+fait patienter en leur disant qu'elle ne peut devenir
+leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il
+y en a un troisième qu'elle veut elle-même épouser,
+Dayelle, qui, veuf, père d'un fils en âge de prendre
+femme, n'est point porté au mariage, mais qu'elle
+espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage
+qui éblouira Dayelle, orgueilleux comme
+un dindon (qu'il n'est pas pour le reste) de son
+grand nom, de sa grande situation dans le monde;
+beau-père du prince...</p>
+
+<p>«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent
+et combien un mariage avec notre prince les
+arrangerait?</p>
+
+<p>«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame
+de Barizel, c'est que tous ceux qui l'entourent ont
+intérêt à ce que ce mariage se fasse: Dayelle pour
+avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement
+le scie à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour
+ma fille, c'est à cause de ma fille.» Avizard et Leplaquet
+pour épouser madame de Barizel; de sorte
+que, non seulement madame de Barizel et sa fille,
+la belle Corysandre, poursuivent ce mariage, mais
+encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et d'autres
+encore peut-être que je ne connais pas y poussent
+de toutes leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant
+dans le jeu de madame de Barizel leur influence
+et leurs relations, Leplaquet en apportant dans l'association
+un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité
+de moyens qui paraissent très remarquables.</p>
+
+<p>«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa
+fille telle que je la démêle au milieu de tous les
+renseignements, souvent contradictoires, que je
+suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.</p>
+
+<p>«Tu vois qu'elle est redoutable.</p>
+
+<p>«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:</p>
+
+<p>«1° La détresse d'argent des Américaines;</p>
+
+<p>«2° La beauté de la jeune fille.</p>
+
+<p>«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient
+qu'à ceux qui sont aux abois, parce qu'ils risquent
+tout. Eh bien! c'est là justement le cas de madame de
+Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que
+les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je
+te dis là, mais ce n'est pas les apparences qu'il faut
+croire: on parle d'un terrain à Paris sur lequel
+madame de Barizel va faire construire un hôtel
+magnifique, on parle de grosses sommes déposées
+chez Dayelle et Avizard, on parle d'une fortune
+considérable en Amérique; mais tout cela est
+propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients,
+avec largesse pour ce qui doit frapper les
+yeux, avec une avarice dans tout ce qui est caché,
+dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois
+le plus pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si
+longue, j'entrerais à ce sujet dans des détails caractéristiques
+que je réserve pour te les conter: tu
+verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages
+qui éblouissent le monde; vrai, c'est
+curieux et amusant; ça nous venge, nous autres,
+gens d'honneur.</p>
+
+<p>«En te disant que la beauté de mademoiselle de
+Barizel est merveilleuse, ce n'est pas de l'exagération;
+il faut la voir pour admettre qu'une créature
+humaine peut être aussi admirablement belle. Il est
+vrai, et je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air
+très intelligent, on prétend même qu'elle est un peu
+bête; mais enfin la beauté reste, éblouissante; c'est
+un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat
+Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de
+Barizel, ses relations, sa détresse d'argent, la beauté
+de sa fille font qu'un mariage avec le prince Savine
+paraît avoir bien des chances pour lui?</p>
+
+<p>«Le prince veut-il ce mariage?</p>
+
+<p>«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne
+pouvais pas la résoudre; mais ne le voulût-il pas, il
+me semble qu'on peut croire qu'il sera amené un
+jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
+bonne volonté: il doit être bien difficile de résister
+à des femmes dangereuses comme celles-là, la
+mère pour son habileté, la fille pour sa beauté.</p>
+
+<p>«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte
+pas, ce qui est un indice grave.</p>
+
+<p>«Pour le soustraire à cette influence qui menace
+de l'envelopper, il faudrait qu'on lui fît connaître
+ces deux femmes. Mais comment? je n'ai pas des
+faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à
+les lui crever. Depuis qu'elles sont en France, elles
+s'observent d'autant mieux qu'elles n'y sont venues
+que pour faire, l'une et l'autre, un grand mariage.
+Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête,
+à Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là
+où s'est écoulée la jeunesse de madame de Barizel;
+c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le peu
+que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à
+déterrer.</p>
+
+<p>«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher,
+combiner, se donner un mal de galérien et pour pas
+grand'chose.</p>
+
+<p>«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve
+serré de plus en plus.</p>
+
+<p>«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi
+les moyens de faire quelque chose, car je suis au
+bout de mes ressources. C'est étonnant comme l'argent
+file.</p>
+
+<p>Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux
+et dévoué.</p>
+
+<p>«Houssu.»</p>
+
+<p>A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une
+dépêche télégraphique qui ne contenait que deux
+mots:</p>
+
+<p>«Reviens immédiatement.»</p>
+
+<p>M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le
+samedi matin il s'embarquait au Havre sur le transatlantique
+en partance pour New-York. Raphaëlle avait
+jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique
+déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son
+prince.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Le jour même où la ville de Bade avait le malheur
+de perdre M. Houssu, rappelé par sa fille, elle recevait
+un hôte dont le <i>Badeblatt</i> annonçait l'arrivée en
+ces termes:</p>
+
+<p>«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités
+les plus en vue du grand monde parisien: M. le
+duc de Naurouse, qui revient d'un long voyage autour
+du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc
+de Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il
+compte, nous dit-on, faire un séjour d'un mois ou deux
+et se reposer des fatigues de ses voyages. Tout
+donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera
+un des chevaux engagés dans notre grand steeple-chase
+qui s'annonce comme devant jeter cette année
+un éclat plus vif encore que les années précédentes,
+aussi bien par le nombre et le mérite des concurrents,
+que par la réputation des gentlemen qui doivent les
+monter.»</p>
+
+<p>Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement
+pour le grand steeple-chase d'Iffetzheim
+dont on était loin encore, et auquel le duc de Naurouse
+ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres
+parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de
+retour de son voyage autour du monde et il était vrai
+aussi qu'à peine débarqué à Trieste il était monté en
+wagon pour venir directement à Bade, au lieu de rentrer
+en France.</p>
+
+<p>Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir
+ce qui s'était passé en son absence, un peu mieux et
+d'une façon plus détaillée et plus précise que les quelques
+lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui apprendre.</p>
+
+<p>Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?</p>
+
+<p>A cette question, qu'il s'était si souvent posée et
+avec tant d'émotion pendant les longues heures mélancoliques
+de la traversée, en restant appuyé sur le
+plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à
+suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons
+sans bornes, il n''avait jamais eu d'autres réponses
+que celles qu'il se donnait lui-même en arrangeant les
+combinaisons de son imagination surexcitée, c'est-à-dire
+rien que le rêve.</p>
+
+<p>Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris,
+lui avait promis de le tenir exactement au courant de
+ce qui se passerait.</p>
+
+<p>Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait
+aller à New-York, et c'était à New-York que Harly
+devait lui écrire, tandis que c'était à Rio-Janeiro qu'il
+avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait
+employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent:
+mais la hâte qu'il avait mise à expédier des
+dépêches de tous les côtés avait embrouillé les choses:
+les lettres n'étaient point arrivées en temps là où il
+devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient
+égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié
+de celles qui lui avaient été écrites. Celles qui étaient
+adressées à New-York avaient été le chercher à Rio-Janeiro;
+celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne l'avaient
+pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama
+n'étaient pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il
+avait fait venir à Singapore, étaient en retard lorsque
+le vapeur qui le portait avait passé le détroit; et ainsi
+de suite jusqu'à Alexandrie.</p>
+
+<p>De tout cela il était résulté une conversation à bâtons
+rompus et tellement embrouillée qu'elle était à
+peu près inintelligible.</p>
+
+<p>Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté
+leur séparation? L'aimait-elle toujours? Avait-elle un
+nouvel amant? S'était-elle consolée?</p>
+
+<p>Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et,
+le voyage avait achevé le désenchantement qui avait
+commencé avant son départ.</p>
+
+<p>Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait
+point été pour lui la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était
+près d'elle cependant, par elle qu'il avait eu quelques
+journées de bonheur.</p>
+
+<p>Et comment l'en avait-il payée?</p>
+
+<p>Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans
+tout, avait-elle pu envisager froidement les choses?
+N'en était-elle pas encore au moment où, sur la jetée
+du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le <i>Rosario</i>
+elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans
+un mouvement où il y avait autant de colère que de
+douleur?</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait
+voulu passer par Bade, où il avait chance de rencontrer
+quelqu'un de son monde et de le faire parler sans
+l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
+des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui
+écrire exactement quelle était la situation vraie et
+alors il saurait ce qu'il devait faire: rentrer à Paris où
+rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt qu'un autre,
+ou bien aller passer quelques mois dans son château
+de Varages ou dans celui de Naurouse.</p>
+
+<p>A peine installé à l'hôtel, dans un appartement
+assez modeste, son premier soin fut de demander
+les derniers numéro, du <i>Badeblatt</i> et de chercher
+sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses
+amis qui étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.</p>
+
+<p>Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux,
+mais il ne s'y arrêta point, aimant mieux s'adresser à
+un ami avec lequel il n'aurait point à se tenir sur ses
+gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant
+un juge d'instruction.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il
+fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre
+que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait
+interroger librement.</p>
+
+<p>Ne voulant point attendre, il se rendit au <i>Graben</i>,
+se promettant de veiller sur son impatience.
+Mais Savine n'était point chez lui; il était à la <i>Conversation</i>
+occupé à essayer de faire triompher la morale
+publique à la table de trente-et-quarante en opérant
+d'après les combinaisons inexorables du marquis de
+Mantailles.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation
+c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui
+s'élève devant la maison de Conversation. Autour de
+ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des
+chaises ou se promenant lentement, se pressait en une
+élégante cohue un public nombreux qui réunissait à
+peu près toutes les nationalités des deux mondes,
+mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher
+par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre,
+les femmes à Paris.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société
+cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes
+d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et
+l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde
+n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant,
+quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un
+regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à
+coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté
+d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le
+frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place.
+Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir
+dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des
+yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux;
+l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté;
+elle était de grande taille et se tenait noblement, dans
+une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté,
+naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle
+était assise une femme jeune encore, sa mère sans
+doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût
+entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air
+aussi dur que la fille l'avait doux.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé
+devant elles en admiration, il continua d'avancer, se
+promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant
+elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti
+de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout
+triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il
+rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme
+Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite
+en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel,
+de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu;
+cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux
+yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes
+aux sommets sombres était charmant; cette chaude
+journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade
+était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se
+retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de
+ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune fille ressemblaient
+peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis
+qu'il avait vus dans son voyage.</p>
+
+<p>C'était tout en marchant sans rien regarder autour
+de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait
+arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses
+pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le
+frappa:</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait
+résonné dans son coeur, était partie.</p>
+
+<p>La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point
+trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui
+l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils
+s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait
+après une si longue absence, comme si toujours,
+depuis qu'il s'était éloigné emporté par le <i>Rosario</i>, elle
+l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques
+secondes il resta abasourdi.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant,
+penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise.
+Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression
+vraie de ce visage ému.</p>
+
+<p>Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici!</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi. Quel bonheur!</p>
+
+<p>Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il
+restait incliné vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni
+parler.</p>
+
+<p>Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit,
+tant avait été vif l'élan de leur abord; des centaines
+d'yeux les examinaient avidement et déjà les
+oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils
+allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience
+de ce qui se passait, et bien que par principe et par
+habitude elle ne prit jamais souci de ceux qui l'entouraient,
+elle jugea que ce n'était pas le moment de se
+donner en spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bras? dit-elle à Roger.</p>
+
+<p>En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre
+sa réponse, elle lui avait pris le bras.</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux
+désappointés.</p>
+
+<p>Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre,
+elle s'appuyant doucement sur lui en le pressant contre
+elle, ce qui était loin de lui rendre le calme.</p>
+
+<p>Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle
+prit la parole: se haussant vers lui, mais sans le regarder,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Carino, Carino</i>, enfin je te revois!</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant
+où allait aboutir cet entretien commencé sur ce
+ton. Ce qu'il avait redouté se réalisait-il donc? L'aimait-elle
+encore? Pour lui il était ému par cette pression
+de son bras et plus encore par ce nom de <i>Carino</i>
+qu'elle avait si souvent prononcé et qui évoquait tant
+de souvenirs passionnés; mais le sentiment qu'il éprouvait
+ne ressemblait en rien à l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle.
+Et toi que ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant?
+Tu ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda
+en face, plongeant dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, dit-elle, c'est vrai?</p>
+
+<p>Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce
+qu'elle y cherchait, car elle baissa la tête et reprit son
+chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue
+sur la jetée du Havre, dit-elle, quand j'ai vu le vapeur,
+qui t'emportait s'éloigner, me laissant là désespérée,
+anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce courage
+féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;&mdash;elle baissa
+la voix,&mdash;et au lit encore?</p>
+
+<p>Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient
+pour lui terriblement embarrassantes, il fut distrait par
+un signe de la main gauche que venait de faire madame
+d'Arvernes. Machinalement il regarda à qui ce
+signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme
+qui se trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment,
+avait été arrêté par madame d'Arvernes au
+moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune
+homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti,
+de tournure élégante, à la mine fière, avec des yeux au
+regard velouté.</p>
+
+<p>Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc
+de Naurouse et elle avait très bien senti qu'il examinait
+curieusement ce jeune homme; elle se mit à sourire
+et, prenant un ton enjoué:</p>
+
+<p>&mdash;Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte
+de Baudrimont. Je te le présenterai, mais pas tout de
+suite; il nous gênerait.</p>
+
+<p>Ces quelques paroles avaient été une douche glacée
+qui s'était abattue sur les épaules de Naurouse. Eh
+quoi, c'était quand il cherchait des mots adoucis et des
+périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait si
+franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux
+passionnés! Et un moment il avait eu peur d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.</p>
+
+<p>Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, dit-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant;
+beau garçon, tu vois qu'il l'est; bon, tendre, confiant,
+il l'est aussi; c'est une excellente nature, mais malgré
+toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles sont
+nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger,
+comme je t'ai aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si
+ce garçon n'avait pas été là, je serais devenue folle.</p>
+
+<p>&mdash;Il était là.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon
+Roger.</p>
+
+<p>Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans
+lequel il y avait tout un monde de souvenirs et même
+peut-être autre chose que des souvenirs; mais l'heure
+de l'émotion était passée; maintenant il était décidé à
+prendre la situation gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame
+d'Arvernes, nous nous aimerions toujours. Moi, jamais
+je ne me serais séparée de toi. Mais tu as voulu être
+chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi
+ce sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après
+que j'avais donné ma parole, ma douleur, mon désespoir?
+Que pouvais-je?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi
+a servi ton sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont
+ce que j'étais pour toi; il n'est pas pour moi
+ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme je
+l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il
+n'y a rien à blâmer: les convenances sont sauves, c'est
+plat, c'est bourgeois. M. d'Arvernes est heureux. Mais
+toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a consolé?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant
+contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Carino, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Mais cette pression, qui naguère le secouait de la
+tête aux pieds, arrêtait le sang dans ses veines et contractait
+tous ses nerfs, le laissa insensible et froid.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons dîner ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin,
+il est déjà bien assez malheureux de notre entretien.
+Maintenant j'ai une grâce à te demander: il
+voudra se lier avec toi...</p>
+
+<p>&mdash;... Mais...</p>
+
+<p>&mdash;... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le.
+Il ne verra que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras
+de faire des folies, il est si jeune, tu me le garderas.</p>
+
+<p>Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, cela est drôle.</p>
+
+<p>A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les
+croisa de nouveau, madame d'Arvernes l'appela d'un
+signe et la présentation fut vite faite.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de
+dîner avec nous, dit-elle, il nous contera son voyage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Roger se réveilla le lendemain matin maussade et
+triste.</p>
+
+<p>Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna
+sur son lit sans pouvoir fermer les yeux: ce qui
+s'était passé la veille, ce qu'il avait entendu, l'insouciance
+de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune
+Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa
+tête troublée.</p>
+
+<p>Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer
+sa journée. Il n'avait plus à chercher Savine;
+il savait; et même ce que Savine pourrait lui dire ne
+ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de l'adoucir;
+il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les
+amours de madame d'Arvernes avec le vicomte de
+Baudrimont, ce que Savine ne manquerait pas de faire
+bien certainement.</p>
+
+<p>L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris,
+maintenant qu'il n'avait plus à s'inquiéter de ce qui
+l'y attendait. En réalité, ce qui l'attendait, c'était...
+rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, excepté
+Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette
+époque. Et puis devait-il reprendre avec ces amis
+l'existence qu'il menait avant son départ? Il en avait
+tristement exploré le vide. Où cela le conduirait-il?
+Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
+La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa
+cousine Christine, était au couvent. Des amis qui
+méritaient à peine le titre de camarades de plaisir. Un
+grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la
+libre disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre,
+car il ne pouvait pas songer à rentrer au
+ministère et à demander un poste quelconque dans une
+ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours
+ministre et que, s'adresser à lui, c'eût été en quelque
+sorte demander le paiement du sacrifice qu'il avait
+accompli.</p>
+
+<p>N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de
+reprendre ses habitudes d'autrefois, d'autres plaisirs
+que ceux qu'il avait épuisés, d'autres émotions que
+celles du jeu?</p>
+
+<p>Ne rien faire.</p>
+
+<p>Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine
+à Cara, de Cara à Raphaëlle, et toujours ainsi.</p>
+
+<p>Il se sentait né pour mieux que cela cependant.</p>
+
+<p>Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce
+voyage, ç'avait été son isolement: plusieurs fois il
+avait été en danger, et alors il avait eu la pensée désespérante
+qu'à ce moment même personne ne prenait
+intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât.
+On dirait: «Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce
+serait tout. Plusieurs fois aussi il avait eu des heures,
+des journées de plaisir, des élans d'admiration et d'enthousiasme,
+et alors il n'avait jamais pu reporter sa
+joie sur personne et se dire: «Si elle était là;» ou
+bien: «Je lui conterai cela.» C'était seul qu'il avait
+souffert; c'était seul qu'il avait joui.</p>
+
+<p>Pourquoi ne se marierait-il pas?</p>
+
+<p>De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.</p>
+
+<p>Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à
+rendre heureuse, sans une heure de lassitude ou d'ennui,
+la femme qu'il aimerait et qui l'aimerait, l'honnête
+femme qui serait la mère de ses enfants.</p>
+
+<p>Quand on avait l'honneur de porter un nom comme
+le sien, c'était un devoir de ne pas le laisser s'éteindre.</p>
+
+<p>Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher
+sinon sa fortune, au moins son titre et son nom de
+tomber aux mains de ceux qui se disaient sa famille,&mdash;ces
+Condrieu-Revel exécrés,&mdash;qui n'étaient que
+ses ennemis après avoir été ses persécuteurs?</p>
+
+<p>C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil
+et regardant machinalement le jeu de la lumière
+dans les branches des arbres, qu'il réfléchissait ainsi.
+Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une valse
+que jouait une musique militaire.</p>
+
+<p>Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image
+de la jeune fille blonde qu'il avait vue la veille
+et à laquelle il n'avait plus pensé venait de se dresser
+devant lui, évoquée par cette musique, et il la retrouvait
+aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle
+lui était apparue la veille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face
+à face avec Savine, qui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la
+main au duc.</p>
+
+<p>C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer
+qu'on devait toujours aller chez lui et que lui n'avait à
+aller chez ses amis que quand il avait besoin d'eux;
+c'était pour cela qu'ayant appris la veille que le duc de
+Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé
+de toute la matinée, attendant une seconde visite d'un
+ami dont il s'était séparé depuis près de deux ans et
+ne se décidant à venir chez cet ami qu'à la dernière
+extrémité.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.</p>
+
+<p>Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme
+par un mouvement de sympathie:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord ce qui vous touche de près: Madame
+d'Arvernes n'a point été malade de désespoir après
+votre départ; elle a reçu les consolations d'un très joli
+garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais
+où, le vicomte de Baudrimont.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec
+votre flegme.</p>
+
+<p>Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était
+l'amant de madame d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il
+n'était pas plus disposé à un aveu de ce genre maintenant
+que tout était fini entre elle et lui.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous
+me racontez des histoires de madame d'Arvernes qui
+sont curieuses jusqu'à un certain point, mais qui ne
+me touchent pas de près comme vous pensez; il est
+donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.</p>
+
+<p>Savine marcha un moment en silence en fouettant
+l'air de sa canne; heureusement ils arrivaient devant
+la Conversation et le mouvement de la foule, le bruit
+de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà et
+là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence
+de devenir trop embarrassant pour l'un comme pour
+l'autre.</p>
+
+<p>D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait
+s'il n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde
+de la veille: elle était précisément à la place même
+où il l'avait vue et près d'elle se trouvait la dame dont
+il avait remarqué l'air dur.</p>
+
+<p>Toutes deux en même temps firent une inclinaison
+de tête du côté de Savine, un sourire amical accompagné
+d'un geste de main qui semblait une invitation
+à les aborder.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda
+Roger lorsqu'ils eurent fait quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si je connais la belle Corysandre!</p>
+
+<p>Et, se rengorgeant de son air le plus vain:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne lisez donc pas les journaux?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête
+dans la forêt, un bal suivi d'un souper sous des tentes,
+dont mademoiselle de Barizel a été la reine. Tous les
+journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de
+l'avis unanime, a été tout à fait réussie.</p>
+
+<p>Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame
+de Barizel, c'est-à-dire les propos vagues qui couraient
+le monde, car n'ayant jamais eu l'intention d'épouser
+mademoiselle de Barizel, il ne s'était pas donné la
+peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et
+sur sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de
+sa beauté, et cette beauté se manifestait à tous éclatante,
+indiscutable.</p>
+
+<p>Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement.
+Ce nom de Barizel ne lui disait rien; c'était la première
+fois qu'il l'entendait et il n'avait aucune idée de
+ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en inquiétait pas
+autrement: cette blonde admirable ne pouvait être
+qu'une fille de race.</p>
+
+<p>Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de
+nouveau passer devant elles:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous présente? demanda
+Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel
+qu'il faudrait demander si elle veut bien que je lui sois
+présenté?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.</p>
+
+<p>Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on
+pouvait lui en faire une, il entraîna doucement son
+ami, comme il disait: ce n'était pas le duc de Naurouse
+qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela
+devait suffire.</p>
+
+<p>Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette
+présentation et en insistant sur le titre de Roger,
+sinon pour madame de Barizel, au moins pour la
+galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer
+l'attention.</p>
+
+<p>Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau
+de laquelle elle appuyait ses pieds à Savine et,
+sur un signe de sa mère, Corysandre avait offert la
+sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis
+«de la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son
+esprit, libre de la regarder, libre de lui parler, libre
+de l'écouter.</p>
+
+<p>A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut
+celle du regard; ce fut à peine s'il parla, ne disant
+que tout juste ce qu'exigeaient les convenances; et,
+pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
+attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui
+ou du dédain. Tout au contraire, c'était avec un sourire
+que Roger trouvait le plus ravissant qu'il eût
+jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et de
+Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire,
+bien qu'il ne traduisît qu'une seule impression, il était
+si joli, si gracieux en plissant les paupières, en creusant
+des fossettes dans les joues, en entr'ouvrant les
+lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son
+charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait
+et même s'il exprimait quelque chose.</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières
+il passa aux fossettes, puis aux lèvres, puis aux
+dents, puis au menton, descendant ainsi aux épaules,
+au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter aux
+cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le
+regard de Corysandre rencontrait le sien; encore
+témoignait-elle si peu d'embarras à se surprendre
+ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel
+que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et
+par respect, qu'il détournait ses yeux un moment.</p>
+
+<p>Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans
+qu'il eût conscience aussi de ce qui se disait autour de
+lui. Tout à coup, il fut surpris et comme éveillé par
+une main qui se posait sur son épaule,&mdash;celle de
+Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous
+redescendrons dîner au bord de la Murg, une partie
+arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous venir
+avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous
+attend.</p>
+
+<p>Par convenance, Roger se défendit un peu; mais
+madame de Barizel s'étant jointe à Savine et Corysandre
+l'ayant regardé en souriant, il accepta.</p>
+
+<p>Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui
+devait servir à cette promenade, mais bien une calèche
+aux armes de Savine, avec un cocher et deux valets
+de pied portant la livrée du prince; la calèche découverte
+avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis
+parmi les plus beaux de son haras, forçaient l'attention
+des curieux et l'admiration des connaisseurs; on
+ne pouvait pas passer près d'eux sans les regarder et,
+les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la voiture,
+beauté des chevaux, prestance du cocher et des
+valets de pied, richesse de la livrée, tout cela faisait
+partie de la mise en scène dont Savine aimait à s'entourer
+dans ses représentations, bien plus par besoin
+de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il
+jamais, avant de monter en voiture, de promener
+un regard circulaire sur les curieux pour voir
+si l'effet produit était en proportion de la dépense,&mdash;ce
+qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une
+préoccupation constante.</p>
+
+<p>Son bonheur fut complet, car à ce moment même
+Otchakoff vint à passer traînant lourdement son ennui,
+et ce ne fut pas sur lui que les regards des curieux
+s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine
+remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude,
+des chuchotements tout à faits significatifs, qui le comblèrent
+de joie.</p>
+
+<p>Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux:
+il redressait la tête, les épaules en bombant la poitrine,
+et autour de la calèche il marchait de côté tout
+gonflé comme un paon qui se pavane.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait
+bien son Savine, eût très probablement deviné ce
+qui causait cette joie débordante; mais, ne pensant
+qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
+que ce qui transportait ainsi Savine était le
+plaisir de faire une promenade avec elle et cela
+l'attrista.</p>
+
+<p>La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des
+allées de Lichtenthal, et madame de Barizel qui lui
+faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses voyages.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des
+États-Unis? Que pensait-il du Mississipi?</p>
+
+<p>Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans,
+le Mississipi, la Louisiane, la Floride, les
+États-Unis (du Sud bien entendu), le ciel, la mer, le
+paysage, les arbres, les bêtes, les gens.</p>
+
+<p>Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était
+à madame de Barizel qu'il s'adressait, il lui arriva
+plus d'une fois de s'apercevoir que c'était sur Corysandre
+qu'il tenait ses yeux attachés.</p>
+
+<p>Quant à elle elle le regardait franchement, avec son
+beau sourire, la bouche entr'ouverte, mais sans rien
+dire, bien qu'il fût question de son pays natal. Quand
+Roger la prenait à témoin, elle se contentait d'incliner
+la tête en accentuant son sourire.</p>
+
+<p>Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées
+d'une colline par une route en zig zag qui de
+chaque côté était bordée de grands arbres, tantôt des
+hêtres monstrueux qui couvraient les mousses veloutées
+de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds
+entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers
+le ciel, éteignant la lumière sous leurs branches superposées
+et leurs aiguilles noires. Les lacets du chemin
+faisaient que tantôt Corysandre était exposée en plein
+au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait tout à
+coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement
+que ces jeux de la lumière sur ce visage souriant
+et c'était une question qu'il se posait sans la décider,
+de savoir ce qui lui seyait le mieux, la pleine lumière
+ou les caprices de l'ombre.</p>
+
+<p>Il vint un moment où il garda le silence et où dans
+l'air épais et chaud de la forêt on n'entendit plus que
+le roulement de la voiture, le craquement des harnais
+et le sabot des chevaux frappant les cailloux de la
+route.</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine
+qui ne manquait jamais de placer une observation
+désagréable, vous êtes devenu bien morne, mon cher
+Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que les grands bois sombres agissent un
+peu sur moi comme les cathédrales, ils me portent au
+recueillement et au silence; instinctivement je parle
+bas si j'ai à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des jours ou plutôt des circonstances.</p>
+
+<p>S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et
+resta immobile, silencieux, à demi tourné vers Corysandre
+qui l'avait regardé.</p>
+
+<p>On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été
+des ducs de Bade libéralement ouverte aux visiteurs,
+et comme madame de Barizel ne connaissait pas encore
+l'intérieur du château, elle voulut le parcourir;
+mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva
+que ces pièces sombres, à l'ameublement gothique et
+aux fenêtres fermées de vitraux de couleurs, étaient
+trop fraîches pour Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement,
+va donc m'attendre dans le jardin; ce ne sera
+pas une privation pour toi qui n'aimes guère ces antiquailles.</p>
+
+<p>&mdash;Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner,
+dit Roger.</p>
+
+<p>Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait
+sa promenade avec Savine et ils gagnèrent une
+terrasse d'où la vue s'étend librement sur la vallée de
+la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
+souriante, mais toujours muette, Corysandre parut
+prendre intérêt au paysage qui s'étalait à ses pieds et
+que fermaient bientôt de hautes collines dont les sommets
+d'un noir violent ou d'un bleu indigo se découpaient
+nettement sur le ciel.</p>
+
+<p>Après quelques instants de contemplation silencieuse,
+Roger se tourna vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les
+yeux et la pensée se perdre dans ces profondeurs
+sombres? Que de choses elles vous disent! La vue
+qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela est beau, très beau.</p>
+
+<p>&mdash;Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu
+plusieurs fois, mais que je ne connaissais pas encore,
+un souvenir ému.</p>
+
+<p>Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement;
+elle ne baissa pas les siens, mais elle ne
+répondit rien, se laissant regarder sans confusion.</p>
+
+<p>A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent
+les rejoindre, et l'on remonta en voiture pour descendre
+au village où l'on devait dîner, ce qui faisait
+une assez longue course.</p>
+
+<p>Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque
+la calèche arriva devant la porte du restaurant,
+on se précipita au-devant de Son Excellence que l'on
+conduisit cérémonieusement à la table qui avait été
+dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les
+eaux tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient
+le gazon.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda
+Roger, qui pensait aux précautions de madame de
+Barizel dans les salles du château d'Eberstein.</p>
+
+<p>Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains le froid humide des appartements, dit-elle,
+mais non la fraîcheur du plein air.</p>
+
+<p>Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa
+à sa fille de faire une promenade en bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas
+d'imprudence.</p>
+
+<p>Une petite barque était amarrée à quelques pas de
+là. Corysandre nonchalamment, se dirigea de son
+côté; mais Roger la suivit et, s'étant embarqué avec
+elle, ce fut lui qui prit les avirons.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps il la promena en tournant
+devant la table où madame de Barizel et Savine
+étaient restés assis puis, ayant relevé les avirons,
+il laissa la barque descendre lentement le courant.</p>
+
+<p>Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là
+sans faire un mouvement, sans prononcer une parole,
+le visage tourné vers Roger et éclairé en plein par la
+pâle lumière de la lune, qui se levait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que
+celle-là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous retournions?</p>
+
+<p>&mdash;Allons encore.</p>
+
+<p>Et la barque continua de suivre le courant; mais
+bientôt ils touchèrent le barrage et alors Roger dut
+reprendre les avirons. Cette fois c'était lui qui était
+éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre,
+dont les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait
+comme lui-même quelques instants auparavant l'avait
+regardée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées
+de Lichtenthal, madame de Barizel invita très gracieusement
+le duc de Naurouse à les venir voir; sa
+fille et elle seraient heureuses de parler de la délicieuse
+journée qui finissait.</p>
+
+<p>Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien
+d'une façon directe et avec une certaine initiative.</p>
+
+<p>&mdash;Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant
+vers Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit
+Savine d'un air bourru.</p>
+
+<p>Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut
+sa mère qui, voyant qu'elle se taisait, prodigua les
+remerciements et les compliments à Savine sans que
+celui-ci s'adoucît.</p>
+
+<p>Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées
+chez elles, Savine et Roger ne se séparèrent
+point, car c'était sans retard que celui-ci voulait procéder
+à son interrogatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui
+marquait le désir d'une réponse affirmative.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais voir un peu où en est la rouge.</p>
+
+<p>Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne
+prenait souci ni de la noire ni de la rouge; mais il
+n'avait qu'à accompagner Savine à la Conversation en
+faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait
+de belle humeur.</p>
+
+<p>Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans
+les salles de jeu, le vieux marquis de Mantailles vint
+vivement au-devant de lui, et après un court moment
+d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant
+qu'il ne jouerait pas ce soir-là.</p>
+
+<p>Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de
+lui attendant qu'il voulût bien sortir. Le sujet qu'il
+allait aborder était assez délicat, et avec un homme
+du caractère de Savine assez difficile pour avoir besoin
+du calme du tête-à-tête dans la solitude.</p>
+
+<p>Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le
+jardin, à peu près désert, Roger commença:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne
+journée que vous m'avez fait passer.</p>
+
+<p>&mdash;Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille est adorable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas
+de Corysandre que Savine voulait qu'on lui parlât,
+c'était de lui-même, de lui seul; il le marqua bien:</p>
+
+<p>&mdash;Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous
+qu'ils ont mené cette longue course dans des montées
+et des descentes et un chemin dur? Quand il y aura
+des courses sérieuses en France, je me charge de
+battre tous vos anglais avec mes russes: nous verrons
+si le bai à la mode ne sera pas remplacé par notre
+gris, qui est la vraie couleur du cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et
+madame de Barizel, vous la connaissez beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été
+mis en relation avec elle par Dayelle.</p>
+
+<p>Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Notez que la voiture était lourde; vous me direz
+qu'on en trouverait difficilement une mieux comprise
+et où chaque détail soit aussi soigné, aussi parfait;
+c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
+étions sept personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit
+vivement Roger, se cramponnant à cette idée pour
+revenir à son sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille,
+c'est une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez dire la plus belle des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous en parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous blesse?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me
+blesse? Cela m'étonne, voilà tout. De la poésie, de
+l'enthousiasme, je ne vous savais pas si démonstratif.
+On a bien raison de dire que les voyages forment la
+jeunesse, mais ils la déforment aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon
+enthousiasme pour mademoiselle de Barizel ne soit
+pas justifié?</p>
+
+<p>Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette
+question qui allait lui apprendre ce que Savine pensait
+de Corysandre et comment il la jugeait.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement justifié, au contraire; je partage
+tout à fait votre sentiment sur mademoiselle de Barizel;
+c'est une merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semblait que mon admiration vous surprenait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce
+qui me surprendrait, ce serait que la voyant souvent...</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;... Vous ne soyez pas sous le charme de sa
+beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui
+la connaissent d'ailleurs, comme vous et bien d'autres.
+C'est la première femme que je rencontre dont la
+beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le
+monde la trouve belle, et elle est également belle tous
+les jours.</p>
+
+<p>Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait,
+car dans leur franchise apparente elles restaient
+très vagues; que Savine jugeât Corysandre comme
+tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il
+essaya de rendre ses questions plus précises sans
+qu'elles fussent cependant brutales.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un
+nom, de la fortune, elle ne soit pas encore mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute
+quelqu'un digne d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle attend encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on ne parle pas de son mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie
+tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui?</p>
+
+<p>Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez,
+il ne faut pas attacher trop de valeur aux propos de
+gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, pour
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces
+propos?</p>
+
+<p>Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas
+autrement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les
+allées de Lichtenthal était précédé d'un petit jardin:
+c'était dans ce jardin que Savine et Roger avaient fait
+leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre,
+avant que celles-ci fussent dans la maison.</p>
+
+<p>Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte
+d'entrée, personne ne répondit; aucun bruit à l'intérieur;
+aucune lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un
+ton fâché, et Bob aussi.</p>
+
+<p>Sans répondre madame de Barizel abandonna la
+porte d'entrée et, faisant le tour du chalet, elle alla à
+une petite porte de derrière qui servait aux domestiques
+et aux fournisseurs; mais cette porte était
+fermée aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne continua pas de frapper;
+mais, allant à un massif de fleurs bordé d'un cordon
+de lierre, elle se mit à tâter dans les feuilles de lierre
+qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne
+furent pas longues, bientôt sa main rencontra une
+clef cachée là.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont
+pas sorties ensemble; la première rentrée devait
+trouver la clef et ouvrir pour les autres.</p>
+
+<p>Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant,
+dans son accent, il y avait du mécontentement et
+aussi du mépris; il semblait que ces paroles s'adressaient
+aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé,
+qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent
+ainsi.</p>
+
+<p>Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la
+porte et elles étaient entrées dans la cuisine où brûlait
+une lampe, la mèche charbonnée. La table, noire
+de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six
+couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable
+de bouteilles vides qui disaient que les
+convives avaient bien bu.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nos trois domestiques avait son invité,
+dit Corysandre regardant la table; on a fait honneur
+à ton vin.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait
+honneur: c'était à un melon et à un pâté dont il ne
+restait plus que des débris, à des écrevisses dont les
+carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un
+gigot réduit au manche, à un immense fromage à la
+crème, à une corbeille de fraises, à une corbeille de
+cerises qui ne contenait plus que des queues et des
+noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur
+la table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles
+étaient aux trois quarts vides.</p>
+
+<p>De tout cet amas se dégageait une odeur chaude
+qui, mêlée à celle de la graisse et de la vaisselle,
+troublait le coeur et le soulevait. On eût sans doute
+parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une
+cuisine aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre
+que celle-là.</p>
+
+<p>Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de
+Barizel avait pris la lampe d'une main, et de l'autre,
+relevant la traîne de sa robe, tandis que Corysandre
+retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser
+un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule;
+mais là il n'y avait point de bougies sur la
+table où elles auraient dû se trouver, et il fallut aller
+dans le salon chercher des flambeaux.</p>
+
+<p>Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine;
+mais nulle part aussi on n'aurait trouvé un contraste
+aussi frappant, aussi extraordinaire entre ces deux
+pièces d'une même maison que chez madame de
+Barizel. Autant la cuisine était ignoble, autant le
+salon était coquettement arrangé, disposé pour la joie
+des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer de la
+cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures
+des fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches,
+enlevées de la serre ou coupées le matin, versaient
+dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce fermée,
+s'étaient concentrés.</p>
+
+<p>Le flambeau à la main, elles montèrent au premier
+étage où se trouvaient leurs chambres, celle de Corysandre
+tout à l'extrémité et séparée de celle de sa
+mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un
+cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient
+un désordre qui égalait celui de la cuisine. Les
+lits n'étaient pas faits, les cuvettes n'étaient pas vidées;
+sur les chaises et les fauteuils traînaient çà et là, entassés
+dans une étrange confusion, des robes, des
+jupons, des vêtements, des bas, des cols, des bottines,
+tandis que les armoires et des malles ouvertes montraient
+le linge déplié pêle-mêle comme s'il avait été
+mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire
+un choix.</p>
+
+<p>Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile
+observateur pour comprendre que tout cela n'était
+point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il était tout simplement
+celui des habitants de cet appartement qui,
+en s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires
+pour y trouver du linge en bon état et qui
+avaient tout bouleversé, parce que les premières pièces
+qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
+de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée
+parce que la roue du jupon était déchirée; ces bas
+avaient des trous; ces jupons n'avaient pas de cordons;
+les boutons de ces cols étaient arrachés.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre;
+mais Corysandre haussa les épaules avec un
+mouvement d'ennui et de dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres,
+dit-elle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne répondit rien et parut même
+ne pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est insupportable, continua Corysandre,
+qui, à peu près muette tant qu'avait duré la promenade,
+avait retrouvé la parole en entrant chez elle et
+s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était la première; au reste, elles ont bien
+raison de ne pas se gêner, tu leur passes tout.</p>
+
+<p>&mdash;Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps,
+bien bourgeoise.</p>
+
+<p>&mdash;Justement c'est le mot; c'est précisément la vie
+bourgeoise que je voudrais, un peu d'ordre, de régularité,
+de propreté, car je suis lasse et écoeurée à la fin
+de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
+des domestiques comme tout le monde, une maison
+comme tout le monde, une existence comme tout le
+monde?</p>
+
+<p>Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa
+robe et les avait posés où elle avait pu et comme elle
+avait pu; puis, les bras nus, les épaules découvertes,
+elle avait commencé à arranger les draps de son lit;
+mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait
+manifestement pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit?
+dit madame de Barizel en haussant les épaules sans
+se déranger pour venir en aide à sa fille; dépêche-toi
+un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher,
+je vais me coucher, moi, et tu viendras dans ma
+chambre.</p>
+
+<p>La mère n'avait pas les mêmes exigences que la
+fille: elle ne s'inquiéta pas de son lit, et sans se
+donner la peine de l'arranger, elle se déshabilla, laissant
+tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se
+baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain;
+pour le moment, elle était fatiguée et voulait se
+mettre au lit.</p>
+
+<p>Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait
+ensemble, sans savoir qui elles étaient, on ne
+voulait pas croire qu'elles fussent la mère et la fille;
+si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
+Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se
+débarrasser de toute toilette, ils se seraient confirmés
+dans leur incrédulité: si cette femme avait trente-sept
+ou trente-huit ans, comme on le disait, elle était parfaitement
+conservée: pas un crépon, pas la plus petite
+natte, pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux
+bras du monde, blancs, fermes, se terminant par un
+poignet aussi délicat que celui d'un enfant; avec cela
+une apparence de santé à défier la maladie, une solidité
+à résister à tous les excès. Les propos dont
+Houssu s'était fait l'écho auraient été explicables
+pour qui l'aurait vue en ce moment: elle pouvait très
+bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse
+d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre
+l'idée de se faire épouser par Dayelle, elle pouvait être
+aimée. Il est vrai que si l'un de ces amants avait pénétré
+à cette heure dans cette chambre, il aurait pu
+éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce
+qu'il aurait remarqué, et emporter une fâcheuse impression
+des habitudes de sa maîtresse; mais madame
+de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à
+l'exception du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait
+blesser, rebuter ou dégoûter. C'était dans les appartements
+du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses amis;
+et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler
+aux yeux et les charmer, entourée de fleurs fraîches,
+en grande toilette, rien en elle ni autour d'elle ne permettait
+de deviner les dessous de son existence vraie.
+Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger,
+ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres;
+ils voyaient les dentelles ou les guipures de la
+robe, les fleurs de la coiffure, les pierreries des bijoux,
+ils ne voyaient pas les épingles qui rafistolaient un
+jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise,
+les raies noires du linge. Pour eux, comme pour
+madame de Barizel d'ailleurs, ne comptaient que les
+dehors,&mdash;et ils étaient séduisants.</p>
+
+<p>Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger,
+elle s'assit commodément:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, causons.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je fait encore?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te
+reproche, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est dans
+ton intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon
+intérêt! Le tien aussi, il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le
+tien par le mien. Parce que je ne parle pas, il ne faut
+pas s'imaginer que je ne vois pas, c'est justement
+parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en
+ai pour regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec
+l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié
+aux oreilles assez souvent pour qu'il soit inutile de le
+répéter. Il est possible que je sois bête et quand je me
+compare à toi, je suis disposée à le croire: je sais
+bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans
+l'embarras, ni ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination,
+ni rien de ce qui fait que tu es partout à ton
+aise; je sais bien que je ne peux pas parler de tout
+comme toi, même des choses et des gens que je ne
+connais pas. Si au lieu de me laisser dans l'ignorance,
+à ne rien faire, sans me donner des maîtres, on m'avait
+fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi bête
+que tu crois.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce
+qu'on m'a jamais rien appris? est-ce que j'ai jamais
+eu des maîtres?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi!...</p>
+
+<p>Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette
+exclamation, mais au moins quelque chose, comme
+de l'admiration; ce fut la reconnaissance sincère d'une
+supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la
+tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour
+sa mère, que la façon dont elles se parlaient; même
+lorsque madame de Barizel semblait en public témoigner
+de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, le
+ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que
+ceux qui s'en tiennent aux apparences; quant à Corysandre,
+qui ne se donnait pas la peine de feindre,
+son ton était celui de l'indifférence et de la sécheresse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela te blesse que ta mère se remarie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais
+si cela devait...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas
+jusqu'au bout?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a
+des choses qui deviennent plus pénibles quand on les
+dit que quand on les tait; les taire ne les supprime
+pas, mais les dire les grossit.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, mais non de confusion
+ou d'embarras, au moins pour madame de Barizel,
+qui se contenta de hausser les épaules avec un
+sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne
+la blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et
+son sentiment n'était pas qu'il y a des choses qui
+deviennent plus pénibles quand on les dit que quand
+on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
+eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par
+curiosité, pour savoir; mais en réalité elle ne trouvait
+pas que cela valût la peine de les arracher. Elle avait
+mieux à faire pour le moment, et c'était chez elle une
+règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me
+semble que c'était une raison pour être aujourd'hui
+autre que tu n'as été. Combien de fois t'ai-je recommandé
+d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour
+faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui
+marche.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre,
+se souriant, s'admirant complaisamment dans
+la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait parler, continua madame de Barizel,
+briller, être séduisante, étourdissante; dire tout ce qui
+te passait par la tête. Dans une bouche comme la
+tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents
+comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais rien à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Même quand le duc de Naurouse parlait de ton
+pays; il n'était pas difficile de trouver quelques mots
+sur un pareil sujet pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est
+très bien, le duc de Naurouse; il a tout à fait grand
+air, la mine fière, l'oeil doux; il me plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois
+plaire, s'écria madame de Barizel, s'animant pour la
+première fois et montrant presque de la colère; il te
+plaît, un homme que tu ne connais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Il est duc.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement
+quelle est sa fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit
+le connaître, M. Dayelle doit savoir quelle est sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit:
+c'est de Savine, le seul qui, présentement, doit te
+plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me plaît point.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête
+que tu es libre de n'épouser que l'homme qui te
+plaira?</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais.</p>
+
+<p>&mdash;Une fille ne doit voir dans un homme qu'un
+mari, le reste vient plus tard; on a toute sa vie de mariage
+pour cela. Savine est-il ou n'est-il pas un mari
+désirable pour toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le
+veux, je mettrais tout en oeuvre pour qu'il réussît.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à
+présent: il paraît prendre plaisir à être avec
+nous, à se montrer avec nous partout où l'on peut le
+remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
+ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il
+m'offre de devenir sa femme; à vrai dire, je ne crois
+même pas qu'il en ait l'idée.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta
+faute; ce n'est pas en étant ce que tu es avec lui que
+tu peux échauffer sa froideur. Je t'avais dit qu'il était
+l'orgueil même et que c'était par là qu'il fallait le
+prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les
+plus exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu
+jamais fait?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter
+pour devenir princesse, quand on est... ce que
+nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y a pas de peine à
+prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à
+avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te
+montrer dans la gloire de ta beauté; eh bien! si belle
+que tu sois, tu n'arriverais jamais à un grand mariage
+si je n'étais pas près de toi. Tu peux le préparer par
+ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
+réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce
+que tu n'as pas et ce que j'ai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as
+n'ont encore décidé Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Il se décidera ou plutôt on le décidera.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Naurouse qui te fera princesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt
+pourquoi j'ai eu peur que tu n'aies froid dans le château
+d'Eberstein, qui n'est pas glacial?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te
+faire faire une promenade en bateau?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rester seule avec le prince.</p>
+
+<p>Madame de Barizel se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager
+un tête-à-tête avec le duc de Naurouse, je t'ai fait
+faire une promenade en bateau pour continuer ce
+tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
+C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer
+malgré lui. Et c'est à cela que le duc de Naurouse
+nous servira.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre duc de Naurouse!</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux,
+au contraire; sans compter qu'il aura le plaisir
+de nous rendre un fameux service. Mais ce qui serait
+tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en situation
+de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine
+et d'être, comme mari possible, un rival redoutable.
+C'est ce qu'il me faut savoir et ce que je saurai
+demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain
+par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir,
+car je crois bien que Coralie ne rentrera pas. Rêve
+du duc de Naurouse, si tu veux, de son grand air, de
+sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver
+ton lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, financière!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel
+le soir, il avait pour habitude de venir le lendemain
+matin déjeuner d'une tasse de thé avec elle pour
+parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée
+qui commençait: c'était l'heure des confidences,
+des renseignements, des conseils, des projets, où tout
+se disait librement, comme il convient entre associés
+qui n'ont qu'un même but et qui travaillent consciencieusement
+à l'atteindre en unissant leurs efforts.</p>
+
+<p>Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui
+était interdit pour tout autre: on l'introduisait dans la
+chambre de madame de Barizel, qui avait l'habitude
+de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à dormir
+la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait
+qu'elle était là mieux que nulle part pour suivre les
+caprices de son imagination, toujours en travail, et
+échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas à se
+gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en
+avait vu d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes
+sortes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller,
+et, comme elle n'avait point été dérangée, elle
+était de belle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de
+dessous le drap et en la tendant, à Leplaquet, qui la
+baisa galamment, il y a du nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait hier la connaissance du duc de
+Naurouse, qui vous a accompagnées dans votre promenade
+à Eberstein.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme dont le nom a empli les journaux
+pendant plusieurs années et qui a retenti partout: sur
+le turf, dans le <i>high-life</i>, devant les tribunaux, et
+même devant la cour d'assises.</p>
+
+<p>&mdash;Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé
+en cour d'assises?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et pour avoir tué un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous,
+dans la même voiture, il a été vu dans notre compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et
+conformément aux règles de l'honneur. Vous comptez
+donc sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le prince Savine est lâché?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez
+dit ce que vous savez du duc de Naurouse, tout ce que
+vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand
+nom, noblesse solide, belle fortune. Cependant cette
+fortune a dû être écornée par des folies de jeunesse;
+ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que
+lui ont fait nommer ses parents contre lesquels il a
+lutté avec acharnement pendant plusieurs années. A
+la fin il en a triomphé et il est aujourd'hui maître de
+ce qui lui reste de sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce reste?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être.
+Bien entendu je ne garantis pas le chiffre; il faudrait
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderai à Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec
+un certain mécontentement.</p>
+
+<p>Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression
+désagréable, et tout de suite elle continua ses
+questions sur le duc de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle a été sa vie?</p>
+
+<p>&mdash;Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont
+Paris s'amuse; pendant les derniers temps de son séjour
+en France, il était l'amant de la duchesse d'Arvernes,
+et l'amant déclaré au vu et au su de tout le
+Paris; leurs amours ont fait scandale; il s'est à moitié
+tué pour la duchesse...</p>
+
+<p>&mdash;Un passionné alors, c'est à merveille cela!</p>
+
+<p>A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse
+qui entra portant un plateau sur lequel était
+servi un déjeuner au thé pour deux personnes.</p>
+
+<p>Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau;
+mais les négresses, au moins certaines négresses, affinées,
+ont l'adresse et la souplesses des chattes pour se
+faufiler à travers les obstacles sans rien casser. Celle-là
+manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une
+place pour son plateau sans le lâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame
+de Barizel d'un ton indulgent, nous étions exposées
+à coucher dehors.</p>
+
+<p>La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse,
+au moins par la souplesse de ses mouvements
+et la mobilité de sa physionomie, se mit à sourire en
+montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes
+avec les mouvements flexueux et les ondulations caressantes
+d'une chienne qui veut adoucir son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec
+Dinah, elle rentrer; Dinah pas faute à elle non plus;
+grand machin de montre cassé, criiii, criiii;&mdash;et en
+riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;&mdash;elle
+pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien
+fâchée; moi, grand chagrin.</p>
+
+<p>Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à
+pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.</p>
+
+<p>Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.</p>
+
+<p>Madame de Barizel la rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Et nos chambres?</p>
+
+<p>&mdash;Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand
+chagrin.</p>
+
+<p>De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement
+elle tira la porte et la ferma.</p>
+
+<p>Tout en se disculpant de cette façon originale, elle
+avait placé un petit guéridon devant Leplaquet, et sur
+le lit de madame de Barizel une de ces planchettes
+avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
+malades.</p>
+
+<p>Leplaquet s'occupa à faire le thé.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur
+le duc de Naurouse!</p>
+
+<p>&mdash;Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire:
+le duc est resté en admiration devant elle. A deux
+reprises, je leur ai ménagé quelques instants de tête-à-tête,
+où ils auraient pu se dire toutes sortes de
+choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre
+de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Corysandre?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué
+ou plutôt elle m'a déclaré, car elle n'est pas fille à
+avouer, que le duc de Naurouse lui plaît: c'est le
+premier homme qui ait produit cet effet sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est dangereux, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit
+Corysandre, et élevée par son père elle l'est très peu,
+elle a au moins cela de bon, et pour moi de rassurant,
+qu'on peut la laisser <i>flirter</i> sans danger. Elle se laissera
+faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui
+dire de tendre ou de passionné; elle serrera toutes les
+mains qui chercheront les siennes, elle n'aura que des
+sourires pour ceux qui à droite et à gauche d'elle lui
+presseront les pieds sous la table, dans le tête-à-tête
+elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un
+baiser sur son front, ses joues, ses cheveux ou son
+cou; mais il ne faudra pas aller plus loin; elle connaît
+la valeur de la dot qu'elle doit apporter en mariage et
+elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle
+qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté
+graine ce sera autre chose, mais alors je n'aurai plus
+à en prendre souci.</p>
+
+<p>&mdash;Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse
+un prétendant?</p>
+
+<p>&mdash;Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine
+qu'en étant amoureux de Corysandre il lui fait grand
+honneur, et comme il est à la glace, incapable de
+passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et
+lui seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans
+son intimité avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un
+qui le vaut bien, sinon par la fortune, du moins
+par le rang, car un duc français de noblesse ancienne
+vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour
+où il verra que ce duc français est amoureux pour de
+bon et parle, il parlera lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle
+comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa
+visite, je l'attends aujourd'hui; je l'inviterai à dîner
+pour après-demain avec Savine, Dayelle et vous.
+Corysandre devant Savine sera très aimable pour le
+duc de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile
+qu'elle n'aura qu'à obéir à son impulsion, et elle ne
+fait bien que ce qu'elle fait naturellement. De son
+côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour Corysandre;
+cela, je l'espère, fondra la glace de Savine.
+Vous, de votre côté, c'est-à-dire vous, mon cher
+Leplaquet, aidé de Dayelle, vous agirez sur le duc de
+Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande pas;
+je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de
+Dayelle, je l'obtiendrai après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je n'aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros
+niais: tu sais bien pour qui je me donne tant de peine
+et pour qui je veux devenir libre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant
+que le duc de Naurouse ne manquerait pas de lui
+faire visite le jour même.</p>
+
+<p>Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout
+naturel qu'il vînt prendre des nouvelles de leur santé?
+N'étaient-elles pas fatiguées? Et puis il craignait que
+Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.</p>
+
+<p>Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas
+fatiguée; Corysandre n'avait pas gagné froid, elle avait
+été enchantée de cette promenade.</p>
+
+<p>Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la
+faisant durer plus qu'il ne convenait peut-être, Corysandre
+ne parut pas, car madame de Barizel avait
+décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de
+Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit
+sur lui une si forte impression, et elle avait exigé que
+sa fille restât dans sa chambre. Corysandre avait
+commencé par se révolter devant cette exigence, puis
+elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu qu'il pense à toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu qu'il rêve de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme
+pour toutes choses; on est stupide quand on écoute son
+coeur, on ne fait que des sottises.</p>
+
+<p>Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant
+à la fenêtre, derrière un rideau, de façon à voir le
+duc de Naurouse quand il arriverait et repartirait.</p>
+
+<p>Après une longue attente, Roger, perdant toute
+espérance de voir Corysandre ce jour-là, s'était levé
+pour se retirer; alors madame de Barizel, le trouvant
+au point qu'elle voulait, lui adressa son invitation à
+dîner pour le surlendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques intimes seulement: le prince Savine,
+M. Dayelle, que vous connaissez sans doute? Et puis
+un bon ami à nous; un ami d'Amérique, maintenant
+fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent,
+M. Leplaquet.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent
+au nom et à la qualité des convives; ce ne serais pas
+avec eux qu'il dînerait, ce serait avec Corysandre, et,
+tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces
+convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de
+madame de Barizel; le journaliste et lui de chaque
+côté de Corysandre: ce serait charmant.</p>
+
+<p>C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir
+à sa table le prince Savine et le duc de Naurouse; mais
+ce n'était pas tout: pour que cette réunion portât les
+fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux autres
+convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle
+qu'elle leur destinait; elle n'était pas femme à s'en
+rapporter aux hasards de l'inspiration, et à l'avance
+elle entendait régler chaque chose, chaque détail,
+chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à
+ce que tout marchât régulièrement, sûrement, pour
+arriver à un succès certain.</p>
+
+<p>Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un
+associé, un complice sans scrupules, un instrument
+docile et il y avait plutôt à modérer son zèle qu'à
+l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et
+âme au mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour
+lui, que de rêves, que de projets dans ce mariage qui
+devait, croyait-il, faire le sien! Plus de bohème, plus
+de travail, plus de copie, une position, des relations.</p>
+
+<p>Mais pour Dayelle il n'en était pas de même:
+Dayelle était un bourgeois, un homme à principes,
+que sa situation financière et politique rendait circonspect
+et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui
+ne devait pas se faire au grand jour une peur affreuse
+de se compromettre. Qu'attendre de bon d'un homme
+qui, à chaque instant, s'écriait avec la meilleure foi du
+monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme
+moi!» S'il était heureux d'avoir une maîtresse dont il
+se croyait aimé, une femme jeune encore, lui qui était
+un vieillard; une grande dame, lui qui était un parvenu,
+c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait
+pas trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses
+affaires pour venir à Bade deux fois par mois était
+quelque chose d'extraordinaire, un témoignage de
+passion qu'un homme follement épris pouvait seul
+donner. Cela n'était ni de son âge, ni de sa position.
+Il perdait de l'argent, il compromettait ses intérêts
+pendant ces absences qui duraient trois jours. Il se
+fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui
+appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à
+Paris, il lui fallait plusieurs jours pour se remettre: il
+n'avait plus sa facilité, son application ordinaires pour
+le travail, sa lucidité, sa sûreté de coup d'oeil. Pendant
+cinquante années sa vie avait été consacrée, avait été
+vouée au travail, sans une minute de distraction, sans
+plaisirs autres que ceux que lui donnait l'amas de
+l'argent et des honneurs sociaux, et jusqu'au jour de
+sa mort madame Dayelle avait eu en lui le mari le
+meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier
+tout cela. A chaque instant, à chaque parole, il fallait
+se rappeler quelle avait été la vie de cet homme, qui
+tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, avait fait un
+commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait
+au moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser
+à ses anciennes habitudes, à son caractère, à ses
+craintes, à ses réflexions, aux reproches qu'il s'adressait
+lui-même sur sa propre folie.</p>
+
+<p>Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé
+encore moins un complice, à qui l'on peut tout dire en
+lui montrant le but qu'on poursuit. Sans doute il désirait
+le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage
+avec le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à
+faire beaucoup, même à verser une dot qu'il était censé
+avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût jamais reçu un sou,
+si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables qu'on
+ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose,
+bleu, vert, jaune sur lequel elles étaient imprimées
+mais en tout cas il ne ferait que ce qui lui paraîtrait
+délicat, droit, correct, en accord avec ses idées étroites
+d'honnêteté bourgeoise.</p>
+
+<p>Lui demander franchement de prendre un chemin
+détourné, semé de pièges et de chausse-trapes était
+aussi inutile que dangereux; non seulement il refuserait
+de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
+il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela
+l'amènerait à des réflexions, à des appréciations, à des
+inquiétudes qu'il fallait soigneusement éviter, sous
+peine de perdre en une minute ce qu'elle avait si laborieusement
+préparé depuis son arrivée en France,&mdash;c'est-à-dire
+son mariage avec Dayelle.</p>
+
+<p>Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait
+un grand intérêt pour elle, mais se marier elle-même
+et se faire épouser par Dayelle en avait un bien plus
+grand encore.</p>
+
+<p>Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes,
+les heures, les jours se précipitaient avec la
+vitesse fatale de tout ce qui est arrivé au bout de sa
+course et tombe de haut; encore une année, encore
+deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle
+serait une vieille femme. Si son mariage avec Dayelle
+manquait, ce serait fini. Où trouver un autre Dayelle
+aussi riche, en aussi belle situation que celui-là? avec
+cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un
+personnage dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet,
+elle ne pourrait jamais rien faire, si grande
+peine qu'elle se donnât: l'un resterait ce qu'il était, un
+simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un bohême.</p>
+
+<p>C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade,
+par le train parti de Paris le soir. Bien que madame de
+Barizel eût horreur de se lever matin, ce jour-là elle
+montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, qui
+est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.</p>
+
+<p>Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement,
+elle n'avait jamais eu de ces attentions, mais
+alors les démonstrations et les preuves étaient inutiles,
+tandis que maintenant elles étaient indispensables.
+Dayelle était défiant; de plus, il avait des
+moments lucides où, se voyant ce qu'il était réellement,
+un vieillard, il se demandait s'il pouvait être
+vraiment aimé, si ce n'était point une illusion de le
+croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour
+combattre ces défiances était de lui donner de telles
+preuves de cet amour, qu'elles fissent taire les soupçons
+du doute aussi bien que les objections de la raison.
+Comment ne pas croire à la tendresse d'une femme
+qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui
+quitte son lit à huit heures du matin, qui s'impose la
+fatigue d'un petit voyage en chemin de fer pour venir
+au-devant de celui qu'elle attend et lui faire une surprise!</p>
+
+<p>Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien
+agréable, quand pendant la manoeuvre au moyen de
+laquelle on détachait son wagon du train de la grande
+ligne pour le placer en queue du train de Bade, il vit
+la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel
+apparaître, souriante, avec la joie et la tendresse dans
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains
+pour l'aider à monter, vous ici!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce
+trajet, le nom du duc de Naurouse ne fut pas prononcé.
+Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui qu'elle était
+si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était
+venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.</p>
+
+<p>Mais, après les premiers moments d'épanchement,
+il était tout naturel de parler de ce qui s'était passé
+depuis la dernière visite de Dayelle à Bade, et alors
+le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la
+force des choses.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une
+grande nouvelle que j'allais oublier, tant je suis troublée.
+Il faut me pardonner, quand je vous vois, je
+perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez
+le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la
+campagne, au château de Vauxperreux; présentement,
+il est en train de faire un voyage autour du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Présentement, il est à Bade, arrivant de son
+voyage, et j'ai tout lieu de penser qu'il est amoureux
+de Corysandre.</p>
+
+<p>Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais
+Dayelle ne s'associa pas à cette joie, loin de là.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement,
+il ne faudrait pas s'en réjouir; il faudrait, au
+contraire, s'en affliger, M. de Naurouse ne serait nullement
+le mari que je souhaiterais à votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-on à lui reprocher?</p>
+
+<p>Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire,
+la tête en arrière, les yeux à dix pas devant lui,
+deux doigts de la main dans la poche de son gilet, le
+bras gauche étendu noblement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection
+que je porte à votre fille, d'abord parce qu'elle est
+votre fille et puis aussi parce qu'elle est charmante;
+c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le
+duc de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois
+pas qu'il puisse la rendre heureuse. Il faut que vous
+ayez jusqu'à ces derniers temps habité l'Amérique
+pour que le tapage de cette existence ne soit point
+arrivé jusqu'à vous; c'est non seulement son argent
+que M. de Naurouse a gaspillé follement, le jetant aux
+quatre vents comme s'il avait hâte de s'en débarrasser,
+c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses
+amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris
+qui, vous le savez, ne s'étonne pas facilement. Bref et
+en un mot, M. le duc de Naurouse, bien que jeune,
+beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable;
+soyez sûre que s'il se présentait dans une famille honnête
+il serait éconduit et que pas une mère, qui le connaîtrait,
+ne consentirait à lui donner sa fille. Pour moi,
+si mon fils avait eu une pareille conduite, je renoncerais
+à le marier.</p>
+
+<p>Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une
+gravité et une lenteur emphatiques. Madame de Barizel
+resta un moment embarrassée, car ce qu'elle avait à
+répondre à cette condamnation ne pouvait pas être dit,
+sous peine de se faire condamner elle-même. Après
+quelques secondes de réflexion son parti fut pris:
+Dayelle pouvait être utilisé.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre
+me plonge dans l'étonnement; mais je n'ai
+rien à répondre aux raisons que vous avez exposées
+avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de
+conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours
+en vous et en toutes circonstances, parce qu'elles
+sont le fond même de votre nature.</p>
+
+<p>Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas
+encore blasé sur ces éloges dont elle l'accablait, et
+c'était pour lui un plaisir toujours nouveau de s'entendre
+louer par ces belles lèvres et de se voir admirer
+par ces beaux yeux.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre
+redire ce que vous venez de si bien m'expliquer, ce
+serait à Corysandre d'abord, et puis ensuite à une
+autre personne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est assez difficile avec Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste
+ce que peut entendre une jeune fille. Maintenant la
+seconde personne à laquelle je voudrais vous voir répéter
+ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le
+duc de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez
+sans doute surpris, c'est... le duc de Naurouse
+lui-même.</p>
+
+<p>Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion,
+elle poursuivit en insistant:</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout autre ce serait là une commission délicate;
+mais pour vous, avec votre tact, avec l'autorité
+que vous donnent votre caractère et votre position, il
+me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
+de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et
+il vous en parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié
+que vous nous portez, il me semble que vous pouvez
+très bien lui répondre par ce que vous m'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec
+une douceur caressante, changea brusquement de
+ton, et sa parole, son geste, son regard, prirent une
+énergie qui rendait la contradiction difficile:</p>
+
+<p>&mdash;Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de
+Corysandre; mais je crois que je dois vous parler
+aussi de moi; de vous, de nous. Voulez-vous que je
+sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au
+plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant,
+ne peut pas se prolonger plus longtemps. Vous
+comprenez que la vérité peut se découvrir d'un moment
+à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, du jour
+où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté
+jusqu'à présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre
+sera gravement compromis, empêché peut-être
+pour jamais, par le scandale de la conduite de sa mère.
+Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier
+si vous m'aimez comme je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi la mission que vous voulez que je remplisse
+auprès du duc de Naurouse aidera-t-elle au
+mariage de Corysandre?</p>
+
+<p>Elle se mit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour
+les choses de sentiment, dit-elle en reprenant le ton
+caressant. Comprenez donc que le duc de Naurouse
+ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et
+que le prince se décidera quand il saura qu'il a un
+rival.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...</p>
+
+<p>&mdash;Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent,
+mais non par nous, de telle sorte qu'il peut revenir;
+c'est la peur de ce retour qui, je l'espère, amènera le
+prince Savine à réaliser enfin une résolution arrêtée
+dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère,
+je ne sais pourquoi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Comme c'était le soir même, après le dîner, que
+Dayelle devait adresser son étrange discours au duc
+de Naurouse, il voulut se préparer pendant la journée
+en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à
+madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement
+pour son éloquence, Corysandre ne lui facilita point sa
+tâche, et, malgré le tact que madame de Barizel lui
+avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, embarrassé
+pour continuer.</p>
+
+<p>Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse
+qu'on lui parlât du duc de Naurouse; mais, quand
+elle avait vu que ce n'était pas du tout l'éloge qu'elle
+attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
+mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés
+de sa mère, elle avait répondu d'une façon peu
+révérencieuse aux observations qui la contrariaient:</p>
+
+<p>&mdash;Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Des dettes considérables.</p>
+
+<p>&mdash;Et il les a payées?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que
+ce soit un jeune homme désordonné, au contraire.</p>
+
+<p>Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait
+traité avec toutes sortes de ménagements, elle avait
+répondu sur le même ton.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?</p>
+
+<p>Dayelle avait incliné la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et il les a aimées?</p>
+
+<p>Dayelle avait répété le même signe affligé.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait des folies pour elles?</p>
+
+<p>&mdash;Scandaleuses.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses?
+Voilà ce que je voudrais bien savoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là une question qui n'est pas convenable
+dans ta bouche, interrompit madame de Barizel, qui,
+voyant la tournure que prenait l'entretien, aurait voulu
+le couper court, de peur que Corysandre, par quelques
+mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je la retire, ma question, dit Corysandre,
+jusqu'au jour où je pourrai la poser à M. de Naurouse
+lui-même, ce qui sera bien plus drôle.</p>
+
+<p>&mdash;Corysandre!</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que
+vous commencez, pourquoi les commencez-vous?
+qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. de Naurouse
+ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que
+cela me fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait
+aimées follement? cela prouve qu'il est capable d'amour
+et même de passion, ce que je trouve très beau. Quand
+je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très vrai,
+et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour être sincère, je dois dire que cela me fait
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela confirme le jugement que j'avais
+porté sur M. de Naurouse en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel jugement aviez-vous porté? demanda
+Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle
+va vous répondre quelque sottise.</p>
+
+<p>Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait
+ainsi, ce qui arrivait assez souvent devant Leplaquet,
+Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant des amis intimes,
+Corysandre se taisait en prenant une attitude
+où il y avait plus de dédain que de soumission, mais
+cette fois il n'en fut point ainsi; au lieu de courber la
+tête, elle la releva.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement,
+de répondre à une question que M. Dayelle
+trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me faisait
+plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable
+d'amour, c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et
+que je suis bien aise de voir que je ne me suis pas
+trompée sur lui.</p>
+
+<p>S'adressant à sa mère directement:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il
+pas tout naturel que je sois satisfaite d'apprendre des
+choses qui ne peuvent qu'augmenter la sympathie que
+j'éprouve pour lui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce
+n'est, pas de la sympathie que ces choses doivent
+vous inspirer, c'est de la répulsion, de l'éloignement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh
+bien! franchement, mon bon monsieur Dayelle, vous
+n'avez pas réussi. Je vois que M. de Naurouse ne
+ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un
+caractère à lui: qu'il est capable d'entraînement et de
+passion; qu'il a inspiré des amours extraordinaires,
+ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a occupé
+tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde,
+et pour tout cela il me plaît un peu plus encore qu'avant
+que vous ne me l'ayez fait connaître. A l'âge où
+les petites filles jouent encore à la poupée on m'a dit
+«Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me
+l'a répété sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir
+si celui-ci ou celui-là me plaisaient. Il semble que je
+sois une marchandise, une esclave qui doit plaire à
+l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra
+de moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me
+révolte pas. Mais je trouve enfin un homme qui me
+plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à vous, ma
+mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>Corysandre la regarda un moment; puis avec un
+profond soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de
+sa dignité de se faire toujours attendre, les convives
+de madame de Barizel furent exacts.</p>
+
+<p>Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt
+minutes seulement, on entendit sur le sable du jardin
+le roulement d'une voiture, puis les piaffements
+des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux
+valets qui sautaient à terre pour ouvrir la portière
+et se tenir respectueux sur le passage de leur maître.
+C'était Son Excellence le prince Savine, qui, pour
+venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire
+pour une distance qu'on franchit à pied en quelques
+minutes, avait fait atteler, afin d'arriver dans
+toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.</p>
+
+<p>Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent
+au-devant de lui; mais Corysandre, qui
+était en conversation avec le duc de Naurouse dans
+l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt
+écoutait le duc de Naurouse, ne se dérangea pas et
+elle attendit que Savine vînt à elle, sans lever les
+yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante
+et attentive à ce que Roger lui disait.</p>
+
+<p>Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu
+un moment d'émotion. En voyant l'indifférence qu'elle
+témoignait et qui certainement n'était pas jouée, une
+joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle
+n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un
+sentiment tendre pour lui. Et les remarques qu'il avait
+faites pendant leur promenade à Eberstein se trouvèrent
+confirmées d'une façon frappante.</p>
+
+<p>Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut
+passer dans la salle à manger.</p>
+
+<p>A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait
+adressé que quelques courtes paroles sur un ton peu
+gracieux, revint vers Corysandre pour la conduire;
+mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle
+n'avait pas quitté des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle
+gaiement.</p>
+
+<p>Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant
+d'un air un peu plus aimable, resta interloqué, tandis
+que Corysandre impassible et Roger tout heureux
+tournaient autour de lui pour suivre madame de
+Barizel et Dayelle.</p>
+
+<p>Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait
+entré le dernier dans la salle à manger. Il était suffoqué.
+Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au moins fut-il fort
+étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il
+vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants
+l'un et l'autre, tandis que Savine, la figure empourprée
+et les sourcils contractés, les suivait avec Leplaquet.
+Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage
+devait se conduire avec le prince, son prétendant,
+son futur mari, celui qu'on désirait si vivement lui voir
+épouser? Et, dans son mouvement de surprise, il
+pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
+attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas
+à cette pression, et ses yeux ne suivirent pas la direction
+que l'attitude de Dayelle lui indiquait; car il n'y
+avait là rien qui pût la surprendre, puisque, à l'avance,
+ce qui venait de se passer avait été arrêté
+entre elles. C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre
+de prendre le bras du duc de Naurouse, et de
+se conduire avec celui-ci de telle sorte que Savine en
+fût piqué.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide;
+profitons de la présence du duc de Naurouse;
+qui sait combien de temps nous l'aurons!</p>
+
+<p>Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions:
+Dayelle et Savine se trouvèrent placés à droite et à
+gauche de madame de Barizel; le journaliste et lui de
+chaque côté de Corysandre.</p>
+
+<p>On servit, et, comme le dîner venait du restaurant,
+il se trouva bon; comme les domestiques ne furent
+pas ceux de madame de Barizel, ils s'occupèrent convenablement
+de leur besogne; comme le linge était
+loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle,
+les cristaux appartenaient à la maison et qu'ils
+avaient été nettoyés et essuyés par des domestiques
+étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la
+malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire
+de cette maison; les fleurs de la salle à manger
+étaient aussi fraîches que celles du salon, et comme,
+pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
+par le vestibule, les convives, heureusement pour
+leur appétit, ne pouvaient pas deviner ce qu'était cette
+cuisine.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise
+humeur rendait silencieux, aucun d'eux n'était en
+état de faire attention à ce qui se passait autour de
+lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la
+conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant
+lorsqu'il n'avait pas besoin de faire sa partie; Dayelle
+parce qu'il n'avait d'yeux et d'oreilles que pour
+madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte magnétisé
+en lui posant sur le pied le bout de sa bottine;
+le duc de Naurouse enfin, parce qu'il était tout à
+Corysandre, ne prenant intérêt qu'à ce qui venait
+d'elle et s'appliquait à elle.</p>
+
+<p>Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner
+l'acheva assez mélancoliquement: il s'était engagé
+envers madame de Barizel à présenter ses observations
+au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure
+que le dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement
+lui devenait plus désagréable et plus gênant.</p>
+
+<p>Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante
+lorsqu'on se mêlait de ses affaires; comment
+pendrait-il la chose? Quelle singulière idée madame
+de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
+commission?</p>
+
+<p>La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur
+persistante de Savine abrégèrent les causeries du
+dessert; on sortit de table pour aller dans le jardin,
+où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer
+leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine,
+dont la mauvaise humeur s'était accrue, annonça
+qu'il était obligé de retourner au trente-et-quarante
+pour suivre une série qui l'intéressait.</p>
+
+<p>Ce fut le signal du départ.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire
+sauter la banque? demanda Roger à Corysandre, espérant
+ainsi rester plus longtemps avec elle; nous
+suivrons ses émotions sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions,
+dit Savine de plus en plus maussade.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun
+intérêt de vous voir jouer, et je ne sais vraiment pas
+pourquoi, le prince Otchakoff et vous, vous avez toujours
+une galerie si nombreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce
+que mes combinaisons sont intéressantes.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, continua Corysandre qui n'avait
+jamais tant parlé, le joueur qui m'intéresse, c'est
+celui qui s'approche de la table en se disant: je ruine
+ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus
+qu'à me tuer, et qui joue cependant; voilà celui qui
+me touche et que j'admire.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là est un fou, dit Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Ou un passionné, dit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime les passionnés, dit Corysandre.</p>
+
+<p>Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent
+tous les quatre vers la <i>Conversation</i>, Savine et
+Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger venant
+ensuite.</p>
+
+<p>Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet
+montèrent le perron, Roger, qui voulait faire parler
+Dayelle sur madame de Barizel et surtout sur Corysandre,
+parut peu disposé à les suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc?
+demanda Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et
+je crois que je partirai sans avoir risqué un louis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous exprimer combien je suis
+heureux de vous voir dans ces dispositions, car il y a
+quelques années vous étiez un grand joueur, et le jeu
+vous a coûté cher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être ce qui m'a guéri.</p>
+
+<p>Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour
+placer son discours, il se hâta d'en profiter:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux
+de vous voir revenu si sage de votre voyage; c'est un
+grand bonheur pour vous, ce sera une grande joie
+pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt,
+car je ne doute pas que vous ne persévériez dans
+la bonne voie. La jeunesse a des entraînements, je
+comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se prolongent
+au delà d'une certaine limite. Avec votre beau
+nom, avec votre grande fortune, quelle eût été votre
+vie, je vous le demande, si vous aviez persévéré
+dans la voie que vous suiviez avant votre départ.</p>
+
+<p>Roger se redressa blessé par cet étrange discours,
+mais, après un court moment de réflexion, il n'interrompit
+pas, voulant voir où il allait arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Comment auriez-vous assuré la perpétuité de
+ce nom par un mariage digne de la noblesse de votre
+race, continua Dayelle. Quelle mère de famille eût
+accepté pour gendre le jeune homme brillant et,
+passez-moi le mot, bruyant que vous étiez alors? Il
+y a des réputations qui font peur. Tandis que dans
+quelques années, quand la preuve sera faite, et bien
+faite que ce jeune homme effrayant est devenu un
+homme sage, quelle famille, parmi les plus hautes,
+ne sera pas heureuse et fière de votre alliance! Mais
+il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises
+impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se
+former; et ce sera le temps, le temps seul qui amènera
+ce résultat; toutes les paroles, tous les engagements
+ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.»
+Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer
+dès maintenant à vos anciennes habitudes
+pour en prendre de nouvelles qui, seules, peuvent,
+dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain
+au moins, vous donner la vie qui convient à un duc de
+Naurouse, et que personne ne vous souhaite plus sincèrement
+que moi, croyez-le.</p>
+
+<p>Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait
+ce qu'il y avait dans ces paroles, et sous ces paroles.
+Que cachaient leur forme entortillée et leur sens
+obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but ce
+vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel,
+son ami intime, les lui adressait-il?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Malgré les savantes combinaisons de madame de
+Barizel, les choses continuèrent de suivre leur cours
+sans changement, c'est-à-dire sans que le prince
+Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.</p>
+
+<p>Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait
+rien à désirer; chaque jour c'étaient des parties
+nouvelles, des promenades à cheval et en voiture dans
+la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins
+et dans les villes où il y avait quelque chose à
+voir, des petits voyages çà et là le long du Rhin ou
+dans les Vosges; mais c'était tout.</p>
+
+<p>Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très
+éloquent en témoignages d'admiration.</p>
+
+<p>Il était impossible de voir des yeux plus tendres
+que ceux que le duc de Naurouse attachait sur Corysandre,
+d'entendre une voix plus douce que la sienne
+lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment
+où il arrivait jusqu'au moment où il partait.</p>
+
+<p>Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée
+par toutes sortes de raisons, madame de Barizel se
+décida enfin à faire une tentative directe sur Savine,
+de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à
+montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre,
+jusqu'où ils allaient et ce qu'on pouvait en
+attendre.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa
+pas l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.</p>
+
+<p>Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea
+pour être seule au moment de son arrivée et aussi
+pour n'être point dérangée tant que durerait leur entretien.</p>
+
+<p>Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer
+des passions, elle était cependant dans la classe des
+mères, de sorte que ceux qui venaient pour voir Corysandre
+et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
+que la mère, se laissaient aller bien souvent à
+un mouvement de déception.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après
+les premiers mots de politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est dans sa chambre, où elle restera, car
+j'ai à vous entretenir en particulier de choses graves.</p>
+
+<p>En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet.
+L'heure qu'il avait si souvent redoutée était-elle
+sonnée? Allait-on lui demander à quel but tendaient
+ses assiduités dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Et notre entretien, continua madame de Barizel,
+doit rouler sur elle, au moins incidemment, surtout
+sur l'un de vos amis.</p>
+
+<p>D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même;
+puisque ce n'était pas de lui qu'il allait être question,
+il n'avait pas à prendre souci. Les autres, ses amis,
+que lui importait?</p>
+
+<p>Il s'installa commodément dans son fauteuil pour
+subir le supplice qu'on allait lui imposer, se disant
+tout bas qu'on était vraiment bien bête de s'exposer
+à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse?
+commença madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si je le connais; c'est mon meilleur
+ami; nous sommes liés depuis plusieurs années. C'est
+lui qui m'a assisté dans mon duel avec le duc d'Arcala,
+ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure générosité,
+de me faire donner un coup d'épée par un
+adversaire moins naïf que moi, au moment même
+où je cherchais à le ménager.</p>
+
+<p>C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler
+au moins en ces termes, dont il était satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il n'est personne mieux que vous qui
+puisse dire ce qu'est M. le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Personne. Cependant, par cela seul que je suis
+son ami...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre
+de M. de Naurouse et ce n'est pas une accusation que
+je veux porter contre lui: je trouve que c'est un des
+hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Savine avec une grimace, car
+rien ne le faisait plus cruellement souffrir que d'entendre
+l'éloge de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Distingué.</p>
+
+<p>&mdash;Très distingué, et même peut-être, si cela est
+possible à dire, un peu trop distingué, ce qui lui donne
+quelque chose d'efféminé.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie,
+car toute qualité poussée à l'extrême devient un défaut.</p>
+
+<p>&mdash;Noble.</p>
+
+<p>&mdash;De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère,
+qui était une Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement
+une Coudrier si le procès en ce moment pendant
+est fondé, il y ait une tache sur son blason.</p>
+
+<p>&mdash;Beau garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas
+très solide à cause de sa santé qui a été rudement
+éprouvée et qui même inspire des craintes sérieuses à
+ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;La mine fière.</p>
+
+<p>&mdash;Que trop, car il y a des moments où cette fierté
+frise l'arrogance.</p>
+
+<p>&mdash;Le caractère chevaleresque.</p>
+
+<p>&mdash;A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je
+vous disais ce que ce caractère chevaleresque lui a
+fait commettre d'extravagances, vous en seriez stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Plein de coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut
+même dire que c'est là son faible, le brave garçon.
+Combien de fois a-t-il été victime de son coeur! Et ce
+qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait
+prendre pour un sceptique et un indifférent; tandis
+qu'en réalité c'est un naïf et, pour toutes les choses de
+coeur, disons le mot... un jobard.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme
+moi et que vous lui rendez pleine justice.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais avant que vous ne me le disiez et
+cependant je n'ai pas hésité à m'adresser à vous,
+parce que je savais en même temps que ce n'était pas
+en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre
+probité.</p>
+
+<p>Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant,
+en pleine figure, provoquent ordinairement deux
+mouvements contraires chez ceux qui les reçoivent
+les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est
+trop»; les autres se redressent et se rengorgent en
+disant par leur attitude: «Vous pouvez continuer.»
+Savine se rengorgea.</p>
+
+<p>Madame de Barizel continua donc.</p>
+
+<p>&mdash;Bien que nous ne vous connaissions pas depuis
+longtemps, nous avons pu vous apprécier, ma fille et
+moi, elle avec son instinct, moi avec l'expérience
+d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
+grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous,
+aussi franc...</p>
+
+<p>Savine se redressa encore.</p>
+
+<p>&mdash;Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut
+parce qu'elle n'a rien à cacher...</p>
+
+<p>Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la
+pression de ses épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se
+laissent facilement pénétrer. Ce sont les fourbes qui
+déroutent l'examen, les méchants; avec eux on ne
+sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.</p>
+
+<p>&mdash;Et on a bien raison.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de
+vous; je veux dire je n'ai pas eu peur, car si ma fille
+partage les sentiments... d'estime que je ressens,
+comme elle ignore la démarche que j'entreprends en
+ce moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la
+question de savoir si malgré votre amitié pour M. le
+duc de Naurouse et les longues relations qui vous
+unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur
+une entière sincérité de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet
+égard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu,
+c'est par discrétion, par réserve de jeune fille, mais
+elle sait regarder, elle sait voir et je ne connais pas
+de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller
+au fond des choses et les apprécier à leur juste valeur.
+D'un mot elle vous juge, et bien, et justement. Le
+malheur est qu'en ce qui vous touche je ne puisse rien
+dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée
+que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui
+vous empêche d'entendre tout ce qui ressemble à un
+compliment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie
+orgueilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette
+modestie; d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit,
+et ce que j'ai dit n'a eu d'autre objet que d'expliquer
+comment j'ai eu la pensée de m'adresser à vous dans
+les circonstances graves, solennelles, qui sont à la
+veille de se produire, au moins je le suppose.</p>
+
+<p>Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à
+croire,&mdash;on le lui disait d'ailleurs,&mdash;qu'il ne s'agissait
+pas de lui dans cet entretien, ne fut pas maître
+d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée,
+et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.</p>
+
+<p>Madame de Barizel le regarda bien en face, en
+plein dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;La demande de la main de Corysandre par M. le
+duc de Naurouse, dit-elle lentement.</p>
+
+<p>Il n'était point habituellement démonstratif, le prince
+Savine; cependant madame de Barizel avait si bien
+conduit l'entretien pour produire l'effet qu'elle voulait,
+qu'il laissa échapper une exclamation en se levant à
+demi sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle
+Corysandre?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette
+émotion, pour elle pleine de promesses.</p>
+
+<p>Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait
+plus qu'à poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu
+et à achever ce qu'elle avait si heureusement commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin.
+Au moins dans ces termes. Je ne vous ai pas dit que
+la demande était faite. Je suppose qu'elle est sur le
+point de se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément. Mais, comme cette supposition repose
+sur des faits certains, mon devoir de mère est
+de prendre des précautions. Voici ces faits: M. de
+Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle,
+qui est, comme vous le savez, notre meilleur ami,
+notre conseil, le second père de Corysandre, pour lui
+parler mariage et lui prouver, ce qui véritablement
+n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité
+qui nous unit, que les folies de jeune homme
+qu'il avait pu faire n'avaient aucune importance au
+point de vue de son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est
+pas tout: il n'est presque pas de soirée que M. de
+Naurouse ne passe avec Leplaquet à l'interroger sur
+nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
+Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout
+sur Corysandre. Cela a tellement frappé Leplaquet,
+qu'il a cru devoir m'en parler en me racontant
+comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une
+belle amitié, l'accompagne le soir pendant des heures
+entières et ne peut pas le quitter. Cela aussi est caractéristique,
+n'est-ce pas, car il n'est pas dans les habitudes
+de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer
+une telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si
+elle ne s'expliquait pas par ma supposition. N'est-ce
+pas votre avis?</p>
+
+<p>Il répondit d'un signe de main.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua madame de Barizel, ce
+qu'est M. de Naurouse avec ma fille, je n'ai pas à vous
+en parler, vous l'avez vu, vous le voyez comme moi
+tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande
+serait faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine,
+si M. de Naurouse n'avait été et n'était retenu
+par notre réserve: la mienne, qui est celle d'une mère
+prudente, et celle de Corysandre...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan
+de joie qu'il ne put pas contenir.</p>
+
+<p>Madame de Barizel prit une figure effarouchée et
+jusqu'à un certain point scandalisée:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma
+fille?</p>
+
+<p>La pureté de Corysandre étant sauvegardée par
+l'observation qu'elle avait faite et sa dignité de mère
+prudente l'étant en même temps, madame de Barizel
+put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux
+endroits qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de
+Naurouse ne mérite la sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Sous tous les rapports.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi il est très beau garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais moi-même tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez
+aussi qu'il était plein de coeur, que son caractère était
+chevaleresque, enfin vous me faisiez de lui un éloge
+tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
+souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son
+mari.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait quelques réserves.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit
+votre esprit de justice ou même plutôt à cause de cet
+esprit de justice, vous proclamez que c'est un des
+hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.</p>
+
+<p>Savine était au supplice; chaque mot lui était une
+blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie;
+un autre beau garçon (il s'était regardé dans la
+glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
+un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on
+pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de
+lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Malgré toutes ces qualités, continua madame de
+Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est
+pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait
+pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître...
+Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas.
+Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est
+réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme
+vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira
+jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître
+que de faire une pareille supposition.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui,
+devant la véhémence de cette indignation maternelle,
+crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise
+provoqué par ce que vous m'appreniez.</p>
+
+<p>&mdash;Sans qu'on puisse admettre une seule minute
+que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait
+éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois
+qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de
+Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que
+vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa
+mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère
+chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les
+mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne
+peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de
+tous.</p>
+
+<p>Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de
+façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez donc que c'est un des hommes les plus
+charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour
+lui: la naissance, la fortune...</p>
+
+<p>Savine se révolta.</p>
+
+<p>&mdash;La fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous
+savez que ma fille a les idées françaises.</p>
+
+<p>&mdash;Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla
+Savine.</p>
+
+<p>Madame de Barizel l'examina; il était rouge à
+éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré
+et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la
+mesure; évidemment il était dans un état de colère
+furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
+l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût
+éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était
+plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort
+pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
+qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites,
+de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa
+fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait
+pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était.
+Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien
+loin de là: c'était tout simplement lui prouver que
+Corysandre pouvait être aimée et recherchée par
+quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un
+rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était
+obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées;
+elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique
+qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace,
+il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées,
+les joues ballonnées, les épaules rejetées en
+arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et
+moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc,
+vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un
+peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui
+aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque.
+Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et
+sa noblesse! N'était-il pas prince?</p>
+
+<p>Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage
+à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites
+en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux
+du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être
+les surpassaient.</p>
+
+<p>Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait
+l'exalter par l'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le
+duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma
+fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis
+disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai
+que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas
+en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et
+son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son
+le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de
+monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite,
+il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus
+l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose
+grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde,
+bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde
+même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis
+seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la
+responsabilité de la décision que je vais avoir à
+prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce
+qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et
+nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés
+que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un
+si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour
+me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc
+de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être,
+la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un
+côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout
+par ce que je vois, que c'est un parti assez beau
+pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance
+en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je
+peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs.
+D'autre part, je me dis que ce parti, qui me
+paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être
+pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment,
+mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse
+à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse?
+Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de
+Corysandre?»</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi que vous adressez une pareille question!
+s'écria Savine stupéfait.</p>
+
+<p>Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée
+firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter
+«Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le mot qu'elle attendait
+si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
+préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là
+n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le
+forcer.</p>
+
+<p>Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa
+surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta
+bouche close.</p>
+
+<p>Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre
+le vrai sens de cette exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous considérons donc comme notre ami,
+continua madame de Barizel, un de nos meilleurs
+amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi,
+femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un
+des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme
+votre conscience est une des plus hautes, des plus
+fermes auxquelles on puisse demander un conseil.
+Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent,
+j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour
+vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué
+en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?</p>
+
+<p>Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent
+endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute
+solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre,
+allait décider le sien.</p>
+
+<p>La gêne de Savine était grande: la situation en effet
+se présentait sous un double aspect, et il fallait la
+trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.</p>
+
+<p>Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas
+de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au
+moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout
+celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui,
+d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi
+que cela semblait résulter des paroles entortillées de
+la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait
+deviner les sentiments vrais de la fille.</p>
+
+<p>Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il
+allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement Roger mérite tout ce que vous
+avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était
+autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes
+les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui
+reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler,
+n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai
+des réserves à poser... je trouve que la fortune de
+Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent
+mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec
+cela dans le monde?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules avec un parfait mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel
+j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il
+n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son
+père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a
+succombé à une maladie de poitrine et lui-même est,
+je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais,
+vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en
+plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il
+s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules;
+tout poitrinaire est follement sentimental, cela est
+connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler
+ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me
+fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour
+cela aussi que je ne peux point passer sous silence la
+manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son
+argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage,
+pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de
+s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le
+procès en usurpation de nom intenté à son grand-père,
+ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si
+ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme
+tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que
+Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas
+parfait, même quand la faveur publique, qui souvent
+est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.</p>
+
+<p>Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine
+parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette
+démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune,
+ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était
+terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport
+avec ses attaques.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, en mon âme et conscience,&mdash;il se posa
+la main sur le coeur majestueusement,&mdash;mon avis
+est... c'est-à-dire le conseil que je vous donne est que
+vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand
+il vous l'adressera.</p>
+
+<p>Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis
+quelques instants déjà, ce coup la surprit si fort, qu'il
+la laissa un moment anéantie.</p>
+
+<p>&mdash;Car il vous adressera cette demande, continua
+Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi.
+Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide
+beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à
+ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable!
+Pour moi il y a longtemps que je vous aurais
+adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais
+juré de mourir garçon.</p>
+
+<p>Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse
+et il s'était lui-même dégagé.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui madame de Barizel s'était
+depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à
+son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation
+furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des
+choses qui, après les éloges et les compliments auxquels
+elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et
+bien désagréablement surpris. Par un énergique effort
+de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et
+refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du
+duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant
+c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner,
+en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle
+devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait
+donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine
+un ennemi qui pouvait être redoutable.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement,
+passait sa vie couchée ou étendue, ne quittant
+son canapé ou son fauteuil qu'à la dernière extrémité
+et dans des circonstances tout à fait graves. Cependant,
+lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte
+du salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve
+d'estime ou d'amitié qu'elle pût donner, fut parti, au
+lieu de revenir s'asseoir, elle se mit à marcher à grands
+pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle faisait,
+poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir garçon, répétait-elle machinalement,
+mourir garçon!</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le
+salon; puis, un peu calmée, elle alla s'allonger sur un
+divan, et là elle continua de réfléchir.</p>
+
+<p>Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et
+commanda qu'on priât Corysandre de descendre.</p>
+
+<p>Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être
+question? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après
+me remercieras-tu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de
+mariage que je te remercierais, si tu savais comme je
+suis lasse de toutes ces combinaisons que tu te donnes
+tant de peine à chercher et qui n'aboutissent jamais,
+comme j'en suis humiliée.</p>
+
+<p>Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une
+expression mélancolique:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme j'en suis malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps;
+je ne veux pas que tu sois malheureuse, je ne
+l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu n'as pas de
+meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu
+que ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis
+prête à tout pour l'assurer. Écoute-moi et tu vas le
+voir; mais d'abord réponds-moi en toute sincérité,
+sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
+prince Savine?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais
+dit bien plus encore si tu avais voulu m'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps n'a pas modifié ton impression première?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable
+qu'il ne m'était apparu avant de le connaître; suffisant,
+vaniteux, arrogant, envieux, égoïste jusqu'à la férocité,
+misérablement avare, sans coeur, sans honneur, sans
+courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui
+cherche vainement une qualité, car il n'est même pas
+beau avec son grand corps mal dégrossi et ses grâces
+d'ours blanc.</p>
+
+<p>C'était la première fois que sa mère la voyait parler
+avec cette passion, elle toujours si calme, si indifférente;
+elle s'était dressée sur son fauteuil et, le corps
+penché en avant, la tête haute, elle semblait de son
+bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot,
+asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur
+Savine placé devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continua madame de Barizel après quelques
+instants, tu voudrais ne pas devenir sa femme?</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu
+m'as dit que j'étais folle; que ce mariage était nécessaire;
+qu'il fallait qu'il se fît; qu'il était le plus beau
+que je puisse souhaiter; que le refuser c'était faire ton
+malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul
+moyen de sortir de la situation où nous nous trouvons;
+enfin, par la prière, par le commandement, par la persuasion,
+de toutes les manières, tu me l'as imposé.
+Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux
+devenir sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Pour connaître ton sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le
+mari, l'un me déplaît autant que l'autre: tu voulais
+savoir, tu sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras
+tout à l'heure: Maintenant, autre question à laquelle tu
+dois répondre avec la même franchise: que penses-tu
+du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont pas
+changé?</p>
+
+<p>&mdash;Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît;
+tous les défauts de l'un sont des qualités opposées chez
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si le duc de Naurouse te demandait en
+mariage, tu l'accepterais?</p>
+
+<p>Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes
+qu'elle regarda sa mère; voyant un sourire dans les
+yeux de celle-ci, elle poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandée?</p>
+
+<p>Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester
+par ce cri et cet élan irrésistible fut de courte
+durée.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura
+Corysandre, se renversant dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je
+n'ai pas voulu te dire que le duc de Naurouse t'avait
+demandée, mais simplement, et cela est quelque chose,
+tu vas le voir, que s'il te demandait je suis disposée à
+te donner à lui.</p>
+
+<p>Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à
+sa mère, elle la prit dans ses bras et l'embrassa.</p>
+
+<p>C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus
+une enfant qu'elle avait un de ces élans d'effusion.</p>
+
+<p>Après le premier mouvement de trouble, madame de
+Barizel la fit asseoir sur le canapé, près d'elle; et, lui
+tenant une main dans les siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée
+trop souvent. Je n'ai jamais voulu que ton bonheur, et,
+si nous n'avons pas toujours été d'accord, c'est qu'avec
+ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde et la
+vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était
+assurer ton bonheur que te faire épouser le prince
+Savine, dont le nom, la fortune et la situation m'avaient
+éblouie; et si, malgré les répugnances que tu as manifestées,
+j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru
+que ces répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais
+mieux le prince, en qui je ne voyais pas, comme toi,
+un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu de diminuer,
+ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
+paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.&mdash;Dans
+ces conditions, moi, ta mère, qui veux ton bonheur,
+je ne puis te dire qu'une chose: renonçons au
+prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais
+épouse-le.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté
+de lui-même.</p>
+
+<p>C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il
+avait dit comme dans ce qu'il avait fait, de même dans
+ce qu'il n'avait pas dit et ce qu'il n'avait pas fait, des
+motifs de satisfaction qui lui permettaient de se féliciter.
+Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien inspiré;
+il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été
+habile; jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis
+une erreur, encore moins une maladresse ou une
+sottise, et quand les choses n'avaient point tourné selon
+son désir ou ses intérêts, c'était la faute des circonstances,
+ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en
+faute, lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il
+réussissait et en qui il ne croyait plus quand il échouait,
+Dieu pouvait se tromper et faire des bêtises; mais lui
+Savine, non, mille fois non, cela était impossible.</p>
+
+<p>Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore,
+plus fier de lui qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient
+passer sous les arbres des allées de Lichtenthal, allant
+lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le sourire
+de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front
+dans les nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...</p>
+
+<p>Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.</p>
+
+<p>Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la
+veine, il devait en profiter.</p>
+
+<p>Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il
+devait se hâter.</p>
+
+<p>Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben
+pour prendre chez lui l'argent qui lui était nécessaire:
+la banque n'avait qu'à se bien tenir; mais que pourrait-elle
+contre sa chance s'unissant aux combinaisons
+inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait
+sauter, non pas une fois, mais deux, indéfiniment.</p>
+
+<p>Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il
+voulait risquer un coup décisif, il entra à la Conversation.</p>
+
+<p>Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles,
+qui, assis comme à l'ordinaire à la table de
+trente-et-quarante piquait avec une longue épingle des
+cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il fût à
+cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis
+ne manquait pas cependant, après chaque coup,
+de promener un regard circulaire autour de lui pour
+voir s'il n'apercevait point un nouveau venu à qui il
+pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
+inexorables ou même une association pour ruiner
+toutes les banques de jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il
+espérait toujours.</p>
+
+<p>Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit
+celui-ci, mais de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils
+furent arrivés dans un endroit écarté du jardin où il n'y
+avait personne qu'il l'aborda.</p>
+
+<p>&mdash;Le moment est-il favorable? demanda Savine.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut plus favorable; ainsi...</p>
+
+<p>Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit
+un air de dignité blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la
+réflexion sans doute lui dit qu'il n'était pas en état de
+se fâcher d'une offense.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté
+encore dans le ton, j'ai dit «pas de blagues» et je le
+répète; selon vous, quand je vous consulte, le moment
+est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à
+m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables;
+et malgré tout cela la vérité est que je perds; je devais
+ruiner la banque en suivant vos conseils et, tout au contraire,
+depuis que je joue, ce serait elle qui m'aurait
+ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au
+moins m'a-t-elle enlevé...</p>
+
+<p>Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme comme vous, prince, retient-il le
+chiffre des sommes qu'il perd au jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner;
+ce qui est mon cas avec la banque, contre laquelle je
+ne me serais pas amusé à jouer si je n'avais pas poursuivi
+un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas atteint:
+je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé
+à ne plus jouer.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait
+qu'il les connaissait bien; ces joueurs décidés à ne
+plus jouer, et quelle foi il avait en leurs engagements.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous venez me demander un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien,
+qu'il n'y a pas de veine, qu'il n'y a pas de hasard, et
+que l'ordre règle toute chose en ce monde, le jeu
+comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
+divine Providence, qui...</p>
+
+<p>Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement
+sur l'ordre de la Providence; il l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui,
+s'écria-t-il; mais si assuré que je sois de
+gagner, je veux mettre toutes les chances de mon côté;
+voyons donc quelle est la situation des figures que
+vous suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement:
+je veux une série de coups extraordinaires qui
+fassent pousser des cris d'admiration à la galerie.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles expliqua cette situation
+des figures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il
+fût arrivé au bout de ses explications, cela suffit maintenant;
+je vous répète que si, par extraordinaire, je
+ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
+toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je
+quitterais Bade. Tout à l'heure vous avez souri quand
+je vous ai dit cela; mais c'est que vous ne me connaissez
+pas bien en me jugeant d'après les autres
+joueurs; moi je n'ai pas de passions.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez
+pas, je vous prie; sans doute vous ne me parlez pas;
+mais cela me gêne que vous soyez dans la salle; malgré
+moi, je vous cherche et cela me donne des distractions,
+et puis vos regards m'empêchent de suivre
+mes inspirations.</p>
+
+<p>&mdash;Défiez-vous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'ai la veine.</p>
+
+<p>Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle
+de jeu, où, rien que par sa manière de se présenter,
+il se fit faire place.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux,
+qui le regardaient étaler autour de lui ses liasses de
+billets un sourire de superbe assurance qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi bien, vous allez voir.</p>
+
+<p>Il fit son jeu.</p>
+
+<p>Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le
+poursuivit.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je cède ma chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends, dit une voix derrière lui.</p>
+
+<p>C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.</p>
+
+<p>Alors en étant obligé de passer au second rang
+tandis que son rival s'avançait au premier, il sentit
+en lui un mouvement de rage plus cruel que sa perte
+d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une
+abdication.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade,
+où rien ne le retenait plus.</p>
+
+<p>A la <i>Conversation</i>, il ne voulait pas voir le triomphe
+insolent d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à
+perdre avec la même indifférence apparente.</p>
+
+<p>Et il ne voulait pas assister davantage à celui de
+Naurouse auprès de Corysandre.</p>
+
+<p>Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait
+que son départ lui rapportât au moins quelque chose,
+ne serait-ce que la reconnaissance de Naurouse.</p>
+
+<p>Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle
+en chassa le mécontentement et la colère. Il se dirigeait
+vers le <i>Graben</i> pour rentrer chez lui, il s'arrêta,
+et, changeant de chemin, il alla chez le duc de
+Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui
+allait sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mais à une condition, qui est que
+nous allions dîner dans un endroit où nous pourrons
+causer; j'ai à vous parler de choses sérieuses, et je
+voudrais n'être ni dérangé ni entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez agité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure
+pourquoi; occupons-nous d'abord de dîner, le reste
+viendra après.</p>
+
+<p>Ils montèrent en voiture et se firent conduire à
+l'<i>Ours</i>, qui est un restaurant établi dans une prairie
+à quelques minutes de Bade; mais en route Savine
+ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de
+faire.</p>
+
+<p>A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il
+avait annoncée, et Roger remarqua qu'il mangeait et
+buvait à fond en homme qui ne se laisse pas couper
+l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la
+bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait
+lui-même dans de certaines proportions et qu'il avalait
+à grands coups, car lorsqu'il ne se croyait pas
+malade c'était une de ses prétentions de pouvoir
+boire plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait
+commencé à se fonder autrefois à Paris par ce talent
+qui lui avait valu bien des envieux parmi les jeunes
+gens de son monde.</p>
+
+<p>Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il
+commença l'entretien que, tout en mangeant et en
+buvant, il avait préparé:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je parle toujours franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi, mais comme moi aussi vous ne
+dites que ce que vous voulez, tandis que ce que je vous
+demande, c'est de répondre à toutes mes questions
+sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
+mademoiselle de Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante,
+la plus délicieuse, la plus séduisante des
+jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais.</p>
+
+<p>Il porta la main à son coeur avec le geste d'un
+homme qui vient de recevoir un coup cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, après un moment de silence assez long, il
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, autre question: Quel sentiment vous
+a-t-elle inspiré?</p>
+
+<p>&mdash;L'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit
+lui-même?</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez
+par un mot: l'aimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une question que je n'ai pas examinée...
+par cette raison que je ne pouvais pas l'examiner.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous
+avoir posé moi-même certaines questions que pour
+toutes sortes de raisons il me convenait de taire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous ne pouvez plus taire maintenant
+que nous avons abordé cet entretien, qui, vous le
+sentez, doit être poussé jusqu'au bout; posez-les donc,
+ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans toutes
+les résistances que vous opposez aux miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous
+étiez l'ami de la famille de Barizel quand je suis arrivé
+à Bade.</p>
+
+<p>&mdash;Vos questions, vos questions?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la question que je ne voulais pas vous
+adresser est la même que celle que vous me posez
+l'aimez-vous?</p>
+
+<p>Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous
+êtes l'ami le plus loyal, le coeur le plus honnête, le
+plus droit, que j'aie jamais connu; mais j'espère me
+montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je
+l'aime.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais
+plutôt dire pour être absolument dans le vrai:
+«Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé à Bade et
+quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que
+vous l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je
+l'aimais et je pensais à l'épouser; mais j'ai vu l'effet
+qu'elle a produit sur vous et celui que vous avec produit
+sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés
+l'un vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été
+depuis l'un pour l'autre, je l'ai vu aussi. Oh! je ne
+vous fais pas de reproches, mon cher Roger, vous
+êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la
+preuve, l'ami loyal et délicat dont je serrais la main
+tout à l'heure. Et c'est là ce qui m'a si profondément
+touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas été gâté
+par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve,
+vous n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits
+faits, insignifiants pour un indifférent, considérables
+pour moi, m'ont appris chaque jour ce que vous ressentiez
+pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait
+pour vous. Si je vous disais que les premiers moments
+n'ont pas été cruels, désespérés, vous ne me
+croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. Mais
+si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en
+même temps un homme de raison. De plus, pardonnez-moi
+cet aveu brutal: je vous aime tendrement,
+d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout.
+J'ai fait mon examen de conscience. En même temps
+j'ai fait le vôtre aussi... et celui de Corysandre. Je me
+suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus heureuse?»
+Et ma conscience m'a répondu:&mdash;je pense
+que ma sincérité, celle d'un homme qu'on accuse
+d'être orgueilleux, a quelque mérite,&mdash;«Avec Roger»;
+et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que
+j'en ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû
+peut-être. Mais il faut me pardonner; il y a des sacrifices
+auxquels on se résigne difficilement. Ce plan,
+vous l'avez deviné: il consistait à venir vous poser
+les questions que je vous ai posées et qui se résumaient
+dans une seule: «L'aimez-vous?» En ne me
+répondant pas vous m'avez répondu mieux que vous
+ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.</p>
+
+<p>Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme
+s'il balançait dans son coeur troublé une résolution
+terrible à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un
+de nous deux est de trop à Bade...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je vous cède la place; dans
+quelques jours j'aurai quitté Bade; plus tard, quand
+vous penserez à moi, vous verrez si j'ai été votre ami,
+et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.</p>
+
+<p>Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous ai dit avec une entière franchise ce
+qui se rapportait à nous et à Corysandre, je dois
+vous dire maintenant, pour que notre explication
+soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un
+entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en
+convenir, paraissait me traiter avec une certaine bienveillance
+et peut-être même avec une préférence
+marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger,
+j'ai sur vous, au moins aux yeux d'une mère, une
+supériorité marquée: je suis plus riche que vous. Eh
+bien, dans cet entretien tout à fait accidentel et en
+l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais
+la volonté bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez
+donc vous présenter maintenant quand vous voudrez,
+mon cher Naurouse, vous ne trouverez devant
+vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural.
+Je n'existe plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre.
+Ce que je vais devenir, n'en prenez pas souci.
+Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de me
+passionner pour quelque chose. Je vais fonder une
+chaire au Muséum, construire un observatoire, subventionner
+une exploration du Centre de l'Afrique,
+fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin,
+je vais chercher quelque chose qui prenne mon
+temps, car vous pensez bien que mourir garçon, c'est
+tout simplement une blague, une blague héroïque
+qui mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y
+avait encore des poètes; malheureusement il n'y en
+a plus; je viens trop tard. C'est pour vous dire cela
+que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous
+le voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte
+du champagne et du cognac, j'ai très soif pour avoir
+si longtemps parlé; et, de plus, il est bon d'oublier.</p>
+
+<blockquote><p>
+Car pour être un héros on n'en est pas moins homme.
+</p></blockquote>
+
+<p>Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais
+rien; ça en a l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis
+qu'en rustre ou un Russe, et entre les deux il n'y a
+pas grande distance... pour les vers français.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance
+à ceux qui le connaissaient, et Roger le connaissait
+bien. Tout d'abord, il avait éprouvé un moment
+d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait
+mon examen de conscience et ma conscience m'a
+répondu que c'était avec Roger que Corysandre pouvait
+être heureuse»; et cette émotion était devenue
+plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur,
+avait ajouté avec des larmes dans la voix: «Un de
+nous deux est de trop à Bade, je vous cède la place
+auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était
+pas descendue bien profondément en lui, n'avait
+pas étouffé la réflexion.</p>
+
+<p>Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice,
+lui qui n'était pas l'homme des sacrifices et qui n'avait
+jamais écouté que la voix de l'intérêt personnel le
+plus étroit?</p>
+
+<p>Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter
+ces questions sans les examiner et les peser.</p>
+
+<p>Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de
+cette explosion de sensibilité peu naturelle chez un
+homme comme lui, et plus faite, par son excès même,
+pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
+qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.</p>
+
+<p>Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation
+n'étaient nullement claires et encore moins satisfaisantes,
+si on s'en tenait aux confidences de Savine.</p>
+
+<p>Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une
+jeune fille, qui a affiché pour elle l'admiration et l'enthousiasme,
+qui s'est posé hautement en prétendant
+et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.</p>
+
+<p>Quelles accusations portait Savine?</p>
+
+<p>Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque
+sa renonciation, comme il le disait lui-même, était un
+acte d'héroïsme amical; mais, ce qu'on ne pouvait
+pas lui demander, on pouvait, on devait le demander à
+d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on
+pouvait les obtenir soi-même.</p>
+
+<p>En réalité, Roger ne savait rien de la famille de
+Barizel, si ce n'était ce que Leplaquet lui avait raconté;
+mais ces longs récits, faits par un pareil témoin, n'étaient
+pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de
+Barizel, quelle situation il avait réellement occupée,
+ce qu'avait été, ce qu'était madame de Barizel.</p>
+
+<p>Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce
+qu'ils lui parlaient de Corysandre et lui permettaient
+de reconstituer par l'imagination ce qu'avaient été
+l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait
+son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les
+contrôler, n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait
+qu'ils fussent ou ne fussent pas des romans,
+ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?</p>
+
+<p>Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle
+s'imposait et il devait être poursuivi d'autant plus sévèrement
+que la renonciation de Savine ressemblait à
+une accusation.</p>
+
+<p>Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était
+supérieure à la sienne; mais il ne mettait aucun nom
+au-dessus du sien, et ce qui n'avait pas convenu
+à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.</p>
+
+<p>C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais
+il ne le compromettrait en prenant une femme
+qui ne fût pas digne de le porter ou qui l'amoindrît.</p>
+
+<p>Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on
+disait, cela n'avait que peu d'importance à ses yeux;
+mais qu'il y eût une tache sur son nom ou sur l'honneur
+de sa famille, cela au contraire en avait une
+considérable qui pouvait empêcher tout projet de
+mariage.</p>
+
+<p>Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant
+de s'engager avec madame de Barizel, et même avec
+Corysandre, il fallait donc qu'il eût des renseignements
+précis sur cette famille de Barizel.</p>
+
+<p>Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à
+écrire des lettres pour obtenir ces renseignements
+l'une à l'un de ses amis, secrétaire de la légation de
+France à Washington, l'autre à un Américain de
+Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de
+Savine le duc de Naurouse prendrait la place de celui-ci,
+se poserait franchement en prétendant, et, dans un
+temps qui, selon elle, ne devait pas être long, lui demanderait
+Corysandre.</p>
+
+<p>Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le
+duc de Naurouse ne s'était pas encore prononcé,
+c'était Savine, Savine seul qui l'avait retenu; Savine
+éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient
+plus.</p>
+
+<p>Il n'avait qu'à parler.</p>
+
+<p>Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai laissés en tête-à-tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a
+rien dit: quand tu es avec nous ou quand nous sommes
+en public, il a toujours mille choses à me dire, et il me
+les dit d'une façon charmante qui les rend intimes,
+presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse
+les entendre; puis, aussitôt que nous sommes seuls, il
+ne dit plus rien; il semble qu'il ait peur de parler et de
+se laisser entraîner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors il me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le regarde aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les mêmes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est
+avec un coeur bien ému, bien heureux, tout bondissant
+de joie par moments, et dans d'autres tout alangui,
+comme s'il se fondait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cela durera toujours ainsi entre vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux
+les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur
+appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel
+s'inquiétait, et lorsque, après quelques jours
+d'attente, elle vit que le duc de Naurouse ne se prononçait
+pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune
+homme et cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur
+bonheur à se regarder en silence, ne trouvant rien de
+mieux pour se dire leur amour. Combien de temps les
+choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait
+pas? Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il
+s'agissait, ce n'était pas de celui du duc de Naurouse,
+c'était de leur mariage, qui pouvait très bien ne pas se
+faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.</p>
+
+<p>Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire,
+à Corysandre: «Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?»
+et que celle-ci, comme à l'ordinaire aussi,
+avait répondu: «Rien», elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toute mon espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance
+ne se réalisera pas, sois-en certaine.</p>
+
+<p>Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement
+qui disait clairement qu'elle n'avait aucun doute à cet
+égard:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas ce que je te dis?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Avec lord Start.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Savine.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules en poussant des exclamations
+de pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José,
+avec lord Start, avec Savine, se renouvelle avec le duc
+de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe
+assurance et l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont
+tu parles savaient qu'ils m'étaient indifférents; M. de
+Naurouse sait que...</p>
+
+<p>&mdash;Que?...</p>
+
+<p>&mdash;Que je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le lui as pas dit?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit,
+cela se sent; lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait,
+et cependant je suis certaine de son amour tout
+aussi bien que s'il me l'avait affirmé par les serments
+les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me
+l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement
+lorsque nous sommes séparés.</p>
+
+<p>&mdash;J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que
+tu voudras chez le duc de Naurouse; eh bien! à quoi
+a-t-il servi jusqu'à présent?</p>
+
+<p>&mdash;A nous rendre heureux.</p>
+
+<p>-J'entends pour ton mariage; si malgré cet
+amour, ce grand amour, M. de Naurouse n'a point
+encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
+qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas
+qu'à un moment donné il se retire comme s'est retiré
+Savine, comme se sont retirés déjà ceux qui ont
+voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont
+renoncé à leur projet?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire
+pourquoi; c'est parce que tu effrayes les épouseurs;
+ils viennent à toi, irrésistiblement attirés par ta
+beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir,
+ils se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;A qui la faute?</p>
+
+<p>&mdash;A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche
+le tapage de notre vie, et je conviens qu'on n'a pas
+tort; mais, cette vie, nous ne pouvons pas la changer
+sous peine de renoncer au grand mariage que je veux
+pour toi. Ceux qui ont une position bien établie, un
+grand nom, une belle fortune, des relations solides et
+brillantes, n'ont point besoin qu'on fasse du tapage
+autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la
+force même des choses. Mais nous, qui serait venu à
+nous si nous étions restées dans notre pauvre habitation,
+sans fortune, sans relations? Quand j'ai voulu un
+mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre un
+parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un
+homme médiocre. J'ai pris celui que les circonstances
+m'imposaient et non celui que j'aurais choisi si j'avais
+été libre; je t'ai placée dans un milieu brillant et je
+me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul
+a réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant
+un rang et une fortune que nous ne devions pas espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils se sont retirés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là justement ce qui fait que nous ne devons
+pas laisser celui que nous avons, en ce moment, suivre
+les autres, ce qu'il pourrait très bien faire si nous lui
+laissions le temps de la réflexion: il faut donc l'obliger
+à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion
+ait parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix
+malveillantes qui nous attaquent. Le duc de Naurouse
+est un homme d'honneur: quand il aura pris un engagement
+il le tiendra. J'avais cru que cet engagement,
+il le prendrait de lui-même ou tout au moins que tu
+l'amènerais à le prendre; mais ni l'une ni l'autre de
+ces espérances ne s'est réalisée, et, je le crains bien,
+ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible:
+il s'agit tout simplement de me répéter tout ce
+que M. de Naurouse te dira, et de ne lui dire que ce
+que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est un rôle que tu m'imposes.</p>
+
+<p>&mdash;Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera
+dans ta nature et que pas un mot ne sera contraire à
+tes sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera
+de n'être pas moi...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui,
+n'est-ce pas? Eh bien, laisse-moi te diriger. Maintenant,
+bonne nuit, va te coucher et laisse-moi rêver à
+la scène que tu devras jouer demain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement
+un rôle qui sera dans ta nature», madame de
+Barizel n'était pas du tout certaine du succès de sa
+fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle
+lui adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour
+elle d'une vérité absolue.</p>
+
+<p>Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes
+qui ne trouvent que des perfections dans leurs
+enfants par cela seul qu'elles sont les mères de ces
+enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille,
+il lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de
+Corysandre, et encore n'avait-elle pu l'admettre sans
+contestation que lorsqu'elle lui avait été imposée par
+l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
+s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait
+si peu, pouvait être intelligente. Pour elle, l'intelligence
+c'était l'intrigue, la ruse, le détour, l'art de
+mentir utilement et de tromper habilement, l'audace
+dans le choix des moyens à employer pour atteindre
+un but et la souplesse dans la mise en exécution de
+ces moyens, l'ingéniosité à se retourner, l'assurance
+dans le danger, le calme dans le succès, la fertilité de
+l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que
+quand elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci
+l'une ou l'autre de ces qualités sans les trouver,
+elle ne pouvait pas reconnaître qu'elle était intelligente;
+stupide au contraire, aussi bête que belle.</p>
+
+<p>Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa
+fille lui rendait sa tâche délicate. Avec une fille déliée
+rien n'eût été plus facile que de lui tracer le canevas
+d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses
+pieds un homme épris et passionné comme le duc de
+Naurouse; mais avec elle il n'en pouvait pas être
+ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu compliqué, elle ne
+le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
+fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de
+simple, de très simple qu'elle pût se mettre dans la
+tête et exécuter. Mais quelque chose de très simple
+et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle
+n'était à son aise que dans ce qui était compliqué,
+savamment combiné, entortillé à plaisir; tout ce qui
+était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
+retenir son attention.</p>
+
+<p>Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement:
+quelques mots, une intonation, un geste, un
+regard, et il était entraîné; mais ces quelques mots,
+cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
+produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.</p>
+
+<p>C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si
+elle était bonne, elle porterait la mauvaise comédienne
+qui la jouerait.</p>
+
+<p>Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation;
+elle en trouva vingt, mais bonnes pour elle-même,
+non pour Corysandre, se dépitant, s'exaspérant
+de voir combien il était difficile d'être bête; enfin,
+de guerre lasse, elle s'endormit.</p>
+
+<p>Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le
+calme de la nuit avait fait ce que le trouble de la
+soirée avait empêché: elle tenait sa situation, bien
+simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être
+endormie pour en avoir l'idée.</p>
+
+<p>Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle
+entra dans la chambre de sa fille.</p>
+
+<p>Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et,
+assise dans un fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre
+d'un store à demi baissé, elle paraissait absorbée dans
+la contemplation des cimes noires de la montagne qui
+se trouvait en face de leur chalet.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchis.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>&mdash;A ce que tu m'as dit hier.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le résultat de tes réflexions, je te
+prie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de te prier de ne pas persévérer dans
+ton idée et de nous laisser être heureux tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement
+trouvé le moyen d'amener le duc de Naurouse à
+se prononcer aujourd'hui même. Tu comprends que
+ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à
+chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver
+à un résultat que je vais écouter tes billevesées: c'est
+à toi de m'écouter et de faire exactement ce que je vais
+te dire. Comprends-moi bien; suis mes instructions et
+avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
+venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je
+ferai la sieste après une mauvaise nuit et tu penseras
+que je ne dois pas me réveiller de sitôt; mais, au lieu
+d'en paraître fâchée, tu t'en montreras satisfaite.
+Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de
+rester en tête à-tête avec le duc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait
+rien. D'ailleurs, ce qu'il faut avant tout, c'est être naturelle.
+Donc, le duc arrive. Tu es dans un fauteuil
+comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
+Écoute et regarde: je suis le duc.</p>
+
+<p>Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte;
+puis elle revint vers Corysandre, marchant vivement,
+légèrement, comme le duc, les deux mains tendues en
+avant, le visage souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait
+la sieste. Là-dessus le duc te dit quelques mots de
+politesse pour moi et tu réponds ce que tu veux, cela
+n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
+ajouter, écoute donc bien...&mdash;Et elle reprit la voix
+de Corysandre:&mdash;Au reste, je suis bien aise de cette
+absence, qui me permet de vous adresser une prière.&mdash;Là-dessus,
+tu as l'air aussi embarrassé que tu
+veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir
+l'air ému et attendri; tu le regardes longuement avec
+des yeux doux; plus ils seront doux, plus ils seront
+tendres, mieux cela vaudra.&mdash;Une prière? dit le duc
+surpris autant par les paroles que par ton attitude.&mdash;Oui,
+et que je n'oserai jamais vous dire si vous ne
+m'aidez pas. Asseyez-vous donc, voulez-vous?&mdash;Tu
+lui montres un siège près de toi, mais pas trop près
+cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en
+face de toi, sous tes yeux, ainsi.</p>
+
+<p>Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à
+deux pas de Corysandre, elle s'assit comme si elle
+était le duc de Naurouse, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes
+de nouveau, toujours longuement, avec des yeux de
+plus en plus tendres et un doux sourire dans lequel il
+y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges
+cette pause aussi longtemps que tu veux, des yeux
+comme les tiens en disent plus que des paroles. Cependant,
+comme vous ne pouvez pas rester ainsi, tu
+te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase
+dans lequel vous devez monter un cheval que je veux
+vous parler; je vous en prie, ne montez pas ce cheval,
+ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches de
+mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et
+aussi beaucoup d'angoisse. Cependant il ne faut pas
+que tu en mettes trop, car le duc doit te demander pourquoi
+tu ne veux pas qu'il prenne part à cette course.
+Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!</p>
+
+<p>&mdash;Une peur mortelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que je te demande de n'exprimer
+que des sentiments qui sont en toi: c'est cette peur
+que ton accent et tes regards doivent trahir. Cependant,
+à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de
+suite: tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux
+parler et tu ne le peux pas, arrêtée par ta confusion.
+Ne serait-ce pas ainsi que les choses se passeraient
+dans la réalité?</p>
+
+<p>&mdash;Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais
+pas, je lui dirais tout de suite et tout simplement que
+j'ai peur pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut
+mieux que la nature. Tu es donc confuse, et ce n'est
+qu'après l'avoir fait attendre, après qu'il s'est rapproché
+de toi, comme cela,&mdash;elle approcha sa chaise
+en se penchant en avant,&mdash;ce n'est qu'alors que tu
+lui dis: «J'ai peur pour vous.» En même temps, tu
+lui tends la main par un geste d'entraînement, et, s'il
+ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à
+tes genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est
+que tu n'es qu'une sotte. Mais tu n'en seras pas une,
+n'est-ce pas? tu comprendras.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant
+le visage dans ses deux mains, que cela est odieux, et
+misérable. Pourquoi veux-tu me faire jouer une comédie
+indigne de lui et indigne de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que
+comédie en ce monde. Qui te révolte dans celle-la,
+puisqu'elle est conforme à tes sentiments?</p>
+
+<p>&mdash;La comédie même.</p>
+
+<p>Madame de Barizel haussa les épaules par un geste
+qui disait clairement qu'elle ne comprenait rien à cette
+réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle
+à celles que les mères donnent ordinairement
+à leurs filles? dit Corysandre d'une voix tremblante, et
+ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
+justement ce que les autres mères défendent?</p>
+
+<p>&mdash;T'imagines-tu donc que je suis une mère comme
+les autres! Non, pas plus que tu n'es une fille comme
+les autres. C'est une des fatalités de notre position de
+ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
+sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens
+qui marchent la tête en bas dans les cirques ou qui
+dansent sur la corde au-dessus du Niagara n'aimeraient
+pas mieux marcher comme tout le monde: ils
+gagnent leur vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi
+gagner la nôtre; et pour cela tous les moyens sont
+bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. En
+somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as
+peur que le duc de Naurouse monte dans ce steeple-chase
+où il peut se casser le cou, dis-le-lui; le duc t'aime,
+qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta résistance
+n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les
+choses se fissent toutes seules; moi aussi; mais ce
+n'est ni ma faute ni la tienne si nous sommes obligées
+d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De
+l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre
+de duchesse de Naurouse mérite bien que tu te
+donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. Crois-en mon
+expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les
+choses traîner en longueur; presse-les donc. Pour
+cela le meilleur moyen est celui que je viens de t'indiquer.
+Étudions-le donc avec soin et reprenons-le, si
+tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.</p>
+
+<p>Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla
+à la porte pour représenter l'entrée du duc.</p>
+
+<p>Et la répétition continua exactement comme si elle
+avait été dirigée par un bon metteur en scène.</p>
+
+<p>Tour à tour, madame de Barizel remplissait le
+personnage du duc et celui de Corysandre, mais
+c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute son
+application: elle disait les paroles, elle mimait les
+gestes et elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant
+dix fois la même intonation ou le même mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et
+dis comme moi.</p>
+
+<p>Mais elle insistait plus encore sur les mouvements,
+sur les attitudes, sur les regards.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la
+façon dont tu le dis; c'est dans tes yeux qu'est le
+succès, dans ton sourire, c'est dans tes lèvres roses,
+dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; combien
+de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se
+faire cependant applaudir pour la musique de leur
+voix ou le charme de leur personne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Corysandre avait longuement répété son rôle dans
+la scène qu'elle devait jouer avec Roger; elle avait
+travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses silences,
+ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une
+grande heure, madame de Barizel s'était déclarée
+satisfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse
+viendra m'adresser officiellement sa demande.
+Quelle joie!</p>
+
+<p>Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction,
+car ç'avait été plutôt par lassitude que par conviction,
+pour ne pas subir les ennuis d'une discussion
+sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à
+cette comédie.</p>
+
+<p>Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien
+cela était révoltant? Sans doute, elle n'avait vu que le
+résultat à obtenir; mais qu'importait la légitimité du
+résultat si les moyens étaient misérables et honteux!
+Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être
+toujours en désaccord avec sa mère sur de pareils
+sujets! Elle eût été si heureuse de n'avoir pas à discuter
+et à se révolter! A qui la faute? Elle ne voulait
+pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait
+pas ne pas se rappeler qu'avec son père ces désaccords
+n'avaient jamais existé et que tout ce que celui-ci
+disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à elle, enfant,
+bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà
+ce qui se passait autour d'elle, noble, généreux, juste,
+droit, élevé. Quelle différence, hélas! entre autrefois
+et maintenant!</p>
+
+<p>Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues
+qui se nouaient autour d'elle, à toutes les discussions
+qu'elles soutenaient entre elle et sa mère, à
+tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si
+pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait
+l'affranchir, pouvait-elle en hâter l'heure par des
+moyens tels que ceux que sa mère lui conseillait?</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait
+à cette comédie, c'était encore son amour lui-même
+qui s'indignait à cette pensée de tromperie: il n'y
+avait que trop de hontes et de misères dans sa vie,
+elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un
+mauvais souvenir.</p>
+
+<p>C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et
+elle venait de terminer sa toilette lorsque sa mère
+rentra dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'écria madame de Barizel, après
+l'avoir regardée, c'est ainsi que tu t'habilles en un
+jour comme celui-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis habillée comme tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je te reproche; tu dois
+être irrésistible.</p>
+
+<p>Corysandre glissa un regard du côté de la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire que tu l'es, continua madame de
+Barizel, tu l'es comme tu l'étais hier, avant-hier;
+mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, que tu
+dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas
+expliqué que c'était par ta beauté, plus encore que par
+tes paroles, que tu devais enlever le duc de Naurouse:
+il faut donc que tu sois tout à ton avantage, avec
+quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
+laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du
+tout ce qui convient. C'est quelque chose d'abominable
+qu'à ton âge tu ne saches pas encore ce qui fait perdre
+la tête à un homme. Défais-moi vite cette robe-là, ce
+col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas
+comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de
+ministre qui va chanter des psaumes.</p>
+
+<p>En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé
+son admirable chevelure de façon à changer complètement
+le caractère de sa physionomie, qui, de calme et
+honnête qu'elle était, devint audacieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la
+robe.</p>
+
+<p>Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui
+étaient accrochées là les unes à côté des autres, elle
+en jeta quelques-unes sur le lit, mais sans faire son
+choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le
+corsage entr'ouvert, montrant bien le cou et un peu la
+gorge, c'est parfait; avec une petite croix se détachant
+bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
+yeux, tu seras à ravir. Essayons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre
+résolument.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle ouvre trop.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu
+n'as jamais été aussi jolie que ce soir-là.</p>
+
+<p>&mdash;Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un
+dîner; tu étais là, il y avait du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu folle!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la mettrai pas.</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de
+Barizel comprit qu'il n'y avait pas à insister.</p>
+
+<p>&mdash;Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle;
+je ne tiens pas plus à celle-là qu'à une autre; ce que
+je veux, c'est que le duc perde la tête.</p>
+
+<p>Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre
+armoire et elle avait atteint une robe blanche, une
+robe de petite fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas.</p>
+
+<p>Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux
+mains l'une contre l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton
+idée est excellente; ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois
+inspiré... Je n'avais pas pensé que le duc,
+malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup
+aimé; il sera donc plus touché par l'innocence
+que par la provocation, et, si tu réussis bien ton mouvement
+en lui tendant la main, le contraste entre cet
+élan passionné et la toilette virginale sera très puissant
+sur lui. Adoptons donc la robe blanche, seulement
+je vais être obligée de changer une fois encore
+ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
+inspiration de génie.</p>
+
+<p>De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les
+retroussant tout simplement et les réunissant en un
+gros huit; mais ceux du front s'échappèrent en petites
+boucles crêpées et frisantes qui frémissaient au plus
+léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.</p>
+
+<p>Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela
+malgré Corysandre, qui aurait mieux aimé s'habiller
+seule.</p>
+
+<p>Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques
+pas, comme un peintre qui veut juger son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il
+est de glace; mais il ne te résistera pas. Si nous
+repassions un peu le mouvement de la main?</p>
+
+<p>Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et
+ses recommandations; quand la demie après deux
+heures sonna, elle voulut installer elle-même Corysandre
+dans le salon.</p>
+
+<p>Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa
+fille, cherchant une pose gracieuse, l'essayant elle-même;
+puis elle disposa la chaise sur laquelle Roger
+devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle calcula
+la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les
+yeux de Corysandre et pour tomber aux genoux de
+celle-ci.</p>
+
+<p>Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien
+éclairée, et, comme le photographe qui manoeuvre ses
+écrans, elle remonta le store et drapa les rideaux de
+façon à ce que non seulement la lumière fût favorable
+à Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait
+souci des regards curieux du dehors, se crût à l'abri
+de toute indiscrétion et pût en toute sécurité s'abandonner
+à son élan passionné.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant;
+tu as un air embarrassé qui te va à merveille et
+qui est tout à fait en situation.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre,
+c'était la honte qui lui faisait baisser les yeux
+et l'empêchait de regarder sa mère.</p>
+
+<p>Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut
+pas maîtresse de retenir les paroles qui du coeur lui
+montaient aux lèvres et les serraient avec une sensation
+d'amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble que je sois à vendre, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis donc pas des niaiseries.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je
+suis presque heureuse de penser que c'en est une
+pour toi.</p>
+
+<p>Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle
+haussa les épaules sans répondre, et une dernière fois
+elle passa l'inspection du salon pour voir si tout était
+bien disposé pour concourir au résultat qu'elle avait
+préparé et qu'elle attendait.</p>
+
+<p>Cet examen la contenta, car un sourire triomphant
+se montra sur son visage:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant on peut frapper les trois coups et
+lever le rideau, je te laisse; allons, bon courage et
+bon espoir; c'est ta vie, c'est ton bonheur, c'est le
+mien, que je mets entre tes mains.</p>
+
+<p>Et elle s'éloigna en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Bon courage, bon espoir!</p>
+
+<p>Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur
+ses pas:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement
+par lequel tu lui tends la main arrive bien sur
+ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si ta voix
+tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux,
+cela n'en vaudra que mieux; tiens, comme en ce
+moment même, avec l'expression émue de ces yeux
+mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce
+sera décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand
+le duc sera parti; à moins, bien entendu, qu'il ne
+veuille m'adresser sa demande tout de suite. Dans ce
+cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être
+certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il
+diffère cette demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse
+en arrière de toi, comme s'il ne s'était rien
+passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
+me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je
+vais m'y préparer, car je dois le réussir, moi aussi; et
+je ne suis pas dans les mêmes conditions que toi, je n'ai
+pas tes avantages.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel
+étaient des yeux noyés de vraies larmes que
+Corysandre n'avait pu retenir que par un cruel effort
+de volonté.</p>
+
+<p>Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait;
+elle devrait répondre. Comment?</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.</p>
+
+<p>Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du
+jardin craqua: c'était lui qui arrivait; elle avait reconnu
+son pas.</p>
+
+<p>Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre,
+elle se sauva dans un petit salon dont vivement elle
+tira la porte sur elle et, rapidement, avec son mouchoir,
+elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
+qu'elle les rougissait.</p>
+
+<p>Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire
+dans le salon.</p>
+
+<p>Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où
+elle s'était sauvée, se trouvait une glace sans tain placée
+au-dessus des deux cheminées, de sorte qu'en
+regardant à travers les plantes et les fleurs groupées
+sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait
+d'une pièce dans l'autre.</p>
+
+<p>C'était contre cette cheminée du petit salon que
+Corysandre s'était appuyée. Au bout, de quelques instants
+elle écarta légèrement le feuillage et regarda où
+était Roger.</p>
+
+<p>Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne
+la voyant pas, ne se doutant pas d'ailleurs qu'elle
+était à quelques pas de lui, derrière cette glace et ces
+fleurs.</p>
+
+<p>Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant
+et paraissant réfléchir; de temps en temps un
+faible sourire à peine perceptible passait sur son visage
+et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait ses
+yeux.</p>
+
+<p>Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée
+dans cet examen qui était devenu une contemplation:
+elle avait oublié ses angoisses, elle avait oublié
+sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait
+apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait
+plus à elle; elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait;
+elle l'admirait.</p>
+
+<p>Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse
+dans ses yeux! quelle franchise dans son attitude!</p>
+
+<p>Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle
+mentirait! Mais jamais elle n'oserait plus tenir ses
+yeux levés devant ce regard honnête!</p>
+
+<p>Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et
+entra dans le salon.</p>
+
+<p>Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues,
+mais, avant de l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de
+lui voir les yeux rougis et le visage convulsé.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.</p>
+
+<p>Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger
+s'était déjà acquitté de son rôle et que le duc croyait
+madame de Barizel malade.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre
+tout simplement, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous paraissez troublée?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu nerveuse, voilà tout.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais
+sans la retenir plus longtemps qu'il ne convenait.</p>
+
+<p>Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre
+dans le fauteuil, Roger sur la chaise, qui avaient été
+disposés par madame de Barizel.</p>
+
+<p>Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils
+n'avaient eu rien à se dire.</p>
+
+<p>Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de
+choses à se dire qu'ils se taisaient, aussi embarrassés
+l'un que l'autre:</p>
+
+<p>Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la
+scène qui lui avait été apprise.</p>
+
+<p>Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant
+pas tout dire. Les paroles qui emplissaient son
+coeur et lui venaient aux lèvres étaient des paroles
+de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec
+vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder
+librement, les yeux dans les yeux; de pouvoir vous
+dire que je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais du
+jour où je vous ai vue pour la première fois, et où
+j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce
+que son coeur lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas
+dire, car ce n'était là qu'un début. Après ces paroles
+devaient en venir d'autres qui étaient leur conclusion:
+«Je vous aime et je vous demande d'être ma femme;
+le voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement
+cette conclusion, il ne pouvait pas la formuler; cet
+engagement, il ne pouvait pas le prendre avant d'avoir
+reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. Jusque-là
+il fallait que, tout en montrant les sentiments de
+tendresse qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement,
+sous peine de se mettre dans une situation
+fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», qu'ajouterait-il?
+que répondrait-il aux regards de Corysandre?
+Qu'il ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi?
+Cela ne serait-il pas misérable? Il ne pouvait donc
+rien dire. Et cependant il fallait qu'il parlât, se trouvant
+ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou
+niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en
+étonnerait-elle pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si
+honnête qu'elle fût, si innocente, et il avait pleinement
+foi dans cette honnêteté et cette innocence, elle ne
+devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le hasard
+leur ménageait leur temps se passerait à parler de la
+pluie, des toilettes de madame de Lucillière, des pertes
+ou des gains d'Otchakoff. Elle devait attendre autre
+chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit formellement
+qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, par
+ses regards, par son empressement auprès d'elle, par
+son admiration, son enthousiasme, ses élans passionnés,
+ses recueillements plus passionnés encore, de toutes
+les manières enfin, excepté des lèvres et en mots
+précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit
+d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant;
+l'occasion ne se présentait-elle pas toute naturelle?
+Qu'allait-elle penser s'il n'en profitait pas? Il n'était
+pas de ces collégiens timides que la violence même de
+leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et
+en aucune circonstance il n'était embarrassé; s'il ne
+parlait pas, s'il ne disait pas tout haut cet amour qu'il
+avait dit si souvent tout bas, c'était donc qu'il avait
+des raisons toutes-puissantes pour le taire. Lesquelles?
+N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas?
+Que n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation
+était cruelle pour lui, et même jusqu'à un certain point
+ridicule.</p>
+
+<p>Heureusement Corysandre lui vint en aide en se
+mettant elle-même à parler, nerveusement il est, vrai,
+presque fiévreusement, mais assez promptement la
+conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre
+tomba, lui-même oublia son embarras et le temps
+s'écoula sans qu'ils en eussent conscience. Il semblait
+qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils étaient seuls,
+et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un
+égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé!
+c'était ce qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait
+par la tête. Que leur importait! Ce qui charmait
+Corysandre, c'était la musique de la voix de Roger;
+ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre:
+ils étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient,
+c'était assez pour que leur joie fût oublieuse
+du reste.</p>
+
+<p>Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.</p>
+
+<p>Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant
+et en frappant le store de ses rayons obliques,
+leur rappela que le temps avait marché.</p>
+
+<p>Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa
+visite, qui avait déjà singulièrement dépassé les limites
+fixées par les convenances. Il fallait penser à madame
+de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait se
+demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se
+leva.</p>
+
+<p>Alors Corysandre se leva aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande
+à vous adresser.</p>
+
+<p>Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et
+sans toutes les savantes préparations de madame de
+Barizel, sans trouble, sans confusion, sans hésitation,
+sans regards de plus en plus tendres, sans doux sourire,
+plein d'embarras et d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Une demande à moi, une demande de vous, quel
+bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien
+qu'elle est accordée, ce serait me peiner, et sérieusement,
+je vous le jure, d'en douter. Qu'est-ce? Dites, je
+vous prie, dites tout de suite, que j'aie tout de suite le
+plaisir de vous répondre:&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent
+de tendresse contenue, il est vrai, mais sans l'émotion
+sur laquelle madame de Barizel avait compté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez
+que vous ne monterez pas dans le grand steeple-chase.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne
+pas pouvoir assister à cette course si vous y preniez
+part.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et
+l'autre.</p>
+
+<p>Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât
+l'embarras de cette situation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma
+demande enfantine?</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve...</p>
+
+<p>Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un
+élan irrésistible et un accent passionné; mais à temps
+il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve assez...&mdash;il hésita...&mdash;assez raisonnable,
+et je suis heureux de vous dire qu'il sera
+fait selon votre désir. Je ne monterai pas; je puis facilement
+me dégager.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement
+si plein de spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait
+vraiment pas se jeter à ses genoux.</p>
+
+<p>Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il
+la lui serra.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle
+sera heureuse de vous voir. A bientôt.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p>Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de
+Barizel se précipitait dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa
+mère la ramenait brutalement dans la réalité, et elle
+eût voulu ne pas y revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, parle donc.</p>
+
+<p>Elle ne dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose.
+Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il
+sera fait selon votre désir, je ne monterai pas, je puis
+facilement me dégager.»</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai tendu la main.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti.</p>
+
+<p>Madame de Barizel leva les bras au ciel par un
+mouvement de stupéfaction désespérée; mais elle ne
+voulut pas s'abandonner.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts
+pour se calmer, prenons les choses au commencement
+et dis-moi comment elles se sont passées en
+suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il
+assis?</p>
+
+<p>&mdash;Là, sur cette chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais dans ce fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je
+lui ai répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est établi un moment de silences entre nous,
+et nous sommes restés en face l'un de l'autre, un peu
+embarrassés.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes mis à parler.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De choses insignifiantes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelles choses?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es donc tout à fait stupide?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne peux pas me répéter ce que
+vous avez dit?</p>
+
+<p>&mdash;-Nous n'avons rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de
+deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?</p>
+
+<p>&mdash;De la façon la plus charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te moques de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous
+nous sommes regardés, nous avons été heureux; mais
+ce que nous avons dit, les mots mêmes, les idées de
+notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui
+m'en reste seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.</p>
+
+<p>Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques
+instants sans parler, réfléchissant. Évidemment
+elle était aussi bête que belle, il n'y avait rien à en
+tirer, et la presser de questions, la secouer fortement,
+n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser.
+emporter par la colère et la prendre par la douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer
+comment tu lui as adressé ta demande?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu y tiens, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment si j'y tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps
+avait marché et il s'est levé pour se retirer; alors je
+lui ai adressé ma demande comme je te l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait
+ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel,
+exaspérée, il reviendra demain et puis après-demain,
+et toujours, jusqu'au moment où il ne reviendra plus
+du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; mais
+de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc
+pétris?</p>
+
+<p>N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre,
+elle éprouva un mouvement de soulagement
+à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son mépris
+et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à
+sacrifier les affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant;
+maintenant que la sottise est faite, il est plus
+utile et plus pratique de la réparer que de la pleurer.
+J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête
+d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse
+si tu avais su jouer la scène que nous avons
+répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou tu ne l'as
+pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur
+le passé, préparons l'avenir. Demain nous devons
+aller à Fribourg avec le duc; tu t'arrangeras pour
+qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise
+qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il
+s'engage d'une façon quelconque. Si cet engagement
+n'a pas lieu, je t'avertis que nous quitterons Bade
+et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre
+malheur, puisque c'est à votre bonheur que je travaille.
+Crois-tu que les filles belles comme toi, qui
+ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours
+de leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente
+et dévouée vaut mieux qu'une grosse dot. En
+tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais pas,
+si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse
+de te la constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle
+pas un mari comme le duc de Naurouse. Réfléchis
+à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
+qu'avec un engagement formel de... de ton
+Roger; sinon nous quittons Bade.</p>
+
+<p>Cette promenade à Fribourg avait été arrangée
+depuis quelque temps déjà: il s'agissait d'aller un
+dimanche entendre la messe en musique dans la
+cathédrale de cette capitale religieuse du pays de
+Bade et du Wurtemberg. On partait le samedi soir
+de Bade; on couchait à Fribourg; on entendait la
+messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on
+revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre
+avaient déjà visité la cathédrale avec Savine; mais
+elles n'avaient point entendu la messe du dimanche,
+dont la musique vocale et instrumentale a la réputation
+d'être admirable, et c'était pour cette
+musique qu'elles faisaient une seconde fois ce petit
+voyage.</p>
+
+<p>La première partie du programme s'exécuta ainsi
+qu'elle avait été arrêtée, au grand plaisir de Roger
+et de Corysandre, heureux d'être ensemble et beaucoup
+plus sensibles à cette joie intime qu'aux merveilles
+gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses
+vitraux et qu'à la musique dont l'exécution se fait
+dans une tribune, comme dans certaines églises italiennes.
+Le bonheur de Corysandre était d'autant
+plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le
+goûter sans arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas
+reparlé de Roger.</p>
+
+<p>Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame
+de Barizel, la prenant à part, revint au projet
+qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le précisa:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai commandé une voiture pour que nous fassions
+une promenade dans la ville et dans les environs:
+tout d'abord, nous allons retourner à l'église,
+et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai
+dans la calèche. Vous allez donc vous retrouver
+en tête-à-tête. Arrange-toi pour en profiter; quand
+je suis montée avec toi à cette tour, il y a quelque
+temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était
+un endroit tout à fait propice pour des rendez-vous
+d'amoureux; on est là isolé entre ciel et terre, c'est
+charmant, commode et poétique. Il est vrai qu'on peut
+être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas
+l'être aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps
+du haut de la tour sur la place, où je serai dans la
+voiture découverte, tu seras fixée à ce sujet: s'il
+entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main,
+s'il n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras
+tout le temps d'obtenir l'engagement du duc. Je ne
+te fixe pas de marche à suivre. Prends celle que tu
+voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras,
+peu m'importe, pourvu que tu arrives au résultat
+que j'exige. Si tu n'y arrives pas, nous aurons
+quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne
+reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je
+dis, je le fais.</p>
+
+<p>Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne
+le lui permit pas; la voiture attendait; on se fit conduire
+au Münster, et là madame de Barizel, déclarant
+qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre
+à faire l'ascension de la tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je
+vous attends ne vous privez pas de jouir complètement
+de la belle vue qu'on a de là-haut; je vais me
+reposer dans la voiture; je serai là admirablement.</p>
+
+<p>Et elle montra un endroit de la place abrité du
+soleil, où elle dit au cocher de la conduire; au pied
+même de la tour, elle eût été en mauvaise position
+pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se
+pencherait du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle
+avait adopté, elle serait facilement aperçue et en
+même temps elle pourrait surveiller la porte d'entrée,
+de façon à ne pas laisser passer des visiteurs,
+sans les signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p>En montant derrière Roger l'escalier de la tour,
+Corysandre n'avait qu'une seule pensée, qui était une
+espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme,
+se disait-elle.</p>
+
+<p>Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres
+de grès rouge qui forment les marches de l'escalier,
+on n'entendait point d'autres pas que les leurs; de
+temps en temps seulement, quand ils passaient auprès
+d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour,
+leur arrivait le croassement de quelque corneille qui
+revenait à son nid ou qui s'envolait.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble que nous soyons seuls dans cette église,
+dit Roger en se retournant vers elle.</p>
+
+<p>Ils continuèrent de monter, allant lentement.</p>
+
+<p>Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des
+merveilles de l'architecture gothique, est aussi large à
+sa base que la nef elle-même, alors elle est quadrangulaire;
+mais en s'élevant cette forme se rétrécit et change,
+pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
+qui se termine par une flèche hardie que couronne
+une croix.</p>
+
+<p>C'est jusqu'au point où commence cette flèche que
+montent les visiteurs: là se trouve une plate-forme
+que borde un balcon d'où la vue embrasse l'ensemble
+du monument et un immense panorama: à ses pieds on
+a la cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses
+arcs-boutants, ses statues, ses gouttières, ses colonnes,
+ses clochers aux dentelures byzantines, puis, par-dessus
+les toits et les cheminées de la ville, d'un côté
+la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement,
+et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au
+loin la ligne bleuâtre des Vosges.</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant
+successivement d'un côté à l'autre, de façon à embrasser
+entièrement la vue qui se déroulait devant eux;
+chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus du
+balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère,
+immobile dans la calèche, toute petite, et n'agitant
+aucun mouchoir.</p>
+
+<p>Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras
+qui avec le temps allait en s'accroissant.</p>
+
+<p>La journée était radieuse et chaude, mais à cette
+hauteur la brise qui soufflait à travers les arceaux rafraîchissait
+l'air; cependant elle étouffait, le coeur
+serré par l'émotion.</p>
+
+<p>Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à
+chaque instant il étendait la main vers l'horizon pour
+lui montrer un point qu'il lui désignait jusqu'à ce
+qu'elle l'eût aperçu elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce
+joie, pleine de poésie et de charme, de se perdre ainsi
+ensemble dans ces profondeurs sans bornes, cela ne
+vous rappelle-t-il pas Eberstein?</p>
+
+<p>Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux
+pieds, elle se sentit prise par une molle langueur.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous
+dans sa voiture.</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous jetions un dernier regard
+sur ce panorama, dit-il, pour bien le graver en nous et
+l'emporter; c'est là un des charmes de ces belles vues
+de faire un cadre à nos souvenirs.</p>
+
+<p>Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme;
+mais Corysandre était trop émue, trop profondément
+troublée, pour rien voir: personne n'était venu, et elle
+n'avait rien dit.</p>
+
+<p>Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très
+étroit et tourne dans une assez brusque révolution.
+Roger descendit le premier et Corysandre le suivit, indifférente,
+insensible à ce qui se passait autour d'elle,
+marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée
+de la séparation que sa mère allait certainement lui
+imposer, n'étant pas femme à revenir sur une chose
+qu'elle avait dite: Roger ne s'était point prononcée
+il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?</p>
+
+<p>Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle
+se sentit tomber en avant; justement en face d'elle
+une petite fenêtre longue s'ouvrait sur le vide. Instinctivement
+elle crut qu'elle allait être précipitée par
+cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa
+échapper un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner
+la tête. Vivement il lui tendit les bras et la reçut sur
+sa poitrine; comme il avait le dos appuyé contre la
+muraille, il ne fut pas renversé.</p>
+
+<p>Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur
+l'épaule de Roger, à demi cachée dans son cou; doucement
+il se pencha vers elle, et, la serrant dans ses
+deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. Alors à
+son baiser elle répondit par un baiser.</p>
+
+<p>Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.</p>
+
+<p>Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez donc!</p>
+
+<p>Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de
+voix retentirent an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs
+qui montaient et qui allaient les rejoindre.</p>
+
+<p>Il fallut se séparer et descendre.</p>
+
+<p>Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable,
+leur était devenu contraire: le déjeuner venait
+de finir dans les hôtels et c'était par bandes qui se suivaient
+que les visiteurs montaient à la tour; ils n'eurent
+pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers
+déserts, lors de leur ascension, et dont les voûtes
+sonores retentissaient maintenant de cris et de rires.
+Tout ce qu'ils purent donner à leur amour, ce furent
+de furtives étreintes bien vite interrompues.</p>
+
+<p>Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle
+sentit les yeux de sa mère posés sur elle et la dévorant;
+mais elle tint les siens baissés, incapable de soutenir
+ces regards, et plus incapable encore de leur répondre:
+une émotion délicieuse l'avait envahie et elle
+eût voulu ne pas s'en laisser distraire; tout bas elle se
+répétait: «Il m'aime, il m'aime, il m'aime;» et quand
+elle ne prononçait pas ces mots avec ses lèvres, ils
+résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.</p>
+
+<p>&mdash;Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher
+lorsque Roger et Corysandre eurent pris place
+près d'elle.</p>
+
+<p>Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées
+de gens endimanchés; les femmes coiffées du
+bonnet au fond brodé d'or et d'argent avec des papillons
+de rubans noirs; les jeunes filles, leurs cheveux
+blonds pendants en deux longues tresses entrelacées
+de rubans; les hommes, pour la plupart portant le chapeau
+à une corne ou même, malgré la chaleur, le
+bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté
+d'une houppe en clinquant.</p>
+
+<p>A entendre les observations de madame de Barizel,
+c'était à croire qu'elle n'avait d'autre souci en tête que
+de regarder les gens de Fribourg et de les étudier au
+point de vue du costume et des moeurs.</p>
+
+<p>Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils
+paraissaient écouter; en réalité ils se regardaient et
+par de brûlants éclairs leurs yeux se disaient leur bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime.</p>
+
+<p>A un certain moment, dans la montagne, madame
+de Barizel, prise d'un accès de pitié pour les chevaux,
+ce qui n'était cependant pas dans ses habitudes, voulut
+descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
+peine la côte, qui était rude.</p>
+
+<p>Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre
+dans ses bras pour l'aider à descendre et de la serrer
+plus tendrement qu'il n'avait osé le faire jusqu'à ce
+jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle de
+marcher côte à côte dans cette montée ombragée par
+de grands bois sombres.</p>
+
+<p>Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à
+coup elle appela Corysandre, qui redescendit, tandis
+que Roger continuait de monter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda madame de Barizel à voix
+basse lorsque sa fille fut à portée de l'entendre.
+Corysandre, qui connaissait bien sa mère, s'attendait
+à cette question et elle avait préparé sa réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à
+nous. Tu vois si j'avais raison dans mes prévisions et
+mes combinaisons; écoute-moi donc jusqu'au bout.
+Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie
+de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui.
+Moi, de mon côté, je ferai en sorte que vous n'ayez pas
+de tête-à-tête, ceux que je vous ai ménagés étaient indispensables,
+maintenant ils seraient nuisibles. Il vaut
+mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de
+le satisfaire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p>Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour
+le soir même; aussi fut-elle assez vivement surprise,
+lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit congé d'elles sans
+avoir rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été
+celle du dimanche, au moins quant à la demande attendue.</p>
+
+<p>Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à
+Corysandre un grand mariage, elle vivait sous le
+coup d'une menace qui, se réalisant, pouvait anéantir
+ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé.
+Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé,
+ne se retirerait-il pas?</p>
+
+<p>Savine l'avait-il connu?</p>
+
+<p>Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt
+théorique; mais, pour le duc, elle avait un intérêt
+immédiat et pratique d'une telle importance, qu'il fallait
+coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi s'en
+tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait,
+si cela était possible, l'impression que cette révélation
+du passé avait produite.</p>
+
+<p>Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et
+lorsque son fidèle Leplaquet fut introduit dans sa
+chambre pour déjeuner avec elle, elle lui en fit part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc
+s'est-il prononcé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je
+décidé d'agir pour obliger le duc à parler enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par
+vous. C'est-à-dire en empruntant votre plume si fine
+et si habile pour écrire une lettre que Corysandre recopiera
+et que j'enverrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.</p>
+
+<p>&mdash;Me blâmez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne
+serait pas par vous que je commencerais. Seulement
+vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver originale
+une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car
+cette lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée
+ou tout au moins sous votre inspiration, et c'est vous
+vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui est drôle. Mais
+quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce
+qui réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour
+le succès je n'ai que des applaudissements.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que le duc a déclaré son amour à
+Corysandre sur la plate-forme de la cathédrale de
+Fribourg.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est drôle aussi.</p>
+
+<p>&mdash;En descendant, Corysandre était terriblement
+émue et elle n'a pas pu me cacher son trouble. Je l'ai
+interrogée et elle m'a, en honnête fille qu'elle est,
+avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet
+interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre
+nous, il ne trouvera pas invraisemblable que je sache
+la vérité; la sachant, il est tout naturel que je ne veuille
+plus recevoir le duc... Cela est hardi, j'en conviens,
+mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
+reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait
+me demander la main de ma fille. Il ne m'a pas
+adressé sa demande, je ne le reçois pas aujourd'hui,
+ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera,
+Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au
+duc pour l'avertir de ce qui se passe et pour le mettre
+en demeure de se prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le duc montrait cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête
+homme pour cela: d'ailleurs on doit apporter
+beaucoup de prudence dans la rédaction de cette lettre
+et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
+la situation, allez donc; je recopierai cette
+lettre pour que Corysandre ne sache pas qu'elle est de
+vous et, après l'avoir fait copier par ma fille, je l'enverrai.
+Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous
+au travail.</p>
+
+<p>Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas
+chose commode chez madame de Barizel, qui n'écrivait
+jamais ni lettres, ni comptes, ni rien, un peu par
+paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît
+pas son écriture et surtout son orthographe. C'était
+même cette grave question de l'orthographe qui faisait
+qu'elle demandait à Leplaquet de lui écrire cette
+lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
+n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait
+pas que le duc s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait
+rien.</p>
+
+<p>Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines,
+il fallut faire apporter de la cuisine un registre crasseux
+et un encrier boueux pour qu'il pût écrire son
+brouillon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez la situation? dit madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement,
+sans s'arrêter; les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame
+de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de
+faire court: il faut des préparations, des transitions.</p>
+
+<p>&mdash;Chez une jeune fille? Enfin, allez.</p>
+
+<p>Il alla encore et il arriva enfin au bout de son
+sixième feuillet.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.</p>
+
+<p>Il commença sa lecture, que madame de Barizel
+écouta sans interrompre, sans un mot d'approbation
+ou de critique. Ce fut seulement quand il se tut qu'elle
+prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases
+bien arrangées et de beaux sentiments merveilleusement
+exprimés, seulement ce n'est pas tout à fait
+ainsi qu'écrit une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas blessé de mon observation, mon
+ami, toutes les fois que j'ai lu des lettres de femmes
+dans des romans écrits par des hommes, je les ai trouvées
+fausses et maladroites; les hommes ne savent
+pas attraper le tour des femmes ni leur manière de
+dire, qui, toute vague qu'elle paraisse, est cependant
+si précise. C'est là le défaut de votre lettre, qui dit
+trop nettement les choses, trop régulièrement, en suivant
+un programme raisonné: les femmes n'écrivent
+pas ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment écrivent-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire
+des phrases d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit...
+Voulez-vous l'écrire?</p>
+
+<p>Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit
+ce qu'elle dictait, assez lentement, en pesant ses mots,
+mais cependant sans hésitation:</p>
+
+<p>«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité
+devait cesser; j'étais heureuse; je vivais de ma
+journée de la veille et de l'espérance du lendemain,
+sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que
+tout à coup on me prouve que ce que je croyais per»
+mis est blâmable, que ce qui faisait ma joie est défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'après avoir confessé son amour
+il est bon que Corysandre me fasse intervenir; elle
+aime, mais elle cède à sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Très bon; continuez.</p>
+
+<p>«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez
+plus reçu chez ma mère, et si je veux rester
+l'honnête fille que je dois être il me faudra effacer
+de mon souvenir...»</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous mettions «même»!</p>
+
+<p>«... Même de mon souvenir les doux moments
+passés ensemble; je devrai me dire que j'ai rêvé.
+Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos promenades,
+nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances
+permettent.</p>
+
+<p>Elle continua de dicter:</p>
+
+<p>«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce
+qu'on exige de nous; et je ne puis ni agir, ni lutter,
+je ne puis que courber la tête, désespérée de mon
+impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée
+de vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais
+au contraire vous appeler toujours; mais je le dois.
+Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle démarche
+m'aura coûté de douleurs...»&mdash;Soyons
+tendre, n'est-ce pas? «ce que j'en peux souffrir.
+Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
+votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma
+croyance en vous, pour n'être pas arrêtée au premier
+mot de cette lettre et pour la terminer en vous
+disant...»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le
+point délicat, car il faut qu'elle en dise assez sans en
+trop dire.</p>
+
+<p>Après un moment de réflexion, elle poursuivit:</p>
+
+<p>«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule
+peut vous ouvrir notre maison qu'elle veut vous
+tenir fermée.»</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est
+stupide. Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez
+mes phrases, donnez-leur une bonne tournure. Je
+crois que l'essentiel est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Je me garderai bien de changer un seul mot à
+cette lettre, qui est vraiment parfaite et que, pour mon
+compte, j'admire. Vous me démontrez une chose que
+je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
+puissent écrire des lettres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p>Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel
+se mit à copier la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt
+à la dessiner, car pour son esprit ignorant aussi
+bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture était
+une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce
+qu'elle avait devant les yeux; puis, quand elle avait
+fini un mot, elle comptait sur le modèle le nombre de
+lettres dont il se composait, et elle faisait aussitôt, la
+même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que
+Corysandre ne pût pas se tromper?</p>
+
+<p>Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint
+à bout de ce travail, et aussitôt elle fit appeler sa
+fille; mais, avant que Corysandre entrât, elle eut soin
+de cacher sa copie.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour
+te parler de M. de Naurouse.</p>
+
+<p>Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle
+eût voulu qu'on ne lui parlât pas de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il
+ne se prononçait pas nous romprions toutes relations.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est prononcé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche
+qu'il t'a déclaré son amour; le soir même il devait me
+demander ta main ou en tous cas il devait le faire
+le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc,
+quoi qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se
+prolonger plus longtemps. A partir d'aujourd'hui notre
+porte sera fermée au duc.</p>
+
+<p>Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une
+volonté inébranlable.</p>
+
+<p>Cependant, après quelques courts instants de
+silence, elle parut s'adoucir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le
+comprends, je le sens; mais que puis-je y faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues
+hésitations, que je me suis arrêtée à cette résolution. Je
+l'ai balancée toute la nuit, ne pouvant pas me résoudre
+à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant bien
+quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir
+trouvé un moyen pour n'en pas venir à cette terrible
+extrémité et pour amener le duc à me demander ta
+main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement
+examiné, j'y ai renoncé.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur
+cette espérance qui lui était présentée.</p>
+
+<p>&mdash;Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est
+un peu aventureux; la seconde, c'est que tu n'en voudrais
+peut-être pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis cela.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il
+n'a plus d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au
+moins peut-il te montrer combien vivement je veux
+ton bonheur et aussi comment je m'ingénie toujours à
+t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la surprise, rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais
+la rupture de votre intimité; puis, après avoir en quelques
+mots exprimé combien cela t'était cruel, tu
+ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
+rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint
+à moi. Cela m'avait tout d'abord paru excellent, si bien
+que j'avais même écrit la lettre, tiens, la voici; veux-tu
+la lire? Tu me diras si ces sentiments sont les tiens
+et si je me suis mise à ta place.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise,
+commença à la lire; mais madame de Barizel ne la
+laissa pas aller loin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs
+dont je parle, si tu avais toi-même écrit? demanda-telle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je crois.</p>
+
+<p>Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit
+bientôt:</p>
+
+<p>&mdash;N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais
+navrée de parler contre ton coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments,
+mais n'est-il pas tout naturel qu'une mère, bien
+que n'étant pas près de sa fille, écrive en quelque
+sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de
+toi.</p>
+
+<p>Corysandre acheva sa lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne
+puisse pas l'envoyer au duc.</p>
+
+<p>Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait
+rien, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait des chances pour que le duc accourût
+tout de suite: au moins cela m'avait paru probable en
+l'écrivant, car tu penses bien que je n'ai eu qu'un
+but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, inexplicables
+s'il t'aime comme tu le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre
+lentement et en hésitant à chaque mot.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de
+rupture.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement
+les chances de le voir accourir; seulement, moi qui
+n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à cet amour,
+j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout
+d'abord et qui conciliait tout: notre dignité et ton
+amour; car tu sens bien, n'est-ce pas, que cette question
+de dignité est considérable? Que nous continuions
+à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait
+bien certainement des facilités que je t'accorde,
+peut-être même cela lui inspirerait-il des doutes
+pour le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui
+se perdait dans ces paroles contradictoires et qui
+d'ailleurs était trop profondément émue; par la menace
+de sa mère pour pouvoir raisonner.</p>
+
+<p>Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que
+cette lettre devait tout concilier, ne serait-ce pas folie
+à elle de refuser le moyen qui lui était offert? En elle
+il y avait bien quelque chose qui protestait contre
+l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état
+d'entendre la voix de sa conscience et de son coeur,
+troublée, entraînée qu'elle était par la voix de sa mère
+qui ne lui laissait pas le temps de se reconnaître et de
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette
+aventure, dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais la lui remettre quand il viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut,
+si tu veux copier cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au
+duc qu'après que nous ne l'aurons pas reçu. Aussitôt
+qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui la portera,
+et il est possible que quelques minutes après nous
+voyions le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me
+demander une entrevue. Je dis que cela est possible,
+mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et décide
+toi-même.</p>
+
+<p>Comme Corysandre restait hésitante, madame de
+Barizel reprit:</p>
+
+<p>-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon
+devoir de mère est heureusement tracé et je n'ai qu'à
+le suivre tout droit: Ne plus recevoir le duc... à
+moins qu'il ne se présente pour me demander ta main
+et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir;
+plus tard, quand tu ne seras plus sous le coup
+immédiat de la douleur, tu me remercieras de ma fermeté.</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir;
+mais elle ne sortit pas, car, tout en ayant l'air de vouloir
+laisser Corysandre à ses réflexions, elle tenait
+essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne pût pas
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;A une heure pour...</p>
+
+<p>&mdash;Et il est?</p>
+
+<p>&mdash;Midi passé.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire...,
+si tu veux écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu es sûre de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p>Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit
+que «madame la comtesse ne pouvait pas le recevoir
+ni mademoiselle non plus», il fut étrangement surpris.
+Cette heure matinale avait été choisie la veille
+avec Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade,
+et il était d'autant plus étonnant qu'on ne le
+reçût pas, que Bob, interrogé, répondait que ni
+«madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».</p>
+
+<p>Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que
+cela signifiait.</p>
+
+<p>Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette
+question en la raisonnant, étant agité au contraire par
+une impatience fiévreuse.</p>
+
+<p>Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses
+amis d'Amérique peur leur demander des renseignements
+sur la famille de Barizel ne lui étaient pas encore
+parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches à
+ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le
+télégraphe s'il pouvait donner suite au projet dont il
+les avait entretenus dans ses lettres; c'était à la dernière
+extrémité qu'il s'était décidé à employer le système
+des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien
+pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait
+être que mauvais par sa concision et surtout par sa
+discrétion obligée; mais, après ce qui s'était passé entre
+lui et Corysandre, dans la tour de l'église de Fribourg,
+il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses
+pouvaient tarder encore huit jours, peut-être
+plus. Se taire plus longtemps devenait tout à fait ridicule.</p>
+
+<p>Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état
+pénible de confusion et de perplexité, allant d'un extrême
+à l'autre, sans pouvoir raisonnablement s'arrêter
+à rien.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré,
+quand on lui monta la lettre de Corysandre, sans lui
+dire qui l'avait apportée.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de la jeter sur une
+table; il n'en connaissait point l'écriture et il avait
+bien autre chose en tête que de s'occuper des lettres
+que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient indifférents.</p>
+
+<p>C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des
+lettres.</p>
+
+<p>Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait
+à travers son appartement, il passa plusieurs
+fois auprès de la table sur laquelle il avait jeté cette
+lettre: puis à un certain moment il la prit machinalement
+entre ses doigts et il lui sembla que ce papier
+exhalait le parfum de Corysandre.</p>
+
+<p>Sans aucun doute c'était là une hallucination: il
+pensait si fortement à Corysandre, elle occupait si bien
+son coeur et son esprit, qu'il la voyait partout.</p>
+
+<p>Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette
+lettre, et aussitôt une commotion délicieuse courut
+dans ses nerfs et le secoua de la tête aux pieds; c'était
+bien le parfum de Corysandre, le même au moins que
+celui qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.</p>
+
+<p>Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:</p>
+
+<p>«Allez à ma mère...»</p>
+
+<p>Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était
+la situation que créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas
+attendre davantage.</p>
+
+<p>Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour
+fâchée de ses hésitations et de son silence, il fallait
+qu'elle eût vraiment l'âme indulgente, ou plutôt il fallait
+qu'elle l'aimât assez pour n'être sensible qu'à son
+amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
+blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle
+des blessures en même temps que le plus injuste des
+outrages? comment s'imaginer que plus tard elle
+pourrait s'en souvenir sans amertume?</p>
+
+<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car,
+s'il avait de puissantes raisons pour attendre, il en
+avait de plus puissantes encore pour n'attendre pas.</p>
+
+<p>Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait
+tout de suite, envers son nom; s'il ne se prononçait
+pas, envers son amour.</p>
+
+<p>Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa
+porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>C'était une dépêche; qu'on lui apportait.</p>
+
+<p>«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage
+serait d'attendre lettre partie depuis six jours.»</p>
+
+<p>Plus sage!</p>
+
+<p>D'un bond il fut à son bureau.</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue,
+je vous serais reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui
+même, aussitôt que possible.</p>
+
+<p>«On attendra votre réponse.</p>
+
+<p>«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.</p>
+
+<p>NAUROUSE.»</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe
+une carte portant ces simples mots: «Madame la comtesse
+de Barizel attend monsieur le duc de Naurouse.»</p>
+
+<p>Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait
+qu'il prendrait le premier la parole; mais elle le devança:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle
+cérémonieusement, de ne pas nous trouver
+lorsque vous avez bien voulu nous honorer de votre
+visite? Je vous dois une explication à cet égard et je
+vais vous la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc,
+nous avons beaucoup de sympathie pour vous et nous
+sommes l'une et l'autre très heureuses de l'agrément
+que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément
+qui est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une
+jeune fille, et, qui plus est, une jeune fille à marier.
+Tant que nos relations ont gardé un caractère de camaraderie
+mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper;
+vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous
+rencontrer, nous en ressentions un très vif à nous
+trouver avec vous, c'était parfait. Mais en ces derniers
+temps on m'a fait des observations... très sérieuses,
+au moins au point de vue des usages français qui désormais
+doivent être les nôtres, sur... comment dirais-je
+bien... sur votre intimité avec ma fille. Mes yeux alors
+se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut et
+j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et
+à moi, nous devions rompre des relations qui plus
+tard pouvaient nuire à Corysandre, et qui même lui
+avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique
+pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite
+tantôt. Sans doute j'aurais pu la recevoir et vous
+donner alors les raisons que je vous donne en ce moment,
+mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même
+le sentiment qui me faisait agir. Vous avez
+voulu une franche explication, la voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été
+dans l'intention de provoquer cette explication que
+vous voulez bien me donner avec tant de franchise. Il
+y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur le duc!</p>
+
+<p>&mdash;En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la
+première fois. Mais si vif, si grand que soit cet
+amour, je n'ai pas voulu écouter ses inspirations avant
+d'être bien certain que je n'obéissais pas à des illusions
+enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est
+faite dans mon esprit aussi bien que dans mon coeur
+et je viens vous demander de me la donner pour
+femme.</p>
+
+<p>Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe,
+ne se montra sur le visage de madame de Barizel en
+entendant cette parole qu'elle avait cependant si
+anxieusement attendue et si laborieusement amenée.</p>
+
+<p>Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si
+elle était plongée dans un profond embarras; à la fin
+elle se décida, mais en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout je dois vous avouer que votre demande,
+dont je suis fort honorée, me prend tout à fait
+au dépourvu et me cause une surprise que je n'ai pas
+la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner
+votre amour pour elle,&mdash;la résolution que j'ai mise à
+exécution aujourd'hui en est la preuve. Avant de vous
+répondre je dois donc tout d'abord interroger ma fille,
+dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
+contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une
+personne aussi que je dois consulter, notre meilleur
+ami en France, le second père de ma fille, M. Dayelle,
+qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être votre
+adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...</p>
+
+<p>&mdash;M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait
+comme un assez mauvais mari; mais c'est là un
+excès de rigorisme contre lequel je me défendrai facilement
+si vous voulez bien m'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui
+vous entendît, car je dois avoir égard à son opinion.
+Justement je l'attends. Vous pourrez donc le faire revenir
+de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne
+sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu
+que la mesure que j'avais cru devoir prendre et qui
+s'imposait à ma prévoyance de mère n'a plus de raison
+d'être, et que toutes les fois que vous voudrez
+bien venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de
+vous recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce
+soir.</p>
+
+<p>Roger se retira.</p>
+
+<p>Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel
+le reconduisit; mais aussitôt qu'il fut parti elle monta
+quatre à quatre à la chambre de sa fille, où elle entra
+en dansant.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p>Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel,
+de la belle Corysandre avec le prince Savine avait
+fait du tapage, celle de son mariage avec le duc de
+Naurouse en fit un bien plus grand encore. On avait
+parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât
+de lui et employait dans ce but toute sorte de moyens.
+On parlait du duc de Naurouse tout naturellement,
+parce qu'on avait plaisir à s'occuper de lui. Savine
+n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique
+à tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient
+que pour ce qu'on racontait sur son compte.</p>
+
+<p>Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens
+amis de Roger étaient arrivés à Bade; le prince du
+Kappel, Poupardin, Montrévault et dix autres avec
+leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous
+s'étaient jetés sur cette nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;Naurouse se marie, est-ce possible?</p>
+
+<p>On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout
+d'abord il avait mis une certaine réserve dans ses
+réponses; mais, lorsqu'à la suite de l'entrevue avec
+Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de
+Barizel, dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments
+de sa fille et conseillée par son ami Dayelle»,
+avait formellement donné son consentement, il avait
+très franchement montré combien il était heureux de
+ce mariage, n'attendant même pas les questions pour
+l'annoncer à ceux de ses amis qu'il estimait assez pour
+leur parler de son bonheur.</p>
+
+<p>Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent
+celles du prince de Kappel:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous
+marier librement et de vous choisir votre femme vous-même
+et tout seul! Je crois que si j'avais la liberté de
+faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est
+bien certain que je mourrai garçon pour ne pas me
+laisser marier à quelque princesse de sang royal,
+mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on m'imposerait
+au nom de la politique et à qui je devrais faire des
+enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer.
+D'ailleurs, un futur roi qui ne se marie pas, c'est
+drôle, et on est original comme on peut.</p>
+
+<p>Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le
+blâma et très vivement, parlant au nom de l'amitié et
+de la raison, employant la persuasion et la raillerie
+pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: ce fut
+Mautravers.</p>
+
+<p>Contrairement à son habitude, Mautravers n'était
+point arrivé à Bade pour le commencement des
+courses, et quand Roger, surpris de ne le pas voir,
+avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu
+qu'il ne viendrait probablement pas; cependant il
+était venu, et, le matin de la deuxième journée, en
+débarquant de chemin de fer il était tombé chez Roger
+encore au lit et endormi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin vous voilà de retour et pour longtemps,
+j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Pour très longtemps, pour toujours probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Que raconte-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avez l'idée de vous marier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous marier avec une Américaine, une étrangère,
+vous, François-Roger de Charlus, duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Cette Américaine est d'origine française: elle
+appartient à une très vieille et très bonne famille du
+Poitou, les Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup
+de vous en ce moment, et on m'a dit aussi que
+c'était par amour que vous vouliez épouser cette jeune
+fille, mais je ne l'ai pas cru.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me dise que vous faites un mariage de
+convenance avec une jeune fille de votre rang, et cela
+pour continuer votre nom, pour avoir une maison, je
+ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage
+soit à mon sens la chose la plus folle du monde;
+mais un mariage d'amour, vous, vous, Roger, jamais
+je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme de
+coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage,
+je veux bien vous le concéder; c'est rare, cependant
+c'est possible. Mais à côté des sentiments du coeur, il
+y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, croyez-vous
+que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des
+maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez
+aimées passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment
+donné, tout en éprouvant encore pour elles de la tendresse,
+vous n'avez pas été désagréablement surpris
+de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles
+vous étaient devenues absolument indifférentes, ne
+vous disant plus rien, à ce point que vous vous demandiez
+avec stupéfaction comment elles avaient pu éveiller
+en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est
+fatal et que ceux-là même qui sont les plus fortement
+maîtres de leur volonté n'échappent pas à cette loi
+humaine. Quand cela arrivera dans votre mariage
+d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela
+arrive, et que vous resterez en présence d'une femme
+aigrie, d'autant plus insupportable qu'elle aura de
+justes raisons pour se plaindre, vous vous souviendrez
+de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez
+qu'en parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je
+reconnais volontiers qu'on peut aimer une maîtresse
+indéfiniment, toujours, même vieille, et cela tout simplement
+parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que
+vous ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on
+a, ou plutôt qui vous a du matin au soir et du soir au
+matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, et alors...</p>
+
+<p>Mautravers était resté dans la chambre, tandis que
+Roger était entré dans son cabinet de toilette, et c'était
+de la chambre qu'il parlait. Sur ces derniers mots,
+Roger sortit du cabinet une serviette à la main, s'essuyant
+le cou et le visage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant,
+ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites entendre
+des paroles du genre de celles que vous venez de
+m'adresser. On dirait que c'est chez vous une spécialité.
+Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui
+que j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez.
+Aussi ne vous ai-je pas interrompu, curieux
+de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je ne le
+sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire
+renoncer à ce mariage, vous devez comprendre qu'il
+est trop tard. Je suis engagé, et vous savez bien que
+je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que vous
+venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que
+cela ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais
+épouser, je l'aime passionnément, et, dussé-je n'avoir
+qu'un jour de bonheur près d'elle, pour ce jour je donnerais
+tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous
+voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale.
+Mais, alors même que les sentiments qui
+s'ont inspirée n'existeraient pas, je la réaliserais cependant
+quand même, car je veux me marier tout de suite,
+et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai
+dite, vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette
+raison, c'est que je veux avoir des enfants afin que mon
+nom ne puisse point passer un jour aux Condrieu.</p>
+
+<p>Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il
+s'établit entre eux un assez long silence; puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon
+testament; mais pour mon nom je ne puis l'empêcher
+sûrement de tomber entre leurs mains que par un
+mariage qui me donnera des enfants... et je me marie.
+Au reste vous allez voir bientôt que celle que j'épouse
+est digne non seulement d'inspirer l'amour, mais
+encore de le retenir et de le fixer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle
+de Barizel, j'ai parlé en général.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai
+à elle; quand vous la connaîtrez, vous serez peut-être
+moins absolu dans vos théories.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de
+Barizel? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous
+voulez bien.</p>
+
+<p>Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous
+en aller aussitôt que vous voudrez, de façon à faire
+une visite du soir à mademoiselle de Barizel, si vous le
+désirez.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p>Roger devait aller aux courses avec madame de
+Barizel et Corysandre, et il avait été convenu qu'il
+irait les chercher: pour lui c'était une fête de se montrer
+en public avec celle qui serait sa femme dans
+quelques semaines.</p>
+
+<p>Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant
+le timbre de Washington,&mdash;la lettre justement
+qu'annonçait la dépêche.</p>
+
+<p>En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus
+sage d attendre lettre», disait la dépêche.</p>
+
+<p>Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui
+de l'ouvrir? Au point où en étaient les choses il ne
+pouvait pas revenir en arrière. Et le pût-il, le dût-il,
+il n'en aurait pas le courage: une douleur, il la supporterait,
+si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait
+jamais à Corysandre.</p>
+
+<p>Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété
+était trop poignante pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs
+ce n'était point son habitude d'hésiter en face d'un
+danger.</p>
+
+<p>Il lut:</p>
+
+<p>«Mon cher Roger,</p>
+
+<p>«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon
+simple et précise; par malheur, cela n'est pas facile,
+car pour faire une enquête sur la famille dont vous
+me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
+justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter
+de l'abominable résidence de Washington,
+bien faite pour donner le spleen à l'homme le plus
+gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à
+des renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez
+pas cela, cher ami, en me lisant et surtout en
+prenant une résolution d'après ces renseignements
+que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
+à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un
+gentleman et, ce qui est mieux, un gentilhomme
+dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
+et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie,
+ses manières, ses habitudes, ses moeurs. Tous ceux
+qui parlent de lui le représentent comme un type
+qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français
+bien que n'ayant pas vécu en France, mais Français
+d'origine, Français de sang, et Français du dix-huitième
+siècle avec quelque chose de brillant, de
+chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus
+maintenant; s'est distingué pendant la guerre et a
+accompli des actions qui eussent été héroïques dans
+un pays où l'on serait moins sensible à la pratique
+et au but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui
+parlent de lui le font avec sympathie ou admiration.
+J'allais oublier un point qui cependant a son importance:
+il avait hérité d'une grande fortune engagée
+dans toutes sortes de complications; il ne l'a point
+dégagée, loin de là, et l'abolition de l'esclavage a
+dû lui porter un coup funeste; mais à cet égard je ne
+puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible
+de vous répondre, suivant l'usage américain:&mdash;Vaut....
+tant de mille dollars.&mdash;Sur la mère, au
+lieu de l'unanimité, c'est la contradiction que je
+rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable;
+pour les autres, c'est une aventurière,
+et ceux-là même racontent sur elle toutes sortes
+d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous
+rapporter, car si elles étaient vraies, elles seraient,
+invraisemblables, et, je vous l'ai dit, il ne m'est pas
+possible en ce moment d'aller me renseigner aux
+sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération
+là dedans. Ce sera pour plus tard, si par un
+mot ou une dépêche vous me demandez de faire
+cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme
+pour tout, je suis entièrement à votre disposition et
+que ce me sera un plaisir de vous obliger. Parlez
+donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où
+vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans
+le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous.
+Enfin sur la fille il y a la même unanimité que
+sur le père: la plus belle personne du monde, a
+provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme
+chez tous ceux qui l'ont vue. La seule
+chose à noter et à interpréter contre elle est qu'elle
+a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache
+pourquoi. Est-ce elle qui n'a pas voulu de ses prétendants?
+sont-ce les prétendants qui n'ont pas
+voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce
+point; il semble donc qu'il n'y ait rien de grave.
+Voilà pour aujourd'hui tout ce que je puis vous dire.
+Cela manque de précision, j'en conviens; mais je
+vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la
+Nouvelle-Orléans ou ailleurs au premier signe que
+vous me ferez.»</p>
+
+<p>Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie,
+et, en écriture bâtarde aussi nette que si elle
+avait été lithographiée, cette lettre fut un soulagement
+pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez
+inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle
+était aussi satisfaisante que possible sur M. de Barizel
+et sur Corysandre, ce qui était l'essentiel. Le père,
+homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la
+tête, «la fille, la plus belle personne du monde.»
+C'était quelque chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai
+que du côté de la mère les choses ne se présentaient
+plus sous le même aspect; mais ces histoires scandaleuses
+dont on parlait vaguement se rapportaient sans
+doute à des amants, et il ne pouvait pas exiger que sa
+belle-mère fût un modèle de vertu: ce n'est pas sa
+belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se marierait
+jamais.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il
+envoya une dépêche à son ami pour le prier d'aller
+sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre cette enquête,
+au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait,
+il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger,
+plein de confiance, ne pensant plus aux mauvaises
+paroles de Mautravers. Il allait passer quelques heures
+avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle préoccupation
+eût résisté à cette joie!</p>
+
+<p>En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre
+sur le visage de madame de Barizel; avec inquiétude
+il interrogea Corysandre du regard, mais celle-ci ne
+lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha sur
+lui ne parlait que de tendresse et d'amour.</p>
+
+<p>Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant
+des questions qu'il n'osait pas poser:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant
+dans le petit salon.</p>
+
+<p>Il la suivit.</p>
+
+<p>Elle tira une lettre de sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle,
+une lettre anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur
+la question de savoir si je vous la montrerais; mais,
+tout bien considéré, je pense que vous devez la connaître.</p>
+
+<p>Elle la lui tendit ouverte:</p>
+
+<p>«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur
+de votre charmante fille, se trouve vivement
+ému par le bruit qu'on fait courir du prochain mariage
+de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour
+que vous donniez votre consentement à ce mariage
+il faut que vous ne connaissiez pas le jeune duc, ce
+qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère.
+Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire
+qu'un mot: jamais il n'aurait été admis par une
+famille française honorable qui aurait eu souci du
+bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement,
+je veux vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait
+en lui le germe de plusieurs maladies mortelles,
+auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune encore, et
+d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et
+de son père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le
+attentivement: voyez ses pommettes saillantes;
+ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout
+regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous
+les médecins, est un des signes les plus certains de
+la tuberculose pulmonaire. Depuis son enfance il a
+été constamment malade et, en ces dernières années,
+très gravement. Si vous voulez que votre fille soit
+prochainement veuve avec un ou deux enfants qui
+seront les misérables héritiers de leur père pour la
+santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant
+avertie, serait un crime.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas; mais silencieusement il
+regarda cette lettre qui tremblait entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps,
+continua madame de Barizel, il est certain que
+cette lettre au lieu de m'inspirer un profond mépris,
+m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement,
+je sais par expérience que les craintes qu'elle
+voudrait provoquer ne sont pas fondées, et c'est pour
+cela que je vous la communique, uniquement pour
+cela, pour que vous vous teniez en garde contre
+les ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.</p>
+
+<p>&mdash;D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon
+grand-père, et je suis aussi certain que cette lettre est
+de lui que si je l'avais entendu la dicter: il voudrait
+m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre
+petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de
+mon nom et pour cela il ne recule devant aucun
+moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a fait nommer
+autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour
+m'empêcher d'avoir des enfants, il écrit ces lettres
+infâmes.</p>
+
+<p>Violemment il la froissa dans sa main crispée.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit madame de Barizel, que vous
+soyez profondément blessé et peiné; mais au moins ne
+vous inquiétez pas, de pareilles dénonciations ne peuvent
+rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, il
+n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en
+sait et n'en saura jamais rien?</p>
+
+<p>En voyant comment madame de Barizel accueillait
+ces révélations, il pouvait ne pas s'inquiéter pour son
+mariage, mais pour lui-même il ne pouvait pas ne pas
+penser à cette lettre.</p>
+
+<p>Il était vrai que son père était mort jeune; il était
+vrai que sa mère était poitrinaire: il était vrai que lui-même
+depuis son enfance avait été bien souvent malade.
+Était-il donc condamné à transmettre à ses enfants
+les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de
+ses parents?</p>
+
+<p>Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela?
+Avait-il vraiment la main hippocratique?</p>
+
+<p>Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur
+fut empoisonnée, et le charmant sourire de Corysandre,
+sa douce parole, ses regards tendres ne parvinrent
+pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient
+son front.</p>
+
+<p>A un certain moment il vit dans la foule un médecin
+parisien qu'il avait connu autrefois et qu'on était sûr
+de rencontrer partout où il y avait des cocottes; aussitôt,
+se levant de la chaise qu'il occupait auprès de
+Corysandre, il alla à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, j'ai un renseignement à vous demander,
+dit-il en l'emmenant à l'écart. A quels signes reconnaît-on
+donc ce que vous appelez la main hippocratique?</p>
+
+<p>&mdash;Au renflement en massue de la dernière phalange
+des doigts et à l'incurvation de l'ongle, qui devient
+convexe par sa face dorsale.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cette main est le signe des maladies
+de poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux;
+mais cela est exagéré: elle s'observe aussi chez des
+individus parfaitement sains.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en
+alla tout à l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se
+dégantant rapidement, il examina ses deux mains, qu'il
+n'avait jamais regardées, en se demandant si elles
+étaient ou n'étaient pas hippocratiques.</p>
+
+<p>Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore
+assez léger, qu'à un doigt de ses deux mains, l'annulaire;
+quant à l'incurvation de l'ongle, il ne savait
+pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute
+un terme de médecine, il le chercherait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p>Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais,
+quand il entra dans le salon où celui-ci l'attendait, il
+trouva plusieurs convives réunis: le prince de Kappel,
+Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine,
+Esther Marix et enfin Raphaëlle.</p>
+
+<p>Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de
+lui, pour lui tendre la main; quand Raphaëlle lui
+tendit la sienne, il ne fut pas maître de retenir un léger
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne
+amie, dit Mautravers, qui l'observait, c'est elle-même
+qui s'est invitée tout à l'heure quand elle a su que
+nous dînions ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est beau, dit Poupardin.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce
+n'aurait pas été pour vous, mon cher Poupardin, que
+j'aurais adressé cette demande à Mautravers.</p>
+
+<p>On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher
+tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit
+Mautravers, c'est qu'à l'exception de Garami mort et
+de Savine en voyage, nous voilà tous réunis aujourd'hui
+pour célébrer les adieux à la vie de notre ami,
+comme nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter
+son entrée dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel,
+elle n'est pas consolante, car elle prouve que
+nous tournons toujours dans le même cercle et sur
+place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme
+à l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous
+sommes toujours les mêmes, et franchement ça
+manque de diversité. Nous allons dire les mêmes
+choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger
+la même sauce brune, la même sauce rouge, la
+même sauce blanche; et puis demain nous recommencerons.</p>
+
+<p>On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de
+Roger; ce voisinage n'était guère pour lui plaire,
+mais il eût été maladroit et ridicule d'en rien laisser
+paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre observation;
+c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise
+en la voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être
+que complètement indifférente et il ne devait pas plus
+se rappeler qu'il l'avait aimée, qu'il ne devait se souvenir
+qu'elle l'avait trompé; tout cela était si loin!</p>
+
+<p>Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa
+la parole à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant
+assez longtemps il s'entretint avec elle, sans plus
+faire attention à Raphaëlle que s'il ne la connaissait
+pas.</p>
+
+<p>A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu,
+Raphaëlle se pencha vers lui et, parlant d'une
+voix étouffée, de manière à n'être entendue que de lui
+seul:</p>
+
+<p>&mdash;Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée
+à ce dîner.</p>
+
+<p>Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement,
+il la regarda de haut, puis tout à coup se baissant
+de façon à lui parler à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il,
+j'étais sur le balcon et j'ai tout entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ç'a été justement parce que je te savais sur le
+balcon du boudoir et parce que je savais aussi que de ce
+balcon on entendait tout ce qui se disait chez mes parents
+que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à rompre?</p>
+
+<p>Il eut un tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cela sera long!</p>
+
+<p>&mdash;Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, mais tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue,
+s'exprimant au milieu de ces neuf personnes
+à peu près aussi librement que si elle avait été seule,
+car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en jetant
+hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire,
+sans que ses voisins l'entendissent.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je sentais, que je voyais
+que tu te perdrais pour moi, par générosité, par
+amour, et que si les choses continuaient ainsi ta
+famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais
+essayé de rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu
+l'avais repoussé; si tu savais comme cela m'avait été
+doux! Alors, voyant qu'il fallait te sauver malgré toi,
+j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas impunément
+qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui
+m'était inspiré par mon métier, j'ai joué une scène...
+atroce, en me disant pour me soutenir que si tu pouvais
+me croire ce que je paraissais être, tu souffrirais
+moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.</p>
+
+<p>Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant
+elle une assiette à laquelle elle ne toucha pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas
+une bien bonne comédienne; mais il paraît que ce
+jour-là j'ai eu du talent, car tu as cru à la scène que
+je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu y
+crois peut-être encore en ce moment même, te disant
+que j'ai été la plus misérable des femmes, au lieu de
+voir que j'en étais la plus tendre, la plus dévouée,
+tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée jusqu'au
+suicide.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de
+Naurouse? demanda Montrevault, ça n'est pas correct,
+cela, ma chère.</p>
+
+<p>Assurément non, cela n'était pas correct; elle le
+sentait sans qu'il fût besoin de le lui faire observer,
+mais, comme, elle n'avait pas dit tout ce qu'elle voulait
+dire, elle prit bravement son parti et se décida à
+achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face
+et en promenant sur tous les convives un regard
+assuré, une chose bien simple, bien élémentaire, mais
+qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends à
+tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien
+vous faire part pour votre éducation. Comme je
+n'aurai à tromper aucun de vous, je peux parler franchement.
+Ce que je disais, le voici: Tout homme
+s'imagine, quand il est l'amant d'une femme qui lui
+témoigne de l'amour, qu'il doit être seul et que, s'il ne
+l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh bien! ça, c'est
+des bêtises.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria Balbine.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, continua Raphaëlle, une femme
+peut n'aimer qu'un homme et l'aimer exclusivement,
+si bien que tous les autres ne sont rien pour elle;
+mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une
+autre affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est
+franche, qui vous dira que c'est possible; il en faut un
+pour ceci, un autre pour cela, enfin des relais.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu
+es franche.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au
+duc, au petit duc, comme nous disions autrefois, quand
+Montrévault m'a interrompue pour me rappeler que
+je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
+cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais
+mieux le lui dire tout bas, mais puisque je ne serais
+pas correcte, il faut bien que je le dise tout haut, tant
+pis pour ceux que ça blessera...</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront
+de tes paroles auront mauvais caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre
+il m'est bien égal qu'on se fâche ou qu'on ne se fâche
+pas. Donc le but de mon explication était de lui prouver
+que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai
+aimé, tendrement, passionnément aimé, et, qu'en
+réalité, je n'ai jamais aimé que lui.</p>
+
+<p>Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers
+dominant le tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce
+que j'étais en train de dire bas, continua Raphaëlle
+sans se laisser déconcerter, ce n'est pas ma faute.
+Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi,
+sans explication; après plusieurs années je le retrouve,
+alors je saisis l'occasion aux cheveux et je m'explique!
+c'est bien naturel. Dans d'autres circonstances je
+n'aurais pas risqué cette explication, parce qu'on
+aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification
+que dans un but intéressé, mais maintenant cela
+n'est pas à craindre, cette idée ne peut venir à personne
+et je suis bien aise que le petit duc sache...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire
+amant, dit Sermizelles, c'est entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il le sait.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est fier.</p>
+
+<p>&mdash;Il en rêvera.</p>
+
+<p>&mdash;Ton souvenir consolera ses vieux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle,
+cela m'est égal; j'ai dit ce que je voulais dire.</p>
+
+<p>Elle se mit alors à manger consciencieusement, en
+femme qui veut regagner le temps perdu, et, pendant
+le reste du dîner, elle ne chercha point à s'adresser à
+Roger en particulier, ne lui parlant que lorsqu'elle y
+était amenée naturellement par les hasards de la conversation.</p>
+
+<p>Au dessert, Roger se leva et quitta la table.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine;
+c'est scandaleux!</p>
+
+<p>&mdash;Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.</p>
+
+<p>Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à
+ceux qui le blâmaient, Roger se retira pour se rendre
+auprès de Corysandre, et en chemin une question qu'il
+s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle avait-elle
+essayé cette justification? Il était dans des dispositions
+où l'on se défie de tout et de tous: les étranges
+paroles que Mautravers lui avait adressées le matin,
+puis presque aussitôt la lettre anonyme que madame
+de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur
+ses gardes; il traversait bien évidemment une phase
+décisive, et des dangers, des embûches dressées par
+M. de Condrieu-Revel, devaient l'envelopper de toutes
+parts. On ne reculerait devant rien pour rompre son
+mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le
+voyait, et ses soupçons ne devaient s'arrêter devant
+personne; mais enfin il lui paraissait difficile d'admettre
+que les explications de Raphaëlle pussent se
+rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait
+ni par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente
+pour croire qu'il pouvait revenir à elle, alors même
+qu'il croirait qu'elle s'était immolée, qu'elle s'était
+suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela qu'elle avait
+cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce
+qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait
+son mariage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, au moment où Roger allait
+descendre pour déjeuner, il entendit un bruit de voix
+dans son antichambre, et ce bruit se continuant
+comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
+personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.</p>
+
+<p>La personne qui voulait entrer n'était autre que
+Raphaëlle, et Bernard, qui aimait à se substituer à son
+maître, s'imaginant que celui-ci ne devait pas être en
+disposition de recevoir une ancienne maîtresse, refusait
+de la recevoir:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque j'affirme à madame que M. le duc est
+sorti.</p>
+
+<p>C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.</p>
+
+<p>Sans daigner remettre le valet de chambre à sa
+place, Raphaëlle, passant devant lui, se hâta d'entrer.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna
+la sienne, mais ce ne fut pas bien franchement. Cette
+visite n'était pas pour lui plaire, pas plus que ce tutoiement
+auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité de la
+tutoyer lui-même.</p>
+
+<p>Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil,
+elle s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter
+ma justification? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pour te justifier probablement, répondit-il en
+employant de mauvaise grâce le tutoiement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines
+que je n'ai été guidée que par un motif étroitement
+personnel. Depuis notre séparation j'ai supporté
+ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
+à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait
+pour lui, mais il suffit que je le sache, moi.»&mdash;Et cela
+me suffisait réellement. Tu penses bien que dans ma
+vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
+dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à
+toi, j'étais tout de suite relevée et je redressais la tête
+quand je me disais: «Voilà ce que j'ai fait pour
+l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué à
+me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai
+eu besoin de ton estime, non pour moi, mais pour
+toi.</p>
+
+<p>Comme il la regardait avec étonnement, se demandant
+où tendaient ces étranges paroles, elle continua:</p>
+
+<p>Tu ne comprends rien à ce que je te dis là,
+n'est-ce pas? mais tu vas voir bientôt que je ne dis
+pas un seul mot inutile. Cependant, avant d'en arriver
+là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
+je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec
+Savine quand il apprendra que je suis venue ici, bien
+qu'il m'ait demandé de rester à Paris pendant son
+absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
+du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu
+saches aussi que c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec
+Mautravers, qui ne voulait pas m'inviter et qui ne s'est
+décidé qu'en pensant que j'avais sans doute l'espérance
+de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,&mdash;ce
+qui, pour sa nature bienveillante, est un plaisir
+très doux.&mdash;Maintenant que tout cela est expliqué,
+écoute-moi.</p>
+
+<p>Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a
+couru que Savine devait épouser mademoiselle de
+Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous,
+dit Roger en étendant la main par un geste énergique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je
+veux parler; je n'ai rien à en dire; jamais l'idée ne me
+serait venue de porter un témoignage contre une
+jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta
+femme; tu me calomnies si tu me juges capable d'une
+pareille bassesse. Rassure-toi donc et laisse-moi continuer
+sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est déjà
+assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais
+à bout.</p>
+
+<p>Elle fit une nouvelle pause:</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il
+soit besoin que je te le dise que je ne l'aime pas.
+Savine mourra sans avoir jamais aimé et sans avoir
+jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le
+regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré
+son égoïsme, son avarice, sa sécheresse de coeur,
+sa méchanceté, sa dureté, sa lâcheté, malgré tous les
+défauts et tous les vices qui font de lui un des plus
+vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à
+lui... parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer;
+je n'aurais jamais été sa maîtresse; mais, dans les
+dispositions où je suis, mieux vaut lui qu'un autre;
+au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il
+y tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec
+un peu d'habileté lui en extraire de temps en temps
+quelques bribes. De ces bribes je n'ai pas assez et il
+me faut quelques années encore pour atteindre le
+chiffre que je me suis fixé, car, avec lui, le travail
+d'extraction est d'un difficile que tu n'imaginerais
+jamais, toi qui es la générosité même. Aussi, quand
+j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
+tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a
+jetée; on ne perd pas ainsi un homme qui vous fait la
+femme la plus enviée de Paris. Tout d'abord je me
+suis refusée à admettre que ce mariage fût possible,
+car je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui
+s'est passé m'a donné raison; mais devant la persistance
+de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter un peu, puis
+beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage
+si je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle
+était celle que Savine voulait épouser, et j'ai envoyé
+un homme dont j'étais sûr faire une enquête ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où
+tend cet entretien, restons-en là; je ne veux pas en
+entendre davantage; j'en ai déjà trop entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au
+nom de ton honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne
+permets à personne d'en prendre souci.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais
+quand tu ne sais pas qu'il est menacé, ne permets-tu
+pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que je ne voulais pas
+parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
+m'entendre sans craindre que mes paroles soient un
+outrage pour elle; mais il y a plus: tu dois m'entendre,
+tu le dois pour ton nom, dont tu es si justement
+fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on
+prend des renseignements sur la famille de celle
+qu'on épouse, pourquoi repousserais-tu ceux que je
+t'apporte?</p>
+
+<p>Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un
+témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une
+femme qui ne veut que ton bien et qui ne demande
+rien que d'être entendue quand elle élève la voix non
+pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement.
+Mais je ne veux pas me plaindre, encore moins me
+fâcher; je me mets à ta place, je sens ce que ma démarche
+doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
+souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la
+générosité de ton caractère; si tu regrettes le coup
+dont tu viens de me frapper, écoute-moi, c'est la seule
+réparation que je veuille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment,
+venir m'imposer des paroles que je ne veux pas entendre,
+car elles s'adressent à des personnes dont il ne
+peut pas être question entre nous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles,
+parce que si je ne venais pas te les dire, les sachant,
+je serais coupable d'une infamie et d'une lâcheté. Ce
+que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, mais,
+maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois
+pas le garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter
+une voix qui t'avertirait que tu vas tomber dans un
+précipice, parce que tu n'aurais pas demandé cet avertissement?
+N'est-ce pas un devoir de te le donner, de
+te le crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre
+que je ne suis pas digne de t'avertir? Mais ce
+serait de la folie.</p>
+
+<p>L'insistance même de Raphaëlle avait fini par
+émouvoir Roger. Son premier mouvement avait été de
+lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant pas, il avait
+été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise à
+vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le
+souvenir de la lettre de son ami, le secrétaire de la
+légation de Washington, lui revenait et le troublait.</p>
+
+<p>Brusquement il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien
+invraisemblables, auxquelles je n'ai pas voulu répondre;
+aujourd'hui l'heure est venue de me prouver
+que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter
+les preuves palpables, évidentes, de ce que tu
+veux me révéler. Si tu me donnes ces preuves, je te
+croirai non seulement pour aujourd'hui, mais encore
+pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je
+te traiterai comme la dernière des misérables.</p>
+
+<p>Vivement elle étendit le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle,
+la condition que tu m'imposes, je la tiens, et les
+preuves que tu exiges, je te les donnerai, non pas dans
+un délai que je pourrais allonger, non pas demain, mais
+tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:</p>
+
+<p>Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la
+poche de sa robe et la présenta à Roger, qui, prêt à la
+prendre, eut un mouvement de répulsion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle,
+il faut que je t'explique comment elles sont
+venues entre mes mains. Je t'ai dit que voulant empêcher
+Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
+envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches,
+qui devait faire une enquête sur ce qu'était
+celle que Savine allait épouser, disait-on, et sur la famille
+de celle-ci. Mon homme me confirma ce mariage,
+qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me
+donna n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent
+ce que tu as dû voir toi-même sur l'intérieur,
+les relations, les habitudes de madame de Barizel, qui
+n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
+bohème.</p>
+
+<p>Roger voulut l'interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par
+leur nom; d'ailleurs, madame de Barizel étant une
+étrangère, il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'elle
+ne vive pas comme tout le monde. Si je n'avais à parler
+que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
+rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant
+pour me faire comprendre que si je voulais poursuivre
+mon enquête en Amérique, je pouvais en apprendre
+assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine
+de devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un
+agent en Amérique et de poursuivre là-bas des recherches
+de ce genre; cela exigeait de grands frais.
+Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine,
+et les risques que je courais d'un côté n'étaient
+nullement en rapport avec les chances que je pouvais
+m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
+Amérique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait
+son émotion, mais en voyant la tournure que prenaient
+les choses, il n'avait pas été maître de ne pas la laisser
+échapper, car ce n'était pas, comme il l'avait supposé
+tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être
+question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade;
+ce que Raphaëlle avait fait pour son intérêt à elle,
+c'était ce qu'il aurait voulu, ce qu'il aurait dû faire
+lui-même pour son honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat
+des recherches que mon homme a faites en Amérique,
+avec preuves à l'appui, car il me fallait ces preuves
+pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne recueillît
+aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage
+certain; tous les renseignements qu'on a recueillis
+n'ont pas été prouvés, mais ceux qui l'ont été suffiront,
+et au delà, pour t'éclairer.</p>
+
+<p>Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage,
+qu'avait animé l'ardeur de la discussion, prit une
+expression désolée:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te
+causer une douleur, moi qui voudrais tant t'éviter un
+chagrin, moi qui aurais voulu que mon souvenir ne
+fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis
+comme une mère qui doit avoir le courage de frapper
+l'enfant qu'elle aime.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces
+preuves...</p>
+
+<p>Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était
+lui maintenant qui la pressait de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom
+de famille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre
+les renseignements et les témoignages que je vais successivement
+te donner sur sa jeunesse, qui est la partie
+intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir facilement
+ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté
+un terrain aux Champs-Élysées, soi-disant pour
+construire dessus un hôtel, mais en réalité et tout
+simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de
+fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié
+ou plutôt sans <i>de</i>, Olympe Boudousquié tout court,
+ainsi que le prouve, ce certificat de baptême, revêtu,
+comme tu le vois, de toutes les signatures et de toutes
+les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.</p>
+
+<p>Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle
+présenta à Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur
+de musique; la mère, Rosalie Aitie, modiste, cela
+n'indique guère que la fille de ces gens-là ait droit
+à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie
+Aitie était une personne remarquable par sa beauté,
+à laquelle il n'a manqué pour faire fortune qu'un
+autre théâtre que Natchez, qui est une petite ville
+de trois à quatre mille habitants, où une femme,
+même de talent (et il paraît qu'elle était douée), ne
+peut pas briller, et puis il y avait en elle un vice qui
+devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle était d'origine
+noire, bien que parfaitement blanche...</p>
+
+<p>Comme Roger avait laissé échapper un mouvement,
+elle s'interrompit pour prendre deux pièces qu'elle lui
+tendit:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était,
+tu le vois, une esclave.</p>
+
+<p>Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de
+lire les papiers qu'elle lui avait présentés; puis, sans
+le regarder, pour ne pas augmenter sa confusion qu'elle
+n'avait pas besoin d'examiner attentivement, car elle se
+trahissait par un tremblement des mains, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille
+Olympe était encore tout enfant. Mourut-il? se sauva-t-il
+pour fuir sa femme? Les renseignements manquent;
+mais cela n'a pas une grande importance, pas
+plus que la lacune qui existe entre le moment où madame
+Boudousquié quitte Natchez et celui où nous la
+retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi des
+mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille
+Olympe, lancée dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle
+de Boudousquié pour ceux qui ne savent
+pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables,
+succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout
+le monde s'accorde à reconnaître que c'est une femme
+très forte. Malheureusement, sur cette période, les
+renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les renseignements
+avec preuve à l'appui, les seuls dont nous
+ayons à nous occuper, tandis que les histoires au contraire
+abondent. Cependant je dois en citer une, une
+seule: on raconte qu'elle assassina un des amants qui
+allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola
+les débris de la fortune qu'il emportait avec lui; le
+coup de revolver fut mis au compte de la jalousie par
+des juges complaisants.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer
+de moi que de me raconter de pareilles histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on
+dit de madame de Barizel et quelle est sa réputation.
+N'est-ce pas chose grave qu'on puisse parler ainsi
+d'une femme, même alors que cette femme serait innocente?
+Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il
+pas qu'on la juge capable de le commettre? Enfin je
+n'insiste pas là-dessus. Une seule chose est certaine,
+c'est qu'après la mort de ce personnage, qui s'appelait
+Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la Nouvelle-Orléans
+pour Charlestown, où un riche commerçant
+se ruine et se tue pour elle: William Layton.
+Justement le jeune frère de William Layton, qui l'a
+alors connue comme la maîtresse de son frère et
+qui à été témoin de cette ruine et de ce suicide, est
+établi à Paris, 45, rue de l'Échiquier, et il peut donner,
+il donne volontiers tous les renseignements qu'on lui
+demande sur la femme qui a causé la mort de son
+frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger
+pour qu'il parle: c'est un témoin vivant et qui, par son
+honorabilité, mérite toute confiance. Tu retiens l'adresse,
+n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue de
+l'Échiquier?</p>
+
+<p>Il répondit par un signe de tête, car une émotion
+poignante le serrait à la gorge: ce n'était plus une histoire
+absurde qu'on lui racontait. Pour avoir la preuve
+de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un témoin
+vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc
+l'aventurière dont parlait la lettre de Washington et les
+histoires invraisemblables dont il était question dans
+cette lettre seraient vraies? Était-ce possible? Il se
+débattait contre cette question, et son amour pour
+Corysandre se révoltait, à cette pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a
+encore une disparition. On la retrouve à Savannah
+menant grande existence, maîtresse d'un négociant
+qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en
+France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre.
+Lui aussi parle volontiers d'Olympe Boudousquié, car
+elle n'a laissé que de mauvais souvenirs à ses amants
+et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à l'interroger
+aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la
+Havane, d'où la ramène le comte de Barizel, qui la
+présente et la traite comme sa femme. L'a-t-il véritablement
+épousée? On n'en sait rien: mon homme n'a
+pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
+cependant, car le comte était un homme passionné,
+un parfait gentilhomme français dont on dit le
+plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt contre
+sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il
+n'a laissé que de grosses dettes, de sorte qu'on se demande
+comment sa veuve peut mener le train qui
+est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les
+réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux
+qui veulent prendre la peine d'ouvrir les yeux et de
+voir comment madame de Barizel manoeuvre entre
+Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire.
+Tu peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu
+ne peux pas en savoir autant parce que tu n'es pas
+du métier, tu peux en voir assez cependant pour te
+faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui
+se passe à Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi
+que pour te parler de ce que je savais sur la vie de
+madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou plutôt,
+mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était
+cette femme qui, par son habileté et surtout par son
+audace, est parvenue à prendre place dans le monde, et
+une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par sa fille, se
+rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je
+me ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais
+pas de ce que j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout
+dit, tu en sais cependant assez maintenant pour ne pas
+continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, je ne me
+permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une
+chose à ajouter, c'est que jamais personne au monde
+ne saura un mot de ce que je viens de te dire. Je te laisse
+ces papiers, pour moi inutiles; tu en feras ce que ton
+honneur t'indiquera.</p>
+
+<p>Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti,
+écrasé par ces terribles révélations.</p>
+
+<p>Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps
+après le départ de Raphaëlle, fut d'étendre la
+main pour prendre un <i>Indicateur des chemins de fer</i>
+qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs
+minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres
+dansaient devant ses yeux troublés et les filets noirs
+qui séparent les trains se brouillaient; enfin il parvint à
+voir que le premier train pour Paris était à trois heures,
+ce serait ce draina qu'il prendrait.</p>
+
+<p>Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et
+aussitôt il se rendit aux allées de Lichtenthal.</p>
+
+<p>Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne
+vous attendais pas de sitôt; quelle bonne surprise!</p>
+
+<p>Il se raidit pour ne pas se trahir:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte
+je suis obligé de partir pour Paris par le train de trois
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Partir!</p>
+
+<p>Elle le regarda en tremblant: instantanément son
+beau visage s'était décoloré.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix
+rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une chose très grave... mais rassurez-vous,
+chère mignonne, et dites-vous que je n'ai jamais mieux
+senti combien profondément, combien passionnément
+je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de m'éloigner
+de vous... pour quelques jours seulement, je
+l'espère.</p>
+
+<p>Tendrement elle lui tendit la main et le regardant
+avec des yeux doux et passionnés:</p>
+
+<p>&mdash;Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce
+pas, très vite? Si courte que soit votre absence, elle
+sera éternelle pour moi.</p>
+
+<p>A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et
+entra dans le salon; vivement Corysandre courut au-devant
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>Roger voulut répondre lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures
+et je viens vous faire mes adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières
+journées de courses?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais;
+c'est ce matin, il y a quelques instants, que ce
+départ a été décidé.</p>
+
+<p>Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais
+avec madame de Barizel ce n'était pas un sentiment
+de lâcheté qui l'anéantissait, c'était un sentiment d'indignation
+et de fureur qui le soulevait. Était-elle vraiment
+la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il
+pouvait le savoir.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement avec deux de vos compatriotes,
+dit-il en regardant madame de Barizel, que j'ai à
+traiter l'affaire... capitale qui m'appelle à Paris, deux
+Américains, M. Layton, de Charlestown...</p>
+
+<p>Elle pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.</p>
+
+<p>Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage! dit-elle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p>Le trouble de madame de Barizel avait été le plus
+terrible des aveux.</p>
+
+<p>Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir
+vu M. Layton, le frère du suicidé de Charlestown, il
+alla au Havre pour voir M. Urquhart.</p>
+
+<p>Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une
+fille!</p>
+
+<p>Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans
+sa résolution.</p>
+
+<p>Jamais il ne reverrait Corysandre.</p>
+
+<p>Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation?
+Il n'en savait rien, il ne se le demandait
+même pas, car ce n'était pas de l'avenir qu'il pouvait
+s'occuper, c'était du présent, du présent seul.</p>
+
+<p>Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille
+d'Olympe Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de
+Naurouse.</p>
+
+<p>Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait
+lui-même, il devait pour le moment écarter cela de sa
+pensée et tâcher de ne voir que ce que l'honneur de
+son nom lui imposait.</p>
+
+<p>Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette
+résolution serait un suicide.</p>
+
+<p>Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris,
+il arrêta la mise à exécution de cette résolution, s'y
+reprenant à vingt fois, à cent fois, ne restant fixé qu'à
+un seul point, qui était qu'il ne devait pas retourner
+à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre,
+il n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur
+qui tiendraient contre elle; et puis, que lui dirait-il,
+d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui parler de sa mère, il
+faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? Elle le
+verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.</p>
+
+<p>Il écrirait donc.</p>
+
+<p>Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une
+telle angoisse, un tumulte si vertigineux, qu'il fut
+tout surpris de se trouver arrivé à Paris: le temps, la
+distance, étant choses inappréciables pour lui.</p>
+
+<p>Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite
+il écrivit ses lettres, dont les termes étaient arrêtés
+dans sa tête.</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton
+et Urquhart vous avez compris qu'il me serait
+impossible de donner suite au projet de mariage
+dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces
+deux messieurs, je vous confirme cette impossibilité.</p>
+
+<p>«NAUROUSE.»</p>
+
+<p>Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant
+de pouvoir poser la plume sur le papier, il la laissa
+tomber plus de dix fois, l'esprit affolé, le coeur défaillant:</p>
+
+<p>«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le
+coup de la plus affreuse, de la plus grande douleur
+que j'aie jamais éprouvée que je vous écris.</p>
+
+<p>«Nous ne nous verrons plus.</p>
+
+<p>«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il
+était hier, plus profond même, et ce que je vous
+disais en me séparant de vous, je vous le répète en
+toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.</p>
+
+<p>«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a
+pas de volonté humaine qui puisse nous réunir.</p>
+
+<p>«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé
+cette lettre, celui qui remplit ma vie: je vous
+aime, chère Corysandre.</p>
+
+<p>«ROGER.»</p>
+
+<p>Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer,
+car elle ne disait nullement ce qu'il voulait dire; mais,
+quand il la recommencerait dix fois, vingt fois, à quoi
+bon, puisque, ce qui était dans son coeur, il ne pouvait
+justement pas l'exprimer.</p>
+
+<p>Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade
+qui porterait ces deux lettres, et, en les envoyant à
+celui-ci, il lui donna ses instructions qu'il précisa minutieusement:
+tout d'abord, Bernard devait porter la
+lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même
+aux mains de mademoiselle de Barizel; quand à celle
+de madame de Barizel, il était mieux qu'il la remît à
+quelqu'un de la maison sans explication.</p>
+
+<p>Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces
+lettres fut fermée, il la garda longtemps devant lui,
+ne pouvant pas l'envoyer à la poste: c'était sa vie,
+son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.</p>
+
+<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille
+angoisse, et si son coeur ne défaillait pas dans les faiblesses
+de l'irrésolution, il se brisait sous les efforts
+de la volonté.</p>
+
+<p>Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il
+aimait si passionnément, et il y renonçait; mais au
+prix de quelles souffrances accomplissait-il ce devoir!</p>
+
+<p>Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il
+ne pouvait plus attendre; il prit la lettre et la porta
+lui-même au bureau de la rue Taitbout, marchant rapidement,
+résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans la
+boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté
+de presser la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût
+été appuyée sur son coeur.</p>
+
+<p>Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de
+Harly se présenta à son esprit, non de Harly son ami,&mdash;il
+n'avait point d'ami à cette heure et l'humanité
+entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il
+monta chez lui.</p>
+
+<p>En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle joie, mon cher Roger!</p>
+
+<p>Mais en remarquant combien il était pâle et comme
+tout son visage portait les marques d'un profond bouleversement,
+il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Malade, non; mort: je viens de rompre mon
+mariage.</p>
+
+<p>Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui
+parler de ce mariage et lui dire combien il aimait Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que
+je devais épouser plus que je ne l'ai jamais aimée; de
+son côté elle m'aime toujours, c'est vous dire ce que
+je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
+de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au
+médecin un remède pour oublier et dormir, car, si j'ai
+eu le courage d'accomplir cette rupture, j'ai maintenant
+la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser,
+ne pas souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le
+temps; on ne la supprime pas. Si je la suspends par
+le sommeil, au réveil vous la retrouverez aussi intense
+qu'en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à
+mes pensées, à mes souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment,
+c'est aujourd'hui.</p>
+
+<p>Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait
+plus pâle, plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté.
+Ce long voyage ne lui avait pas été salutaire. La fièvre
+bien certainement ne le quittait pas.</p>
+
+<p>Dans ces conditions comment allait-il supporter la
+crise qu'il traversait? Par les lettres qu'il avait reçues
+Harly savait que Roger avait mis toutes les espérances
+de sa vie dans ce mariage qui, pour lui, était
+le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement,
+utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour
+et de la famille, ces joies qu'il n'avait jamais
+connues et après lesquelles il aspirait si ardemment.
+Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait
+pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que
+s'il reprenait ses anciennes habitudes il y trouverait
+sûrement l'aggravation rapide de sa maladie.</p>
+
+<p>Comment l'empêcher de les reprendre?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p>Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger
+sortit de son assoupissement il trouva sa douleur aussi
+intense que la veille et même plus lourde, plus accablante,
+car il n'était plus enfiévré par la résolution à
+prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était
+le sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de
+tout son poids.</p>
+
+<p>C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle
+était là devant ses yeux plus belle, plus radieuse, plus
+éblouissante qu'il ne l'avait jamais vue; ce n'était pas
+la mort qui la lui enlevait, mais sa propre volonté.
+Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
+il en était à se demander s'il n'était pas plus
+coupable envers Corysandre en l'abandonnant qu'il
+ne l'eût été envers l'honneur de son nom en l'épousant.
+Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il
+avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille
+qui avait empoisonné sa jeunesse, et maintenant le
+sacrifice de son bonheur.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée,
+tournant et retournant la même pensée, voyant et
+revoyant toujours la même image.</p>
+
+<p>Il envoya chercher une voiture:</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il aller?</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards
+extérieurs.</p>
+
+<p>En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot,
+le cheval de sa victoria n'en pouvait plus; il descendit
+de voiture, en prit une autre et recommença sa promenade.</p>
+
+<p>A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais
+au lieu d'entrer au rez-de-chaussée, il monta à l'entresol
+pour dîner seul dans un salon particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Combien monsieur le duc veut-il de couverts?
+demanda le maître d'hôtel, qui le reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul.</p>
+
+<p>&mdash;Que commande monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>A huit heures il entra à l'Opéra.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la
+musique l'exaspérait.</p>
+
+<p>Il sortit et s'en alla aux Bouffes.</p>
+
+<p>Mais il n'y resta pas davantage.</p>
+
+<p>Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques,
+d'où il se sauva au bout d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens
+qui jouaient sérieusement, la foule, le bruit, les lumières,
+tout lui faisait horreur.</p>
+
+<p>Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait
+la même chose, puis le surlendemain, puis toujours
+ainsi.</p>
+
+<p>Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.</p>
+
+<p>Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans
+savoir où aller, le valet de chambre, entrant dans son
+cabinet, lui demanda s'il pouvait recevoir madame
+la comtesse de Barizel.</p>
+
+<p>La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.</p>
+
+<p>Son parti fut pris.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit-il.</p>
+
+<p>Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce
+n'était que la comtesse, il n'avait pas de ménagement
+à garder avec elle; il haïssait, il méprisait cette misérable
+femme qui le séparait de Corysandre.</p>
+
+<p>Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage,
+et comme Roger, stupéfait, ne pensait pas à
+lui avancer un siège, elle prit un fauteuil et s'assit.
+Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes
+pas paru être plus à son aise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt
+je me suis mise en route pour venir vous demander
+ce qu'elle signifie.</p>
+
+<p>&mdash;Que je renonce à la main de mademoiselle de
+Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi
+renoncez-vous à la main de ma fille?</p>
+
+<p>Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant
+cette assurance qui ressemblait à un défi, un sentiment
+d'indignation l'avait soulevé.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son
+nom à la fille de mademoiselle Olympe Boudousquié.</p>
+
+<p>Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa
+au contraire et son sourire s'accentua:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une
+étrange confusion de nom, que des malveillants, des
+jaloux ont inventée dans un sentiment de haine stupide
+et de basse envie pour ma fille: je me nomme,
+il est vrai, de Boudousquié du nom de mon père;
+mais de Boudousquié et Boudousquié sont deux.
+Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer
+que vous partiez pour voir MM. Layton et
+Urquhart, j'ai été pour vous avertir qu'on tendait un
+piège à votre crédulité, comme on avait essayé d'en
+tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour
+m'avertir qu'il y avait en vous le germe de je ne
+sais quelle maladie mortelle, car déjà on m'avait menacée,
+pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher
+à cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien
+de commun; mais je ne l'ai point fait, pensant que
+vous ne donneriez pas dans cette invention grossière.
+Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont su
+troubler votre jugement, cependant si ferme et si
+droit d'ordinaire, et je viens me mettre à votre disposition
+pour vous fournir toutes les explications que
+vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son
+bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa
+mère, que cette seule considération. Que vous a-t-on
+dit!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Certes.</p>
+
+<p>&mdash;M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié,
+après avoir ruiné son frère dont elle était la maîtresse,
+avait amené celui-ci à se tuer. M. Urquhart m'a dit
+que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé
+et ruiné, était la dernière des filles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il
+n'y a jamais eu rien de commun entre la famille Boudousquié,
+à laquelle appartenait cette... fille, et la
+famille de Boudousquié d'où je sors.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe
+Boudousquié, que M. Urquhart a conservé et m'a
+montré, soit... le vôtre?</p>
+
+<p>Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance,
+fut renversée; une pâleur mortelle envahit son visage
+et Roger crut qu'elle allait défaillir. Se voyant observée,
+elle se cacha la tête entre ses mains, mais le
+tremblement de ses bras trahit son émotion.</p>
+
+<p>Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon
+à pouvoir reprendre la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma
+honte, dit-elle, car je veux vous avouer la vérité, toute
+la vérité. Que ne l'ai-je fait plus tôt! Je vous aurais
+épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé
+et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi.
+J'avoue donc que, tout à l'heure, en vous disant qu'il
+n'y avait rien de commun entre Olympe Boudousquié
+et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité
+cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle,
+née de relations entre mon père et une jeune
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le
+certificat de baptême d'Olympe Boudousquié et beaucoup
+d'autres pièces authentiques la concernant et
+concernant aussi sa mère.</p>
+
+<p>Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation,
+cependant elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez comme ces liaisons se font et se défont
+facilement. Mon père eut le tort de ne pas s'occuper
+de cette fille qui, devenue grande, suivit les traces de
+sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute les
+pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent
+les récits qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart
+et si vous trouvez qu'une certaine ressemblance existe
+entre le portrait qu'on vous a montré et moi, vous devez
+comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
+puisque celle qui a posé pour ce portrait était...
+ma soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander
+ce qu'elle est devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Morte.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Une quinzaine d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un acte qui constate sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en
+le cherchant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une
+série d'actes s'appliquant à cette Olympe Boudousquié
+qui permettent de la suivre jusqu'au moment
+où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc!</p>
+
+<p>Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement
+il se leva et étendant le bras vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de vous retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi
+aux serments d'Olympe Boudousquié?</p>
+
+<p>Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant
+une main malgré l'effort qu'il faisait pour se dégager:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent
+déchirant, je retournerai en Amérique, vous
+n'entendrez jamais parler de moi, je serai morte pour
+le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je
+vous en conjure à genoux, à mains jointes, en vous
+priant, en vous suppliant comme le bon Dieu, ne l'abandonnez
+pas, ne renoncez pas à ce mariage. Elle
+est innocente, elle est la fille légitime du comte de
+Barizel dont la noblesse est certaine; elle vous aime,
+elle vous adore. La tuerez-vous par votre abandon?
+C'est sa douleur qui m'a poussée à cette démarche.
+Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez?
+l'amour ne parlera-t-il pas en vous plus que
+l'orgueil?</p>
+
+<p>&mdash;Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<p>Madame de Barizel était partie depuis longtemps et
+Roger n'avait pas quitté son salon, qu'il arpentait en
+long et en large, à grands pas, fiévreusement, quand
+le domestique entra de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force
+voir monsieur le duc; elle refuse de donner son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la recevez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très
+jolie.</p>
+
+<p>Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la
+bouche du domestique, paraissait toute-puissante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.</p>
+
+<p>Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du
+salon se rouvrit et la jeune dame qui paraissait très
+jolie sous son voile entra.</p>
+
+<p>Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement
+pour la reconnaître; son coeur avait bondi au-devant
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Le domestique sortit vivement.</p>
+
+<p>Elle se jeta dans les bras de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Corysandre!</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant,
+les yeux dans les yeux, perdus dans une extase passionnée;
+ce fut elle qui la première prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Ma présence ici vous explique que je ne vous en
+veux pas de votre lettre, j'ai été foudroyée en la lisant,
+je n'ai pas été fâchée. Fâchée contre vous, moi!</p>
+
+<p>Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son
+âme, toute sa tendresse, tout son amour dans ce regard,
+frémissante de la tête aux pieds, éperdue, anéantie;
+ce n'était plus l'admirable et froide statue qu'il
+avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la
+passion avait touchée et qu'elle entraînait.</p>
+
+<p>Tout à coup un flot de sang empourpra son visage
+et elle se cacha la tête dans le cou de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous,
+ce n'est pas pour vous demander les raisons qui vous
+empêchent de me prendre pour femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans
+un élan irrésistible, je ne veux pas les connaître... au
+moins je ne veux pas que tu me les dises.</p>
+
+<p>De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.</p>
+
+<p>Puis après quelques instants elle poursuivit sans le
+regarder:</p>
+
+<p>&mdash;Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement
+qu'il a pris... librement, c'est qu'il a pour agir
+ainsi des raisons qui s'imposent à son honneur; je
+sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
+pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.</p>
+
+<p>Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles
+comme si elle avait peur de voir et d'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle,
+avant de prendre cette résolution, à ma douleur, à
+mon désespoir; tu as pensé que je pouvais en mourir.</p>
+
+<p>Il inclina la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant tu l'as prise?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dû la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais
+tu m'aimes, n'est-ce pas; tu m'aimes encore!</p>
+
+<p>&mdash;Si je t'aime!</p>
+
+<p>La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément;
+ils restèrent sans parler, les lèvres sur les
+lèvres.</p>
+
+<p>Mais doucement elle se dégagea:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te demande, je le savais avant que tu
+me le dises, je l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est
+parce que je sentais bien que tu m'aimais, que tu
+m'aimes toujours que je suis venue à toi, car enfin
+nous ne pouvons pas être séparés,&mdash;j'en mourrais.
+Et toi, supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu
+sans moi? Pour moi, je ne peux pas vivre sans toi,
+sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je viens te
+le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas,
+c'était que je ne pouvais pas être ta femme?</p>
+
+<p>Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi
+ne parles-tu pas franchement? Tu as peur que je
+t'adresse des questions. Mais ces questions m'épouvantent
+encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter
+toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et
+que tu ne pouvais pas faire de moi ta femme, tu m'as
+tout dit. Je ne veux pas en savoir davantage. Il y a là
+quelque mystère, quelque secret terrible que je ne dois
+pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu
+montres tant d'inquiétude à la pensée que je peux te le
+demander. Je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience,
+je ne sais que bien peu de chose dans la vie et
+du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder
+et à voir, et ce que bien souvent je ne comprends
+pas, je le devine cependant. Ce que j'ai deviné
+c'est qu'après avoir voulu me prendre pour ta femme,
+tu ne le veux plus maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le peux plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh
+bien, ne nous séparons plus. Me voici; prends-moi,
+garde-moi.</p>
+
+<p>Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant
+sans baisser les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Me veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions
+plus! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi
+comme toi sans doute; à la mienne tu ferais ce que je
+fais; tu as eu la douleur de résister à ton amour, moi
+j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est
+grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève
+au-dessus de toutes les considérations si sages et
+si petites de ce monde? Jusqu'à ce jour je n'ai eu
+qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que
+j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant
+d'admiration, que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus
+des autres femmes; au moins je l'ai cru pour
+la beauté, car pour tout le reste je savais bien que je
+n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu
+m'aimes, voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément,
+plus que tout au monde, plus que ma réputation,
+plus que mon honneur, plus que tout, et voilà
+que c'est par mon amour que je deviens supérieure
+aux autres, puisque je fais ce que nulle autre sans
+doute n'oserait faire à ma place et m'en glorifie.</p>
+
+<p>Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des
+flammes, sa poitrine bondissait, elle était transfigurée
+par la passion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je
+sais que tu m'acceptes comme je me donne,&mdash;entièrement.
+Où tu voudras que j'aille, j'irai; ce que tu
+voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté
+que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre
+bonheur que le tien; heureuse que tu m'aimes, ne
+demandant rien, n'imaginant rien, ne souhaitant rien
+que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être
+aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par
+personne, tu entends, par personne, et que mon
+enfance a été aussi triste, aussi délaissée que la
+tienne.</p>
+
+<p>Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt
+t'expliquer comment j'ai pris cette résolution.</p>
+
+<p>Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un
+fauteuil et s'assit, tandis que Roger prenait place devant
+elle sur une chaise, lui tenant les mains dans les
+siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et ses
+regards.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma
+mère m'a donné celle que tu lui écrivais que je me suis
+décidée. Comme elle m'annonçait qu'elle venait à Paris
+pour dissiper le malentendu qui s'était élevé entre
+vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant
+bien qu'il ne s'agissait point d'un malentendu comme
+elle disait et que rien ni personne ne te ferait revenir
+sur cette rupture, que tu n'avais pu arrêter qu'après
+de terribles combats, forcé par des raisons qui ne
+changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous
+sommes arrivées ce matin, et elle m'a dit qu'elle venait
+chez toi. J'ai attendu son retour, mais sans rien espérer
+de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, dans un
+état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que
+tu persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie;
+dans la rue j'ai appelé un cocher qui passait et je lui
+ai dit de m'amener ici. Il a fallu subir l'examen de ton
+concierge et de ton valet de chambre. Mais qu'importe!
+Pouvais-je être sensible à cela en un pareil
+moment! Me voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne
+pensons qu'à cela, au bonheur d'être ensemble. Moi,
+je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, depuis
+hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de
+peine à écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient
+pas de sens aujourd'hui; mais toi, ne te surprend-il
+pas?</p>
+
+<p>Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle,
+et dans une muette extase, il la contempla, la regarda
+des pieds à la tête, tandis qu'il promenait dans de
+douces caresses ses mains sur elle, sur ses bras, sur
+son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait
+besoin d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il
+n'était pas sous l'influence d'une illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes
+pieds, dit-elle en souriant; mais nous ne devons
+pas nous oublier. Il est impossible que ma mère ne
+s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera.
+Ne me trouvant pas, la pensée lui viendra bien
+certainement que je suis ici, car elle sait combien je
+t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me reprendre, car
+elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans
+un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un
+autre mariage pour moi. Ce mariage, je ne l'accepterais
+pas; cela, tu le sais. Mais je ne veux pas de
+luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette
+existence... misérable. Partons, partons aussitôt que
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages,
+à Naurouse, là où tu as vécu, où tu devais me conduire.
+Mais ce serait folie en ce moment; on nous retrouverait
+trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
+retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que
+pour moi. Allons donc où tu voudras; moi je ne veux
+qu'une chose: être ensemble. Tous les pays me sont
+indifférents; ils me deviendront charmants quand nous
+les verrons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;L'Espagne!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Partons.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps d'envoyer chercher une voiture.</p>
+
+<p>Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un
+bruit de voix retentit dans le vestibule, comme si
+une altercation venait de s'élever entre plusieurs personnes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p>Roger courut à la porte pour la fermer, et en même
+temps, se tournant vers Corysandre, il lui fit signe
+d'entrer dans la pièce voisine, qui était sa chambre.</p>
+
+<p>Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte
+non avec le doigt, mais avec la main pleine, trois
+coups assez forts.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.</p>
+
+<p>Évidemment c'était madame de Barizel qui venait
+reprendre Corysandre.</p>
+
+<p>Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant
+et entra dans sa chambre, où il trouva Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons descendre par l'escalier de service;
+vite.</p>
+
+<p>La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre
+dans le cabinet de toilette, du cabinet de toilette
+dans un couloir de dégagement au bout duquel se
+trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette
+porte était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas
+dans la serrure.</p>
+
+<p>Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté.
+Où, chercher cette clef? Il n'en avait pas l'idée.</p>
+
+<p>Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit
+au bout du couloir. Alors, tenant toujours Corysandre
+par la main, il rentra dans le cabinet de toilette
+dont il verrouilla la porte. C'était se faire prendre
+dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen
+de sortir.</p>
+
+<p>Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et,
+comme il se baissait vers elle, elle l'embrassa passionnément,
+désespérément, comme si elle avait
+conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui
+donnait et qu'elle recevait de lui.</p>
+
+<p>-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la
+porte; ne nous cachons pas.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment
+où ils arrivaient dans la chambre, la porte opposée à
+celle par laquelle ils entraient s'ouvrait, et derrière
+un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils aperçurent
+madame de Barizel.</p>
+
+<p>Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger
+aperçut le bout d'une écharpe tricolore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit le commissaire de police,
+je suis chargé de rechercher chez vous mademoiselle
+Corysandre de Barizel, mineure au-dessous de seize
+ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici
+présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.</p>
+
+<p>Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était
+restée en arrière, mais sans chercher à se cacher, la
+tête haute, ne laissant paraître sa confusion que par
+le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.</p>
+
+<p>Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança
+à son tour et vint se poser à côté de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en
+s'efforçant d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla,
+je suis venue volontairement.</p>
+
+<p>Le commissaire salua de la tête sans répondre,
+tandis que madame de Barizel levait au ciel ses mains
+indignées et frémissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire,
+s'adressant à Roger, que mademoiselle est
+venue chez vous simplement en visite?</p>
+
+<p>Roger ne répondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites?
+s'écria madame de Barizel; cherche-t-on à se
+sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire une visite
+à un jeune homme? Cette défense est absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec
+hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement
+Corysandre, il n'a rien fait; s'il faut un coupable,
+ce n'est pas lui.</p>
+
+<p>Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger
+et de madame de Barizel, étaient parties irrésistiblement,
+sans réflexion, sous le coup de l'émotion; seul
+le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
+d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce
+qu'il disait.</p>
+
+<p>Cependant le temps avait permis à Roger de se
+reconnaître, au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire
+qu'il ne comprenait rien à ce qui se passait.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît,
+ou s'il ne se défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait.
+Madame de Barizel, habile et avisée comme
+elle l'était, n'avait certes pas décidé une pareille aventure
+à la légère.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais
+avoir quelques instants d'entretien avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à votre disposition, monsieur le duc,
+répondit le commissaire, qui paraissait beaucoup
+mieux disposé en faveur des accusés que de l'accusateur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.</p>
+
+<p>Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme
+pour lui demander pardon de la laisser seule; mais
+elle lui fit signe qu'elle avait compris. Alors il passa
+dans le salon avec le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question
+que je voudrais vous adresser si vous le permettez:
+vous avez parlé d'accusation tout à l'heure, cette
+accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à
+quoi expose-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un code, monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant un livre qui devrait se trouver
+chez tout le monde, dit-il sentencieusement; enfin,
+puisque vous n'en avez pas, je vais tâcher de répondre
+à vos questions. Vous demandez si cette accusation
+est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins
+par ses conséquences possibles. Les articles sous le
+coup desquels elle vous place sont les 354, 355, 356,
+357 du code pénal, qui disent que quiconque aura
+enlevé ou détourné une fille au-dessous de seize ans
+subira la peine des travaux forcés à temps.</p>
+
+<p>Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela
+dans le monde, n'est-ce pas? Cependant telle est la
+loi. Elle dit aussi que, quand même la fille aurait
+consenti à son enlèvement ou suivi volontairement
+son ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans
+ou au-dessus, il sera condamné aux travaux forcés à
+temps. Mademoiselle de Barizel, en affirmant qu'elle
+était venue librement chez vous, a paru vouloir vous
+innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez
+pas cela, monsieur le duc. De même n'oubliez
+pas non plus le dernier article que je signale tout
+particulièrement à votre attention, et qui dit que dans
+le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée,
+il ne pourrait être condamné que si la nullité
+de son mariage était prononcée. Dans l'espèce, vous
+sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?</p>
+
+<p>Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger
+par-dessus ses lunettes un sourire qui en disait
+long.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre
+à ce mariage? dit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! hé!</p>
+
+<p>Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les
+mains, satisfait sans doute d'avoir été compris.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis
+m'installer ici, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il s'assit devant la table.</p>
+
+<p>&mdash;Ce procès-verbal doit constater la porte fermée
+à clef, la tentative de fuite par l'escalier de service, le
+désordre de la toilette de la jeune personne. Pourquoi
+donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Fâcheux.</p>
+
+<p>Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la
+chambre; Corysandre était assise à un bout, madame
+de Barizel à un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous
+êtes-vous fait renseigner par M. le commissaire sur
+les conséquences de ce que la loi française appelle un
+détournement de mineure?</p>
+
+<p>Comme Roger ne répondait pas, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences
+sont un procès en cour d'assises et une
+condamnation aux travaux forcés.</p>
+
+<p>Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, poursuivit madame de Barizel, que
+cela vous a donné à réfléchir et que vous pouvez me
+faire connaître vos intentions. Vous aimez ma fille. De
+son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa
+démarche le prouve. L'épousez-vous?</p>
+
+<p>Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée
+devant lui et, s'adressant à sa mère:</p>
+
+<p>-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser,
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds pour lui.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de
+cette pression infâme, dit-elle, tu répondais: «Oui»,
+tu ne serais plus le duc de Naurouse que j'aime. Tu
+ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le
+peux encore moins aujourd'hui.</p>
+
+<p>Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais
+presque aussitôt ses yeux lancèrent des éclairs, tandis
+que ses narines retroussées et ses lèvres minces frémissaient:
+elle se leva et s'avançant:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il
+pas t'épouser? dit-elle d'un air de défi; s'il a des
+raisons à donner pour justifier son refus, j'entends des
+raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne tout
+haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.</p>
+
+<p>Une fois encore Corysandre intervint en se jetant
+au-devant de Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle,
+et que je n'ai pas à lui demander, moi, votre
+fille, de se taire.</p>
+
+<p>Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée;
+mais son trouble ne dura qu'un court instant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre
+femme, ou vous ne la reverrez jamais.</p>
+
+<p>Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de
+Roger.</p>
+
+<p>&mdash;A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te
+le jure.</p>
+
+<p>La porte du salon s'ouvrit:</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le
+procès-verbal? dit le commissaire de police.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<p>Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de
+son procès-verbal.</p>
+
+<p>Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il
+ne lui était pas possible, non seulement de résoudre
+cette question, mais même de l'examiner, et tout de
+suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant bien en
+avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.</p>
+
+<p>Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret
+était au travail. Les vacances étaient pour lui
+son temps le plus occupé; il mettait à jour son arriéré.</p>
+
+<p>Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient
+passées, minutieusement, et il exigea un récit complet
+non seulement sur le fait même du procès-verbal du
+commissaire de police, mais encore sur les antécédents
+de madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le caractère du personnage qui nous expliquera
+ce dont il est capable, dit-il pour décider Roger,
+qui hésitait.</p>
+
+<p>Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle
+et les témoignages de MM. Layton et Urquhart.</p>
+
+<p>&mdash;Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est
+pas complice de sa mère?</p>
+
+<p>&mdash;Elle!</p>
+
+<p>&mdash;Ça s'est vu.</p>
+
+<p>Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de
+Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait
+plus beau encore si c'était joué, car il est bien certain
+que par la venue chez vous de cette jeune fille qui
+vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme,
+puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi
+pour votre maîtresse, puisque nous nous aimons»,
+vous avez été profondément touché.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée
+de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se
+jetant entre sa mère et vous pour dire: «Il ne peut
+pas m'épouser,» elle vous a paru très belle.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable d'héroïsme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus
+que vous ne l'avez jamais aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Au point que je me demande si je ne commets
+pas la plus abominable des lâchetés en ne l'épousant
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais
+désespéré de dire une parole qui pût vous blesser
+dans votre amour. Je comprends que vous admiriez
+cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore
+que pour sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas
+vous faire observer que ce sacrifice arrive bien à point
+pour peser sur vos résolutions. Et notez que je ne
+veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue
+jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont.
+Et ce que je dis présentement, c'est que nous avons
+affaire à une mère très forte qui a bien pu pousser sa
+fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui la
+faisait agir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous affirme que tout en elle a été spontané,
+inspiré seulement par le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le croire; mais il est possible que le contraire
+soit vrai, et cela suffit pour vous avertir d'avoir
+à vous tenir sur vos gardes. D'ailleurs les raisons qui
+vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle de
+Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et
+je ne crois pas que par sa démarche auprès de vous,
+pas plus que par la mise en mouvement du commissaire
+de police, madame de Barizel se soit réhabilitée;
+elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous
+prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en
+vous la représentant comme une aventurière dangereuse.
+Maintenant quel parti va-t-elle tirer de son
+procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. A ce sujet je voudrais vous faire
+observer que je crois que mademoiselle de Barizel a
+plus de seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez
+pour vous mettre à l'abri. Si la loi punit des travaux
+forcés le ravisseur d'une fille au-dessous de seize ans,
+elle punit de la réclusion le ravisseur d'une mineure;
+or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle
+a toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent,
+la plainte peut être déposée et le procès peut être fait.
+Le fera-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de
+revolver tiré sur un amant qui se sauvait d'elle, que je
+n'avais pas voulu admettre lorsqu'on me l'avait racontée,
+me paraît maintenant possible.</p>
+
+<p>&mdash;En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que
+je pense, c'est aux avantages qu'elle peut avoir à le
+faire. A vous en menacer, les avantages sautent aux
+yeux: elle espère vous faire peur; avant de se laisser
+amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel,
+un duc de Naurouse réfléchit, et entre deux
+hontes il choisit la moindre.</p>
+
+<p>La moindre serait la condamnation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la
+moindre pour vous serait de devenir son gendre. C'est
+là son calcul: tout a été préparé pour vous effrayer et
+vous amener au mariage par la peur. C'est un chantage
+comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris
+que celui-là ne soit pas plus souvent pratiqué; mais
+voilà, les coquins n'étudient le code que pour échapper
+aux conséquences de leurs coquineries et non pour en
+préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la
+loi tient à la dispositions des habiles!</p>
+
+<p>&mdash;Si madame de Barizel n'a pas étudié le code,
+soyez sûr qu'elle se l'est fait expliquer par des gens
+qui le connaissent.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué
+part d'une main expérimentée; mais justement parce
+qu'elle n'a pas agi à la légère, elle doit savoir que
+vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès,
+l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement
+est encore mariable, devient immariable. Si belle, si
+séduisante que soit une jeune fille, elle ne trouve pas
+de mari quand elle a été enlevée ou détournée et quand
+un procès retentissant a fait un scandale épouvantable
+autour de son nom. Que devient madame de Barizel si
+elle ne marie pas sa fille? Une aventurière vieillie qui
+n'a plus un seul atout dans son jeu, puisqu'elle a
+perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant
+de déposer sa plainte, elle y regardera à deux
+fois. Elle a joué ses premières cartes et elle a gagné,
+c'est-à-dire qu'elle a gagné son procès-verbal sur
+lequel elle peut échafauder une action... si vous avez
+peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en
+faire de son procès-verbal? Voyez-vous son embarras
+avant de risquer une aussi grosse partie? Mon avis
+est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
+assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à
+vous tâter, qu'on vous fera même des propositions.
+Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le moment,
+tout cela ne nous regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est en homme d'affaires que je parle, car je
+devine très bien ce que vous devez souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.</p>
+
+<p>Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait
+annoncé avec sa sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.</p>
+
+<p>Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels
+Roger avait vainement cherché à apprendre ce que
+Corysandre était devenue, retenu qu'il était par la
+réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de
+retour de Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son
+entrée, grave, majestueux, s'étant arrangé une tête et
+une tenue pour cette visite, plus imposant, plus important
+qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa
+redingote noire, son menton rasé de près relevé par
+son col de satin.</p>
+
+<p>Après les premières paroles de politesse, Roger
+attendit, s'efforçant d'imposer silence à son émotion
+et de ne pas crier le mot qui lui montait du coeur:
+&mdash;Où est Corysandre?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander
+quelles sont vos inventions.</p>
+
+<p>&mdash;Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de
+qui?</p>
+
+<p>&mdash;Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je
+suis l'ami le plus ancien... un second père.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait connaître ces intentions à madame la
+comtesse de Barizel; il m'est, à mon grand regret,
+impossible de donner suite au projet que j'avais formé
+et dont je vous avais entretenu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais depuis que vous avez fait connaître vos
+intentions à madame de Barizel, il s'est passé un...
+incident grave qui a dû les modifier.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne les a point modifiées.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête
+homme qui vous le dit.</p>
+
+<p>Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête
+homme à sa place; mais il ne pouvait le faire qu'en
+accusant madame de Barizel, et il ne le voulut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait
+éprouver un réel plaisir à prononcer ce mot, monsieur
+le duc, c'est de mon propre mouvement que je me suis
+décidé à cette démarche auprès de vous, dans l'intérêt
+de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je
+viens de voir madame de Barizel bien décidée à
+demander aux tribunaux la réparation de l'injure sanglante
+que vous lui avez faite, je l'ai arrêtée en la
+priant de me permettre de faire appel à votre honneur....</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement l'honneur qui m'empêche de
+poursuivre ce mariage, dit Roger, incapable de retenir
+cette exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos
+paroles une accusation terrible. Qui la justifie? Vous
+ne pouvez pas laisser mes amies, madame de Barizel
+aussi bien que sa fille, sous le coup de cette accusation
+tacite.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui
+me font rompre un mariage que je désirais ardemment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur
+le duc.</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas.</p>
+
+<p>Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence,
+et il eût rompu l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir
+trouver le moyen de savoir où était Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez
+dans votre inqualifiable refus de me donner des
+explications que je me croyais en droit de demander
+à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. Vous
+avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre
+que vous dites aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'aime et qui m'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et
+si vous ne l'en faites pas sortir en l'épousant, elle y
+restera enfermée jusqu'à sa majorité, car vous sentez
+bien qu'après ce procès elle ne pourrait jamais se
+marier.</p>
+
+<p>Roger, se raidissant contre son émotion, voulut
+essayer de suivre les conseils de Nougaret:</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai
+foi en elle comme elle a foi en moi; par ce procès,
+madame de Barizel déshonorera sa fille, voilà tout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<p>«Nous attendrons».</p>
+
+<p>Mais c'était une parole de défense, une bravade, un
+défi qui n'avait d'autre but que de montrer qu'il n'était
+pas plus effrayé par la menace du procès que par celle
+du couvent.</p>
+
+<p>En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre
+longtemps; Corysandre trouverait certainement un
+moyen pour lui faire savoir dans quel couvent elle
+était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la
+tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien
+adroite serait madame de Barizel si elle les rejoignait.</p>
+
+<p>Quant aux poursuites en détournement de mineure,
+il semblait, après la visite de Dayelle, qu'il ne devait
+pas s'en inquiéter; jamais madame de Barizel ne
+poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la
+vengeance elle préférerait son intérêt.</p>
+
+<p>Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites,
+mais non pour Corysandre.</p>
+
+<p>Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est
+par Nougaret, qui lui apprit que Dayelle avait fait des
+démarches auprès du commissaire de police et auprès
+de quelques autres personnes pour qu'on gardât le
+silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.</p>
+
+<p>De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le
+temps s'écoula; la lettre qu'il attendait n'arriva pas. Il
+devait donc la chercher, la trouver; mais comment?</p>
+
+<p>Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer
+chez Dayelle, dans un château que celui-ci possédait
+aux environs de Poissy, et où il passait tous les ans la
+saison d'automne avec son fils et tout un cortège
+d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant
+adroitement, en la suivant, elle devait vous
+conduire au couvent où Corysandre était enfermée.</p>
+
+<p>Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle
+d'espion, et d'ailleurs il eût suffi que madame de
+Barizel pût soupçonner qu'elle était espionnée pour
+dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc
+quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec
+autant de discrétion que d'habileté.</p>
+
+<p>L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui
+donner l'homme qu'elle avait envoyé en Amérique;
+sans doute il éprouvait bien une certaine répugnance
+à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant
+les renseignements relatifs à madame de Barizel,
+avait donné des preuves incontestables d'activité et
+d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, et c'étaient là
+des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il,
+sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle
+seule qu'il pouvait savoir qui était cet homme, il fallait
+bien qu'il le lui demandât.</p>
+
+<p>Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle
+parut embarrassée; mais bientôt elle prit son parti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle,
+ne fait pas son métier de ces sortes d'affaires; c'est
+par amitié qu'elle a bien voulu me rendre ce service;
+en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est
+délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a
+bien voulu faire pour moi. Et puis, ce qui est délicat
+aussi, c'est de lui donner des raisons pour justifier à
+ses propres yeux son intervention. Ces raisons, je ne
+te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui,
+avant d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un
+homme méticuleux, qui pousse certains scrupules à
+l'exagération; le type du vieux soldat. Enfin je vais
+tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.</p>
+
+<p>Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait
+comme si délicate, si difficile, et le lendemain matin
+Roger vit entrer M. Houssu, sanglé dans sa redingote
+boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, la
+poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le
+coeur. Il salua militairement et, d'une voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, je viens à vous de la part de
+ma fille... à qui je n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que
+vous aviez besoin de mes services pour rechercher
+une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement
+dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition,
+d'abord pour avoir le plaisir de vous obliger,&mdash;il
+salua,&mdash;ensuite pour être agréable à ma fille,&mdash;il
+mit la main sur son coeur d'un air attendri,&mdash;enfin
+parce que mes principes d'homme libre s'opposent à
+ces séquestrations dans les couvents.</p>
+
+<p>Comme Roger se souciait peu de connaître les
+principes de M. Houssu, il se hâta de parler de la
+question de rémunération.</p>
+
+<p>&mdash;A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec
+bonhomie, à la vacation, je vous compterai le temps
+passé à cette surveillance... et mes frais, au plus juste.</p>
+
+<p>Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute
+autre raison, le temps s'écoula sans qu'il apportât
+aucun renseignement sur Corysandre; cependant il
+était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
+avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il
+était d'une prolixité inépuisable sur madame de Barizel,
+dont Roger pouvait suivre la vie comme s'il l'avait
+partagée.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il
+s'inquiétait, c'était de Corysandre.</p>
+
+<p>Que lui importait que madame de Barizel quittât,
+deux fois par semaine, le château de Dayelle pour
+venir à Paris et qu'en arrivant elle allât déjeuner avec
+Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant,
+tantôt de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard
+elle allât passer une heure avec Leplaquet dans une
+chambre d'un des hôtels qui avoisinent la gare Saint-Lazare;
+cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait
+raconté, mais que lui importait! Son opinion sur
+madame de Barizel était faite, et il n'était d'aucun
+intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la combattît.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports
+de Houssu, de même qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci
+à continuer sa surveillance, car c'était en la suivant
+qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.</p>
+
+<p>Mais les journées s'ajoutaient aux journées et
+Houssu ne trouvait rien.</p>
+
+<p>Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle
+point de l'abandonner?</p>
+
+<p>L'automne se passa et madame de Barizel revint à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.</p>
+
+<p>Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point
+voir sa fille et ses domestiques, interrogés, ne purent
+rien dire de satisfaisant. Les uns pensaient que mademoiselle
+était retournée en Amérique, une autre croyait
+qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était
+qu'elle n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui
+écrivait pas. Quant à celle-ci, on parlait de son prochain
+mariage avec Dayelle.</p>
+
+<p>Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger
+n'accepta pas; elle était cependant bien simple
+c'était de faire savoir à madame de Barizel que si elle
+ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer
+son mariage avec Dayelle en communiquant à celui-ci
+les renseignements avec pièces à l'appui qui racontaient
+la jeunesse d'Olympe Boudousquié.</p>
+
+<p>Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût
+repoussé, qu'il voyait combien était vive l'impatience,
+combien étaient douloureuses les angoisses du duc.</p>
+
+<p>C'était non seulement pour Corysandre que Roger
+s'exaspérait de ces retards, mais c'était encore pour
+lui-même.</p>
+
+<p>En effet, avec la mauvaise saison son état maladif
+s'était aggravé, et il ne se passait guère de jour sans
+que Harly le pressât de partir pour le Midi.</p>
+
+<p>&mdash;Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche,
+l'Algérie, Varages si vous le préférez, mais, je vous
+en prie comme ami, je vous l'ordonne comme médecin,
+quittez Paris dont la vie vous dévore.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.</p>
+
+<p>Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il
+pourrait partir avec Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait
+le Midi, s'en aller avec elle en Égypte, dans
+l'Inde, au bout du monde.</p>
+
+<p>Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait
+aucune nouvelle de Corysandre, le mal faisait
+des progrès, la faiblesse augmentait et Harly revenait
+à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.»
+Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel
+couvent se trouvait Corysandre, quitter Paris quand
+elle pouvait arriver chez lui tout à coup! Puisqu'elle
+était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
+une seconde? Et il attendait.</p>
+
+<p>Un matin Houssu se présenta avec une figure
+joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai
+été qu'un sot: j'ai surveillé madame de Barizel, tandis
+que c'était M. Dayelle qu'il fallait filer.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises,
+rue de la Glacière, où M. Dayelle va tous les
+jours la voir avec son fils. On dit... Mon Dieu, je ne
+sais pas si je dois le répéter à monsieur le duc....</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le fils doit épouser la fille en même
+temps que le père épousera la mère; c'est un moyen
+que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas perdre l'argent
+qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer
+la dot de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est insensé.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru
+que mon devoir était de le répéter à monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui
+même à mademoiselle de Barizel la lettre que je vais
+vous donner.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera bien difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Je payerai l'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;On tâchera.</p>
+
+<p>Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui
+fut longuement explicative et surtout ardemment passionnée,
+mais qui ne dit pas un mot des projets de
+mariage avec Dayelle fils.</p>
+
+<p>Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla
+lui-même rue de la Glacière pour voir le couvent où
+elle était enfermée; mais il ne vit rien que des grands
+murs, des grands arbres et une grande porte aussi
+bien fermée que celle d'une prison.</p>
+
+<p>Comme il restait devant cette porte, la regardant
+mélancoliquement, un bruit de voiture lui fit tourner
+la tête: c'était un coupé attelé de deux chevaux qui
+arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée
+vert et argent,&mdash;celle de Dayelle.</p>
+
+<p>Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant
+retourné, il vit descendre du coupé Dayelle accompagné
+de son fils; le valet de pied avait sonné. La
+porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p>C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait
+devenir le mari de Corysandre.</p>
+
+<p>Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?</p>
+
+<p>C'était une terrible femme que madame de Barizel,
+de qui l'on pouvait tout attendre, de qui l'on devait
+tout craindre! Si elle se pouvait faire épouser par
+Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre
+par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage
+avec le père, tandis que Corysandre ne voudrait jamais
+le fils. Ce serait lui faire une mortelle injure que la
+croire capable d'une pareille trahison. Il avait foi en
+elle, en sa fidélité, en son amour.</p>
+
+<p>Et cependant cette visite du père et du fils dans le
+couvent se prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils
+dire? Comment Corysandre pouvait-elle les écouter?</p>
+
+<p>C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que
+Roger agitait fiévreusement ces questions, attendant
+qu'ils sortissent.</p>
+
+<p>Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture,
+et il put à son tour partir et rentrer chez lui, où il
+attendit Houssu. Mais Houssu ne vint pas ce jour-là.
+Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
+longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour
+se charger de la lettre, et il craignait bien de n'être
+pas plus heureux. Les difficultés étaient grandes; il
+voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui
+disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre
+fût remise au plus vite dans les mains de mademoiselle
+de Barizel. Avec du zèle et de l'argent, on
+devait réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre,
+dit Houssu.</p>
+
+<p>Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances,
+le surlendemain qu'il n'en avait plus, puis
+deux jours après qu'il en avait de nouvelles et d'un
+autre côté.</p>
+
+<p>Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et
+Roger, exaspéré, voulut agir lui-même. Il pensa à
+s'adresser à mademoiselle Renée de Queyras, la tante
+de Christine, qui devait être en relation avec les
+dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme
+elle l'était avec toutes les congrégations religieuses
+de Paris. Mais que lui dirait-il quand elle lui demanderait
+dans quel but il voulait avoir des nouvelles de
+mademoiselle de Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une fille que vous aimez? Oui.&mdash;Que vous
+voulez épouser?&mdash;Non, que je veux enlever.</p>
+
+<p>C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne
+pouvait trouver d'aide qu'auprès de gens comme
+Houssu. Il se cachait de Harly et de Nougaret; à plus
+forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle
+Renée.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le
+monde, autour de lui, on commençait à parler du
+mariage de mademoiselle de Barizel avec Léon
+Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
+s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour
+le repousser. Il y avait des gens qui le regardaient
+d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, ceux-là
+d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus
+naïfs ou plus cyniques, l'interrogeaient directement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils
+du père Dayelle?</p>
+
+<p>Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui
+répondaient pour lui, expliquant les raisons qui justifiaient
+ce mariage: la rouerie de madame de Barizel,
+la beauté de Corysandre, ses mariages manqués
+jusqu'à ce jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du
+père Dayelle qui voulait faire passer aux mains de
+son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse de se laisser
+arracher par madame de Barizel, ce qui était une
+opération véritablement habile.</p>
+
+<p>Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel
+agent pour l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci
+vint l'avertir tout triomphant qu'il avait enfin trouvé
+une personne sûre pour faire remettre à mademoiselle
+de Barizel la lettre dont il était chargé.</p>
+
+<p>&mdash;Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes
+précautions pour qu'elle nous parvienne demain;
+mais monsieur le duc doit comprendre que je ne peux
+pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.</p>
+
+<p>Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour
+Houssu, mais non pour Roger, qui était bien certain
+qu'à sa lettre elle répondrait par une lettre non moins
+tendre; non moins passionnée. Maintenant que le
+moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient,
+ils s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à
+lui; si ce n'était pas dans quelques jours, ce serait
+dans quelques semaines; le temps n'avait plus d'importance
+pour eux.</p>
+
+<p>Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction
+quand le lendemain, au moment où il attendait Houssu,
+Bernard lui annonça que madame la comtesse de
+Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans
+son salon, l'attendant.</p>
+
+<p>Après quelques secondes de réflexion, il se dit
+qu'elle venait sans doute pour obtenir de lui les pièces
+compromettantes qu'il avait entre ses mains et au
+moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage
+avec Dayelle s'il voulait s'en servir.</p>
+
+<p>Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé
+à se montrer bon prince et à ne pas abuser des avantages
+de sa position: malgré tout elle était la mère de
+Corysandre.</p>
+
+<p>Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il
+remarqua qu'elle aussi était souriante et que son
+attitude, au lieu d'être celle d'une suppliante, était
+plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut
+parler haut.</p>
+
+<p>C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le
+but de sa visite,&mdash;ce qu'elle fit sans aucun embarras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, madame de la peine que vous
+avez prise.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre de la part de ma fille.</p>
+
+<p>Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée,
+elle le regarda avec un sourire ironique; ce ne fut
+qu'après une pause assez longue qu'elle la sortit de sa
+poche.</p>
+
+<p>Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne
+fut pas maître de retenir un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre,
+dit-elle en accentuant son sourire; l'agent que vous
+employez a payé des gens pour la faire parvenir à ma
+fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse,
+n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour
+que je vous la rapporte. Vous voyez que le cachet est
+intact, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>Puis, après avoir joui pendant quelques instants de
+la confusion de Roger, elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil
+était le seul que pouvait recevoir votre lettre?
+Elle serait arrivée le lendemain de la visite de ma fille
+ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous
+l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas
+réfléchi et elle aurait été peut-être entraînée. Vous
+savez comme on persiste facilement dans une folie;
+même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
+Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long
+silence, elle a pu réfléchir; elle a envisagé la situation,
+elle vous a jugé, mal peut-être, mais enfin elle
+vous a jugé tel que les circonstances vous montraient
+et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc
+qu'elle avait été prodigieusement étonnée et même
+assez profondément blessée de votre lenteur à vous
+déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve
+et se disant que vous étiez un amant bien compassé,
+bien froid, ce que vous appelez, je crois, un amoureux
+transi. Est-ce le mot?</p>
+
+<p>Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents
+blanches pointues; puis comme il ne répondait pas,
+elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude
+du couvent où je l'avais placée, elle a vu que vous
+ne faisiez rien pour l'arracher à ce couvent et que vous
+continuiez à vous enfermer dans votre prudente réserve,
+elle a trouvé que de transi vous deveniez tout
+à fait glacé. La situation que vous me faisiez était
+vraiment trop belle pour que je n'en profite pas, et je
+vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que
+faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue
+encore, n'ont pas été à votre avantage. Croyez-vous
+qu'il a été difficile de prouver à ma fille que vous ne
+l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. Est-ce
+que quand on aime une jeune fille, belle, honnête,
+tendre comme Corysandre, on ne l'épouse pas malgré
+tout? Est-ce qu'on se laisse arrêter par je ne sais
+quelles considérations d'orgueil? Quand on aime,
+il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce
+que quand cette jeune fille est mise dans un couvent,
+on la laisse s'y morfondre et s'y désespérer? Si
+elle commence par là, elle finit par se consoler et se
+laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir
+écouté la voix de la raison, Corysandre, qui ignorait
+que vous aviez chargé un agent de la découvrir, a
+écouté celle de la tendresse. Vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne
+faut pas juger Corysandre sur son coup de tête et voir
+en elle une fille exaltée et passionnée, capable de tout
+dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu être poussée
+à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la
+sienne, qui croyait ainsi assurer son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous le reconnaissez?</p>
+
+<p>&mdash;J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout
+vous faire comprendre c'est la nature de ma fille.
+En réalité c'est une personne raisonnable, douce,
+tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de
+la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière
+et calme. L'eût-elle trouvée auprès de vous,
+cette existence? En devenant votre femme, oui, sans
+doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... elle
+l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance
+pour le galant homme qui voulait bien oublier
+qu'elle avait eu une minute d'égarement... rien qu'une
+minute. Aujourd'hui elle aime ce galant homme,&mdash;la
+façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,&mdash;et
+dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon
+Dayelle.</p>
+
+<p>Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la
+tête haute et ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là
+certains papiers qui vous concernent: ce sont les
+pièces qui se rapportent à l'enquête faite à Natchez, la
+Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.</p>
+
+<p>&mdash;Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle
+avec audace.</p>
+
+<p>&mdash;Même si je vous les remets.</p>
+
+<p>Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il
+revint avec les papiers qui lui avaient été remis par
+Raphaëlle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les
+prit, et violemment elle les jeta dans la cheminée, où
+brûlait un grand brasier; ils se tordirent et s'enflammèrent.</p>
+
+<p>Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court
+instant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.</p>
+
+<p>Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en
+fermant la porte, il se laissa tomber sur un fauteuil et
+se cacha la tête entre ses mains.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p>Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il
+n'avait pas voulu, cependant, obéir aux prescriptions
+de Harly et quitter Paris.</p>
+
+<p>Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui
+lui eussent permis de se soigner, il s'était lancé à corps
+perdu dans la vie fiévreuse qui avait été celle des premières
+années de sa jeunesse. Après une longue disparition
+le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout
+où il y avait un plaisir à prendre et où il était de bon
+ton de se montrer: au Bois, chaque jour, quelque
+temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans une
+voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux
+courses, si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue
+de Paris; à toutes les premières représentations, si
+tard qu'elles finissent; dans tous les petits théâtres à la
+mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où qu'on
+allât et toujours au premier rang, avec quelques amis,
+Mautravers, Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt
+l'un, tantôt l'autre, car ils étaient obligés de se relayer
+pour le suivre, eux solides et bien portants, on était
+sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux
+yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes
+choses et sur tous indifféremment, ne trahissaient que
+l'ennui, le dégoût ou la raillerie.</p>
+
+<p>Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il
+l'interrogeait sur sa journée de la veille.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que
+je rentre? Pour ne pas dormir, pour réfléchir, pour
+songer; le bruit m'occupe.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins vous êtes-vous amusé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me
+fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous tuez.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas
+médecine: nous ne nous entendons pas; il me peine
+d'être en dissentiment avec vous que j'aime comme
+ami, mais que je crains comme médecin.</p>
+
+<p>Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et
+comme avec une intention.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites là est grave pour moi, car
+si vous ne voulez pas faire ce que je vous ordonne je
+suis obligé de me retirer.... Oh! comme médecin, non
+comme ami.</p>
+
+<p>Roger garda le silence un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères,
+celui que vous appelleriez si vous étiez malade; je ne
+veux pas de cause de division entre nous; je vous aime
+trop.</p>
+
+<p>S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait
+pas été plus docile avec le médecin que celui-ci lui
+avait donné, et ce fut seulement quand il fut abattu
+tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta et se
+livra à son nouveau médecin.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent
+presque tous ses compagnons de douleur. Du jour
+où il fut obligé de garder la chambre, il vit arriver
+chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de
+Kappel, Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les
+femmes de son monde: Cara, Balbine, Raphaëlle. On
+se donnait rendez-vous chez lui pour déjeuner, dîner
+ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une casserole,
+fut garnie de tous les ustensiles que pouvait
+désirer le cordon bleu le plus exigeant.</p>
+
+<p>Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait
+ou l'on dînait avec lui; quand il était souffrant
+ou quand il dormait, on se faisait servir comme s'il
+avait été là. Bernard prenait soin seulement de tenir
+fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage
+de la salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la
+chambre à coucher; on causait, on riait, et de temps
+en temps on le plaignait:&mdash;Pauvre petit duc.&mdash;Chut,
+s'il nous entendait.&mdash;C'est vrai.&mdash;Et l'on recommençait
+à plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter.
+Bien souvent, après le déjeuner ou après le souper,
+on remplaçait la nappe blanche par un tapis en
+drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on
+restait là à jouer; les hommes arrivaient en sortant
+de leur cercle, les femmes après que le théâtre était
+fini, si elles n'avaient rien de mieux à faire; c'était
+une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
+ouverte, avec table servie, ce qui est commode.</p>
+
+<p>Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à
+tour de rôle, courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait
+bien vite prendre sa place devant la nappe ou le
+tapis vert. Quand les portes s'entrouvraient, de son lit
+il entendait le cliquetis de la vaisselle et de l'argenterie,
+ou le tintement des louis; il s'informait des
+noms de ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler
+ceux ou celles qu'il voulait voir, les renvoyant
+sans colère lorsqu'il les trouvait impatients d'aller finir
+le morceau servi dans leur assiette ou la partie commencée.</p>
+
+<p>Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le
+moment du sommeil pour tous et pour toutes. Il est
+vrai que pour lui c'était le moment des tristes réflexions
+qui suivent ordinairement une nuit de fièvre;
+mais après lui avoir donné la journée ou la soirée, il
+n'était que juste de prendre le matin pour dormir. Pour
+le soigner et l'égayer, devait-on se rendre malade?</p>
+
+<p>Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un
+bruit de pas sur le tapis; mais il n'y prit pas attention,
+croyant que c'était la garde de jour qui venait relever
+la garde de nuit. Tout à coup un fracas de verrerie lui
+fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de
+renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la
+chambre, se tenant sur la pointe des pieds sans oser
+avancer ou reculer, son ancien professeur Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez renversé le guéridon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main,
+que je vous dise combien je suis content de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai
+appris par Harly que vous étiez malade, pour vous voir
+d'abord et puis pour me mettre à votre disposition,
+vous faire la lecture, si cela peut vous être agréable,
+écrire vos lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon bon Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement je débute mal dans la chambre d'un
+malade.</p>
+
+<p>D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient
+le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi
+plutôt comment vous allez. Parlez-moi du <i>Comte et de
+la Marquise</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de le transformer en opéra-comique pour
+un musicien influent qui va le faire jouer... sûrement.
+Il est vrai que la musique nuira au poème, mais que
+voulez-vous!</p>
+
+<p>Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela
+fut long et dura jusqu'au moment où Mautravers, qui
+était toujours le premier arrivé, entra; alors il se retira.</p>
+
+<p>Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger
+le vit entrer portant un livre sous son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>Odyssée</i> en grec; j'ai pensé qu'après les journaux
+qui sont bien vides, vous seriez peut-être satisfait
+que je vous fasse une bonne lecture; alors j'ai
+apporté l'<i>Odyssée</i>, que nous n'avons pas eu le temps
+de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.</p>
+
+<p>&mdash;En grec?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce
+que les traductions imprimées sont ridicules.&mdash;Il
+ouvrit le volume&mdash;Ainsi si je vous dis, comme dans
+toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un
+siège élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a
+vingt façons d'être élégant pour un siège; tandis que
+si je traduis «sur un siège sculpté», vous voyez tout
+de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.</p>
+
+<p>Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut
+seulement quand Mautravers arriva qu'il ferma son
+livre et s'en alla.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger
+d'un air méprisant.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui
+laisser croire qu'il me fait plaisir.</p>
+
+<p>Mautravers se promit de rendre la place impossible
+à ce cuistre, de façon à l'empêcher de revenir.</p>
+
+<p>En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami,
+qu'il eût voulu être le seul à soigner et à visiter.</p>
+
+<p>Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur
+d'héritage, et il espérait bien, il voulait que la
+fortune du duc de Naurouse ou tout au moins la plus
+grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce
+pas tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille,
+et puisque lui Mautravers était son plus ancien
+ami? A qui laisser cette fortune, si ce n'est à lui? Le
+prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
+était impossible, Montrévault aussi, Savine encore
+plus, Harly était incapable de recevoir en sa qualité
+de médecin; les femmes, Balbine, Cara et même Raphaëlle,
+malgré son avidité et sa rouerie, ne recueilleraient
+certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait
+hériter et s'imposait au choix de Roger, qui avait
+si souvent exprimé sa volonté de soustraire sa fortune
+aux Condrieu.</p>
+
+<p>Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune,
+qu'il veillait à ce qu'il n'y eût pas trop de gaspillage
+dans la maison et même à ce qu'on ne détériorât pas
+le mobilier.</p>
+
+<p>En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce
+mobilier et il avait apporté de Londres un meuble
+de chambre à coucher qui plaisait tout particulièrement
+à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des
+fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu
+de ciel, à grands dessins brochés camaïeu du gris au
+blanc; le bois des meubles était en citronnier des Iles,
+d'un grain serré et poli dont la teinte claire était relevée
+par des filets en acajou au-dessus desquels courait
+une petite peinture mignarde qui faisait l'effet
+d'une marqueterie; le tout était parfaitement harmonieux,
+d'une décoration correcte, bien ordonnée, et
+les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet
+doux et gracieux.</p>
+
+<p>C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces
+nuances qui inquiétaient Mautravers; il avait peur
+qu'on les défraîchit; il veillait sur les visiteurs, les
+examinant de la tête aux pieds, surtout aux pieds, et
+les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie
+pour qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était
+pas venu en voiture, il se montrait impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami est bien fatigué, disait-il.</p>
+
+<p>Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta
+dans la chambre deux chaises du cabinet de
+toilette: une pour lui et l'autre qu'il trouvait toujours
+moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait jamais
+de placer au pied du lit quand il s'en allait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<p>Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant
+veiller de près son ami, de manière à voir tous ceux
+qui venaient et entendre tout ce qui se disait.</p>
+
+<p>Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi
+bien que des malades: la maladie le dégoûtait, les
+malades l'exaspéraient. Ce sentiment était si vif chez
+lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas
+blesser Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas
+montrer sa mauvaise humeur. Cela arrivait surtout à
+l'occasion des accès de toux qui, à chaque instant,
+prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès,
+à bout de respiration, Roger, au lieu de se retenir,
+toussait quelquefois volontairement pour faire entrer
+un peu d'air dans ses poumons.</p>
+
+<p>&mdash;Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré;
+vous vous faites mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, cela me fait respirer.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous épuise, au contraire.</p>
+
+<p>Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel
+elles étaient dites était plus dur encore; alors Roger
+se tournait du côté opposé à celui où se tenait son
+ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut
+tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser
+à volonté. Quand il sentait l'accès venir, il renvoyait
+Mautravers, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un
+autre, s'ingéniant à en chercher.</p>
+
+<p>Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui,
+c'était quand Harly devait venir, afin d'avoir quelques
+instants de causerie intime et affectueuse qui le
+reposât.</p>
+
+<p>Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly
+n'en venait pas moins voir Roger tous les matins, et
+s'il ne lui prescrivait plus des remèdes qui, au point
+où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir
+grande efficacité, il le réconfortait au moins par des
+paroles d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le
+coeur que pour l'esprit.</p>
+
+<p>Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient
+les meilleures de la journée pour le malade, celles au
+moins qui lui faisaient oublier sa maladie et la gravité
+de son état.</p>
+
+<p>Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la
+main une petite fille de dix à onze ans, qui portait une
+corbeille recouverte de feuilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous
+apporter la première cueille de son cerisier. Vous
+savez, votre cerisier?</p>
+
+<p>&mdash;Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs
+souvenirs de ma vie. J'ai eu la joie de faire ce
+jour-là une heureuse, et c'est là un plaisir qui m'a
+été donné... ou que je me suis donné trop rarement;
+il est vrai qu'il est encore possible de rattraper le
+temps perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.</p>
+
+<p>Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression,
+il demanda à la petite fille de lui donner sa
+main pour qu'il l'embrassât, et il voulut qu'elle mangeât
+quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en
+put manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant
+fait tousser.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour tantôt, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il
+rappela celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il,
+et vous n'en avez pas d'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un très joli nom.</p>
+
+<p>S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux,
+il y en avait d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne
+les reçût pas: celles du comte de Condrieu et de Ludovic
+de Condrieu, qui chaque jour venaient ensemble
+se faire inscrire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il,
+voilà des gens qui savent que je les exècre et qui cependant
+viennent tous les jours à ma porte pour qu'on
+ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
+si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour
+moi-même pour leur dire leur fait; ils doivent cependant
+être bien convaincus qu'ils n'auront rien de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait trop bête, dit Mautravers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde,
+dit Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua
+Mautravers, c'est qu'on peut les déshériter sans
+remords.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais plus et mieux, dit Roger.</p>
+
+<p>S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter,
+il pouvait au moins leur faire peur, les tourmenter,
+les exaspérer de façon à ce qu'ils ne vinssent plus.
+Cette idée qui avait traversé son esprit devint bientôt
+chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à
+exécution, ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous
+ses amis réunis autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est
+de me marier.</p>
+
+<p>Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait
+point.</p>
+
+<p>&mdash;De me marier in extremis avec une jeune fille de
+bonne maison qui aurait un enfant. Je légitimerais
+cet enfant par ce mariage et je lui assurerais mon
+nom, mon titre et ma fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce
+qui n'est pas absurde, il me semble. Montrévault,
+vous qui avez tant de relations et qui connaissez tout
+le monde en France et à l'étranger, vous devriez me
+chercher cette jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;On peut la trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui direz que je ne serai pas un mari
+gênant.</p>
+
+<p>Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées
+à M. de Condrieu; mais il était loin de prévoir ce
+qu'elles produiraient.</p>
+
+<p>Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre;
+Bernard, qui avait un air embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont deux religieuses, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on leur donne une offrande.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur
+le duc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu
+que je vienne dire à monsieur le duc que celle qui désirait
+le voir était la soeur Angélique.</p>
+
+<p>Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de
+Christine. Christine chez lui; Christine qui voulait le
+voir. Était-ce possible?</p>
+
+<p>L'émotion fit trembler sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il.
+Une robe noire, une ceinture de cuir noir,
+une coiffe blanche à fond plissé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles entrent.</p>
+
+<p>Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça
+de calmer les mouvements tumultueux de son
+coeur: Christine à laquelle il avait si souvent pensé!
+Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir
+avant de mourir! son amie d'enfance! sa petite
+Christine!</p>
+
+<p>Elle entra: elle était seule.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son
+lit.</p>
+
+<p>Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle
+ne les prit point, répondant seulement à son élan
+par un sourire qui valait le plus doux, le plus tendre
+des baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te
+tutoyer: mais, tu vois, ma chère Christine, je ne suis
+plus qu'une âme, et dans le ciel, n'est-ce pas, les âmes
+amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se tutoieraient-elles
+pas sur la terre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris que tu étais malade.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que malade, mourant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission
+de notre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Christine, tu me donnes la plus grande des
+joies que je puisse goûter, et quand je n'espérais plus
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parles-tu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi,
+s'il en était autrement? C'est au mourant que tu viens
+dire adieu; c'est le mourant que tu viens consoler par
+ta chère présence, et c'est plus que la consolation que
+tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le retour
+dans le passé, dans la jeunesse,&mdash;la nôtre, où je te
+trouve partout près de moi, avec moi, mon amie, ma
+soeur, mon bon ange.</p>
+
+<p>Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement;
+mais, après un moment de silence recueilli,
+elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis que lui-même
+la regardait longuement, l'admirait, fraîche
+jeune, belle d'une beauté séraphique sous sa coiffe
+qui lui faisait une sorte d'auréole de sainte et de
+vierge.</p>
+
+<p>Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à
+coup, en même temps, des larmes roulèrent dans leurs
+paupières et coulèrent sur leurs joues, sans qu'ils
+pensassent à les retenir ou à les cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Roger!</p>
+
+<p>&mdash;Chère Christine!</p>
+
+<p>Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce
+fut elle qui parla:</p>
+
+<p>&mdash;Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas
+un souvenir pour ta famille? dit-elle d'une voix vibrante.</p>
+
+<p>&mdash;Ma famille, c'est toi</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas seule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux cependant, je le dois: à cette heure
+suprême ton coeur si bon, si droit, ne t'inspirera-t-il
+pas une parole de réconciliation?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant
+la poitrine, quel coup tu viens de lui porter à ce coeur!
+ce mot que tu as prononcé «Je le dois», m'a fait
+tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton
+propre mouvement que tu étais venue.</p>
+
+<p>Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez
+vite il reprit, les joues rougies, les yeux étincelants:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis
+sûr, car les bruits de ce monde ne passent pas vos
+portes; c'est ton grand-père qui t'a prévenue en allant
+t'avertir que tu devais veiller à mon salut et aussi à assurer
+ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais
+bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien!
+pour mon salut, ne sois pas en peine: envoie-moi ton
+confesseur; tu seras en paix, n'est-ce pas? Mais pour
+ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
+aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais
+pu te la laissez sans craindre qu'elle passe à ton
+frère!</p>
+
+<p>Elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à
+ta fortune comme tu le dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur
+de ton nom.</p>
+
+<p>A son tour il lui soupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me
+connais. Que ton grand-père y ait cru; ça c'est ma
+vengeance et ma joie; mais toi, Christine, toi, ma
+petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de Naurouse
+prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge;
+que la main de la Mort sur ma tête, et elle
+y est, tu la vois bien sur ce front décharné,&mdash;tu as pu
+croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un
+enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas
+ce qu'il me coûte, ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi,
+malgré cet accès de colère, sois bien certaine que je
+ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à ceux-là....</p>
+
+<p>De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une
+crise, suivie d'une faiblesse.</p>
+
+<p>Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe
+il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis
+une cuillère; et vivement elle lui donna ce qu'il paraissait
+demander.</p>
+
+<p>Un peu de calme se produisit, mais en même temps
+l'abattement, l'anéantissement.</p>
+
+<p>Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes,
+sur le lit, longuement elle pria en le regardant.</p>
+
+<p>Puis, se relevant:</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderai à notre mère de venir te voir
+demain, dit-elle, le temps qu'on m'avait accordé est
+plus qu'écoulé.</p>
+
+<p>Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement
+irrésistible:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour
+moi: jusqu'à ma dernière heure, ce me sera une
+joie de penser que tu prononces mon nom en t'adressant
+à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai
+aimée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p>Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point
+passer la semaine et même qu'il pouvait mourir d'un
+moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on s'en aperçût;
+si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.</p>
+
+<p>Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre,
+et il s'était installé rue Auber, y mangeant, y couchant,
+agissant en véritable maître de la maison, pour
+tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir à
+sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient
+à venir s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là,
+dînant, soupant, jouant comme s'ils avaient été dans
+un cercle ou un restaurant.</p>
+
+<p>Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était
+tombé, Roger avait conservé sa pleine connaissance
+et, contrairement à ce qui arrive avec la plupart des
+poitrinaires, il se rendait compte de son état: à l'entendre
+on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis
+de sa mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper,
+il se contentait de secouer la tête avec un triste sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il
+quelquefois, ce n'est pas de renoncer à l'avenir, c'est
+de regretter le passé: bienheureux sont ceux qui ont
+un passé.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait
+ainsi, seulement à quelques-uns: Harly, Crozat.</p>
+
+<p>Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers
+qui, s'étant couché tard après une soirée de déveine,
+arriva l'air maussade, aussi furieux d'être réveillé de
+bonne heure que d'avoir perdu la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.</p>
+
+<p>&mdash;Le moment approche.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous
+avez déjà surmonté plus d'une faiblesse, vous surmonterez
+celle-là. Voulez-vous quelque chose? ajouta-t-il
+de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue
+de s'occuper de mon testament.</p>
+
+<p>Instantanément ce mot changea la physionomie de
+Mautravers, qui se fit bienveillante et affectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, cher ami.</p>
+
+<p>Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui
+était fermé à clef, et il l'apporta à Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on
+n'y voit pas.</p>
+
+<p>Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent
+la chambre.</p>
+
+<p>Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son
+oreiller, et ayant trouvé un trousseau de clefs il ouvrit
+le pupitre.</p>
+
+<p>Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y
+trouvaient enfermés et ayant trouvé deux larges enveloppes
+scellées d'un cachet rouge il en prit une, après
+l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans
+le pupitre qu'il referma à clef.</p>
+
+<p>Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce
+qui se passait; il s'était placé en face d'une fenêtre
+comme pour regarder le levant, mais au moyen de la
+psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il
+avait prise, déplier une feuille de papier timbré, la
+lire puis la déchirer en petits morceaux: un testament
+qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien assurément,
+était donc le bon.</p>
+
+<p>Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus
+maussade, il n'avait plus perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger,
+montrant les morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les
+dans les cabinets et faites couler de l'eau.</p>
+
+<p>Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux
+les emporta, mais en sortant il laissa la porte
+de la chambre ouverte.</p>
+
+<p>Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant
+rien, il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.</p>
+
+<p>C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de
+papier Mautravers avait voulu voir ce qui était écrit
+dessus, ayant lu plusieurs fois le mot «hospices» et
+les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il fut
+convaincu que le testament conservé était bien décidément
+le bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler
+l'eau abondamment, bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger
+lorsqu'il rentra, vous le remettrez à M. Le Genest de
+la Crochardière; je vous le recommande: il déshérite
+les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous
+comprenez combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec
+enthousiasme et je vous jure que je ferai tout pour
+qu'il soit exécuté.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; maintenant je vais être plus tranquille.</p>
+
+<p>Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis
+que Mautravers, qui n'avait plus envie de dormir
+s'installait dans un fauteuil, ne voulant pas qu'un
+autre que lui veillât un si brave garçon.</p>
+
+<p>Il y avait une heure à peu près que Mautravers se
+promenait dans ses terres de Varages et de Naurouse,
+lorsqu'il crut remarquer que, depuis quelque temps
+déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant
+plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était
+mort, tout à coup, comme avaient dit les médecins,
+sans qu'on s'en aperçût.</p>
+
+<p>Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la
+Crochardière, dit-il, qu'on le fasse lever, qu'il vienne
+tout de suite; avertissez-le que c'est pour recevoir le
+testament du duc de Naurouse.</p>
+
+<p>Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas
+le notaire qui arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle,
+qu'il n'avait pas dit de prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit-elle après la première explosion du
+chagrin, que le duc m'avait donné son argenterie et
+ses bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament
+qu'on va ouvrir tout à l'heure, nous verrons cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a
+été donné.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire
+arriva bientôt, Mautravers espérait qu'on allait ouvrir
+le testament tout de suite, mais il n'en fut rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le déposer au président du tribunal, dit le
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria
+Mautravers.</p>
+
+<p>Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement
+son impatiente curiosité:</p>
+
+<p>&mdash;Il peut y avoir dans ce testament que je ne
+connais pas, dit-il, des prescriptions relatives aux
+obsèques et il est important que nous soyons fixés là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le serez dans la journée, dit le notaire.</p>
+
+<p>Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle
+qu'ils devaient se retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.</p>
+
+<p>Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle
+tournant à gauche et Mautravers à droite;
+mais il n'alla pas plus loin que la Chaussée-d'Antin et
+revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de Roger.
+Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle,
+qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en
+train d'emballer l'argenterie dans des serviettes. Déjà
+elle avait fourré plusieurs pièces dans ses poches.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en
+sautant sur les serviettes qui étaient déjà nouées.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi te mêles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré de faire exécuter le testament de ce
+pauvre Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger!
+C'était de son vivant qu'il fallait le plaindre, au lieu
+de se faire son espion au profit du vieux Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce
+pas toi, qui lui as vendu tes papiers pour faire
+manquer le mariage de Corysandre?</p>
+
+<p>La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit
+et M. de Condrieu entra, pouvant à peine se tenir,
+appuyé sur le bras de Ludovic:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une
+voix brisée, plus hésitante que jamais, mon cher
+petit-fils, où est-il?</p>
+
+<p>Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes.
+Heureusement Ludovic, guidé par Mautravers, put le
+conduire à la chambre mortuaire et le faire agenouiller
+auprès du lit, où il resta longtemps en prière,
+écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher petit-fils!</p>
+
+<p>Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly,
+Crozat et les autres; puis, vers midi, madame d'Arvernes,
+accompagnée d'un jeune homme plus jeune,
+plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de
+Baudrimont.</p>
+
+<p>Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre,
+ne faisant rien pour cacher les larmes qui coulaient
+sur ses joues. Se penchant sur lui, elle l'embrassa au
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Roger, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à
+manger, elle prit le bras du jeune homme qui l'accompagnait
+et, se serrant contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais
+c'était ses yeux qu'il fallait voir, ces pauvres yeux qui
+n'ont plus de regard.</p>
+
+<p>Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de
+Condrieu et par Ludovic aussi bien que par Mautravers,
+qui agissait de plus en plus comme s'il
+était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de
+quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.</p>
+
+<p>Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il
+arriva, accompagné de Harly et de Nougaret, que
+M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les mettre
+à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Le testament de mon petit-fils, de mon cher
+petit-fils, a-t-il été ouvert? demanda-t-il au notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le comte...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a
+chargé de veiller à l'exécution de son testament; je
+dois le connaître.</p>
+
+<p>Le notaire lut:</p>
+
+<p>«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le
+désir de faire après moi ce que je n'ai pu faire
+de mon vivant&mdash;le bonheur d'une personne qui
+en soit digne.</p>
+
+<p>«Je déshérite donc autant que la loi me le permet
+la famille de Condrieu, qui a été mon ennemie, et je
+laisse ma fortune à mademoiselle Claire Harly,
+fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:</p>
+
+<p>«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a
+appris le peu que je sais, deux cent mille francs;</p>
+
+<p>«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;</p>
+
+<p>«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;</p>
+
+<p>«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels
+Bernard, mon valet de chambre, en prélèvera
+quarante mille pour sa part.</p>
+
+<p>«François-Roger de CHARLUS,
+duc de NAUROUSE.»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de
+Condrieu; l'article 909 du code ne permet pas aux
+médecins de profiter des dispositions testamentaires
+faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné
+pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare
+que les enfants de ces médecins sont personnes interposées
+et par conséquent incapables de recevoir.</p>
+
+<p>Nougaret s'avança:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il,
+que depuis quatre mois le docteur Harly n'était plus la
+médecin de M. de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse
+quand ce testament a été fait; c'est ce que prouve la
+date, qui remonte à six semaines seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit
+Harly.</p>
+
+<p>&mdash;Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit
+M. de Condrieu.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<p>FIN</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p><b>NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»</b></p>
+
+<p>Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations
+personnelles que les médecins se servent pour écrire la
+plupart des livres qu'ils publient chaque jour avec une
+abondance qui n'est égalée que par celle des théologiens;
+si bien que pour peu que vous ayez un médecin écrivain,&mdash;et
+ils le sont tous,&mdash;vous êtes exposé à vous trouver un
+jour ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles,
+tandis que vos amis, perçant des initiales transparentes,
+apprendront que vos ascendants paternels étaient alcooliques,
+les maternels tuberculeux, que vos enfants seront
+l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas pour
+longtemps.</p>
+
+<p>C'est aussi avec leurs observations que les romanciers
+écrivent leurs livres, mais les romans sont les romans, et
+comme on doit toujours y introduire une certaine dose
+d'imagination et de fantaisie, ils s'éloignent forcément de
+la précision médicale. D'ailleurs le romancier n'est pas lié
+par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont pas
+payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne
+ressemble en rien à celle du médecin.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate,
+en cela surtout que plus il est consciencieux, plus il est
+entraîné à peindre ceux qu'il connaît le mieux: les siens,
+ses proches, ses amis intimes. Pour mon compte, à
+l'exception de quelques romans écrits sous l'inspiration
+directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les
+<i>Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français</i>,
+je n'ai point pris mes modèles parmi les miens ni
+parmi mes intimes, et ceux qui ont honoré ou égayé ma vie
+de leur amitié ont eu cette sécurité de ne point se voir
+servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.</p>
+
+<p>Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite
+intimité, je reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement
+pour les personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>
+qui tous ou presque tous ont vécu d'une vie propre que j'ai
+pu observer et rendre sans aucune trahison, puisque selon
+la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur allié,
+et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne
+l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les
+oreilles sans que rien dans nos relations me fermât la
+bouche.</p>
+
+<p>J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque
+j'ai connu celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse
+d'Arvernes, Avec ma mère j'avais été passer les vacances
+au bord de la mer, à Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait
+de faire entrer dans la notoriété, et je m'étais si bien
+ingénié auprès d'amis communs que j'avais obtenu des
+lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin dont
+rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau
+temps de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné
+<i>Sous les Tilleuls, Geneviève, le Chemin le plus court</i>, et depuis
+quelques années il publiait les <i>Guêpes</i> qui, à cette époque,
+faisaient presque autant de bruit qu'en a fait plus tard la
+<i>Lanterne</i>. On comprend quel pouvait être mon enthousiasme
+pour le premier écrivain de talent que j'approchais,
+car les jeunes gens de ma génération ne commençaient
+point la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés.
+Ce fut dans ce fameux jardin original et bizarre dont il a
+tiré tant de livres charmants que je rencontrai la duchesse
+d'Arvernes, venue à Sainte-Adresse pour y passer une
+saison avec sa mère, et comme nous étions du même âge,
+comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour l'amuser,
+comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas
+du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut,
+sans que j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction
+d'un jeune provincial, fils d'un notaire qui, parmi
+ses clients, comptait quelques représentants de la noblesse
+polie, affinée, sceptique et légère du dix-huitième siècle, en
+se trouvant brusquement en présence de cette fille délurée
+qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
+l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien
+que je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore
+sans appuyer, laissant dans l'ombre certains côtés que
+j'aurais dû peindre, si au lieu d'une figure de roman j'avais
+fait un portrait.</p>
+
+<p>Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait
+organisé une journée de courses d'hommes à la montagne,
+et j'avais été chargé de réunir quelques souscriptions, parmi
+lesquelles celle du duc de Naurouse. Le hasard fit qu'il
+connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
+il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa
+fenêtre toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul,
+du matin au soir, pâle, triste, mourant, regardant sans le
+voir le mouvement des allées et venues dans le petit jardin
+de l'<i>Hôtel de France</i>. Et je n'eus garde de refuser cette
+invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant
+parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal,
+que parce que madame d'Arvernes était venue l'y relancer.
+On l'avait logée dans la chambre voisine de la mienne, et
+tous les soirs, à travers notre mince cloison, j'entendais les
+éclats de sa voix et de ses rires pendant qu'elle dînait avec
+une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les Pyrénées,
+comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat,
+qui venait la chercher pour une excursion dans la montagne,
+crier avec son accent méridional: «Madame la
+duchesse est-elle prête?»</p>
+
+<p>Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des
+principaux personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>. Il avait lu
+une scène de jeu dans <i>Un Mariage sous le Second Empire</i>;
+il me fit demander par Ph. Jourde, le directeur du <i>Siècle</i>,
+si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» au moins
+aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est celle
+qui se trouve au commencement de <i>Raphaëlle</i>, avec l'épisode
+du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua
+aussi les papiers laissés par Naurouse, ses carnets de
+dépenses, ses lettres, et c'est en les ayant sous les yeux, du
+premier au dernier mot de mon roman, que je l'ai
+écrit.</p>
+
+<p>Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes,
+de Harly, je pourrais le dire aussi à propos du
+prince de Kappel, de Savine, de Mautravers; mais c'en est
+assez de ces quelques indications d'observation pour qu'on
+voie comment a été étudié et exécuté ce roman. Je n'ajoute
+qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie
+introduit des faits qui me soient personnels: dans <i>La
+Bohême tapageuse</i>, j'ai manqué une fois à cette règle, et si
+j'en parle ici c'est pour expliquer un passage du <i>Dictionnaire
+des Contemporains</i> de Vapereau, copié par beaucoup
+d'autres, qui n'est pas très exact, et par cela m'a plus
+d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit des
+brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou
+plutôt la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en
+quelque sorte dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement
+dans les mêmes conditions que celles racontées dans mon
+roman, et elle était historique, non politique. Sous plus d'un
+point de vue la rectification a son importance, pour moi au
+moins.</p>
+
+<p>Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner
+quelques preuves, <i>La Bohême tapageuse</i>, au moment de sa
+publication, fut accusée d'exagération, et particulièrement
+par Aurélien Scholl, qui avait bien connu la plupart de ses
+personnages, et avait même été de l'intimité de plus d'un
+d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans
+lequel il les nomme avec une liberté que prennent les
+chroniqueurs, mais que se refusent les romanciers, il dit
+«C'est une série d'actes d'accusation.»</p>
+
+<p>Trop dure, la <i>Bohême tapageuse!</i> trop cruelle! trop «acte
+d'accusation!» Voyons la réalité.</p>
+
+<p>Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je
+reçus d'un magistrat un mot pour assister à une audience
+de la Cour d'Assises: «L'affaire intéressera l'auteur de la
+<i>Duchesse d'Arvernes</i>», me disait-il.</p>
+
+<p>En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la
+duchesse d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le
+duc veut emmener dans sa promenade, avec ceux de ses
+enfants qu'il croit les siens.</p>
+
+<p>Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un
+dénouement aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant
+il est vrai que le roman reste le plus souvent au-dessous de
+la simple vérité, au lieu d'aller au-delà.</p>
+
+H. M.
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
+
+***** This file should be named 13490-h.htm or 13490-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
+Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr., .
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+</pre>
+
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