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Au fond, un trophée +de cornes gigantesques entourait une tête de bison. + +Soudain, Chausserouge remarqua que le contrôle était vide. Il courut à +l'entrée des premières, souleva une portière effilochée, et de sa grosse +voix brutale: + +--Zézette, cria-t-il, ah ça! vas-tu venir, mauvaise gamine! + +--Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me suivre... + +--Eh bien! tape dessus! + +Et presqu'aussitôt apparut une petite fille de douze ans environ, dont +les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la pâleur, +traînant derrière elle, comme un chien, un jeune lionceau. + +--Donne-moi ça! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse des +mains de l'enfant, colle-toi à ton comptoir et fais-moi le plaisir de ne +plus en bouger. + +Puis comme l'animal résistait, cherchant avec ses pattes de devant à se +débarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea un coup +de pied qui l'amena au bord du plancher. + +--Avance donc, sale bête! + +Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint se +tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la laisse. + +L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, résonner, un +gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son invariable +discours, il vint se camper, face au public, le jarret tendu, les bras +croisés sur son dolman bleu-ciel à brandebourgs noirs. + +Mais, ni cette mise en scène, ni les alléchantes promesses du boniment, +ne parvenaient à fixer l'attention des rares passants qui sillonnaient +encore le cours de Vincennes. + +Il était dix heures du soir, et bien que la fête battit son plein, qu'on +fût encore dans la semaine de Pâques, jamais peut-être, de mémoire de +«voyageur», la foire n'avait attiré moins de monde. + +En vain, de la place du Trône à la barrière, les orchestres faisaient +rage; en vain les bateleurs déployaient toutes les ressources de leur +esprit, le public passait indifférent, accordant à peine un regard aux +parades, un sourire aux lazzis des pitres. + +Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait regretter la +bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncelés à l'horizon se +rapprochaient; un petit vent, précurseur de l'orage, faisait bruisser +les feuilles des arbres et voltiger l'étoffe des drapeaux. + +--Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez vos +places! Entrez! Pour la dernière représentation de la soirée, c'est à +cinquante centimes les premières, vingt-cinq centimes les secondes! +Travail dans toutes les cages par le célèbre dompteur Chausserouge! Et +la séance sera terminée par le repas des animaux! Entrez! Entrez! + +Mais personne ne répondait à cet appel. Les projections électriques des +baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, énervés par +l'atmosphère pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages poussant +des rugissements sourds, quand tout à coup de larges gouttes de pluie +mouchetèrent les marches de bois de la ménagerie. + +--V'là d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce soir... +Allons, rentre, Gustave! + +Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fraîcheur de la +pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes. + +--Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel gueux de +temps! + +Et d'un geste colère, il rabattit l'auvent qui fermait la ménagerie. + +Soudain l'horizon se déchira; un formidable coup de tonnerre retentit et +l'orage creva. + +Comme par enchantement, le silence s'était fait dans toute la foire; les +lumières s'étaient éteintes. Les animaux nerveux tout à l'heure +s'étaient calmés. + +On n'entendit plus pendant un instant que le crépitement continu de +l'eau sur les bâches de toile. + +--C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit Chausserouge, bourru; +au moins ce soir, avec de la fraîcheur, on aurait du monde. Allons, la +même, compte la recette. + +Zézette vida son tiroir sur le contrôle et aligna les pièces. + +--Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une journée pour +donner à bouffer à cinquante-trois pensionnaires, hommes et bêtes! Allez +vous aligner avec ça! Ah! chien de métier! A la paye, vous autres! + +Un à un, les musiciens de l'orchestre s'avancèrent. Il remit à chacun +d'eux le prix de leur journée, puis, comme la pluie semblait tomber avec +moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la baraque après, +avoir souhaité le bonsoir au patron. + +--Comme on aurait envie, dans des moments comme ça, de foutre la clef +sous la porte et de filer n'importe où! répétait le dompteur découragé. +Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour aujourd'hui. Je vas +aller servir les bêtes... pour leur enlever l'idée de se payer sur ma +peau demain matin. + +--Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur. + +--Dam! puisqu'y a pas de séance! Je ferai l'affaire avec Jean. + +--Bonsoir, patron? + +--Bonsoir! + +Resté seul, le dompteur se dévêtit rapidement et tendit son dolman à +Zézette. + +--Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dîné? + +--Oui, papa, fit humblement la petite fille. + +--Alors, tu peux filer chez la mère Tabary. Je n'ai plus besoin de toi. + +Chausserouge rentra dans la ménagerie. + +Dans un coin, un grand gaillard aux solides épaules était occupé à +découper sur un large étal, supporté par deux roues, des quartiers de +viande de cheval. + +--C'est fini, Jean? demanda le dompteur. + +--A peu près, mais tu sais, ils en auront pour une dent creuse, ce soir. + +--Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui augmentera +leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des vieux, de ceux +qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je vas te donner un +coup de main. + +Ils allaient commencer la distribution quand la portière se souleva et +un vieillard, vêtu d'une blouse bleue complètement mouillée, fit son +entrée. + +--Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voilà une de saucée! + +Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient. + +--Bonjour, père Vermieux! firent les deux hommes en échangeant un regard +mélancolique. + +Le père Vermieux était l'usurier des forains. + +Ancien «voyageur», il avait un beau jour vendu le manège de chevaux de +bois avec lequel il avait fait fortune et s'était retiré dans le petit +trou d'Auvergne où il était né. + +Mais bientôt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait rejoint +le «Voyage» et il s'était constitué le banquier de ses anciens +confrères. + +Aux uns, il prêtait à la petite semaine; aux autres, aux riches, à ceux +dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances à plus +long terme, surveillant lui-même l'emploi des fonds qu'il confiait, +pourtant à de gros intérêts. + +De temps en temps, le père Vermieux faisait un tour au pays, puis on le +voyait régulièrement reparaître aux échéances. Il était avare et sa +parfaite connaissance du métier et de la solvabilité de ses débiteurs +l'assurait contre toute mauvaise spéculation. + +Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever à la suite +d'une campagne malheureuse, il était intraitable à l'égard de ceux qui +étaient à la côte, et il les exécutait alors sans pitié. + +On le craignait plus, encore qu'on ne le détestait, car il n'était +peut-être pas un forain sur le «Voyage» qui n'eût eu besoin dans sa vie +d'avoir recours à lui. + +Justement Chausserouge était son obligé. C'était le surlendemain qu'il +devait payer à Vermieux une somme de trois cents francs; il l'avait +oublié; l'apparition du petit vieux venait brusquement de rappeler ce +léger détail à sa mémoire. + +--Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-là? Ça ne doit +pas faire aller le commerce? + +--M'en parlez pas, père Vermieux! Nous avons dû fermer à dix heures. + +--Eh pardieu! vous n'êtes pas les seuls! Depuis le Trône, j'ai pas +rencontré âme qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon +patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit... +j'ai mangé un morceau près de la gare et je m'en suis venu tout +doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'là le +tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train!... Toutes les +baraques fermées... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie... +j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voilà!... Dis donc, +garçon, t'aurais pas une blouse à me prêter pour faire sécher +celle-là... + +--Mais si, mais si! père Vermieux! Et si vous voulez, on va prendre +ensemble un verre de vin... ça vous réchauffera! + +--Ah! c'est pardieu pas de refus! + +Et Chausserouge, précédant l'usurier, le conduisit dans la caravane +adossée à la ménagerie. + +--Tenez, père Vermieux, voilà de quoi vous mettre à l'aise. Pendant ce +temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de préparer à souper +aux animaux... Tout à l'heure nous serons à vous. + +Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en sifflant +sous les toiles et la foudre tonnait sans relâche. + +Chausserouge rejoignit son aide. + +--Encore trois cents francs à payer après-demain... et pas le premier +sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre! + +Il y eut un silence. Les deux hommes absorbés par les pensées que +suscitait la présence inopinée de l'usurier, continuaient à découper les +quartiers de viande. + +Jean parla le premier. + +--Tout de même, fit-il avec un mauvais rire, si on n'était pas des +honnêtes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une fois. + +--Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris. + +--Oh! rien, une idée qui me passait par la tête... + +Il s'arrêta, puis: + +--Comme ça serait tout de même un débarras pour tout le Voyage, aussi +bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le dompteur. + +--Ne parlons pas de ça! interrompit Chausserouge, évidemment sous le +coup d'une pareille obsession. + +Mais Jean continua. + +--Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre âme qui vive dans la +confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et que +personne n'aime... qui débarque un beau soir incognito à la gare de +Lyon... et qui vous tombe dans une ménagerie, sans que pas un chrétien +l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi tenter des +gens pas scrupuleux?... + +--Nous sommes des honnêtes gens, fit observer Chausserouge. + +--Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule! + +--Et une belle! + +--Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu'à quel point ce serait +une mauvaise action... + +--Tais-toi!... un assassinat... Jamais!... + +--Avec ça qu'il se gênera après-demain... malgré que tu l'auras hébergé +ce soir... de te faire des misères... même de te faire vendre... si tu +ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte toujours son +argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie... + +Chausserouge leva les yeux et regarda à son tour bien en face son +interlocuteur. + +--Alors, toi, tu n'hésiterais pas? + +--Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!... + +--Enfin, que me conseilles-tu? + +--Dame! c'est surtout toi que ça regarde... + +--Et alors si, en fin de compte... je me décidais, je pourrais +compter?... + +--Comme sur toi-même... tu le sais bien, acheva Jean, mais part à deux, +car, faut être juste, c'est moi qui ai eu l'idée... + +--Soit! fit brusquement Chausserouge, à qui cet entretien pesait. + +Pourtant, à cette seconde où il venait de prendre une si subite et si +terrible détermination, il se sentit une sorte d'hésitation, comme si +l'idée du partage qu'il venait de consentir lui semblait un sacrifice +trop lourd, étant donné la responsabilité qu'il assumait. Mais il +réfléchit que ce partage, en établissant la complicité de son aide, +rassurait en même temps de son silence, et il conclut: + +--Dépêchons-nous! Voilà les bêtes qui s'impatientent. + +Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur. + +--Laisse donc! Ce sera de l'économie pour demain, puisque c'est +décidé... ils vont en avoir, de la viande, tout à l'heure! + +--Viens! fit Chausserouge. + +Tous deux rentrèrent dans la caravane. + +Le père Vermieux était attablé. + +--Vous avez déjà fini! demanda-t-il. + +--Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas encore +l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu'à minuit. + +En ce moment, un long rugissement partit de la ménagerie. + +--C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. En voilà +un qui réclame. + +--Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi tout à +l'heure. + +--Vous savez, continua le père Vermieux, je ne me gêne pas, je fais +comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouvé une bouteille de +vin... je l'ai entamée, en vous attendant... + +--Vous avez bien fait, père Vermieux! + +L'usurier, quand il était chez ses débiteurs, saisissait toutes les +occasions de se payer en nature. C'était autant de pris sur l'ennemi. + +Chausserouge s'était assis près du vieillard. Jean était debout, appuyé +contre le lit qui garnissait le fond de la caravane. + +--Viens donc par ici, garçon, qu'on te voie, dit Vermieux. La mère +Tabary va toujours bien? + +--Mais, pas mal... je vous remercie... + +--J'irai demain lui dire un petit bonjour. + +--Ça lui fera plaisir. Et vous, père Vermieux, vous êtes content? + +--Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps derniers. J'avais +obligé ces gredins de Romillard, vous savez, le petit théâtre de +Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien contre mon gré, il +m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retiré mes frais... c'était trop +tard... A votre santé, mes enfants! + +Chausserouge et Jean trinquèrent ensemble et échangèrent un regard. + +Les Romillard étaient de malheureux saltimbanques que les exigences de +Vermieux avaient ruiné et qui mouraient littéralement de faim. + +--Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au dompteur, que tu +ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton costume, que je vois +pendu là, dans le coin, est rudement loqueteux. + +--Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance non plus... +soupira le dompteur, et je suis logé à la même enseigne que les +camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la maladie m'a +coûté les yeux de la tête, il m'est survenu toutes sortes de malheurs. +Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, avec ses trois +lionceaux... Encore heureux que ça s'est borné là et que mes autres +bêtes n'y ont pas passé... De la viande malade qu'on nous avait +livrée... + +--Voilà ce que c'est de ne pas acheter de la bonne marchandise. On y +perd plus qu'on y gagne, prononça Vermieux. + +--Je comptais sur la foire du Trône pour me refaire un peu... Nous avons +eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des recettes +dérisoires. Et dame! ça coûte cher, une ménagerie à entretenir. + +--Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient après-demain? +Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu seras en mesure? + +--Ayez pas peur, père Vermieux, je serai en mesure après-demain! +répliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous ne buvez pas! + +--C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassénéré, mais dame! ça tient à ce +qu'il n'y a plus rien dans la bouteille. + +--Je dois en avoir une autre par là... une bonne! + +--Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur sa +moustache grise. + +Chausserouge se leva, passa derrière la table et fit mine de chercher +dans un petit meuble situé à un angle obscur de la caravane, au pied du +lit. + +Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui servait +à dépecer les viandes et dont il s'était muni à tout hasard. + +--Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux hommes, y a +rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon vin, bu avec +des... + +Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge +venait de lui fendre le crâne. + +Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis son +corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le côté. + +Les deux hommes se regardèrent un instant en silence. + +Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle retomba +inerte. + +--Ça y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas de temps! +Le magot! + +Il fouilla dans les poches de l'assassiné, en retira un portefeuille +qu'il soupesa une minute. + +--Mâtin! Il est lourd! + +Il l'ouvrit et étala son contenu sur la table: des lettres, des traites +parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq mille +francs en billets de banque. + +--Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour chacun de +nous... et en plus, pour toi, ta dette liquidée. + +Jean, très calme, avait conservé tout son sang-froid. Maintenant que le +coup était fait, Chausserouge sentait une terreur singulière s'emparer +de tout son être. Ses yeux papillotaient, il voyait des ombres danser +sur les murs... Ses dents claquaient... + +--Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! Prends ce qui +te revient et brûlons le reste!... Faut bien faire quelque chose pour +les copains... C'est eux qui seront épatés de ne pas voir rappliquer +Vermieux... + +--Tiens! fit Chausserouge qui considérait machinalement la liasse de +billets souscrits par lui, il y a même celui d'après-demain. Il ne +l'avait donc pas passé à un banquier?.. + +--Pas si bête, le père Vermieux... Il économisait l'escompte... Allons! +Liquidons! Liquidons! + +Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma +au-dessus de la lampe fumeuse qui les éclairait. + +La flamme jetait autour d'eux des reflets rougeâtres qui firent de +nouveau frissonner le dompteur. + +--Poule mouillée! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les épaules. + +--Je n'ai pas peur... mais je suis plus à mon aise quand j'entre dans +mes cages. + +--Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voilà, ajouta-t-il en broyant +sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-fé, les infamies de +Vermieux réparées et notre crime pardonné. + +A ce moment, un éclair illumina la caravane, suivi presque aussitôt +d'un coup de foudre terrible, auquel répondirent les rugissements des +bêtes fauves. + +--V'là le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en! + +Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'était cramponné, pour ne pas +tomber, à la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes flageoler +sous lui. + +--Ah! Tu m'embêtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin est tiré... +il faut le boire! Aide-moi! + +--Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur. + +--Je le croyais plus d'aplomb que ça, tu sais... Aide-moi seulement à le +déshabiller... Après, je me charge du reste! + +Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et tous +deux relevèrent le cadavre toujours chaud qu'ils étendirent sur la +table. + +Le visage, couvert de sang, était méconnaissable. Le crâne presque +chauve de l'usurier était partagé en deux par une large ligne sanglante. +A la hâte et en silence, les deux hommes enlevèrent les vêtements +souillés du vieillard qu'ils transportèrent ensuite dans la ménagerie. + +Rapidement, Jean débarrassa l'état roulant, il y coucha le corps et se +prépara à commencer son office. + +--Barricade la portière... commanda-t-il, et viens m'éclairer. + +Chausserouge plaça devant l'entrée deux larges planches qu'il assujettit +avec une barre de fer, puis, la lampe à la main, il regarda son aide +accomplissant sa terrible besogne. + +Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, méthodiquement, sans +apparence d'émotion, il détacha les membres du tronc. + +Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, alléchés par +l'odeur du sang, rugissaient. + +Tout à coup, dans un angle obscur de la ménagerie, à trente pas des +deux hommes, une tête émergea d'un monceau de paille. + +C'était Zézette, qui, contrevenant à l'ordre de son père et épouvantée +par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mère Tabary, s'était +tapie dans le réduit où le dompteur serrait le fourrage. + +Elle reconnut son père, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit pas +compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'étrangla dans sa +gorge... + +C'était bien un homme... un homme mort... assassiné sans doute... que +l'autre, l'aide, dépeçait avec tranquillité... + +Elle crut rêver... Mais non, elle ne se trompait pas. + +Un des lions, Néron, le plus rapproché des deux hommes, grattait avec +fureur le plancher de sa cage, les yeux injectés, la crinière hérissée. + +--Allons! patience donc, Néron! Voilà que c'est fini! fit Jean en +poussant devant lui son étal roulant. + +La petite charrette passa à trois pas de l'enfant... Ses yeux agrandis +par l'épouvante ne pouvaient se détacher de l'horrible spectacle auquel +présidait son père. + +Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se montrer... +de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... On la tuerait +peut-être aussi, elle, si on la trouvait là... et elle sentit tout son +petit corps frissonner des pieds à la tête. + +Jean s'était armé d'une fourche de fer; il commença la distribution. + +--Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix gouailleuse en +passant une cuisse à Néron, qui se jeta sur cette proie, dans laquelle +il enfonça ses crocs avec rage. + +--Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, c'est un +morceau de roi... n'en laissez pas surtout! + +--Écoute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide perler à ses +tempes, n'en donne pas aux bêtes qui travaillent. J'ai entendu dire que +la chair humaine avait un goût, et que quand ils en avaient mangé une +fois... + +--Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part! + +Quelques instants après, l'étal était vide. Il ne restait plus rien du +corps de Vermieux. + +--Et voilà... ça y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je vais me +laver les mains et la police sera rudement fine si elle retrouve la +trace du vieux! + +--Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur. + +--Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut veiller à +ce que ces sacrés animaux-là n'en laissent pas une miette... Vois-tu +qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du père Vermieux? Après, +nous brûlerons ses frusques! + +Tout à coup un bruit semblable à un cri humain retentit derrière eux. + +--As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant vivement. + +--Mon Dieu! que tu es embêtant... c'est un singe qui jacte... Il n'y a +ici que des amis... des croque-mort! + +Les deux hommes prirent place sur un banc des premières. + +--Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean. + +--Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir. + +--Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous! + +--Oui! c'est cela, associons-nous! répliqua vivement le dompteur. Comme +cela, pensait-il, il restera près de moi toujours et je ne serai plus +seul... en face de ces bêtes qui ont mangé Vermieux. + +Derrière eux gisait, évanouie sur la paille, Zézette qui avait compris. + + + + +II + + +François Chausserouge, âgé de trente-cinq ans environ, était, par sa +mère, d'origine bohème, de cette race aujourd'hui à peu près disparue +qu'on nomme sur tout le Voyage, _romanichelle_, par corruption +abréviative, _ramoni_. + +Son père, un robuste Auvergnat, dernier né d'une nombreuse famille, +avait, au temps de sa prime jeunesse, et fatigué de la vie des champs, +quitté le pays pour suivre une ménagerie de passage, en qualité de +palefrenier. + +Très satisfait de ses services, le directeur l'avait élevé bientôt au +rang de garçon de ménagerie. + +Peu à peu, le jeune homme s'était familiarisé avec les animaux et il +avait été mordu de la secrète ambition de travailler à son compte. + +A force d'économies, il avait fini par amasser un petit pécule et un +beau jour, profitant d'une occasion qui s'offrait à lui, il quitta son +patron, acheta un ours et deux loups et se fit montreur de bêtes. + +Pendant des années, il parcourut les campagnes, faisant travailler ses +pensionnaires sur les places publiques des villages. + +Pas assez riche pour acheter un cheval, ni une caravane, il avait fait +l'acquisition d'une petite charrette traînée par des chiens, dans +laquelle il renfermait ses vivres et son maigre matériel. + +Cela dura jusqu'au moment où, ayant renforcé sa troupe de plusieurs +singes et d'un perroquet, il songea à se joindre au Voyage, c'est-à-dire +à la réunion générale des saltimbanques. + +Il suivrait les foires, profiterait de la réclame de ses voisins, +pousserait peut-être jusqu'à Paris, si toutefois les circonstances le +favorisaient. + +Il fut de prime abord assez mal reçu. + +Il n'existe pas d'association où l'on se sente davantage les coudes que +chez les Voyageurs. Là, tout nouveau venu est un concurrent qui +accaparera forcément une nouvelle part de la recette générale. C'est un +ennemi qu'il faut évincer. + +Mais Chausserouge était homme à ne se laisser rebuter ni par les mauvais +procédés, ni par les injustices. + +Sa ténacité eut raison des jalousies et des colères qu'il excita. Comme +ses nouveaux collègues, il avait droit à sa place au soleil, il la prit. + +Ceux-ci, forts de leur expérience, de leur ancienneté, connaissaient les +bons endroits, s'installaient les premiers, ne laissant à l'intrus que +les coins dont ils ne voulaient pas. + +Chausserouge ne réclamait jamais et triomphait généralement, car +l'étrangeté du spectacle qu'il donnait captivait le public plus que ne +le pouvait faire les attractions déjà vues de ses voisins. + +Sans instruction, sans posséder aucun des secrets des dompteurs de +profession, n'ayant pour tout aide qu'une patience à toute épreuve, il +était parvenu à obtenir des résultats merveilleux et on s'écrasait dans +le «tour de toile» en plein vent où il faisait travailler ses bêtes. + +L'homme, du reste, n'était pas moins curieux que ses animaux. + +Invariablement vêtu d'une blouse en grosse toile, qu'une ceinture de +cuir serrait autour de sa taille, coiffé d'un vaste chapeau de feutre à +la mode de son pays, chaussé de bottes fortes, on n'apercevait que ses +yeux noirs et pétillants au milieu d'un visage hirsute et broussailleux. + +Le fouet en main, il allait et venait au milieu de ses pensionnaires +démuselés avec une insouciance et une tranquillité qui effrayaient et +faisaient penser à ces fantastiques «meneux de loups», dont on conte +encore les exploits aux veillées dans certaines provinces. + +Le succès de ce Voyageur d'une nouvelle espèce, qui ne connaissait guère +que son patois natal, le fit mettre en quarantaine. + +On fit courir sur lui de vilains bruits, mais Chausserouge n'en eut +cure. Il vivait isolé, content de voir son magot s'arrondir de jour en +jour. + +Toutes les préventions tomberaient, il le savait bien, le jour où sa +persévérance serait enfin récompensée, où il pourrait comme les autres +acheter une voiture, des chevaux, agrandir son installation si modeste +encore. + +Du reste, il n'était pas seul l'objet de l'ostracisme et de la haine des +forains. + +Près de lui et toujours à la gauche du campement, une famille de vrais +ramonis au teint basané vivait misérablement sans s'inquiéter des +commentaires, sans se soucier des injures. + +Cette famille se composait de trois personnes, le père, la mère et une +fille de dix-sept ans, superbe avec ses grands yeux et sa chevelure +épaisse. Des lèvres rouges saignaient au milieu d'une peau brûlée par le +soleil, dont la couleur bistrée faisait encore valoir l'éclat de ses +dents très belles. + +Chausserouge s'était dit souvent que Maria serait pour lui une rude +compagne. Il avait trente-cinq ans et bien que très accoutumé à la vie +d'anachorète qu'il menait depuis son enfance, il s'était surpris bien +des fois à penser que les privations auxquelles il se soumettait, +seraient bien moins dures à supporter s'il avait près lui quelqu'un pour +les partager. + +Et puis, en somme, il était seul au monde. Il ne se souciait pas de +revoir sa famille; n'était-il pas temps pour lui de s'en créer une, pour +qui il travaillerait. + +Il aurait des enfants, qui lui succéderaient plus tard, qui +augmenteraient leur patrimoine ambulant, qui pourraient le venger des +rebuffades qui l'avaient accueilli. + +Et jamais il n'avait rencontré dans sa vie aucune femme qui répondit +autant que Maria à son idéal... Mais un obstacle infranchissable les +séparait. Maria était ramoni, païenne... lui était chrétien et il savait +combien les ramonis, qui ne se marient qu'entre eux, sont fidèles à leur +religion. + +Toutefois, et comme si ces deux êtres eussent senti entre eux une sorte +d'affinité, Maria n'avait pas pour Chausserouge le regard de mépris dont +elle couvrait les autres forains et parfois, tandis qu'accroupie à +l'ombre de sa caravane à moitié détraquée, la jeune fille occupait son +après-midi à tresser des paniers, Chausserouge, assis, la pipe aux +dents, à l'entrée de sa tente, passait des heures à la contempler +silencieusement. + +Le père, connu seulement sous le prénom de Michel, raccommodait la +porcelaine et s'occupait pour le surplus des soins à donner aux bêtes, +un vieux cheval efflanqué, qui trouvait la plupart du temps sa pâture le +long des routes, une chèvre et une guenon. + +La mère était bonne-ferte, c'est-à-dire diseuse de bonne aventure. + +Les jours de foire, on suspendait à la porte de la caravane un tableau +grossièrement peint, et, pour dix centimes, vingt centimes, si l'on +voulait le grand jeu, elle étalait ses tarots et dévoilait à tout venant +les secrets de l'avenir. + +Et dans la bouche de cette vieille femme, semblable aux sorcières du +moyen âge, la moindre parole prenait l'importance d'un oracle. + +Elle croyait à ses prophéties et savait imposer sa croyance aux autres. +Si l'on ne sortait pas de chez elle convaincu, on en sortait +impressionné. + +Aussi ses ennemis profitaient-ils de cette disposition pour l'accuser de +magie. + +Quelque malheur frappait-il un Voyageur, c'était la bonne-ferte qui +avait jeté un sort. + +Plusieurs fois, on était parvenu à ameuter contre ces pauvres hères des +populations entières. + +Alors, renfermée dans sa caravane, la vieille faisait appel à la +science léguée par ses ancêtres, et si les divins tarots n'annonçaient +aucun danger immédiat, elle laissait passer l'orage, sûre que rien de +fâcheux pour elle ne résulterait de cette effervescence. + +Les parents de Maria, eux aussi, voyaient Chausserouge d'un bon oeil. + +Depuis un an qu'ils voyageaient côte à côte, ils s'étaient rendus +mutuellement mille petits services, sans avoir peut-être jamais échangé +dix mots. + +Une sympathie inavouée rapprochait ces parias du Voyage et il fallut +qu'un événement grave survînt, pour faire éclater entre eux ces +sentiments qui n'existaient qu'à l'état latent. + +Un soir d'été, dans un village berrichon, comme Chausserouge venait de +s'étendre sur le grabat, qui lui servait de lit, au fond de sa petite +charrette, quelqu'un vint gratter à la toile qui recouvrait son primitif +campement. + +Les chiens n'aboyèrent pas; ce devait être une main amie. Le dompteur +prêta l'oreille. + +--M'sieu Chausserouge! disait une voix. M'sieu Chausserouge, je vous en +prie! + +Chausserouge se dressa brusquement sur son séant. + +Il avait reconnu la voix de Maria. + +--M'sieu Chausserouge, continua la jeune fille, c'est papa qui est près +de mourir, je vous en prie, venez! + +Le dompteur sauta à bas de sa charrette et une minute après, il entrait +dans la caravane des ramonis. + +Étendu sur un matelas de varech, le père Michel râlait. + +Près de lui, l'oeil sec, quoique empreint d'une souffrance indicible, la +vieille bonne-ferte s'occupait à faire chauffer sur un réchaud allumé à +la hâte un breuvage de sa composition. + +--Ça l'a pris tout à l'heure, dit la jeune fille; ce soir il se sentait +mal à son aise... il est allé panser Cadet... il a essayé de manger et +il est tombé d'un seul coup... comme s'il était frappé d'un coup de +maillet... Il respire encore, mais il ne nous reconnaît plus... Il +faudrait un médecin... + +--Pas de médecin! grogna la vieille. Ça ne sert à rien... qu'à tuer le +monde. + +--Si, m'man, je t'assure! implora la jeune fille, laisse M. Chausserouge +aller chercher un médecin. + +--Qu'il y aille, s'il veut; puisque ça te fait plaisir! + +--J'y vais, mam'zelle Maria! fit le dompteur, qui sortit et prit sa +course à travers les rues du village. + +Une demi-heure après, il était de retour. + +Le docteur, qu'il était parvenu à découvrir dans ce trou perdu du Berry, +se pencha sur le malade; il l'examina longuement, se fit raconter les +circonstances qui avaient précédé et accompagné sa chute, puis il secoua +la tête d'un air qui indiquait que tout espoir lui semblait perdu. + +Le père Michel avait été frappé d'une congestion pulmonaire. + +Toutefois, avant de se retirer, le médecin prescrivit quelques +médicaments. + +Sur le seuil de la caravane, Chausserouge l'interrogea: + +--Il ne passera pas la nuit! fit le docteur. + +Le dompteur lui glissa dans la main le prix de sa visite et courut de +nouveau au village pour faire exécuter l'ordonnance. + +Quand il revint, le malade, rappelé à la vie par le breuvage que la +vieille, sans se soucier des prescriptions du médecin, était parvenue à +lui administrer, avait repris connaissance. + +Ses yeux étaient ouverts et fixés sur sa fille. + +A la vue de Chausserouge, son regard, terne jusque-là, parut +s'illuminer; ses lèvres remuèrent sans articuler une parole. + +Les trois assistants s'agenouillèrent alors au chevet du mourant. + +Le vieux ramoni faisait des efforts inouïs pour parler; une sueur +froide perlait à ses tempes. Il parvint enfin à lever un bras, saisit la +main velue du dompteur et il la posa sur celle de sa fille. + +--Que veux-tu, Michel? demanda la bonne-ferte. Que notre voisin épouse +Maria?... + +--Vous me donnez votre fille?... articula le dompteur, la gorge serrée +par l'émotion. + +Michel ne répondit pas, mais ses paupières, qui battirent fébrilement, +disaient oui. + +--Il sera fait selon ta volonté, si Chausserouge consent, prononça la +vieille. + +--Et si mamz'elle Maria... veut bien de moi, ajouta le dompteur en +implorant la jeune fille d'un regard si tendre, que celle-ci ne put +s'empêcher de sourire à travers ses pleurs. + +--Je consens! dit-elle, en prenant la main du meneur de loups. + +Alors, le vieux ramoni pencha la tête en fermant les yeux. Tout son +corps reprit une immobilité cadavérique. Soudain, deux hoquets +soulevèrent sa poitrine; une pâleur de cire s'épandit sur son visage. + +Le père Michel était mort. + +Ce fut Chausserouge qui, le surlendemain, conduisit le deuil du ramoni. + +Maria avait demandé qu'un prêtre accompagnât son père jusqu'à sa +dernière demeure. + +Le Voyage tout entier, à quelques exceptions près, fit cortège au +cercueil. + +Les rancunes semblaient s'être éteintes devant la mort et peut-être +aussi, les forains, peu curieux d'initier les populations à leurs +dissensions intimes, avaient-ils tenu à donner un gage public de leur +bonne entente. + +Lorsque Chausserouge et Maria furent de retour du cimetière, ils +trouvèrent la bonne-ferte accroupie dans un coin de la caravane, l'oeil +fixé sur ses tarots étalés. + +Bien qu'elle ressentit une douleur réelle de la perte de son mari, sa +croyance en la fatalité lui avait fait rapidement reprendre le dessus. + +--Les cartes annonçaient une mort, dit-elle, et je n'avais rien vu. + +--Et les cartes annonçaient-elles aussi... un mariage? demanda +timidement le dompteur. + +--Oui, répliqua la vieille. Il faut que tout s'accomplisse ici-bas. Il +n'y a rien à faire contre la destinée. Tu te marieras, mon garçon! +D'ailleurs, il y a longtemps que tu aimes ma fille, ajouta-t-elle. A +l'heure dernière, le regard des mourants est devin... + +--Mais vous, mamz'elle Maria, m'aimez-vous aussi? + +--Aurais-je été vous chercher si je ne vous avais pas mieux considéré +que tous les autres forains du Voyage? répliqua la jeune fille. + +--Il n'est pas bon que des femmes soient seules dans la vie... prononça +la bonne-ferte. Tu es plus digne que tous les autres d'entrer dans la +grande famille des ramonis... C'est pourquoi le père, qui voyait loin... +t'a choisi! Sa volonté sera faite. + +Le lendemain, Chausserouge fit publier les bans et les forains +comprirent pourquoi ils avaient vu le dompteur conduire le deuil du +vieux ramoni. + +Toutefois, de ce jour la fusion fut complète entre les deux campements. + +La jeune fille apportait en dot une caravane, un vieux cheval et +cinquante écus enfouis au fond d'un vieux bas. + +Le dompteur apportait de son côté son pécule qui se montait à trois +mille francs environ et ses animaux. + +La première partie de son rêve était accomplie. Il allait maintenant +pouvoir marcher de pair avec les forains qui l'avaient si fort méprisé +jusque-là. + +Pour permettre à la noce de se faire dans ce pays berrichon dont il +garderait désormais un éternel souvenir, il retarda son départ et +utilisa le temps que lui laissaient les délais légaux, à apporter à son +nouvel établissement d'utiles améliorations. + +Il avait acheté avant le départ de ses confrères une caravane spacieuse +et presque neuve à un forain qui se retirait des affaires. Il se complut +à l'embellir pour la rendre digne de sa compagne, dont ce serait +désormais le séjour habituel, maintenant qu'elle allait rester vouée aux +soins uniques du ménage. + +La vieille caravane de Michel, complètement mise à neuf, fut affectée au +transport des animaux. + +Et une fois le mariage accompli, ce fut plein d'orgueil et le coeur +rempli d'espoir que, debout, à l'avant de sa maison roulante attelée +d'un vigoureux cheval, il prit le chemin qui devait lui faire rejoindre +le Voyage. + +A présent, il ne doutait plus, il avait foi en son étoile. Il avait tout +oublié, les déboires et les douleurs passées. + +Son désir le plus cher, le ciel l'avait pour ainsi dire miraculeusement +réalisé, car comment expliquer autrement le geste suprême de ce mourant, +à qui il ne s'était jamais ouvert de ses sentiments, mettant dans sa +main caleuse la petite main hâlée de Maria? + +Par quelle divination, par quelle double vue le vieux ramoni avait-il lu +au plus profond de son coeur? + +Il était sûr à présent de faire fortune. + +Après trois jours de marche, il atteignit Bourges où le Voyage était +installé. + +Quand il débarqua sur la place Seraucourt, les forains firent le cercle +autour de la belle caravane verte sur laquelle on lisait, peintes en +lettres jaunes d'un pied de haut, l'inscription suivante: + + GRANDE MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE + +Après un moment de stupéfaction, les principaux d'entre eux +s'approchèrent et serrèrent la main du dompteur un peu ébahi. + +Une fois de plus, le proverbe avait raison: On pardonne tout aux riches. + +La fortune venait de réhabiliter Chausserouge, de lui donner droit de +cité. + +Le soir même, sous une tente neuve, il donnait sa première +représentation. + + + + +III + + +Une ère de prospérité et de bonheur s'ouvrit pour Chausserouge. Maria +était en effet la femme forte, accoutumée aux privations, aux misères et +aux fatigues du Voyage qu'il s'était figuré; la vieille mère, qui bien à +contre-coeur et sur la prière du dompteur, avait renoncé à son métier de +bonne-ferte, l'aidait dans les soins du ménage. + +Elle avait pris goût à la profession de son gendre et elle s'était +instituée l'infirmière des animaux malades. + +Aidée par sa grande connaissance des simples, possédant les recettes +traditionnelles de ceux de sa race, elle acquit bientôt sur tout le +Voyage une réputation de guérisseuse telle qu'on venait la chercher des +ménageries voisines dès qu'une bête ne mangeait plus ou donnait des +signes de maladie. + +Son concours fut à Chausserouge d'une utilité d'autant plus grande qu'il +ne perdait jamais une occasion d'augmenter sa collection. + +Quelques campagnes heureuses lui avaient permis de reconstituer à peu +près son capital; il en profita pour acheter une lionne, puis deux +hyènes, puis une panthère. + +La lionne mit bas, et deux lionceaux, qu'il fit élever par une chienne +Terre-Neuve, furent la souche de toute une génération. + +Sans demander plus de conseils aux spécialistes du métier qu'il ne +l'avait fait jadis pour les loups et les ours, Chausserouge se livra à +l'éducation de ces nouveaux pensionnaires, dont il ne connaissait ni les +habitudes, ni le caractère, avec la même insouciance et la même énergie +qu'autrefois. + +Un succès pareil couronna son effort. + +Bref, il eût été complètement heureux s'il fût né un enfant de son union +avec Maria. + +Un enfant dont il aurait fait un monsieur, que, selon son expression, il +aurait mis dans la «diplomatie», c'est-à-dire à qui il eût donné une +profession libérale, celle de médecin ou d'avocat, par exemple. + +Un enfant dont il pût, dans ses vieux jours, être fier et qui n'aurait +pas besoin de traînailler comme lui par les routes pour gagner son pain. + +Combien de fois n'interrogea-t-il pas à cet effet sa belle-mère, qui +passait à consulter ses cartes tout le temps que lui laissait ses +multiples occupations. + +--Tu auras un fils, lui répétait toujours la vieille, mais ne désire pas +trop sa venue, qui sera pour toi le signal d'un grand malheur! + +Et si Chausserouge insistait pour savoir de quelle calamité il était +menacé: + +--Les cartes ne le disent pas. Elles parlent d'un malheur, voilà tout! + +La prédiction de la vieille se réalisa. Maria devint enceinte après six +ans de mariage et accoucha d'un fils, mais une fièvre puerpérale +consécutive à son accouchement se déclara et l'enleva en trois jours. + +La douleur de Chausserouge fut immense. + +Une épidémie décimant ses animaux, même la déconfiture complète le +remettant au point d'où il était parti, l'eût trouvé ferme et résigné, +prêt à recommencer la lutte, mais l'irrémédiable catastrophe qui +l'atteignait brisa son courage en ruinant son espérance. + +Six années durant, Maria avait été la compagne dévouée, l'assistant dans +ses déboires, l'aidant dans ses entreprises. + +Désormais, une place allait rester vide éternellement, qui lui +rappellerait son bonheur passé; lui, qui sans appui était parvenu à se +créer une situation indépendante et enviable, il se sentait à présent +isolé, faible, comme si le génie qui avait présidé à sa fortune l'eût +pour toujours abandonné. + +Il se sentait vaincu et perdait toute foi dans l'avenir. + +La vieille mère se montra plus forte. Après l'abattement du premier +moment, elle se releva plus courageuse, plus fataliste que jamais. + +--Ainsi l'a voulu la destinée! disait-elle. + +Et elle lui montra le petit François, dont l'éducation restait à faire. + +C'est pour celui-là que maintenant il allait falloir travailler. + +Le père, désolé, prit l'enfant dans ses bras et tout en conservant gravé +éternellement dans son coeur le souvenir de sa chère Maria, il reporta +sur l'être chéri, dont la venue tant désirée avait coûté si cher, toute +l'affection dont il était capable. + +Il se remit au travail avec plus d'acharnement que jamais, voulant +oublier; il se plut aux exercices les plus audacieux, tels qu'il +n'aurait pas osé les tenter auparavant, et il dépassa en prouesses les +dompteurs les plus fameux. + +Il se lançait avec une sorte de furie dans les aventures les plus +hardies, étonnant par le stoïque mépris de la mort, le sang-froid avec +lequel il s'exposait au danger. + +Quelques jours avant la mort de sa femme, il avait reçu d'un marchand +d'animaux deux superbes tigres royaux adultes, qu'il avait baptisés Jim +et Toby. + +Personne n'avait encore osé pénétrer dans leur cage et chaque jour il +remettait au lendemain cette dangereuse expérience. + +Un soir, qu'il venait de terminer différents exercices dans la cage +centrale, devant une assistance nombreuse, il eut l'idée, soudain, +d'affronter les deux terribles fauves. + +Au lieu de se retirer, comme il avait l'habitude de le faire pour +permettre de faire passer dans des cages voisines les animaux qui ne +devaient pas travailler, il frappa résolument du pommeau de son fouet, à +la mince cloison de planches qui le séparait de Jim et de Toby. + +--Ouvre! cria-t-il au garçon de piste. + +--Mais, monsieur Chausserouge, ce sont les tigres! + +--Ouvre! répéta le dompteur d'un ton qui n'admettait pas de réplique. +Passe-moi la fourche et ouvre! + +Tremblant à la pensée de ce qui allait arriver, s'attendant à voir son +maître mis en pièces par les monstres furieux, le garçon obéit. + +A l'aide d'un croc en fer, il tira le portant et livra passage au +dompteur, qui s'avança brusquement, le fouet haut et la fourche en +arrêt. + +Un instant stupéfait par cette visite inattendue, les deux tigres se +tapirent en grondant au fond de la cage, prêts à bondir. + +Chausserouge, sous les yeux d'un public haletant, marcha à leur +rencontre et fouailla... + +Surpris par l'attaque, fascinés par le regard du dompteur, Jim et Toby +s'élancèrent, décrivant autour de la tête de l'imprudent des cercles +vertigineux, ébranlant la voiture par leurs bonds désordonnés... + +Lui, ne les quittait pas de l'oeil et fouaillait sans relâche... + +--La chasse au tigre, messieurs! + +Et il déchargea sur eux ses pistolets chargés à poudre... les +poursuivant dans les angles de la cage, ne se laissant pas intimider par +leurs effroyables rugissements... + +--Passe les barrières! cria-t-il tout à coup. + +Et les deux tigres affolés, harcelés par le dompteur, dont la lutte +doublait l'audace et l'énergie, sautèrent les barrières d'abord, puis +les cerceaux enflammés. + +Sur les gradins, la foule trépignait d'enthousiasme. + +Enfin, le garçon tira de nouveau le portant de sortie et les deux +monstres se précipitèrent dans l'ouverture béante. + +Le dompteur était sauvé. + +Debout, sans une égratignure, toujours très calme, quoique ruisselant de +sueur, il salua les spectateurs qui l'acclamèrent. + +--- Vous savez, patron, lui dit le garçon encore tout tremblant +d'émotion, c'est bon pour aujourd'hui, mais il ne faudrait pas +recommencer ce petit jeu-là! + +--Pourquoi pas? répliqua Chausserouge, les tigres sont domptée, ils ont +obéi. Maintenant je suis sûr de moi! + +Et le lendemain, et les jours suivants, il renouvela son périlleux +exercice avec le même succès que la veille. + +Cependant le petit François grandissait. + +Le père l'entourait d'une affection jalouse; l'enfant ressemblait trait +pour trait à sa mère et il croyait voir revivre en lui sa défunte. + +La vieille bonne-ferte élevait son petit-fils en vrai ramoni. + +Si à sept ans, François ne connaissait pas ses lettres, il lisait +couramment les tarots et parlait sa langue originelle. + +Habitué à vivre au milieu d'eux, les rugissements des fauves ne +l'effrayaient pas. Au contraire, son grand bonheur était de pouvoir +passer son après-midi dans la ménagerie, tandis que son père, enfermé +dans la cage centrale, dressait les animaux. + +Il lui arrivait de dire: + +--Quand je serai grand, moi aussi je dompterai les lions! + +Alors le père l'interrompait: + +--Quand tu seras grand, tu iras au collège et on fera de toi un savant +afin que tu puisses devenir un jour un monsieur, «un diplomate!» + +L'enfant faisait la moue et ne répondait rien, mais il était facile de +voir que dans sa petite tête était née et s'affermissait la résolution +bien arrêtée de vivre comme avaient vécu ses parents. + +Néanmoins, le dompteur tint bon, malgré les avis de la bonne-ferte qui +soutenait l'enfant dans sa révolte. + +--Jamais un ramoni n'a été au collège... laisse-le donc vivre en ramoni! + +Chausserouge n'entendit rien. + +Quand l'enfant eut dix ans, malgré ses cris et ses protestations, il le +plaça dans une institution, à Saint-Mandé. + +Quatre jours après, il le retrouvait un soir dans la ménagerie, +installée alors boulevard de la Villette, blotti derrière la caisse aux +serpents. + +François avait profité de la première promenade pour s'échapper. + +Le dompteur, inflexible, prit son fils par l'oreille et le reconduisit +incontinent, en le recommandant d'une façon particulière. + +François Chausserouge passa cinq ans dans cette maison d'où on se serait +bien gardé de le renvoyer, car le père payait largement; mais jamais on +n'avait vu élève plus indocile, plus indiscipliné, plus amoureux de sa +liberté. + +Il grandissait, s'adonnait avec passion à tous les exercices du corps, +mais il montrait pour l'étude une répugnance invincible, à ce point +qu'il avait dû redoubler toutes ses classes et qu'il dépassait de la +tête tous ses camarades de cours. + +En vain son père lui reprochait-il son apathie: + +--Je ne puis pas, répondait-il, c'est plus fort que moi!... Je veux être +dompteur... comme toi! + +Chausserouge s'entêtait, mais à la fin il dut céder. + +A quinze ans, son fils, s'il était devenu un gaillard hardi et bien +planté, n'avait fait aucun progrès. + +Justement, la vieille bonne-ferte, tombée en enfance, venait de mourir; +la solitude pesait au vieux belluaire. + +Le soir de l'enterrement, il ne reconduisit pas son fils à +l'institution. + +--Reste avec moi, lui dit-il avec un soupir, tu m'aideras... C'est +égal, j'aurais tout de même bien voulu faire de toi un monsieur... + +--Bah! j'en sais assez pour te remplacer... j'ai besoin pour vivre de +l'odeur de toutes ces bonnes bêtes... J'ai besoin d'entendre leurs +rugissements... je suis né pour cela, je te dis! J'ai le métier dans le +sang! + +Et il embrassa son père si tendrement, que le dompteur ne sut s'il +devait déplorer le manque d'aptitude de son fils ou s'en réjouir. + +Dans tous les cas, il avait fait l'impossible pour ouvrir au jeune homme +une carrière moins périlleuse; il ne regrettait pas les sacrifices qu'il +s'était imposés, puisqu'il avait rempli son devoir. + +--On ne peut pas résister à sa destinée, répétait sans cesse François, à +qui la vieille grand'mère avait inculqué son fanatisme et ses +superstitions.! + +--Eh bien! advienne que pourra! prononça Chausserouge. + +De ce jour, il eut un lieutenant sur lequel il pouvait aveuglément +compter. + +A François était dévolue la tâche de surveiller les garçons, d'assurer +le service des vivres, de seconder son père en faisant «l'explication» +pendant le cours des représentations, de présider au montage et au +démontage de l'établissement à chacun des déplacements de la ménagerie. + +Mais François ne se résignait qu'à regret à ce rôle qu'il jugeait par +trop effacé. + +Ce qu'il voulait, c'était affronter, lui aussi, les crocs des fauves, +soumettre à sa volonté les redoutables pensionnaires de la ménagerie. + +Il avait soif des applaudissements qui saluaient son père, chaque fois +qu'il avait terminé ses exercices. + +Vivre libre, courir les routes, ne plus être obligé de pâlir sur des +livres entre quatre murs, c'était très bien, mais ce qui l'attirait, +c'était l'appât du danger et le bruit des bravos, journalière récompense +de la glorieuse victoire de l'homme sur la bête. + +Lui aussi, il voulait voir fixés sur lui les yeux de tout un public +frémissant de crainte, partagé entre l'effroi et l'admiration. + +Mais quand il parla pour la première fois à son père d'entrer à son tour +dans les cages, de commencer son apprentissage, il se heurta à un refus +formel. + +Cet homme qu'une sorte d'inconscience avait toujours protégé contre la +peur, qui avait affronté mille périls sans un battement de coeur, +tremblait à l'idée de voir son unique enfant s'exposer aux mêmes +dangers. + +François insista. Le père tint bon, tout d'abord, mais il finit par se +laisser toucher. + +Il fut convenu que le jeune homme débuterait le jour où il aurait +atteint sa dix-huitième année. + +En attendant, le vieux dompteur lui enseigna les premiers principes de +son art. + +Une lionne venait justement de mettre bas. + +Chausserouge résolut de confier à son fils le dressage des trois +lionceaux. + +Tout d'abord, il lui rappela que, comme l'homme, l'animal naît avec des +instincts bons ou mauvais, qu'il n'était pas rare de trouver dans des +sujets issus du même père et de la même mère, des types de caractères +absolument dissemblables; les uns dociles et doux, les autres rebelles à +toute éducation. + +La difficulté énorme pour le dompteur quand il s'adresse à des animaux +arrivés adultes chez lui, se trouve bien amoindrie quand il a affaire à +des bêtes qu'il a vu naître, dont il a eu le temps par conséquent +d'étudier le tempérament, de discerner le degré de franchise. + +Il lui reste alors à habituer ses élèves à sa présence, à appliquer à +chacun le genre de travail qui lui convient, en ayant soin de ne pas +trop demander à la fois, afin de ne pas rebuter l'animal et provoquer +ainsi ses légitimes révoltes. + +Se faire craindre, en sachant se faire aimer, telle devait être le but +et la devise du dompteur. + +Chausserouge fut charmé de voir avec quel entrain son fils acceptait sa +nouvelle tâche, avec quelle adresse il mettait en pratique ses conseils. + +En effet, du moment où il fut institué le précepteur des lionceaux, +François tint à ce que nul que lui ne les approchât. + +Il les soignait, leur donnait à manger, entrait chaque jour dans leur +cage, afin de les familiariser avec lui. + +Il avait à lui deux lionnes et un lion; il les baptisa Saïda, Rachel et +Néron. + +Au bout de quelques mois, il commença leur éducation. + +Les lionnes étaient assez dociles, surtout Rachel, mais Néron se +montrait rétif; le jeune homme dut déployer à l'égard de ce dernier, +beaucoup de patience et d'énergie. + +Le père qui suivait tous ces essais d'un oeil inquiet, sentit bientôt +s'évanouir toutes ses appréhensions. + +Son fils était bien un vrai Chausserouge; il en avait les qualités, +l'audace et la persévérance, pourquoi fallait-il qu'il y joignit des +défauts inconnus à sa race? + +Car s'il remplissait avec une exemplaire rectitude tous les devoirs de +son nouvel état, François depuis qu'il était libre, laissait, en dehors +du service auquel il s'astreignait avec joie, un libre cours à ses +penchants naturels. + +Son père lui avait tracé la voie; il n'avait pas à lutter comme lui avec +les difficultés d'un pénible début. + +La situation acquise, l'aisance dans laquelle il n'avait qu'à se laisser +vivre le dispensait de compter et puisqu'il travaillait, pensait-il, il +était juste aussi qu'il profitât de l'existence. + +La vie nomade qu'on mène sur le Voyage est pleine de périls pour un +jeune homme; François y succomba. + +Tandis que sur la masse des forains, les uns, les sérieux et les +économes, n'ont d'autre désir, leur journée finie, que de rentrer chez +eux et d'y goûter les joies de la famille, les autres se réunissent +dans le cabaret dont ils ont fait choix et où ils se donnent rendez-vous +et attendent que l'heure tardive les oblige de regagner leurs caravanes. + +Au fond d'une arrière-salle d'estaminet, on boit, on joue et plus d'un +voyageur a perdu là souvent le gain de sa journée. + +Le soir, quand Chausserouge avait rabattu l'auvent qui fermait l'entrée +de la ménagerie, François s'esquivait pour aller retrouver les nombreux +amis qu'il s'était faits. + +Il aimait le jeu, le vin; ces réunions avaient pour lui un attrait +irrésistible. + +Ce gros garçon si fort, si insoucieux du danger, si audacieux, était un +faible. + +Il s'était laissé entraîner une première fois par Jean Tabary, le fils +du directeur d'un Concert Tunisien; peu à peu il avait laissé prendre +sur lui par son compagnon de plaisir un ascendant contre lequel il +n'avait pu réagir. + +Le père Chausserouge, plein d'indulgence, n'avait d'abord vu dans ces +escapades qu'un passe-temps, qu'après tout son fils avait bien le droit +de prendre, puis quand il avait compris quelle influence fâcheuse +pouvait avoir sur l'avenir de François cette habitude de «godaille», il +s'était gendarmé, mais en vain. + +Le pli était formé, et Jean Tabary était là pour contrebalancer son +autorité. + +--Est-ce qu'on ne peut pas rigoler un brin quand on a turbiné toute une +sainte journée? Laisse-le donc dire, le vieux! Quand t'auras son âge, +t'auras toujours le temps d'être sérieux, ne cessait de répéter Jean +Tabary. + +Et François passait outre; mais comme, le lendemain, il se mettait au +travail avec une nouvelle ardeur, le père soupirait et fermait les yeux. + +Ce fut à la foire de Neuilly que le fils Chausserouge parut pour la +première fois en public. + +Quand il apparut dans la cage centrale, serré dans un coquet dolman à +brandebourgs d'or, culotté de blanc, chaussé de bottes à l'écuyère, il y +eut parmi la foule des spectateurs un petit murmure d'admiration. + +Tout fier et plus ému qu'il ne voulait le paraître, le père se tenait en +avant des premières, dans l'allée qui longe les cages, un croc de fer à +la main. + +Il n'avait voulu laisser à personne le soin de faire le service de +garçon de piste. + +Tour à tour défilèrent, aux applaudissements de la foule, les vieux +pensionnaires de la maison, lions, hyènes, ours, loups et jusqu'aux deux +tigres, Jim et Toby, qui évoluèrent sous le fouet et exécutèrent leurs +exercices habituels sans, de leur part, grande velléité de résistance. + +La volonté du père Chausserouge les avait rudement asservis; celle du +fils les tenait en respect plus rudement encore. + +Ils comprenaient qu'ils avaient affaire à un maître et ils obéissaient. + +Le vieux dompteur était radieux. Il ne regrettait plus maintenant +d'avoir permis au jeune homme de suivre une vocation pour laquelle il +était si manifestement né. + +Il y eut un entr'acte. + +On jeta de la sciure sur le plancher de la cage, après quoi le père +Chausserouge prit la parole: + +--Mesdames et messieurs, pour terminer la représentation, mon fils +François Chausserouge--et il prononçait ce nom avec orgueil,--va avoir +l'honneur de présenter, pour la première fois, un lion et deux lionnes +du Sahara, tous trois adultes et capturés récemment, Néron, Rachel et +Saïda! + +Il se fit un grand silence. + +Chausserouge venait de tirer le portant et d'introduire les trois fauves +dans la grande cage. + +Néron était maintenant âgé de trois ans. C'était une bête superbe. Sa +tête énorme disparaissait sous une épaisse crinière. + +Il promena un instant son regard torve sur l'assistance et poussa un +sourd rugissement auquel répondirent les deux lionnes. + +François frappa trois coups du pommeau de son fouet, puis il entra +brusquement, tandis que d'une voix de stentor, le père clamait: + +--Le dompteur François Chausserouge dans les cages! + +A la vue du jeune homme, la crinière de Néron se hérissa. + +Suivi des lionnes, la gueule menaçante, les crocs prêts à déchirer, il +s'élança au-devant du nouveau venu. + +Tranquillement, François se débarrassa de son fouet et marcha droit sur +le fauve, qu'il saisit par la crinière, malgré ses grondements. + +Puis, rassemblant ses forces, il le mit debout et le jeta à la renverse. + +L'animal retomba sur ses pattes à l'angle opposé de la cage. + +Un tonnerre d'applaudissements salua cette énergique entrée en matière. + +François Chausserouge se tourna aussitôt vers Saïda, dont il entr'ouvrit +les mâchoires, et à trois reprises il plaça son bras droit, puis son +visage entre les crocs aigus de la bête. + +Il s'avança ensuite sur le bord de la cage. + +A son commandement, Rachel se dressa contre lui, appuya ses lourdes +pattes contre sa poitrine et lui lécha la face... + +Cette fois, l'enthousiasme fut à son comble; le père Chausserouge +pleurait de joie. + +François maniait ses bêtes avec autant de tranquillité et d'aisance que +s'il se fût agi de jeunes chiens. + +Il se fit passer sur un plat d'étain un morceau de viande, noua autour +du cou de Néron une serviette, plaça la viande devant son nez, et +l'animal ne s'en saisit en grondant que lorsqu'il lui en donna l'ordre. + +--Maintenant, sautez! + +Et tour à tour il fit franchir à ses élèves des barrières de un mètre +cinquante de haut. + +Comme de simples caniches, il les fit passer à travers des cerceaux de +papiers et des cerceaux enflammés, puis pour couronner ses exercices, il +donna un signal. + +Instantanément, le gaz fut baissé et la salle se trouva plongée dans +l'obscurité. + +Quand on ralluma, François Chausserouge était étendu à terre, la tête +appuyée sur Néron et les deux lionnes étaient couchées à ses côtés. + +Puis tandis que la salle entière l'acclamait, il se leva, salua +profondément et sortit. + +Il avait à peine disparu que les trois fauves se précipitaient en +rugissant contre la grille, l'ébranlant sous leurs efforts, labourant le +plancher de leurs griffes. + +--Allons! les agneaux! C'est trop tard, criait narquoisement le père +Chausserouge, rentrez vos gousses d'ail! Y a rien à faire! + +Et se tournant vers le public: + +--Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous remercier. +Demain, deux grandes représentations, l'une à trois heures, l'autre à +neuf heures du soir, la dernière, suivie du repas des animaux! + +Dans la caravane, où il le rejoignit, il étreignit longuement son fils +dans ses bras. + +Il pouvait mourir maintenant. Il avait un digne successeur. + +Jamais, même au temps de sa jeunesse, il n'aurait égalé en hardiesse et +en vigueur ce galopin de dix-huit ans. + +Il en avait honte, mais ça lui faisait tout de même bien plaisir. + +Mais en même temps que, de par son succès, François devenait grand +premier rôle, un soudain changement s'opéra chez lui. + +Grisé par ses triomphes quotidiens, il oublia son humble origine et par +quelle série de privations son père avait dû passer pour atteindre à ce +degré de prospérité, qui lui avait permis de débuter si brillamment. + +Il n'attribua qu'à lui l'engouement subit dont le public avait été saisi +et qui faisait chaque soir affluer dans la baraque le «monde chic» et +tout ce que Paris comptait de notabilités. + +Certes, sa jeunesse, la crânerie avec laquelle il affrontait le péril +étaient pour quelque chose dans cet enthousiasme, mais la vieille +renommée de son père, qui l'avait façonné, instruit, qui l'avait fait +bénéficier de ses trente années de dure expérience, y était aussi pour +beaucoup. + +Plein d'orgueil, le jeune homme s'en rendit d'autant moins compte qu'il +était en but à des sollicitations bien faites pour flatter sa vanité. + +Comme les militaires, comme les acrobates, comme tout ce qui porte +élégamment un uniforme ou un costume brillant, il fut assailli de +déclarations, de demandes de rendez-vous et il en vint bonnement à +penser que ces marques d'une sympathie un peu outrée s'adressaient bien +plus à son intime personnalité qu'à son dolman soutaché d'or. + +Il y répondit, et certaines déconvenues qui auraient dû le convaincre +que son prestige tombait quand il n'apparaissait pas dans la cage, +debout au milieu de ses fauves, ne parvinrent pas à le détromper. + +Il dédaigna dès lors de coucher dans la caravane paternelle. + +A proximité du campement, il choisissait un hôtel de belle apparence et +il y louait une chambre pour la durée de chaque séjour. + +Le père, aveuglé par sa tendresse paternelle, laissait faire. + +--Il jette sa gourme, pensait-il, il deviendra sérieux quand il sera +temps. + +Au contraire, la recherche de mauvais goût avec laquelle son fils +s'habillait lui semblait le dernier mot de l'élégance. + +Il trouvait un motif d'orgueil dans le genre de succès qu'obtenait +François et il finissait par fermer les yeux sur la vie qu'il lui voyait +mener, si en désaccord pourtant avec l'existence austère qu'il avait +tenue lui-même dans sa jeunesse. + +Il avait rêvé de faire un «monsieur» de son enfant, et François avait +trouvé le moyen de devenir un «monsieur» tout en restant dompteur. + +Il réhabilitait la profession; c'était l'idéal. + +Le pauvre homme n'apercevait pas le danger qu'il y avait à laisser +contracter à son fils des habitudes de plaisir et d'intempérance. + +Mais peu à peu François se relâcha de ses devoirs. S'il se livrait avec +la même ardeur au périlleux exercice de son état, il jugea bientôt +indigne de lui de s'adonner comme par le passé aux mille petits détails +que nécessite le bon entretien de la ménagerie. + +En dehors des heures consacrées au dressage des nouveaux pensionnaires +ou aux représentations, il devint impossible d'obtenir de lui le moindre +service. + +C'eût été déroger. + +C'est ce qu'il parvint à persuader à son père, la première fois que +celui-ci hasarda une timide observation. + +Il parla même de renforcer le personnel, d'engager de nouveaux employés. + +--Tant que je serai là, répliqua le vieillard, nous n'aurons pas besoin +d'augmenter nos frais déjà si lourds, je suffirai à tout par mon travail +et mon active surveillance, mais si je venais à disparaître?... + +--Bah! je gagne assez d'argent pour ne pas m'astreindre à une besogne de +manoeuvre et de domestique! + +--Rien ne vaut l'oeil du maître! Tu te laisseras voler et les animaux +en souffriront. Un dompteur doit toujours tenir ses bêtes en haleine. + +--J'ai mon fouet et cela suffit! répondait le jeune homme. + +Le père hochait la tête, n'osait pas insister, et des semaines, des +mois, des années passèrent, sans que rien vint remédier à un état de +choses qu'il ne pouvait s'empêcher de déplorer. + +A vingt-cinq ans, le fils Chausserouge était devenu un dompteur +accompli, mais il s'était acquis une réputation de noceur et de bourreau +des coeurs dont il tirait vanité. + +Sur tout le Voyage, on ne l'appelait plus que «le beau François». + +Il était le chef reconnu de la jeunesse foraine et la chronique +scandaleuse ne s'alimentait que du bruit de ses conquêtes et de ses +exploits. + +Puis peu à peu et à mesure que sa renommée grandissait, le jeune homme +se fit des relations en dehors de son monde. + +Il s'était trouvé en rapport avec des reporters, des boulevardiers à +l'occasion des fêtes de bienfaisance pour lesquelles on avait réclamé +son concours; il se lia avec eux et, dès lors, on put chaque soir, après +sa représentation, le rencontrer sur le boulevard, habitué assidu des +restaurants de nuit et des tripots clandestins. + +Le père Chausserouge s'alarma sérieusement et ce fut pour mettre fin à +cette vie de débordements que, très inquiet de l'avenir de son +établissement, lorsqu'il ne serait plus là pour veiller aux intérêts +matériels de la ménagerie, il conçut un beau jour le projet de marier +son fils. + +Peut-être, lorsqu'il saurait trouver chez lui une femme gentille, +aimante, le jeune homme consentirait-il à renoncer aux joies turbulentes +et dispendieuses du dehors. + +Justement, il avait quelqu'un à lui proposer. + +Un de ses rares amis, originaire de la même province et directeur d'un +Musée mécanique, le père Collinet, avait une fille, qui passait sur tout +le Voyage pour une vertu inexpugnable. + +Amélie avait vingt ans et était fille unique. + +A elle seule devait donc revenir un jour l'héritage du vieil Auvergnat, +un malin lui aussi, qui à force d'économie, avait su arrondir sa pelote. + +C'était donc un parti. Le fils Chausserouge pouvait décemment épouser. +Les deux compères eurent à ce sujet une longue conversation et ils +tombèrent d'autant mieux d'accord, qu'Amélie, pressentie à ce sujet, +laissa comprendre que son union avec le jeune dompteur mettrait le +comble à ses voeux. + +François était son camarade d'enfance. Ils avaient été élevés côte à +côte, la baraque de Collinet avoisinant toujours la ménagerie de +Chausserouge. + +Puis, à mesure qu'ils avaient grandi, l'affection fraternelle que la +jeune fille portait à son ami s'était changée en une sorte d'admiration +muette qu'elle n'osait manifester. + +Elle avait été, comme tout le monde sur le Voyage, spectatrice attristée +du changement si radical survenu dans la manière de vivre de François +et, plus que personne, elle en avait souffert tout bas. + +Et voilà que ce rêve formé au plus profond de son coeur de devenir un +jour la compagne du jeune dompteur allait peut-être se transformer en +une réalité. + +Certes, une bien vive tendresse l'attachait à son père, dont elle était +l'utile auxiliaire, mais elle n'hésiterait pas à quitter cette caravane +dans laquelle elle avait vu le jour pour se consacrer toute entière à +l'être chéri pour le bonheur duquel il lui semblait qu'elle était née. + +Depuis ses récents succès, François l'avait bien un peu négligée... Il +avait paru oublier son amie des premiers ans, cette petite Amélie si +douce, si aimante... Il lui en avait préféré d'autres plus belles, plus +riches... Mais elle lui pardonnait toutes ses fautes passées, puisqu'il +allait lui revenir et pour toujours! + +Et elle lui montrerait tant de soumission aveugle, tant de dévouement, +qu'il finirait bien, à son tour, par l'aimer un peu! + +Son illusion fut de courte durée. + +Lorsque, le soir même du jour où il avait «pris des arrangements» avec +Collinet, le père Chausserouge s'ouvrit à son fils de son projet +d'avenir, il se heurta à un refus formel. + +--Je n'épouserai pas Amélie, déclara nettement François, je n'aime pas +les gnangnans... C'est une bonne fille, mais ça ne suffit pas! +D'ailleurs, je suis trop jeune pour me marier... Je n'ai que vingt-cinq +ans, j'ai le temps d'y penser! + +--Amélie t'aime... Elle a une jolie dot... Le père Collinet a l'idée de +vendre son Musée aussitôt après le mariage de sa fille pour s'en aller +vivre au pays... Tu vois donc bien que c'est une bonne affaire... Je +n'insisterais pas s'il s'agissait d'une étrangère, mais celle-là, tu la +connais... tu sais ce qu'elle vaut... Je te le dis, ça sera une vraie +ménagère et, y a pas, une bonne femme, c'est un trésor!... Elle serait +rudement utile chez nous! + +--C'est possible! mais je ne reviens pas sur ce que j'ai dit... Je ne +veux pas me marier! + +Ce fut au tour du père Chausserouge d'entrer dans une violente colère. + +C'était la première fois que son fils lui résistait aussi ouvertement. + +--Eh bien! répliqua-t-il durement, libre à toi de ne pas m'écouter... +Jusqu'ici j'ai fermé les yeux, tu as fait ce que tu as voulu et je n'ai +rien dit, quoiqu'il m'en ait coûté... A partir d'aujourd'hui, tout va +changer... Tu n'es plus que mon aide, mon employé... Tu seras victime, +entends-tu, de la vie que tu mènes... Mais comme je ne veux pas qu'il +soit dit que tant que je vivrai, une situation que j'ai eu tant de peine +à acquérir soit compromise, comme je ne veux pas que mes bêtes en +souffrent, je te retire toute autorité... dans ma maison. Après ma mort, +tu feras ce que tu voudras... + +--Si l'établissement marche, à qui le dois-tu? riposta insolemment +François. Il me semble que c'est à moi... Et si je te quittais? + +--Tu le peux! Mais je resterai le maître! Le jour où tu partiras, je +rentrerai dans les cages et on verra une fois de plus ce que peut faire +le père Chausserouge, sans culottes collantes et sans dolmans à +brandebourgs d'or! Je t'apporte le bonheur... tu le refuses, tant pis +pour toi! A la fin, si je cédais toujours, vous vous ficheriez de moi, +toi et toute ta séquelle d'amis! Car, veux-tu que je te dise, tu es un +brave garçon, fort et courageux comme pas un... mais tu as été perdu par +les galvaudeux dont tu fais ta société! Il y a surtout Jean, Jean +Tabary!... Celui-là, que je lui voie jamais mettre les pieds dans la +ménagerie, je le flanque dans la cage à Néron! + +--Jean Tabary n'a pas plus peur de Néron que de toi! + +--C'est possible! Mais qu'il se le tienne pour dit! Et puis, +finissons-en! Tu ne sors pas de la culotte du pape... Tu es comme moi un +paysan, un Chausserouge... un saltimbanque... Tu vivras en saltimbanque, +puisque tu l'as voulu... puisque, malgré moi, c'est cet état-là que tu +as choisi! Voilà tout ce que j'ai à te dire! + +--C'est ton dernier mot? + +--C'est mon dernier mot! + +Rentré seul dans sa caravane, le vieux Chausserouge pleura pour la +première fois peut-être depuis la mort de sa femme, mais n'importe, il +avait déchargé son coeur. + +Il s'applaudit tout bas de l'énergie qu'il avait montrée et il se jura +de ne pas céder. N'était-ce pas le bonheur de son enfant qu'il adorait, +qui était en jeu? + +Il n'avait que trop tardé à faire acte d'autorité. Il n'était que temps +de réagir, avant que le pli ne fût pris irrémédiablement. + +Et, en effet, il tint parole. + +A partir de ce jour, il reprit en mains les rênes du gouvernement. + +Il s'installa au contrôle, s'occupa des multiples détails de +l'administration et François, qui jadis puisait à pleines mains dans la +caisse commune, dut désormais passer chaque samedi toucher sa paye, +comme le dernier des palefreniers. + +En vain, il essaya de faire revenir son père sur sa décision. + +Chausserouge resta inflexible. + +--J'ai fait pour toi tous les sacrifices que me commandait mon +affection. Tu me résistes... Je cesse de te traiter en fils, car je ne +veux pas voir gaspiller mon bien... Tu travailles, je te donne ton +salaire... Tu n'as le droit de rien exiger de plus... Je ne te dois plus +rien... + +Furieux de cet entêtement qu'il était loin de prévoir, François +Chausserouge continua par amour-propre son habituel genre de vie, mais +il ne tarda pas à s'apercevoir que l'existence qu'il s'était choisie +était hors de proportion avec les ressources relativement modestes dont +il disposait à présent. + +Le premier, il dut s'avouer vaincu. Un soir de déveine, il perdit au +tripot et joua sur parole. + +Le lendemain, il lui fallait mille francs pour acquitter sa dette. + +Après de longues hésitations, il dut s'adresser à son père. + +Le vieux dompteur écouta en silence, réfléchit un instant, puis, levant +son regard vers son fils: + +--Il faut toujours écouter les anciens, dit-il, et voilà le commencement +de ma prédiction qui se réalise. A ton âge, je n'avais pas mille francs +à perdre, ni surtout un père derrière moi... N'importe! C'est entendu, +tu auras ton argent, mais à une condition... Nous partons demain en +«villes mortes». + +Partir en villes mortes! Quitter Paris, abandonner le Voyage! Courir la +province de chef-lieu en chef-lieu isolément! Mais ça ne se pouvait pas. + +--Alors nous ne partirons pas. + +--Mais l'argent... les mille francs qu'il me faut! + +--Alors partons! Je n'en ai pas autant, vois-tu, garçon, à te donner +tous les jours, et je ne veux pas me voir obligé une belle fois, de +vendre mes bêtes pour payer tes dettes... + +--Mais nous sommes en pleine fête de Montmartre! Tous les jours nous +faisons salle comble! La ménagerie est très courue! C'est de la folie! + +--Tant mieux! Nous ne ferons que de plus belles recettes en province, où +le bruit de tes succès est parvenu et où on ne te connaît pas! Quand +nous reviendrons à Paris, plus tard... beaucoup plus tard... tu n'en +seras que mieux accueilli!... Nous partirons demain! + +Devant cette décision sans appel, il n'y avait qu'à s'incliner. + +--Soit! tu ne t'en prendras qu'à toi de la bêtise que tu commets +aujourd'hui! répliqua rageusement François. + +Le père Chausserouge donna sans regret les mille francs au moyen +desquels il payait le bonheur à venir de son fils. + +Il était heureux d'en être quitte à si bon compte. + +Maintenant qu'il allait le tenir éloigné de cet entourage funeste qui +l'avait perdu, qu'il était sûr de l'avoir près de lui, toujours, il +était certain de réussir, de réveiller dans le coeur de ce grand enfant +tous les bons sentiments qui sommeillaient. + +L'éloignement de Paris, c'était la rupture définitive des habitudes +prises; au milieu des vicissitudes d'une promenade à travers le monde, +François n'aurait ni le moyen, ni l'occasion de renouer des relations +dangereuses. + +Obligé désormais de consacrer tous ses instants à son métier, il se +reprendrait à aimer la vie tranquille, et qui sait... peut-être?... + +Quand François rendit compte à Jean Tabary du résultat de sont +entretien: + +--Mais tu ne vas pas faire ça! Menace de le lâcher! Il n'a que toi... Il +n'osera pas te laisser aller... Dis-lui donc, au vieux, que Perdel, son +concurrent, t'offre un engagement magnifique... + +--Tu voudrais que je quitte mon père? + +--Pourquoi pas? Puisqu'il te traite en gamin. + +--Non! ne me demande pas ça... parce que, voisin, il y a aussi mes +bêtes... Et je les aime, mes bêtes!... Le vieux passerait outre, quand +même ça lui ferait gros coeur... mais, moi, ça me ferait encore plus de +peine de voir mes bêtes partir sans moi! On se reverra, un jour, va +donc! + +--Tu es un lâche, tiens! T'as pas plus de coeur qu'une poule! + +Le soir même, après la dernière représentation et à la grande +stupéfaction du personnel de l'établissement, le vieux dompteur donna +l'ordre de tout préparer pour le départ. + +Deux jours après, la ménagerie Chausserouge quittait le Voyage. + +Au moment où François, qui s'était attardé pour prendre congé de ses +amis, la rejoignait à la barrière de Fontainebleau, il remarqua, suivant +les somptueuses voitures qui contenaient les cages et le matériel, une +humble caravane. + +Il regarda plus attentivement. + +C'était Amélie Collinet qui la conduisait. + +A la vue du jeune homme, elle sourit, mais François fronça le sourcil, +fouetta nerveusement les poneys attelés à sa charrette et passa. + + + + +IV + + +Ce fut la première grande tournée entreprise par la ménagerie +Chausserouge depuis la consécration qu'elle avait reçue à Paris. + +Elle dépassa en succès tout ce qu'on était en droit d'espérer. + +Autant le séjour «en villes mortes» est désastreux pour une installation +de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit d'un +établissement connu, capable d'éveiller la curiosité de la population +toute entière. + +Du reste, une publicité savante, dans laquelle entrait pour beaucoup la +reproduction dans les journaux locaux d'articles découpés dans les +feuilles parisiennes et signés de noms retentissants, précédait, dans +chaque chef-lieu, l'arrivée de Chausserouge père et fils. + +Et, avide d'émotions, le public affluait, s'écrasait dans la baraque, +pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout Paris. + +La série d'ovations dont François fut l'objet dans toutes les villes +qu'il traversa lui fit bientôt oublier le dépit qu'il avait éprouvé de +quitter le Voyage, et le père ne tarda pas à s'applaudir de l'énergique +résolution qu'il avait prise. + +C'était le seul moyen de faire échapper son fils aux influences néfastes +qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce François qu'il +avait si bien cru perdu. + +Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement qui +s'opérait lentement; c'était Amélie Collinet. + +Elle se reprenait maintenant à espérer, bien que la froideur que lui +avait témoignée François pendant les premiers jours de la tournée eût +bien été de nature à lui faire considérer sa cause comme perdue +définitivement. + +La présence de la jeune fille influait évidemment beaucoup sur les +nouvelles façons d'être du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit +compte exactement. + +C'était bien là-dessus qu'avait compté le vieux dompteur, lorsqu'il +avait eu l'idée de se faire accompagner par les Collinet. + +--Vois-tu, avait-il dit à son ami, le jour où il avait dû lui +communiquer la réponse de François, je connais mon fils... Il est bon et +il obéit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il aurait +dû ne jamais se lier... Je vais le forcer à s'éloigner pour un temps... +Viens avec nous... Tu profiteras de ma réclame et il y aura toujours +pour ton musée une petite place à la gauche de mon campement... partout +où nous nous arrêterons... Nous vivrons ensemble. Amélie prendra +provisoirement la place que je voudrais lui voir définitivement +occuper... Je la connais... Elle saura se faire aimer... se rendre +indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il ne verra plus +qu'elle... il sera forcé de rendre hommage à ses qualités, à ses +charmes... Alors, le reste nous regardera... Il s'agira seulement de +savoir profiter du bon moment... + +Quelques objections qu'avait soulevées le père Collinet avaient été vite +aplanies, d'autant plus qu'Amélie avait accueilli avec joie la nouvelle +de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire vivre dans +l'ombre de celui qu'elle chérissait. + +A la première étape, cependant, sur la route de Melun, le jeune homme +avait manifesté tout haut son mécontentement. + +Il avait deviné les intentions de son père et s'était montré froissé +qu'on voulût lui forcer la main. + +Alors Amélie s'était approchée de lui et, très humblement: + +--Vrai! ça t'ennuie tant que ça, François, que nous soyons partis +ensemble? + +--Non... Mais je trouve que c'était inutile... + +--Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'était indispensable. +Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des détails intérieurs +de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux qu'Amélie ne pouvait +s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent à s'en charger. Du reste, +Collinet voulait depuis longtemps quitter le Voyage. Ça le rapprochera +de son pays et, pour le surplus, il n'avait pas de meilleure occasion, +s'il voulait gagner de l'argent, que d'entreprendre la tournée en notre +compagnie. Tu vois bien que tout est pour le mieux. + +François ne répondit rien et bouda trois jours, mais peu à peu il se +sentit insensiblement gagné par le dévouement que lui montrait la jeune +fille, les prévenances dont on l'entourait. + +Lorsqu'il avait donné, les soirs de séjour, sa représentation, quand la +ville était retombée dans le calme monotone des cités de province, et +une fois ses bêtes pansées, il était bien forcé, ne connaissant +personne, de rentrer dans la caravane. + +Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, près du poêle, les +deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis qu'Amélie se +multipliait pour qu'il ne lui restât rien à désirer. + +Après le dîner, un rams familial ou un piquet à quatre les réunissait +encore autour de la table et on allait se coucher, non sans avoir pris +pour le lendemain les dernières dispositions. + +On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf à +Lyon, à Bordeaux, à Marseille et à Nice où la ménagerie stationna près +d'un mois. + +Le père Chausserouge trouvait à cette vie nomade, à ces courses par les +chemins poudreux, un charme infini. + +Cela lui rappelait l'époque pénible et pourtant si heureuse de ses +débuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ, à la croisée de deux +routes et que Maria préparait sur un fourneau improvisé en plein vent +le repas du soir, tandis que les chevaux dételés broutaient l'herbe des +fossés. + +Et c'était certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans les +veines de François, puisqu'au bout de deux mois de cette existence, +nouvelle en somme pour lui, habitué comme il était aux plaisirs de la +grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son front. + +Maintenant, il taquinait Amélie, lui rappelait les jeux de leur enfance, +la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois qu'elle +s'était ingéniée à lui faire une surprise agréable: un plat qu'il +aimait, un bibelot qu'elle avait acheté et qu'elle cachait sous sa +serviette. + +Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier à la jeune fille tous les +dédains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert. + +L'intimité des deux caravanes avait grandi à ce point que, maintenant, +pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne formaient +déjà plus qu'une seule et même famille. + +Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains. + +--Ça marche! ça marche. Laissons faire! Amélie est une fine mouche! Il +ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons arrivés à nos +fins... et c'est mon garçon, lui-même, qui te demandera ta fille! + +Ce fut dans un délai plus court encore qu'il ne l'espérait. + +La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de tous +les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme. + +Il ne tarda pas à voir en Amélie autre chose qu'une soeur; il remarqua +qu'elle était grande, bien faite, presque jolie. + +Énervé peut-être aussi par l'abandon naïf de la jeune fille qui le +traitait en frère et qui, élevée librement, n'avait aucune de ces +pudeurs féminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excités par +l'agaçante quoique inconsciente coquetterie qu'elle déployait, il +sentait renaître en lui les instincts brutaux de sa race. + +Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la ménagerie, +faiblement éclairée par le falot du veilleur, il fut pris du désir subit +de la posséder. + +Il la saisit, appliqua ses lèvres sur sa bouche... Très souple, +confiante et câline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme. + +Elle fermait les yeux, secouée tout entière par la douceur de cette +première caresse, si longtemps attendue. + +Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait être aimée!... + +Soudain, François fit un pas... Il cherchait à l'entraîner dans l'angle +le plus obscur, là où les palefreniers avaient l'habitude de serrer le +fourrage... + +Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de l'étreinte de +son amant; et dit un seul mot: + +--François! + +Le jeune homme, surpris de cette résistance inattendue, s'arrêta. + +Il regarda Amélie un instant, puis, après un silence: + +--Tu m'as quelquefois, dit-il, reproché de ne pas t'aimer; c'est toi qui +ne m'aimes pas! + +--Écoute, François! je suis une honnête fille! Je veux bien être ta +femme, mais je ne serai jamais ta maîtresse!... Si je te cédais +aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que je ne +t'aime pas... que peut-être j'ai cédé à d'autres avant toi... tandis que +du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais été qu'à toi! Ah! je t'en +prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que tu viens de +faire!... Je penserais que tu ne me considères pas plus que toutes les +autres... celles qui te poursuivaient là-bas, tu sais bien... + +--Celles-là, je n'éprouvais pas pour elles le sentiment que j'ai pour +toi! s'écria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te le promets, +je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le veux!... Je +suis un ramoni, moi... par ma mère! Et ceux de notre sang n'ont pas de +ces scrupules bêtes... On se prend quand on s'aime!... Et si, après, on +se convient toujours... on se marie devant le plus ancien de la tribu... +Allons... viens! + +De nouveau il chercha à enlacer la jeune fille, mais elle le repoussa +avec force et, se campant résolument en face de lui: + +--Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta femme... +légalement, et je t'appartiendrai toute entière... si non, je ne serai +jamais rien pour toi!... Choisis! je te préviens seulement que si je +dois continuer à être en butte à de semblables obsessions, indignes de +l'affection que je te porte, demain je pars avec mon père! + +--Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je te vois +tous les jours, que je me suis habitué à toi... Non! Non! je veux que tu +restes... toujours! + +--Alors, tu sais ce qui te reste à faire! dit Amélie, en se dirigeant +vers la caravane où l'attendait le vieux Collinet. + +--Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir! + +Et le soir même, avant de se coucher, il prenait à part son père et lui +demandait officiellement la permission d'épouser Amélie. + +La joie du dompteur fut immense. + +--Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le plus +heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille! + +Il sauta au cou de son fils et dans l'excès de sa joie, il courut à la +porte et appela son ami déjà rentré dans sa caravane: + +--Collinet! Collinet! arrive donc! c'est François qui veut se marier +avec ta fille! + +--Si elle veut, ajouta François en riant. + +Pour toute réponse, Amélie, qui était accourue, tendit ses joues à son +ami, puis, pour célébrer cet heureux jour, tous les quatre +s'attablèrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en +hâte, discutèrent les conditions du mariage. + +Ce ne fut pas long, les deux compères en ayant arrêté depuis longtemps +les détails et les fiancés étaient bien trop amoureux pour s'attarder en +des considérations qui leur paraissaitent si futiles!... + +Il fut décidé toutefois que l'union serait célébrée à Paris dans le plus +bref délai possible; puis le père Collinet vendrait son musée et se +retirerait à la campagne après avoir constitué en dot à sa fille le +montant de cette vente. + +Il avait réalisé assez d'économies pour pouvoir vivre tranquille le +reste de ses jours dans le petit trou où il avait acquis déjà une +maisonnette et quelques lopins de terre. + +Un mois après cette soirée mémorable, la ménagerie de retour à Paris +s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route +d'Aubervilliers, et sur le champ François envoyait à tous ses amis des +lettres de faire part. + +L'émoi fut grand sur le Voyage. + +On ne s'attendait pas à cette solution. + +Le beau François qu'on avait vu partir à contre-coeur, revenir si vite, +converti et amoureux... d'Amélie Collinet, c'était à n'y pas croire! + +Il fallait cependant se rendre à l'évidence, mais Jean Tabary se fit +l'interprète du sentiment général. + +--Ce n'est pas la peine d'être fort, d'être brave, lui dit-il, d'être la +coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir aussi +piteusement. Je te croyais plus d'énergie. Tu te laisses mener comme un +gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais aujourd'hui... +il ne sera plus temps. + +--Mon cher, je t'assure qu'Amélie est charmante... tu ne la connais pas. + +--Un homme dans ta position doit rester libre et indépendant... Tu es +jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de la vie et ne pas +t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans six mois! + +Cette fois les insinuations de Jean Tabary restèrent sans écho. + +Le parti de François était pris irrévocablement. + +Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami à sa noce, qui +devait se célébrer avec éclat au Salon des Familles, à Saint-Mandé. + +On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fête à laquelle on +avait convoqué le ban et l'arrière-ban de l'industrie foraine. + +Dans une salle immense, tapissée de peaux de lions, ornée de trophées, +autour d'une table en fer à cheval, chargée de victuailles, prirent +place toutes les illustrations, toutes les célébrités du Voyage. + +D'abord, les collègues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, Giovanni, +Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette solennelle +circonstance, à donner à leur aîné dans la carrière des marques de leur +sympathie. + +Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis +reconnaissaient pour chef suprême; puis Devisme, Deker, les grands +impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les +Romillard, dû théâtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir +algérien, enfin la foule des montreurs de phénomènes, des patrons +d'entresorts, manèges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand +champion de la lutte, directeur des Grandes Arènes, puis pêle-mêle des +journalistes, des boulevardiers, des acteurs. + +Amélie Collinet, toute rougissante et fière de s'appuyer sur le bras du +beau dompteur, manifestement gêné dans son habit noir, était charmante +dans son costume de mariée. + +Le père Chausserouge était rayonnant. Quant à Collinet, il ne pouvait +croire à tant de bonheur. Jamais, il n'aurait osé espérer pour sa +fille, un parti aussi cossu. + +La fête fut pleine de gaieté. On dansa jusqu'au matin aux sons de la +cornemuse, et le père Chausserouge retrouva ses vingt ans pour ouvrir le +bal avec sa bru, en exécutant aux applaudissements de tous, la danse de +son pays, la bourrée traditionnelle. + +Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il +convenait de s'arrêter. + +La campagne en province avait été particulièrement heureuse; François +fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus qu'il se +souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses anciens amis. + +Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprès +d'Amélie, ni auprès du vieux dompteur. + +On avait exploité tout le Midi de la France; on exploiterait le Nord, et +l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant séjour à Amiens, à Arras, à +Lille, puis après cette dernière tournée, qu'on espérait fructueuse, on +rejoindrait définitivement le Voyage. + +Huit jours après, le père Collinet, le coeur un peu gros, embrassait sa +fille dont il se séparait pour la première fois et la ménagerie se +mettait en route. + +Les années qui suivirent marquèrent l'apogée de la fortune des +Chausserouge. François marchait de succès en succès; d'étapes en étapes, +les ovations succédaient aux ovations. + +Puissamment aidé par son père, qui se faisait vieux, mais dont l'entrain +ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui restèrent célèbres +dans les annales de la banque. + +C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son lion +Néron, et gagner son pari. + +A Bruxelles, une actrice célèbre ayant manifesté le désir d'entrer avec +lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en respect +tandis que l'intrépide comédienne, d'une voix calme, récitait une pièce +de vers de Victor Hugo devant un public frémissant d'enthousiasme. + +A la suite de cet exploit, il devint à la mode d'assister le dompteur +dans ses exercices et nombre de personnalités connues défilèrent avec +lui dans la cage centrale. + +Ce fut encore lui qui inaugura les séances d'hypnotisme au milieu +d'animaux divers réunis pour la circonstance, et jamais un accident ne +vint attrister une seule de ses représentations. + +Il fut engagé dans les théâtres pour jouer les rôles de dompteur. Il +parut dans les _Pirates de la Savane_, le _Juif-Errant_, dans une féerie +surtout où il eut l'audace d'entrer en scène, au mépris des règlements +de police, suivi de deux lionnes en liberté. + +C'est à cette époque qu'il reçut en Belgique la croix du Mérite civil. +Bref, François Chausserouge connut toutes les gloires, épuisa les +honneurs. + +Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sûr de +lui que rien désormais ne pouvait ébranler sa confiance. Il était né, +pensait-il, sous une heureuse étoile, et c'était tout. + +Le père Chausserouge marchait en plein rêve, tant ce prodigieux succès +surpassait ses espérances. Quand il examinait le chemin parcouru, qu'il +se reportait à ses débuts, il ne pouvait se défendre d'une certaine +appréhension, d'un instinctif effroi. + +C'était trop de bonheur à la fois, d'autant plus que son fils était +heureux jusque dans son ménage, François ayant justement trouvé dans +Amélie la compagne dévouée et aimante qu'il lui fallait. + +Quoique d'apparence frêle, la fille du père Collinet avait puisé dans la +tendresse qu'elle portait à son mari la force de remplir les devoirs +nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade à travers +le monde. + +Elle avait bien eu à se plaindre parfois du caractère changeant, même un +peu brutal de François, dont l'ardeur s'était calmée, mais elle s'était +montrée si dévouée, si attentive et si prévenante que jamais leur union +n'avait été troublée par un désaccord grave. + +Elle tenait à lui, elle l'aimait, elle eût souffert mille morts plutôt +que d'encourir la colère de cet homme à qui elle avait consacré son +existence, de s'aliéner l'affection de ce héros qu'elle n'était pas +éloignée de prendre pour un demi-dieu. + +François Chausserouge était en représentations à Liège lorsqu'elle +accoucha d'une fille à qui on donna le prénom d'Élisabeth. + +Elle salua cette naissance avec joie; c'était un lien de plus qui +l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit être, toute +la tendresse dont elle était encore capable. + +Le père Chausserouge eut préféré un fils, mais il se résigna bien vite, +quand il entendait sa bru lui dire en souriant: + +--Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-là! Nous en +ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas à rougir d'elle! + +--Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de l'applaudir! +riposta le vieillard d'un ton mélancolique. + +Peut-être était-il hanté d'un sinistre pressentiment, car la venue de la +petite Élisabeth, Zézette, comme l'appelait son grand-père, fut la +dernière joie qu'il connut. + +Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris étouffés, +venant de la ménagerie, parvinrent jusqu'à lui. + +Il prêta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne s'était +pas trompé, il reconnut la voix du veilleur appelant au secours. + +Il courut frapper à la porte de la caravane de son fils: + +--François, viens vite! Il se passe quelque chose de grave! + +Comme il soulevait l'auvent de la ménagerie, un hennissement s'éleva, +plaintif et douloureux, scandé de rugissements furieux. + +--Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu! + +Il s'élança, et en deux bonds parvint à l'angle de la baraque, dans +lequel il voyait, à la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter +des masses confuses. + +Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit à son regard. Un lion, +échappé sans doute à la suite de l'imprudence du garçon de piste chargé +de préparer la litière des animaux, s'acharnait sur un des poneys qu'il +avait renversé dans son élan furieux, tandis que le second, à bout de +longe, renâclait avec terreur. + +Abrité derrière la balustrade des premières, le veilleur le visage en +sang, sans bouger, criait à l'aide. + +Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha résolument sur le lion, +à qui il s'efforça de faire lâcher prise. + +L'animal releva la tête en grondant. + +Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables pensionnaires, +Pacha, une bête arrivée adulte chez lui, et qui s'était toujours montrée +rebelle à toute éducation. + +Sous les coups redoublés dont il l'accablait, le lion abandonna sa +proie; il recula en rampant, ses yeux injectés de sang et qui lançaient +des flammes fixés sur son agresseur. + +--Arrière, Pacha..., sale bête!... arrière!... criait le dompteur en +suivant le monstre dans sa retraite. + +Tout à coup, l'animal se sentit acculé... Il se détendit comme un +ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa... + +Alors, accroupi sur sa victime, il commença à lui déchirer la poitrine +avec ses griffes. + +Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la +crinière de la bête qu'il saisit à la gorge; mais ses forces +s'épuisaient. + +Lentement ses doigts se desserrèrent, il rassembla toute son énergie et +cria une fois encore: + +--A moi, François! + +Puis il ferma les yeux et perdit connaissance. + +Excités par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux, +réveillés, bondissaient dans leurs cages épouvantant de leurs +rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand +soudain apparut François, à demi-vêtu, suivi des garçons de piste. + +Alors commença une lutte effrayante. + +François, armé d'une carabine, n'osait faire feu craignant d'atteindre +son père. + +Il saisit un sabre-baïonnette que lui passa un des assistants et, à son +tour, il frappa le lion pour le forcer à reculer. + +Mais le monstre ne lâchait pas sa proie. + +Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang s'échappât +par vingt blessures, il continuait à s'acharner sur le corps pantelant +du vieillard. + +François Chausserouge fit appel à toute sa vigueur et à tout son +sang-froid. + +Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa +victime. + +Puis quand il eut enfin dégagé son père de l'étreinte affreuse, avant +même que l'animal eût eu le temps de bondir ou de revenir à la charge, +il se releva, tout sanglant lui-même et déchargea les deux coups de sa +carabine chargée à balle sur son terrible adversaire. + +Le lion, blessé à mort, roula à terre, se releva et chercha encore une +fois à s'élancer sur le dompteur, mais, vaincu définitivement, il +s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons à l'aide de ses +ongles puissants et faisant une dernière fois retentir la ménagerie de +ses rugissements désespérés. + +François s'approcha de lui avec précaution et, saisissant le moment, où +vaincu par la souffrance, il restait immobile, une écume sanglante à la +gueule, il lui plongea dans le côté son sabre-baïonnette. + +Secoué par une suprême convulsion, le corps de l'animal eut un +soubresaut, puis retomba inerte... Le lion était mort. + +Alors, sans se préoccuper de ses propres blessures, François souleva la +tête de son père. + +Le père Chausserouge respirait encore. On étendit le blessé sur un lit +de paille, en attendant l'arrivée d'un médecin. + +Amélie qui, remplie d'épouvante, avait assisté de loin à cette scène de +carnage, s'approcha et resta muette d'horreur. + +Le corps du vieux dompteur n'était plus qu'une plaie. A voir ce ventre +ouvert, cette poitrine déchirée, cette face méconnaissable, on +s'étonnait qu'il pût vivre encore. Une des épaules était broyée et le +bras pendait, presque détaché du tronc. + +Agenouillé près de son père, François étanchait les blessures à l'aide +d'un linge humide, lavait son visage souillé... + +Tout à coup, le père Chausserouge ouvrit les yeux: + +--C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils seul put +l'entendre. + +--Oui, père, c'est moi!... + +--Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le lion +échappé... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage? + +--Non, père..., je l'ai tué! + +--C'est dommage!... C'était une belle bête!... Mais je ne sais plus... +Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!... + +--Non, père, tu ne mourras pas... le médecin va venir! Laisse-toi +soigner... Ne parle pas! + +--Je te dis que je vais mourir... et le médecin n'y fera rien!... Eh +bien! J'aime mieux ça!... Mourir en dompteur... comme tous les autres... +les grands... c'est une belle mort, ça, tu sais, fils!... Ça vaut mieux +que de mourir dans un lit... Et puis, ça m'est égal... Tu es content... +Tu es heureux... Ça me fait moins de peine de m'en aller... Oui... +Pacha... c'était un beau lion... Il faut bien aimer tes bêtes, tu +sais!... + +Épuisé par l'effort, le blessé s'arrêta un instant, puis il reprit: + +--Aime bien ta fille Zézette... et puis Mélie aussi... c'est une bonne +femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu vas être le +maître tout seul... tâche qu'on continue à dire que les Chausserouge +sont les premiers dompteurs... du monde!... + +En ce moment, le médecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le +vieillard, et il eut un geste de découragement que surprit le vieux +dompteur. + +--Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le médecin? + +--Mais non, je n'ai pas dit ça, mais pour vous panser il faudrait que +vous soyez sur un lit. + +--Non... non... ne vous inquiétez pas de moi... Moi, je suis réglé!... +Et je veux finir ici... dans ma ménagerie... Occupez-vous de François +qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me défendant... +Garçon, je veux embrasser Zézette!... + +Puis, quand François eut apporté l'enfant et rempli ainsi le dernier +désir de son père, le vieillard laissa tomber sa tête et resta sans +mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la nuit. + +On fit au vieux dompteur des funérailles magnifiques, auxquelles la +ville entière assista. + +François avait été cruellement touché par cet affreux accident: + +--Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il à sa femme en +rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera oublier +mon chagrin! + +--Où allons-nous? + +--A Paris!... retrouver le Voyage! + +Amélie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pensée secrète. + + + + +V + + +La disparition du père Chausserouge causa un plus grande vide dans la +ménagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer. + +Bien que le vieux dompteur ne parût plus dans les cages depuis les +débuts de son fils, il s'était réservé dans l'administration la part la +plus ingrate et la plus laborieuse. + +Avec une abnégation rare, il s'astreignait à une surveillance de tous +les instants. + +Levé à la première heure, il avait l'oeil à tout, ne se fiant qu'à lui +pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers à +leur prodiguer. + +C'est à ce dévouement absolu à la cause commune, joint à l'attrait du +spectacle, que la ménagerie devait cette prospérité étonnante qui ne +s'était pas démentie depuis des années. + +François ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain +des obsèques de son père, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples +devoirs qui lui incombaient. + +Il en ressentit un découragement d'autant plus profond que cette mort +avait été plus imprévue. + +A ce sentiment s'en mêlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse +qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors. + +--C'était bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbutié le vieux +Chausserouge à sa dernière heure. Et ces paroles avaient résonné à son +oreille comme un avertissement suprême, dicté à son père par cette sorte +de prescience que donne l'approche de la mort. + +Ainsi il était voué inéluctablement à cette fin terrible par la dent de +ses bêtes et ce pouvait être son tour dans un an, dans un mois, une +semaine, demain... ce soir peut-être. + +Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingénu sourire de +Zézette ne parvinrent à chasser le trouble qui s'empara de son âme. + +Pour recouvrer la pleine possession de lui-même, il avait besoin de ne +plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des fêtes, et +c'est ainsi qu'inconsciemment, mû par une impulsion secrète qui +l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait résolu de rejoindre +le Voyage. + +Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps à Paris; il tenait à ne +pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le +tour de la presse, qui s'était montrée unanimement sympathique. + +Son nom allait revenir à la mode; c'était l'heure ou jamais de mettre +fin à sa campagne et d'opérer sa rentrée. Justement la fête des +Invalides allait commencer. Il télégraphia, fit retenir sa place et il +se mit en route. + +Dès son arrivée, tous les forains défilèrent dans la ménagerie. On +tenait à savoir, de la bouche même du jeune dompteur, les détails du +terrible accident et à lui apporter le tribut des consolations d'usage. + +Jean Tabary fut un des premiers à venir serrer la main de son ancien +ami. + +--Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement. + +Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à seul, +heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'épancher +librement et chez qui il était sûr de trouver un appui moral, le +dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière séparation. + +Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité croissante de +la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée dont la +soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, d'autre +part, plus souriant que jamais. + +Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet effroi +de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de +Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la pensée qu'il +allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une +responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait à +présent charge d'âmes. + +Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers jours +du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant! + +Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des actes +héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur qui il +pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place qu'avait +occupée son père, pendant ces dernières années. + +Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il avait +tenu à consulter son ami. + +Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules: + +--Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu seras donc +toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux comme une +femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage d'entrer +dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais +franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation +que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris +t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, une grande +renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose... +l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en perdant ton +père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de +même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait te peser, +voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, ce n'est +pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite tout seul! +Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu deviens libre, tu +passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, l'homme le plus brave +qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un +pour surveiller ton monde et veiller à ce qu'on ne laisse pas crever de +faim tes bêtes!... Car enfin, il ne faisait que ça, ton père! Tiens! tu +me fais de la peine! Laisse donc! va, un régisseur, un administrateur, +ça se trouve... On n'a qu'à y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en +soupirant, c'est moi qui voudrais être à ta place, au lieu de panader +avec mon truc à la manque où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu +verrais si je canerais! + +--Ça ne va donc pas, ton entresort? + +--Non, le métier se perd. La Préfecture nous cause des ennuis. Voilà +qu'elle se mêle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquiète +de l'âge des femmes qu'on occupe. Si ça ne fait pas suer. Et puis nous +avons eu affaire, ces temps derniers, à des grincheux, qui ont formé une +ligue anti-foraine sous le prétexte que nos installations et le bruit de +nos parades les empêchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas +rose! Bien que nous ayons résisté énergiquement, que nous ayons maintenu +des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et +en louant nos places à des prix exorbitants, nous avons un mal du diable +à nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui +qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre à ces gens-là +qu'une fête c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de +l'arrondissement remplie jusqu'aux bords... + +--Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des +amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime +les fêtes? + +Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait +subitement à la mémoire, il ajouta: + +--Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas à faire des +révolutions! + +--Nous avons eu des réunions où on a dit tout ça... reprit Tabary. Ça +n'a servi à rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer +dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission +d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui +rendent le travail, sinon impossible, du moins si onéreux, que le métier +de Voyageur, si ça continue, va devenir un métier de crève-la-faim... +Pour comble de malheur, v'là les saisons qui se détraquent... On ne sait +plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se +repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon +vieux, tu sais, c'est pas drôle... Et certainement,--ça, c'est encore ta +veine!--y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et +encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment. +Maintenant, on ne sait pas, peut-être que ton retour va nous porter +bonheur! + +--Écoute, dit Chausserouge, qui avait écouté très attentivement les +doléances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es +un débrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer +chez moi? + +--Pourquoi faire?... + +--Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, répliqua François. +Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon père? Tu seras +régisseur ou administrateur... à ton choix. + +--Aux appointements de?... + +--Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu? + +--Pour ça, il faudra que je consulte ma mère. + +--Va l'inviter à dîner de ma part pour ce soir. Nous causerons et +j'espère bien que nous nous entendrons. + +--Moi, j'en suis sûr! dit Jean en se séparant de son ami. + +Quand il fut resté seul, il sembla à Chausserouge qu'il était débarrassé +d'un poids énorme. + +L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient. +Avec un aide comme celui-là, sa confiance renaissait; maintenant qu'il +était sûr de trouver constamment près de lui un conseiller énergique, +habile à trouver des expédients, à tourner les difficultés, l'avenir lui +paraissait moins sombre, moins hérissé de périls. + +Bien qu'âgé de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exercé une +énorme influence sur François Chausserouge. + +Sa seule présence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les +craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et +annihilaient la volonté du dompteur. + +Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hâta d'aller +prévenir sa femme. + +--Ce soir, dit-il à Amélie, tu feras dresser la table dans la grande +roulotte. Nous avons du monde à dîner. + +--Qui donc? + +--Louise Tabary et son fils. + +--Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux. + +--Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens. +Qu'est-ce que tu as contre eux? + +--Moi, rien! Je ne les aime pas, voilà tout! + +--Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les +aimais, parce que tu es exposée à les voir souvent. + +--Comment cela? demanda Amélie qui flairait un danger. + +--Il est probable, continua Chausserouge, qu'à partir de demain Jean +Tabary entrera chez nous comme régisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean +est bien au courant du métier... Il remplacera le père... Ainsi... + +La jeune femme pâlit. + +Jean Tabary entrant comme employé dans la ménagerie! Et pour remplacer +le père, qui le détestait tant! Ce Jean qui avait détourné jadis son +mari, qui l'avait entraîné dans une vie de débauches, dont elle avait +tant souffert, à laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine à +arracher son fils! + +Et voici que dès la première heure de son retour, François retombait +sous cette influence néfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les +portes de sa maison! + +Elle en avait le pressentiment très net, si elle ne s'opposait pas de +toutes ses forces à cette intrusion dangereuse, c'en était fait de son +bonheur et peut-être de la fortune de rétablissement. + +Son devoir était tout tracé. + +Elle devait à son titre d'épouse et mère de se révolter contre cette +tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la première victime. + +Elle appuya sa main sur le bras de François et d'une voix très ferme: + +--Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton père +avait tant de haine... ce serait insulter à sa mémoire! Je regrette +d'avoir à te le rappeler... Jean Tabary est un être perdu, dont tu ne +peux ignorer la mauvaise réputation... Il a été ton mauvais génie... +Qu'il vienne dîner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mère, mais pour +moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!... +Tu trouveras assez autre part un régisseur connaissant mieux le métier! + +François Chausserouge ne s'attendait pas à cette résistance. Il haussa +les épaules: + +--Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnête homme, un excellent ami, qui +nous aime beaucoup, qui est très malin et qui nous sera d'une grande +utilité. On t'aura monté la tête... Il ne faut jamais écouter les +mauvaises langues. + +--Jean Tabary, un honnête homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutôt +l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du +Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que +tout le monde sait!... De quel métier avouable a-t-il vécu jusqu'à ce +jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets +que sur la place! Et sa mère?... Sa mère, sais-tu ce qu'on dit +d'elle?... Connais-tu la réputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle +a conservée depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-là que tu vas +faire asseoir... ici... à côté de moi... à cette table de famille... que +tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-là dont tu vas accepter +les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi! +Tiens, j'en rougis pour toi! + +--Amélie! cria Chausserouge exaspéré en levant la main. + +Jamais la jeune femme ne lui avait parlé d'un ton si ferme. + +Jamais elle ne s'était révoltée avant autant de violence contre ses +caprices et ses fantaisies. + +La jeune femme s'était laissée tomber sur une chaise et les coudes sur +la table, la tête dans ses mains, elle pleurait silencieusement, étonnée +elle-même d'avoir mis tant d'énergie dans son indignation. + +La colère du dompteur tomba en présence de cette douleur qu'il sentait +si réelle; au fond pensa-t-il même que la jeune femme pouvait avoir +raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre à ne vouloir point céder +soit que sa brutalité ordinaire qui ne s'exerçait que contre les faibles +eût repris le dessus, il s'avança et frappa du poing sur la table: + +--Il n'y a, prononça-t-il durement, qu'un seul maître ici, c'est moi! Et +il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obéisse, entends-tu, et je +te dispense de tes récriminations!... Tu vas faire préparer à dîner, et, +si cela me plaît, Jean Tabary entrera chez nous! + +Puis, fier de cet acte d'autorité, il sortit en faisant claquer la +porte. + +Amélie se leva, le regarda s'éloigner, puis elle eut un geste de +résignation douloureuse, comme si un abîme, ses efforts ne +parviendraient jamais à combler, venait de s'ouvrir devant elle... + + + + +VI + + +Louise Tabary était une personnalité fort célèbre sur le Voyage. + +Elle était née au faubourg Saint-Antoine, d'un père ébéniste et d'une +mère passementière. + +Son enfance, peu surveillée, s'était écoulée au milieu de la promiscuité +des quartiers populeux; et, dès son jeune âge, elle avait montré une +grande précocité. + +Elle avait treize ans lorsque son père, un alcoolique invétéré, était +mort à l'hôpital et sa mère était restée avec quatre enfants dont elle +était l'aînée. + +Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait été vite en +butte à des sollicitations dont elle comprenait la nature, mais sa jeune +expérience déjà mûre l'avait mise en garde contre le danger. + +Un jour qu'avec un cynisme ingénu elle racontait à sa mère une de ces +aventures auxquelles elle était journellement en butte: + +--Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour rien à qui +me plaira, ou pour beaucoup d'argent à qui me paiera! + +Elle n'avait pas achevé qu'elle recevait une paire de taloches. + +Mais un jour qu'on avait faim à la maison et que les petits criaient +devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un pain de six +livres et, ployé dans un papier graisseux, un magnifique poulet rôti. + +Puis elle tira de sa poche une pièce de vingt francs qu'elle déposa sans +mot dire sur la table. + +Cette fois, la mère embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui +pardonnait sa faute. + +Tel fut le début dans la vie de la jeune Louise. + +De ce jour, elle fut libre de vivre à sa guise et la maison ne chôma +plus. + +La mère, qui se faisait vieille et qui ne dédaignait pas de boire de +temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son métier et +s'habitua à ce régime, si bien qu'un jour sa fille ne s'étant pas +trouvée en mesure d'acquitter le montant du terme, elle leva la main sur +elle pour la rappeler au sentiment de ses devoirs. + +Mais Louise allait avoir seize ans. + +Outrée de ce procédé, elle ne reparut pas le lendemain, mais une lettre +prévenait la mère de la résolution de la jeune fille. + +«Ma chère mère, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, tant +pis pour toi! Je ne veux pas être maltraitée. Débrouille-toi. Ne cherche +pas à me retrouver, tu n'y arriverais pas. + +«Ta fille dévouée, LOUISE.» + +La mère furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui +prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la gamine. + +Louise avait profité de la fin de la fête du Trône pour filer avec celui +de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'être aimé, mais le +plus facile à conduire. + +Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus riche, +mais un simple photographe ambulant, qui opérait «en palque», +c'est-à-dire derrière un tour de toile en plein vent. + +Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, était un garçon +intelligent qui, par son activité et son savoir-faire, eût pu se créer +une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodéré pour +l'absinthe. + +Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir avec +lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien à craindre et +tout à gagner en la gardant, qu'il accepta, flatté, au fond, d'un choix +qui l'avait fait préférer à vingt autres. + +Louise, très belle fille, déjà fort connue des forains, était, il le +savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collègues. + +Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout emballer, +puis ils partirent par une nuit obscure et quittèrent Paris, sans +toutefois trop s'en éloigner. + +Ils firent ensemble toutes les fêtes de la banlieue. + +C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait +l'esprit inventif et commerçant de sa jeune amie. + +Elle se mit rapidement au courant des moindres détails du métier et la +baraque prospéra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus +engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde. + +Comme il s'étonnait par fois d'un résultat semblable: + +--Tout ça, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spécial de la banque, +c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trèpe[1] et +préparer son lantodage[2]. + +[1] Engrainer le trèpe.--Attirer le monde. + +[2] Lantodage.--Entrée du public en foule. + +En effet, on ne passait pas impunément devant la baraque, véritable +toile d'araignée, dans laquelle elle excellait à faire tomber les +mouches. + +--Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on ne vous +demande qu'une minute! + +Et on ne résistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait +parfois dans l'espoir de trouver derrière ce jour de toile un recoin +tutélaire où l'on put être à l'abri des regards indiscrets... + +--Madame, le portrait de votre joli bébé... en une seconde c'est +fait... en souvenir de la fête... Oh! mon Dieu! quel amour d'enfant! + +Et la mère ravie suivait la marcheuse. + +Et à l'intérieur, elle savait si bien enjôler le client! + +--Voilà votre portrait!... Voyez comme il est réussi! Malheureusement, +il sera bien vite brûlé... à cause du soleil... tandis qu'avec une +couche d'émail... Ce sera vraiment dommage... Une couche d'émail et vous +pourriez le conserver indéfiniment... C'est si vite fait... Oui, +n'est-ce pas?... Charles, émaille le portrait de monsieur!... Ce n'est +pas cher, ce n'est qu'un franc! + +Puis, pour faire patienter le client étourdi par ce flot de paroles: + +--Maintenant, continuait-elle, je vais préparer le cadre, un joli +cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner à votre +connaissance sans un cadre... Regardez celui-là, tenez!... Partout vous +le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons à notre +clientèle et qui ne cherchons pas à les estamper, ce n'est que trente +sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... Tu sais, +celui-là, pas un autre... c'est celui-là que monsieur a choisi!... + +Et s'il s'agissait d'une jeune femme: + +--Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur une +photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... pour la +pose... Et nous ne prenons rien pour cela! + +Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des +bracelets à ses poignets, elle jetait un cri d'admiration: + +--Comme ça vous va tout de même! Comme ça requinque tout de suite une +femme!... Ah! Et puis, y'a pas à dire vous étiez faite pour porter des +diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous gênez pas! Je +vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me coûtent... Nous ne gagnons pas +dessus... C'est pour faire plaisir à notre clientèle! Et elle vendait sa +garniture de camelote quatre fois sa valeur. + +Elle trouvait toujours un moyen de venir à bout des gens les plus +rétifs. C'est elle qui inventa ce truc, usité quelquefois sur le Voyage +par des malins qui ont affaire à des clients entêtés, mais timides. + +Un jour qu'elle avait entraîné malgré lui, dans le tour de toile, un +vieux paysan porteur de deux énormes paquets et que le bonhomme, très +défiant, s'était fait photographier avec ses deux colis déposés à droite +et à gauche de sa chaise, toute son éloquence se heurta à une +indifférence peu commune. + +Le paysan n'accepta ni émaillage ni cadre. + +Il allait partir et tendait déjà sa pièce de vingt sous, lorsque Louise +lui barra la route: + +--Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais +pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous êtes un richard et +nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... J'appellerais +plutôt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds pour vous tout +seul, mais vos deux paquets et vous ça fait trois! Vous ne voudriez pas +que nous fournissions notre marchandise à l'oeil... Aboulez trois +francs! + +Et force fut au vieux paysan de s'exécuter, pour éviter le scandale. + +L'aventure resta légendaire et quand on la lui rappelait: + +--Ça prouve tout simplement que j'ai le génie du commerce! disait-elle +modestement. + +Charles Tabary était émerveillé. + +De bonne grâce, il se résignait au rôle d'opérateur, comprenant que son +intérêt était de laisser un libre cours à l'imagination de sa maîtresse. + +Elle avait une si grande entente des affaires et il était si agréable de +n'avoir qu'à se laisser vivre! + +De fait, en même temps qu'elle en était l'âme, Louise était la véritable +patronne de l'établissement. + +Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint enceinte. + +Tabary offrit aussitôt de régulariser la position. + +Il devait trop à la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions +de lui montrer combien il tenait à lui être agréable et c'était du reste +une façon de la lier à lui. + +--Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je +ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l'autorisation à ma +mère, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus... elle et +toute sa marmaille! Soit, puisque tu le désires, c'est entendu, mais +nous attendrons qu'elle soit morte... En attendant, tu te contenteras de +reconnaître le gosse... D'ailleurs, pour tout le monde, c'est-y pas la +même chose... Je suis ta mistonne légitime!... On m'appelle la femme à +Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps +de s'y prendre! + +Et comme toujours, Charles Tabary acquiesça. + +Louise accoucha d'un fils qui reçut le prénom de Jean et fut mis en +nourrice. La mère avait alors dix-sept ans. + +Cependant le bruit de l'habileté de la jeune femme se répandit sur le +Voyage. + +--C'était une rouée qui la connaissait dans les coins! disait-on en +parlant d'elle. + +Et ce qu'avait prévu Tabary arriva. + +On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle voulait +entrer qui dans un théâtre de marionnettes, où il fallait une +explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir. + +Mais Louise ne se laissa pas tenter. + +Elle était chez elle et ne se souciait pas de passer au service des +autres, même à des conditions extraordinaires. + +Toutefois, une de ces offres la fit réfléchir. + +Elle avait reçu la visite de la mère Voiret, la directrice de +l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage: + +--Ma fille, vous êtes grande, jeune et bien faite... Vous avez du +bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer à +poiroter par tous les temps, pour faire réussir un truc de +roustissure[3], venez avec moi... Je monterai pour vous une baraque où +vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme +tigrée, la femme torpille, la femme coupée en deux, même la femme +colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou bien, ce qui est +mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Créole ou la +belle Amaïdée... Je vous assure que c'est là votre vraie voie!... + +[3] Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne. + +Louise Tabary ajourna sa réponse, mais le soir même, elle posait à +brûle-pourpoint cette question à son amant: + +--Combien avons-nous de côté? + +--Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... peut-être. + +--Si nous lâchions la photographie. + +--Tu veux plaisanter. + +--Pas du tout. Mais la mère Voiret m'a donné une idée. Dans notre +métier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... Dans le +sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des recettes +admirables. + +Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance dans +une petite glace pendue à la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle +revint s'asseoir et continua: + +--Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop décatie. Au contraire, +ma parole, je crois que la maternité m'a embellie... Eh bien! nous +allons vendre notre matériel, tu n'en garderas que ce qu'il en faut pour +qu'il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si ça +t'amuse... Nous achèterons une caravane, parce que j'en ai soupé d'être +obligée de loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile +exposé au mauvais temps et à la portée des voleurs... Puis nous +monterons un entresort... je choisirai un nom ronflant... Louise, c'est +pas assez chic... Loïsa, par exemple... tiens Loïsa, la belle Créole... +l'idée de la mère Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connaîtra à +fond les trucs du métier et qui me les apprendra... Il suffit qu'on +sache bien engrainer le trèpe, parce qu'une fois entré dans la baraque, +c'est moi qui me charge de le faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu +en penses? + +--Je pense que c'est une bonne idée, mais ça me fait gros coeur tout de +même de lâcher ma photographie... Y aurait pas moyen de faire les deux +ensemble? + +--Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien peur que +ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et t'auras la peine +en plus. + +Dès le lendemain,--car avec la jeune femme, l'exécution suivait toujours +de près le projet,--la peu scrupuleuse Louise s'abouchait avec Joseph, +le bonisseur de la mère Voiret, et lui offrait, s'il voulait entrer à +son service, des avantages qu'il ne trouvait pas chez sa patronne +actuelle. + +Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune à +Paris, il s'était «dessalé» dans les faubourgs et avait exercé un peu +tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de vins. + +Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert Tunisien +de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse d'hercule et il +avait lâché le tablier pour suivre sa conquête. + +Justement la mère Voiret avait besoin d'un surveillant sérieux et bien +découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire +plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s'était +bientôt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise. + +On l'avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne s'acquittait +mieux de cet emploi. + +Sur tout le Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l'on pouvait être +sûr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de «travailler». + +Il était avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade +de véritables représentations, reprenant pour son propre compte avec une +incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis. + +C'était bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle +affaire. + +Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille. + +Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces dames +l'aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la jalousie +idiote de Leïla, son odalisque particulière... Mais à part ce petit +désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus +beaux profits ni autant de satisfactions... + +Il eût donc été déraisonnable à lui d'abandonner la proie pour l'ombre, +le certain pour l'incertain. + +Et il accentuait sa défense de sous-entendus égrillards, sur le ton de +fatuité d'un homme habitué aux succès faciles et qui n'hésite pas, le +cas échéant, à faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses +intérêts matériels. + +Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mère Voiret; dans le +nouvel établissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme +bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame... qui serait +toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l'avantage... + +--J'engagerai Leïla, si tu veux... + +--Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait justement pour +ne plus la revoir... Je veux bien être gentil, mais j'aime pas être +cramponné! + +Louise devina la secrète pensée du rusé bonisseur; un instant elle le +considéra des pieds à la tête, en silence. + +Cette inspection fut sans doute assez favorable à Boyau-Rouge, car elle +conclut: + +--J'ai compris... Avec toi je suis sûre du succès... donc je saurai +faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... part à +deux! Quant au reste, je tâcherai que tu ne sois pas trop mécontent! + +Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde. + +--Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son +interlocuteur. + +--Eh bien, soit! + +Le pacte fut scellé chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes +à l'eau-de-vie. + +A son retour, elle trouva Tabary complètement gris et elle lui exposa +les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire +connaître toutes les charges. + +Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours après, la +mère Voiret vint chercher sa réponse: + +--Je vous remercie, répondit Louise, de votre démarche et de +l'excellente idée que vous m'avez donnée. Je vais la mettre en pratique, +mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon +compte. Faut pas vous en fâcher, ni que ça nous empêche de rester bonnes +amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde... + +--Il faut de l'expérience dans le métier, ma petite, riposta la mère +Voiret d'un air pincé. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon, +tandis qu'avec moi, c'était une affaire sûre et sans risques... + +--J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire réussir, riposta Louise sur +le même ton. + +Mais la mère Voiret ne comprit bien le sens de cette dernière phrase que +quelques jours après, lorsque Boyau-Rouge lui demanda congé et lui +annonça son projet de s'établir de compte à demi avec les Tabary. + +Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqué cette voie à +l'ambitieuse gamine, qui était bien capable de lui opposer une +concurrence sérieuse. + +Deux semaines s'étaient à peine écoulées qu'une belle tente toute neuve +se dressait adossée au tour de toile de Tabary. + +Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros +caractères: + + VENEZ VOIR LOÏSA + =LA BELLE CRÉOLE= + +et derrière le comptoir une pancarte verte avec ces mots: + + VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT + + _Premières: 30 centimes._ + _Secondes: 20 centimes.--Les militaires: 10 centimes._ + +Boyau-Rouge avait présidé à l'aménagement intérieur de la baraque. + +Sur une estrade établie dans un des angles, Louise Tabary trônait, +moulée dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonnés dans de +hautes bottines lacées. + +Ses cheveux très noirs, coupés courts et frisés avec soin, donnaient un +cachet original à sa frimousse toujours en éveil, et son corsage +largement échancré laissait voir les trésors arrondis d'une gorge très +blanche et très ferme. + +Sans être une des sept merveilles de la création ainsi que l'annonçait +au dehors Boyau-Rouge, dans l'étourdissant boniment qu'il avait +spécialement composé pour la circonstance, Louise était l'attraction la +plus agréable à voir de tout le Voyage. + +Au pied de l'estrade, deux rangées de chaises pour les premières; +derrière une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de +moleskine pour les secondes. Aux troisièmes, le public restait debout. + +Boyau-Rouge, costumé en clown, recommençait sa parade et ses roulements +dix fois par heure... + +On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur +argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de +pacotille... Cette demoiselle, célèbre dans son pays pour sa beauté et +sa grâce sans pareille, s'exhiberait «en pleine nature». D'où +l'interdiction de pénétrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins +de seize ans... Ce n'est qu'à prix d'or et pour un temps limité qu'on +avait pu déterminer la belle Loïsa à paraître en public... Il fallait +donc profiler de cette occasion unique... + +--Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent à ceux qui ne +seront pas contents! + +A l'intérieur, Loïsa, dès qu'une assistance suffisante avait pris place +commençait son petit discours, le récit de sa lamentable aventure, sur +un ton monotone de mélopée. + +Elle était née aux colonies, et ses parents avaient été assassinés par +un nègre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait dû venir en +France pour gagner sa vie... etc. + +Puis, bien stylée par Boyau-Rouge, elle détaillait elle-même avec une +complaisance naïve les charmes de sa personne, tendant son mollet +qu'elle laissait palper par les messieurs des premières, puis, comme le +public un peu désappointé murmurait, peu satisfait de ne point voir «la +pleine nature» promise: + +--Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit +chat... mais ceci étant réservé à mes bénéfices personnels... je vais me +permettre de faire le tour de la société. + +Elle recueillait généralement des spectateurs alléchés une ample moisson +de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimulé +sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou était orné d'une +faveur rose, et le posait sur ses genoux. + +--Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour +avoir l'honneur de vous remercier, et si vous êtes contents et +satisfaits, vous voudrez bien en faire part à vos amis et connaissances. + +Cette plaisanterie d'un goût douteux obtenait le succès qu'elle +méritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir été +victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf +toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse réelle +de la belle Créole avaient particulièrement séduits... + +Ceux-là prenaient généralement pour confident Boyau-Rouge, qui, bien +payé, acceptait de se faire auprès de la jeune fille l'interprète de ses +admirateurs. C'était en vain, Louise n'accordant aucune attention à ces +déclarations. + +D'un autre côté, Tabary, livré à lui-même, n'obtenait plus que des +résultats insignifiants. + +Depuis le départ de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses +frais et il vint un moment où l'entreprise commune ne rapportant pas les +bénéfices qu'on en espérait, Boyau-Rouge montra les dents. + +L'activité qu'il dépensait ne portait pas ses fruits et il regrettait à +présent son ancienne situation. Il exposa ses griefs à la jeune femme +qui, de son côté, commençait à réfléchir, et tous deux tinrent conseil. + +On négligea de demander son avis à Tabary, qui, depuis qu'il n'était +plus surveillé, noyait régulièrement son ennui dans les pots. + +--Ma chère amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... et si ça +continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le +génie de la réclame, ça ne suffit pas... Dans une industrie comme la +notre, notre métier consiste à nous moquer du public... En somme, on lui +demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intéressant... Il +se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empêche +les autres de venir. Que de fois déjà n'ai-je pas vu des gens en +ballade sur la foire et sur le point d'entrer, être arrêtés par l'un +d'eux:--«Ah! non, pas là-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs!» +Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et offrir des +compensations qui font passer sur la pauvreté du spectacle. + +--Je ne comprends pas, dit Louise. + +--Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour où les beaux messieurs, +les rigolos qui viennent pour s'amuser aux fêtes sauront trouver ici une +jolie fille... pas bégueule, il n'y aura plus besoin d'aller les +chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils +mettront à la mode ton établissement... Ce n'est pas autrement que la +mère Voiret a fait fortune... + +--Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais +qui voulait au moins avoir l'air de résister. + +--Charles!... Charles!... qu'est-ce que ça peut lui faire... Ça ne +l'empêche pas de le garder... + +--Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignité, car il est le père de mon +fils! + +--Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant... +avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera +bouffer jusqu'à notre dernière galette. Dès l'instant que tout ira bien, +Charles n'aura rien à dire... + +--Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle +venait de prendre subitement une résolution. Qui veut la fin veut les +moyens, et si nous avons envie de devenir riches. + +--Parfaitement... Et tu n'as qu'à te fier à moi... J'ai l'expérience de +ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: «Tu peux marcher!» c'est +qu'en effet tu pourras y aller les yeux fermés... Tout sera débattu +d'avance... Maintenant, pour rétablir un peu l'équilibre du budget, nous +allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager +des «chiqués»... Ça m'aidera pour les parades et ça ne nous coûtera que +trente sous par jour et le dîner... Tu as remarqué... même quand il y a +beaucoup de monde devant la baraque, personne ne mange... Dès qu'il +entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'affaire des «chiqués» de +faire suivre le trèpe, quand je l'ai engrainé. + +Toutes ces dispositions prises et approuvées, Louise fit le soir même, +part à Tabary de sa nouvelle décision. + +Elle rencontra d'abord une certaine résistance; le photographe tenait à +son établissement, ne voulant pas se résigner à s'en séparer... Mais +Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause. + +Elle lui expliqua que l'intérêt commun était en jeu, qu'il fallait être +pratique et que des scrupules bêtes étaient déplacés dans la +circonstance. + +On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du +service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait +du reste. + +Tabary consentit à tout sans demander plus de détails. Il comprenait +qu'une existence nouvelle, libre et indépendante, lui était réservée en +récompense de son effacement. Il pourrait à sa volonté se livrer à son +penchant favori, sans que nul y trouvât à redire. + +C'était l'idéal. + +Dès ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut +toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associés lui surent +beaucoup de gré. + +Tel fut le début de cette vie à trois, qui devint légendaire sur le +Voyage et qui pendant les longues années qu'elle dura ne reçut jamais un +accroc. + +Les prévisions de Boyau-Rouge s'étaient réalisées. + +A partir du jour où l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours +facile... du moins jamais cruelle, ni indifférente aux galanteries, le +public afflua dans le salon de la belle Loïsa, en dépit de +l'insignifiance ridicule du spectacle. + +Elle devint même tellement à la mode, que le directeur d'un grand +établissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale attraction. + +Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement +exotiques, au milieu desquelles trônait Loïsa, qui était décidément +devenue une fille superbe. + +Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'était prise d'une véritable +affection pour ce grand garçon, dont les conseils et l'appui lui avaient +été si utiles. + +Elle lui était reconnaissante du dévouement et de l'abnégation qu'il lui +montrait, car lui aussi s'était attaché à elle et lui avait donné des +preuves nombreuses de son attachement. + +Gamine avec Tabary, déjà trop vieux et trop usé pour elle, elle s'était +réveillée femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du +mot, en proie à des passions aussi vives, à des désirs aussi ardents que +si elle fut née réellement sous le ciel brûlant des Antilles, que si +elle eût été une véritable créole. + +Peut-être fallait-il chercher dans cette révolution de tout son être, le +secret de cette beauté et de cet attrait, qui lui valaient tant +d'adorateurs. + +Toujours est-il que cinq ans après ses débuts, Loïsa était célèbre et +déjà riche. Dans les vitrines s'étalaient ses photographies; les échos +des journaux mondains célébraient sa gloire. + +Elle resta toutefois fidèle à son origine et se refusa toujours à +abandonner le Voyage. + +Après chaque fugue, à la fin de chacun de ses engagements en province ou +à l'étranger, elle revenait à son point de départ. + +Elle avait conservé auprès d'elle la troupe de danseuses qu'on avait +formée à son intention et elle était devenue patronne. + +Propriétaire de trois immenses caravanes, d'un matériel très complet et +très luxueux, elle rêva d'organiser sous son unique direction, la série +complète de toutes les attractions des entresorts. + +C'était encore une idée suggérée par Boyau-Rouge. + +C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle était l'étoile, +elle eût une femme torpille, une femme colosse, une femme tigrée... + +Elle liait à elle ses pensionnaires par des engagements très durs, leur +enlevant toute liberté, afin de les avoir toujours sous la main... + +Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris qui +s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volonté de +Boyau-Rouge trouvèrent leur emploi. + +Comme Loïsa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames +mirent à profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de +discrétion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put +jamais les trouver en défaut, et la belle créole gagna en argent tout ce +que la morale perdait en cette affaire. + +Cependant Charles Tabary vieillissait à vue d'oeil, non qu'il fut très +âgé--il avait dépasse à peine la quarantaine--mais l'oisiveté dans +laquelle on le faisait vivre avait développé en lui l'amour de la +boisson. + +Son intelligence s'était épaissie, et un jour Boyau-Rouge constata que +l'ami Charles avait un commencement de tremblotte. + +Il en avisa Louise Tabary. La belle créole s'émut de cet état. + +Elle réfléchit longtemps et l'hypothèse de la mort de Charles lui +apparut menaçante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi +Tabary et elle était toujours demoiselle. + +Elle devait à sa dignité de ne pas rester plus longtemps dans une +situation qu'elle trouva équivoque, et, puisqu'elle avait le père sous +sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'épouser, il fallait réaliser ce +projet au plus vite. + +La situation fausse de Charles, mari et père _in partibus_, deviendrait +normale et honorable dès qu'il serait mari légitime. + +Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait plus +à craindre d'ennuis de la part de sa mère. Ses frères et soeurs devaient +être grands. + +Au besoin, maintenant qu'elle était établie, riche et considérée, elle +prendrait sa famille avec elle. + +Elle eut quelque peine à en retrouver la trace. Sa mère était morte, +ainsi qu'un de ses frères. + +Il restait un garçon de dix-huit ans et une soeur de seize ans, +aujourd'hui tous les deux employés dans une fabrique de chaussures. + +Elle leur fit quitter leur emploi, confia à son frère la surveillance +d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son +ménage particulier. + +Fière d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle +songea à se montrer bonne mère. + +--Vois-tu, dit-elle à Tabary, nous avons pu, dans notre jeunesse, +commettre quelques inconséquences... Aujourd'hui que nous sommes en +passe de devenir les forains les plus calés du Voyage... nous n'avons +pas le droit de vivre en dehors de la règle commune... + +Et elle ajouta sérieusement: + +--Pour notre dignité et pour notre considération, il faut que nous +soyons mariés... + +--On a bien vécu toujours comme ça, objecta Tabary. + +--Ça ne fait rien, vois-tu, ça fait causer! répliqua l'inconsciente +Loïsa. On se dit en parlant de toi:--En v'là un fainéant, ce Tabary, qui +se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'étant mon mari, on te respectera +et on ne dira plus rien. + +--Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme ça, je veux +bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense? + +--Il pense comme moi... D'ailleurs, voilà que notre fils grandit. Nous +allons le reprendre avec nous... Il sera pas long à comprendre +maintenant, ce petit-là... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais +pas qu'il rougisse de ses parente. + +Cette considération sentimentale fit grand effet sur Tabary. + +--Oui... décidément, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que +nous soyons mariés. + +L'inconscience de Loïsa était sincère. + +Elle n'apercevait pas ce que sa conduite privée avait de parfaitement +scandaleux et ne se doutait pas du caractère ignoble de son industrie. + +Elle avait fondé un entresort. Elle avait accepté de s'exhiber. Elle +avait dû, pour obtenir un résultat, se conformer aux obligations qui +constituent la seule chance de réussite d'un établissement de ce genre. + +A sa vue, elle avait exercé son métier habilement, voilà tout. Mais son +honnêteté n'avait pour cela reçu aucune atteinte. + +Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considérable de +forains et d'amis que la décision cocasse de Louise amusait autant que +l'attitude recueillie et sérieuse qu'elle garda pendant les deux +cérémonies, à la mairie et à l'église. + +Boyau-Rouge remplissait le rôle de garçon d'honneur. + +Quant à Tabary, il était tout heureux des marques de sympathie, trop +chaleureuses pour n'être pas ironiques, qu'on prodiguait à sa femme, et +il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui. + +Dans la soirée, après le repas, il fut pris d'un accès d'attendrissement +et il serra sur son coeur sa chère femme, ce modèle des épouses, mais +Louise se dégagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane +particulière où il vivait depuis déjà longtemps, seul, avec les +appareils photographiques dont il n'avait pas consenti à se séparer. + +Quant à elle, elle continua à présider la petite fête, sans qu'elle se +sentît autrement émotionnée par la gravité de l'acte qu'elle avait +accompli le matin. + +Toutefois, à partir de ce jour, elle renonça à figurer sur l'estrade, au +milieu de ses pensionnaires. + +Elle était la patronne, une femme établie, légitimement mariée, ayant +de la surface, il ne lui convenait plus de se mêler à un tas de +figurantes... + +Néanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succès de +marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec +Boyau-Rouge, et la prospérité de son établissement s'en accrut tant, +qu'elle ruina du coup l'industrie de la mère Voiret, trop vieille pour +pouvoir lutter. + +On n'allait plus que chez la belle créole, dont l'installation devenait +de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle +avait su grouper. + +Sous son intelligente direction, sa grande baraque était devenue un +conservatoire où l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des +Miracles où l'on rencontrait tous les phénomènes. + +Mais elle n'exhiba jamais que des «personnes du sexe». + +Ce fut elle, notamment, qui lança la femme-poisson, un monstre +authentique, qui n'avait à chaque main que deux doigts en forme de +pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous +l'eau. + +Ce fut elle qui perfectionna les trucs célèbres, mais un peu usés, de la +femme-torpille et de la femme tigrée. + +Pour cette dernière exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de +bonne volonté de dix-huit à vingt-cinq ans, jolie autant que possible, +mais qui consentit à se défigurer. + +Par des brûlures au pétrole ou à l'aide de la pierre infernale, on +marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une +jambe--toujours la même, celle qu'elle déchaussait à la demande du +public et moyennant un petit supplément--et le tour était joué. + +Il ne restait qu'à «remaquiller» la pauvre fille aux mêmes endroits et +tous les deux jours. + +Pour les femmes colosses, elle avait inventé tout un système de mollets +élastiques, de chaises très hautes, de tabourets dissimulés sous des +tapis, ce qui donnait une apparence de géantes aux femmes vêtues de +longues robes, traînantes et rembourrées, et assises sur une estrade +élevée, entourée de glaces de tous côtés, les sujets fussent-ils de +taille moyenne. + +Elle maintenait tout son monde sous une discipline très dure. Le +personnel entier, parqué dans deux voitures transformées en dortoirs, +était soumis à une surveillance sévère. Défense d'en sortir sans une +permission spéciale. + +Le salaire était unique pour toutes: la nourriture et trois francs par +jour. Le _rouleau_, autrement dit la quête obligatoire à chaque séance, +était un des bénéfices de la direction. + +Quant aux avantages extérieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de +leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-Rouge, +d'intermédiaire officieux, était seule juge de la suite qu'il convenait +de donner aux propositions. + +Cette ingérence dans les affaires privées de ses élèves, loin de nuire à +celles qui en étaient l'objet, était au contraire une sauvegarde pour +elles et au bout de quelques années d'exercice, l'on citait telles +horizontales de grande marque qui avaient débuté dans l'entresort des +Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise. + +Aussi, tout en sachant très bien que celle-ci avait dû en retirer un +bénéfice, lui savaient-elles néanmoins gré de son intervention. + +Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut +facile. + +Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se +présentaient, puis, peu à peu, l'engouement passa. + +Les anciennes pensionnaires, rebutées par les exigences croissantes de +la patronne, dégoûtaient les nouvelles venues d'un métier aussi dur et +dans lequel, à tout prendre, les occasions vraiment avantageuses étaient +rares, Louise, que l'âge était loin d'avoir fatiguée, sachant fort bien +se réserver les aubaines. + +--Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle +entrait en parade, disaient les envieuses, avaient été acquis la plupart +du temps au détriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus +jolies. + +C'était le diable, pour les gens bien intentionnés, de parvenir jusqu'à +elles; il fallait franchir la double barrière élevée entre le public et +l'estrade par la patronne et son fidèle Boyau-Rouge, un gaillard qui +veillait au grain et dont les intérêts, ajoutaient les mauvaises +langues, se confondaient décidément trop, en dépit du mari, avec ceux de +Louise Tabary. + +Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles +de l'intéressée, ne parvenait pas à altérer sa sérénité. + +Elle était sûre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son +magot s'arrondir. + +Que lui importait le reste? + +Elle se contentait seulement de tenir à l'oeil les mécontentes et à la +première incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du +moment où leur renvoi mettait les récalcitrantes dans le plus grand +embarras. + +Puis, par un discours bien senti, elle prévenait charitablement celles +qui étaient tentées de suivre un si déplorable exemple: + +--Je vous avertis qu'avec moi il y a tout à gagner ou tout à perdre... +Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle à la porte la +première qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai +commencé comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal.» Seulement, j'ai +toujours été sérieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous +restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai +besoin de vous! + +Et elle disait vrai. + +Même lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pénurie de sujets dans les +entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le +fallait. + +Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerçants +et consultait les petites affiches faites à la main, sur papier écolier +et collées à hauteur d'homme à tous les angles de rue. + +C'étaient des offres d'emploi:--_On demande des culottières, des +finisseuses de chaussures, etc._, ou des demandes d'ouvrage:--_Une jeune +fille connaissant bien la couture demande à entrer au pair... S'adresser +à Mlle X..., rue..., n°..., etc._, toujours invariablement ornées d'un +timbre de quittance de dix centimes. + +Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait +soigneusement les adresses et se rendait immédiatement au domicile de +celles qui demandaient de l'ouvrage. + +C'étaient la plupart du temps de pauvres filles, pressées par le besoin, +tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignité +avait préservées jusque-là de l'irrémédiable chute... + +Elle se présentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne +demandait que de la bonne volonté et un peu d'intelligence, sans +toutefois s'expliquer davantage. + +Si la personne était vieille ou difforme, ou seulement laide, après un +bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se +retirait. + +--Décidément, non... à mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour +l'emploi que j'aurais désiré vous confier... Je vous demande pardon... +Ce sera pour une autre fois... + +Si elle était jolie, bien faite, Louise Tabary appréciait d'un coup +d'oeil le dénuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre +fille et aussitôt commençait son boniment. + +Mon Dieu! elle n'était ni couturière, ni blanchisseuse, ni culottière, +mais elle était à la tête d'une maison prospère, comptant beaucoup +d'employées, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, on +retrouvait une famille et c'était vraiment une chance, pour une jeune +personne comme il faut et qui veut gagner honnêtement sa vie, de tomber +sur une femme comme elle. + +--Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez +logée, vêtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose à faire... Cela +vous va-t-il? + +--Mais encore faudrait-il savoir?... + +--C'est bien simple. Je suis à la tête d'un établissement très +important, d'un théâtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrôle de +jeunes personnes avenantes et sûres... des caissières enfin! Quatre +heures d'un travail où vous n'aurez qu'à sourire et à être polie avec le +public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous +convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne coûte rien +d'essayer! + +Neuf fois sur dix, alléchée par les promesses et le ton maternel de +Louise Tabary, la jeune fille acceptait. + +Pendant les premiers jours, en effet, l'associée de Boyau-Rouge faisait +tenir le contrôle à la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci était un +peu apprivoisée, lorsqu'elle paraissait habituée à ce nouveau genre de +vie, la patronne revenait à la charge. + +Il était vraiment déplorable de voir une aussi jolie fille se contenter +d'un gain aussi dérisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas +paradaient sur l'estrade, réalisant des bénéfices qu'elle n'atteindrait +jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place +vacante. + +--Vous n'avez pas à vous inquiéter du costume... ni du linge... Je vous +fournirai tout... à crédit... Si vous restez à la maison, tout ce qui +vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse à délier... + +La caissière, qui parfois avait regardé avec envie ses compagnes plus +favorisées, ornées d'oripeaux éclatants, tentait l'expérience et la +baraque s'augmentait d'une pensionnaire régulière de plus. + +Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les +liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers préjugés +et insensiblement elle la faisait rentrer sous la règle commune. + +Au bout de quelques années de cette exploitation raisonnée, elle trouva +dans son fils Jean un nouvel auxiliaire. + +Aussitôt après son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, devenait +plus gâteux, elle avait retiré de nourrice son enfant et l'avait gardé +avec elle jusqu'à l'âge de dix ans. + +Elle l'avait ensuite placé en pension, mais bientôt le gamin avait +déclaré qu'il entendait rester avec sa mère, et cette femme autoritaire, +brutale jusqu'à la cruauté, ne s'était pas senti la force d'imposer sa +volonté. + +Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et à qui +elle exigeait qu'on laissât une liberté entière. Aussi donnait-il un +libre cours à ses mauvais instincts. + +Personne ne trouvait grâce devant lui et il devint bientôt le maître +absolu de l'établissement. + +Sa mère riait aux éclats chaque fois que Jean commettait une mauvaise +farce. + +Loin d'être à l'abri des méchancetés de son fils, le vieux Tabary devint +sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries +du petit tyran. + +Il partageait ses journées maintenant entre ses stations chez les +mastroquets et le découpage à l'aide de scies minuscules de petites +planchettes dont il confectionnait des étagères ou des coffrets. Il +avait monté, à cet effet, un tour dans la caravane qui lui était +affectée. + +Le plus grand plaisir de Jean était de démonter ou de briser les objets +qui avaient souvent coûté à son père de longues heures de travail. + +Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants: + +--M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous embêter avec +ses découpages. + +--Et la mère, indulgente, souriait et congédiait l'ancien photographe. + +--Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse! C'est +de son âge! + +Le seul, qui trouvât grâce devant l'affreux galopin, était Boyau-Rouge, +dont l'autorité d'associé et les violences lui en imposaient. Il se +souvenait toujours d'une correction que lui avait infligée le bonisseur, +un jour qu'il avait voulu toucher à son tambour. + +Mais il en garda sournoisement rancune à cette espèce de géant, qui seul +avait conservé quelque influence sur Louise. + +A mesure qu'il grandissait, la méchanceté et le cynisme de Jean +s'affinaient, encouragés par l'aveuglement maternel. + +A dix-huit ans, il était réputé sur tout le Voyage comme le plus fieffé +garnement. Habitué de bals publics, coureur de guilledou, batailleur, +débauché, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal. + +Il avait lié connaissance avec les pires individus, et il s'était formé +une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et à laquelle on +pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les méfaits +dont les auteurs restaient inconnus. + +Il exerçait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une +influence réelle et dont il se montrait fier. Malheur au garçon honnête +et imprudent qui s'aventurait en sa société; entraîné par l'exemple, il +devenait rapidement aussi taré que ses compagnons de plaisir. + +C'est ce qui était arrivé à François Chausserouge, et au bout de +quelques mois d'intimité, il n'avait fallu rien moins que l'énergique +résolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour +arracher le jeune homme à cet entourage funeste. + +Cependant François était de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais +son esprit faible et irrésolu avait vite capitulé devant le caractère +allier et tout d'une pièce de son cadet. + +Mais là où Jean Tabary exerçait sa tyrannie avec le plus d'âpreté, +c'était dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mère l'avait rendu +maître absolu. + +Il était positivement l'effroi de toutes les pensionnaires. + +Une de ces malheureuses refusait-elle d'obéir à ses caprices, +repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle était +impitoyablement chassée, non sans avoir essuyé mille avanies préalables. + +Elle n'avait qu'une ressource, réclamer l'appui de Boyau-Rouge, +l'associé de la patronne, qui voyait de très mauvais oeil l'importance +croissante que prenait le jeune homme dans la maison. + +Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait réussi, était devenu un homme +sérieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de conserver +une situation acquise péniblement que de se la préparer. + +Il en résultait des scènes terribles entre son associée et lui, dans +lesquelles il donnait libre cours à sa mauvaise humeur et à sa violence +naturelle. + +Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplacé l'étroite +intimité qui avait régné entre lui et Louise Tabary. + +Honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, décidé à tout, même à rompre, +s'il en était besoin, sa colère n'attendait pour éclater qu'une occasion +favorable. Ce fut plus tôt qu'il ne le pensait. + +Un jour que Jean réclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait +résisté, il s'y opposa carrément. + +--Cette femme, dont je suis très satisfait, restera chez nous, et il n'y +a aucune raison pour que nous nous privions de ses services. + +--Puisqu'elle a été inconvenante à l'égard de mon garçon... puisque Jean +le désire? + +--Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit, +cette fille... elle a été engagée ici pour travailler et non pas pour +servir de passe-temps à un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne +pour le moucher!... Je suis ici le maître autant que toi!... Ton Jean, +je lui interdis à partir d'aujourd'hui l'entrée de la caravane des +femmes... Il n'a rien à y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et +sans mettre de mitaines! + +--Jean me représente, riposta Louise Tabary, il a donc les mêmes droits +que moi. J'ai besoin de lui pour défendre mes intérêts... + +--Et moi je suis assez de tout seul pour défendre les miens... +Seulement, comme je suis trop vieux pour céder, que je ne veux pas me +laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui +partira ou bien moi... Choisis! + +--Mon fils ne me quittera pas! + +--Eh bien! ce sera moi! D'après notre traité, nos parts sont égales... +la liquidation sera donc bien simple. La moitié du tout pour chacun de +nous... + +--Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter après quinze ans d'une +association si heureuse? + +--Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas à devenir +désastreuse, si je n'étais résolu à y mettre bon ordre... Je te le +répète, choisis... lui ou moi! + +--Mon choix est fait! répliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon +fils au monde... Il te gêne! je refuse de te le sacrifier... Il restera +avec moi... Quant à toi, fais ce que tu voudras. + +--C'est ton dernier mot. + +--Oui. + +--Eh bien! nous nous séparerons, et nous verrons la suite quand je ne +serai plus là pour réparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je +suis, au contraire, très satisfait d'une circonstance qui me permettra +enfin d'être seul maître chez moi. Au revoir! + +Et dès le lendemain, les deux associés procédaient à la liquidation +générale de l'établissement. + +Le partage des fonds amassés en commun fut facile, Boyau-Rouge ayant +exigé depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs. + +Quant au matériel, on s'en rapporta à l'estimation d'un voyageur, choisi +comme arbitre, pour éviter des frais. + +Restait à régler la question du personnel, mais une première désillusion +attendait là Louise Tabary. + +Les engagements contractés par la Société Tabary-Debucher étaient +résiliés de droit. On mit les pensionnaires, libres désormais, en +demeure de choisir entre les deux associés. + +Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optèrent en +faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi à la tête d'un établissement +prêt à fonctionner, tandis que Jean et sa mère avaient, restés seuls, +tout un personnel à reconstituer. + +Pour la première fois, Louise, qui sentait ses intérêts gravement +atteints, s'emporta contre son fils: + +--C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voilà +maintenant nos ressources diminuées de moitié et tout est à recommencer! +Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, à notre nez, à notre +barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons à former une troupe +semblable à celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! Ça +m'apprendra à être faible! + +--Tu as tort, m'man! répliqua Jean en câlinant sa mère. Ne crains rien, +va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'était un +coup de balai nécessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau-Rouge +était de trop dans notre existence. Fie-toi à moi et tu verras! Les +beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succès... et nous +serons seuls à en profiter... C'était pour toi et non pour lui qu'on +venait!... + +Le père Tabary apprit cette scission sans étonnement. Néanmoins, il +voulut demander une explication: + +--Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon à rien... On te donne à +manger... à boire, du bois pour tes découpages, eh bien! fous-nous la +paix! + +Et le pauvre vieux, à demi gâteux, se tut, n'osant répliquer. Il avait +peur de son fils. + +Jean se mit en campagne. + +Quelques jours après, il avait racolé, çà et là, dans les quartiers +populeux, dans les bals de barrières, un premier noyau de pensionnaires, +qu'il costuma en mauresques, et à qui sa mère donna les premières +notions du métier. Il se procura aussi deux phénomènes, une femme géante +et une naine. + +Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle +installation, en comparaison de l'ancienne, même en comparaison de celle +de Boyau-Rouge. + +La première campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais résultats. +Les Tabary mangeaient de l'argent. + +Jean ne décolérait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'était la vue du +succès de son rival, dont l'établissement ne désemplissait pas. + +Pour donner un appât aux clients, il engagea sa mère à se départir de la +sévérité qu'elle avait toujours gardée vis-à-vis de ses pensionnaires. +Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus +volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas à dégénérer +en licence. De véritables scènes de débauche se passaient dans +l'entresort et la police en eut vent. + +Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur +lequel l'entresort était installé fit une descente. Le magistrat ayant +trouvé, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prévint +Louise Tabary que la Préfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes +filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention à +cet article du règlement, son établissement serait immédiatement fermé. + +De même si le bruit du moindre scandale venait à la connaissance de +l'administration. + +--C'est idiot! déclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti, +avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis montée la première +fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela! + +--C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus +de commerce possible! + +Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se +conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la plus +extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils +parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités par qui +ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle par l'excès +de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. C'est ainsi que +de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait à +prospérer, leur établissement perdit sa vogue ancienne. + +Les frais dépassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et +pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée d'attaquer le fonds +de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et +complètement gâteux. + +Son état nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt impossible +de lui donner. + +Louise Tabary, d'accord avec son fils, se décida à placer son mari en +pension dans une maison de refuge. + +C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne regrettait +pas, disait-elle, ce surcroît de dépense; on se devait à sa famille! + +Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pensée. + +--Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à l'hospice, +il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme +cela, nous aurions été débarrassés. + +--Tais-toi! fils, tais-toi! répliqua la mère, ne regrette rien, va! Le +pauvre cher homme n'est pas bien méchant... et il ne peut pas maintenant +en avoir pour bien longtemps! Quant à nous, maintenant, il faut voir à +nous débrouiller! + +L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient +trouvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup +sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut +sur le Voyage. + +Le jour où le dompteur lui proposa d'entrer à son service, Jean comprit +qu'une planche de salut s'offrait à lui. + +François était riche; il était faible. Il y avait là pour le rusé coquin +un moyen de rétablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans +la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion. + +Bien qu'il fût décidé à ne pas la laisser échapper, il ajourna sa +réponse, prétextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mère, mais +dans le but réel de ne pas faire paraître un empressement qui eût pu +éveiller les soupçons de son ami. + +--Mère! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvés. +Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu? + +Louise Tabary regarda fixement son fils et réfléchit un instant. + +--Quel âge a-t-il, François? + +--Cinq ans de plus que moi... Ça lui fait vingt-huit ans. + +--Alors, il faut accepter. + +--Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois +avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son âge? + +--Pour rien... une idée qui me passait par la tête. + +--Tu sais... Je n'ai pas répondu oui tout de suite... mais nous sommes +invités à dîner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous +arrangerons l'affaire... + +--Très bien! En ce cas je vais me préparer. + +Et lorsqu'à six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa caravane, son +fils resta émerveillé. + +Parée de ses plus beaux habits, les poignets chargés de bracelets, +coiffée avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune. + +--Mâtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas +voir des amis! + +--Il faut toujours mieux faire envie que pitié! riposta Louise Tabary +d'un ton énigmatique. Allons, viens, mon garçon! + +Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mère et +tous deux s'acheminèrent vers la ménagerie Chausserouge. + + + + +VII + + +Quand ils arrivèrent, Chausserouge était seul dans la caravane. + +--Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en les voyant +entrer, c'est bien gentil à vous d'avoir accepté mon invitation. + +--Bonjour, François! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le +malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garçon, j'ai +su cela, tu as été bien éprouvé! + +--Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte +irréparable et dont je ne me consolerai pas de si tôt... Mais que +voulez-vous, dans notre sacré métier, il faut s'attendre à tout; hier, +c'était mon père... demain, ça sera peut-être mon tour... mais vous +savez, c'est dur tout de même, mourir comme ça, bêtement, quand, pendant +trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrapé une égratignure! +Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les cages. Enfin! + +Et le dompteur dut raconter, faire connaître en détail, les +circonstances de l'accident. + +--Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle n'est pas +avec toi? + +--Si! si! elle est à côté, elle va venir. + +--Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant? + +--Oui, ma petite Zézette! Sa mère va nous l'apporter tout à l'heure. +Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous êtes +aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous ai vue, le +jour de mon mariage, si je me souviens bien. + +--Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi +celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en voilà un qui ne +me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... Ça +fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. Et pourtant ce +n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est dur, un métier comme +le nôtre! + +--Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça... Vous n'avez pas eu de chance? + +--Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où j'en suis, +étant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le +beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma veine... Il paraît qu'on ne +peut pas toujours être heureux... Ça a d'abord été cette canaille de +Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis +sacrifiée, c'est le mot... qui me quitte, m'enlève mes pensionnaires et +organise une concurrence à deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de +mari... encore un qui sans moi serait resté dans la crotte et à qui le +bon Dieu ferait une belle grâce en l'appelant à lui... Le voilà +maintenant paralysé, impotent, placé dans un hospice, où il me coûte les +yeux de la tête. Je ne regrette rien, parce qu'après tout il est mon +homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la +Préfecture, à qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait +mistoufle sur mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste +et je n'ai pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye +patente... Ne dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche +les petites filles de douze ans! + +--Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y +aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons! + +En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu rouges, +très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses bras. + +Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur +Louise Tabary. + +Un instant les deux femmes se toisèrent; enfin Louise se leva et +s'avança au-devant de la jeune femme. + +--Bonjour, ma chère amie! fit-elle en lui tendant les bras. Ça me fait +bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli bébé! + +Et elle embrassa tour à tour la mère et l'enfant. + +Amélie la laissa faire, puis sans répondre aux effusions de l'invitée de +son mari: + +--La table est mise à côté! dit-elle simplement. Si vous voulez venir! + +François offrit galamment son bras à Louise et tous se rendirent dans la +caravane voisine qui servait de salle à manger. + +Il y eut d'abord un instant de gêne entre les convives. + +Amélie gardait une attitude pleine de réserve, évitant de prendre aucune +part à la conversation. + +Dès le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face +d'elle une ennemie et elle s'efforça par son entrain, ses prévenances, +ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dîner, de +dissiper la prévention de la mère de Zézette. + +Elle affecta d'être gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que +le malheur n'avait altéré en rien sa belle humeur: + +--La gaieté, répliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience... +Quand on a été honnête toute sa vie... qu'on n'a rien à se reprocher... +on n'est jamais triste... + +Puis, comme elle surprenait au coin de la lèvre d'Amélie un pli +ironique, elle ajouta: + +--A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui récent, +comme cette pauvre Amélie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chère +enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse? + +--Si! répliqua la jeune femme, très heureuse! Mais c'est l'avenir qui +m'inquiète... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de +bonheur pendant longtemps... j'ai peur que ça ne continue pas... + +Cette déclaration jeta un froid, surtout à l'heure où le but avoué de la +réunion était de prendre des résolutions pour assurer cet avenir qui +semblait si menaçant, et Chausserouge se hâta de changer la +conversation. + +Au dessert, il prit la parole: + +--Ma chère amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de +notre père a causé chez nous un vide qui n'est pas près d'être rempli... +Rester seul pour veiller à tant d'intérêts, ce serait, de ma part, +afficher une présomption et une confiance dans mes propres forces que je +suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary +accepte de devenir mon second. + +--C'est décidé? demanda Amélie. + +--C'est décidé... absolument! déclara François en regardant fixement sa +femme, à moins que madame Louise ne s'y oppose? + +--Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer à ce que mon fils rende +service à un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien peu! Et +d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous +une situation meilleure que celle que je puis lui offrir chez moi, par +le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule à faire marcher mon petit +truc!... Les affaires vont si mal! + +--Il nous reste à régler les conditions... à arrêter le chiffre des +appointements, dit le dompteur. + +Mais Louise Tabary l'arrêta d'un geste: + +--Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien +que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions seront les +nôtres! + +Amélie se leva, s'excusa, auprès de ses convives... il était l'heure de +coucher Zézette, l'enfant étant peu habituée à veiller, et elle sortit, +laissant à sa femme de ménage, le soin de desservir. + +Dès qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa +poitrine et éclata en sanglots. + +Ainsi, c'était fini! Malgré ses prières, ses supplications, son mari +avait passé outre! + +Jusqu'à l'heure du dîner elle avait espéré... + +Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous +toutes ses faces et elle aurait trouvé des arguments pour qu'il ne fût +donné aucune suite au projet de François. + +Mais voici qu'on ne lui avait même pas fait l'honneur de la consulter. +Les arrangements avaient été pris hors de sa présence et tout au plus +avait-on consenti à l'informer officiellement de la chose, quand la +résolution avait été irrévocable! + +Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet être +que le père Chausserouge détestait tant qu'il ne parlait rien moins que +de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement d'entrer +dans la ménagerie! + +Et c'était à lui que François allait déléguer son autorité! Et cette +femme, la mère, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle +était destinée à la voir tous les jours... elle devrait lui faire bon +visage pour complaire à son mari! + +Dieu sait pourtant quelles coupables pensées, quelles intentions +malfaisantes devaient s'agiter derrière ce visage, beau encore à la +vérité, mais dont l'expression méchante et vicieuse l'épouvantait! + +Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne +l'attribuât à la cause véritable qui l'avait provoquée. + +Elle essuya ses yeux, et, ayant couché son enfant, elle se disposa à +aller retrouver ses convives. + +Quand elle rentra dans la salle à manger, les deux hommes, la pipe aux +dents, très allumés, prenaient le café, tandis que, renversée sur sa +chaise, Louise Tabary fumait une cigarette. + +--Je vous demande pardon, ma chère. C'est une vieille habitude. J'espère +que vous ne voyez aucun inconvénient... + +--Aucun! balbutia Amélie; mais ce simple détail, le ton même de la +phrase de Louise, l'effrayèrent sans qu'elle pût imaginer pourquoi. + +--C'est moi, dit François, qui ai prié Madame Louise de faire comme chez +elle... Si on se gêne avec les amis... il n'y a plus de raison. + +Il s'arrêta, considéra un instant la fumeuse: + +--Vous avez dû être tout de même une rude belle fille dans votre temps, +ajouta-t-il la langue légèrement pâteuse, car vous en avez de fameux +restes, y a pas à dire! Cré mâtin! vous faites plaisir à voir! + +--François! prononça Amélie toute pâle, François, tu as bu! + +--De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment +maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voilà +tout! Je lui dirais peut être pas si je n'avais pas si bien dîné! C'est +de ta faute! + +--Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, ça fait toujours plaisir... +quand on a mon âge... + +--Tu sais, continua François, tout est arrangé, conclu et bâclé... Jean +aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense +donc! je n'aurai plus à m'occuper de ça... A ce propos, faut pas +oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos +bêtes--et il appuya sur nos--ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut +bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de +nouvelles... Tu vas voir... + +Il se leva avec peine et descendit dans la ménagerie, suivi de ses +convives. + +--Hep! le pisteur! a-t-on préparé le boulotage? + +--Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On attend +l'heure pour la distribution! + +--C'est bon! éclaire-nous! + +Et tandis que les animaux, réveillés par la lumière et reconnaissant +leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il +fit faire aux Tabary le tour de la ménagerie, appelant au passage chaque +bête par son nom, donnant des explications sur leurs moeurs, leurs +habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire à son habituelle +clientèle. + +--Voilà Néron... mon vieux Néron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout +le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Saïda... Voici Turc, une +sale bête qu'il faut tenir tout le temps à l'oeil si on ne veut pas être +égratigné... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui +aient été dressés... encore deux camarades pas bien commodes... puis +quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire +travailler... Voilà mon léopard Agésilas, bon garçon quand il veut, mais +hypocrite endiablé... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers, +rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le +fais entrer dans la cage de Néron... Et puis voilà Moquart, mon +éléphant... toujours à côté de son ami Gustave... tu vois, là-bas, le +cormoran! + +Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec +affectueusement: + +--Bonjour, mon vieux déplumé! + +Puis il se retourna et montrant une cage vide: + +--C'est de là que s'est échappé Pacha... le lion qui a tué mon père! En +face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse +abattre l'autre, la pauvre bête, que Pacha avait à moitié étranglé. +Maintenant, mon vieux Jean, à part mes serpents, tu as tout vu; à partir +d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... même dans les cages! + +--Je ne dis pas non! riposta Jean. + +--Ah! si tu veux, je te prends pour élève... à l'oeil! Dis-donc, sais-tu +que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est convenu, je compte +sur toi à partir de demain, pour l'ouverture! + +--C'est dit! répondit Jean en serrant la main de son ami. + +--Il me reste à te remercier, garçon, ainsi que ta femme, dit Louise, de +la bonne soirée que tu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la +dernière et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant à son tour la main et +en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amitié de +venir me voir... en voisin... tu me feras plaisir! + +--Alors vous me verrez souvent! répliqua François sur le même ton. + +Il reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte et rentra dans sa caravane. + +--Eh bien? demanda-t-il à sa femme, comment les trouves-tu? + +--Je n'ai pas changé d'opinion, répondit Amélie tristement. + +--Tu ne les aime pas? + +--Non! ils me font peur! + +--Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon +camarade... sa mère une femme charmante... Ah! pour sûr, charmante!... +Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficelée comme ça... On la +prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On doit pas s'ennuyer +avec une femme pareille! + +--François, tu as bu, ce soir. Peut-être demain te repentiras-tu de ce +que tu as fait aujourd'hui. Écoute, il est encore temps, ne prends pas +Jean avec toi! + +--Nos paroles sont échangées. + +--Retire la tienne, je t'en supplie! + +Le dompteur se leva, blême de colère: + +--Alors, ça va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus +être tranquille et gai une journée entière! Faut que j'entende tout le +temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne plus me parler de +cela! Tu as compris? + +--François! + +--Flanque-moi la paix et couche-toi. + +Amélie soupira et obéit. + +Jean Tabary avait accompagné sa mère jusqu'à sa caravane. + +--Comment penses-tu que François m'ait trouvée? lui demanda Louise en se +débarrassant de ses bijoux. + +--Mais très bien... il te l'a dit, du reste. + +--Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouvée... à son goût... mieux que sa +femme? + +Jean Tabary regarda sa mère bien en face, puis il sourit: + +--Tu es rudement forte tout de même... Eh bien! puisque tu veux le +savoir, mon idée est que s'il ne t'a pas trouvée mieux que sa femme... +ça ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire! +Bonsoir, m'man! + + + + +VIII + + +Ce fut sur l'esplanade des Invalides que François Chausserouge fit sa +rentrée, devant le public parisien, et d'une façon assez brillante. + +Certes l'engouement d'autrefois était passé, mais un affichage bien +compris et la relation récente de la mort du vieux dompteur avaient +ramené l'attention sur la ménagerie. + +Toutefois, ce premier résultat ne satisfit point pleinement Jean Tabary. + +--Tu sais, dit-il à François, maintenant que tu m'as pris pour ton +régisseur, il faudra bien que tu m'écoutes, de bon gré ou de force. Je +ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir été pour toi une cause +de débine... Eh bien! tu as déjà commis une faute... Tu n'as pas assez +profité de la mort malheureuse de ton père... Il y avait là un coup de +réclame épatant... + +Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui +répugnait: + +--Tais-toi donc! répartit Jean, tu parles comme un petit enfant... +Écoute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te brossera un grand +tableau représentant ton père terrassé par le lion... Toi, luttant avec +l'animal et le forçant à reculer... On n'est pas obligé de dire que tu +as tué Pacha... et personne ici ne te contredira... La bête peut être +guérie de ses blessures et tu présenteras au public l'un quelconque de +tes pensionnaires comme celui qui a boulotte ton père... Néron, par +exemple, que tu connais bien et qui n'est pas trop méchant, bien qu'il +ait toujours l'air de vouloir tout avaler... Avec un peu de mise en +scène, un boniment bien senti à ton entrée dans la cage du fauve +redoutable... tu verras l'effet énorme... + +--Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire ça! dit François, +révolté par cette idée de battre la grosse caisse sur le cadavre de son +père, non! Et d'ailleurs, ça serait tromper le public! Pacha est bien +mort et sa peau toute trouée est suspendue dans la baraque... ainsi... + +--Ça sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, et Pacha +sera baptisé Néron avec une étiquette indicative au bord de la cage... +Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de ça! + +Et sans attendre que Chausserouge pût formuler une dernière objection, +il s'était mis en campagne, afin de réaliser le plus vite possible son +projet de réclame. + +Amélie, lorsque François lui fit part de cette innovation, se montra +très peinée de ce manque de convenances: + +--Voilà le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre une première +bêtise! Après celle-là ce sera une autre. Qu'as-tu besoin d'une +semblable réclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au temps de son +plus grand succès, la ménagerie n'a dû sa vogue qu'au courage et à la +témérité que tu montrais à tes débuts... C'est par là qu'il faut +continuer à frapper l'imagination des spectateurs... Un dompteur qui a +le souci de sa gloire ne doit devoir qu'à lui-même sa célébrité et les +moyens malsains qu'on te force d'employer n'ajouteront rien à ta +valeur... au contraire. Ils ne serviront qu'à te faire prendre pour un +saltimbanque et à éloigner de toi les véritables amateurs... + +Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le raisonnement +d'Amélie était juste, mais il ne voulait pas avoir l'air d'avoir cédé à +son régisseur. Il s'attribua l'initiative de cette innovation, dont Jean +Tabary n'avait été que le metteur en oeuvre. + +--Alors, répliqua la jeune femme, tu as eu là une mauvaise inspiration, +pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une décision à prendre, +tu ne t'en trouverais pas plus mal. + +--Les femmes n'entendent rien à la réclame, riposta François d'un ton +bourru, pour mettre un terme à l'entretien. + +Et, à part lui, il prit la résolution de ne plus obéir aux injonctions +de son aide. + +Mais soit qu'il eût deviné dans l'attitude du dompteur cette velléité de +résistance, soit qu'il se sentit assez sûr de son influence pour ne pas +avoir à craindre un désaveu, Tabary ne lui eu laissa pas le loisir. + +A partir du jour où il inaugura ses nouvelles fonctions, de son +autorité privée il bouleversa tout dans la ménagerie. + +Il commença par congédier le chef de piste, un vieux serviteur tout +dévoué aux Chausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitté +l'établissement. + +Sous prétexte d'économies, il remplaça le garçon chargé de +«l'explication», Auguste, qui passait à juste titre pour le meilleur +bonisseur de tout le Voyage, et que son dévouement seul avait fait +rester fidèle à ses patrons, car il avait maintes fois refusé les offres +les plus avantageuses de la part des concurrents de Chausserouge. + +François, cette fois, se fâcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa +tranquillement les épaules. + +--Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-là t'exploitent! Tu manges +ton bénéfice positivement en payant fort cher des gens qui ne valent +certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me charge, moi, de +faire le boniment aussi bien qu'Auguste... Tu te plains parce que je +prends tes intérêts! Elle est raide, celle-là! + +--Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer les animaux d'une +cage dans l'autre, pendant les représentations! Je ne tiens pas à ce +qu'on se trompe... Un accident est si vite arrivé! Avec lui, j'étais +tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire sortir au +moment précis! + +--Je m'en charge encore! dit Tabary. + +--Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas l'habitude du +métier!... + +--Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui te coûtera +infiniment moins cher. + +--Dans tous les cas, c'étaient de vieux serviteurs qui avaient connu mon +père, qui m'avaient vu enfant... + +--Oh! Oh! si tu entres dans les considérations sentimentales, il n'y a +plus d'affaires possibles! + +Et François, peut-être pas persuadé, mais vaincu par l'insistance de son +aide, laissait faire. + +Jean Tabary ne s'en tint pas là; pour continuer l'épuration, comme il +disait, il donna leurs huit jours aux musiciens français de l'orchestre, +dont il fit prendre la place par des ramonis allemands. + +Ceux-là, on les avait à moitié prix et ils jouaient des airs de leur +pays. Pas de droits d'auteur à payer. + +--Le public va se fâcher! objecta timidement François. Il y a déjà eu +des histoires parce qu'on employait des étrangers sur la parade. + +--Je veux bien, moi! répliquait Jean qui avait toujours une raison à +donner, expose-toi tous les jours à te faire bouffer par tes bêtes... +uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec l'argent que +tu gagnes au péril de la vie, je veux bien! C'est stupide, mais c'est +d'un bon Français!... Ah! tu comprends le commerce, toi! + +Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de l'ancien +personnel. + +Il avait été tout entier remplacé par des créatures de Jean Tabary, des +individus plus ou moins tarés, qui avaient été les compagnons de +débauche du régisseur. + +Maintenant le fils de Louise Tabary était sûr de ne se heurter à aucune +résistance. On exécutait ses ordres et tout pliait devant son autorité, +que celle de Chausserouge contrebalançait à peine. + +Une seule volonté lui faisait obstacle et l'empêchait de se considérer +comme le chef occulte, mais suprême de la ménagerie, mais un obstacle +devant lequel se brisait toute sa diplomatie. + +Amélie ne cessait de lui témoigner l'antipathie, la plus franche, et +bien qu'elle ne prit aucune part à l'administration, elle ne perdait +jamais une occasion de s'élever avec force contre des réformes qui +devaient, à son avis, conduire l'établissement à sa ruine. + +C'était entre elle et son mari un éternel sujet de discussion. Elle +n'avait pu prendre son parti de l'ingérence dans la maison de ce Jean, +dont elle avait tant redouté dès le premier instant la funeste +influence. + +Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune +femme sur sa mauvaise impression. + +Voyant qu'il ne pouvait y réussir, qu'au contraire, elle cherchait par +tous les moyens à le perdre dans l'esprit de son mari, il entra +résolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait vainqueur. + +--Je t'avais bien prévenu, dit-il à François, le jour où tu m'as fait +part de ton projet de te marier avec la fille du père Collinet... +Maintenant tu n'es plus le maître chez toi... elle te mène par le bout +du nez... C'est facile à voir... + +--Amélie s'occupe du ménage et pas d'autre chose... riposta +Chausserouge. Elle m'obéit et je ne reçois d'ordres de personne... + +--Non... mais avec ça que je ne m'aperçois pas que tu n'es plus le même +chaque fois que tu viens de la quitter... Elle te fourre des idées dans +la tête et il n'y a plus moyen de te faire entendre raison. Je voudrais +avoir une femme qui se permettrait de me faire... simplement des +observations. Nous verrions ça! + +--Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je ne la +consulte pas, c'est que tu es ici... malgré elle. + +--Pour une fois que tu as montré de l'énergie! Pardieu, il n'aurait plus +manqué que dans cette occasion-là tu n'aies pas prouvé que tu étais le +maître! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait pour t'en tirer! +Mais, mon vieux, ne passe donc pas ta vie dans les jupes de ta femme! +Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent après la +représentation rigoler dans la caravane de la mère Tabary... On fera une +petite partie entre copains... Veux-tu venir? + +--Je ne sais pas si... + +--Tu vois! Tu n'oses pas répondre sans consulter ta femme. + +--Eh bien, j'irai! dit Chausserouge piqué au vif. + +--C'est bon, je compte sur toi! On verra si tu es de parole! + +Chausserouge rentra chez lui et prévint sa femme de son intention +d'aller passer la soirée chez les Tabary. + +--Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amélie triplement, et puis, +ces derniers temps, Zézette a pris froid; elle tousse... Si tu étais +gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu resterais avec moi. + +--J'ai promis. Il faut que j'y aille. + +--Tu vois... tu préfères la société de ces gens-là à la mienne. Ah! +François! François! prends garde... je ne sais pas, il me semble qu'un +nouveau malheur nous menace. Et, tu sais, mes pressentiments ne me +trompent pas... + +--Oh! Mais tu m'ennuies à la fin... et si ça continue, tu vas me rendre +l'existence insupportable! répliqua durement Chausserouge. J'en ai assez +de toutes ces jérémiades... Je ne suis pas un gamin et je sais ce que +j'ai à faire! + +Il dîna rapidement, descendit à la ménagerie, et aussitôt après la +dernière représentation, il se rendit chez les Tabary. + +Louise, prévenue, avait préparé une collation. + +Elle était vêtue d'un peignoir rose et elle n'avait négligé aucun des +artifices qui pût faire ressortir l'éclat de son teint encore frais et +l'attrait de sa beauté déjà un peu mûre. + +Puis tour à tour arrivèrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, le +«marchand de marionnettes», comme l'appelaient les forains et Troubat, +propriétaire d'un manège perfectionné: les chevaux au galop. + +Tous étaient des amis de la maison. Ils prirent place dans l'étroite +caravane autour d'une table, dont le centre était occupé par un vaste +saladier rempli de vin chaud. + +Louise Tabary avait fait à Chausserouge une place auprès d'elle. + +--Sais-tu, dit Jean à sa mère, que nous avons failli ne pas avoir l'ami +François. La patronne voulait le garder ce soir pour elle toute seule. + +--En voilà une égoïste! dit Louise, elle n'avait qu'à l'accompagner, son +cher et tendre, elle aurait été la bienvenue. + +--Ma femme est un peu souffrante ce soir, dit Chausserouge. + +--Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean ironiquement. + +--Il n'y a pourtant pas de quoi. Une vieille femme comme moi! répliqua +Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de moins! Il y a +eu un moment, quand il a débuté, le petit...--je l'appelle toujours le +petit, je l'ai vu si jeune!--à l'époque où toutes les belles dames lui +couraient après, où je n'aurais pas été éloignée d'avoir un regard pour +lui. J'étais encore pas trop mal dans ce temps-là, mais j'avais Tabary +qui, lui non plus, n'était pas encore gâteux, le pauvre cher homme, et +je n'aurais pas voulu lui faire de peine. + +--Ah! Madame Louise! dit Chausserouge, très flatté au fond, si j'avais +pu le deviner!... + +--Voyez-vous! Tenez! le polisson!... Je n'aurais jamais osé dans le +temps... Je dis cela maintenant parce que je sais bien qu'il n'y a plus +de danger. + +Et en même temps elle décocha une oeillade au dompteur. + +--Euh! Euh! fit Oiselli en riant. + +--Tu peux rire, mon garçon! C'est malheureusement trop vrai. Quand je me +regarde dans la glace, je ne me reconnais plus. + +--Il y a des jeunes qui ne vous valent pas, madame Tabary, dit +Romillard, et je connais pas mal de camarades, qui seraient joliment +contents si... + +--Disons pas de bêtises, interrompit Louise. Quand on a un laideron pour +femme, je ne dis pas, mais quand on est le mari d'Amélie Collinet, c'est +autre chose... C'est qu'il n'y a pas à dire, avant d'avoir eu sa gosse, +elle a été une des plus belles filles du Voyage, et sage avec ça, et +douce et aimante... Toutes les qualités, quoi! C'est pas vrai, ce que je +dis là? + +--Ne me forcez pas à dire ce que je pense, répartit le dompteur, +visiblement gêné par la tournure que prenait la conversation. + +--Oui, c'est vrai! nous ne sommes pas là pour nous amuser. A vos santés, +mes enfants! Ensuite, on va faire une petite partie. + +--Un rams, c'est ça! dit Jean qui se leva, étendit un tapis sur la table +et apporta un jeu de cartes. + +Louise avait rapproché sa chaise de celle de François. + +--A propos, dit-elle, on peut fumer ici. Et je vais donner l'exemple. + +Et la première, elle alluma une cigarette. + +On commença à jouer. + +--Vous savez, dit Jean, la règle ordinaire... Quand il n'y a pas de +rams, c'est la noce, tout le monde y va! + +Au premier tour, Chausserouge ne leva pas un pli. + +--V'là que ça commence bien pour toi, mon vieux, dit le fils Tabary. + +--Qui gagne en premier vaut pas jus de fumier! déclara sentencieusement +Romillard. + +Chausserouge paya le rams, donna les cartes et annonça: + +--La dame! Et je vous attends, mes petits... J'y vais. + +Mais cette fois encore, il perdit. + +--C'est trop fort! s'écria-t-il, avec trois atouts et la dame gardée! +C'est la guigne, y a pas à dire! + +--Malheureux au jeu, heureux en femmes! prononça le Bel-Homme. + +--En voilà une erreur, par exemple... du moins en ce qui me concerne! +fit Chausserouge, en souriant à la maîtresse de maison. + +--Plaignez-vous donc!... Tout le monde vous aime! riposta Louise. + +En même temps, elle approcha encore sa chaise et le dompteur sentit le +genou de sa voisine frôler son genou. + +Il la regarda. Louise Tabary, absorbée en apparence par l'examen de son +jeu, gardait un visage impassible. Peut-être était-ce une rencontre +fortuite. Il attendit une minute, puis, timidement, il hasarda à son +tour une pression significative à laquelle répondit immédiatement une +autre pression. + +Dès lors il n'eut plus de doute; c'était bien de la part de sa voisine +une invitation à pousser plus loin les choses. + +Et son esprit s'égara en mille suppositions. + +Était-ce de la part de Louise un calcul ou bien un caprice, une +fantaisie subite à laquelle elle cédait irrésistiblement? + +Il la considéra à la dérobée et elle lui apparut tout d'un coup sous un +jour nouveau. + +Décidément, et bien qu'elle frisât la quarantaine, elle était encore +très bien. Pas de rides, des yeux noirs, des lèvres sensuelles qui, +s'entr'ouvrant, laissaient apercevoir une irréprochable dentition, des +narines mobiles, un embonpoint léger qui était un charme de plus, enfin +le fruit très sain dans tout l'éclat et la saveur de sa maturité. + +Et son souvenir le reportant dix ans en arrière, il se rappela la +réputation de Louise, du temps qu'on l'appelait encore la belle Loïsa. + +En même temps qu'il avait été la coqueluche des belles dames, elle aussi +avait fait courir tout Paris... Et une légende avait couru sur son +compte. + +Elle avait été faible et l'on racontait sur le Voyage qu'elle méritait +son succès par son expérience consommée des choses de l'amour... On ne +l'oubliait plus quand on avait une fois obtenu ses faveurs... + +Boyau-Rouge, avec qui sa liaison avait été publique et qui se +connaissait en femmes, n'avait-il pas déclaré maintes fois, avec son +habituelle fatuité--car il ne brillait pas par la délicatesse--qu'il +n'avait jamais eu maîtresse si experte!... Cependant elle était jeune, +dans ce temps-là, à un âge où la femme n'est pas encore en pleine +possession de ses facultés... + +Et soudain le désir naquit en lui, persistant, tenace, de posséder cette +femme, qui semblait s'offrir à lui... un désir de brute, pareil à celui +qu'il avait éprouvé jadis, en province, le jour où il avait tenté de +prendre Amélie, avant son mariage... + +Une comparaison s'imposa à son esprit qu'il ne put vaincre, entre cette +créature plantureuse et bien en chair et ce maigrichon d'Amélie, +toujours malade depuis la venue de Zézette, déjà vieillotte, malgré ses +vingt-deux ans. + +Jean Tabary avait bien eu raison, jadis, lorsqu'il l'avait mis en garde +contre l'entraînement auquel il avait cependant cédé... il avait bien +raison lorsqu'il lui reprochait sa faiblesse... + +Non! Amélie n'était certes pas la femme qu'il lui fallait, à lui, +l'homme d'action avant tout... + +Elle n'avait pas su comprendre son caractère; il n'avait pas trouvé +auprès d'elle la satisfaction qu'il était en droit d'attendre. + +Eh bien! il secouerait le joug, montrerait qu'il était le maître et tant +pis pour elle, puisqu'elle le forçait à chercher ailleurs quelqu'un dont +le tempérament pût répondre aux besoins de sa nature!... + +Sa pensée vagabondait... il n'était plus au jeu et commettait fautes sur +fautes... + +A une heure, il avait perdu vingt-cinq francs. + +--On étouffe ici! dit tout à coup Louise, en faisant signe à son fils +d'entrebâiller la porte de la caravane. + +En même temps, elle entr'ouvrit son peignoir. + +--Ah! madame Louise, dit Romillard en plaisantant, prenez garde, ils +vont se sauver. + +--Pas de danger! répliqua-t-elle, ils sont bien attachés, et pourtant +ils ont la partie belle... Je n'ai pas de corset... + +Et elle mit de la coquetterie à découvrir sa gorge très blanche. + +--Vous voyez, je n'ai dessous que ma chemise! + +A la vue de la peau mate de sa voisine, de ces seins fermes qui +pointaient sous la batiste, le désir de Chausserouge s'accrut. + +--Fermez cela, madame Louise! dit-il avec un rire forcé, vous me donnez +des idées! + +--Voyez-vous ça! mais puisque vous avez chez vous une gentille femme qui +vous attend... il ne peut pas y avoir de danger! + +--Non! non! Ce n'est pas la même chose! + +La partie continua sans que Chausserouge pût rattraper l'argent qu'il +avait perdu. + +A deux heures, Oiselli se leva. + +--Il ne faut pas oublier que nous avons à travailler demain... Ce n'est +pas que je m'ennuie dans votre société, mais je crois qu'il est plus +sage... + +--Alors, vous faites Charlemagne... + +--Non, je vous jure, mais je suis forcé, et puis ma caravane est tout au +bout de la fête. + +--A côté des nôtres! firent en se levant Romillard et Troubat. Eh bien! +venez-vous, Chausserouge? + +--Non! Moi, je demeure à deux pas, j'ai le temps. + +--Prends garde! dit Jean, en éclatant de rire; tu vas te faire gronder +par ta femme! + +--Tu m'ennuies à la fin! Et pour le prouver que non, je reste! Madame +Louise, voyons, y a-t-il encore un verre de vin chaud? + +--Alors, nous te laissons, fit le jeune homme, à qui sa mère venait de +faire un signe. + +--Tu t'en vas? + +--Oh! dit Jean, n'ayez pas peur, je reviendrai. Je vais seulement +accompagner les amis au bout du chemin. Tu n'es pas à plaindre, toi! Tu +vas tenir compagnie à maman en attendant mon retour. + +--Si elle consent? + +--Moi, tout ce qu'on voudra. Je ne suis pas bégueule et jamais un homme +ne m'a fait peur. + +Pourtant, quand les invités et son fils furent sortis et qu'elle se +trouva seule en face du dompteur, elle baissa les yeux et prit un air +gêné. + +Tous deux se regardèrent en silence. Enfin, Chausserouge rompit le +silence le premier. + +--Alors, c'est vrai, madame Louise, ce que vous disiez tout à l'heure? +C'est vrai que vous vous intéressez à moi? + +--Dame oui!... fit Louise, je m'intéresse à toi... comme à quelqu'un +qu'on connaît depuis longtemps, qu'on a vu grandir... + +--Mais pas autrement? insista le dompteur, qui prit dans ses mains les +mains de sa voisine. + +--Qu'entends-tu par là? + +--Écoutez, madame Louise! dit François, laissez-moi vous dire tout ce +que je pense... Depuis que je vous ai revue, depuis l'autre jour, je ne +sais pas ce qui s'est passé en moi... je ne sais ce que j'éprouve... +Tout à l'heure, quand je sentais votre genou qui s'appuyait contre le +mien, je n'étais plus au jeu... Madame Louise, je crois que je vous +aime... + +Louise Tabary repoussa doucement les mains de Chausserouge. + +--Oh! Est-ce que tu es fou... voyons! Aimer une vieille femme comme +moi... toi, l'ami de mon fils... Je pourrais presque être ta mère! + +--Y a-t-il une si grande différence?... J'ai cinq ans de plus que +Jean... Ça fait douze ans entre nous... C'est pas une affaire!... Ah! +tenez, je comprends qu'on vous ait aimée, vous! Y a pas de femme plus +engageante que vous... + +--Ne me dis pas ça, François... ne me tente pas... D'abord, je suis +mariée... Toi aussi... tu as une femme jeune, gentille... tu as un +enfant... + +--Ah! oui! Amélie! fit François avec emportement, est-ce que c'est une +femme comme ça qu'il me fallait... Un gnangnan, qui ne sait que geindre +et se plaindre, toujours malade... et qui me rend l'existence +insupportable. Ah! si je vous avais mieux connue plus tôt, madame +Louise! Avec vous j'aurais été heureux... Et puis, c'est pas tout ça, +aujourd'hui j'ai envie de vous... Vous me plaisez... je ne vous déplais +pas trop, n'est-ce pas? + +--Il me demande s'il me déplaît! soupira Louise, ah! c'est bien un +malheur pour nous deux que nous nous soyons rencontrés... parce que ça +ne sera pour nous qu'une source de souffrances... Mon pauvre François! +Oui, je t'assure! Oui, je me sens attirée vers toi!... Mais je ne suis +pas libre, je ne voudrais pas rougir devant mon fils! Ah! certes, c'est +bien un homme comme toi qu'il m'aurait fallu! A nous deux, nous aurions +gagné une fortune... Mais qu'est-ce que tu veux, puisque c'est +impossible, puisque nous ne pouvons être l'un à l'autre!... C'est pas la +peine d'insister! Tiens! Tiens! je t'en prie, ne me parle plus... +Va-t'en! Ça vaudra mieux! + +Mais cette résistance, à laquelle François ne s'attendait pas, ne fit +qu'exaspérer son désir. + +Il se leva, prit Louise Tabary dans ses bras et, avec la même furie qui +l'avait jadis jeté sur Amélie, il lui appliqua goulûment ses lèvres sur +la bouche: + +--- Je te veux, je te dis! J'ai envie de toi! + +Mais Louise se défendait: + +--Laisse-moi, je t'en prie! C'est impossible! + +Impossible! Ce mot fouetta le sang du dompteur. Il serra à les briser +les poignets de Louise Tabary, puis, penchée sur elle, et la regardant +bien dans les yeux: + +--Je te défends de prononcer ce mot-là! Tu n'en as pas le droit! +Pourquoi as-tu été coquette avec moi?... Pourquoi m'as-tu encouragé? +Pourquoi as tu excité mes sens?... Tout à l'heure, ces mots +caressants... ces frôlements de genou, pourquoi?... Et à l'heure où je +te demande de m'accorder ce que ta voix, tes gestes, ton attitude m'ont +promis, tu te refuses! Tu me réponds: + +--Impossible! Je ne suis pas libre! Pour qui me prends-tu? Penses-tu +que j'ignore la vie? Dans un temps où tu étais encore moins libre, +puisque Tabary était là, t'a-t-il été impossible de prendre Boyau-Rouge +pour amant, à la barbe de tout le Voyage, et sous le nez même de +l'autre. Et ensuite, quand tu as tenu toute seule ton entresort... +t'es-tu gênée... Je ne veux pas que tu fasses la fière avec moi... Je +t'en prie, Louise, je t'en prie! + +Louise Tabary était une femme forte. Elle se dégagea de l'étreinte du +dompteur et d'une voix dure et sèche: + +--Eh bien! j'ai toujours fait ce que j'ai voulu! Mais jamais personne +n'a rien obtenu de moi en s'y prenant comme toi... Oui, tout à l'heure, +je ne sais quelles idées m'ont passé par la tête... Tu me plaisais et +peut-être, si au lieu d'être brutal... Maintenant c'est trop tard.. +c'est fini... + +--Louise! Louise! implora le dompteur, ne me dis pas ça! Je ne savais +plus ce que je faisais... Quand je suis près de toi... que je te +respire... je ne suis plus maître de moi-même. + +--Non, va-t'en! Il est tard et ta femme t'attend! D'ailleurs Jean va +rentrer, va-t'en, je te dis. + +--Mais plus tard!... Demain? + +--Plus tard! demain, on verra! Mais aujourd'hui va-t'en! + +Elle était debout; elle releva Chausserouge, qui entourait ses genoux de +ses bras et le poussa dehors. + +A travers la petite fenêtre de la caravane, elle le regarda s'éloigner +tête nue se dirigeant du côté de la ménagerie. + +Puis elle revint à la table et enleva le couvert. Quelques instants +après, Jean était de retour. + +--Eh bien? fit-il en regardant sa mère. + +--Eh bien! ça y est, nous le tenons! + +--Il t'a demandé?... Et tu as consenti? + +--Ah! non, pas le premier jour, mais sois tranquille, mon garçon, +Amélie ne t'ennuiera plus et la ménagerie est à nous. + +Dehors, Chausserouge arpentait fiévreusement le terrain. Ses tempes +bourdonnaient. Mais de quoi était faite cette femme pourtant mûre, +presque vieille, pour l'avoir à ce point bouleversé? + +Il revint sur ses pas, rôda encore une fois autour de l'entresort, puis, +quand la dernière lumière fut éteinte, il rentra chez lui. + +Amélie ne dormait pas. Elle considéra un instant son mari qui se +déshabillait sans mot dire, puis: + +--Tu rentres tard, mon ami? + +--Je n'ai pas été libre plus tôt, répliqua-t-il durement. + +Il se coucha, mais le sommeil le fuyait. Jusqu'à l'aube il resta +éveillé, tout à ses pensées. + +Il se sentait une sorte de répulsion, presque de la haine pour Amélie, +pour cette femme à qui il avait lié sa vie, qui lui avait donné un +enfant, qui allait peut-être demeurer pour lui un obstacle +insurmontable. + +Il ne retrouvait en elle aucun des attraits qui l'avaient poussé jadis +dans ses bras; il s'étonnait d'avoir pu trouver quelque plaisir auprès +d'elle. + +Et elle s'offrait à lui, elle était sa chose... tandis que l'autre, +cette femme, qui avait excité tant de désirs, allumé tant de +convoitises... cette autre dont la chair l'avait grisé subitement, se +refusait obstinément! + +--Tu ne dors pas, François? dit tout à coup Amélie en se rapprochant de +lui; tu sais, Zézette a beaucoup toussé, maintenant elle va mieux! + +Elle entoura de ses deux bras la tête de son mari, se fit câline. + +--Laisse-moi! dit Chausserouge brutalement. Je suis fatigué. + +Amélie comprit que quelque chose de grave s'était passé dans la soirée. +Elle n'osa pas insister, se retira et pleura silencieusement. Le temps +des épreuves venu pour elle. + +Longuement, François repassa dans son esprit les incidents de cette +nuit. La résolution qu'il prit le calma un peu. Oui, décidément, il +irait jusqu'au bout... Il posséderait Louise! + +Au petit jour, il s'endormit. + + + + +IX + + +Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la ménagerie. + +Il retrouva Jean Tabary à son poste et il se sentit pris, à sa vue, +d'une sorte de confusion. Était-il au courant de la scène de la veille? + +Mais le régisseur ne laissa rien paraître dans sa manière d'être, ni +dans son attitude, qui pût faire supposer au dompteur que sa mère lui +avait raconté ce qui s'était passé. + +Au fond, François éprouvait une honte et un dépit dont il n'était pas +maître. Il s'était montré insolent et brutal inutilement. Comment Louise +accueillerait-elle sa nouvelle proposition? + +Il était dévoré du désir de la revoir, de lui parler... Il eût voulu +savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, ni le +courage de se présenter devant elle. + +Enfin, le soir, un peu avant l'heure du dîner, il n'y tint plus. Il +venait de donner sa représentation de jour. Il se déshabilla rapidement +et se dirigea vers l'entresort. + +Louise Tabary était assise à son contrôle. + +Il rougit à sa vue, s'approcha; elle lui tendit la main. + +--Te voilà, toi, homme terrible! dit-elle en souriant. M'en as-tu assez +dit hier soir? Et pourtant, si je t'avais cédé, tu ne serais pas là +maintenant. + +Chausserouge sentit tout son courage renaître. + +On ne lui en voulait pas de son incartade. + +--Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais été plus tôt. + +--C'est gentil à toi, ce que tu dis là! + +--Vous m'aimez donc toujours un peu? + +--Ne me force donc pas à te le répéter, mais tu le sais bien, il y a des +scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas maître, et tant +d'obstacles nous séparent! + +--Je les supprimerai! + +--Supprimeras-tu ta femme, ton enfant? + +--En quoi notre amour peut-il leur causer un préjudice? Si nous nous +aimons, cela ne regarde que nous. + +--Après... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras d'avoir obéi à +un caprice passager. Tu t'es bien lassé de ta femme qui est plus +jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et alors... je serai +seule à souffrir... Non, lu sais, François, c'est très sérieux... A un +étranger, si j'en avais eu la fantaisie, je n'aurais rien refusé... +Comme tu me l'as dit si méchamment hier... j'ai bien eu d'autres amants, +dont j'ai à peine gardé le souvenir, mais avec toi... vois-tu, non!... +je le sens, ça serait trop grave! + +--Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce que vous +dites là? + +--Assurément. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant? + +--Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes bras!... +Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la femme! + +--Passionné, va! dit Louise Tabary en souriant. + +--Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, ça m'est égal! +Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi +espérer... + +--Il faut toujours espérer... dit Louise d'un ton impénétrable. + +--Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux qu'ici... quand +est-ce que je vous verrai... seule? + +--Ça, c'est plus grave!... + +--Oh! si, dites, quand? + +--Eh bien, dit Louise très bas, quand tu voudras... Le soir... je suis +toujours seule... Dans ma roulotte... après la représentation! + +--Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit. + +Six heures sonnaient quand il arriva à sa caravane. Toute la soirée, il +resta préoccupé, plein de fièvre; à chaque instant, il consultait sa +montre. Il avait décidé que le soir même, il mettrait à profit la bonne +volonté de Louise. + +A peine s'il prit le temps, après la représentation, d'assister au repas +des animaux. + +--J'ai affaire, dit-il à Jean, tu veilleras à ce qu'on ne parte pas sans +que tout soit en ordre. + +--Compte sur moi! répondit le jeune homme avec un sourire plein de +sous-entendus. + +--Ah ça! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge en se +glissant hors de la ménagerie... Après tout, tant pis! Il a tout intérêt +à ne pas vendre la mèche, puisqu'il s'agit de sa mère!... + +Toutes les lumières étaient éteintes. Seuls, quelques rares becs de gaz +répandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui borde +l'esplanade. + +François se glissa silencieusement entre les caravanes sombres. + +A son approche, les chiens à l'attache sous les voitures aboyaient, puis +se taisaient, dès qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui passait, un du +Voyage. + +Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumière dansait +derrière la vitre de la fenêtre. Il frappa. + +Presque aussitôt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit entendre:. + +--Entre, François! + +Louise était debout, en peignoir rose, plus attifée et plus souriante +que jamais. + +--Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le +paraître. + +--J'étais sûr que tu viendrais ce soir, répondit simplement Louise +Tabary. + +Elle s'assit dans un fauteuil, à la même place que la veille, et elle +voulut faire asseoir Chausserouge près d'elle. + +Il ne prit pas garde à son invitation; il s'avança les yeux brillants, +les bras ouverts et voulut la prendre... + +--Oh! c'est gentil à toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le +repoussa doucement. + +--Laisse, je t'en prie, j'ai déjà des remords! + +--Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime? + +--Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-être, une mauvaise action... +dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cédant... en te +permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai détourné de ton ménage +et Dieu sait quels ennuis pourront en résulter pour toi, quels regrets, +peut-être, ma faiblesse t'aura préparés... + +--J'accepte tout, riposta François qui s'était agenouillé aux pieds de +Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux +fixés dans les yeux de sa maîtresse... + +--Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-être dès à +présent des éventualités devant lesquelles tu reculerais, si tu savais à +quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que +j'hésite... + +--Que veux-tu dire? demanda François, étonné du ton subitement sérieux +de Louise Tabary. + +--Écoute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai +voulu, sans m'inquiéter de l'opinion des gens... Pour arriver au point +où j'en suis... je n'ai reculé devant aucun scrupule... J'ai eu des +amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation le +commandait... Mais l'intérêt seul me guidait et je suis toujours restée +maîtresse de mon coeur... Dernièrement quand je t'ai revu, je me suis +sentie poussée vers toi par un sentiment que je n'avais jamais éprouvé, +même pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... Il m'avait +prise gamine, à une époque où j'étais malheureuse et je n'avais guère +pour lui autre chose que de la reconnaissance. Boyau-Rouge, lui, m'a +prise par les sens, mais j'ai retrouvé chez nombre d'amants les mêmes +sensations sans m'attacher plus à eux qu'à lui... Je l'ai donc quitté +sans regret... Toi, au contraire, toi qui n'as encore rien été pour +moi... tu t'es rendu maître, dès le premier instant, de mon être tout +entier... Je t'aime parce que tu es beau, parce que tu es brave... parce +que tu es toi!... Je t'aime! et la preuve, c'est que je n'ai pu +m'empêcher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est +que je suis prête à me donner à toi!... Mais, prends garde! C'est un +malheur d'être aimé pareillement par une femme comme moi!... Quand tu +auras été à moi une fois, je voudrai te garder tout entier, je serai +jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui +t'aiment... c'est affreux à dire! jalouse de ta femme, de ton enfant!... +A mon âge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus +ardent... et la haine plus vivace. La pensée continuelle, opiniâtre, qui +m'a fait reculer jusqu'à ce jour, c'est la pensée qu'une autre pourra te +posséder après moi! Je me sens capable de tous les sacrifices, mais +aussi de toutes les fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-être, pour +te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier... +tu seras mon dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une +situation qui serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu +venais une belle fois à te détacher de moi... Parle maintenant... +veux-tu encore de moi? + +Louise Tabary avait récité, cette tirade, tout d'une haleine, comme une +leçon apprise. + +Tout autre que François eût reculé ou du moins demandé à réfléchir +devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de +l'amoureux dompteur. + +--Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois à moi! + +--Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? demanda +l'astucieuse foraine. + +--C'est pour Amélie que tu dis cela? Eh bien! à ton tour, écoute! Tout +ce que je t'ai laissé entendre l'autre jour était la vérité!... J'ai +fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis que cela, une +bêtise!... Je croyais l'aimer et j'étais poussé par mon père. +Aujourd'hui, je m'aperçois que je me suis trompé. Je n'ai jamais +ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, puisque +nos sensations sont identiques... que nous étions faits l'un pour +l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi t'aimer!... +Oui, je serai à toi... toujours, rien qu'à toi... Amélie, je la déteste, +je la hais depuis que je te connais! + +Il se leva et, dans un élan furieux de passion, il prit dans ses bras sa +maîtresse qui, cette fois, les yeux fermés, se laissa faire et commença +à la délacer. + +La poitrine de Louise se soulevait... François posa ses lèvres sur cette +gorge palpitante... + +Tout à coup une pensée subite traversa son esprit. + +--Et Jean? fit-il à l'oreille de Louise. + +--Jean ne viendra pas! + +Sans répondre, le dompteur, d'un revers de main, éteignit la lumière... + +L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait +grand jour quand François Chausserouge sortit de la caravane des Tabary. + +Il était étourdi, grisé par la nuit qu'il venait de passer... + +Certes, dans sa vie, il avait eu bien des maîtresses, mais jamais aucune +qui eût à ce point énervé ses sens, fait vibrer tout son être... + +Il marchait sans idée... la tête vide, mais confondu devant une +expérience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais osé le +soupçonner, délicieusement caressé par le souvenir de ces heures +d'extase, n'ayant qu'une idée, les revivre, aujourd'hui, demain... +toujours! + +Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de fidélité... +C'est lui qui viendrait la supplier de n'être jamais qu'à lui... à lui +seul! + +C'est lui qui n'eût reculé devant rien, pour s'assurer l'éternelle +possession de cette femme, jamais rassasiée, en qui semblait s'incarner +la joie de vivre! + +Qu'était-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colère le +secouait à la pensée qu'Amélie serait désormais l'éternel obstacle à un +bonheur qu'il eût voulu avouer, rendre public! + +En cet instant,--et il ne fut pas maître de réprimer ce sentiment,--la +nouvelle de la mort de sa femme l'eût soulagé. + +--Après tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se justifier +vis-à-vis de lui-même, est-ce donc un crime de rechercher au dehors les +satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je travaille assez et +j'ai eu assez de déboires pour qu'il me soit permis de ne négliger +aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les ennuis de +l'existence... + +C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane où, déjà levée, et +les yeux rougis par les pleurs, Amélie l'attendait. + +--Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit. + +--J'ai été bien inquiète, toute cette nuit, fit doucement la jeune +femme, je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque accident... + +--Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu n'as pas à +t'inquiéter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire ailleurs... + +--Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil de la +nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne t'apercevais +pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse... + +--C'est de ta faute, il fallait te coucher! + +--François! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... Songe donc, +c'est la première fois que tu demeurais une nuit entière dehors... + +--Oh! mais, j'espère que tu ne vas pas recommencer à gémir! On dirait, +ma parole, que tu as à te plaindre! Que te manque-t-il? + +--François... quelque chose se passe en toi que je ne puis +m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout à l'heure, tu ne +m'as pas même embrassée... + +--S'il n'y a que cela, c'est facile! + +Et distraitement, du bout des lèvres, pressé d'en finir, comme s'il eût +accompli une corvée, il effleura la joue de sa femme. + +--Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix! + +--Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille? + +--Zézette? Eh bien! comment va-t-elle? + +--Elle a passé une assez bonne nuit... Mais elle tousse toujours. + +--C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, à part ça? + +--Non, rien! + +--J'ai faim... donne-moi à déjeuner! + +Il but et mangea sans rien dire, la pensée absente, l'oeil vague. + +Assise auprès de lui, se levant à chaque instant pour le servir, Amélie +l'observait en silence, touchant à peine aux mets qu'elle avait +préparés. + +--Pourquoi ne manges-tu pas? + +--Je n'ai pas faim. + +Chausserouge haussa les épaules, puis quand il eut fini, il se leva, +prit son chapeau et se disposa à sortir. + +Amélie s'arma de courage; elle se planta devant son mari: + +--Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas? + +--Je serai absent le temps qu'il faudra, répondit-il en l'écartant. + +--François, dit alors résolument la jeune femme, tu ne sortiras pas +avant que nous ayons eu tous les deux une explication. Pourquoi ne +m'aimes-tu plus?... T'ai-je donné des motifs qui puissent justifier +l'abandon où tu me laisses... seule avec notre enfant malade... +Réponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?... + +Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine. + +--Ma chère Amélie, dit-il, je sais ce que j'ai à faire... Si tu veux que +nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de tes questions, +ni de tes reproches... Je suis en âge de me conduire... + +--Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne pas te +laisser voir combien le chagrin me dévore... Mais il est des heures où +j'étouffe... Alors c'est plus fort que moi... Pardonne-moi!... Mais +laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te porte qui dicte mes +paroles... François, tu es sur une mauvaise pente! Tu étais meilleur +pour moi, avant notre rentrée à Paris. Si parfois tu me traitais +durement, tu savais si bien me faire oublier tes duretés! Aujourd'hui, +ce que j'avais prévu est arrivé... depuis que tu as introduit ici Jean +Tabary... + +--Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te défends d'accuser +Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre moi-même! Mais +il n'est, en aucune façon, responsable de ma conduite! Encore une fois, +je fais ce que je veux! Donc, trêve à tes pleurnicheries et laisse-moi +passer! + +--Tu aimes quelqu'un, François!... puisque tu me forces à te le dire, je +suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis la contenir! +Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi pleurer... laisse-moi te +dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette femme, si je la +connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre mon bonheur! + +--Tu ne la connaîtras pas! ricana le dompteur. + +Amélie redressa la tête. Son mari avait avoué! + +Donc, il avait une maîtresse, avec qui il avait passé la nuit, et c'est +au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il venait lui +jeter le sarcasme à la face! + +Et c'était chez elle qu'il passerait peut-être la nuit prochaine... les +autres! Et personne à qui conter sa peine!... + +Ah! si Chausserouge, le père, eût été là, comme tout eût changé et comme +il eût su imposer sa volonté. + +Mais, hélas! elle était seule et sans force contre cet homme, si faible +avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la braver et +l'humilier! + +Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle était une enfant du +Voyage. + +A la rude école de son père, elle avait appris à avoir de l'énergie, +quand il le fallait. + +On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle défendrait son +bien! + +Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la porte, +elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fièvre, elle lui +cria: + +--Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses! + +--Ah! tu sais..., tu m'embêtes! riposta le dompteur en se dégageant. + +Puis, à son tour, il lui mit la main sur l'épaule, la rejeta rudement à +l'intérieur de la caravane et sortit en claquant la porte. + +A travers la vitre, Amélie, vaincue, et brisée, suivit de l'oeil son +mari qui s'éloignait. + +Elle le vit entrer dans la ménagerie. Alors, sûre qu'il n'allait pas à +un nouveau rendez-vous, elle s'accouda à la table et resta longtemps +abîmée dans les larmes. + +Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scène, Chausserouge ne +fit à la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea du bout des dents. + +Amélie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un grand +parti. + +Quelques instants après que Chausserouge se fût rendu à la ménagerie, +elle s'assura que Zézette dormait bien et elle l'y suivit. + +Là, dissimulée dans un coin, elle observa les spectateurs, les +spectatrices, espérant saisir au passage un signe d'intelligence qui +pût être pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait +connaître sa rivale... Son manège n'échappa pas à Jean Tabary, qui en +prévint le dompteur. + +--Tu as donc eu des histoires dans ton ménage? On dirait qu'elle est +jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie à chaque +cliente qui passe! + +--Si elle est jalouse, répondit François, faut espérer que ça lui +passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce qu'elle +voudra, elle est sûre de faire chou blanc. + +--La particulière n'est pas là? demanda Tabary d'un ton très innocent. + +--Non, elle n'est pas là et elle n'est pas en train d'y venir, répondit +le dompteur, très satisfait de voir que Jean ne paraissait au courant de +rien, je me cache mieux que ça, quand je fais mes farces! + +A minuit, quand il eut quitté son costume, et qu'il se fut assuré qu'il +laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de la +caravane de Louise. + +Il allait l'atteindre et se préparait à frapper, quand une ombre se +détacha d'un arbre et lui barra le passage. + +--C'est chez Louise Tabary que tu as été hier... et c'est chez elle que +tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. Eh bien, je +suis là, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas! + +Et Amélie, passant son bras sous celui de son mari, chercha à +l'entraîner. + +Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, François +Chausserouge ne sut d'abord que répondre. + +Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid. + +--Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de ton +ménage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de savoir +où je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de ça, file et que je ne te +retrouve plus sur mes pas... + +Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de modération, +craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un scandale +n'éveillât les forains endormis et ne les attirât sur le seuil de leurs +caravanes, mais sa voix tremblait de colère. + +--Va-t'en! répéta-t-il encore une fois; va-t'en! ou ça va tourner mal! + +--Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amélie en s'accrochant désespérément +au bras de son mari. Je t'en prie, François! au nom de ton père, au nom +de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne me laisse pas +retourner seule... Reste avec moi! + +--Je te dis de me lâcher... et de partir... j'ai affaire! + +--Tu vas chez la Tabary! Elle est ta maîtresse maintenant! Cette femme +avec qui tout le Voyage a couché... qui pourrait être ta mère! Ah! c'est +trop de honte! Eh bien! non, je ne lui céderai pas une place qui +m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dénoncerai à tous cette +femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez elle, je +resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... Non, une fois +de plus, je ne partirai pas sans toi... + +La main de Chausserouge serra à le briser le poignet de sa femme. Une +fureur l'étranglait, tempérée par la peur du scandale. + +--Tais-toi! balbutia-t-il frémissant, tais-toi... ou je cogne! + +--Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux ça!... Mais tu ne m'empêcheras pas +de me révolter... + +Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie à la gorge et +la serraient à l'étouffer. + +--Te tairas-tu, sale bête! Te tairas-tu! + +Puis, prenant rapidement une résolution soudaine, il l'entraîna du côté +de la ménagerie, sans un mot. + +Il marchait vite, soutenant ou plutôt traînant après lui la malheureuse +qui trébuchait à chaque pas. + +Arrivé et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la porte et +brutalement, il poussa à l'intérieur la jeune femme qui tomba à la +renverse sur le plancher de la voiture. + +Alors, donnant enfin un libre cours à sa fureur, dans l'obscurité, il +s'acharna sur sa victime, la piétinant, la frappant sans mesure, sans +relâche, comme il frappait ses bêtes, quand elles refusaient d'obéir. + +Fatigué enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait aucune +résistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amélie et la jeta sur +le lit. + +--Je pense maintenant que tu seras corrigée de t'occuper de ce qui ne te +regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que ça t'arrivera! + +Il ressentait pour la misérable une haine féroce, la rendant responsable +de tout ce qui lui arrivait de désagréable, se vengeant sur elle, qui +n'offrait aucune défense, de la sujétion dans laquelle il était +inconsciemment maintenu d'autre part. + +Il vengeait sur elle son autorité perdue comme s'il eût été heureux de +saisir cette occasion de se prouver à lui-même qu'il était resté le +maître. + +Et il était aidé, poussé dans cette revanche par la passion sensuelle +que Louise Tabary avait su faire naître et savait si bien entretenir au +fond de son coeur. + +Toutefois, quand il vit sa femme, étendue sans force, à moitié nue sur +le lit, son visage boursouflé couvert d'ecchymoses et inondé de larmes, +la poitrine soulevée par les sanglots, il eut une minute d'hésitation. + +Une sorte de remords l'étreignit. Il avait été trop loin, il l'avait +frappée en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspéré par ses +reproches, son insistance, ses pleurnicheries? + +Il passa sa main sur son front comme pour se demander à quel parti il +allait s'arrêter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa pensée +se reportant vers Louise, qui, à cette heure, l'attendait, il fit un pas +vers la porte. + +--Tu sors?... demanda Amélie d'un ton de voix si douloureux qu'elle le +fit se retourner. + +C'était la plainte du chien battu qui revient lécher la main de son +maître. + +--Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne veux plus +de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de tes +brutalités... Elles resteront un remords éternel pour toi... et un +souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme aujourd'hui, +en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est entre nous le +commencement d'une rupture définitive... Tu l'aimes donc bien, cette +femme?... + +Loin de toucher Chausserouge, cette plainte désolée, en jetant de +nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la +résolution du dompteur. + +Aussi bien c'était une occasion de notifier une fois pour toutes à sa +femme la nouvelle façon de vivre qu'il entendait désormais mettre en +pratique. + +--Eh bien! oui, je l'aime, là! Je l'ai dans le sang et je n'ai qu'un +regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tôt!... Elle était faite +pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prévenue, ça te dispensera +de m'espionner à l'avenir... Bonsoir, je vais la retrouver! + +Et il partit en faisant claquer la porte. + +Restée seule, Amélie se demanda si elle avait été le jouet d'un rêve. +Ses égratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait à l'oeil gauche +congestionné et tuméfié la convainquirent de la réalité de son malheur. + +Ainsi donc, tout était fini irrémédiablement. + +Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arrachât jamais des griffes de +cette femme dont elle savait la terrible réputation. + +Mais par quels sortilèges, par quels charmes avait-elle donc pu envoûter +à ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon quoique un peu +brutal, pour qu'il en arrivât à la traiter comme il venait de le faire? + +Elle en avait le pressentiment. + +Dans cet amour funeste, sombreraient à la fois et son bonheur à elle et +l'avenir même de l'établissement. + +Elle n'aurait plus désormais, comme suprême et unique consolation à +tant de déboires, que la présence de sa chère petite Zézette, +l'innocente à laquelle la conduite, ou plutôt la folie de son père, +préparait un avenir si noir. + +Et elle passa le reste de la nuit en proie à ces pensées, les tempes +martelées par une souffrance morale pire que la souffrance physique +qu'elle endurait. + +Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la caravane de +Louise. + +Il avait besoin de s'étourdir, de ne pas penser à l'acte que sa +conscience lui reprochait et il avait hâte, pour échapper au remords, de +se retrouver auprès de celle devant qui tout son être s'annihilait, +avide de sensations et dévoré de désirs fous. + +--Tu t'es fait bien désirer ce soir, chéri, dit Louise qui, dès l'entrée +du dompteur, avait compris, à voir sa face décomposée, qu'un drame +intime avait dû le retenir, j'ai cru un moment que tu ne viendrais pas. + +--Moi... ne pas venir!... s'écria Chausserouge, quand je sais que tu +m'attends, quand tu es à moi!... Mais, j'ai dû me fâcher, montrer que +j'étais le maître et à partir d'aujourd'hui, c'est entendu... je serai +ici tous les soirs. Et personne n'aura rien à dire... j'y ai mis bon +ordre. + +--Tu as avoué à Amélie notre liaison? demanda Louise, le sourcil +contracté à la pensée que cette imprudence avait pu être commise. + +--Il a bien fallu! Elle était là, à deux pas d'ici, il y a une +demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empêcher d'entrer, au +moment même où j'allais mettre la main sur le loquet de la porte... + +--Mais je n'ai rien entendu? + +--Parce que pour éviter tout scandale, je l'ai prise et ramenée de force +à ma caravane. Et là, ajouta-t-il, je lui ai fait comprendre que de +pareilles histoires n'étaient pas de mise, que j'aimais ailleurs et que +tout était désormais fini entre nous... + +--C'est mal, ce que tu as fait là, François, c'est ta femme... et +peut-être l'as-tu maltraitée, frappée... à cause de moi? + +--C'est la première fois aujourd'hui, mais je te jure bien que ce ne +sera pas la dernière... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... l'autre, si +je consens à la garder, c'est que je ne peux faire autrement... Et j'en +ai assez de regret... + +--Tu as tort, François! répéta Louise Tabary. En somme, j'ai pris sa +place et vois combien de désagréments peut nous causer ton indiscrétion. +D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va éclater sur tout le +Voyage quand on connaîtra notre liaison... + +--Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une crainte, c'est +que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu as, mais dès que je +t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte plus pour moi... que +toi! + +--Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary. + +--Cela durera tant que tu voudras m'aimer! + +--Alors... toujours! s'écria Louise, qui entoura de ses deux bras le cou +de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien te devoir! + +De ce jour, Chausserouge devint l'hôte assidu de la caravane. + +Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant à la ménagerie qu'aux +heures où sa présence y était indispensable, ou aux heures des repas. + +Amélie avait compris que toute résistance était désormais impossible. + +Elle se résigna, et les jours passaient sans qu'elle échangeât dix mots +avec son mari. + +Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, la +nuit, jetait une mantille sur ses épaules et sans se soucier de la bise +ni des intempéries, elle errait des heures au milieu du Voyage endormi, +rôdant autour de la roulotte éclairée d'une pâle veilleuse, où son mari +reposait aux bras de la Tabary. + +Elle allait là, sans but, comprenant bien l'inanité de sa démarche, +mais poussée par un irrésistible besoin de se rapprocher de l'être qui +la torturait si cruellement. + +Puis, elle rentrait, frissonnante et glacée, et se recouchait, serrant +dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zézette qui dormait +paisiblement. + +Sa santé ne tarda pas à s'altérer; elle maigrissait visiblement; souvent +elle était secouée de quintes de toux, qui lui brisaient la poitrine; +ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que le mal +donnait à ses yeux un fiévreux éclat. + +Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute +espérance de joie, que son bonheur était à jamais envolé... + +Elle végétait, dédaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci désormais +que la santé de sa fille qui, elle, se reprenait à vivre, puisant au +contraire dans cette existence nomade, ce perpétuel changement d'air, +une vigueur nouvelle, qui la faisait s'épanouir et grandir à vue d'oeil. + +Bientôt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du +dompteur avec Louise Tabary. + +La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de dissimuler. + +A chacun des déplacements du Voyage, une place était réservée à la +gauche de la ménagerie pour l'entresort des Tabary. + +N'ayant plus à se heurter aux révoltes de sa femme, le dompteur devint +dans l'intimité moins brutal, presque tendre par moments même. + +On eut dit qu'ayant conscience de l'indignité de sa conduite, mais +n'osant y renoncer, il s'ingéniait à se la faire pardonner. + +La vérité était que la résignation et les larmes muettes de la jeune +femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en lui des +remords que les résistances de la première heure, auxquelles il avait +répondu par la violence. + +Ce fut lui qui, le premier, et avant même qu'elle eût songé à se +plaindre, s'aperçut du changement qui s'était opéré chez Amélie. + +--Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter un +médecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secouée par de +continuelles crises de toux, n'avait pas touché au déjeuner. + +--Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le médecin ne me +guérira pas! avait répondu Amélie en hochant douloureusement la tête. + +Chausserouge avait eu un geste d'impatience. + +--Tout ça, c'est des bêtises! Quand on est malade, on se soigne! Tu +seras bien avancée, quand tu ne pourras plus aller et qu'il te faudra +garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal à temps... + +--Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre. + +--Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avéré aujourd'hui +que nous nous sommes trompés tous les deux, en croyant nous aimer. La +suite nous l'a bien montré. Il est clair que nous n'étions pas faits +l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen de revenir là-dessus, +je trouve tout à fait inutile de se faire du mal inutilement. Vivons +donc en bons amis, côte à côte, le mieux possible, tout n'en ira que +mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces tiraillements qui m'ont +fait porter la main sur toi, un jour que tu m'avais exaspéré. Que +diable! personne n'est parfait en ce monde! Acceptons donc l'existence +telle qu'elle nous est faite, sans rechigner... Je ne t'ennuie pas... + +--Pas assez! interrompit Amélie. + +--Allons! pas de ces mots-là! c'est bête! Je ne t'ennuie pas, je ne te +laisse manquer de rien.., tu es maîtresse chez toi. De quoi te +plains-tu? + +--Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-être matériel ne +fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens tous les +regards qui s'attachent à moi, car on sait maintenant que Louise Tabary +est ta maîtresse... Tu ne prends même plus la peine de te cacher... Si +je descends dans la ménagerie, j'y rencontre Jean qui, certes, ne me +manque pas de respect, mais son air narquois quand il me salue de son: +Bonjour, patronne! et la façon insolente dont il me suit des yeux, me +font mal... C'est à peine maintenant si tu t'intéresses à ta fille... Et +je sens une terreur immense m'envahir, à la pensée de ce qui adviendra +pour elle... le jour où je ne serai plus là... pour l'aimer... et pour +la défendre peut-être!... Pourra-t-elle si jeune--car je ne prévois pas +que je puisses vivre longtemps--pourra-t-elle compter sur son père, dont +l'aveuglement est tel que je désespère de le voir jamais s'arracher des +griffes qui l'enserrent... + +Chausserouge avait écouté cette tirade le sourcil froncé. + +Il eut néanmoins un accès de franchise brutale. + +--Eh bien! oui; là, j'ai peut-être tort, mais que veux-tu, j'ai trouvé +chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune femme... Oui, elle +me tient... et je ne puis, quant à présent, me passer d'elle... je t'en +demande pardon... mais cela ne m'empêche pas d'avoir pour toi une +affection sincère... et pour Zézette donc! Tiens! veux-tu que je te +dise, tu ne connais pas Louise... Elle est très bonne, au fond, elle a +des remords... Elle se reproche d'être la cause de ton chagrin... Nous +n'avons pas été maîtres du sentiment qui nous a rapprochés... Il ne se +passe pas de jour que nous ne parlions de toi, de la petite... Elle +voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui te fasse beaucoup... +beaucoup de plaisir... pour te le donner... Voyons! désires-tu quelque +chose?... quoi? + +Amélie s'était levée pour ne pas éclater en sanglots. Ainsi, son mari en +était là!... Tellement changé, tellement dominé par son absurde passion, +qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'énormité de sa proposition. + +Il fallait renoncer à tout jamais à l'espoir de le reconquérir. C'est +ainsi qu'il répondait à ses plaintes si pleines de résignation +douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la Tabary! + +--Veux-tu, lui dit-elle suffoquée par l'émotion qui l'étouffait, +veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... plus jamais... Tu +vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en silence, mais je ne veux +plus voir personne... je ne veux plus rien entendre... + +--Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien à +l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens à ce que tu +voies un médecin. + +--Ce n'est pas la peine. + +--Je le veux! + +Et le soir même, il revint accompagné d'un docteur qui interrogea la +jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance. + +En sortant, il prit Chausserouge à part. + +--Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais à vous je dois +la vérité. Vous m'avez appelé bien tard... Votre femme a les poumons +attaqués... Elle a besoin de grands ménagements... Le climat d'ici lui +est très défavorable, et si vous pouviez-la décider à faire un voyage +dans le Midi... ce serait encore là la médication la plus efficace de +toutes celles que je pourrais prescrire... + +--Alors son état?... demanda Chausserouge effrayé. + +--Est grave, je ne vous le cache pas! + +Pour la première fois, Chausserouge éprouva un réel chagrin. + +Si au moment du début de sa liaison, il avait cru sentir naître au fond +de son coeur une sorte de haine contre sa femme, ç'avait été un +sentiment factice, une crise irréfléchie causée par l'enragement de sa +passion qui lui faisait considérer comme un ennemi quiconque cherchait à +y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait et +il avait suffi pour la réveiller de cette menace latente, du simple +avertissement de l'homme de science. + +Le docteur avait ajouté: + +--Elle a dû beaucoup souffrir physiquement... ou moralement. + +Et Chausserouge songea à l'existence qu'il avait faite à sa femme depuis +les longs mois qu'il l'avait délaissée. Pour la première fois, il perçut +nettement ce que sa conduite avait de répréhensible et de criminel. + +C'était lui qui avait réduit sa femme à ce dernier degré de misère et il +ne pensa plus qu'à une chose, lui faire oublier le passé... + +Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourût lui ayant +pardonné... + +Il s'étonna lui-même de cet excès de sensibilité. Pour la première fois, +il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais d'apporter +dans ses relations avec elle une discrétion dont lui saurait gré la +pauvre Amélie, habituée à moins de ménagements... + +C'est dans cet état d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure +habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquiétude toutefois. + +Comment sa maîtresse accueillerait-elle la résolution qu'il venait de +prendre? + +Consentirait-elle à cette sorte de partage, elle dont l'amour s'était +toujours montré si exclusif. + +Dès les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit +s'envoler toute appréhension. + +Louise Tabary se répandit en condoléances. + +Comment! cette pauvre Amélie était si malade que cela! Oh! voilà bien ce +qu'elle avait redouté dès les premiers jours! Elle allait être la cause, +peut-être, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le pardonnerait +jamais! + +Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empêchât d'aller la +soigner, la dorloter! + +Elle aurait eu tant de joie à lui faire oublier le mal qu'elle lui avait +fait! Bien innocemment, hélas! et toute la faute en était à son bête de +coeur, dont elle n'avait su refréner les élans! + +Ah! cette idée la rendait réellement malheureuse... et elle espérait +bien que François allait faire son devoir. + +Et comme Chausserouge écoutait, ravi, tellement ces sentiments +répondaient à ceux qu'il éprouvait personnellement, elle continua: + +--Ton devoir, il est tout tracé! C'est nous qui, par notre faiblesse +coupable, avons frappé au coeur la pauvre Amélie. Il ne faut pas que +nous ayons à nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que ce ne soit +pas sans que nous lui ayons prodigué toutes les consolations, tous les +soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de ce soir, et jusqu'à nouvel +ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera pour moi un bien dur sacrifice, +mais auquel mon devoir me commande de me résoudre. Ce sera aussi une +épreuve... Je verrai si l'absence est capable de te faire oublier ton +amie... Tu vas rester près d'elle... Le médecin recommande un voyage +dans le Midi... Pars!... N'hésite pas!... + +--Tu viendras avec nous! + +--C'est impossible. Tu emmèneras Jean... J'espère que tu m'écriras... +Les tournées en province t'ont du reste toujours réussi. Recommence +l'expérience... Tu n'as qu'à y gagner, puisque, tu le vois comme moi, le +métier se perd à Paris et que, quand on y fait ses frais, il faut +s'estimer heureux. + +--M'éloigner de toi... longtemps peut-être? Tu n'y penses pas. + +--Je n'y pense que trop... De cette façon, mon ami, ajouta-t-elle +tristement, tu me reviendras guéri toi-même... ou plus aimant... Il me +restera alors à bénir ou à maudire cette circonstance qui m'aura donné +la mesure de la sincérité et de la puissance de ton amour... Ne me fais +pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et à demain! + +Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta à Jean la conversation +qu'elle avait eue avec son amant. + +--Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment où nous le +tenons, tu l'éloignes! Tu le sépares volontairement de lui à l'heure +même où nous sommes sur le point de devenir les véritables maîtres de la +ménagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est faible... Dès +qu'il t'aura quittée, comme il faut qu'il subisse toujours l'influence +de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amélie, et alors, nisco! + +Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les épaules. + +--Comme tu es simple, mon pauvre garçon! Crois-tu donc que je n'ai pas +tout prévu? D'abord, tu seras là et je compte bien sur toi pour ne pas +lui laisser oublier qu'il reste à Paris une femme se mourant d'amour +pour lui. Et quant à Amélie, la pauvre, j'ai fait assez causer François +pour savoir que je n'ai dès à présent plus rien à craindre d'elle... Je +me doutais un peu de tout ça... La dernière fois que je l'ai rencontrée, +par hasard, elle m'a fait peur!... Une vraie gueule de papier mâché... +Elle a la mort dans les os... Elle sera douce, aimable et prévenante, +mais il est des satisfactions qu'elle ne lui donnera pas... des +satisfactions qu'il ne pourra jamais trouver avec d'autres qu'avec +moi... Si, pour mon malheur, je suis vieille déjà... l'âge m'a donné de +l'expérience... Crois-moi! je sais par où il faut prendre Chausserouge, +je le tiens bien! + +--Mais puisque tu ne seras pas là? + +--Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... L'habitude tuera +la pitié qu'il éprouve maintenant... L'existence que sa femme, toujours +plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il regrettera son départ, +aspirera après son retour... Il est probable que nous ne reverrons plus +Amélie... elle est déjà trop bas!... Il reviendra donc veuf, libre... La +continence aura renouvelé son ardeur, qui commence à présent à +s'émousser et alors... plus que jamais, il sera à nous!... + +--Mais l'enfant? + +--Je lui servirai de mère, répliqua Louise Tabary. Ne crains rien, mon +plan est tout tracé... Et puis, continua-t-elle, pour être sûr qu'il ne +nous échappera pas, je vais profiter de ses bonnes dispositions +actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes affaires, depuis +qu'il est à Paris, il a pas mal d'économies, bien placées... Je vais lui +dire qu'en son absence, j'ai l'intention de donner de l'extension à mon +entresort... la même extension qu'autrefois, pour faire la nique à +Boyau-Rouge, mais qu'il me manque des fonds. Comme il déteste +Boyau-Rouge, qui a été mon amant avant lui... j'aurai ce que je voudrai +et désormais nos intérêts d'argent étant communs, il sera bien forcé de +penser à moi souvent... Ce sera une sûreté de plus. + +Jean Tabary regarda sa mère avec admiration. + +C'était décidément une maîtresse femme et il n'y avait plus qu'à la +laisser faire; quiconque se fût occupé de ses affaires n'eût jamais su +en tirer un meilleur parti. + +--M'man! lui dit-il en l'embrassant, à partir d'aujourd'hui, je ne fais +plus rien sans te consulter! + +--Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te donnerai +avant le départ de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! surtout, sois, le +plus respectueux et le plus prévenant que tu pourras pour Amélie! Elle +te croira converti et elle sera la première à nous aider. + +--Tu peux compter sur moi. + +Amélie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le récit +que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des bons +conseils qu'il en avait reçus. + +Cette ingérence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui déplaire, +de même que cette attitude subitement sympathique lui inspirait une +secrète défiance. + +Elle ne put néanmoins s'élever contre un projet qui réalisait le plus +cher de ses voeux. + +N'était-ce pas en l'arrachant de vive force à l'influence du milieu dans +lequel il vivait que le père Chausserouge avait pu une première fois +ramener son fils à de meilleurs sentiments? + +Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amélie sentit que c'était +assurément sur cette présence que comptait Louise Tabary. + +Le fils veillerait à ce que le souvenir de la mère ne sortit pas de la +mémoire du dompteur. + +C'était à elle à parer à ce danger, mais, hélas! dans son état de santé, +elle ne se sentait guère de force à faire oublier l'autre! + +Toutefois, on prépara tout en vue d'un prochain départ. Il fut décidé +que la ménagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant à petites +journées pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrêtant dans chacune +des villes où il serait possible de compter au moins sur deux ou trois +représentations fructueuses. + +Quelques jours avant leur départ, à l'une de leurs dernières entrevues, +Louise Tabary fit part à son amant du projet qu'elle caressait d'établir +sur les mêmes bases que jadis une concurrence sérieuse à Boyau-Rouge. + +C'était un placement sûr, étant donné sa grande entente et sa grande +expérience des affaires. + +Comme elle s'y attendait, Chausserouge accéda immédiatement à son désir +et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de son +fonds de réserve, pour l'appliquer à cette entreprise. + +Louise promit à son nouvel associé de le tenir au courant du résultat de +ses efforts et, par une belle matinée de septembre, le convoi s'ébranla, +prenant ce même chemin qui, dix ans plus tôt, l'avait mené à la fortune. + + + + +X + + +Dès les premières étapes, François Chausserouge apprécia pour quelle +large part l'expérience paternelle avait contribué à la prospérité de +l'établissement. + +Lors de la première tournée, il s'était toujours déchargé sur le vieux +dompteur du soin de l'administration. + +Maintenant c'était à Jean Tabary qu'était échue cette tâche plus lourde +qu'on ne le supposait. + +Or, bien que le jeune homme apportât dans l'accomplissement de ses +devoirs une réelle conscience, son ignorance des petits détails du +métier lui faisait commettre mille maladresses. + +Il était en outre insuffisamment secondé par le nouveau personnel qu'il +avait recruté; aussi le succès des premières représentations qui furent +données s'en ressentit-il. La publicité était mal faite; les +emplacements mal choisis, l'installation défectueuse. + +Ou bien le service des vivres était mal assuré et il arriva par deux +fois qu'on dût, à défaut de viande de cheval, mettre à sac les +boucheries pour nourrir les animaux. + +C'était dépenser en pure perte non seulement le bénéfice, mais les deux +tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, après +plusieurs séjours, il se trouva que les frais n'ayant pas été couverts, +il fallut attaquer la caisse de réserve. + +De plus, les animaux, confiés à des mains inexpérimentées, ne recevaient +plus les soins indispensables. + +Déshabitués des longues pérégrinations, plusieurs tombèrent malades, et +un lion même succomba un peu avant d'arriver à Lyon. + +Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une +longue série de représentations, mais il n'atteignit pas le résultat +espéré, et au moment où il se préparait à continuer son chemin, une +circonstance survint qui le força à prolonger son séjour. + +Amélie qui, vaillamment, jusqu'à ce jour, avait supporté sans se +plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter. + +Son état empira et le médecin, appelé aussitôt, ne jugea pas qu'il fût +possible, malgré le courage qu'elle montrait, de repartir avant un mois. + +Il ne pouvait venir à la pensée de Chausserouge de laisser sa femme dans +une maison de santé ou un hôpital, puisque c'était pour elle qu'il avait +entrepris cette longue tournée. + +Il retarda donc son départ et ce fut pour rétablissement un désastre +d'autant plus grand que, bien que la curiosité des Lyonnais fût émoussée +et qu'il ne fût plus possible de compter sur de nouvelles recettes, il +fallait néanmoins subvenir à l'entretien et aux frais si considérables +que comporte une ménagerie comptant plus de soixante pensionnaires, +hommes ou bêtes. + +Chausserouge montra dans cette circonstance une abnégation et une +résignation qui toucha profondément la jeune femme et lui fit presque +oublier un passé qui pourtant lui avait été bien pénible. + +C'est alors qu'elle se surprit peu à peu à ne plus mépriser autant +Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait. + +Elle était femme, elle avait aimé son mari; malgré ses torts elle le +chérissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu aimer +François. + +Sa jalousie et son respect de la foi jurée lui faisait blâmer cette +liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la +faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte aux +caprices et aux désirs irraisonnés. + +Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en n'hésitant pas +à sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put s'empêcher de +savoir gré à Louise d'avoir été l'instigatrice de cette résolution. + +Cette excessive indulgence venant après les révoltes des premiers +instants, ses doutes sur le mobile qui avait poussé la Tabary à suggérer +à son amant l'idée de se séparer d'elle et d'obéir aux conseils du +médecin, faisant ainsi preuve d'une abnégation rare chez une amoureuse, +s'expliquait par l'état maladif où elle se trouvait, un secret +pressentiment peut-être de sa fin prochaine et inéluctable. + +Pendant les longues heures qu'elle passait seule, étendue sur son lit de +douleur, sa pensée s'égarait; elle revivait les heures passées et +l'excès de misère d'autrefois lui faisait trouver bien doux les soins +attentifs dont elle était à présent l'objet. + +Elle en arrivait à juger presque légitime le besoin qu'éprouvait +Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment à sa passion, puisque +sa santé lui interdisait désormais de lui donner les satisfactions qu'il +était en droit d'attendre de sa femme. + +D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la mère de +son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait de le lui +prouver victorieusement, était-il juste de lui faire un crime +irrémissible d'en aimer une autre avec ses sens? + +Ce fut un phénomène curieux, bien fait pour exciter la sagacité des +philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade. + +Elle se trouvait heureuse, après tant de déboires, d'une situation +qu'elle n'était pas maîtresse de changer et contre laquelle, quelques +mois plus tôt, elle s'était élevée avec indignation et violence. + +Le même revirement s'opéra en même temps chez Chausserouge, et ces deux +êtres se comprirent sans se donner le mot. + +Durant les longues heures qu'il passait près de sa femme, plus tendre et +plus dévoué qu'il ne l'avait jamais été, il parlait de Louise Tabary, de +ses qualités, de sa franchise, des remords qu'elle avait montrés, de +ses hésitations, et Amélie l'écoulait, sinon avec plaisir, du moins avec +intérêt. + +--Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la poussait vers +mon mari; elle a cédé, non sans avoir lutté, et elle a fait son possible +pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait causé... + +Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge était destiné, de par +son tempérament, à avoir d'illégitimes faiblesses, il valait mieux pour +elle qu'il se fût rencontré avec cette femme trop facile peut-être, mais +que la sincérité de sa passion excusait jusqu'à un certain point. +Certainement Louise Tabary était calomniée, car elle avait du coeur. + +Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps à son égard d'une +condescendance à laquelle il ne l'avait pas habituée, lui témoignait des +marques d'intérêt qui la touchaient, comme en outre, il affectait, +malgré les embarras qu'avait suscités son administration défectueuse, un +grand dévouement à la cause commune, elle revint peu à peu sur ses +préventions à son égard. + +Mais la paix ne régnait pas moins dans le ménage, à ce point que l'aveu +lui-même du prêt important que le dompteur avait consenti à Louise +Tabary, avant son départ, ne souleva de la part de la jeune femme aucune +objection. + +Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien faire. + +Bref, Chausserouge eût été le plus heureux des hommes, si d'une part il +eût pu concevoir l'espérance du rétablissement de sa femme, et si la +prospérité de la ménagerie n'eût reçu aucun accroc. + +Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long à +s'en apercevoir, dans une période de déveine. + +Un mieux sensible, dû peut-être à la phase de quiétude morale dans +laquelle vivait Amélie, s'étant manifesté, il donna l'ordre du départ, +et le convoi reprit la route du Midi. + +Nulle part, et pas même dans les villes sur lesquelles il comptait le +plus, il ne retrouva son succès d'autrefois. + +Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur dédaigneuse +remplaçait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes années. + +C'était pourtant le même spectacle, augmenté d'attractions inédites, le +même travail... Peut-être était-on blasé sur ce genre de +divertissement... Toujours est-il qu'il continuait à ne faire que des +recettes dérisoires, insuffisantes même pour couvrir les frais. + +Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient à +émouvoir ni la témérité de ses exercices, ni le dressage d'animaux +jusque-là réputés indomptables. + +Bref, il vint un jour où, sinon réduit aux expédients, du moins très +gêné, il dut écrire à Louise Tabary et la prier de lui venir en aide en +lui restituant une partie des sommes qu'il avait avancées. + +Mais, à Paris non plus, les affaires n'allaient pas. + +Louise avait employé son argent comme il était convenu. Elle avait fait +de grands frais, agrandi son établissement, doublé, triplé son +personnel; le succès n'avait pas récompensé son effort et Boyau-Rouge +restait le maître de l'entresort le plus fréquenté et le plus à la mode +de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien négligé pour ramener la +vogue. + +Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu +d'argent, mais se demandant si elle arriverait à en gagner. + +Dans ces conditions et à son grand regret, il lui était impossible de +répondre à la demande du dompteur et de mettre aucune somme à sa +disposition. + +Cependant il fallait en sortir. + +Le dompteur ne voulait pas s'exposer à rester en panne avec sa +ménagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, où il n'avait +aucun crédit à attendre. + +Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, il +fut décidé qu'il se rendrait à Paris et que là il s'arrangerait pour +contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux obligations qui +lui incombaient, en attendant une campagne plus heureuse. + +--Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser à Vermieux. Il a prêté +à bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son état... Il sait qui tu +es, il n'ignore pas que ton établissement vaut de l'argent, tu auras de +lui ce que tu voudras. + +--Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace. + +--Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore bien +content de le trouver. Ma mère le connaît. Elle pourra te mettre en +rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire. + +Profitant de son séjour à Cette, où il n'avait pas l'espoir de réaliser +des bénéfices, il sauta en express et partit pour Paris. + +Il tomba à l'improviste chez Louise Tabary; après l'effusion des +premiers instants, après qu'il eut donné des nouvelles de sa femme, il +expliqua sa situation embarrassée. + +Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper Louise. + +Un nouveau règlement de police, concernant les fêles foraines, venait +d'être mis en vigueur et les conditions imposées à l'industrie dite des +entresorts, étaient à ce point inacceptables qu'elles allaient rendre +impossible l'exercice de la profession, si elles étaient appliquées dans +toute leur rigueur. Ah! quand la malechance s'en mêlait, ce n'était +jamais fini! + +En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut de +l'avis de son fils. + +Il fallait s'adresser à Vermieux, qui justement était à Paris en train +d'opérer divers recouvrements. + +--Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moitié de son +temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu'à l'époque des +échéances. + +--J'aurai recours à lui... évidemment, dit Chausserouge, s'il m'est +impossible de faire autrement, mais auparavant je veux épuiser tous les +autres moyens qui peuvent s'offrir à moi. Or, pendant la route, j'ai eu +une idée. Si je réussis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai +soutenu bien mieux que je ne pourrais l'être par Vermieux et en même +temps cela me coûtera moins cher. Voilà: par ma mère, je suis ramoni. Tu +sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre ramonis, une sorte de +franc-maçonnerie, qui les oblige à se soutenir mutuellement. De là, leur +grande force qui les met à l'abri de la misère, bien que tous les +membres appartenant à cette race soient éparpillés sur tous les points +de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef +Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur +roi, et ils lui obéissent, bien qu'il affecte des allures tout à fait +différentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne +pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il +dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse +de réserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment, +et qui est destinée à venir en aide aux frères malheureux. Moi, je ne +lui demanderai pas un secours, mais un prêt, avec hypothèque sur mon +établissement; il ne court aucun risque et je ne prévois pas qu'il +puisse me refuser. Il était très bien avec mon père; il a assisté à mon +mariage... Le jour où nous avons réuni pour le célébrer tout le Voyage +au Salon des Familles, à Saint-Mandé, il était là. C'est un temps dont +on aime à se souvenir... Nous étions heureux... alors! Je le lui +rappellerai. Oui, décidément; ça me coûtera moins... j'aime mieux ça... + +Louise Tabary hocha la tête d'un air de doute. + +--Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... Sans +doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela être de +leur race... Tu n'en es qu'à moitié... par ta mère et puis, ta +prospérité qui ne s'était pas démentie jusqu'à ce jour, t'a fait des +jaloux... On ne sera pas fâché, et Lamberty le premier, de te savoir +dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prétextes pour te +refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu +demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu règles. Il +ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez +votre compte et vous ne vous devez rien l'un à l'autre. Crois-moi, ne +perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec Vermieux. + +Mais Chausserouge persista; il tenait à son idée. + +Le lendemain, il se présentait chez Lamberty, installé pour le moment +sur le boulevard Clichy. + +Lamberty était un homme gros et court; un long nez crochu partageait en +deux son visage et ses joues étaient ornées d'une paire de favoris +poivre et sel, très épais et célèbres sur tout le Voyage. + +Une lourde chaîne de montre en or, ornée de breloques et de cornes de +corail, s'étalait sur son ventre légèrement bedonnant; ses doigts velus, +gros et courts étaient surchargés de bagues. + +Indépendamment de la royauté qu'on lui attribuait, il jouissait d'une +grande influence parmi les forains qui n'étaient pas de sa race. + +On le craignait; à voir avec quelle facilité il obtenait les permissions +et les autorisations qu'il demandait, on le soupçonnait d'avoir des +attaches avec la police.. + +La vérité était que Lamberty, doué d'une intelligence peu commune et +d'une activité sans pareille, connaissait son métier à fond et qu'il +mettait les facultés les plus rares au service de son état. + +Il était possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient +simultanément et personne mieux que lui ne savait prévoir la mode, +découvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles. + +Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, tenir +toujours sa curiosité en éveil, en apportant constamment une +amélioration nouvelle à chacun des trucs dont il était l'infatigable +inventeur. De là son succès. + +Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait homme +à ne jamais oublier une injure ni un mauvais procédé. + +Chausserouge le trouva dans sa caravane occupé à se raser le menton +qu'il avait bleu comme un menton de cabot. + +Lamberty reçut le dompteur avec de grandes démonstrations d'amitié, lui +prodiguant les marques de sa sympathie, à ce point que dès le premier +abord François augura très bien du résultat de sa démarche. + +Mais dès que celui-ci aborda le récit de sa situation embarrassée, qui +le faisait avoir recours à lui, le visage de Lamberty se rembrunit +visiblement. + +Quand il en vint à solliciter carrément le prêt d'une somme de dix mille +francs, indispensable pour faire face à ses affaires, une impassibilité +glaciale remplaça l'enjouement de la première minute chez le roi des +ramonis qui donnait à ce moment les derniers soins à sa toilette. + +Il réfléchit un instant, puis: + +--Mon cher ami, dit-il à François, vous savez, je n'en doute pas, +combien est grand mon désir de vous être agréable. Vous ne seriez pas +ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre père qui était un brave +homme, un honnête homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom +restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il me +le rendait un peu... J'ai connu également votre mère, une digne +femme..., et ma famille était même alliée avec ses parents. Toutes +choses que l'on n'oublie pas. Ce préambule pour arriver à vous dire que +si je voyais la possibilité de vous rendre service, j'en serais trop +heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais: + +Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voilà!... Vous +me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait fait. +Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est +impossible de vous faire la moindre avance. On se méprend beaucoup sur +ma situation de fortune. On me croit très riche parce que je travaille +beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis +propriétaire de plusieurs établissements. On a tort, et c'est justement +pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital est +éparpillé. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre différents trucs +qui me coûtent les yeux de la tête, un «Mer-sur-Terre», avec machine à +vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon invention, de plus, +un «Chemin de l'Amour», une idée extraordinaire, mais prendra-t-elle? Un +tonneau énorme, percé aux deux bouts, dans lequel sont disposées des +banquettes sur lesquelles on attache les clients, hommes et femmes, et +on roule le tout... C'est très drôle, mais ça donne mal au coeur... +C'est justement ce qui m'inquiète... à moins que ce ne soit là une cause +de succès! Bref, tous ces essais me coûtent gros et mon argent s'est +immobilisé. Je vous raconte tout cela, mon cher ami, pour bien vous +faire comprendre qu'il n'y a pas de ma part mauvaise volonté, bien au +contraire, seulement... + +Sur ces mots il s'interrompit, compléta sa phrase d'un geste découragé +et se leva pour couper court, puis, voulant donner une conclusion +définitive à sa tirade, dont il ne savait comment sortir sans se +répéter, il tendit sa main au dompteur. + +--Sans rancune, n'est-ce pas? + +Mais ce n'était pas là l'affaire de Chausserouge. Il insista, affectant +de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait congé. + +--Je suis trop du métier, répliqua-t-il, pour ne pas comprendre que vous +avez des charges, des obligations et que le nombre et la variété de vos +diverses entreprises ne vous permettent pas de disposer personnellement +d'une somme aussi importante; aussi, en venant vous trouver, ce n'était +pas à Lamberty que je voulais m'adresser, mais à celui qu'avec raison +nous considérons, nous autres ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous +le savez, je suis ramoni par ma mère et je n'ignore pas qu'il est de +tradition, parmi ceux de notre race, de nous venir mutuellement en +aide... Je n'ignore pas non plus que vous êtes le dispensateur suprême. +Notez d'ailleurs que ma demande, si elle est agréée, ne videra pas la +caisse commune. Ce n'est pas un secours, mais un simple prêt que je +sollicite, remboursable aux époques qu'il vous conviendra et garanti par +une hypothèque sur mon établissement... + +Lamberty parut très visiblement ennuyé de la tournure que prenait +l'entretien. + +Il réfléchit un instant, puis avec un sourire contraint: + +--Nous entrons dans un ordre d'idées tout différent. Mais tout d'abord +laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis pas, comme +vous le dites, le roi, ni le chef suprême des ramonis... Ma situation +sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement une certaine +autorité sur mes compatriotes... Ils me marquent de la confiance, ils me +choisissent pour arbitre dans leurs contestations privées; ils m'ont +institué leur trésorier et c'est moi qui suis chargé de répartir, entre +les plus nécessiteux, certains fonds dont j'ai en effet la disposition. +Mais il y a loin de cette situation à la royauté absolue que vous +m'attribuez... Je dois compte de mes actes, je ne suis que le gardien +fidèle des usages et des coutumes de nos pères... Eh bien! à ce titre +encore, je ne puis vous venir en aide, attendu que vous ne remplissez +pas les conditions... D'abord, vous n'êtes pas dans la misère, vous avez +une surface, une installation qui vaut de l'argent, et les sommes qui +vous seraient confiées manqueraient à ceux de nos frères qui sont dans +le besoin... Nous sommes une Société de secours, non un Établissement +de prêt... De plus, et c'est là même la principale et la meilleure +raison; vous n'êtes pas des nôtres, vous n'êtes pas ramoni! + +--Je vous demande pardon! répliqua vivement Chausserouge, ma mère était +une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille était alliée +avec la vôtre. + +--C'est possible, mais votre mère est morte depuis longtemps; votre père +était originaire d'Auvergne, non du pays de Bohème, et le jour où, +contrairement aux coutumes de notre pays, Maria à épousé Chausserouge, +elle s'est séparée à tout jamais de ses frères pour prendre la +nationalité de son mari. Et elle pouvait même s'estimer heureuse de +n'avoir pas attiré sur sa tête les malédictions et les anathèmes de ses +coreligionnaires. + +Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en +quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, depuis +un temps immémorial, les usages des ramonis. + +Chassés de leur pays, condamnés à une existence nomade, ils avaient +néanmoins conservé leur autonomie, leur indépendance, parce qu'ils +avaient su s'astreindre à une rigoureuse et sévère observation des +traditions. + +Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerçant les industries +les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs de chaises, +fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne aventure, +rebouteurs ou sorciers, gîtant au bord des routes, vivant à la grâce de +Dieu ou plutôt aux dépens de la compagnie, maraudant un brin, mendiant +ou braconnant à la barbe du champignol (garde-champêtre), les autres, de +goûts plus raffinés ou plus ambitieux, avaient rejoint le Voyage, +s'étaient installés et avaient eu des fortunes diverses. + +Quelques-uns, les insouciants, continuaient à végéter dans les derniers +emplois, étaient restés garçons de piste, musiciens ou chiqués; tandis +que la plupart, comme lui, Lamberty, étaient arrivés, à force de +travail, à acquérir à la fois de l'aisance et une certaine notoriété. + +Mais, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils pussent appartenir, +les raboins,--c'est le terme familier qui sert à désigner les ramonis +sur le Voyage--sans exception obéissent à la même loi, et malheur à qui +la transgresse! + +Un raboin ne peut épouser qu'une fille de raboins, et encore ce mariage +doit-il être dépourvu de toutes les formalités ordinaires. + +Pas de mairie, pas d'église. Les futurs conjoints se réunissent devant +le plus ancien de leur tribu,--car bien qu'errants, ils forment encore +des tribus--qui les unit sans autre forme de procès. + +Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voilà tout. Toujours +par monts, par vaux et par chemins, ils échappent à tout recensement, et +en fait d'impôts, ne payent que la patente obligatoire inhérente à leur +état. + +Ils négligent de faire inscrire leurs enfants à la mairie, esquivant par +ce moyen la conscription et le service militaire. + +Ils ne tombent sous la règle commune qui régit la société que le jour de +leur mort. Ne pouvant faire disparaître le cadavre, ils doivent faire la +déclaration de décès à la mairie du pays qu'ils traversent. Mais c'est +là l'unique obligation à laquelle il ne leur est pas permis d'échapper. + +Et s'ils sont parvenus à conserver ainsi leurs droits et leurs coutumes +traditionnelles dans toute leur intégrité, ils le doivent à la sévérité +avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient. + +Les anciens s'érigent en tribunal et rendent des arrêts sans appel. + +Aussi était-il étonnant que le mariage de Maria, célébré jadis +contrairement aux règles, n'eût pas donné lieu, de la part des ramonis, +à des représailles justifiées par cette transgression. + +De semblables mésalliances n'avaient-elles pas souvent donné lieu à des +scènes sanglantes?... + +Dernièrement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu un +soir, à Asnières, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait +épouser le lendemain une ramoni? + +Ils l'avaient saisi, dépouillé, lardé de coups de couteau et jeté à la +Seine. + +Certes, lui, Lamberty, était loin d'approuver ces mesures extrêmes, mais +il était, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes +anciennes. + +On avait eu raison de laisser épouser Maria par Chausserouge, puisque +tel avait été son bon plaisir, mais à partir du jour où elle était +devenue la femme d'un chrétien, elle avait délibérément rompu tous les +liens qui rattachaient à ceux de sa race. + +Elle avait cessé d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualité pour +se réclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas. + +--De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de passer +outre, d'accéder à votre désir, je trahirais la cause que je suis chargé +de défendre et je m'attirerais de justes remontrances que je ne veux pas +encourir. + +Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique. + +Décidément, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prévu la +réception qu'on venait de lui faire et c'était en connaissance de cause +qu'elle l'avait tout d'abord engagé avec tant d'insistance à s'adresser +à Vermieux. + +Il rendit compte de sa démarche à sa maîtresse: + +--C'est bien fait, répondit Louise, je t'avais prévenu, tu n'as pas +voulu m'écouter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon temps. +Comme je prévoyais la réponse qu'on t'a faite, je me suis mise +aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera là... je l'ai invité +à dîner. Tu sais, joue serré avec celui-là. C'est un malin... Du reste, +je serai là pour t'appuyer. + +Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de réputation. Par +ouï-dire, il le savait impitoyable et rusé comme un singe. + +L'usurier passait pour avoir ruiné déjà pas mal de forains qui avaient +voulu jouer au plus fin avec lui. De là la répugnance du dompteur à +entrer en relations avec lui. + +Vermieux fut exact au rendez-vous. + +--Bonjour, garçon, dit-il à Chausserouge avec sa bonhomie cauteleuse, en +lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce que Louise m'a +dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en reviendra!... Je ne +veux pas te dire que je suis content de la circonstance qui me fournit +l'occasion de boire un verre avec toi, mais ça me fait plaisir de +trouver le fils d'un vieux camarade, d'un pays... car le père +Chausserouge aussi était de l'Auvergne... Et si je peux t'être utile, +par ma foi, j'en serai content! + +Le repas fut très animé. + +Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta pendant le +dîner de ne faire aucune allusion au motif de leur réunion. + +Au dessert, il fallut aborder la question. + +--Vermieux alluma sa pipe, et avec une netteté, une précision que +Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de faire +de telles libations, il posa une série de questions au dompteur. + +Puis, lorsqu'il se fut renseigné suffisamment. + +--Hum! Hum! fit-il, tu dis, garçon, qu'il te faudrait pour te +recaler?... + +--Dix mille francs! + +--Dix mille francs, c'est une somme, et ça ne se trouve pas sous le pas +d'un cheval. C'est que, sais-tu, garçon, qu'il y a rudement des risques +aujourd'hui, dans notre sacré métier. Regarde à quoi tient le succès! +En dix ans de temps, ton père, parti de rien, est parvenu à faire une +fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien négligé pour réussir, tu +as boulotté toutes tes économies... Moi, j'ai débuté sur le Voyage comme +galaupe (petit employé); j'ai réussi à mettre quatre sous de côté. +Aujourd'hui il n'y aurait plus mèche, tout ça pour dire que les temps +ont bien changé! + +Et le père Vermieux passa en revue toutes les industries foraines. + +Les vélocipèdes végétaient; les chevaux de bois étaient usés; les bonnes +fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les musées, les +phénomènes ne faisaient plus le sou. + +Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes +tenaient encore coup; la préfecture venait d'y mettre bon ordre et la +mère Tabary en savait quelque chose. + +Plus moyen de faire de musique après onze heures; plus d'orchestre. Une +fête sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que ça +pouvait se comprendre? + +Les musiciens allemands, qui ne coûtaient rien ou à peu près, remplacés +obligatoirement par des musiciens français, qui exigeaient des six +francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque démolie par les +patriotes indignés. + +Augmentation des frais, diminution des recettes, tel était le bilan du +Voyage. + +Et encore, il ne venait d'examiner que le petit côté de la question. + +Voilà que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage +d'un petit nombre d'individus ayant mêmes origines, mêmes goûts, mêmes +idées, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre +d'adhérents, dont la venue allait, à brève échéance, causer la ruine des +entrepreneurs de petits spectacles. + +Des compagnies françaises et anglaises se formaient tous les jours avec +un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les +anciens du Voyage, des établissements éclairés à la lumière électrique, +dorés, marchant à la vapeur, avec un personnel en livrée, des caissiers, +des contrôleurs, des surveillants, etc., de véritables administrations, +quoi! + +Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la +complicité du placardier (délégué au placement), des commissaires de +police, des municipalités qu'ils couvraient d'or, au grand détriment de +ceux qui occupaient les mêmes places avant eux. + +C'étaient les bateaux «Mer-sur-Terre», grands comme de véritables +chaloupes, des chevaux mécaniques, grandeur naturelle et marchant au +galop, des «Courses en ballons», un tas d'innovations dont se passaient +bien nos pères et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands +magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien... + +--Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur +intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon à la gauche du Voyage, et +le mètre carré se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau +augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans +leurs baraques, attiré par la nouveauté, et délaisse les anciens. Ce +sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis à +dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le +Voyage qu'on a fondé la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu'à +obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup, +ça sera la ruine!... Déjà le public, par le luxe auquel on l'a habitué, +ne prend plus le même plaisir à nos spectacles modestes, bientôt si ça +continue, il les délaissera complètement... Alors ce sera la misère +complète... Pas de recettes, pas de pain à donner aux gosses! Et +pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le père +Vermieux: «Père Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que +c'est... le métier ne va pas... Je sais plus comment faire... Vous ne +pourriez pas me prêter cent francs!» Et le père Vermieux, bonne bête, y +va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et +il en a comme ça sur tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est +rudement triste tout de même pour moi, quand je me vois obligé, pour +rentrer dans mes fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent, +qui savent pas où coucher le soir... Mais pourtant faut être juste, je +peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme ça, je le sais: + +«--Oh! le père Vermieux, c'est une vieille crapule!» Crapule! pas tant +que ça! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrassés +s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer à me rendre utile +à mes anciens confrères, faut que j'en garde le moyen, faut que je me +réserve et que je prenne mes précautions, pas vrai? Tout ça, garçon, +pour arriver à te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la +bonne volonté, mais dame! dix mille balles, ça me donne à réfléchir... + +--Mon établissement, père Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et +je ne fais que traverser une crise... + +--Et si ta baraque brûle... Et si tes pensionnaires crèvent... Et si tu +meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera? + +--Vous cherchez la petite bête, père Vermieux. Je sais soigner mes +animaux; de plus, je suis assuré, et si je meurs, la ménagerie ne mourra +pas avec moi!... + +--Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans dompteur, +c'est une marchandise qui coûte au lieu de rapporter. Enfin, je veux +bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous autres et les +lutteurs, vous êtes encore ceux qui résistez le mieux... Et encore, les +lutteurs, depuis qu'on a organisé des matchs dans les grands +établissements, depuis qu'on parle de fonder des Arènes nationales... +Enfin suppose que je te prête, comment comptes-tu t'acquitter? + +--C'est à vous de régler les conditions de remboursement. + +Le père Vermieux se gratta un instant le front, puis: + +--Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothèque sur ton établissement... +Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une première hypothèque... +il n'y en a pas d'autre avant la mienne? + +--- Je ne dois pas un sou, répliqua Chausserouge, ainsi... + +--Bon, cela! Tu me payeras les intérêts à raison de dix du cent l'an, en +deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; moi ça m'est égal, +pourvu que cela corresponde à une fin de trimestre... C'est l'époque où +je reviens régulièrement à Paris... Comme je casque rubis sur +l'ongle..., c'est-à-dire comptant, je te retiens l'escompte, +c'est-à-dire dix du cent sur la valeur totale... Enfin, je te laisse +trois mois de répit... et tu me rembourseras à partir du quatrième mois, +à raison de trois cents francs tous les trente jours... Ça te va-t-il? +J'espère que je te traite en ami... que ce sont là, vu les risques, des +conditions raisonnables et chrétiennes... Il est bien entendu qu'on +déduira les intérêts exigés pour la somme totale, au fur et à mesure du +payement des billets que tu vas me signer. + +Chausserouge fit la grimace. + +--Vous voulez donc m'étrangler, père Vermieux! + +--Ah! ça c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais pour toi +un sacrifice énorme, je te tire d'embarras... et tu te plains... Dis +donc, tu sais, tu n'es pas obligé de traiter avec moi... Tâche donc d'en +trouver un autre qui te rendra le même service, comme ça, sans +récriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles empaillés... Ce +sont des bons billets de la Banque de France que je vais t'aligner en +échange de ton papier... un papier que je ne pourrais même pas passer +dans le commerce... + +--M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert la bouche +depuis le commencement de l'entretien, que pour un compatriote vous +auriez pu faire une exception. Si le père Chausserouge, votre ancien +ami, vous avait demandé le même service, vous lui auriez fait des +conditions moins dures... + +--Les mêmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est à prendre ou +à laisser. Ah! on voit bien que vous n'êtes pas dans les affaires, vous +autres!... Il faut se défendre si on ne veut pas être mangé... Moi, je +vous dis que je suis moi-même étonné des égards que je montre à +François... C'est plus fort que moi... Je me sens de l'amitié pour +lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais aux autres! + +Force fut à Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il +dut se résoudre à passer par les exigences de Vermieux. + +--Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut parti, +après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, va donc, ça ne sera +pas toujours le tour des mêmes. Aujourd'hui, nous avons besoin de son +argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous lui revaudrons +sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra bien un jour où on +le forcera de rendre gorge, le grigou!... + +--Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. Trois +cents francs par mois... dix pour cent d'intérêts! Mâtin, il peut être +riche! + +Louise Tabary haussa les épaules: + +--J'ai passé par des moments qui n'étaient pas drôles... je te jure, et +j'étais autrement embarrassée quand, toute gosse, il m'a fallu débuter +avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme qui m'était plus +dispendieux qu'utile!... Ça ne m'a pas empêché de ressortir... Ah! Et à +propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du tout, le pauvre vieux!... +De temps en temps, je vais le voir à son hospice... Il est rudement +bas... Il a la langue à peu près paralysée... C'est à peine si on +comprend ce qu'il dit... Les médecins prétendent qu'il a... Attends que +je me rappelle... C'est ça, j'y suis!... Ils disent qu'il a de +l'ataxie... La dernière fois que j'ai été le voir, sitôt qu'il m'a +aperçue, il s'est mis a bredouiller... il me tendait la main... Eh bien! +tu sais, ça m'a fait quelque chose... J'y avais apporté du chocolat, des +oranges, du tabac, un tas de friandises... J'ai bien peur qu'il ne +finisse pas l'année... C'était une bonne bête, tu sais, pas un méchant +homme. + +Elle parlait très tranquillement, sans émotion, comme s'il se fut agi +d'un pauvre à qui elle faisait la charité. + +Cette indifférence déplut à Chausserouge. + +--Tout de même, dit-il d'un ton choqué, tu ne montres pas grande +affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari cependant. + +--Oh! il l'a été si peu! répliqua Louise. Il m'a aidée à sortir du +milieu où je suis née, où j'aurais vécu misérablement. Mais à part ça, +il a plutôt été pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une chose de bien +dans sa vie, c'est son garçon. Je le soigne du mieux que je peux... +Grâce à moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le droit +d'exiger davantage. + +Chausserouge ne resta à Paris que le temps nécessaire pour arrêter +définitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il +rejoignit la ménagerie à Cette. + +Il trouva Amélie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la mer +avaient rendu à sa face si pâle un peu de couleur. + +Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes: + +--Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on est malade +comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir ceux dont on se +sépare, même pour quelques heures. + +--Folle, va! Te voilà déjà grande fille. Avec un beau temps comme celui +qu'il fait aujourd'hui, tu vas te guérir et tu nous enterreras tous!... + +--Oh! non, pas ça, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? Ça s'est-il +bien passé? + +Chausserouge lui raconta ses démarches, son insuccès avec Lamberty, ses +conditions avec Vermieux, conditions léonines, mais par lesquelles il +avait bien fallu passer. + +--Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je rapporte, +nous allons pouvoir nous refaire. + +Intentionnellement et par délicatesse, il ne parla pas de sa maîtresse. + +--Et Louise Tabary? demanda Amélie, en baissant les yeux. Tu l'as vue? + +--Oui, répliqua Chausserouge, enchanté que la demande vint de sa femme. +Elle s'est beaucoup inquiétée de toi et elle m'a chargé de te dire bien +des choses... Ah! elle m'a été là-bas d'une bien grande utilité. C'est +une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien marché? + +--Oui, Jean a été très bien pour moi... Je suis revenue un peu sur son +compte; tous les jours, dès que j'ai pu me lever, il m'a mené faire un +tour de plage avec Zézette. Il s'est beaucoup occupé des animaux, et il +n'y a eu aucun accroc... + +Il sembla qu'à partir du moment où la ménagerie disposait d'un nouveau +fonds de réserve, elle entrait dans une ère nouvelle de prospérité. + +A Marseille, puis à Nice, où elle séjourna une grande partie de l'hiver, +les représentations eurent beaucoup de succès. + +--Ce que c'est tout de même, disait Jean Tabary, de ne plus être à +court... Dès que les recettes ne sont plus indispensables absolument +pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que l'eau va à la +rivière. + +Cependant Zézette grandissait. Elle allait atteindre sa huitième année. + +Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas de +lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont la +santé restait chancelante, ne voulait pas se séparer de sa fille, il +fallut aviser. + +Le moment était venu où il allait falloir s'occuper de son instruction. + +Amélie se fit son institutrice; elle assuma la tâche de lui apprendre à +lire, mais elle se heurta à une indocilité peu commune. + +Chausserouge, plein de faiblesse pour «sa petite», souriait de ces +efforts infructueux. + +Il se rappelait sa propre jeunesse, l'époque où il s'échappait de +l'institution où son père l'avait placé pour venir rejoindre le Voyage. + +Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant. + +--Tu la gâtes trop, disait la mère, tu es cause que je n'en puis venir à +bout. + +--Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? Pas une +princesse, n'est-ce pas? Alors, à quoi bon la tourmenter. On verra plus +tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de dompteur... +et peut-être une dompteuse... elle en saura toujours assez! + +--Ah! non, par exemple, reprenait la mère, je ne veux pas que ma fille +entre jamais dans les cages. + +--Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout de même si +c'est son idée. + +Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regretté de +n'avoir pas un garçon qui pût lui succéder et perpétuer la dynastie des +Chausserouge dompteurs. + +L'amour de son métier le faisait penser autrement que son père, et il ne +croyait pas qu'il fût possible de choisir une carrière plus glorieuse. + +Les dispositions naturelles de Zézette, certaines particularités qui ne +lui échappèrent pas, flattèrent son orgueil paternel. L'enfant +manifestait une véritable passion pour les pensionnaires de son père. + +Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait le +public à entrer «pour la dernière représentation», il était impossible +d'obtenir qu'elle restât à la caravane. + +Alors sa mère la prenait par la main, l'amenait dans la ménagerie et +elle ne consentait à rentrer qu'au moment où, le repas des animaux étant +terminé, on éteignait les derniers becs de gaz. + +Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait en +passant devant leurs cages, et on eût dit que, de leur côté, les bêtes +s'intéressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses +menottes... + +Ils avançaient leurs grosses têtes vers les barreaux, comme s'ils +eussent voulu venir à elle. + +Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel répondaient les +grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu'à elle, elle +s'accoudait sur son petit lit et réveillait son père: + +--Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Néron qui t'appelle!... + +Elle distinguait, sans se tromper jamais, «la voix» de toutes les bêtes, +résultat auquel n'était jamais parvenu Chausserouge lui-même. + +Dans la journée, chaque fois qu'elle pouvait échapper à la surveillance +de sa mère, son grand plaisir était de courir à la ménagerie pour +retrouver son grand ami l'éléphant Moquart. + +Moquart montrait à Zézette une affection singulière; il avait pour elle +des attentions délicates. + +Dès qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se +mettait à cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il +balançait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux fermés, ses deux +petits bras serrant étroitement la trompe. Et il fallait se fâcher pour +la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre. + +Ou bien elle prélevait une dîme sur son dîner, réservait une croûte de +pain, un morceau de gâteau, qu'elle cachait soigneusement. + +C'était pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de la +troupe, à qui elle passait du bout des doigts et morceau par morceau +mille friandises, s'amusant des mines drôles de la bête. + +Quelquefois, poussée par une sorte d'instinct atavique, elle restait +assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les pupilles +dilatées, des heures durant. + +Un jour que par suite de la négligence des garçons de piste, la +ménagerie était déserte, son père ne l'avait-il pas surprise, debout +dans l'allée qui longe les cages, en face de Néron! + +Le lion était couché, le muffle près des barreaux, les yeux demi-clos, +une de ses pattes énormes pendant au dehors. + +Zézette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur la +patte et sur le nez! + +Chausserouge pâlit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas crier et +Zézette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher la «bébête», +continuait son manège, auquel Néron paraissait prendre plaisir. + +Le dompteur s'approcha doucement par derrière et quand il fut à portée +de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement à lui. + +--Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire croquer! + +Néron était réputé pour son affreux caractère et, à maintes reprises, il +avait failli faire un mauvais parti aux garçons de piste qui avaient eu +l'imprudence de l'approcher de trop près. + +Alors, elle, d'un ton enfantin, qui désarma le père: + +--Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal! + +Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle. +Celle-là aussi serait une dompteuse. + +Il lui expliqua seulement que parfois les bêtes étaient méchantes, soit +qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dîner et +qu'il n'était jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop près +d'elles... + +--Plus tard! dit-il, quand tu les connaîtras bien, quand elles aussi te +connaîtront, tu pourras les caresser. + +--Et tu m'emmèneras avec toi... dans les cages, dis, papa? demanda +l'enfant enthousiasmée. + +--Oui, si tu es sage et si tu m'écoutes! Seulement, auparavant, il faut +bien travailler et contenter ta mère, qui se plaint que tu n'es pas +gentille. + +--Ça m'ennuie d'apprendre à lire. + +--Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre à lire comme papa! + +De ce jour, Zézette, au grand étonnement d'Amélie, devint une élève +docile et attentive et elle fit les plus rapides progrès. + +Chausserouge expliqua à sa femme les motifs de ce changement si brusque, +qui l'enchantait. + +--Voilà l'indice d'une réelle vocation! Notre Zézette paiera nos dettes +et rétablira la fortune de la ménagerie! + +--S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mère que ces +dispositions inquiétaient. + +Dès lors, chaque jour, à l'heure où il arrivait pour déjeuner, Zézette +courait au-devant de Chausserouge: + +--Papa, j'ai bien travaillé, ce matin... Ma récompense? + +Le dompteur interrogeait la mère de l'oeil: + +--Je suis très contente d'elle, répondait Amélie, elle a été très sage. + +Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, après le repas, il la +prenait par la main et tous deux descendaient à la ménagerie. + +Et c'étaient de longues explications sur la nature, les moeurs, le +caractère de chaque animal, dans un langage familier, presque enfantin, +à la portée de la gamine, qui n'en perdait pas un mot. + +Puis, on faisait un petit tour de balançoire sur la trompe de Moquart, +un tour de promenade autour de l'établissement, à califourchon sur le +dos d'un poney; on allait porter à Loustic, le grand cynocéphale roux, +quelques friandises à grignoter. Dès qu'elle approchait, le singe +bondissait dans sa cage, s'accrochait aux barreaux et riait à l'enfant, +en découvrant ses dents blanches et en faisant entendre un cri guttural +pareil à un bruit de crécelle. + +Puis il tendait sa main velue que Zézette saisissait et dans laquelle +elle déposait un fruit, une amande ou une noisette. + +Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bête et de sa hâte +à enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle lui +apportait. + +--Tu as tort, disait parfois Amélie, d'encourager les goûts de cette +petite, elle finira par aimer mieux ses bêtes que nous. + +Alors Chausserouge posait la question à l'enfant: + +--Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart? + +--J'aime mieux, répondait-elle invariablement, papa et maman et Loustic +et Moquart. + +On ne put jamais arriver à lui faire préciser un choix, ni à obtenir +qu'elle ne mît pas sur la même ligne son père et sa mère et ses deux +animaux favoris. + +Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un goût plus vif +à la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand air une +vigueur extraordinaire. + +Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise fortune +était définitivement conjurée, et que la ménagerie allait finir par +retrouver sa vogue d'antan. + +Les mois passaient, la tournée se poursuivait avec des alternatives de +gain ou de perte, mais le résultat général demeurait satisfaisant, à ce +point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter à ses yeux +l'espérance d'une campagne fructueuse, le dompteur se décida à pousser +jusqu'en Italie. + +Aussi bien, un mieux sensible s'était déclaré chez sa femme depuis +qu'ils voyageaient dans le Midi. + +Si Amélie n'était pas revenue à la santé, du moins son état s'était +maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mêmes inquiétudes. + +Jean Tabary avait acquis dans le métier une expérience qui le mettait +désormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours, +imprudences qui eussent mis l'établissement à deux doigts de sa perte, +si Chausserouge ne se fût résigné à avoir recours à Vermieux. + +Le souvenir de la dette contractée était du reste le seul souci qui +altérât le contentement du dompteur, sans l'inquiéter toutefois outre +mesure. + +Il avait pu payer sans trop de gêne les premiers billets venus à +échéance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire à ses yeux le +barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir. + +Malheureusement, il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était là qu'un +temps d'arrêt dans l'adversité. + +Il eut un brusque et douloureux réveil. + +L'impresario s'était engagé à faire face aux frais considérables que +nécessitait le transport de la ménagerie de l'autre côté de la +frontière. + +Il devait subvenir aux dépenses journalières jusqu'au jour de la +première représentation. + +C'était encore par ses soins qu'une immense publicité par affiches et +dans la presse devait être faite dans toutes les villes où le dompteur +devait séjourner. + +Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties égales le montant +des recettes. + +C'était pour Chausserouge une excellente opération; pas un sou à +débourser et des bénéfices assurés. + +Aussi n'hésita-t-il pas à signer le traité que le signor +Baldini--c'était le nom de l'impresario--avait préparé. + +Du reste, cet Italien, aux manières patelines, au parler grasseyant, +flatteur et cauteleux, inspirait à tous une égale confiance, sauf +toutefois à Jean Tabary. + +--As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-là? demanda-t-il au +dompteur. + +--Tu es bête! répliqua Chausserouge. Il a déjà fait affaire jadis, +m'a-t-il dit, avec mon collègue Perdel, qu'il a transporté à ses frais +et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce n'est pas +sa première entreprise... Il a réussi déjà, il n'y a pas de raison pour +qu'il ne réussisse pas avec moi! + +--C'est égal, à ta place j'aurais demandé un cautionnement... quelque +chose enfin, une garantie! + +--Par exemple! c'eût été lui faire injure! C'est un homme trop loyal +pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hésite pas à avancer des sommes +considérables, puisqu'il prend la charge de tous nos frais... Tu vois +bien que nous n'avons rien à craindre. + +--Je le souhaite, mais prends bien tes précautions... Il me parait bien +poli pour être honnête et puis, en principe, je n'aime pas les +Italboches! + +--N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop d'argent +dehors. + +--Oui, mais s'il nous laisse en plan... + +--Je pense que tu es fou! Nous sommes là d'ailleurs!... Et puis, c'est à +nous d'y veiller. Tu es le seul à avoir de ces ridicules préventions. +Tiens, Amélie, qui est une femme très entendue, me disait encore +hier:--C'est un coup de fortune qui nous tombe! + +--Amélie n'est qu'une femme qui ne connaît pas grand'chose aux affaires. +Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses au pire. Si +le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, seulement il faut +s'arranger pour n'être pas pris, le cas échéant, au dépourvu. + +En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa réputation, +Chausserouge songea à corser son spectacle. + +Outre les vieux numéros traditionnels dans la ménagerie, il fallait +trouver une attraction inédite, un exercice nouveau capable d'exciter la +curiosité et de passionner le public. + +Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de +spectacle, ont chez eux des dompteurs renommés. Il ne voulut pas qu'il +pût résulter de la comparaison, une infériorité pour les dompteurs +français. + +En un mot, pour réussir il convenait de mettre tous les atouts dans son +jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui n'eût +déjà été fait. + +Et le temps pressait, l'époque arrivait où il allait falloir se mettre +en route. + +Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une idée qui, disait-il, +devait révolutionner l'Italie. + +--Vous avez, dit-il à Chausserouge, dans son patois moitié français +moitié italien, une petite fille bien intelligente et dont vous pourriez +tirer un parti excellent. + +--Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frémit à la +pensée d'exposer Zézette à un pareil danger. Vous n'y pensez pas! Me +servir de mon enfant! Ça, jamais! + +--Pourquoi? Elle est très brave, elle adore les animaux et vous avez sur +eux une puissance telle que votre seule présence suffira pour la mettre +à l'abri de tout péril. N'avez-vous pas maintes fois fait entrer avec +vous dans vos cages des étrangers avides d'émotions inédites?... + +--Oui, des étrangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus la même +sûreté! + +--Au contraire, votre autorité sera décuplée... Et dès l'instant que +vous êtes sûr de n'avoir pas à redouter de défaillance de la part de +votre petite fille, qui est inconsciente du danger, qu'avez-vous à +craindre? + +--Sa mère n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui faiblissait. + +Baldini haussa les épaules. + +--Madame Chausserouge vous connaît trop pour douter de vous. Et elle ne +peut pas; par son entêtement, vous forcer à refuser une occasion de +fortune. Je vous assure, c'est la fortune assurée. + +--Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous? + +--Je pensais d'abord à la restitution d'une scène biblique: Daniel dans +la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait Daniel, jeté en +pâture aux animaux et délivré par l'ange... L'ange, ce serait vous... +Avec un joli décor, de beaux costumes, une mise en scène soignée, ça +ferait beaucoup d'effet. + +--Oui, mais il faudrait laisser Zézette quelques instants seule dans la +cage? + +--Naturellement. + +--Alors, n'y pensons plus! Ce sera déjà bien beau si je consens à la +faire entrer en même temps que moi... La laisser seule, ce serait une +témérité... Ce serait courir au-devant d'une catastrophe... + +--Alors, une idée plus moderne. Vous pénétrez comme d'habitude dans la +cage centrale, où sont rassemblés vos animaux, et vous êtes accompagné +de la petite Zézette, costumée en clown. Vous accomplissez vos exercices +ordinaires que répète comiquement votre petite fille, dans la mesure qui +vous paraîtra possible... + +--J'aime déjà mieux cette combinaison... + +--Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection des +affiches. + +--Attendez!... Pas avant que je n'aie consulté ma femme... + +Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, à la résistance +d'Amélie. + +Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans lesquelles +elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari entrait dans les +cages! + +Ah! oui, bien sûr, elle se refusait à ce qu'on tentât une expérience si +périlleuse, qui mettrait en danger la vie de sa fille. + +Si, plus tard, il devenait impossible d'empêcher Zézette de suivre sa +vocation, elle se résignerait, mais, au moins, à ce moment-là, sa fille +ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa +profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille à tenir +tête à ses terribles élèves. + +Mais pour le présent, elle, la mère, s'opposait à ce qu'il fut donné +suite à un projet qui constituait à la fois une imprudence et une +mauvaise action. + +Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant à moitié +vaincu, fut ébranlé de nouveau. + +Toutefois, avant de s'arrêter à un parti définitif, il jugea utile, +selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait +de prendre une décision importante, de consulter Jean Tabary. + +Peut-être même au fond, son dilettantisme et son amour de l'imprévu, son +désir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas à accepter? + +En somme, n'avait-il pas jadis triomphé d'une difficulté bien plus +grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu +aucun accident, laissé exécuter dans la cage centrale des expériences +d'hypnotisme? + +Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme qu'avaient +excité ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, par-dessus +la barrière que formait une femme raidie par la catalepsie, étendue en +travers sur deux chaises. + +Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary. + +--Mais c'est une idée de génie, s'écria le jeune homme, et pour la +première fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon vieux, avec +cela, nous allons dégôter les dompteurs passés, présents et futurs! + +--Il y a eu déjà, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel +introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait à faire +respecter par ses animaux. + +--Eh bien! c'est à cela que Perdel doit sa renommée! Que sera-ce quand +on saura que Chausserouge a remplacé le mouton par son propre enfant! + +--Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle émotion je +ressentirai... + +--Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera ton +énergie et assurera le succès. + +--C'est ce que Baldini me disait. + +--Il a raison! Tu as tenté tout ce que tes collègues ont tenté... Tu les +a surpassés par l'audace que tu as déployée et c'est ainsi que tu es +parvenu à te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui d'arriver à faire ce +qu'aucun d'eux n'a jamais essayé et n'essaiera jamais... Je vais faire +comprendre à ta femme que c'est à la fois ta gloire et ta fortune qui +est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu auras réalisé l'impossible! + +--Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se livre en +moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il allait +arriver un accident, quel remords! + +--Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la première enfant +venue! Mais il s'agit de Zézette... une gamine qui fait mon +admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses neuf ans, +est aussi brave que père et mère. Elle a du sang de dompteur dans les +veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de caresser +Néron? Et puis, on lui trouvera un petit numéro bien tranquille et bien +drôle. Elle va être aux anges, ta môme! D'ailleurs toutes les bêtes la +connaissent... elle s'est élevée au milieu d'elles... Il n'y en a pas +une qui voudrait lui faire du mal? conclut en riant Jean Tabary. + +--Les bêtes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni tendresse +aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le dessus et +quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le dissimuler, si je +n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle entre les doigts, il +y a probablement longtemps que j'aurais été boulotté. Et pourtant, il +n'y a pas de dompteur qui soit plus familier que moi avec ses animaux. +Le malheur vient quand on n'y pense pas... Vois mon père, qui, pendant +trente ans de sa vie, n'a jamais eu une égratignure... Il a suffi pour +l'enlever d'une circonstance bête. + +--Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique un moyen +de triompher sûrement, des résistances de ta femme... Demande à Zézette, +si elle a envie de t'accompagner dans les cages? + +--Oh! je suis sûr de la réponse, dit Chausserouge en souriant. + +--Essayons toujours, ça ne coûte rien! + +Le Dompteur fit venir sa petite fille. + +Zézette, déjà grandette pour son âge, accourut joyeuse à l'appel de son +père. + +--Écoute, mignonne, lui dit François, très tendre, tu sais que je t'ai +promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu étais sage... et si tu +travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. Veux-tu entrer avec +moi dans les cages... Je te ferai faire un beau costume et tu feras +travailler les animaux, en même temps que moi! + +La petite fille regarda fixement son père, les yeux brillants de +plaisir. + +Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas qu'un +tel bonheur pût sitôt lui être réservé. + +--C'est vrai, dis, petit père, demanda-t-elle enfin la voix tremblante +d'émotion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?... + +--Je te le demande... Mais aussi, je veux être sûr que tu n'auras pas +peur. + +--Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les bêtes, elles +ne sont pas méchantes... elles me connaissent! Dis! alors c'est vrai que +tu veux bien que j'entre avec toi, partout... + +--Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions... + +--Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! Ça va? Si tu veux, ça +sera moi qui ferai danser la Grandeur! + +Et la petite fille, sans attendre la réponse, s'échappa des bras de son +père et courut au fond de la ménagerie. + +--La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas travailler, +maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obéis pas! + +--Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge à Jean. + +--Écoute, petit père! dit l'enfant en revenant vers François, si tu veux +être sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! Tiens! +veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur? + +--Ah! une idée! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si ça va bien, +j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manoeuvre Zézette, elle +finira par consentir. Et avec l'ours... + +--Oh! celui-là, j'en réponds! interrompit Chausserouge. Je me +promènerais dans la rue avec lui sans rien craindre. + +Séance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. Il +entra le premier et introduisit l'enfant derrière lui. + +A la vue de Zézette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et +marcha au-devant d'elle. + +Le père, son fouet à la main, se tenait prêt à intervenir. + +--Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. Ah! +donne-moi du sucre! + +Alors, l'enfant, avec un sérieux et une crânerie admirables, répéta pour +son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois exécuter par +son père. + +Quand elle fut à deux pas de l'animal, droite et la tête haute, elle lui +donna sur les pattes un léger coup du manche de son fouet, puis, élevant +de la main gauche un morceau de sucre: + +--- Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner! +Dansez! + +Mais au lieu d'obéir, l'animal fit entendre un sourd grondement, +avançant le museau vers la friandise promise... + +--Voulez-vous danser tout de suite! répéta l'enfant en tapant du pied. + +Et se souvenant du procédé de son père pour le contraindre à +travailler, elle lui cingla de sa lanière les jambes de derrière, +jusqu'à ce que, vaincu par la douleur, il se résignât à sauter d'un pied +sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son espèce et +qu'il accompagnait d'une série de grognements plaintifs. + +--Allez! Allez... toujours! criait Zézette, tu vois, papa, il ne manque +plus que la musique! + +--Courez chercher madame Chausserouge! dit Jean tout bas à un des +garçons de piste, qui, debout devant la cage, s'émerveillaient de +l'audace et de l'adresse de l'enfant. + +Amélie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta stupéfaite. + +Au moment où elle apparaissait devant les barreaux, Zézette avait +interrompu l'exercice et elle tendait du bout des dents à la Grandeur un +morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours «chantant» +cueillir entre ses lèvres. + +--Et ce n'est pas plus difficile que cela! fit Zézette en battant des +mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. Tu vois, +maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis!... Maintenant à +un autre! + +--Ah! non, ça suffit! dit Chausserouge tout à fait rassuré maintenant. + +Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les deux +joues. + +--Maintenant sortons! fit-il, en voilà assez pour aujourd'hui. + +--Déjà! dit Zézette d'un ton chagrin, déjà! Je m'amuse tant! Je n'ai +donc pas été assez sage? + +Et avant que son père ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet, +courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se léchait les babines. + +--Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la Grandeur! + +Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu'à ce qu'il se fût +étendu à terre. + +Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tête appuyée sur +le ventre de la bête, tandis que de la main droite, elle lissait le +plastron jaune et soyeux qui est la caractéristique de l'ours des +cocotiers, puis, après une demi-minute de repos, elle se souleva sur un +coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau et se releva +prestement. + +--Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille? + +--Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes aux yeux. + +Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille. + +Amélie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans +pouvoir articuler un mot. + +--Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme c'est +amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans toutes... +toutes les cages? + +--Eh bien! madame Amélie! craindrez-vous encore? demanda Jean Tabary, +triomphant. + +La jeune femme ne répondit pas. Elle leva les yeux de l'air de quelqu'un +qui se soumet, quoique bien à contre-coeur. + +--Le sort en est jeté! fit-elle, puisqu'il doit en être ainsi, advienne +que pourra! + +A partir de ce jour-là, Chausserouge commença officiellement l'éducation +de sa fille. + +Toutes les après-midi, il descendait avec elle dans la ménagerie et +successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des différents +animaux. + +Non seulement Zézette montrait un courage extraordinaire, mais encore +elle prenait un plaisir extrême à ces tentatives. + +Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les renouveler et +elle enchantait son père par son entrain et sa bonne volonté. + +Baldini assista à plusieurs séances et, comme tout le monde, il fut +frappé de l'aplomb et de l'énergie que déployait la petite fille. + +--Mon cher, dit-il à Chausserouge, souvenez-vous de ce que je vous dis, +vous aurez un grand succès! + +Quand on apporta pour la première fois à Zézette le costume pailleté +d'argent qu'elle devait revêtir, son enthousiasme ne connut plus de +bornes. + +Elle eût voulu débuter le lendemain. + +On eût quelque peine à calmer son ardeur. On y parvint en lui assurant +que l'heure approchait où bientôt elle pourrait paraître devant le +public. En effet, Baldini, qui était parti en fourrier, ayant +télégraphié de Turin pour annoncer que tout était prêt, que l'arrivée de +la ménagerie était annoncée et préparée, Chausserouge donna l'ordre du +départ. + +Amélie n'avait pu prendre son parti de cette double décision: elle ne se +résignait que bien à contre-coeur à quitter la France et à voir son +enfant aborder si brusquement une carrière si aventureuse. Elle avait +rêvé pour elle une autre existence. + +Mais puisque le bonheur de Zézette d'une part, le succès de +l'établissement de l'autre semblaient attachés à la tentative nouvelle, +elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit son mari, +sans hasarder même une observation. + +Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les journaux +étaient pleins du récit des actes de bravoure de Chausserouge. + +La curiosité était vivement excitée et on annonçait l'arrivée dans la +ville de plusieurs dompteurs italiens, désireux de voir de près leur +illustre collègue français. + +Le soir du jour où la ménagerie fit son entrée à Turin, au milieu d'une +affluence considérable accourue de tous les points de la cité, et +procéda à son installation, le dompteur fit, avec sa fille, une +promenade dans la ville. + +Sur tous les murs étaient placardées des affiches multicolores en +français et en italien, avec le nom de Chausserouge en lettres d'un +demi-pied. + +--Vois-tu, dit François à sa fille, combien il est utile de savoir lire. + +Et, s'arrêtant devant une affiche: + +--Tiens, comment y a-t-il, là? + +Et Zézette, émerveillée, épela lentement: + + CE SOIR ET LES JOURS SUIVANTS + à 8 h. 1/2 du soir + AVEC LA PERMISSION DES AUTORITÉS DE LA VILLE. + GRANDE REPRÉSENTATION + du célèbre dompteur + =FRANÇOIS CHAUSSEROUGE= + POUR LA PREMIÈRE FOIS + =LA FILLE DU DOMPTEUR, MADEMOISELLE= + =ZÉZETTE= + âgée de 9 ans + =ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PÈRE= + +Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les +pensionnaires de la ménagerie. + +En voyant son nom imprimé en gros caractères, au-dessous de celui de son +père, Zézette sauta de joie. + +--Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets! + +Et de retour à la ménagerie: + +--Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche! Si tu voyais... grand comme +ça! + +Le soir, elle ne mangea pas. Aussitôt après dîner, deux heures avant la +représentation, il fallut lui laisser endosser son costume, tant elle +avait hâte de s'en revêtir. + +Avec une tristesse mêlée de fierté, Amélie remplit les fonctions +d'habilleuse. + +Zézette était charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste très +courte soutachée d'argent qui laissait passer les paillettes de sa +ragrafe, et sa perruque à toupet de clown. + +Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre, à côté de +son père, cambré dans son dolman à brandebourgs, causa une émotion. + +Elle se promenait, très crâne, devant le contrôle, une minuscule +cravache à pommeau d'or passée sous le bras droit. + +Parfois elle s'arrêtait, faisait quelques agaceries à Loustic, perché au +haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran Gustave et +mêlait sa voix grêle à celle du bonisseur, chaque fois que les cuivres +se taisaient. + +--Entrez! messieurs! mesdames! La représentation va commencer! Entrez! + +La salle était comble quand son tour arriva de paraître dans les cages. +Déjà son père, dans les périlleux exercices par lesquels il avait +débuté, avait obtenu un grand succès, mais l'on peut dire que toute la +curiosité s'était portée sur elle. + +Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un homme +comme Chausserouge avait peine à mater, une enfant de neuf ans? + +L'oeil brillant de plaisir, elle attendit derrière la cage que le +bonisseur aidé du garçon de piste eut terminé la sélection des animaux. + +Amélie était là; elle prit sa fille dans ses bras et la serra contre +elle avec tendresse. + +--Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, regarde!... Moi, +je n'ai pas peur? + +--Vrai! demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le paraître, tu +n'as pas peur? + +--Ah! tu vas bien voir, par exemple! dit la petite fille en levant la +tête d'un air de défi. + +--Après la répétition d'hier, fit Baldini, vous pouvez être tranquille, +Chausserouge, et vous allez entendre les applaudissements. + +--François!... La gosse!... demanda Jean Tabary, qui apparut derrière la +cage. Êtes-vous prêts? Peut-on annoncer? + +--Allez-y! cria la triomphante Zézette. + +Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout à l'autre de la +ménagerie, Jean clama: + +--Le dompteur Chausserouge et sa fille Zézette dans les cages! + +François frappa trois coups du pommeau de sa cravache à la porte +intérieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut, +donnant la main à sa fille. + +Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux saluèrent et +firent deux pas en arrière, tandis que Jean Tabary tirait un portant et +livrait passage aux deux lionnes Rachel et Saïda. + +--La barrière! commanda Chausserouge. + +Puis, quand il eut fait en personne exécuter à ses bêtes les exercices +ordinaires et comme il feignait de donner l'ordre de les faire sortir: + +--Monsieur Chausserouge! dit Zézette, je ne trouve pas que ce soit bien +fort, votre entrée de cage! J'en ferais bien autant! + +--Vous, mademoiselle! + +--Parfaitement, monsieur Chausserouge! + +--Est-ce que par hasard, vous prétendriez faire mieux que moi? + +--Certainement! si vous voulez bien le permettre! + +--Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir... + +Zézette prit une pose, comme jadis le légendaire Chadwick au Cirque +d'Hiver quand il s'adressait à M. Loyal, et interpellant Jean Tabary: + +--Dites-moi, monsieur le bonisseur! Vous n'auriez pas dans votre +ménagerie une bête, un ours, ce que vous voudrez... à me confier pour +quelques instants? + +--Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le faire croquer +par les deux lionnes, mademoiselle! + +--Nous verrons bien!... Envoyez toujours! + +--Faut-il, monsieur Chausserouge? + +--Allez! allez! Rira bien qui rira le dernier! + +Et Jean Tabary introduisit la Grandeur. + +A peine entré et sur un signe de Zézette, l'ours se dressait sur ses +pattes de derrière et avançait, marchant presque à reculons l'oeil fixé +sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les oreilles +basses et l'oeil sanglant, découvraient en grondant leurs terribles +mâchoires. + +--Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda Zézette. +Voyons! allez dire bonjour à ces deux aimables personnes, qui vous +sourient si agréablement. + +Mais comme la Grandeur secouait la tête en ronchonnant, peu soucieux +d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves: + +--Ah! c'est cela, monsieur la Grandeur! je ne me trompais pas. Vous avez +peur! Eh bien, il faut au moins que vous vous rendiez utile à quelque +chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel et de Saïda, +ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez bien, monsieur +Chausserouge! La barrière vivante! + +Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que l'enfant disposait +tout près des barreaux. + +Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces piédestaux improvisés, de +façon qu'il posât également sur les deux sièges. + +Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu de la +cage de façon à ce que l'ours, dont la tête restait face au public, +formât une sorte de barrière vivante, puis elle marchait sur les deux +lionnes, la cravache haute: + +--Sautez, mes belles! + +Et les deux fauves, rugissant, répétaient par dessus le dos de la +Grandeur l'exercice que leur avait fait exécuter l'instant d'avant +François Chausserouge. + +--Je suis obligé de me rendre, proclamait alors le dompteur, dès que les +applaudissements qui saluaient Zézette avaient cessé, vous êtes plus +forte que moi, mademoiselle! + +--Quand je vous le disais; mais ce n'est pas tout? + +Sur un signe, Jean Tabary tirait un portant et réintégrait les deux +lionnes. + +L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulagé, +couchait en travers les deux sièges, passait un mors en bois dans la +gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et, à cheval sur cette +monture d'un nouveau genre, elle trottait autour de la cage, aussi vite +que le lui permettait les jambes courtes de la bête pesante qu'elle +actionnait de sa houssine. + +Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrêtait court +et saluait en envoyant des baisers à l'assistance. + +L'aisance avec laquelle Zézette manoeuvrait son ours enleva le public, +qui ne lui ménagea pas les acclamations, et elle termina la +représentation en dansant une bourrée d'Auvergne en face de la Grandeur, +heureux de sentir enfin la fin de ses épreuves et l'heure de la +récompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir sur +les lèvres de sa petite maîtresse. + +L'effet fut tel que l'avait prévenu Baldini, c'est-à-dire immense. Le +bruit se répandit rapidement du début triomphal du petit prodige. + +Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours, +l'impresario encaissa des recettes que la ménagerie n'avait jamais +connues, même au temps de sa plus grande vogue. + +--Eh bien! dit Chausserouge à Jean Tabary, ai-je eu raison de passer +outre, de ne pas t'écouter?... Je sentais bien que le succès était au +bout de notre entreprise! Ah! Baldini est un malin... + +--Trop malin peut-être! dit Tabary, toujours sceptique. T'a-t-il rendu +des comptes? + +--Non! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part qu'il a +avancée pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu'à ce jour, à tous les +frais... Après, nous compterons!... + +--Alors, compte donc le plus tôt possible! + +Mais quand Chausserouge, que la défiance du jeune homme avait rendu +soupçonneux à son tour, voulut parler intérêts à Baldini: + +--Mon cher, répliqua l'Italien, une affaire comme celle-là ne se règle +pas du jour au lendemain. J'ai toute une comptabilité à mettre en +ordre... Laissez-moi donc faire! Aussi bien, vous n'avez pas eu à vous +plaindre de moi jusqu'à ce jour... Il faut que j'établisse une balance +exacte des frais considérables dont j'ai dû faire l'avance... que je +prépare en outre notre prochaine campagne, car voici le moment arrivé où +il nous faudra quitter Turin... Je suis d'avis qu'il ne convient pas de +s'arrêter en si beau chemin... A Milan, nous avons encore des recettes +pareilles à réaliser... Nos bénéfices actuels vont nous permettre de +jouer sur le velours sans rien risquer... Quand j'aurai fait dans la +capitale de la Lombardie une publicité semblable, que nos premières +représentations nous auront fait rentrer ces nouveaux débours, il sera +temps de compter et, ce jour-là, vous ne vous plaindrez pas, je vous +jure, de m'avoir laissé la disposition des fonds qui, dès à présent, +vous reviennent. + +Il parla longtemps pour esquiver un règlement de comptes, et si bien que +Chausserouge se laissa convaincre... + +Il fut d'ailleurs d'autant plus facile à persuader que son succès +l'avait grisé. Il y avait si longtemps qu'il était déshabitué des +comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public enthousiaste. + +Quant à Zézette, chaque nouvelle représentation augmentait son +assurance. Maintenant son père voyait sans inquiétude approcher l'heure +de son entrée en cage, les animaux s'étaient accoutumés à elle et, pour +un peu, il l'eût à présent laissée seule exécuter ses exercices. + +Pour renouveler la curiosité, Jean avait imaginé un nouveau numéro: la +présentation en liberté de Loustic, costumé en gymnaste, à qui l'enfant +faisait faire des rétablissements au trapèze et des sauts périlleux. + +Moquart était également mis à contribution. Sous la direction et au +commandement de Zézette, l'intelligente bête, qu'on avait affublée d'une +couverture rouge brodée d'or, d'une gigantesque paire de lunettes, d'une +collerette tuyautée et d'un chapeau pointu de clown, jouait de la grosse +caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu'à dix, désignait la +personne la plus ivrogne de la société,--il s'arrêtait toujours devant +Jean Tabary,--la plus amoureuse et la plus jolie de l'assistance. + +Le tout scandé d'un accompagnement de cymbales que manoeuvrait Loustic +avec une virtuosité et une dextérité sans pareilles. + +On inaugura également, pour la plus grande joie de Zézette, les grandes +promenades dans la ville, en costumes, et c'était toujours Zézette qui +clôturait la marche, montée tantôt sur Moquart, tantôt sur l'Etourdi, le +poney de Chausserouge. + +La petite prenait au sérieux son rôle d'étoile et c'était avec le plus +grand calme et la plus sérieuse conviction qu'elle recueillait sur son +passage les témoignages de sympathie de ses admirateurs. + +Seule, Amélie conservait toujours une angoisse dont elle n'était pas +maîtresse, chaque fois qu'elle assistait une représentation et qu'elle +voyait sa fille aux prises avec les lionnes. + +La présence de Chausserouge, attentif au moindre mouvement de l'enfant +et prêt, en cas de danger, à intervenir vigoureusement, ne suffisait pas +pour la rassurer. + +L'énergie de Zézette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle +hardiesse, loin de la tranquilliser ne faisait qu'augmenter son effroi. + +Qui sait si un jour un animal mal disposé n'accueillerait pas mal un +coup de houssine, appliqué imprudemment, et alors si le père allait ne +pas arriver à temps! + +Et elle voyait son enfant, étendue, râlant sur le plancher de la cage, +ses membres grêles broyés par les mâchoires puissantes des fauves! + +Zézette, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa mère +manifestait, bien à tort, selon elle. + +--Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger!... Je le +sais bien, moi! + +--Ma chérie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien garde! + +Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru: + +--Ma parole, si la petite n'était si sûre d'elle, si elle n'était pas si +crâne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac!... Laisse-la donc +faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir, à Milan, ça va bien être +autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une nouvelle attraction, +Tabary et moi! + +Après un mois de séjour, Chausserouge donna sa représentation d'adieux +et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la publicité +était faite, il partit pour la Lombardie. + +Une déception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il s'y +attendait, son impresario à la porte de la ville, il tomba dans une cité +où, non seulement sa venue n'était point préparée, mais où son nom était +même inconnu. + +Pas une affiche sur les murailles; nulle curiosité de la part des +habitants. De l'étonnement seulement à la vue de ce matériel imposant, +débarquant on ne savait d'où, arrivant à l'improviste. + +A l'Hôtel de Ville, nul ne put renseigner Chausserouge. Baldini y était +inconnu et personne n'était venu demander une permission de séjour, ni +un emplacement pour la ménagerie. + +On parut même assez mal disposé pour ces étrangers, à la déconvenue +desquels on n'ajoutait aucune créance. + +Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grâce, à les laisser +stationner sur un des cours éloignés de la ville. + +Chausserouge revint désespéré, la rage au coeur. Jean Tabary avait eu +raison de se méfier. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé! + +Il avait flairé dans Baldini un aventurier, un filou adroit, préparant +de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses dupes. + +Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Chausserouge, ses précautions, comme, +si souvent, Jean l'avait invité à le faire? Par quel aveuglement +avait-il donc été frappé pour ne rien voir, pour n'avoir pas eu une +minute de doute? + +Ainsi, il était maintenant en pays étranger, réduit à ses propres +ressources, ayant perdu le bénéfice d'un mois de triomphe, où il avait +réalisé les plus grosses recettes de sa vie! + +Si maintenant ce succès allait l'abandonner, il allait se trouver dans +l'obligation de dépenser tout ce qui lui restait, ou à peu près, de la +somme prêtée par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier! + +--Tu vois, dit Tabary avec un sourire forcé, tu vois si je m'étais +trompé! Ton Baldini!... Eh bien, nous voilà propres maintenant! + +--Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais à bouffer à mes +bêtes! + +--Sais-tu ce que ça fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq mille francs +tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il paraît que ça +t'amuse de travailler pour les autres. + +--Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en deux, d'un +mouvement nerveux, la canne qu'il tenait à la main. Mais maintenant, +qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi un conseil..., +je le suivrai aujourd'hui... + +--C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que jamais... +Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. Ce n'est pas +le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller déposer la plainte chez +le procureur du roi, écrire à celui de Turin. Moi, pendant ce temps-là, +je vais réparer le temps perdu, installer la ménagerie et commencer le +potin dans les journaux... Cette fois-ci, il n'y aura pas de Baldini et +la galette sera bien à nous... + +Séance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, Tabary +se mit à l'oeuvre, mais il se heurta à des difficultés qu'il ne +soupçonnait même pas. + +Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrêmement difficiles +les relations avec les gens qu'il était obligé de voir, avec lesquels il +lui fallait traiter. + +Autant la population, la presse, la municipalité, bien préparées, +chauffées à blanc par un compatriote, s'étaient montrées sympathiques à +Turin, autant elles manifestaient de méfiance et de mauvaise volonté à +Milan. + +On eût dit que brusquement le charme s'était rompu. + +Toutefois, il parvint tant bien que mal à organiser une série de +représentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud devant +lequel il avait fait débuter sa petite fille. + +Il fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prévention. + +Des applaudissements maigres récompensèrent mal ses efforts, et les +exercices de Zézette, accomplis pourtant par la petite fille avec la +même maestria, excitèrent plus de pitié que d'enthousiasme. + +On s'indigna contre la barbarie de ce père, qui contraignait une enfant +si jeune à ceindre la ragrafe traditionnelle et à affronter sans +défense des animaux aussi redoutables. + +Des journaux se firent les interprètes de la pensée publique en +s'élevant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition malsaine +et attentatoire à la morale. + +Ils firent appel à la conscience des magistrats de la ville, les +invitant à ne pas tolérer plus longtemps que des saltimbanques étrangers +donnassent l'exemple d'un semblable scandale... + +A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un +commissaire délégué par le Parquet vint faire une descente dans la +ménagerie, accompagné d'un médecin. + +Après s'être fait représenter les papiers du dompteur et s'être assuré +que l'installation de la ménagerie était telle qu'il ne pouvait, en cas +d'alerte ou de négligence, en résulter aucun danger pour les +spectateurs, il interrogea longuement Zézette. + +Il avait pleins pouvoirs, au cas où la moindre infraction aux règlements +de police en vigueur dans le pays serait constatée, pour interdire +impitoyablement toute représentation, mais il dut s'en retourner comme +il était venu. + +Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les réponses de la +petite fille le convainquirent que non seulement il n'était exercé à son +égard aucun sévices, mais qu'au contraire l'empêchement qui pouvait lui +être notifié de paraître dans les cages serait pour elle la plus dure +des privations. + +--Mais, monsieur, moi... j'aime mes bêtes... et mes bêtes m'adorent... +Papa me permet de les faire travailler sous ses yeux, parce que j'ai été +très sage... et que je l'ai mérité par mon application... +Demandez-lui!... Oh! non; dites, n'est-ce pas, vous ne voulez pas +m'empêcher de continuer... + +Et comme le fonctionnaire, très étonné, ne répondait pas, elle fondit en +larmes. + +--Mais qu'est-ce que ça peut vous faire? Ce n'est pas vous qui entrez +dans les cages! + +Puis, se réfugiant dans les bras de son père, qui avait assisté à cet +interrogatoire: + +--Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger! + +L'autorisation fut maintenue, mais il demeura évident qu'on n'attendait +qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance sans +importance, mais qui eût pu avoir des conséquences graves, ne tarda pas +à la fournir. + +Un soir,--c'était à la cinquième soirée--Zézette était en train de faire +manoeuvrer les lionnes. + +L'une d'elles, Saïda, montrait une indocilité qui ne lui était pas +habituelle. Tapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obéir. + +Zézette voulait approcher, mais son père l'arrêta. + +--Je veux qu'elle saute! criait la petite, en tapant du pied. Donne ton +fouet, papa! + +Le père se fit immédiatement passer une petite fourche pour se tenir +prêt à parer à tout accident, et il marcha à côté de l'enfant, qui +s'avançait, le fouet levé, vers la bête. + +A ce moment, Saïda, entraînée par l'exemple de sa compagne qui +obéissait, bondit à son tour, mais, dans son élan, elle renversa la +petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment même +où la bête s'enlevait. + +Rapidement, Chausserouge fit volte-face, la fourche en arrêt, pour tenir +en respect la lionne et l'empêcher de revenir à la charge. + +Déjà Zézette s'était relevée, mais dans sa chute, son front avait +rencontré l'angle d'un des tabourets sur lesquels était juché La +Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines. + +--La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait pas reçu +une blessure plus grave, un coup de griffe peut-être... + +Jean Tabary tira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la cage +centrale et le dompteur ayant salué, ainsi que Zézette restée souriante, +malgré la douleur, sortit, entraînant sa fille. + +--- Tu es blessée? Où te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix altérée. + +Maintenant que le danger était passé, il tremblait de tous ses membres. + +--Moi! je n'ai rien... je me suis cogné le front simplement! fit +stoïquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu'à faire +attention. + +Puis, remarquant que par hasard sa mère était absente: + +--Heureusement que maman n'est pas là! Elle m'aurait crue morte. + +Un docteur qui se trouvait dans l'assistance vint offrir ses services. +Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y appliqua une +compresse. + +--Ça ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de mal, +heureusement... + +--Mais, monsieur! riposta Zézette, je n'ai pas même eu peur! + +Cependant la foule, inattentive désormais aux nouveaux exercices, +restait dans la ménagerie, toujours sous le coup de l'émotion que ce +commencement de drame avait fait éprouver. + +La petite Zézette était-elle blessée grièvement? Qu'était-il résulté de +l'accident? + +Il n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'était de faire +reparaître Zézette. + +Le médecin remplaça la compresse par un morceau de diachylum, qu'il prit +dans la pharmacie portative de la ménagerie, et l'enfant revint saluer +le public. + +D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentrée. Mais l'incident +fit du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il prit des +proportions inattendues dont s'émurent les autorités. + +Dès le lendemain, on notifiait à Chausserouge une interdiction en règle +et l'ordre de quitter la ville au plus tôt. + +Cette mésaventure mit le comble au désastre provoqué par l'escroquerie +de l'impresario et atterra Chausserouge. + +Il fallut alors carrément avoir recours au fonds de réserve, à ce qui +restait du prêt consenti par Vermieux. + +Jean Tabary fut le seul qui conservât dans cette débâcle un peu de +sang-froid. + +--Eh bien! voila tout, c'est la guigne! Une première imprudence en amène +fatalement une autre. Après t'être confié ridiculement à cet Italien de +malheur, tu t'es laissé griser par ton succès à Turin, et tu n'as même +pas pensé à demander des garanties avant de partir pour Milan. Ici, tu +t'es trouvé le bec dans l'eau, avoue que c'est pain bénit... Puis, nous +avons eu la déveine de tomber sur des gens à cerveau étroit, qui +n'avaient qu'un désir, nous être désagréables... Nous avons écopé... +C'était dans l'ordre des choses... Quant, à moi, on ne m'ôtera jamais de +l'idée que nous devons cette hostilité à la jalousie des dompteurs +italiens, à qui, si nous avions réussi une seconde fois, nous enlevions +le pain de la bouche. + +--Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes à cinquante lieues +de la frontière. Ça va nous coûter les yeux de la tête pour nous +rapatrier... Si nous faisions des démarches pour obtenir la levée de +l'interdiction? + +--C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A présent l'Italie est +brûlée. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir comme nous +pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en France, nous +verrons à nous débrouiller... Nous les avons trop vus, pour notre +malheur, ces sales macaronis! + +--Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands succès, +la consécration définitive de sa renommée... On l'a décoré en grande +pompe de l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a fait sa +fortune! + +--Il n'y a pas à discuter... Perdel a eu la chance... et nous avons la +guigne... Voilà qui est clair. Et toutes les réflexions que nous +pourrions faire à ce sujet ne changeraient rien à la situation. + +Comme si toutes les déveines se fussent conjurées pour accabler le +malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'état +d'Amélie. Une véritable rechute, qui rendait bien difficile la +continuation du voyage. + +Il y avait à peine une semaine, qu'à marches forcées, la ménagerie avait +repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans recettes +coûtait gros. + +Amélie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une abnégation +admirable. + +--Qu'importe, dit-elle, ma santé et ma vie! Le salut de l'établissement +avant tout! + +Et comme Chausserouge déclarait qu'il encourrait plutôt la ruine totale +que de laisser, faute de soins, l'état de sa femme empirer, elle reprit: + +--Nous n'avons pas les moyens de nous arrêter, après les pertes que nous +venons de subir... Me laisser en route pour me faire soigner dans un +hôpital, je n'y consentirai jamais... je suis née sur le Voyage. C'est +sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas d'hésitations! Marchons!... +Une fois de retour à Paris, je verrai à réparer les forces perdues, à +moins que d'ici-là, je n'aie succombé. Mais au moins en mourant, j'aurai +la consolation de me dire que j'aurai lutté jusqu'au bout! C'est ma +volonté! + +Il fallut obéir au voeu de la moribonde... + +Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie à un réel +découragement que Chausserouge atteignit la frontière française. + +Il poussa ce jour-là un soupir de soulagement, comme si le sol de la +patrie qu'il foulait de nouveau lui eût communiqué une nouvelle force. + +Il était à présent en pays ami; Il n'avait plus à redouter les +préventions qui accueillaient à l'étranger toute exhibition d'origine +française. + +A Grenoble, où il fit son premier séjour, il organisa des +représentations, espérant faire des recettes qui lui permettraient aussi +de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient dû être +retournés impayés a l'usurier. + +Car c'était là un souci de plus ajouté à tous ceux qui le torturaient +déjà. Quel accueil lui réservait l'ancien forain? Ne fallait-il pas +s'attendre à ce que ses demandes de renouvellement fussent repoussées? + +Vermieux avait bien pris ses précautions; il était armé contre lui et il +pouvait à son gré lui causer, dès son retour, des embarras terribles... +ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le mettraient +complètement dans sa main. + +Heureusement, il rentrait en France avec un numéro inédit à sensation, +et dont il avait expérimenté à Turin l'excellence. + +Il allait faire pâlir, avec le début nouveau de Zézette, l'étoile de ses +concurrents, et il savait par expérience combien la vogue, même +passagère, vous recale rapidement un homme. + +Il ne prévoyait pas que le bruit de son affaire fût parvenu jusqu'à +Grenoble et qu'il put avoir à se heurter de nouveau à des chicanes +administratives. + +Ce fut cependant ce qui lui arriva. + +L'autorisation de séjour lui fut accordée sans difficulté, mais quand il +présenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le numéro sur +lequel il comptait tant. + +Comme il s'étonnait et demandait des explications, l'employé de +préfecture auquel il s'adressait se retrancha derrière l'article de la +loi sur le travail des enfants, qui défend d'employer dans des exercices +dangereux des enfants au-dessous de quinze ans. + +Il eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les troupes +d'acrobates, ou au théâtre, on utilisait des enfants très jeunes. + +Il lui fut répondu qu'il était loisible aux municipalités de fermer les +yeux ou de montrer une certaine tolérance, à leurs risques et périls, +mais que dans le cas spécial, le maire et le préfet, d'un commun accord, +se refusaient absolument à laisser paraître en public dans une cage de +lions, une enfant de neuf ans; que déjà, à Milan, pareille interdiction +avait été faite, à laquelle il avait dû se soumettre, à la suite d'un +accident, et que, dans ces conditions, l'administration ne pouvait +encourir une responsabilité aussi grave. + +--Allons! pensa Chausserouge, c'est décidément une série à la noire! + +Passer outre, il n'y fallait pas songer; mieux valait se résigner. Il +donna donc des représentations où Zézette ne parut, à son grand +désespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins, avec +Loustic et l'éléphant Moquart. + +De ville en ville, les mêmes embarras se répétaient. + +A plusieurs reprises, la santé d'Amélie nécessita des arrêts dans des +bourgades infimes qu'il eût fallu brûler, car les frais d'installation +n'eussent pas été couverts par la recette. + +Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des animaux, +payer le personnel, subvenir aux dépenses de toutes sortes. + +Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le secret de +la difficulté, qu'il éprouvait a obtenir, depuis son départ de Milan, +l'autorisation de s'installer. + +L'histoire du pseudo-accident survenu à Zézette, grossi démesurément par +la presse locale, avait été reprise par les journaux français, et nulle +part on ne voulait assumer de responsabilité. + +Il était arrivé à Nevers un matin et il avait été solliciter la +permission d'ouvrir au public sa ménagerie. + +Il ne reçut d'abord aucune réponse positive, mais l'indiscrétion d'un +employé de l'hôtel de ville lui ayant fait connaître que le maire tenait +à s'assurer par lui-même qu'il ne pouvait résulter de son exhibition +dans les cages aucune espèce de danger, il donna l'ordre de surveiller +l'arrivée du magistrat. + +A deux heures, le maire se présenta et demanda Chausserouge. On +l'introduisit dans la ménagerie et il trouva le dompteur dans la cage de +Néron, debout sur la tête de l'animal, qui lui servait d'escabeau, et +s'occupant à clouer une tenture. + +--Voici la réponse à votre objection, monsieur le maire, dit +Chausserouge, quand le magistrat lui eût fait connaître l'objet de sa +visite; Néron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lève-toi, mon +vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du +fauve. + +Le soir même, il pouvait donner sa première représentation. + +Néanmoins et en dépit de ses efforts, quand la ménagerie atteignit enfin +Paris, Chausserouge, à bout d'expédients, avait épuisé son fonds de +réserve. + +Pour vivre et éteindre son passif, il était désormais réduit aux seules +ressources que comportait son travail. + +Il retrouva Louise Tabary, vieillie, enlaidie et rendue acariâtre par +son persistant insuccès. Si, de son côté, elle n'avait pas mangé +complètement l'argent qui lui avait servi à remonter son établissement, +elle était dans l'absolue impossibilité de le rendre. + +Il était nécessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il eût fallu +réaliser pour restituer en partie la somme que lui avait laissée le +dompteur. + +Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, et il +n'était bruit que des exécutions de Vermieux, rendu impitoyable par la +gêne générale, qui empêchait ses débiteurs de tenir leurs engagements. + +Dès lors, Chausserouge connut tout les déboires et toutes les amertumes +de la pire des misères, la misère en caravane. + +Aussitôt après son arrivée, Vermieux s'était présenté, non plus en +bonhomme heureux de se sacrifier pour être utile à son semblable, mais +en créancier à qui on a fait tort et qui tient à sauvegarder ses +intérêts. + +Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait échappé par +son éloignement même à toute action judiciaire, mais maintenant qu'il +l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernière énergie. + +Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit à proroger +l'échéance des prochains billets, mais à la condition que tous ceux +échus seraient payés immédiatement, et Chausserouge dut se résigner à la +vente de quelques-uns de ses pensionnaires. + +Moquart fut le premier animal dont il se sépara, Moquart pour l'achat +duquel il avait reçu jadis des propositions d'un de ses collègues. + +Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en espérait, mais il put +néanmoins, grâce à ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du répit. + +Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zézette, qui perdait son +«grand ami», mais elle comprit à quelle nécessité son père obéissait, et +elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de François. + +--Que veux-tu, ma pauvre Zézette, nous sommes maintenant trop pauvres +pour conserver Moquart, et puis, il faut bien soigner maman, dit +Chausserouge à sa fille, le jour où il donna livraison de l'éléphant. +Va! nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les autres. Quand +tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de travailler, nous +gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras!... + +--Et nous le rachèterons, dis, papa! + +--Oui, ma fille, je te le promets. + +En effet, Amélie que les fatigues du voyage avaient exténuée, +contribuait pour une large part à augmenter les dépenses ordinaires de +l'établissement. + +Elle était si malade à son arrivée, qu'il avait fallu la transporter à +l'hospice Dubois; là, les bons soins l'avaient remise sur pied et elle +avait insisté pour ne pas prolonger dans la maison de santé un séjour +coûteux, mais de continuelles rechutes mettaient périodiquement sa vie +en danger. + +--Le coffre est usé..., la phtisie accomplit lentement, mais sûrement +son oeuvre, avait déclaré le médecin à Chausserouge, tout ce que la +science peut faire maintenant, c'est d'alléger les souffrances de votre +femme, qui est perdue irrémédiablement. + +--Je tiens, avait répondu le dompteur, à ce que vous ne négligiez +rien... Je veux n'avoir rien à me reprocher. + +On eût dit qu'il voulait faire oublier à la malade, par les soins dont +il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait abreuvée. + +Sous le coup de tant de préoccupations et d'ennuis de toutes sortes, sa +passion pour Louise Tabary avait reçu une rude atteinte, et s'il avait +renoué avec elle, du moins depuis son retour, il apportait dans ses +relations une discrétion à laquelle il n'avait pas accoutumé sa femme. + +Amélie, elle, avait tout oublié, et ne voulait rien voir. Elle se +rendait compte de son état, et elle ne retenait que les preuves +d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer. + +Elle savait la gène dans laquelle il se débattait, les privations qu'il +s'imposait pour faire face à toutes ses obligations et elle admirait +trop ce dévouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher ses +faiblesses. + +Cette existence pénible, au jour le jour, se prolongea des mois, sans +qu'aucune amélioration se produisit, sans que Chausserouge pût +concevoir, dans un avenir même éloigné, l'espérance de relever ses +affaires. + +Zézette grandissait et prenait de l'âge; elle restait l'unique et +dernière consolation de la moribonde. + +Bien que ne pouvant être d'aucune utilité, puisque le dompteur s'était +vu refuser, par la Préfecture, l'autorisation de la faire paraître, elle +travaillait sous l'oeil de son père, acquérant tous les jours une +expérience et une hardiesse nouvelle. Elle était raisonnable comme une +grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants de son âge +et sa vocation, depuis qu'elle avait débuté, s'était affirmée. + +--N'aie pas peur, va, maman, disait-elle à Amélie, durant les longues +heures qu'elle passait à la veiller, je saurai vous récompenser tous les +deux de toutes vos peines... Quand je serai plus grande, je me charge de +vous faire oublier vos chagrins d'aujourd'hui... Nous redeviendrons +riches... Tu verras et tu seras fière de ta fille... + +--Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai te voir, +ma chère petite, répondait la pauvre mère avec un sourire douloureux. + +--Il ne faut pas dire cela, c'est mal!... Nous te soignerons si bien, +papa et moi, que tu reviendras à la santé... Je ne veux pas, entends-tu, +t'entendre dire de ces vilaines choses. + +Mais Amélie secouait la tête: + +--A l'automne, tu n'auras plus de petite mère... Promets-moi alors de +rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton père. Il +ne faut pas qu'il ait jamais à se plaindre de toi. + +Amélie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint un +moment où les alternatives de mieux qui venaient à chaque instant rendre +à Chausserouge une lueur d'espoir, cessèrent tout à fait. + +La malade maigrissait à vue d'oeil, sentant de jour en jour ses forces +décroître. Bientôt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne dût plus +songer à se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa petite fille +redoutaient une issue fatale. + +Des crises abominables secouaient la mourante et la laissaient froide et +quasi-inanimée des heures durant. Quand elle revenait à elle, elle +promenait autour de son lit un regard éteint, comme si elle fût étonnée +elle-même de revoir le jour. + +Elle prenait alors doucement la main de sa petite fille et: + +--Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix à peine +perceptible. + +Pourtant, un jour que les rayons du soleil d'automne filtraient à +travers la petite fenêtre de la caravane, elle se sentit plus forte, +plus désireuse de vivre que jamais. + +--J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... une poire +ou un raisin... + +Zézette se leva et présenta une superbe grappe à sa mère, qui commença à +manger avec avidité. + +--Comme c'est bon! dit-elle, comme c'est frais! Ça fait du bien où ça +passe! Ça éteint l'incendie que je sens là-dedans! + +Mais dès qu'elle eût fini, une oppression la saisit; suivie d'une quinte +de toux terrible: + +--Oh! mon Dieu! que je souffre, cela me déchire la poitrine! + +On manda le médecin, qui examina la malade... + +Puis il prit Chausserouge à part: + +--Armez-vous de courage! dit-il, c'est fini, elle ne passera pas la +journée. + +Lut-elle l'arrêt qui venait d'être prononcé sur le visage de son mari, +ou bien sentit-elle la mort étendre ses voiles sur elle, toujours est-il +qu'Amélie comprit que son heure était venue. + +Elle fit venir sa petite fille, François, les deux seuls êtres qu'elle +aimât au monde, elle les regarda longuement, comme si elle eût voulu +fixer à jamais leur image dans sa mémoire. + +Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille à elle, +elle l'embrassa, puis d'une voix pareille à un souffle: + +--Aime-la bien! dit-elle à Chausserouge, soigne-la bien!... Et toi, mon +enfant, ajouta-t-elle en s'adressant à la petite fille, sois le bon ange +de ton père... Console-le dans ses peines... Que j'aie au moins en m'en +allant... la pensée... que quelqu'un veille et me remplace auprès de +lui... Adieu! + +Elle ferma les yeux, tourna la tête, ses doigts se détendirent et elle +fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement. + +A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait à l'horizon, +Amélie Collinet s'éteignit doucement, après une agonie de deux heures. + +Bien que ce fût là un dénouement prévu, attendu depuis longtemps, +Chausserouge ressentit une douleur profonde. + +Par le vide qu'il se sentit tout à coup au fond du coeur, il comprit +quelle grande place, malgré le rôle effacé que paraissait jouer la jeune +femme, Amélie tenait dans son existence. + +C'était au fond son égoïsme d'homme faible qui se révoltait. Ce qu'il +perdait aujourd'hui, c'était la compagne fidèle qui trouvait toujours +une parole d'encouragement après chacun de ses malheurs, qui s'était +toujours efforcée de lui rendre facile et aimable la vie commune, en lui +épargnant mille soucis. + +Maintenant qu'il allait être réduit à ses propres forces, seul pour +penser à tout, même aux détails intimes de la vie de forain, puisque +Zézette, qui atteignait à peine sa douzième année, était trop jeune pour +qu'il pût s'en remettre complètement à elle, la caravane allait lui +sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'étendue de sa +perte. + +Repassant ensuite dans sa mémoire la conduite qu'il avait tenue, depuis +son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger à une créature +si douce, si dévouée, un pareil martyre... + +Il se souvint avec horreur de ce jour où il avait osé lever la main sur +elle, là-bas, sur cette esplanade des Invalides où elle avait, en plein +hiver, passé des heures à l'attendre? + +N'était-ce pas là qu'elle avait pris les germes du mal qui l'emportait +aujourd'hui? + +Ainsi il était la cause de cette mort, qui venait mettre le comble à +tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relâche... + +Certes, elle le lui avait répété bien souvent, durant le cours de sa +longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses brutalités... +Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour mériter ce pardon?... + +Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces réflexions sombres +auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit où reposait la pauvre +Amélie, dont il avait pieusement fermé les yeux, par l'arrivée de +Zézette. + +La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'était cachée pour +pleurer. Par un effort de volonté, elle était parvenue à recouvrer un +peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle avait faite à sa +mère, elle venait consoler François Chausserouge. + +Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son épaule la tête de l'enfant, +et longtemps confondus dans une muette douleur, le père et la fille +restèrent embrassés. + +Dès que le bruit de la mort d'Amélie se fut répandu sur le Voyage, Jean +Tabary, après avoir rendu ses devoirs à la morte, ainsi que tout le +personnel de la ménagerie, courut prévenir sa mère. + +Quelle conduite allait-on avoir à tenir désormais? + +Depuis longtemps, Louise avait louvoyé, fait des concessions pour ne pas +paraître entrer en lutte avec la femme légitime, dont elle avait prévu +la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait réussi à faire taire les +derniers scrupules de François Chausserouge, avec la faiblesse duquel il +avait fallu compter. + +Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant qu'elle +avait déblayé la route, la Tabary n'avait plus à redouter l'influence +hostile. C'était à elle de regagner le terrain perdu. + +Louise Tabary avait réfléchi depuis longtemps à l'éventualité qui se +présentait aujourd'hui. Aussi avait-elle un nouveau plan de campagne +tout dressé. + +--Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu'à marcher, Chausserouge +est à nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls conseillers. Il +s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en charge, de ne laisser +prendre à personne la place que nous occupons. Une fois maîtres de la +place, la ménagerie marchera, je t'en réponds... Tu sais que je m'y +entends. + +--Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire? + +--Rien. Règle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je suis de +bon conseil. + +Elle s'habilla et se rendit à la ménagerie. + +--Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit-elle en tendant la main au +dompteur. + +Chausserouge, accablé, lui montra sans répondre la couche mortuaire. + +--Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement pitoyable, pour +t'offrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on reconnaît ses +amis. + +--Merci! balbutia François. + +--Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs à rendre à la +défunte... + +Puis remarquant Zézette qui pleurait silencieusement dans un coin. + +--Chère enfant! dit-elle en l'attirant à elle, ne pleure pas... Nous +aurons soin de toi! + +Mais la petite fille, comme si elle eût conscience d'avoir affaire à une +ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant: + +--Laissez-moi, madame! + +Les obsèques eurent lieu le lendemain. + +Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de forains. + +Les diverses formalités qui accompagnent ordinairement les funérailles +ne pouvant avoir lieu à l'intérieur, vu l'exiguïté des caravanes, se +font dehors, au milieu d'un cercle inévitable de curieux. + +Chausserouge avait fait tendre de noir la façade de sa roulotte et, +tandis que les employés transformaient la voiture en chapelle ardente, +le cercueil de chêne gisait à terre, près de l'escalier mobile, +attirant tous les regards. Il resta là, exposé à la vue des passants, +jusqu'à l'heure de la mise en bière. + +Tous ces aménagements, tous ces préparatifs se faisaient en hâte, sans +recueillement, comme une besogne qu'on expédie. + +Quand vint le moment où, l'heure approchant, il fallut prendre les +dernières dispositions, un des croque-morts se pencha hors de la +roulotte et, s'adressant à un collègue resté en bas: + +--Passe-moi la boite! cria-t-il! + +Et un instant après, on entendait très distinctement, au milieu des +sanglots étouffés, les coups de marteau assujettissant le couvercle pour +permettre de le visser ensuite plus facilement. + +Puis à un signal du maître des cérémonies, le cortège, composé de tous +les forains présents sur le Voyage, s'ébranla, fit une station à +l'église prochaine, et se mit en marche de nouveau, après une cérémonie +écourtée, se dirigeant vers le cimetière de Bagneux. + +La course était longue; la tête du convoi pressait le pas, en sorte que +la queue s'allongeait indéfiniment, les derniers suivant avec peine. + +Quant la cloche du gardien annonça l'entrée, dans le champ funèbre, du +corbillard, qui disparaissait presque sous les couronnes et les fleurs, +la foule des assistants était réduite de moitié. + +L'autre moitié était restée en route; on la retrouva à la sortie, déjà +attablée à la porte des marchands de vin. + +Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amélie à sa dernière demeure, +revint, appuyé sur le bras de Jean Tabary et donnant la main à sa fille +Zézette, qui, elle aussi, avait tenu à conduire le deuil à côté de son +père. + +Toutefois, à partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le +spectacle attristant de sa femme agonisant, puis étendue morte sur ce +lit où elle avait souffert de si longs mois, il recouvra un peu +d'énergie. + +Cet homme fort, brutal, était un impressionnable. De là, sa versatilité, +sa faiblesse, sa tendance continuelle à subir l'influence d'autrui. + +C'était ce qu'avait si bien compris Louise Tabary. + +Essayer d'entrer en lutte avec Amélie à l'heure où déjà condamnée, elle +ne pouvait plus qu'exciter la pitié du dompteur et par là provoquer des +remords dans l'âme du mari, c'eût été une mauvaise tactique. + +Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle était plus +misérable avait disparue, elle restait seule maîtresse de la volonté de +son amant qui, n'ayant rien compris à ce manège savant, lui savait gré +de l'abnégation qu'elle avait semblé montrer. Il était prêt maintenant à +lui prouver sa reconnaissance. + +Et ce que Louise avait prévu et espéré arriva; plus que jamais, il +devint son esclave. + +Quinze jours après l'enterrement d'Amélie, à son insu et sans qu'il s'en +rendit compte, il n'était déjà plus le véritable maître de son +établissement. + +Tout d'abord, et sous prétexte de le soustraire à des souvenirs +douloureux, Louise Tabary l'avait décidé a élire domicile dans sa +caravane à elle. + +Cette cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude, +accueillit l'idée avec empressement, ne devait avoir dans le principe +qu'un caractère provisoire; l'habitude ne tarda pas à la rendre +définitive. + +Zézette fut logée dans la caravane réservée aux «sujets» de l'entresort +et confiée spécialement aux soins de l'une des pensionnaires. + +Louise Tabary se montrait affectueuse, tendre, prévenante; Jean +recherchait tous les moyens d'effacer le passé du souvenir de son ami, +si bien qu'un mois ne s'était pas écouté que le dompteur avait recouvré +sa bonne humeur, oublié la défunte et se fût trouvé le plus heureux des +hommes si les affaires eussent été plus florissantes. + +Mais la gêne persistait et il ne parvenait qu'avec peine à joindre les +deux bouts. + +--Enfin, disait-il, je suis tout de même heureux, au milieu de mes +peines, d'avoir trouvé à point nommé une nouvelle famille qui me soigne, +me dorlote... La tranquillité intérieure, ça aide joliment à supporter +les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperçois, moi, dont +la vie s'est écoulée, depuis la mort de mon père, dans des tracas de +toutes sortes. + +De là, à accuser Amélie d'avoir été la cause indirecte de tout ce qui +lui était arrivé de malheureux jusqu'à ce jour, il n'y avait qu'un pas +et ce pas fut rapidement franchi. + +Mais alors, s'il perçait quelque amertume dans ses paroles, il était +aussitôt interrompu par Louise; + +--Tais-toi! C'est mal ce que tu dis là! déclarait-elle d'un ton sévère, +la pauvre femme avait bon coeur... Elle t'aimait... Elle était plus à +plaindre qu'à blâmer... Ce n'était pas sa faute si elle était née +incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait un crime de +lui reprocher quelque chose. + +--Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que tu ne la +connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de son apathie +et de son insignifiance. + +--Je ne suis pas indulgente... je suis juste, voilà tout!... Tout ce +qu'on peut dire, c'est que vous vous êtes trompés en vous épousant... Ce +n'était pas une femme pour toi, simplement... Ajouter quelque chose de +plus ce serait insulter à sa mémoire et c'est ce que tu ne dois pas +faire, car après tout, elle est la mère de ton enfant. C'est comme si, +moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a été pourtant qu'un embarras +dans ma vie. Est-ce que ça m'empêche de faire mon devoir à son égard?... + +--Tu es une femme parfaite, répliquait Chausserouge en embrassant sa +maîtresse, plein d'admiration pour ces sentiments si nobles. + +Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait des intérêts ne +quittait plus la ménagerie. Les deux baraques se complétaient. + +C'était un même établissement sous une direction unique, celle de +Chausserouge en apparence, celle des Tabary en réalité. + +On discutait en commun les mesures à prendre, et c'était toujours l'avis +de Louise qui prévalait, François se rangeant inévitablement à l'opinion +de cette dernière, dont il admirait l'entente et l'habileté. + +--Moi, déclarait-il, si j'avais eu la chance de te connaître plus tôt, +avec les veines que j'ai eues dans mon existence, je serais +millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la purée. + +Le plus grand souci de Louise Tabary était la conduite à tenir vis-à-vis +de Vermieux. + +Certes, grâce aux sacrifices consentis, on avait pu éviter tout accroc +et contenter ses exigences. Mais on avait obéré l'avenir, qui se +présentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas. + +--Il est évident, disait-elle, et je t'en avais prévenu, que Vermieux, +comme il le fait toujours, a profité du besoin urgent dans lequel tu te +trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il t'a volé, il n'y +a pas de doute, mais il t'a volé adroitement... Le prochain billet ne +vient que dans trois mois... A ce moment là, nous serons à la foire du +Trône et il faut bien espérer que nous y gagnerons quelqu'argent et que, +par conséquent, nous serons en mesure de faire face à l'échéance. Le +vieux sera là à l'heure, il faut s'y attendre... Quand il s'agit de +palper, il n'est jamais en retard, mais si d'ici ce temps-là, nous +pouvions lui jouer un tour de sa façon, un joli tour de cochon... avouez +que ça serait pain bénit! + +--Ah! pour sûr! dit Jean. + +--C'est justement le moyen d'en arriver là que je cherche et que je ne +trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience! Ça peut me venir +tout d'un coup, et alors, gare dessous... nous serions deux! + +--Tu veux dire trois! interrompit Chausserouge en riant. Je compte +aussi pour quelque chose là-dedans. + +--C'est donc bien ton avis, à toi aussi? demanda Louise. + +--- Ah! pour sûr! Et vous verrez si je boude à l'ouvrage, quand il +s'agira de faire rendre gorge à ce vieux grigou, qui extermine le +Voyage. + +--Et que j'ai connu jadis sans le sou! ajouta la Tabary. En voilà un qui +a su faire suer ses confrères pour arriver à la position qu'il a! Ah! il +n'est pas Auvergnat pour rien. + +--Ah! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que j'en suis! + +--Toi!... Auvergnat! Par ton père, ça ne compte Pas! On est plus fils de +sa mère que de son père! Tu es un vrai ramoni... Tu en as toutes les +qualités, l'audace, la force, la brutalité même, et aussi toutes les +faiblesses... tu es sensible, impressionnable, superstitieux... et trop +bon!... Ce sont ces défauts-là qui t'ont fait perdre ce que tes qualités +t'avaient gagné... Avec moi, n'aie pas peur, ça n'arrivera plus... Je +suis du faubourg Antoine et je ne m'emballe pas! + +Dès lors, pour Chausserouge, commença une existence pour ainsi dire +contemplative. En dehors de ses entrées de cage, il ne prenait plus +aucune part à l'administration de la ménagerie. + +N'avait-il pas pour le seconder une femme de tête qui s'acquitterait de +ce soin, mieux qu'il n'eût pu le faire lui-même? Néanmoins toute la +rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent pas affluer le +public. + +Du reste, tout le Voyage était logé à la même enseigne. Dans quelque +quartier qu'il fût installé, nulle de ses attractions n'attirait la +foule. + +C'était une plainte générale de tous les propriétaires de baraques +contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts ne +pouvaient parvenir à lasser. + +Et l'époque avançait où il allait falloir trouver de l'argent pour +l'impitoyable Vermieux. + +--Pourvu que nous puissions arriver à Pâques sans encombre! disait Jean +Tabary, qui, chargé des approvisionnements, se voyait réduit à la plus +stricte économie s'il voulait tous les jours donner de quoi manger aux +pensionnaires de la ménagerie. + +Un matin, Chausserouge fut réveillé en sursaut par le veilleur, qui vint +frapper la porte de la caravane. + +Il se leva en hâte. + +--Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tête par la petite +fenêtre de la voiture. + +--Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute drôle. +Elle est couchée et elle se plaint... Je suis sûr qu'elle est malade. + +--Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son lait. + +Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immédiatement +séparée de ses trois lionceaux qu'on avait donné à élever à une chienne +terre-neuve. + +--Où vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller +rapidement. + +--Où je vais? Je vais à la ménagerie, pardieu! où Sultane est en train +de crever! C'est fait pour nous, ces choses-là! + +--Sultane!... je te suis! + +Un instant après, Chausserouge et les deux Tabary étaient devant la cage +de la lionne, une bêle superbe, pour laquelle le dompteur avait une +prédilection. + +Elle était étendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de ses +griffes, en grondant... + +Ses yeux révulsés exprimaient la douleur et de temps en temps, son +ventre avait des sursauts. + +--Elle a les coliques... C'est sûr! Y a-t-il longtemps qu'elle est comme +cela? + +--Je m'en suis aperçu à deux heures du matin, répliqua le veilleur. + +--Préparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce qu'elle a +mangé comme à l'ordinaire, à minuit? + +--Oui, patron! Elle était très bien portante hier soir. + +Tout à coup, une idée subite traversa la cervelle de Chausserouge. + +--La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il encore de la +dernière distribution! + +--Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros quartiers. + +Le dompteur courut à l'étal et examina les morceaux suspects. Il les +sentit, les palpa. + +--Ce n'est pas étonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni +fraîche... Ah ça, nom de Dieu, où as-tu été pocher cette carne-là? +ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary. + +--Comme d'habitude, au Marché aux chevaux... Un carcan que j'ai acheté +trente francs... + +--Et qui va nous en coûter dix mille ou cinquante mille!... Il était +malade, ton sale canasson, et si toutes les bêles en ont mangé, ça va +être une crevaison générale... Ah! une fameuse économie que tu as faite +là!... Allons! fous le camp! va chercher le vétérinaire... il n'est que +temps! + +Tandis que Jean, atterré, disparaissait, il se fit éclairer et passa +rapidement la revue de tous ses animaux. + +Sans exception, les pensionnaires de la ménagerie étaient couchés, mais, +sauf les ours, à qui on ne donnait pas de viande, tous paraissaitent +fatigués, accablés par le même malaise, quoiqu'à un degré bien moindre. + +--C'est bien ça... ils sont tous atteints... Mais c'est la lionne qui a +eu le morceau le plus attaqué... le siège du mal... Elle est +empoisonnée... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... Allons, +le pisteur, ouvre-moi la cage! + +--N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dévorer! + +--Elle n'a guère envie de manger, la pauvre bête... Tu ne veux pas que +je la laisse crever!... + +Tout d'abord la lionne ne prit pas garde à la présence du dompteur, +mais au moment où il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranchées +telles qu'elle devint inabordable. + +Renversée sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant de +douleur, puis tout à coup, elle se redressa, bondit, retomba, et courbée +en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal. + +A la fin, épuisée par ses efforts répétés, vaincue par la souffrance, +elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et déchirante. + +Le dompteur gui s'était tenu tapi dans un angle de la cage, put alors +s'agenouiller auprès de la bête malade. + +Il la caressa, tâta son rentre gonflé et brûlant, puis comme on +apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant elle. + +La lionne en lapa quelques gorgées, puis sa tête retomba inerte. + +En ce moment le vétérinaire apparut. + +On lui expliqua rapidement ce qui s'était passé; il examina à son tour +la viande qu'il déclara malsaine, puis après un rapide coup d'oeil jeté +à la lionne: + +--Cette bête est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil de quitter +la cage... Tout à l'heure, avant de mourir, elle aura une série de +crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, c'est fini, il +n'y a plus rien à faire. + +--Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne pouvait se +résigner. + +--Trop tard! je vous dis, ça ne servirait à rien! Allons, sortez, sortez +vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui ne sont peut-être +pas aussi pincés! + +--Je l'espère bien! dit le dompteur, que cette dernière observation +décida à obéir. + +Il était à peine hors de la cage que la lionne, les yeux injectés, une +bave sanglante aux lèvres, entra en agonie. + +Elle bondissait dans l'étroit espace où elle avait été enfermée, se +frappant la tête aux barreaux, roulant à terre, tordue par d'atroces +convulsions. + +A ses rugissements répondaient les rugissements des autres fauves et +pendant un instant un concert effroyable résonna dans la ménagerie. + +--Ah! non! je ne pourrai pas voir ça plus longtemps! fit Chausserouge. + +--Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vétérinaire, je vous dis qu'elle +est perdue. + +Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment où la +lionne ne bougeait pas, il passa le canon à travers les barreaux, le lui +appuya contre une oreille et pressa la détente. + +Le coup partit... la lionne frappée à mort fit un dernier bond, poussa +un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte... + +--Et voilà dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le sourcil +froncé par l'émotion, tout ça pour quelques kilos de charogne! Ah! un +fameux métier que le métier de dompteur d'animaux!... Ma meilleure bête +de reproduction! + +Immédiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il était +encore temps. + +Le vétérinaire était adroit; il prodigua le contrepoison que +Chausserouge parvint à leur administrer et au petit jour, tout danger +paraissait conjuré. + +--Voilà une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me finir! +grommelait François désespéré, oh! voir souffrir ses bêtes, c'est pire +que si on souffrait soi même! + +A ce moment, il sentit une langue chaude qui léchait sa main. Il se +retourna. + +C'était Mirza, sa chienne Terre-Neuve. + +--Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-là? Oui, c'est +vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient malades, eux +aussi? + +Il courut à la caisse qui servait de niche à la petite famille et, +presque aussitôt des miaulements rauques se firent entendre. + +Penché sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans l'obscurité, +puis, peu à peu, ses yeux s'accoutumèrent. Les cris étaient poussés par +l'un des trois lionceaux qui remuait encore au milieu de ses frères, +dont les cadavres étaient déjà raidis. + +--Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donné de la charogne à toutes +les bêtes, même aux lionceaux! + +--Mais est-ce que tu n'as pas recommandé de leur donner chaque jour un +peu de filet... + +--De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande saine!... Pas +de la charogne!... Ça va faire quinze mille francs! + +Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui +prodigua ne réussirent pas à le ramener à la vie. Il expira une heure +plus tard. + +En présence d'un tel désastre, Louise Tabary elle-même n'osait risquer +aucune consolation. + +En somme, c'était son fils le coupable; c'était lui qui avait commis +cette gaffe, qui mettait la ménagerie à deux doigts de sa perte. + +--Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voilà ce qui arrive +quand on ne fait pas tout soi-même, ne cessait de répéter le malheureux +Chausserouge. + +A cet état de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment songer +à calmer, succéda un abattement, une prostration dont profita Louise +Tabary. + +--Après tout, à qui n'arrive-t-il pas malheur? La même chose eût pu lui +arriver, à lui Chausserouge, en personne! + +--Ah! non, jamais! répliquait le dompteur, j'aime trop mes bêtes! On ne +plaisante pas avec ça. Je me serais passé de manger plutôt que de leur +donner de la carne! Ça coûte trop cher! + +Le lendemain cependant, une réaction s'était produite et bien que +toujours attristé par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires +occupations. + +Mais il ne permit plus à Jean de faire le marché et il se réserva +désormais ce soin. + +Sur ces entrefaites, Louise Tabary reçut une lettre du directeur de +l'hospice où était soigné son mari. + +Le bonhomme était fort malade et on invitait sa femme à se hâter si elle +voulait le revoir vivant. + +--Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de détachement +extraordinaire. + +--Oui, répliqua la mère d'un ton calme. Je sais bien que ça ne fera ni +chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux pas avoir +de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, j'ai trop à +faire. + +Mais lorsqu'elle arriva le lendemain à l'hôpital, le corps de Tabary, +mort dans la nuit, était déjà étendu sur une dalle d'amphithéâtre. + +--Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert pour +mourir? + +--Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit il +appelait: «Louise! Louise!» + +--Il pensait à moi, c'est bien cela! + +Et ce fut toute l'oraison funèbre de l'ancien photographe. + +Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un de sa +famille fut déchiqueté, paya les frais du convoi, qu'elle suivit en +grand deuil, accompagnée de son fils, furieux de cette corvée, et de +quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et travaillé +avec lui. + +--Ça m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de l'enterrement. +C'est toujours comme ça! N'est-ce pas, un homme qu'on a connu tout +jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et à son âge... +Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini.. + +Le soir, elle dit en dînant à Chausserouge. + +--Tu ne te figures pas le poids que ça m'ôte de dessus l'estomac! Quand +je t'ai connu, t'étais marié, moi aussi... J'avais beau t'aimer, j'avais +pas la conscience tranquille! Je me disais, comme cela, que ce n'était +pas bien ce que nous faisions là... que nous n'avions pas le droit +d'être l'un à l'autre... Aujourd'hui, nous sommes veufs tous les deux... +Ça me tranquillise, il me semble que je t'en aimerai mieux. + +Et, très froidement, elle fit la description du corps de Tabary, maigre +comme un squelette, qu'elle avait à peine reconnu là-bas, sur la dalle +froide... + +--Je me suis demandé comment j'avais pu m'attacher à ce magot-là!.. +C'est vrai ça, vois-tu, quand je le compare à toi!... + +Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui laissait +dire et laissait faire, flatté au fond de cette comparaison bizarre de +la mégère. + +La situation de la ménagerie ne s'était pas améliorée, au contraire, +quand on arriva à Pâques. Il avait fallu accomplir des prodiges pour +faire face aux frais journaliers. + +Chausserouge congédia une partie de son personnel et promut Zézette, qui +venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissière. C'était elle qui +tenait le contrôle pendant les représentations. + +Pendant la semaine sainte, il s'installa à sa place habituelle sur +l'avenue de Vincennes. La saison était avancée, et le soleil brilla +pendant tout le temps que dura le montage de la ménagerie. Les arbres +avaient déjà des jeunes pousses et tout faisait prévoir que la fête +serait favorisée par une température exceptionnelle. + +--Qu'est-ce que je te disais, déclara triomphalement Jean Tabary, c'est +la foire du Trône qui va nous recaler... + +--Je le souhaite, répondait Chausserouge, car nous en avons rudement +besoin. + +Mais dès le jour de Pâques, Jean dut convenir qu'il s'était trop hâté +dans ses prévisions. + +Une pluie torrentielle éloigna le public et c'est à peine si les +baraques, durant une accalmie, purent donner une seule représentation. + +--Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce n'est +qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain! + +Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit au +beau. On passait par des alternatives de chaleur écrasante et de +véritables déluges. L'eau transperçait les bâches, détériorait +l'installation intérieure et toujours le public rétif s'obstinait à ne +pas tenir compte des réclames habiles que répandait à profusion dans +Paris le syndicat des forains. + +Bref, ce fut la campagne la plus désastreuse qu'eut jamais entreprise +Chausserouge. + +La misère régnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres +saltimbanques obligés de s'adresser à l'Assistance pour donner du pain à +leurs familles. + +De plus, on touchait à une époque redoutée de tous les débiteurs de +Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de la +fête, chaque année, pour réaliser celles de ses créances, venues à +échéance. Et cette fois, personne n'était en mesure de faire face aux +obligations contractées. + +Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain +s'attendait à se voir obligé d'abandonner en paiement un matériel +chèrement acquis et peut-être la caravane paternelle... + +Et après que faire? + +On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du +Théâtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait exécuté, lors de sa +dernière apparition sur le Voyage il qui mourait littéralement de faim +avec ses petits. + +Le second dimanche de Pâques survint, puis le lundi s'écoula, puis le +mardi, puis le mercredi... + +Les forains intéressés restèrent pleins de stupeur. + +L'échéance était passée et pour la première fois de sa vie, Vermieux +n'avait pas paru! + + + + +XI + + +Le lendemain de l'arrivée de Vermieux à Paris et de sa descente dans la +ménagerie, le petit jour trouva debout François Chausserouge et Jean +Tabary. + +Ils avaient passé le reste de la nuit à faire disparaître les traces de +leur crime et rien ne subsistait qui pût faire soupçonner qu'un drame +terrible s'était passé dans l'enceinte de la baraque. + +Les cendres des habits de la victime avaient été dispersées. + +Les quelques débris d'os qui avaient été recueillis dans les cages +avaient été enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la +toile; les taches de sang avaient été effacées. + +Derrière les barreaux, les animaux repus somnolaient. + +Après l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balayé l'horizon et +chassé les derniers nuages. + +Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, séchant la terre et donnant +à la sève une vigueur nouvelle. + +Une véritable journée de printemps s'annonçait. + +François Chausserouge, pâle, les traits tirés par les émotions de la +nuit, assistait en silence à ce réveil de la nature. + +Il se sentait peu à peu revivre; son courage s'affermissait maintenant +qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les murailles, à la +lueur de la lanterne, l'ombre menaçante du vieil usurier. + +Jean Tabary était gouailleur, comme d'habitude. La réussite de son plan +si rapidement conçu, si heureusement exécuté, l'absence de tout péril le +rendait guilleret. + +A six heures du matin, la ménagerie était nette et luisante de propreté. + +Tout était en ordre. + +--Tout de même, dit-il, il faut avouer qu'à quelque chose malheur est +bon... Si la misère ne t'avait pas contraint de renvoyer récemment la +moitié de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le garçon de piste +qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de nous débarrasser +de l'autre... + +--Mais les autres employés, qui couchent dehors et qui viendront tout à +l'heure pour le ménage des bêtes, ça ne leur paraîtra pas louche de +trouver leur travail fait? + +--Ça, j'en fais mon affaire! répliqua Jean Tabary. En attendant, je te +conseille de te débarbouiller un peu... C'est inouï ce que tu as une +sale tête. + +Chausserouge était en train de faire ses ablutions dans un seau d'eau +quand les employés arrivèrent. + +Jean Tabary les réunit autour de lui: + +--Il y a longtemps, déclara-t-il, que je me plains du travail... Tous +les jours, quand nous descendons à la ménagerie, nous trouvons sans +cesse quelque chose à redire... Aujourd'hui, nous avons voulu vous +montrer l'exemple... Voilà comment je veux voir tous les matins la +besogne faite... Examinez-moi ça et tenez-vous le pour dit! + +Puis il rejoignit Chausserouge et l'entraîna chez le prochain marchand +de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un verre de marc, +la boutique était déserte. Ils purent s'attabler dans un coin et causer +tranquillement. + +--Ce n'est pas tout ça, dit le dompteur, mais maintenant que nous avons +de l'argent, comment expliquer cette fortune subite à Louise... pour +qu'elle n'ait pas de soupçons? + +Jean Tabary haussa les épaules. + +--Ce sera bien simple... Tout à l'heure, quand nous aurons fini de boire +notre verre de schnick, nous allons rentrer à la caravane et nous lui +raconterons tout bonnement la chose. + +François Chausserouge sursauta en devenant subitement très pâle. + +--Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou! + +--Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement Jean. + +--Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, elle +m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... quand +elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis un +assassin!... + +Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras. + +--Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout pas de +gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce que nous +devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir des regrets, +puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui concerne Louise, tu +me fais l'effet de ne pas la connaître... C'est une femme qui a les +idées larges et une femme sûre dont l'avis sera précieux en la +circonstance... Maintenant que nous avons gagné la partie, nous ne +pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. Elle est de bon +conseil et si nous l'écoutons, elle qui est désintéressée dans la +question et qui, par conséquent, envisagera la situation plus nettement +que nous ne saurions le faire, nous sommes sûrs de ne jamais nous trahir +ni être trahis. + +--Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas? + +--Elle nous aurait encouragés dans notre entreprise, si elle eût pu la +prévoir. + +--Eh bien! J'aime mieux ça! prononça Chausserouge, que l'idée de trouver +dans sa maîtresse une alliée ragaillardissait. + +Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur! + +Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le soleil +n'était pas venu chasser l'obscurité, il redoutait de voir disparaître +de nouveau l'astre brillant. + +Peut-être avec l'ombre, ses terreurs renaîtraient-elles et eût-il pu +les cacher à Louise, dont il partageait la couche! + +Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait +complice; elle serait là à toute heure pour le réconforter, chasser les +fantômes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui, +peut-être, reviendraient troubler son sommeil. + +Il lui semblait que la part de responsabilité qu'assumerait sur sa tête +Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait d'autant +la sienne. + +Et il ne put se tenir de répéter encore: + +--Eh bien, oui! j'aime mieux ça! + +Il se leva, appela le garçon et régla la consommation, voulant partir +tout de suite. + +--Oh! Oh! comme tu es pressé! dit Jean en riant de cette hâte subite. + +--Oui!... finissons-en... Ça sera un poids de moins!... Comme ça, après, +il n'en sera plus question! + +Quand ils arrivèrent à la caravane, Louise Tabary était levée. + +Déjà, très étonnée de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de n'avoir +pas rencontré son fils, elle était descendue à la ménagerie pour +demander des nouvelles. + +Peut-être un nouvel accident était-il survenu qui avait nécessité leur +présence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas prévenue? + +On l'avait rassurée tout de suite. + +Les employés à leur arrivée avaient trouvé le patron et Jean en train de +nettoyer la ménagerie; tous deux venaient de sortir. + +Assurément ils ne devaient pas être loin. + +--Ah! vous voilà, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les +apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai été inquiète toute +la nuit! Où diable avez-vous passé votre jeunesse? En voilà une +conduite! + +--Ferme la porte, dit Jean sans répondre et en s'asseyant près de la +table, nous avons à parler sérieusement. + +Et quand elle eut obéi: + +--Maintenant, prends un siège et écoute-nous tranquillement. + +Il tira de sa poche son portefeuille, étala sur la table les billets de +banque qui représentaient sa part, puis: + +--Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente opération +commerciale... Tout ceci est à moi... Chausserouge en a autant... Voilà +de quoi nous remettre à flot... + +Louise Tabary devint subitement très sérieuse. + +Tour à tour elle considéra son fils, puis le dompteur, comme pour lire +dans leurs regards. Tous deux restèrent impassibles. + +Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne +rêvait pas. + +--Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?... + +--Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary. + +Et il ajouta avec un rire gouailleur: + +--Mort et enterré! + +--Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous l'avez... + +--Nous l'avons tué, simplement, déclara le jeune homme. + +Et sans se départir de son calme, il conta la nuit passée dans la +ménagerie, n'omettant aucun détail: l'arrivée de l'usurier, venant de la +gare de Lyon et s'abritant dans l'établissement, l'idée subite qui avait +frappé les deux complices et la façon dont ils l'avaient mise à +exécution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la réussite +complète du plan qui avait été conçu. + +Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa maîtresse, cherchant à +deviner les sentiments que faisait naître en elle le terrible récit, +s'attendant peut-être à une explosion d'indignation. Il lui sembla +qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise demander +tranquillement: + +--Au moins, êtes-vous sûr que nulle part la présence de Vermieux n'a été +signalée avant son arrivée à la ménagerie? + +--Parbleu! dit Jean, et c'est lui-même qui a pris soin de nous +renseigner. Il n'a pas vu une âme depuis la gare de Lyon où, comme +toujours, il était arrivé à l'improviste, sans avoir annoncé à personne +son retour. + +--Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaillé et je vous en fais mon +compliment! proclama la mégère. + +--Alors, bien sûr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux pas? J'avais +peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirât une telle horreur... + +--Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit l'autre +jour que je me creusais la tête pour trouver une façon d'estamper ce +vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous dévaliser... J'avoue que +je n'aurais jamais osé vous conseiller un moyen aussi radical, mais +puisque l'occasion s'en est présentée, et que vous l'avez saisie, je ne +puis que vous féliciter hautement. Je n'appelle pas ça un crime, +j'appelle ça une bonne action. Vous avez fait expier en une seule fois à +ce vieux brigand, toutes ses canailleries passées. Vous avez, en même +temps que les vôtres, payé les dettes du Voyage tout entier... Ce sont +les confrères qui vont être épatés de ne pas voir rappliquer Vermieux +avec sa sacoche! + +Et Louise ne put s'empêcher d'éclater de rire. + +--Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de Chausserouge +qu'elle attira près d'elle, bien souvent tu as manqué d'énergie, mais +l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, je t'aimerais rien +que pour ça! + +--Merci! dit le dompteur, à mon tour de te dire ce que nous avons +décidé, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous associons. Tout +en restant maître de la plus grande part de la ménagerie, puisque mon +apport est plus considérable, je prends officiellement ton fils avec +moi... Nous régulariserons notre situation en passant un acte devant +notaire, dès que la prudence nous permettra d'y songer. Il faut laisser +passer un peu d'eau sous le pont... Mais c'est dès à présent chose +convenue. + +--Alors, tous les bonheurs le même jour! Plus de dettes! De l'argent! +Mon fils établi définitivement... devenant patron!... Et c'est à toi que +je dois ça... Je ne t'en remercierai jamais assez! + +Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux joues. + +--Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dîner par +là-dessus et il n'y paraîtra plus... + +Puis, comme si un soupçon nouveau lui traversait la cervelle: + +--Vous êtes bien sur qu'il n'y avait personne dans la ménagerie quand +vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... personne? + +--Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant les +épaules. + +--On n'a rien entendu du dehors? + +--Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le tonnerre, +les éclairs, tout le diable et son train... Je te dis que tout le monde +était d'accord... jusqu'aux bêtes qui réclamaient de la pâture... Il +fallait qu'il y passe... Sa dernière heure avait sonné... Ce n'est pas +notre faute... Nous n'avons été que des instruments... + +--Qui ont obéi à la destinée! dit le superstitieux Chausserouge, heureux +de trouver dans l'argumentation de son complice une excuse propre à +calmer le cri de sa conscience. + +Puis, comme l'heure du repas approchait: + +--Maintenant, les enfants, vous savez, assez causé. Nous n'avons plus +rien à nous dire... Il ne s'est rien passé et nous ne savons rien. + +Elle se pencha hors de la caravane et appela: + +--Fatma, dis à Zézette de venir déjeuner. + +Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la tente +qui avoisinait la caravane. + +--Mâme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zézette, elle est +toute drôle, ce matin! + +--Elle est malade? demanda le dompteur vivement. + +--Je ne sais pas... Elle est couchée... elle ne se plaint pas et elle a +les yeux grands ouverts. + +Chausserouge descendit et entra dans la tente. + +La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait chaque +soir,--depuis que son père avait élu domicile chez Louise Tabary--à côté +de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires de l'entresort. + +Elle avait le visage empourpré, les yeux cernés, les mains brûlantes. + +A l'aspect de son père, son regard se mouilla, tandis que ses traits se +contractaient. Sans doute la vue de son père renouvelait en elle les +émotions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, car un +tremblement convulsif secoua tout son corps. + +Chausserouge s'était assis, très tendre et très caressant, auprès de sa +petite fille. Il lui tâta le pouls qui lui parut agité. + +--Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite Zézette? + +Elle regarda fixement son père, comme pour se demander si elle n'avait +pas été l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination effroyable. + +Cet homme, si bon, si doux, était-il bien le même, qu'elle avait vu, la +nuit précédente, distribuant à ses bêtes, des lambeaux de chair humaine? + +Elle avait envie de lui crier: + +--Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rêvé! Tu n'es pas un assassin! + +Mais elle se contint et balbutia: + +--J'ai eu peur... cette nuit! + +--Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se froncèrent. Peur de +quoi? + +Elle fit un effort sur elle-même: + +--J'ai eu peur de l'orage. + +Au ton dont son père venait de lui poser cette dernière question, elle +venait de comprendre qu'elle ne s'était point trompée. Un travail +s'opéra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait +pas connaître, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur +de son père? + +Et qui sait? + +Peut-être François n'était-il si tendre avec elle que parce qu'il se +doutait... Peut-être était-ce une feinte et voulait-il s'assurer +qu'elle, Zézette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait +entendre qu'elle savait... à quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un +homme qui n'hésite pas à tuer, n'hésiterait peut-être pas à se +débarrasser de l'unique témoin de son crime? + +Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggéra une fable qu'elle +débita d'une voix haletante, entrecoupée: + +--Voilà... je t'ai désobéi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je +suis rentrée dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient +pas travaillé étaient déjà couchées... Quand j'ai vu qu'elles dormaient, +je suis ressortie... J'ai pensé que malgré la pluie... il y avait +peut-être une dernière représentation chez Decker... où on joue «Peau +d'âne»... J'avais envie de voir... J'ai profité d'un moment où ça +tombait moins fort... et j'ai couru près des colonnes de la place du +Trône où Decker est installé... Mais c'était fermé... Alors j'ai voulu +revenir, mais le tonnerre s'est mis à gronder... j'ai eu peur et je me +suis cachée derrière un tour de toile... J'étais mouillée... j'ai eu +froid... Quand je suis rentrée et que je me suis mise au lit... je +grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voilà! + +Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait rien. + +--C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton fâché... Tu +vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et demain il n'y +paraîtra plus. Voilà ce que c'est que de désobéir à son père. + +Et il s'éloigna après avoir embrassé sa fille, qui ne lui rendit pas son +baiser. + +--Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant rentrer. + +--Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce matin, +elle a un peu de fièvre nerveuse... C'est tout le tempérament de sa +mère, cette sacrée gamine, la moindre imprudence la flanque par terre! + +La vérité était que, depuis la mort d'Amélie, Zézette, habituée aux +câlineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de l'abandon +dans lequel la laissait son père. + +Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge +désertait chaque nuit, on avait imaginé d'établir son lit dans la tente +des pensionnaires de l'entresort, qui étaient censées veiller sur elle. + +Mais elle avait à souffrir d'un isolement encore plus pénible. Les trois +femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le moment où +Louise rentrait dans sa caravane, et sûres dès lors de ne pas être +surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et couraient +rejoindre, dans les hôtels du voisinage, l'amant en titre ou l'amant de +rencontre, que leur avait fourni, dans la journée, le hasard des +représentations. + +Tout d'abord, elles avaient été gênées par la présence de l'enfant, mais +Fatma qui, par ses prévenances, avait conquis, dès l'abord, le coeur de +Zézette, s'était assurée de son silence, et bientôt elles avaient pu +continuer leurs expéditions nocturnes. + +Zézette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. Négligée +par son père, elle avait reporté sur ses bêtes toute l'affection dont +elle était capable. + +Une fois seule, elle se levait à son tour, parvenait en talonnant +jusqu'à la ménagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant +par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin +dans un petit nid, au milieu du fourrage, à deux pas de l'Etourdi, son +poney. + +Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire passer +sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la caresser +et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au milieu de ses +bêtes. + +Parfois un rugissement la réveillait. Les yeux fermés, ses lèvres +murmuraient le nom de la bête... qu'elle reconnaissait au son de sa +voix. + +--Tiens!... Rachel qui ne dort pas! + +Et elle reprenait son sommeil à peine interrompu. + +Chaque nuit, depuis que le veilleur avait été supprimé, elle répétait le +même manège, ne regagnant la tente qu'à l'heure précise où les employés +allaient arriver pour nettoyer la ménagerie et préparer la +représentation. + +Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient +reposant très calme, dans son petit lit et prête à se lever. + +Ces escapades étaient pour elle pleines de charme. + +La ménagerie, c'était sa raison d'être; toutes les bêtes étaient ses +amies; Elle respirait avec délices la senteur du foin au milieu duquel +elle s'enfouissait, l'odeur âcre des fauves... Elle était là dans son +élément. Là, elle oubliait tout, sa mère morte, ses chagrins de petite +fille... + +La nuit du crime, pendant que le service était terminé, elle était venue +s'installer à sa place accoutumée, au moment même où dans sa caravane, +le dompteur, aidé de son complice, dépouillait Vermieux après l'avoir +assassiné. + +Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les éclats de la foudre qui +tonnait sans relâche. Elle avait fermé les yeux, puis tout à coup un son +de voix l'avait éveillée et une lueur tremblante avait attiré son +attention. + +Soulevée sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son père, +poussant l'étal sur lequel gisaient épars des membres humains... qu'ils +distribuaient aux animaux! + +Terrifiée par ce spectacle, elle avait été sur le point de pousser un +cri... ce cri s'était étranglé dans sa gorge. + +A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient +d'elle... + +Et voilà que tout à coup, au moment où ils étaient parvenus à cinq pas +du fenil, en face de la cage de Néron, elle avait vu jeter à l'animal +une cuisse décharnée, une cuisse humaine!... + +Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqué sur l'étal un nouveau +morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de Vermieux!... + +C'était le vieil usurier que les deux hommes avaient tué... et qu'ils +avaient dépecé avant de le distribuer aux bêtes!... + +Cette fois, son effroi avait surpassé ses forces... Ses yeux s'étaient +voilés et elle était tombé sans connaissance au fond du petit nid +qu'elle s'était ménagé. + +Quand elle revint à elle, ranimée par l'haleine chaude du poney, qui +promenait son nez sur le visage glacé de sa petite maîtresse, le jour +allait poindre. + +Elle rassembla ses esprits, frémit au souvenir du spectacle auquel elle +avait assisté, bien involontairement, crut un instant avoir rêvé, mais +la présence des deux hommes qu'elle vit à l'autre bout de la ménagerie, +occupés à un travail dont elle ne put se rendre compte à cause de +l'éloignement, la convainquit qu'elle ne s'était pas trompée. + +Elle n'eut plus qu'une idée: se sauver, regagner la tente sans qu'on la +vît. + +Et elle y parvint en profitant d'un moment où son père et Jean Tabary +procédaient, toujours à l'aide de leur lanterne, au nettoyage de la cage +extrême, occupée par les tigres. + +Elle ne respira à l'aise que lorsqu'elle se sentit étendue entre les +draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la réaction qui s'opéra +en elle, une fièvre la saisit qui ne la quitta plus jusqu'à l'heure où +son père vint prendre de ses nouvelles. + +Toutefois, et en dépit des recommandations de François, elle se leva +dans l'après-midi. + +Comme si la nature entière se réjouissait de la disparition de +l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de +foire. + +On eût dit que le hasard taquin avait renoncé à tenir rigueur aux +forains, maintenant qu'à leur insu ils n'étaient plus sous le coup d'un +remboursement qu'il leur eût été, la veille, impossible d'effectuer. + +Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de monde, +même le jour de Pâques; jamais on n'avait réalisé d'aussi belles +recettes. + +Cette circonstance inspira à Jean Tabary quelques réflexions +philosophiques: + +--Dire que si nous avions eu ce temps-là hier, murmura-t-il à l'oreille +de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain nous +aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-être +aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, toi +de la même somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie d'un +homme, tout de même! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas à +dire! C'est la destinée! + +Mais le dompteur n'était pas en train de philosopher. A mesure que +l'heure s'avançait, une sorte d'inquiétude intime, sinon de peur, et +qu'il n'avait jamais éprouvée avant d'entrer dans les cages l'étreignait +et le rendait nerveux. + +Quand, après le déjeuner, il descendit dans la ménagerie et qu'il passa +devant les cages, il se sentit agité par un petit frémissement. + +Il éprouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais ressenti +en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte superstitieuse qu'il +ne s'expliquait pas. + +Invinciblement, et quelque effort qu'il fît pour la chasser, la vision +obsédante de la scène de la nuit revenait devant ses yeux. + +Sur l'étal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans le +regard de ces bêtes qui avaient dévoré le corps de l'usurier, il lui +semblait retrouver le regard de la victime. + +Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. La +vieille tradition des dompteurs lui revint en mémoire. La chair humaine +avait un goût... et, quand les animaux en avaient mangé une fois... + +Et ce Tabary qui avait passé outre, qui avait défié la légende, en +donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile à manier, les +plus gros morceaux!... + +Avant de frapper les trois coups, il hésita... + +Mais il songea que de l'autre côté de la cloison qui le séparait des +cages tout un public attendait, un public comme il était déshabitué d'en +voir à la ménagerie. + +L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front baigné +de sueur, il fit effort sur lui-même et il heurta la porte du pommeau de +son fouet. + +--Passez! cria de l'extérieur Jean Tabary. + +Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien +d'insolite dans l'attitude des deux bêtes; alors, subitement, il +recouvra son sang-froid. + +Il eut honte de lui-même, et comme pour se punir de son instant de +faiblesse, il redoubla d'audace. + +Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les +pourchassa à coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant une +sorte de plaisir âcre à se venger sur elles de sa peur. + +Et les exercices se succédaient; tous ses pensionnaires défilèrent +devant lui, menés rondement, manoeuvrés avec une vigueur et une témérité +à laquelle il ne les avait pas habitués. + +Et le public enthousiasmé par cette furia dont il ne pouvait pas +soupçonner le mobile, acclamait le dompteur à chacune de ses entrées de +cage. + +Énervé par la lutte, excité par les applaudissements, Chausserouge +accomplit des prodiges. + +Il lui vint subitement en tête de nouvelles idées qu'il eut la fantaisie +de mettre immédiatement en pratique, et sa volonté réduisait les animaux +affolés à une obéissance qu'il n'avais jamais obtenue jusqu'ici. + +Jean Tabary suivait d'un oeil étonné les péripéties émouvantes de ce +duel. + +--Mâtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire d'hier qui +lui a secoué le sang! Mais quel succès!... + +Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numéro. François devait +terminer la représentation par les exercices habituels de Néron, le +grand lion à crinière noire, dont l'âge avait fait le pensionnaire le +plus redoutable de la ménagerie. + +Pendant qu'on sablait à nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit le +dompteur dans le réduit où il attendait que tout fût préparé et qu'on +eût introduit l'animal. François Chausserouge, l'oeil fiévreux, +épongeait son front baigné de sueur. + +--Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, tu sais, +sois prudent, tout de même... avec Néron. Il n'entend pas la +plaisanterie. + +--Ne t'occupes pas de ça, riposta le dompteur, d'un ton saccadé, il +faudra qu'il marche... comme les autres! + +Un instant après, il se trouva face à face avec le lion. Mais Néron +était aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilité qui +exaspéra la nervosité de Chausserouge. + +Ne pouvant contraindre l'animal à l'obéissance par ses moyens habituels, +Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du fauve qui, tapi +dans un coin, les oreilles basses et grondant la colère, le couvait +sournoisement du regard et il s'acharna sur lui. + +Vaincu par la douleur, fasciné par l'oeil brillant de son dompteur, +Néron bondit, sauta, lançant des coups de patte qu'esquivait à chaque +coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrière. + +A chaque audace nouvelle, à chaque attaque parée, le public, que +passionnait cette lutte, applaudissait. + +Enfin, épuisé, haletant, après avoir successivement accompli toute la +série de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, le +poil hérissé, la gueule sanglante... + +Alors Chausserouge s'avança au bord de la cage, salua la foule, puis +rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Néron, saisit de ses +deux mains les mâchoires puissantes de son adversaire et, se penchant en +avant, il introduisit la moitié de sa tête dans la gueule béante du +monstre... + +Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inouï de +témérité. + +Tout à coup, le dompteur se sentit pris comme dans un étau. Les +mâchoires de la bête, détendues par son effort, se refermaient +progressivement, les crocs s'enfonçaient, comprimaient les os du crâne. + +Son corps eut un brusque ressaut en arrière, mais impossible d'échapper +à l'implacable étreinte... + +Dans cette seconde suprême, Chausserouge eut la conscience qu'il était +perdu. Il fit appel à toutes ses forces, poussa un cri étouffé: + +--A moi! Jean! + +Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la +puissance, il serra à l'étouffer la gorge du monstre. + +Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le +commencement de cette extraordinaire séance, se tenant prêt à porter +secours à son associé, avait gardé à portée de sa main une barre longue +et aiguë. + +Il en porta, à travers les barreaux, un coup terrible dans les flancs du +lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de ce +mouvement, se redressa d'un coup de reins. + +Les crocs avaient creusé de chaque côté de sa face de larges sillons. + +Bien qu'aveuglé par le sang, méconnaissable, il s'était aussitôt penché, +rapide comme l'éclair, avait ramassé sa fourche et de nouveau avec rage, +il était revenu à la charge. Le public debout, massé devant la cage, +épouvanté, poussait des cris d'effroi... + +En vain Tabary continuait à harceler la bête pour l'empêcher de se ruer +sur son dompteur, et il clamait de toute sa force: + +--En arrière! En arrière! Sors! on va t'ouvrir! + +Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant à chaque +coup la peau du fauve. + +Hurlant de douleur, affolé à son tour, rendu furieux par la souffrance, +saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'écrasant la tête contre +les barreaux. + +François sans relâche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant au +hasard, comme un fou... Tout à coup, Néron poussa un rugissement +formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la +langue pendante. La fourche, poussée d'une main ferme, s'était enfoncée +tout entière dans son côté. + +Ce fut alors un spectacle horrible... + +Comme s'il eût voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans se +soucier des coups de griffe que l'animal lançait dans le vide, le +dompteur s'acharnait sur son pensionnaire... + +Enfin, les rugissements cessèrent pour faire place à des grondements +étouffés, la queue cessa de battre les barreaux et le corps du monstre +resta immobile baignant dans une mare de sang. + +La frénésie du dompteur se calma immédiatement. Un voile passa devant +ses yeux, il trébucha et tomba dans les bras des garçons de piste qui, +debout derrière la petite porte, étaient entrés dès que l'animal, +désormais sans mouvement, eût cessé de leur inspirer de la crainte. + +Dès lors, ce fut dans tout l'établissement un tumulte indescriptible. +Le dompteur était-il blessé grièvement?... Le lion était-il mort? + +Jean Tabary, très émotionné par le spectacle auquel il venait +d'assister, eut toutes les peines du monde à faire évacuer la baraque; +puis, dès qu'il eut fait fermer l'auvent de la ménagerie, il courut à la +caravane où l'on venait de transporter le blessé. + +Déjà, un médecin qui s'était trouvé mêlé à l'assistance, s'occupait à +lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes, +n'étaient pas graves. + +Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, à demi évanoui, pansa +les plaies béantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui se +lamentait. + +--Je l'ai toujours dit! Il était trop brave! trop téméraire! Ça devait +arriver! + +--Ne craignez rien! répliqua le docteur. La convalescence sera longue, +douloureuse, mais, dès à présent, je réponds de sa vie! + +A côté du lit, Zézette considérait le blessé, l'oeil sec, comme si une +pensée profonde la rendait indifférente à l'accident dont venait d'être +victime son père. + +Profitant d'un instant où on l'avait laissée seule, elle s'était levée, +s'était glissée dans la ménagerie et enfouie dans la cachette d'où elle +avait assisté la veille au dépeçage de Vermieux, elle avait suivi toutes +les phases de la lutte d'où Chausserouge était sorti vainqueur, mais le +visage en lambeaux. + +Comme hypnotisée par ce spectacle, pas un cri ne s'était échappé de sa +gorge, et maintenant dans sa petite tête s'agitaient des pensées +confuses, nullement étonnée d'une issue qui lui apparaissait la suite +logique du crime de la nuit. + +N'était-ce pas le commencement fatal de la punition réservée aux +criminels? N'était-ce pas le commencement de la revanche de Vermieux? + +Mais ni un mot, ni un geste, qui pût faire soupçonner à quiconque +quelles idées contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle +d'enfant. Elle n'éprouvait plus pour son père l'affection d'autrefois... + +Il lui semblait que «son bon François» était mort et qu'il avait fait +place à un homme méchant... dont la vue ne lui causait pas d'horreur, +puisqu'il ressemblait à son père, mais pour lequel elle éprouvait une +aversion instinctive. + +Aussi, quand Chausserouge revenu à lui et apercevant sa fille assise à +son chevet, l'attira à lui, en disant d'une voix lente: + +--Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille! + +Elle hésita avant de lui tendre son front. + +Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'eût embrassée: + +--Tu aurais été orpheline, vois-tu, continua le dompteur. J'aurais été +retrouver ta mère, si je n'avais pas eu la force d'abattre Néron... Mais +Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, Louise? + +--Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je serai là, la +pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne parle pas, ça +te fait mal et le médecin l'a défendu. + +Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse, +Zézette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers elle +et resta accoudée au lit de son père. Cette Tabary, elle la détestait... +sincèrement, sans restriction! + +Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement poussé Chausserouge à +commettre un crime! + +--Ah! celui-là, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa présence. Il +était le mauvais génie de la maison. Que de fois n'avait-il pas fait +pleurer sa mère! Et aujourd'hui n'était-il pas cause si elle ne pouvait +plus aimer son père? + +Cependant, Chausserouge, à qui revenait peu à peu la mémoire des faits, +maintenant que la douleur légèrement calmée lui laissait un peu de +répit, interrogea: + +--Et Néron? Est-ce que je l'ai tué? + +--Non, répondit Jean, mais il n'en vaut guère mieux. + +--Ah! dit le dompteur en fermant les yeux. + +Et il n'en demanda pas davantage. + +En effet, aussitôt que les soins qu'on avait dû prodiguer à Chausserouge +avaient laissé quelque répit, on s'était occupé de Néron. + +L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le +vétérinaire. Grâce à l'état de faiblesse du lion, qui respirait à peine, +on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit de +paille hors de la cage centrale et l'établir dans une cage voisine. + +Quand Tabary interrogea le vétérinaire sur l'issue probable de +l'aventure: + +--Je ne puis rien vous dire, répliqua le praticien, avec ces bêtes-là, +on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent à la vie +comme par enchantement... Leur nature offre tant de résistance... La +grande difficulté ce sera de pouvoir soigner votre pensionnaire quand +ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-là ont beaucoup de +mémoire et beaucoup de rancune. Il y aura à l'avenir, s'il en réchappe, +de grandes précautions à prendre. + +--Enfin, vous croyez que nous le sauverons?... + +--Peut-être! + +--Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pièce de la ménagerie! + +Dans la soirée, Chausserouge eut la fièvre. On dut faire revenir le +médecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la diète, et dans la +crainte d'un érysipèle, prodigua les antiseptiques, mais, après son +départ et dès que la nuit fut complètement venue, la fièvre se changea +en délire. + +Très agité, le visage en feu, le dompteur prononça des mots sans suite. + +--Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas à sa mère, il ne sait +plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le morceau... + +On envoya Zézette se coucher et Louise Tabary déclara qu'elle se +chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas où elle +serait trop fatiguée, son fils la suppléerait. Bien lui en prit, car +vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquiétantes +proportions. + +Chausserouge eut le cauchemar. Au moment où on le croyait assoupi, de +terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se dressa +sur son séant, les pupilles dilatées, arracha d'un geste brusque +l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fixé sur la porte: + +--Néron! Voilà Néron! attends, sale bête! Tu ne veux pas... Tu ne veux +pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! attrape! + +Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille. +Puis, tout à coup, il poussa un cri: + +--Ce n'est pas Néron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est pas mort! Il +s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tête! Ma tête! A moi! Au secours! +C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je te dis! Va-t'en! + +Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour échapper à +une étreinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il +roulait sur son lit. + +En vain, Louise Tabary et Jean consternés, craignant à chaque minute que +ses cris n'eussent un écho au dehors, tentaient-ils de te calmer. + +--Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! Calme-toi! + +Chausserouge ne voulait rien entendre. + +--Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois bien! Il +est là. Il ricane, tiens, là, dans le coin! Mais va-t'en donc, démon! +C'est lui qui s'est vengé! C'est lui qui m'a fait mordre par Néron! Mais +je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai! + +Enfin, la voix s'éteignit dans sa gorge. Épuisé par cet effort, il +retomba haletant sur son lit. + +Louise épongea soigneusement le visage de François humide de sueur et +de sang, humecta et rafraîchit les plaies à l'aide de compresses +imbibées d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui +subsista jusqu'au matin. + +--Il a eu une nuit fort agitée, dit Louise au docteur, quand il revint +prendre des nouvelles du malade. + +--Alors il serait peut-être prudent de le faire transporter dans un +hôpital ou une maison de santé... Il y serait plus aisément et plus +efficacement soigné... + +--Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas qu'une +pareille scène se renouvelât devant des étrangers. François a horreur +des hospices... Ici nous serons à même de lui donner tous les soins que +nécessitera son état, et l'idée qu'il est à côté de sa ménagerie, que +ses bêtes ont besoin de lui, hâtera sa convalescence. + +Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, s'était +répandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais dans tout +Paris. + +De plusieurs journaux on était venu interroger Jean Tabary qui, heureux +de la réclame dont allait bénéficier l'établissement, s'était prêté très +complaisamment aux interviews. + +Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, criant: + + DEMANDEZ LE TERRIBLE ACCIDENT + DE LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE + + _Derniers détails!--Cinq centimes!_ + +Dès le lendemain, la ménagerie fut littéralement envahie. On venait +demander des nouvelles du dompteur. On voulait voir Néron. Jean Tabary +résolût alors d'ouvrir au public les portes de l'établissement. + +Pour une somme modique, on était admis à visiter les animaux et +plusieurs fois par jour, l'explicateur donnait les mêmes détails qu'aux +représentations ordinaires. + +La foule stationnait longuement devant la cage où gisait le lion blessé. + +Au bas de cette cage, on avait accroché une large pancarte, portant ces +mots: + + NÉRON + LION DE L'ATLAS + _qui le 7 avril a failli dévorer le dompteur Chausserouge._ + +Après le récit émouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, les +assistants se retiraient pour faire place à de nouveaux curieux. + +--Quel dommage! dit Jean Tabary à sa mère, que nous n'ayons personne +pour faire une entrée de cage!... C'est toujours notre chance... Si, +comme j'en ai eu l'idée un moment, j'avais appris le métier... + +--Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne pourrais pas +trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait à servir chez nous, +en attendant le rétablissement de François? + +--Pourvu qu'il se rétablisse! dit le jeune homme. + +--Il le faut, riposta la mère, nous n'avons pas signé l'acte +d'association, après il pourra se faire boulotter, s'il veut..., et +ajouta-t-elle cyniquement, le plus tôt sera le mieux... Avec ses +scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet +animal-là!... Ce serait vraiment dommage, au moment où la veine paraît +tourner et où nous voilà presque au-dessus de nos affaires!... Au fond, +c'est très heureux, cet accident... si jamais nous avions pu être +soupçonné, le bruit qu'on fait autour de nous maintenant déroutera les +recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des nouvelles de +Vermieux... alibi tout trouvé! Chausserouge au lit! La ménagerie en +l'air, envahie par les curieux... Ce ne serait pas le moment de +commettre un crime... si la chose n'était pas faite! + +--C'est vrai tout de même, dit Jean Tabary frappé de l'observation de sa +mère. + +--Et pense, ajouta la mégère, si un second malheur, définitif cette +fois, allait arriver à François... après l'acte d'association signé... +C'est nous qui resterions les seuls maîtres... les patrons. + +--Oui, mais il y a Zézette qui hériterait? + +--Zézette est mineure... et c'est nous qui serions les tuteurs, dit +Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en moi, fillot!... En +attendant occupe-toi de me trouver un remplaçant provisoire à +Chausserouge! + +Le jour même, Jean Tabary se mit en quête. + +Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint à +découvrir son homme. + +Un jeune dompteur, très connu sur le Voyage sous le nom de Giovanni, +était actuellement sans emploi. + +Il s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire. + +--Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment où je me préparais à +aller vous faire mes offres de service. J'ai appris l'accident survenu à +Chausserouge et je pensais, en effet, que vous deviez vous trouver dans +l'embarras... + +--Vous n'avez pas peur de prendre la succession de Chausserouge? + +--Alors, je ne serais pas dompteur! répliqua le jeune homme en souriant. +Pour nous autres, qui avons l'habitude du métier, nous trouvons dans le +danger un attrait irrésistible et d'ailleurs, y a-t-il tant de danger? A +part Néron, qui doit être mort... + +--Non, il est grièvement blessé et nous espérons le sauver. + +--Eh bien! à part Néron, les autres bêtes ne sont pas dangereuses. Je +connais Chausserouge, je sais ses exercices par coeur et je me fais fort +après une répétition pour habituer les bêtes à moi, de paraître en +public... Je vous demande seulement de chauffer un peu mon entrée de +cage. + +--Ne craignez rien! Nous allons profiter de la réclame de l'accident et +faire une sérieuse publicité. Comptez sur moi. + +--Eh bien! Alors, quand vous voudrez. + +--Dès demain, dit Jean Tabary enchanté. + +Séance tenante, il fit signer à Giovanni un engagement, puis, après la +conclusion du traité, la conversation s'engagea, très amicale, chacun +donnant à l'autre les renseignements qui pouvaient l'intéresser. + +Giovanni raconta son histoire. Il était né à Montmartre avait fait chez +son père, patron menuisier, son apprentissage. + +Il n'avait pu s'accoutumer à une existence calme et tranquille; il +rêvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini à la +vie libre, indépendante et bohème. + +Le soir, dès qu'il avait dîné, il s'échappait de la maison paternelle et +courait au théâtre Montmartre, où on l'avait admis comme figurant, et +c'était pour lui une grande joie de revêtir les oripeaux brillants des +drames de cape et d'épée. + +Puis, un beau jour, le Voyage étant venu s'installer boulevard de +Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au théâtre Decker une +«_tête à l'huile_»[4] très assidue. + +[4] On appelle _tête à l'huile_ les figurants qui prêtent leur +concours gratuitement, pour l'amour de l'art. + +On le remarqua; on l'encouragea; il finit par se faire engager à de +dérisoires appointements et quand le Voyage leva le siège, sa résolution +était prise. Il abandonna la maison paternelle et le métier de menuisier +et partit. + +Depuis, il avait fait un peu tous les métiers, bonisseur, pitre, etc. Il +ne tarda pas à trouver sa véritable voie. + +Entré en dernier lieu comme garçon de piste à la ménagerie Bella-Mina, +il dut défendre la baraque de sa patronne contre l'envahissement d'une +bande d'énergumènes réclamant à grands cris le renvoi de l'orchestre +composé en grande partie de musiciens allemands. + +Pour calmer l'effervescence, la dompteuse dut se résoudre à remplacer +ces étrangers par des Français, mais il n'était pas facile d'en recruter +du jour au lendemain. + +Giovanni,--c'était le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son arrivée +sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom Émile Pascaud,--s'offrit +de reconstituer la petite troupe; il se souvint que lui même jadis avait +fait partie de l'_Harmonie Montmartroise_, en qualité de piston, et pour +prix de son service, il s'adjugea le titre de chef d'orchestre. + +Dès lors, il devint le bras droit de Bella-Mina. + +Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses nouvelles +fonctions et la dompteuse n'eut pas à regretter le départ de ses anciens +pensionnaires. + +Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses +représentations fort intéressantes, mais, un beau jour, après une prise +de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger sa +maison et faire ses entrées de cage. + +Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire. + +--Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis mis dans la +tête de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et je vous +envie... Je crois qu'après avoir bien cherché, ma vocation s'est +révélée... Je veux être dompteur!... Puisque vous voilà seule, c'est +l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leçons et +m'autoriser à vous suppléer? + +--Mais, mon garçon, le métier ne s'apprend pas en une minute, ni en un +jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long apprentissage. + +--Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, l'apprentissage +nécessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les bêtes et on dirait +qu'elles reconnaissent en moi un homme destiné à vivre avec elles... Je +ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'étais garçon de piste et que +j'avais pour tâche de nettoyer les cages, bien souvent, sans vous le +dire, je suis entré faire mon office, par bravade et par plaisir, sans +avoir pris le soin de faire au préalable sortir les animaux... Il ne +m'est jamais rien arrivé... Et depuis je vous ai tant vu... qu'il me +semble que rien ne me sera plus facile que de vous imiter et de me faire +obéir. + +Bella-Mina considéra curieusement ce grand garçon si enthousiaste et si +sûr de lui-même. Après tout, n'était ce pas comme cela que les vocations +se manifestaient d'ordinaire? + +Giovanni était inconnu du public. Il était jeune--vingt ans à +peine--bien fait de sa personne, joli garçon. Pourquoi ne réussirait-il +pas? + +Et alors, en le présentant comme son élève, quelle réclame ne se +ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se l'attacherait. + +Il y avait pour elle tout bénéfice à accepter, d'autant plus que +Giovanni coûterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta. +L'expérience ne tarda pas à la convaincre qu'elle avait eu raison. +Giovanni eut un début excellent. + +Encouragé, il prit, de jour en jour, plus de goût à son métier, +s'ingénia à imaginer des numéros inédits, difficiles, et au bout de +trois ans il égalait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une certaine +célébrité. + +Bella-Mina en conçut sinon de la jalousie, du moins un secret dépit, qui +se manifesta dans diverses circonstances où elle n'eut pas toujours pour +son aide le ménagement qu'il eut été en droit d'attendre. + +Il avait toujours fait son service irréprochablement, avait contribué +pour beaucoup au succès de l'établissement, et il eut mérité plus +d'égards qu'on n'en avait pour lui, mais deux raisons lui faisaient +supporter les petits ennuis de la vie commune: la première, c'est qu'il +éprouvait un grand attachement pour ses bêtes, dont il connaissait +aujourd'hui les moeurs, le caractère, le tempérament; la seconde, c'est +qu'il caressait au fond de son coeur un rêve quelque peu ambitieux. + +La ménagerie appartenait en propre à Bella-Mina qui était restée veuve +avec une fille, assez jolie, âgée maintenant de dix-sept ans. + +Cette jeune personne, très bien élevée, et à laquelle sa mère avait +refusé de faire embrasser l'aventureuse carrière de dompteuse, était +l'unique héritière et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en +place jusqu'à l'heure où sonnerait forcément pour Bella-Mina qui allait +maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il deviendrait +l'homme indispensable et probablement le mari de la reine. + +Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se résigner à les voir passer +dans des mains étrangères. + +Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait des +espérances sur l'éventuelle succession de la dompteuse, et celle-ci ne +le lui pardonna pas. + +Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accentuèrent de jour en +jour et un beau matin une scène violente éclata. Bella-Mina lui reprocha +amèrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le bien +qu'elle lui avait fait. + +Elle l'avait ramassé dans la crotte, c'était le cas de le dire, elle lui +avait donné gratuitement des leçons. S'il était aujourd'hui quelque +chose, c'était à elle qu'il le devait et maintenant il abusait de la +situation... Il désirait sa mort! Elle en avait assez de faire le bien! + +Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garçon de +piste, recueilli par elle, qui végéterait encore à quarante sous par +jour si elle ne l'eût rencontré sur sa route, se permettre de lever les +yeux sur une jeune fille arrivée du couvent, distinguée et apportant en +dot une fortune!... une des plus belles ménageries du Voyage! + +Non, décidément, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de +rien! + +Giovanni avait quelques économies; furieux d'avoir été déçu dans son +espoir, humilié d'une pareille sortie, révolté de la malignité de cette +femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en omettant de +tenir compte des succès personnels qu'il avait eus, lui, et qui +n'avaient pas nui à la prospérité de la ménagerie, il demanda son +compte. + +Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui +proposer de l'engager. + +--Je suis content de savoir tous ces détails, dit Jean, parce qu'ils +vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle se figure +évidemment vous avoir irrémédiablement jeté à la côte, nous allons lui +prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de chez elle. +Laissez-moi faire! + +En effet, des annonces adroitement libellées furent, par les soins de +Jean Tabary, insérées dans les journaux. + +En substance, il y était dit que seul, après l'accident survenu à +Chausserouge, un jeune homme s'était senti le courage d'affronter, sans +exercice préalable, ces terribles animaux qui avaient failli dévorer +leur propriétaire. + +C'était le fameux Giovanni, un dompteur de vingt-trois ans, dont on +avait pu apprécier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante +audace. + +On conviait donc le public à venir applaudir ces débuts extraordinaires. +L'affluence fut énorme et Giovanni, comme il l'avait prévu, après la +petite répétition à huis-clos qu'il avait exigée, n'eut aucune peine à +se faire obéir des animaux, rompus à tous les exercices par de longs +mois d'entraînement. + +Il n'avait pas eu, naturellement, à présenter Néron, gisant toujours sur +sa litière. + +Dès lors, la ménagerie redevint à la mode. + +Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention sur cette +exhibition délaissée, à moins, ajoutait _in petto_ Jean Tabary, que ce +ne soit la façon brusque dont nous avons débarrassé le Voyage de cette +crapule de Vermieux, qui nous ait porté bonheur. + +La fortune favorise les audacieux. + +On fit part à Chausserouge du changement opéré et de l'engagement de +Giovanni, avec toutes sortes de ménagements. + +Le dompteur, dont la fièvre s'était calmée, et qui passait maintenant +ses journées dans un profond mutisme, tout à ses pensées et comme +accablé par le mal, se plaignit vivement qu'on eût pris une semblable +décision sans le prévenir. + +--On pouvait me consulter, répétait-il, ça ne me plaît pas beaucoup que +mes bêtes, qui sont habituées à moi, soient manoeuvrées par un autre. + +--Mais, répliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les jours de +l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de laisser +échapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un bruit +énorme et que nos recettes se ressentent de la réclame, de la publicité +qui s'est faite autour de nous. + +--Ça ne fait rien! ça ne fait rien! ne cessait de répéter François +Chausserouge. + +Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary s'était +arrêté: + +--Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que vous ayez +choisi Giovanni de préférence à tout autre. Je connais son travail. Il +est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui qu'en un vieux, +qui eût abruti mes bêtes et les eût rendu quinteuses et rétives. Au +moins vous êtes content de lui? + +--Très content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement le même +jeu que toi et il porte beaucoup sur le public. + +--Bon!... je voudrais le voir... + +Et Chausserouge, après avoir félicité le jeune homme, le retint près de +lui, lui donna diverses explications, des conseils sur la manière de +traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus grande somme +possible d'obéissance. + +Il le félicita sur le courage qu'il avait montré en acceptant une si +périlleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de ses +réponses que celui-ci félicita presque Jean de son initiative. + +--Si tu m'avais consulté, j'aurais probablement refusé et je confesse +que j'aurais eu tort. Ce garçon me plaît beaucoup. + +Puis il retomba dans ses pensées profondes qui l'absorbaient des +journées entières, ne retrouvant la parole que pour demander des +nouvelles de la recette ou du lion blessé dont l'état ne s'était pas +aggravé. + +Enfin, un jour, comme s'il eut cédé à une secrète préoccupation, il +appela à lui Louise et Jean Tabary. + +--Écoutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant d'assurer sur des +bases régulières notre association. Dans la situation actuelle, cela +n'étonnera personne. + +Et comme ses deux interlocuteurs se récriaient, déclarant qu'on avait +bien le temps d'y penser. + +--Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui meurt! +Vous le voyez bien, après ce qui vient de m'arriver, à moi, qui depuis +plus de quinze ans que j'exerce le métier, n'ai jamais attrapé une +égratignure... Si Néron revient à la vie et qu'il ait un remords de +conscience, je serais capable de n'être plus aussi heureux et puis, je +ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens à ce que +nous régularisions les choses. + +Il s'interrompit un instant. + +--Ma ménagerie, mes bêtes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, je ne +veux pas m'en aller avec la pensée que tout cela sera dispersé ou +tombera entre des mains étrangères... Si Zézette avait l'âge, si c'était +une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus enragée +que moi!... Mais c'est une gamine... mine... Je ne veux pas qu'on +puisse dire quelque chose et que votre ingérence soit contestée... Vous +avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu de nombreux +services... vous êtes des amis auxquels je sais qu'on peut aveuglément +se fier... Tout ça doit entrer en ligne de compte... Je désire qu'après +moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos parts de propriété +soient nettement établies. En défendant vos intérêts, vous défendrez +ceux de ma fille... + +--Mais, mon vieux François, tu parles comme un homme qui va passer +demain! Est-ce que tu deviens fou? + +--Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... Mais, +pour ma tranquillité, je veux que l'on fasse ce que je dis. + +Il fallut obéir. On manda un notaire, qui écouta les déclarations du +dompteur, dressa un acte en règle où Jean Tabary était déclaré +co-propriétaire de la grande ménagerie Chausserouge. Les parts de +propriété furent divisées par tiers. François en possédait deux tiers et +Jean un tiers seulement. + +--Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille. + +Il fit venir Zézette, à qui il rendit compte de la décision qu'il venait +de prendre dans l'intérêt de son avenir pour le cas où un malheur +surviendrait. + +Elle était assez grande maintenant pour comprendre et il était bien sûr +que, le cas échéant, elle saurait, comme toujours se montrer soumise et +reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle à son départ +ses tuteur et tutrice. + +Sans répondre, Zézette lança un regard haineux à Jean Tabary, puis elle +cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots. + +--Mon Dieu! dit Louise, quelle idée aussi de faire inutilement de la +peine à cette petite! + +Et elle chercha à attirer l'enfant vers elle, mais Zézette se réfugia +contre le chevet de son père, montrant une répugnance si nette à +répondre aux avances de la mégère que celle-ci jugea inutile d'insister. + +--Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? demanda +Chausserouge à sa fille quand les Tabary furent sortis. + +--Parce que, répondit l'enfant en regardant fixement son père; parce que +je ne les aime pas... Ce sont de méchantes gens. + +--Maintenant, dit Louise à son fils dès qu'elle fut sortie de la +caravane où reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne le +retiens plus! + +--Tu sais que si ça arrivait nous aurions rudement de fil à retordre +avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstinée de Zézette avait +frappé. + +Louise Tabary haussa les épaules: + +--Alors... tant pis pour elle! prononça-t-elle d'un ton ferme. Tu ne +voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse! + + + + +XII + + +Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait été facile +de soigner Néron. L'animal gisait sans force, presque sans mouvement, +entre la vie et la mort. + +On l'avait nourri à l'aide de sondes, combattant la fièvre et +l'affaiblissement des premières heures par les soins incessants que lui +prodiguaient les garçons de piste, puis Giovanni, dès qu'il eût pris son +service à la ménagerie. + +Il n'y avait aucun péril à affronter cette bête, qui «ne remuait plus ni +pieds ni pattes» et dont toute la vie semblait s'être réfugiée dans le +regard. + +C'était le grand plaisir de Zézette de profiter de l'instant où l'on +ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrière le dompteur. + +Elle éprouvait un contentement infini à fouler de nouveau ce plancher, à +considérer, à travers les barreaux, les banquettes vides sur lesquels +une assistance nombreuse l'avait si souvent applaudie. + +Elle s'agenouillait près de l'animal, passait ses petites mains dans son +épaisse crinière, tapotant la tête énorme du fauve. + +Et quand le pansement était terminé, elle se relevait à regret et il +fallait presque l'entraîner de force hors de la cage. + +Bientôt les forces commencèrent à revenir. Le lion put commencer à se +lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de l'approcher. +Giovanni seul fut dès lors chargé de lui administrer les remèdes. + +Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la première fois le +lion debout. + +A la vue du jeune homme, Néron poussa un rugissement étouffé, et marcha +au-devant de lui, la gueule menaçante. + +Giovanni avait les mains embarrassées. Se sentant sans défense, il +battit en retraite et eut le temps de sortir. + +Dès lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de l'animal. +Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard étincelait, et il +faisait effort comme pour s'élancer. + +Chez lui, la rancune était tenace; on eût dit qu'il s'était juré de ne +plus se laisser approcher par personne. + +C'était, du reste, ce qu'avait prédit le vétérinaire, appelé à lui +donner les premiers soins, le soir de l'accident. + +Bien que la nature aidât beaucoup à la convalescence du fauve, bien +qu'il fût possible de le remettre désormais à son ancien régime, les +plaies n'étaient pas encore à ce point cicatrisées que des pansements +ne fussent plus nécessaires. Mais devant l'impossibilité de les +continuer, il fallut y renoncer. + +Un jour que, vers deux heures de l'après-midi, la ménagerie était +déserte, un garçon de piste accourut tout effaré à la caravane de Jean +Tabary. + +--Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci. + +--Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une émotion indicible, tout +à l'heure, je m'étais absenté de la ménagerie... En rentrant, qu'est-ce +que je vois... Mamz'elle Zézette... dans la cage de Néron! + +--Dévorée! dit Giovanni en se levant subitement. + +--Non, dit le garçon, bien vivante... et s'occupant à laver, comme elle +vous l'a vu faire cent fois les blessures de Néron avec une éponge +imbibée d'aromates! Et le lion ne bougeait pas! + +Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut à la +ménagerie, passa derrière la toile et se mit en devoir de pénétrer dans +la cage. + +Mais avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la porte, Néron s'était +précipité, et, debout contre cette porte, passant ses pattes énormes à +travers les barreaux de fer, il s'efforçait, en grondant, d'atteindre le +jeune homme. + +Zézette était toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son +éponge à la main. + +--Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton très calme, +vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous dit qu'il ne +veut plus voir les hommes depuis que mon père a failli le tuer!... + +--Mais vous, mamz'elle Zézette?... + +--Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connaît, et j'ai des jupons! + +Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni en +resta confondu. Il se retira et passa dans la ménagerie. + +Néron, la crinière toujours hérissée, le suivait de l'oeil. + +--Ne vous montrez pas, dit Zézette, ça l'excite... et laissez-moi +faire... + +Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'étendre à +terre et elle continua, très calme, son pansement, comme elle l'avait vu +faire pendant les premiers jours de la maladie. + +La bête docile ne remuait pas; elle avait allongé son mufle sur le +plancher et faisait entendre une sorte de renâclement. + +--Voilà! dit-elle enfin, en se relevant. + +Elle tapota une dernière fois le nez de Néron, se retira à reculons, +entr'ouvrit brusquement la porte et disparut. + +Dans toute la ménagerie, ce fut un indescriptible émoi. + +--Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire obéir un +fauve comme personne, même le plus audacieux dompteur, n'eût oser le +tenter! + +Quant à elle, très fière, elle affectait de ne pas comprendre ce que sa +tentative avait de téméraire. A toutes les marques d'admiration qu'on +lui témoignait, elle se contentait de répondre naïvement: + +--Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, c'est pas +plus bête qu'un autre animal, au contraire! + +Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces Tabary +détestés, qui, eux, n'étaient bons qu'à faire le mal et restaient +parfaitement incapables d'une action pareille à celle qu'elle venait +d'accomplir si simplement. + +Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus +profondément, ce fut François Chausserouge. + +Toujours couché tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin du +mutisme persistant qu'il observait; il écouta, les yeux noyés, le récit +que lui fit Giovanni et quand Zézette apparut sur le seuil, il ouvrit +les bras, ne trouvant qu'un mot: + +--Ma fille!... Ma petite file!... + +Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-même, +comment l'idée lui était venue d'entrer dans la cage de Néron, quelles +sensations elle avait éprouvées. + +Quand elle vint à décrire la fureur qu'avait montrée la bête à la vue de +Giovanni, il l'interrompit: + +--Maintenant, dit-il, je comprends et il sera désormais impossible de +faire travailler Néron sans s'exposer à être boulotté... Il a gardé +rancune de la correction qu'il a reçue et il a pris l'horreur de +l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une enfant et que tu as +une robe... Désormais, Néron sera aussi docile avec toi qu'il restera +indomptable pour tout autre... Continue à entrer chaque jour avec lui +pour le soigner, mais veille bien à ce qu'aucun homme n'apparaisse aux +abords de la cage pendant tout le temps que tu seras enfermée avec +lui... Il pourrait t'arriver malheur... + +--Et quand il sera guéri, dis, papa, tu me laisseras encore lui rendre +visite, pour entretenir l'amitié? + +--Oui, après que moi-même, j'aurai pris ma revanche avec lui... + +--Mais toi, papa, il te dévorera, puisque tu dis qu'il se souvient. + +--Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon amour-propre est +engagé. Il faudra bien que j'en vienne à bout, mais après cette +expérience, je te le laisserai. Ce sera ton lion à toi, pour quand tu +auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de reparaître en public. + +--Merci, petit père! dit Zézette en baissant la tête, mais la résolution +que son père avait prise de se rencontrer de nouveau avec Néron, la +remplissait d'une crainte instinctive. + +Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle, +retrouverait en face de Chausserouge sa férocité native. Comme si par +une sorte d'affinité, les rancunes de l'animal eussent eu un écho dans +son âme, elle était sûre qu'un malheur planait, inéluctable, si son père +persistait. + +Mais il était toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures +longues à cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'espérait, le +pouvoir de s'opposer à une pareille imprudence. + +Sur ces entrefaites, le dompteur reçut une visite, qui le troubla +singulièrement. + +C'était Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des +dernières victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis joui +d'une situation aisée sur le Voyage, était cauteleux et insinuant. + +Chargé de famille et réduit depuis sa ruine à la plus affreuse misère, +il avait fini par trouver une place de régisseur chez Oiselli, au Cirque +des Animaux Savants, mais ses faibles émoluments étaient loin de suffire +à faire vivre sa nichée, qu'il abritait pêle-mêle au fond d'une vieille +caravane à moitié démantelée. + +Il devait le surplus à la charité de ses anciens confrères, qui ne +voyaient pas sans pitié un des leurs «dans la mélasse», sachant fort +bien pour la plupart que le lendemain, à la suite d'une mauvaise +campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre. + +Chausserouge n'avait pas été un des moins pitoyables, et même au temps +de sa plus grande détresse, il avait toujours eu une pièce à glisser +dans la main du vieux forain. + +Donc Romillard se présenta, sous le prétexte de venir demander des +nouvelles du blessé, en réalité pour quêter un petit secours. Mais ce +jour-là, il n'avait plus cette attitude humble et obséquieuse qu'il +affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait miné par une +colère sourde. + +Après avoir pris des nouvelles du dompteur, il éclata. + +--Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de ça sur tout le +Voyage... Vermieux a disparu!... + +Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures. + +Louise Tabary, qui était présente ainsi que Jean, échangea un regard +avec son fils. + +--Oui, continua Romillard très excité, disparu!... Voilà bien ma +veine!... Trois mois plus tôt et j'étais hors d'affaire, mais quand on a +la guigne... + +Chausserouge, pâle d'émotion, avait à demi dissimulé son visage derrière +l'oreiller. + +Louise fit un effort pour contenir une émotion secrète: + +--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que François est +malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela? + +--Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairés avec Vermieux? + +--Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous étions parvenus à +liquider, malgré le malheur des temps, il y a quelque temps... +Aujourd'hui, nous sommes quittes... + +--C'est ce qui explique que vous n'ayez pas été étonnés de ne pas le +voir rappliquer le second dimanche de Pâques, une de ses échéances, +qu'il n'a jamais manquées d'une heure... Bref, voici: vous savez combien +Vermieux était exact... Il passait sa vie dans son patelin... mais tous +les trois mois, on le voyait rappliquer, sa sacoche au ventre, le +portefeuille bourré de tous les billets qu'on lui avait souscrits sur le +Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour faire tomber aux mêmes +dates... Le jour où il apparaissait, il n'y avait pas besoin de +consulter le calendrier... Il dégotait la Banque de France pour la +régularité... Eh bien! cette année, nisco, pas de Vermieux!... D'abord, +on s'est dit:--Bah! il aura manqué le train... où il aura été malade... +à son âge, c'est permis... Il sera là demain! Mais ni le lendemain, ni +les jours suivants, pas de nouvelles... Jugez si on était content de ce +répit, car si la fête marche bien depuis quelques jours, la première +semaine avait été désastreuse et pas beaucoup des débiteurs étaient en +mesure! + +--Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise. + +--Je vous crois... et j'en connais pas mal à qui ça a tiré une rude +épine du pied... Vous pensez bien que personne n'a osé réclamer... On +était bien trop content... Pourtant, à la fin, y en a un qui s'est ému, +cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai toujours soupçonné d'avoir +des affaires de compte à demi avec Vermieux... Je ne m'étais pas +trompé... C'est lui qui a donné l'éveil!... + +--L'éveil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un coude. + +--Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, François! tu vas prendre +froid. + +Elle se leva, força le dompteur à se recoucher en lui glissant à +l'oreille: + +--Tais-toi et laisse-moi faire! + +Puis elle revint et, pour donner une diversion à l'émotion qu'elle +lisait également sur le visage de Jean: + +--Ça vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! dit-elle +simplement. Vous prendrez bien un verre de vin? + +--Ma foi! c'est pas de refus! + +Et quand ils eurent trinqué: + +--Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... Ça nous intéresse!... +Vous disiez que Lamberty avait donné l'éveil... Comment ça? + +--Il a écrit au pays pour savoir du nouveau... Et voilà où l'affaire se +corse... Vermieux, très bien portant, a pris le train dans la mâtinée de +dimanche de bonne heure, et il aurait dû être à Paris vers huit heures +et demie ou neuf heures... Personne ne l'a vu... Naturellement, à la +gare de Lyon, son arrivée n'a pu être remarquée au milieu de tous les +autres voyageurs... Aucun accident n'est arrivé sur la ligne pendant la +route... Vermieux serait donc à Paris... Pour qui le connaît, il est +inexplicable qu'il n'ait pas paru, sinon le soir même, du moins le +lendemain, sur le Voyage... Bref, sa trace est perdue à partir de son +départ de l'Auvergne... + +Louise Tabary ne bronchait pas. + +Elle profita d'un moment où Romillard s'interrompait pour vider son +verre: + +--Est-on bien sûr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le train... + +--On a montré à Lamberty, à la gare de Lyon, le seul billet venant de la +station de Vermieux et qui a été exactement remis à l'employé chargé de +contrôler la sortie... On est donc sûr que le vieux a accompli son +voyage sans encombre, mais depuis?... + +--Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de cochons, il +était toujours cousu d'argent... Ça s'est peut-être vu... et dame! le +canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu à l'eau pour le +voler... Il y a tant de crapules dans le monde... + +--Lamberty est allé à la Morgue... On n'a rien retrouvé! + +--Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... Ça sera un débarras +pour le Voyage, voilà tout... Est-ce qu'il a de la famille, ce vieux +magot? + +--Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez mauvaise +intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention d'hériter, il a +déposé une plainte au procureur de la République de Riom... et +aujourd'hui la Sûreté marche. On n'est pas venu vous demander des +renseignements? + +Il y eût cette fois un silence plein de gêne. Personne ne répondit à +cette question dangereuse. + +--Voilà que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je vais +allumer la lampe. + +Dans son lit, Chausserouge suait à grosses gouttes. Jean Tabary sentait +un petit frisson lui parcourir les moelles. + +--La Sûreté! La Sûreté! répliqua-t-il d'un ton bourru, nous n'avons +rien à faire avec la Sûreté! Que lui dirions-nous de plus? + +--Les agents vous demanderont comme à tout le monde si vous aviez une +échéance, un billet à payer dimanche à Vermieux, afin de pouvoir au +moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier devait être +porteur, sans compter la monnaie. + +La question était épineuse. C'était le point faible, qui pouvait les +faire soupçonner si, par une réponse imprudente, on parvenait un jour à +les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la question: + +--Et qu'est-ce qu'ont répondu les autres... Ceux qu'on a déjà +interrogés? + +--Ma foi, eux pas bêtes, ils ont répondu qu'ils ne devaient rien. + +--Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres? + +--Bah! Vermieux savait à peine lire et écrire... et il ne se fiait à +personne... Il n'y a sûrement pas d'autres preuves que celles qu'il +portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se taper... + +Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y prit +pas garde et continua: + +--C'est pourquoi je vous disais tout à l'heure que j'avais la guigne... +Une occasion unique de me libérer à bon marché, comme les autres et je +la rate! Trois mois plus tôt et j'avais toujours mon théâtre de +marionnettes, au lieu de crever la faim! + +--Romillard, dit Louise, vous allez dîner avec nous ce soir. Ça va-t-il? + +--Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui m'attendent! + +--Nous avons un pot-au-feu... Et pour célébrer le retour à la santé de +François et vous remercier de votre bonne visite, nous allons faire une +petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquiétez pas! Ils auront +ce soir de quoi bouffer! + +Louise tenait à garder Romillard le plus longtemps possible. Elle le +sentait sans défiance, parfaitement renseigné, et il y avait pour elle +un très grand intérêt à ne rien ignorer des détails de cette aventure, +qui passionnait le Voyage. + +Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant toute +la soirée. Romillard exhuma des anecdotes où éclatait la rapacité de +l'usurier et la conclusion fut que c'était un grand bonheur pour tout le +monde. + +--S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire qu'au +moins une fois le bon Dieu aura été juste; oui, mais ne reviendra-t-il +pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir comme un diable +d'une boite à surprises. + +--Je ne le crois pas, dit Louise froidement. + +--Mais enfin, si, au lieu d'être un malheur, c'était tout simplement une +lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie de se payer un +petit tour de promenade. + +--Non, répliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien à craindre. Je +connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon plaisir, je +vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! c'était trop en +dehors de ses habitudes... + +Chausserouge, qui s'était levé pour faire honneur à son hôte et que ces +propos avaient à peu près rasséréné, remarqua alors que sa fille +Zézette, assise près de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague +et incertain, de Louise à Jean Tabary, de son père à Romillard; ses +petits doigts avaient des tressaillements nerveux. + +--Est ce que tu souffres, ma chérie, tu ne manges pas, tu es malade? + +--Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim. + +--C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est fatiguée, +elle ferait mieux d'aller se coucher. + +--Oui, dit tout bas la petite fille à son père, laisse-moi m'en aller, +je n'en puis plus! + +Elle se leva et courut se réfugier dans la tente où elle couchait +d'habitude. Là, elle s'étendit sur son lit, la tête enfoncée dans les +couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secouée par la peur. + +Ses nerfs, encore malades à la suite de l'épouvante qu'elle avait +ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse +pareille. + +Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, devant +un étranger avec une aisance et une tranquillité telle qu'elle eût été +tentée de croire que le crime n'existait que dans son imagination, +l'avait remplie de terreur. + +A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux Tabary: + +--C'est vous qui l'avez tué, Vermieux... Je vous ai vus! + +Mais son père, son père était là... aussi coupable que les autres et +qu'il fallait accuser en même temps! + +Combien elle était punie de sa désobéissance! Combien ce secret fatal +lui semblait lourd à porter! + +Son âme d'enfant s'était transformée. Depuis plusieurs jours, cette +pensée unique l'obsédait et elle en était arrivée à considérer comme une +revanche la révolte de Néron. L'accident de son père, c'était le +commencement du châtiment... + +Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de la +mauvaise action à laquelle on l'avait associé, et c'est pourquoi elle +l'abordait sans crainte, elle dont le coeur était pur. + +Toute la nuit, elle eut encore la fièvre, et l'indisposition persistant, +Chausserouge qui allait mieux, commença à s'alarmer. + +Il se rendait parfaitement compte que sa fille pût être malade, mais il +ne comprenait rien à cette nervosité subite, au changement subit +d'allures de la petite Zézette. Il finit par mettre sur le compte d'un +mal inconnu ces phénomènes inexplicables. + +Quant à lui, son état s'améliorait rapidement. + +Le médecin l'ayant autorisé à sortir de la caravane, sa première visite +fut pour ses bêtes. + +La conversation de Romillard, le temps qui s'était écoulé sans qu'aucun +danger parût se dessiner à l'horizon, l'assurance qu'affectaient les +Tabary avaient fini par calmer ses premières appréhensions. + +Louise n'avait rien négligé pour lui rendre la confiance perdue; d'autre +part, les recettes étaient excellentes. Il descendit calme, presque +joyeux. + +Il n'avait pas fait dix pas dans la ménagerie qu'un rugissement furieux +se fit entendre. Il leva les yeux. + +A sa vue, Néron, dont la crinière s'était hérissée tout entière, s'était +jeté contre les barreaux qu'il s'efforçait d'ébranler sous son effort. + +Les crocs menaçants, la gueule écumante, il se tenait debout, puis +s'accroupissait comme pour prendre son élan et bondir sur le dompteur... +puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge s'approcha de la +cage. + +L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et, +toujours grondant, il cherchait à attirer l'homme à lui. + +--Allons! allons! pas de méchanceté, Néron, dit le dompteur, tout en se +tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du fauve. + +Mais il pâlit et fit un pas en arrière. Au moment où son regard se +croisait avec le regard sanglant de la bête, la même hallucination le +reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses +nuits de fièvre et d'insomnie. + +Dans ces yeux brillants de colère, il retrouvait l'expression des yeux +de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se fût incarné dans +le lion! + +Dès lors, tout lui parut changé dans la ménagerie; les bêtes que le +rugissement de Néron avait réveillées et qui répondaient à l'appel de +leur redoutable voisin, lui parurent hurler à la mort! + +Il lui sembla qu'une sorte d'obscurité envahissait tout à coup la +baraque, illuminée seulement par les éclairs du regard de Néron. + +L'étal roulant, le corps déchiqueté de Vermieux, les bras rouges de sang +de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard déchirées à belles dents +par les fauves affamés, la scène toute entière du crime se reconstitua +subitement dans sa cervelle et, comme devant un kaléidoscope, toutes les +péripéties défilaient devant ses yeux effarés... Il se sentait +magnétisé, attiré fatalement.. + +Vermieux lui criait: + +--Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin! + +Et ses jambes fléchissant sur lui... il se laissa tomber sur une +banquette... + +Tabary le retrouva là, hébété, l'oeil fixé stupidement dans l'oeil du +lion et une sueur au front. + +--Que fais-tu, François? cria le jeune homme frappé de l'attitude +étrange du dompteur. + +--Là! fit Chausserouge, là! tiens, vois-tu... le lion! + +--Eh bien quoi, Néron? + +Et du doigt lui désignant l'animal, le dompteur continua: + +--Il est possédé de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? Tiens, +regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'élancer! C'est +comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une voix +sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, où malgré moi, tu lui +as donné à manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois bien, il +est possédé, je te dis! + +--C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! répliqua Jean qui jeta autour +de lui un regard inquiet, tu as la fièvre! Viens, rentrons, ce n'est pas +prudent de rester là... + +Il craignait à chaque instant de voir entrer un employé de la ménagerie +à qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout révéler. Mais +l'autre s'obstinait. + +--Non, je te dis, c'est Vermieux! Néron est possédé par Vermieux! + +Il se débattit vigoureusement et parvint à échapper à l'étreinte de +Tabary qui cherchait à l'entraîner. + +--Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!... + +--Tais-toi! tais-toi! tu déraisonnes! + +--Non!... non!... je ne déraisonne pas! Quand j'étais petit, ma +grand'mère, qui était une savante, qui connaissait les choses de la vie, +me l'a répété souvent: + +«--Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait pas ce +qu'on a à devenir... L'âme des chrétiens passe souvent dans le corps des +bêtes!» Eh bien! Cette fois, l'âme de Vermieux est passée dans le corps +de Néron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me lâchera jamais... Je +ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai commencé... je le +finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le coeur, pour ne plus +voir fixés sur moi, toujours, ces deux yeux-là!... Laisse-moi, je te +dis! Laisse-moi en finir! + +Et complètement halluciné, le poing tendu, il marchait à la cage, face +au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lançait avec plus +de fureur, à chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans le vide, à +travers les barreaux, comme pour saisir et attirer à lui son ennemi. + +Enfin, Jean Tabary se révolta. Il n'y avait pas à dire, Chausserouge +était fou, et sa folie dangereuse risquait de compromettre d'autres que +lui. Il fallait à tout prix faire cesser cet accès. + +Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face à face son +associé qu'il fit pirouetter sur lui-même. Puis il le poussa devant lui, +sans lui donner le temps de protester. + +--Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend! + +--Mais je te dis que je veux le tuer! + +--Louise nous attend! Tu le tueras plus tard! + +A chaque enjambée nouvelle, la résistance du dompteur diminuait. Un peu +de raison semblait luire dans son cerveau fatigué à mesure qu'il +s'éloignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction dangereuse +du regard du fauve. + +Tabary parvint à le faire rentrer à la caravane. + +--Que s'est-il passé? demanda vivement Louise en considérant les deux +hommes, l'un Chausserouge, atone et affaissé, l'autre, Jean, nerveux et +tremblant d'émotion. + +--Il s'est passé, dit le jeune homme, que ce bougre-là va nous faire +arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, divaguant +dans la ménagerie, en train de raconter l'affaire... Il regardait Néron +et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y avait personne là, +sans quoi... C'est de la folie!... + +--Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton très bas. Ne dis +rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas l'exciter. + +Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur son +front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa +maîtresse, Jean Tabary. + +--Est-ce que, par hasard, j'ai dit des bêtises?... interrogea-t-il. Je +ne me souviens pas! + +--Oui! dit Jean, un peu de fièvre seulement, tu croyais voir Vermieux! +Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir avant d'être +complètement rétabli. + +--Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis. + +Il s'étendit sur son lit, la tête tournée vers le fond. Jean Tabary prit +sa mère à part. + +--Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du tout!... +Avec cela, pas moyen de consulter un médecin... ni de le faire placer +dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accès de +somnambulisme... Sûr, il doit avoir une fêlure depuis son accident. Une +fêlure par là! ajouta Jean en se frappant le front du doigt. + +--Nous voilà propres, avec un infirme pareil sur les bras, grogna +Louise. Toute ma vie, ç'aura été la même chose... je n'aurai toujours eu +affaire qu'à des emplâtres... Mais, sois tranquille, celui-là ne nous +compromettra pas... Je lui serrerais plutôt le cou pour l'empêcher de +parler! + +Et, dès lors, Chausserouge fut soumis à une surveillance attentive de la +part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvré son bon sens; il +agissait, parlait comme avant cette scène d'auto-suggestion qui avait si +fort effrayé Jean. + +De temps en temps seulement, comme si une impulsion intérieure dont il +n'était pas maître le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait vers +la porte de la caravane. + +--Où vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin. + +--A côté... là... dans la ménagerie... Voir si les bêtes sont bien +soignées... + +--Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garçon veillent à tout... + +--Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde aux +représentations... + +--Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains rien... On te +rendra compte de tout, ici, mais le médecin ne veut pas que tu sortes +encore... Tu attraperais du mal... + +Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard où se lisait l'hypocrite +résolution de désobéir, de suivre l'idée fixe qui paraissait le hanter à +toute heure sans qu'il s'en expliquât nettement, dès qu'une occasion +propice se présenterait et il retombait dans une sorte d'indifférence, +d'hébétude dont rien ne pouvait le sortir. + +Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrès +qu'il devint bientôt évident aux yeux de tous qu'une lésion devait +s'être produite dans le cerveau du dompteur, lésion qui lui enlevait la +plénitude de ses facultés. + +Il en vint à se désintéresser de tout ce qui n'était le souci exact de +la vie matérielle; il restait des journées plongé dans une apathie +effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait +d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses +bêtes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu'à lui. Il +tendait alors l'oreille, et comme s'il répondait à un appel, il se +levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait +l'autorité de Louise ou la volonté brutale de Jean pour le faire +rasseoir. + +Zézette suivait avec effroi les progrès du mal qui dévorait son père, +mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun +étonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupéfié tout +le monde. + +Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutumée à Néron, qui +allait maintenant tout à fait bien, elle trouva dans la caravane un +médecin en train d'examiner son père. + +Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilité qui lui +incomberait si elle persistait à garder son malade en charte privée. + +Quelque danger qu'il put en résulter, elle avait enfin pris le parti de +faire revenir le docteur et elle avait profité d'un moment où +Chausserouge lui paraissait plus calme. + +S'il parlait, maintenant que la démence ou tout au moins l'inconscience +du dompteur était bien constatée, il serait toujours facile de mettre +ces divagations sur le compte de la maladie. + +Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire. + +Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les +hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis +quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à +l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur +lui son lion Néron. + +--Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Vermieux, que Chausserouge +a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a été +assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans +quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident... +Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit revoir +Vermieux. Il prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée dans le +corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut à +toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé contre lui +une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous +perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se ferait +dévorer sûrement... + +Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas où un soupçon +germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin sur la voie. + +--Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations quelques jours +après son accident? demanda-t-il. + +--Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à divaguer. Nous +avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte de la fièvre, +mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a +augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister à de +véritables actes de folie. + +Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son +diagnostic. + +En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la +tête du malheureux dompteur, avaient causé une dépression des os du +crâne. + +De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute +responsabilité et oblitéraient sa raison. + +--Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins que, dans un +moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne cause par son +inconscience un malheur irréparable en ouvrant par exemple la cage des +fauves; mais, pour plus de sûreté, à votre place, je m'adresserais au +commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile où il +recevrait les soins appropriés à son état... Je vais, si vous le +désirez, vous délivrer un certificat dans ce sens. + +--Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien +consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la +ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux +à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au sérieux ses +divagations. + +--Dans tous les cas, je vous ai prévenus, dit le médecin en se retirant, +et j'entends dégager ma responsabilité personnelle. + +--Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur! + +Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la +peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une +aggravation dans l'état de Chausserouge. + +--Après tout, disait cyniquement Jean, une fêlure, ça ne se remet pas. +Et le pauvre François est bel et bien foutu... Ah! mon Dieu! le plus tôt +que ça sera fini, mieux ça vaudra pour lui... et pour nous! C'est pas +une existence de vivre comme une véritable brute, avec des idées fixes +qui peuvent compromettre l'établissement tout entier et, pour nous, de +rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait +dans un moment lucide!... Ah! non, franchement, il vaut mieux en finir! + +--Si encore, dit Louise qu'une réflexion profonde paraissait absorber, +si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le +laisserait aller dans la ménagerie... et se débrouiller avec Néron... +avec Vermieux comme il dit, surtout si c'était la nuit!... + +Jean Tabary regarda longuement sa mère. + +--C'est vrai, dit-il tout à coup, qu'un accident est si vite arrivé! + +Ils n'échangèrent pas un mot de plus. Chausserouge, à ce moment, se +réveillait. Il porta la main à sa bouche et balbutia: + +--J'ai faim! + +--Allons, la mère, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon +signe, un malade qui demande à manger. Ça me fait plaisir, mon vieux +François, de te voir comme ça reprendre goût aux bonnes choses. + +--Et le médecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le +soupçonneux dompteur en descendant du lit sur lequel il était étendu. +Est-ce que je pourrai bientôt sortir de nouveau? + +--Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espère qu'avec deux +ou trois jours de repos... + +La figure du dompteur s'éclaira. Il murmura: + +--Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses +doigts, les yeux levés au plafond avec un sourire empreint d'une joie +profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement à dissimuler en +pinçant les lèvres. + +Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux +ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les émotions des +entrées de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les +applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche à +prendre avec Néron dans l'oeil duquel il fallait à jamais éteindre le +regard obsesseur de Vermieux... Ce regard qui perçait la toile de la +caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivie, +étincelant et vengeur, jusque dans son sommeil... + +Et c'était cette préoccupation unique dont se moquait Tabary, qui le +hantait obstinément... qui le rendait indifférent à toutes choses... + +Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'était pas mort +complètement... Vermieux revivait dans le corps de cette bête... et il +n'achèterait, lui Chausserouge, sa tranquillité qu'au prix de la mort de +Néron!... + +Il l'avait manqué une première fois... Il serait la seconde fois plus +heureux... Et alors, pour toujours délivré de ce cauchemar, il le +sentait, il renaîtrait à la vie... + +Il éprouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui écrasait les +épaules... S'il faisait quelques pas, il marchait courbé en deux, ainsi +qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids... + +Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pensée l'issue +tant espérée et attendue, de dire à haute voix, en secouant les épaules +et en se redressant d'un coup de reins: + +--Oh! tiens, vois-tu... APRÈS... je serai léger comme une plume... Je +sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!... + +--_Après_... quoi?... demanda Jean intrigué. + +--Après... rien!... répliqua Chausserouge en retombant dans son mutisme +et en courbant à nouveau sa haute taille. + +Et en même temps, il baissait sournoisement les paupières, furieux de +s'être vendu, apportant dans cette comédie l'hypocrisie du malade, qui +voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se défier, dans +tous ceux qui l'entourent. + +Et pour donner le change complètement, craignant d'être deviné et qu'on +ne prit de nouvelles mesures pour l'empêcher de mettre son rêve à +exécution: + +--Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content de lui? + +--Très content!... Et le public lui fait fête! + +Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une +immobilité et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'être pris +pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le +soir, à l'heure où, le jour tombant, la ménagerie reste déserte, les +employés s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le +mannezingue prochain; ou bien à partir de minuit, lorsque la +représentation dernière terminée, chacun se retire pour aller se coucher +ou souper dans un cabaret proche de l'établissement. + +Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant d'être +pincé, comme un enfant qui craint d'être pris en flagrant délit de +désobéissance, il soulevait doucement la tête, pour s'assurer que Louise +veillait ou Jean Tabary. + +S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait +la porte avec des précautions infinies, jetait un coup d'oeil autour de +la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour +l'arrêter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilité +première. + +Il ne voulait agir qu'à coup sûr, certain de n'être pas dérangé, ni +ramené de force à la caravane, comme cela lui était arrivé une fois. + +Et alors quand, délivré de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa +haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel +solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui! + +On ne l'accuserait plus d'être fou... et Tabary lui-même serait obligé +de reconnaître qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui était +complice du même crime, de les avoir délivrés à tout jamais de la +présence détestée et menaçante de ce Vermieux de malheur! + +Plus le temps s'avançait, plus l'impatience de Chausserouge augmentait. +A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu'à lui: + +--Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas là... Je ne +puis pas lui répondre! + +Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin à la surveillance +dont on l'entourait incessamment, malgré la promesse réitérée qu'on lui +avait faite de le laisser sortir après «deux ou trois jours de repos», +il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de +traiter de lubie la préoccupation qui l'avait obsédée jusque-là... + +--Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccadé, je vais tout à +fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le +docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvénient... + +--Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... répliquait +Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientôt notre bonne +petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien précipiter... +Attendons de pouvoir célébrer comme il convient ton rétablissement +complet, sans crainte d'une rechute... + +Mais elle ne se méprenait pas sur ce mieux apparent. + +Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur éclat fiévreux, ses +mains avaient des tremblements nerveux et la simulation était flagrante. + +--Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je crois que le moment est venu de le +laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le +croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser d'avoir été +imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le +surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il +commit une gaffe dont puissent pâtir d'autres que lui... S'il écope, +tant pis... ou tant mieux... à ton choix! + +--Tant mieux! dit Jean cyniquement. + +Le soir même, après dîner: + +--Mon vieux François, dit-il, après la représentation, c'est-à-dire vers +minuit, nous devons, ma mère et moi, aller souper chez Oiselli... Te +voilà devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais +besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne +resterons pas longtemps... à deux heures nous serons de retour... Je +peux compter sur toi? + +Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit fébrilement +dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant les épaules: + +--Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille... +puisque je te dis que je suis guéri... Les médecins sont des +imbéciles!... + +Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience que +l'heure fut venue de livrer ce combat suprême qui devait le délivrer à +tout jamais de l'obsession terrible. + +Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au fond +de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à lui. + +Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice final, +éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et la vue +des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal roulant, le +dompteur eut un sourire. + +--Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas peur, va, je +serai là! + +Craignant d'être surpris par Jean, il se glissa tout habillé dans son +lit et feignit de dormir. + +La représentation terminée, Louise entra avec son fils pour se préparer +à sortir, ainsi qu'ils en avaient prévenu François. + +Dès le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son amant +cherchait à les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans +la respiration haletante du dompteur, le souffle régulier du vrai +dormeur. Elle n'aperçut pas les habits pendus à la patère, selon +l'habitude. + +Pour ne rien laisser paraître, elle dit presque haut de manière à être +entendue de Chausserouge: + +--Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir! + +Puis elle se pencha à l'oreille de son fils: + +--Il ne dort pas... Il attend notre départ... C'est sûrement pour ce +soir... filons vite! + +Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la +baraque d'Oiselli, ils contournèrent leur établissement et sans être vus +de personne sur ce champ de foire désormais silencieux et désert, ils +s'introduisirent sous l'auvent. + +De là, en soulevant la portière, leurs regards pouvaient plonger dans +l'intérieur de la ménagerie. + +Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans +l'angle opposé une lueur scintilla. + +Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il s'était +introduit furtivement, une lanterne sourde à la main. + +Dans le rayon de lumière projeté, son ombre se mouvait confusément. Un +instant, il s'arrêta, respira longuement, comme si ses poumons étaient +soudain réconfortés par cet air rempli d'émanations animales. + +Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la ménagerie +et sûr enfin d'être seul... et libre, il se dirigea vers la cage de +Néron. + +Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourné du côté où il venait, +l'oeil étincelant dans l'ombre, il grondait sourdement. + +Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bête. Debout devant +la cage, il éleva la lanterne à la hauteur de sa tête et, d'une voix +saccadée: + +--C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons +régler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te battre les flancs +avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur!... Tu vas voir s'il +cane! + +Il accrocha sa lanterne à un poteau face à la cage, puis il se gratta la +tête. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-là ne suffisait +pas. + +Un dernier coup d'oeil autour de lui. + +Décidément, il était bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du +reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne +durerait guère. + +On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et après, +s'en aperçut-on, il serait bien temps de l'empêcher... quand il serait +dans la cage! + +Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe +de gaz qui courait en face des cages. + +Puis il se débarrassa rapidement de son paletot de velours marron et +vêtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma +d'une fourche de fer, et se dirigea résolument vers la porte d'entrée. + +Il l'avait entr'ouverte et il allait pénétrer dans la cage, quand un +cri retentit et un bras l'arrêta à son passage. + +--Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres! + +C'était Zézette qui, couchée selon son habitude à côté du poney, avait +suivi son père des yeux et arrivait à temps pour l'arrêter au moment où +il allait dépasser le seuil de la cage. + +Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille: + +--Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue! + +Et il entra, la fourche en avant. + +Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa +s'avancer le dompteur et, au moment où celui-ci, levant le bras, +s'apprêtait à le frapper, il s'élança et dans son élan furieux, renversa +le malheureux Chausserouge avant même qu'il eut le temps de se servir de +son arme. + +Déjà l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacérant de ses +griffes, faisant craquer ses os sous ses mâchoires puissantes, quand de +nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zézette apparut!... + +--Néron! ici, Néron! + +Elle s'était presque précipitée sur le fauve, l'avait saisi par la +crinière et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait, +s'efforçant de l'arracher de dessus le corps quasi inanimé de son père, +mais en vain... + +L'imminence du danger décuplait ses forces. Elle criait d'une voix +étranglée: + +--A moi! à moi! au secours! Giovanni! + +Mais l'écho seul répondait à sa voix et le lion n'abandonnait pas sa +proie. Enfin, à bout d'expédients, n'en pouvant plus, elle se jeta en +travers sous les pattes et sous la gueule de la bête furieuse, couvrant +de son corps le corps de son père. + +Néron renifla un moment, hésita en reconnaissant sa petite amie et se +recula en grondant. + +Elle se releva alors, le suivit et le força à se coucher. + +--Lève-toi! papa! Lève-toi donc et sors! + +Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, suivi +de sa mère. + +Il avait suivi de loin les péripéties de la lutte sans se rendre compte +exactement de l'issue définitive; mais les cris de la petite fille +l'avaient averti de la victoire du fauve. + +--Jean! Jean! cria la petite fille, à moi! Retirez mon père! Je me +charge du lion! + +--Tiens bon, Zézette! répliqua Tabary, heureux de trouver un témoin +pouvant attester de son zèle et de la part qu'il avait prise au +sauvetage de Chausserouge. + +Il passa derrière la cage et, tandis que Zézette maintenait le lion, il +tira comme il put et mit à l'abri des griffes le corps du dompteur. + +Chausserouge était évanoui. On appela à l'aide; des forains, dont la +caravane était proche, accoururent, réveillés par les cris. On +transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le +déshabiller, on s'aperçut qu'il avait le ventre ouvert. Les entrailles +s'échappaient; un des bras avait été broyé par la mâchoire du fauve. + +Il était à peine déposé sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine... +Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tête retomba sur l'oreiller, +tandis qu'une pâleur de cire envahissait son visage. Les paupières +entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une écume +sanglante rougit les lèvres du dompteur. + +Chausserouge était mort. + +Zézette, dont personne ne s'était occupée, était sortie seule de la cage +du fauve. Elle accourut et s'agenouilla près du lit de son père. Le long +de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main. + +--Tu es blessée? demanda Louise. + +--Non, rien, répliqua la petite fille, Néron, qui m'a touchée quand je +cherchais à protéger papa! + +Et elle embrassait la main déjà tiède du dompteur, qui pendait hors du +lit, sans toutefois qu'une larme mouillât ses paupières. + +Cette mort... c'était pour elle l'expiation attendue et inévitable... +Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre pour la reconduire +à sa tente: + +-Laissez-moi! dit-elle. + +Et dans son regard, la volonté de venger son père apparaissait, son père +que l'influence des Tabary avait perdu... + +Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant, +tandis que Louise, la voix basse et entrecoupée de sanglots hypocrites, +racontait aux assistants terrifiés les détails de l'aventure abominable: + +-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tête! Ah! +je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laissé seul... Le seul jour... +Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de +ceux-là!.. + + + + +XIII + + +La mort de Chausserouge fut pour les Tabary, en même temps que le +couronnement de leurs voeux les plus chers, un véritable soulagement. + +L'auteur principal du crime dont ils étaient coupables tous deux, Jean +et lui, avait disparu; le drame n'avait plus désormais qu'un témoin, et +un complice il est vrai, Louise, mais celui-là, sûr et sur lequel on +pouvait compter. + +De plus, cette disparition mettait définitivement aux mains des Tabary +l'établissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement en règle, +ayant été déposé depuis quelque temps déjà chez un notaire. + +Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le change au +public, d'affecter une douleur qu'ils ne ressentaient guère. C'est à +quoi ils ne faillirent pas. + +Cette mort bizarre était du reste un nouveau prétexte à réclame. +L'intervention héroïque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu +sauver son père, avait contribué à empêcher que son corps ne fut mis en +pièces par la bête furieuse, fut exploitée largement. + +Des colonnes entières furent consacrées dans les journaux à ce fait +divers peu banal. + +Néron et Zézette devinrent les célébrités du jour. On vint des quatre +coins de Paris contempler l'animal et l'énergique gamine. + +--Ah! disait Jean à un reporter, si la Préfecture voulait donc +m'autoriser à exhiber Zézette en public... avec son lion Néron! Quel +succès!... Quelle fortune!... + +--Vous n'y pensez pas! Mais la petite fille a échappé par miracle à la +mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si heureuse. + +--Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, dans la cage +de Néron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion d'Androclès! je vous +dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androclès est une gamine de douze ans! +Ce fauve terrible qui se débarrasserait de n'importe quel dompteur aussi +facilement qu'il s'est débarrassé de ce pauvre Chausserouge, respecte +Zézette! il l'aime... il est avec elle caressant comme un chien... Je +vous dis que c'est très étonnant... Les bêtes ont de ces sympathies ou +de ces antipathies! + +Tabary tint à déployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il +dépensa sans compter pour rendre les obsèques du malheureux dompteur +dignes du bruit qui s'était fait autour de cette mort. + +Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux, +suivit le convoi et accompagna le défunt jusqu'à sa dernière demeure. + +Dès le retour, il fallut penser à prendre la détermination que +comportait la situation des Tabary vis-à-vis de la petite fille. + +Un conseil de famille fut réuni, composé de plusieurs forains notables, +qui avaient été les amis de Chausserouge. + +Pour tenir compte des dernières volontés du dompteur, il fut unanimement +décidé que Jean Tabary serait nommé tuteur et qu'à lui devait revenir en +même temps que la garde de l'enfant, la défense de ses intérêts +matériels, jusqu'au jour de sa majorité. + +L'administration entière resta donc de fait aux mains de Jean Tabary +qui, du reste, l'exerçait en réalité depuis longtemps déjà sans +contrôle. + +On décida que Giovanni, dont le succès auprès du public s'était affirmé, +resterait le dompteur en titre de la ménagerie et qu'à lui serait confié +le dressage général de tous les pensionnaires. + +Quant à Zézette, et en attendant qu'elle put apporter à l'établissement +son concours effectif, elle serait, sous la surveillance de Louise, +confiée aux soins de Fatma, la «première» et la plus ancienne de +l'entresort. + +Fatma--de son vrai nom Charlotte Niclausse--était Lorraine d'origine. + +Très brune, très grande, elle jouait les premiers rôles sous les ordres +de la mère Tabary; successivement femme-torpille, soeur Siamoise, +femme-caméléon, elle s'était assez vite dégoûtée de ces trucs compliqués +qui tenaient constamment son imagination en éveil et à l'apparition de +ces Concerts Tunisiens, dont la vogue fut si grande avant leur +interdiction par la police, elle s'était improvisée premier sujet de +danse. + +A cette époque, elle était dans tout l'éclat de sa maturité. Bien en +chair, d'une figure agréable, saltimbanque adroite, elle était devenue +une des trois cents Belles Fatmas, qui inondèrent Paris, après le succès +de la première, la vraie. + +Même après qu'elle eut renoncé à ce nouvel exercice, elle avait conservé +le nom de Fatma. + +Elle avait successivement passé par tous les établissements similaires, +y compris celui de Boyau-Rouge, avant de venir prendre du service à +l'entresort des Tabary. + +Louise avait de suite compris quelle auxiliaire précieuse elle pouvait +trouver dans cette fille intelligente, jolie, fort au courant des +détails de sa profession, connaissant tous les petits secrets du métier +forain, et elle se l'était attachée par un contrat bien en règle qui lui +garantissait sa fidélité et son dévouement. + +Si, à de certaines époques, l'entresort avait connu des jours +malheureux, on ne pouvait pas s'en prendre raisonnablement à Fatma qui +n'avait pour sa part négligé aucun effort pour rendre, à l'industrie de +sa patronne sa splendeur première. + +Fatma était une fille du peuple, très bohème, mais douée d'un grand +coeur. Bien souvent, elle avait été témoin des petites canailleries dont +était coutumière la mère Tabary, mais elle ne s'y était jamais associée. + +Lorsque, pour la première fois, aussitôt après la mort d'Amélie, on +avait confié Zézette à ses soins, elle avait pris tout de suite son rôle +au sérieux et elle s'était constituée la petite mère de l'enfant, autant +toutefois que pouvait s'y prêter son caractère indépendant. + +Elle ne fit, par affection pour la petite fille, le sacrifice d'aucune +de ses fantaisies, ni d'aucun des caprices dont elle émaillait son +existence, mais Zézette était toujours sûre de trouver près d'elle un +appui, un bon conseil, un secours moral, quand elle se sentait +abandonnée par son père, le seul homme qui l'aimât réellement. + +Aussi, bien que la conduite privée de Fatma ne fut pas d'un excellent +exemple pour la petite fille, on pouvait dire que Zézette avait +rencontré dans la jeune femme le seul être qui pût lui prodiguer les +consolations sincères, les marques d'affection dont son coeur avait +besoin. + +Fatma n'était pas insensible aux galanteries des visiteurs et elle se +montrait peu farouche, tirant une sorte de vanité des succès faciles +qu'elle remportait, mais, comme elle le disait elle-même, tout cela +«c'était de la babiole et de la passade». + +Elle avait beau s'offrir des béguins sans conséquence, elle restait +immuablement amoureuse de son Charlot. + +Charlot! Ce nom lui venait à la bouche mille fois par jour! Charlot, le +plus beau gars du Voyage, un lutteur travaillant chez Bertrand (de +Marseille), le directeur des Grandes Arènes Athlétiques, celui qui vous +enlevait comme une plume, à bout de bras, l'haltère de trois cents ou au +choix un essieu de camion! + +Elle l'avait connu trois ans auparavant, à une fête de Grenelle. + +Un soir, qu'égarée au cours d'une vadrouille avec des amies suspectes +dans un bouge de la rue Frémicourt, à l'heure de la fermeture, elle se +trouvait prise à deux pas de la porte dans une bagarre, elle s'était +tout à coup sentie enlevée par un bras vigoureux et entraînée hors de la +zone dangereuse. + +Une minute de plus elle écopait, et peut-être même, mêlée à une sale +histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains de la +police, qui avait profité du potin pour opérer une rafle générale. + +Revenue à elle et son émotion un peu calmée, elle avait reconnu Charlot, +le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes fois vu dans +son entresort. + +Charlot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service lui +laissait un peu de répit, il ne manquait jamais de venir contempler dans +ses exercices, vêtue d'éclatants oripeaux, l'odalisque adorée. + +Mais Fatma, très préoccupée à ce moment par les recherches «distinguées» +dont elle était l'objet, avait négligé l'amoureux qui en avait été pour +ses oeillades et ses yeux doux. + +Charlot ne s'était pas tenu pour battu. Assuré de trouver un jour une +occasion de montrer son dévouement à l'altière Fatma, il s'était attaché +à ses pas, l'avait surveillée dans l'ombre et le hasard venait de lui +fournir l'occasion providentiellement attendue. + +Fatma lui voua dès lors une reconnaissance qui ne se démentit jamais. Le +soir même, elle le forçait d'accepter des consommations dites «de +remerciement» et la «nuit des noces» terminait cette idylle. + +Chaque soir, lorsque, les lumières éteintes, le Voyage tout entier +dormait, c'était pour aller le retrouver qu'elle désertait la tente de +la mère Tabary. + +Quant à lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa bonne +amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pût voir. + +Cette entente provenait de la différence des caractères. Autant Fatma +était fière, roublarde, délurée, autant ce gros garçon était naïf et +bon. + +Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme, +écoutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des +articles de foi. + +Il rêvait un avenir impossible, une indépendance qu'il gagnerait au +moyen d'économies réalisées sur leur travail à tous les deux. + +-Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener une +vie de bohème... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des +autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile, +où je serais mon maître... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait, +mais au moins je n'aurais plus à obéir... Toi, de ton côté, tu pourrais +aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la richesse... +Dis, on se marierait tous deux... légitimement... On pourrait coucher +dans une caravane à nous, au lieu d'être obligé de se cacher dans un +hôtel meublé... + +Mais Fatma haussait les épaules. + +-C'était stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'était que cette +existence de pot-au-feu!... Ah! non par exemple... D'ailleurs, il y a +pas besoin de curé pour s'aimer... C'était bien plus drôle de mener la +vie libre... + +Et elle lui contait les mille petits événements de sa vie de femme +d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle était l'objet de +la part des clients qui affluaient à chaque séance. + +Elle lui lisait des déclarations écrites qu'elle recevait et discutait +avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions qui étaient +faites. + +Elle en était arrivée à lui faire considérer comme une des obligations +inhérentes à son état et d'où dépendait le succès, la complaisance qu'il +fallait montrer aux amateurs. + +--Tu comprends, disait-elle, si je n'étais pas gentille, ils ne +reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mère +Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grâce à eux que je peux +faire des économies... pour nous! + +Et Charlot riait d'un gros rire bête et bon enfant. + +--Les autres, ajoutait Fatma, en lui passant son bras autour du cou, +câlinement, c'est pour le pognon. C'est parce qu'il le faut, mais, toi, +c'est parce que je t'aime, tu le sais bien, gros polisson! + +Et jamais un accroc n'altéra cette intimité extraordinaire de deux êtres +inconscients que la fatalité de la vie avait réunis et qui acceptaient +comme une obligation normale les nécessités de leur bizarre existence. + +De son côté, Charlot tenait Fatma au courant de toutes les aventures +dont il était dans l'exercice de sa profession le témoin ordinaire, +parfois le héros. + +Il lui racontait les dessous de la vie de lutteurs, les mystères des +arènes, ignorés du commun, et la jeune femme s'amusait de ces +confidences. + +La baraque Bertrand (de Marseille) comptait comme pensionnaires neuf +lutteurs, tous des gars célèbres dans le monde du sport athlétique sans +compter les «chiqués» qui aidaient la parade. + +Mais sur ce nombre, en dehors de quelques-uns, véritables +professionnels, n'ayant d'autres moyens d'existence que l'exercice de +leur art, il en existait au moins trois ou quatre, qui, s'ils pouvaient +décemment entrer en lice, combattre et mériter les applaudissements et +les encouragements des véritables connaisseurs, comptaient plus sur les +avantages de leur plastique que sur leurs succès de lutteurs. + +Dans les baraques, aux premières places, chaque fois que ces athlètes, +tous jeunes--de vingt-cinq à trente ans au plus--paraissaitent sur +l'affiche, une foule se pressait, des gommeux en habit, des vieux +messieurs à cheveux gris, bagués et diamantés, attirant dans les coins +celui qu'ils avaient le plus remarqué, s'éternisant en des interviews +dont on devinait le sujet... + +--Y en a un, raconta un jour Chariot, qui s'est trompé et qui s'est +adressé à moi... Ce que j'ai rigolé!... J'ai poussé la blague jusqu'au +bout... et je me suis laissé emmener dans un caboulot... où les +autres... ceux que ça amuse et à qui ça plaît... se réunissent tous les +soirs... Ah! ma chère, ce que c'était drôle!... Et au dernier moment... +quand je l'ai plaqué... après lui avoir fait payer pour plus de vingt +francs de consommations... j'aurais voulu que tu voies sa tête!... Non! +c'était à peindre! + +Et comme Fatma s'indignait en écoutant le récit de ces aventures qui lui +semblaient invraisemblables: + +--C'est tout naturel, déclarait le naïf Charlot, de la même façon que +toi, tu écoutes les vieux messieurs qui viennent t'applaudir dans ton +entresort... les lutteurs de chez Bertrand laissent dire ceux qui +s'intéressent à leurs exercices... et à eux... C'est aussi naturel ici +que là... puisque c'est le métier qui veut ça... Seulement, on en prend +que ce qu'on veut bien en prendre... Moi, on m'offrirait tout au +monde... Rien ne vaudra jamais ma petite Fatma... et rien ne la +remplacera!... + +Ce couple étrange, d'une honnêteté et d'une naïveté bizarres, s'était +pris d'une affection extraordinaire pour Zézette. + +Charlot, que tous les exercices de force et que la bravoure +enthousiasmait, parlait avec l'enfant amicalement, discutant comme avec +une grande personne. + +N'avait-elle pas fait ses preuves, malgré sa jeunesse, et ne +pouvait-elle pas rivaliser avec lui? + +S'il enlevait à bras tendu des poids de cinquante, des haltères de cent +kilos, elle entrait, elle, sans broncher dans la cage de fauves réputés +indomptables! + +Elle avait révolutionné Paris, mis la presse en mouvement à la suite de +son prodigieux exploit avec Néron! + +Cela suffisait pour lui faire concevoir un respect énorme pour cette +gamine étonnante. + +Zézette rendait à Fatma et à Charlot l'amitié qu'ils lui montraient. + +Aussi, quand il s'agit de régler sa situation, n'hésita-t-elle pas, dans +son besoin d'expansion, à se confier à eux. + +--Voulez-vous que je vous dise, leur raconta-t-elle confidentiellement, +eh bien! je connais les Tabary comme personne! Ce sont des gens dont il +faut se méfier... Je les tiens à l'oeil!... Vous verrez quand je m'y +mettrai! Si j'ai jamais besoin de vous, puis-je compter sur votre aide? + +--Absolument, dit Charlot. J'ai des bras et des poings à ta disposition. + +--D'autant plus, dit Fatma, que je garde une dent à Louise Tabary. Avec +le succès que je remporte tous les jours, je devrais avoir une autre +situation que celle que j'ai... Mais, l'égoïste, à elle tout le profit, +elle nous estime trop heureuses de trimer à son bénéfice... Un jour on +se révoltera, et quand j'en aurai assez... quand je pourrai me passer +d'elle... je lui montrerai qu'on ne se fiche pas de Fatma impunément. + +--Laissez-moi avoir l'âge, disait alors Zézette. La ménagerie est à moi, +en somme, puisque je suis l'héritière de mon père... Un jour viendra, où +fatiguée de souffrir, je ferai valoir mes droits... Alors, nous nous +nuirons, et gare au grabuge... Je les forcerai à me céder la place... à +résilier... Alors, comme je vous connais, je vous prendrai avec moi... +Est-ce convenu? + +--Oui, disait Fatma, mais ce sont là des imaginations de gamine. Tu n'as +pas treize ans! + +--Quand j'en aurai dix-huit, je pourrai me faire émanciper. Nous rirons +alors... Je ne puis rien dire aujourd'hui, car je sais des choses... de +telles choses!.,. Vous verrez, je vous dis!... Vous serez étonnée... + +Zézette se ménageait des complices pour le jour où il lui serait +possible de se révolter contre la sujétion dans laquelle on la +maintenait. + +Elle trouva un autre aide dans le dompteur Giovanni. + +Giovanni, si amoureux de son art qu'il fut, ne s'était pas encore senti, +malgré son audace, le courage d'affronter Néron, le terrible animal qui +avait tué Chausserouge. + +Il devinait en Zézette une dompteuse qui, dans l'avenir, +révolutionnerait le Voyage et le public par l'audace qu'elle +déploierait, dans des exercices dont aucune femme n'aurait jamais donné +l'exemple, et il témoignait pour elle une admiration qui n'avait d'égale +que le mépris qu'il professait _in petto_ pour Tabary. + +De Jean il avait su deviner les instincts mauvais et les basses +cupidités. + +Il avait compris l'hypocrisie des pleurs de Louise, accompagnant le +dompteur au cimetière. Dans le coeur de cette femme un autre sentiment +que celui de la pitié et de l'amour devait avoir été la règle de +conduite, depuis le jour où l'accident qui avait conduit Chausserouge au +tombeau l'avait forcée de venir faire appel à son concours pour ne pas +laisser la ménagerie sans dompteur, à l'heure même où le public +émotionné par le récit publié dans les journaux avait rendu la vogue à +l'établissement si longtemps déserté. + +Il sentit rien qu'en parlant à Zézette, la haine que la petite fille +portait à ceux que le malheur lui avait donnés pour tuteurs, et il se +promit, à l'occasion, de soutenir la gamine, dont il avait du reste +tout à attendre, puisqu'aussi bien elle était appelée à devenir la +réelle propriétaire de la ménagerie, les Tabary ne possédant qu'une part +peu importante. + +Après tout, il n'avait, lui, que vingt-trois ans; Zézette en avait +treize bientôt. + +Dix ans! C'était une différence fréquente entre époux. + +Il pouvait attendre l'émancipation dont parlait si souvent l'enfant et +devenir, en même temps que le mari le maître de cet établissement, un +des plus beaux du Voyage. + +Son intérêt se rencontrait avec les sympathies secrètes qui l'attiraient +vers cette petite fille, désormais seule dans la vie, mais dont +l'énergie l'avait émerveillé... + +Il ne devait rien à personne... il était désormais indispensable dans la +ménagerie... Eh bien! si son aide était nécessaire à Zézette, il la lui +accorderait; il lui servirait de second dans la lutte qu'elle +entreprendrait certainement contre les Tabary, s'il en croyait les +dispositions qu'elle montrait... + +Et advienne que pourra! Qui ne risque rien n'a rien... Quand on n'a rien +à perdre et tout à gagner... pourquoi hésiter à marcher, à aller de +l'avant?... + +C'est ainsi que, dès le lendemain de la mort de son père, Zézette était +déjà assurée de l'aide de trois personnes, dont l'importance et le +dévouement pouvaient peut-être contrebalancer l'influence, et la +toute-puissance provisoire des Tabary... + +Aussi la jeune fille profita-t-elle de la première occasion qui s'offrit +à elle pour entrer ouvertement en lutte avec ces gens qu'elle +considérait, à juste titre, comme les mauvais génies de sa famille... + + + + +XIV + + +Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Chausserouge, rien ne +fut notablement changé dans l'existence de Zézette. + +Les Tabary affectèrent tout d'abord de lui montrer des prévenances; des +égards auxquels ils l'avaient peu habituée, mais qui faisait dire sur +tout le Voyage: + +--Quelle chance a eue cette petite Zézette de tomber sur les Tabary! +Comme ils sont gentils pour elle! + +S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, c'était +avec d'hypocrites apitoiements: + +--Cette pauvre enfant!.. qui aimait tant son père!.. Le malheur avait +fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait pas seule, +abandonnée dans la vie... Elle retrouvait une nouvelle famille!... + +Pendant quelque temps, Fatma elle-même se laissa prendre à ces marques +de tendresse, à cette sympathie qu'on témoignait à la gamine. + +Il lui parut bien qu'on avait dû lui changer la Tabary qu'elle +connaissait, mais on s'amende à tout âge et elle mit sur le compte du +changement soudain de position cette façon d'être si nouvelle et si +inattendue. + +--L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs d'autrui!... +Contrairement à mes prévisions, Zézette sera peut-être plus heureuse +qu'il n'était permis de l'espérer. + +Seule, Zézette, dont tant d'événements terribles avaient fortifié le +jugement, Zézette, qui gardait le souvenir du passé, n'ajoutait aucune +foi aux protestations des Tabary. + +Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme +farouche aux témoignages d'affection qu'on lui prodiguait. + +Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient à la +trinité d'amis qu'elle s'était choisis, comme si elle eût prévu qu'elle +aurait bientôt à mettre leur dévouement à l'épreuve. + +La suite des événements lui donna raison. + +Au fur et à mesure que s'éteignit le bruit qu'on avait fait autour de la +mort de Chausserouge, que le silence se fit sur ces incidents qui +avaient passionné le Voyage, un changement notable s'opéra dans la +manière d'agir des Tabary... + +Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme Zézette, ou +tout au moins de la prévenir chaque fois qu'il apportait une +modification quelconque dans l'administration de la ménagerie, négligea +de la considérer comme l'héritière ou tout au moins la maîtresse future +de la plus importante des deux parts de l'établissement. + +Il parlait en maître, achetait et vendait des animaux selon son bon +plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intéressait au dressage des +pensionnaires, tâche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de +bonheur. + +Le jeune dompteur, très jaloux de ses prérogatives, subissait fort +impatiemment ce joug. + +Il lui arriva un jour de répondre à Tabary: + +--Si vous êtes plus fort que moi... prenez ma place! + +Jean, piqué, l'eut pour cette réponse certainement mis à la porte, si la +collaboration du jeune homme, habitué aux animaux et très sympathique au +public, ne fut devenue indispensable. + +Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot à son +subordonné, il répliqua aigrement: + +--On dirait, ma parole, mon cher, que vous êtes seul dompteur au +monde!... Vous exercez un métier qui ne demande en somme que de l'audace +et un peu d'habitude... Si j'avais commencé à votre âge... il est +probable que je serais aussi fort que vous... Comme je veux vous prouver +que sans être jamais entré dans une cage, je me connais en dressage +autant que vous pouvez vous y connaître, je vous préviens que je vais +faire moi-même un numéro. Ce sera pour vous autant de besogne de +moins... + +Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination. + +Il inventa un intermède comique dont la Grandeur, Loustic et trois +jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet à exécution. + +Costumé en clown, entre deux entrées de cage de Giovanni, il donnait une +petite représentation qui plut beaucoup au public habituel de la +ménagerie. + +Grisé par ce succès, il rêva bientôt de s'attaquer à des animaux plus +redoutables; progressivement, il s'entraîna, prit goût à la profession, +mais pour garder un peu de variété dans les différents exercices, il +s'appliqua à ne soumettre au dressage que ceux qui ne servaient pas à +Giovanni. + +C'était ainsi qu'on le vit présenter et faire travailler successivement +un ours blanc, puis des loups russes, puis deux hyènes. + +Louise Tabary applaudissait beaucoup à cette décision nouvelle. + +C'était un pied de plus pour eux dans la ménagerie, d'autant plus que +maintenant Jean apportait un concours effectif, n'apparaissait plus +comme un intrus aux yeux des véritables dompteurs et cette énergique +détermination coupait court à toutes les médisances et à toutes les +calomnies. + +Zézette souffrit beaucoup de cette innovation. + +C'était son succès à elle que Tabary lui volait en reprenant l'idée +qu'avait eue son père en la faisant débuter en Italie. + +C'étaient ses animaux à elle, Loustic et la Grandeur, que le dompteur +improvisé présentait au public et il rendait impossible sa rentrée dans +les mêmes exercices, le jour où la Préfecture lèverait le veto, qui +avait suspendu le cours de ses représentations à elle. + +Elle le sentait parfaitement. C'était autant sa rivalité avec Giovanni +que le désir de la faire oublier, de la détacher du métier, qui avait +poussé Jean Tabary à tenter cette aventure. + +D'autant plus que, bien qu'elle approchât de quatorze ans, qu'elle eût +grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de renouveler +la demande de levée d'interdiction. + +Elle dévorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'était pas +encore de force, et qu'elle se heurterait à un parti pris d'hostilité, à +la volonté de lui être désagréable. + +--Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois à Fatima, l'existence +que je mène ici aura une fin, je vous jure, et je reviendrai maîtresse +incontestée de ma ménagerie! + +Une seule pensée la consolait, la pensée que son lion, le terrible +Néron, lui restait. Ah! celui-là, il était bien à elle... et il saurait +lui rester fidèle! + +Elle ne craignait pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Même à +Giovanni, il n'eût pas été prudent de tenter une expérience. + +Maintenant que Néron, qui avait plus de dix ans, c'est-à-dire qui se +trouvait dans la force de l'âge, était guéri de ses blessures, il +manifestait une férocité qui rendait à tout homme fort dangereuse à son +approche à moins d'un mètre de la cage. + +A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garçon de +piste, sa crinière se hérissait, ses yeux lançaient des flammes. + +Debout au bord de la cage, il passait ses pattes de devant à travers les +barreaux, lançait dans le vide de formidables coups de griffes, prêt à +mordre, à déchirer quiconque eut été assez osé pour passer à sa portée. + +Il fallait prendre les plus grandes précautions pour nettoyer sa cage, +pour lui donner à manger. On eut dit qu'il avait reporté sur le +personnel mâle de la ménagerie toute la haine qu'il avait jadis vouée +au malheureux Chausserouge. + +Seule la vue de Zézette parvenait à le calmer, au milieu même de ses +plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, docile +et caressant. + +La petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible +bête; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle lui +tendait à travers ces barreaux qu'il ébranlait tout à l'heure sous son +effort. + +C'était là son triomphe, son orgueil; près de Néron, elle oubliait ses +peines, ses chagrins, les humiliations qu'elle endurait. + +Un jour, comme les Tabary achevaient de déjeuner, Jean dit à +brûle-pourpoint: + +--J'ai trouvé à vendre Néron... Un beau prix, vingt mille francs... +C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert à rien... + +Zézette se redressa, révoltée. + +--Néron! Vendre Néron! Il est à moi, je le garde! + +--D'abord, dit Jean qui avait été tout d'abord abasourdi par cette +interruption à laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de la +question... Je suis tuteur... et je suis maître... Il m'appartient de +sauvegarder nos intérêts comme je l'entends. + +--C'est possible! dit Zézette, bien que toutes tes innovations ne soient +pas de mon goût, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, je me +fâche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces bêtes que j'avais +dressées et qui ne connaissaient que moi, j'ai laissé faire, tout en +souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les miennes... +Aujourd'hui, tu veux m'enlever Néron... Ça ne sera pas! Je suis encore +quelque chose ici. + +--Un animal qui a mangé ton père!... dit Jean Tabary avec colère.. + +--Oui... malheureusement... et qui dévorera quiconque l'approchera, +quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens à Néron... Il est né dans +l'établissement, il n'en sortira pas et c'est avec lui que je ferai ma +rentrée devant le public, le jour où j'aurai l'âge... Du reste, ce +jour-là bien des choses seront changées, je t'en réponds!... + +--Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voilà une gamine entêtée! Écoute +bien, Zézette, dans ton intérêt, je ne te conseille pas de faire la +mauvaise tête avec moi... Tu as plus à y perdre qu'à y gagner... Sinon, +j'agirai avec toi comme on agit avec les petites filles pas sages, je te +flanquerai le fouet... + +--Viens-y donc! cria Zézette en se levant, les bras croisés. + +Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermeté; on y lisait +une résolution si arrêtée de ne pas se laisser traiter en gamine que +Tabary se sentit à moitié vaincu. + +--Écoute bien, Jean, ajouta la fille de François Chausserouge sur un ton +qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire un mot que je +vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus à perdre qu'à +gagner en te contredisant... + +--Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de colère. + +--A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... bien, très +bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous tous que je +ne répète jamais!... + +Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son interlocuteur un +oeil enflammé, elle ajouta: + +--Ne me force pas de parler! + +Puis, sans attendre de réponse, elle sortit en faisant claquer la porte +de la caravane. + +Les deux Tabary s'interrogèrent du regard. + +--Enfin, dit Jean, après un petit moment de silence, qu'a-t-elle voulu +dire? Y comprends-tu quelque chose? + +--Moi, rien!... répliqua la mère. Pourtant... si elle savait?... + +--Tu n'as jamais laissé seul son père avec elle? demanda le jeune homme +dont le sourcil se fronçait. + +--Jamais!... C'est égal... Il faut prendre garde et j'ai bien peur +qu'elle ne nous donne pas mal de fil à retordre... En attendant, que +vas-tu faire? + +--Moi! passer outre! Je vends Néron!... + +Il se leva, se promena un instant très agité, puis, brusquement: + +--Après tout, dit-il, si elle sait quelque chose, à propos de +Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est cela, +qu'elle fasse attention à elle!... + +--Pas d'imprudence! interrompit la mère Tabary, laisse-moi réfléchir et +après... je trouverai peut-être un moyen... + +Dès le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, qui +avait été choisi pour composer le conseil de famille. + +Zézette était allé se plaindre à lui. Il eut une longue conférence avec +le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-être mieux ne pas se mettre +à dos sa pupille et garder le lion. + +Après tout, si vingt mille francs étaient une somme bonne à encaisser, +la ménagerie, en perdant Néron, un lion célèbre, perdait une attraction +unique. + +Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite à son projet. + +Le jeune homme se résigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut +Louise qui lui en fournit l'occasion, à bref délai. + +Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de ses +pensionnaires, et que cette dernière, poussée à bout, avait quitté +l'entresort, elle conçut l'idée de la remplacer par Zézette. + +Comme elle s'attendait de la part de l'enfant à une résistance sérieuse, +elle résolut de la brusquer. + +--Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours de ne rien +faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre utile... +Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans +l'entresort... Tu vas la prendre... + +--Moi? demanda Zézette fièrement, oh! vous vous trompez, madame Tabary! +Je suis la fille de François Chausserouge... Je suis dompteuse... Je ne +monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je n'ai rien à y faire. + +--Fatma y est bien! En voilà une prétention! fit aigrement la mégère. +Mademoiselle dédaigne de se montrer en public à côté de jeunes personnes +qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur société n'est pas plus +déshonorante que celle des quatre lions pelés de la ménagerie. + +--N'importe! N'attendez pas cela de moi. + +La mère Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les +injures ne purent parvenir à faire fléchir la volonté de Zézette. + +Les épreuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son père +avait trempé durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue forte. + +Le soir même, Louise Tabary rendit compte à son fils de ce nouvel +incident. + +--Vois-tu la mijaurée! dit-elle. Il faut absolument que nous prenions à +son égard des mesures sérieuses... Il faut la pousser à bout... A la +fin, elle finira bien par être matée. + +Mais elle se trompait dans ses prévisions. Zézette ne fit aucune +concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de résultat +que la première. Elle resta intraitable. + +Dès lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces égards, +plus de ces prévenances insolites qu'avaient affectés à son égard les +Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on s'en occupait, +c'était pour la pousser à bout et lui reprocher son entêtement... + +Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mêmes ennuis se +répétaient, les mêmes taquineries aggravées et attisées par la rancune +de son tuteur. + +Jean Tabary surtout montrait une âpreté, qui indignait les témoins +habituels de ses méchancetés. + +Zézette dévorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces +efforts conjurés tendaient à la forcer à fuir loin de cet établissement +qui était sien, à quitter ce couple que sa présence gênait et c'est +justement pourquoi elle tenait à se montrer tenace, à ne rien céder de +ses droits. + +Aussi, comme un jour Fatma, révoltée du cynisme des Tabary, lui offrait +simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs qu'à la +ménagerie, jusqu'à l'heure de sa majorité, refusa-t-elle énergiquement. + +--Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, malgré eux. + +--Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras d'un peu +plus loin, voilà tout... Charlot, à qui j'ai raconté tes ennuis et qui +maintenant, est à la tête d'un petit pécule, t'offre de le mettre à ta +disposition... C'est de l'argent bien placé et il sera si heureux de +t'être agréable!... + +--Remercie-le de ma part... Peut-être aurai-je bientôt besoin de lui... +ou plutôt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours compter sur +lui? + +--Comme sur moi! + +--Merci! + +--Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est intolérable. + +--C'est à quoi je réfléchis... J'ai une défense toute prête. Mais j'ai +besoin de beaucoup réfléchir... + +--Peut-être pourrais-je donner un conseil... + +--Jamais! Ce que j'ai à dire est trop grave... et nulle que moi ne doit +être dans la confidence. C'est un secret qui ne m'appartient pas... Ce +n'est pas que je me méfie de toi... Mais je n'en suis pas maîtresse... + +Les semaines se succédèrent sans qu'elle se sentit le courage de prendre +une résolution définitive. Il vint pourtant un jour où sa situation +devint si critique, où les exigences des Tabary devinrent si pressantes +qu'elle dut se résigner à agir. + +--Je ne sais pas, dit-elle à Fatma, comment les choses tourneront +aujourd'hui... A tout événement, dis à Charlot de se tenir prêt. + +Sûre de cet appui, elle s'adressa à Giovanni. Le dompteur, témoin +discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir à la jeune fille, +n'avait jamais laissé passer jusque-là une occasion de lui prouver sa +sympathie. + +Elle comptait bien trouver aussi de ce côté une aide effective, mais +elle était loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent +explosion dès la première question qu'elle adressa au jeune homme. + +Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-là dirigé la conduite, +aimait aujourd'hui Zézette. Rien dans son attitude n'avait toutefois +laissé deviné la passion qui grandissait dans son âme. + +Tout d'abord une pitié immense l'avait fait s'intéresser à cette enfant +que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux intrigues des +Tabary, pour lesquels il avait dès le premier abord ressenti une +instinctive aversion. + +Puis cette pitié avait fait place à un intérêt dicté par le calcul. +Zézette n'était-elle pas destinée à recueillir l'héritage de son père? + +A présent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les prévenances de +la première heure par des procédés dont il devinait le motif un peu +inavouable, son honnêteté naturelle s'était révoltée, et il eut souhaité +pouvoir prendre ouvertement la défense de la jeune fille. + +De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la fille +de Chausserouge... + +En quelques mois, Zézette, enfant lors du décès de son père, avait +grandie, s'était complètement transformée... + +Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La puberté +aidant, en même temps que ses traits s'étaient accentués, la taille de +Zézette s'était allongée... sa poitrine avait pris de l'ampleur..... +L'enfant avait disparue et comme une chrysalide devenant tout d'un coup +papillon, une jeune fille était née... + +A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un éclat singulier, ses +cheveux relevés en torsade, on lui eût maintenant donné dix-huit ans. + +Elle était désirable... et peut-être était-ce à ce changement soudain +qu'il fallait attribuer l'idée germée dans le cerveau de la mère Tabary, +de la faire débuter dans son entresort... + +Là, elle aurait pu oublier les dures leçons de sa jeunesse... Elle se +fut trouvée en contact avec un monde nouveau, en but à des déclarations, +à des tentations auxquelles elle n'eût peut-être pas résisté... Et c'eût +été là une dérivation excellente... + +Corrompue, dévoyée, des sollicitations d'un tout autre ordre l'eussent +détournée de ses devoirs, de ce qui avait été jusque-là le but de sa +vie... + +L'association Tabary n'aurait plus en rien à craindre de l'héritière, +qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu rendre des +comptes... + +--Vous êtes témoin, Giovanni, dit Zézette, des traitements qu'on me fait +endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai besoin de vous, +serez-vous pour moi ou pour... eux? + +--Pouvez-vous le demander, ma chère Zézette? dit le dompteur en +saisissant la main de la jeune fille. + +En même temps, il l'attira à lui, la regarda longuement dans les yeux: + +--Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!... + +--Même de quitter la ménagerie, demain... s'il le fallait! + +--Même de quitter la ménagerie!... J'accepte tout, m'engageant d'avance +à vous obéir aveuglément, sans même vous demander de raisons. + +--Alors... dit Zézette, en baissant les paupières, vous m'aimez donc? + +--Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me +transporte... D'abord vous êtes belle... Vous êtes brave! Ah! je vous ai +vue à l'oeuvre, le jour où votre pauvre père était aux prises avec +Néron!... Je me suis dit ce jour-là, pour la première fois, que celui-là +serait bien heureux qui parviendrait à se faire aimer de vous! + +C'était la première parole d'amour qui résonnait à l'oreille de Zézette. +Elle lui parut bien douce dans cet instant où elle allait aborder un +entretien d'où peut-être allait dépendre sa destinée. + +--Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les paroles +que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de bien!... +Merci!... Je vous dirai bientôt ce que j'attends de vous... Mais je +veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, moi +aussi, je vous estime pour votre courage et votre énergie!... + +Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupéfait et charmé à la fois. En +vain, il se creusa la tête pour découvrir le sens des paroles +mystérieuses de la jeune fille. + +Que pouvait être ce danger imminent, cette circonstance si grave qui +avait forcé Zézette à s'ouvrir à lui, à requérir son aide... + +Il ne trouva rien et se résigna à attendre que les événements lui +donnassent la clef de cette énigme... + +Toutefois, au moment d'agir, Zézette sentit une dernière hésitation. +Certes, elle était résolue à braver Tabary, à lui jeter à la face le +récit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, à le menacer au besoin +de révéler ce forfait abominable, maintenant que son père mort était à +l'abri de toute poursuite... + +Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, sûr de +l'impunité, comptant sur le défaut de preuves?... + +Quelle serait alors sa situation vis-à-vis de son ennemi, vis-à-vis de +cette femme, Louise Tabary? A quelles représailles ne s'exposait-elle +pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son parti? + +Bien qu'elle fut décidée pour ne pas salir la mémoire de son père, à ne +jamais révéler l'assassinat de Vermieux à la justice, il entrait dans +son plan de laisser croire à Tabary qu'elle était disposée à le faire, +s'il ne lui laissait pas désormais toute indépendance, s'il ne mettait +pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle était l'objet. + +Mais si Tabary, pour mettre à néant son accusation, prenait les devants +et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves matérielles +pourrait-elle donner? + +Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer après elle +qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait +pas inventé de toutes pièces, pour se venger, une fable destinée à +perdre Tabary. + +Voudrait-on croire que, même par un jour d'orage, Vermieux avait pu +traverser le Voyage installé sur un parcours de deux kilomètres, de la +place du Trône à la barrière de Vincennes, à dix heures du soir, en +pleine fête, sans avoir été remarqué par aucun forain? Car tous le +connaissaient. + +L'hésitation de Zézette dura peu. Sa détermination était prise. + +Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines +et qui menaçait de s'éterniser. Dût-elle se perdre, elle parlerait! + +Et dès le lendemain, elle mit son projet à exécution. + +Justement Tabary, à table, ayant trouvé moyen de lui reprocher pour la +centième fois l'obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir +«travailler», elle se leva et toute frémissante de colère. + +--Je te défends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de +vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai +quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon père +vous ait fait désigner pour mes tuteurs et que vous en abusiez... je ne +vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il +semblerait, à vous voir faire, que vous êtes désormais les seuls maîtres +de la maison... + +Jean Tabary, stupéfait de cette sortie à laquelle il était loin de +s'attendre, resta une minute silencieux, puis après avoir échangé avec +sa mère un regard narquois: + +--Qu'est-ce qui t'a monté le cou? demanda-t-il à Zézette. Je n'ai jamais +dit que tu n'étais rien dans la maison, mais jusqu'à ta majorité, c'est +moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne +administration de l'établissement... Tu n'auras le droit de me faire des +reproches que le jour où je te rendrai des comptes... Quand tu auras +vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en +recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta +plaisanterie de tout à l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser +faire la leçon par une gamine... + +--Et moi... je ne suis pas en train, répliqua Zézette, de me laisser +tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez +tous les deux... Je vous gêne, pardieu!... et si je n'étais pas là!... +Mais je vous connais trop bien et je saurai me défendre... toute jeune +que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous +me laissiez libre... indépendante... + +Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole. + +Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lèvre plissée, le regard +dur. + +--Ma fille, dit-elle, je t'ai laissée dire ce que tu as voulu... par +respect pour la mémoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu +dépasses la mesure, je te préviens que je saurai t'imposer silence, j'en +ai maté de plus malignes que toi! + +--Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plaît? riposta insolemment +Zézette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous agissez avec tous +ceux qui vous gênent... comme vous avez agi avec mon père, dont vous +saviez l'état et que vous avez abandonné sans surveillance, sachant très +bien qu'il abuserait de sa liberté... Je n'ai rien dit jusqu'ici, mais +j'ai compris votre manège.. Je ne me suis pas laissée prendre à vos +prévenances, aux égards que vous avez fait semblant de me témoigner... +Ça n'a pas duré longtemps du reste... Aujourd'hui, je me révolte... + +--Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pâleur subite envahit la face, +tais-toi, ou je te... + +Et, la main levée, il s'avança menaçant vers Zézette. + +Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, décidée à tout. + +--Frappe! dit-elle froidement, mais je te préviens, si tu ne me tues pas +du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout, +entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi! + +--Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien à craindre... on connaît ma +vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de calmer à moitié. + +--Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de Vermieux! +articula Zézette, qui attendit l'effet de sa phrase. + +La foudre éclatant dans un ciel bleu n'eut pas frappé les Tabary d'une +terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un mot. La +mère et le fils restèrent attérés sous le coup de cette accusation +terrible. + +Ainsi, une autre qu'eux possédait ce secret d'où dépendait leur liberté, +leur vie... + +Ils étaient à la merci de cette enfant qu'ils avaient rêvé de faire +disparaître pour rester les seuls maîtres d'une situation si chèrement +acquise. + +En quelques secondes, un monde de pensées traversa leur esprit. Pour +montrer tant d'énergie, pour parler avec tant de sûreté, elle devait ne +pas être seule à connaître ce secret abominable... + +D'autres qu'elle devaient être au courant de leurs machinations, de +leurs infamies qui commençaient à l'envoûtement de Chausserouge par +Louise Tabary, pour finir à l'assassinat de Vermieux... + +D'autres, qui, prévenus, s'ils tentaient de retrancher ce témoin gênant, +parleraient à leur tour et vengeraient Zézette... + +Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime? + +Devait-elle la connaissance de l'attentat à une confidence _in extremis_ +du dompteur plein de remords? + +Avait-elle vu? + +Ou possédait-elle une pièce, remise en mains sûres, attestant leur +culpabilité? + +Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver à +connaître la vérité ou détourner les soupçons si, par hasard, +l'accusation n'était encore basée que sur des soupçons? + +Ce fut Louise Tabary qui, la première, recouvra la parole et trouva les +mots qu'il fallait pour arracher la vérité sans se compromettre +davantage. + +--Ma chère Zézette, dit-elle solennellement, tu viens de formuler une +accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, tout émus... +Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... Nous pouvons, tout +en cherchant à soutenir nos communs intérêts, nous être parfois +trompés... Personne n'est parfait en ce monde... mais notre conscience +ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis une action coupable +et nous souffrons que tu puisses avoir eu un instant la pensée que nous +étions pour quelque chose dans la disparition de Vermieux... Nous avons +droit à une explication... Au besoin, nous l'exigeons... + +--Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication. + +Zézette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs. + +Maintenant, elle était tranquille. Elle comprenait en entendant cette +phrase embarrassée qu'elle avait frappé juste et que maintenant elle les +tenait tous les deux à sa discrétion. + +--C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! J'étais +dans la ménagerie le jour où Vermieux, trempé de pluie, est venu +demander l'hospitalité... Cachée dans la litière, près de mon poney, +ajouta-t-elle en appuyant avec cruauté sur chaque mot, j'ai vu toute la +scène... une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, quand je devrais +vivre cent ans... Vermieux a été tué dans la caravane... J'ai vu mon +pauvre père et toi, Jean, rapporter son corps, l'étendre sur l'étal... +le découper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout cela de mes +yeux... et je suis prête à le raconter aux juges... + +--Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tué... moi, j'ai découpé le +corps de Vermieux?... Tu as rêvé! + +--Je n'ai pas rêvé... Et je pardonne à mon père, parce que j'ai entendu +la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, honnête toute sa +vie, jusqu'à ce jour de malheur!... Il ne voulait pas... c'est toi qui +l'a forcé, entends-tu, de devenir un assassin... Il en est mort, du +reste!... Toi, tu restes... Débarrassé d'un complice... tu veux encore +te débarrasser de moi... Non, vois-tu, Jean, c'est assez de deux +hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus personne à ménager!... + +--Je te ferai rentrer tes paroles infâmes dans la gorge, petite gueuse! + +--Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes précautions... Si tu me touches +du bout du doigt, demain je serai vengée!... Et mon père aussi! + +Tabary laissa tomber ses bras. C'était là ce qu'il craignait... D'autres +que Zézette possédaient son secret! + +Il fut assez maître de lui toutefois pour maîtriser l'émotion qui le +poignait et sur un ton railleur: + +--Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi à des imaginations d'enfant? +Jamais une de nos bêtes ne mangerait de chair humaine, quand même on +leur en donnerait... Elles sont habituée à la viande de cheval!... + +Tous tes dompteurs te le diront... + +--Qu'importe! dit Zézette, s'ils se trompent! Alors, le lendemain du +jour où Vermieux a été tué et dépecé, pourquoi le repas de la veille +était-il intact... Il n'y a pas eu de distribution publique, puisqu'il +n'y a pas eu de représentation à minuit... Alors les animaux n'ont donc +pas mangé cette nuit-là? + +--Qui t'a dit? + +--J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constaté... Ils ont +constaté aussi que, cette même nuit, les employés, à leur arrivée, ont +trouvé, contre l'usage, la ménagerie lavée et dans un état de propreté +admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se couchent pas pour +faire l'ouvrage de leurs garçons de piste?... Tu n'as qu'à te rappeler +la date... dont je me souviens, moi... C'était le second dimanche de +Pâques, le jour même où Vermieux était attendu sur le Voyage... le jour +même où a été signalé à la gare de Lyon l'arrivée du vieil usurier. +Penses-tu encore que j'ai rêvé?.. Nous ferons les magistrats juges de +tout cela... + +--Zézette... Zézette!... + +Mais Zézette, implacable, continua: + +--Et les quinze mille francs ou à peu près que mon père devait encore à +Vermieux... et dont on n'a pas trouvé trace... Et la subite opulence qui +t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans cette ménagerie, +dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que je pense à tout +cela... Par respect pour la mémoire de mon père, j'aurais gardé le +secret... si, par ta conduite... par ta façon d'agir vis-à-vis de moi, +tu ne m'avais forcé de parler... Maintenant, fais ce que tu voudras... +Je suis prête à accepter la lutte! + +Zézette parlait comme une femme instruite dès longtemps par +l'expérience; elle se défendait pied à pied, avec un calme, une +tranquillité, une énergie dont ne pouvaient la faire départir ni les +violences, ni les railleries de Jean Tabary. + +Ce dernier comprit qu'il était bien cette fois dans les mains de la +jeune fille. Alors à quoi bon la pousser à bout? + +Quand bien même une enquête provoquée n'amènerait aucun résultat +sérieux... Quand bien même, il sortirait indemne de cette aventure, le +scandale serait si grand que son avenir resterait à jamais, sinon perdu, +du moins compromis. + +Et était-il bien sûr que cette accusation, ces preuves morales ne +seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation? + +Qui sait si Zézette ne conservait pas, pour dernier et décisif argument, +une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait à néant tout +l'échafaudage de sa défense? + +Elle était si forte, si sûre d'elle-même, cette gamine! + +D'un regard furtif, il consulta sa mère, qui, de son côté, ne trouvait +rien à répondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe. + +Alors il avoua. + +--Oui, c'était vrai!... Vermieux avait été assassiné dans la ménagerie, +mais c'était Chausserouge qui avait tué!.. Chausserouge sur la mémoire +duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il était chez lui, +puisque c'était pour se libérer vis-à-vis d'un créancier inexorable +qu'il avait frappé, profitant d'une occasion qui s'était offerte +fortuitement!... Il n'y avait pas eu de préméditation... C'était la +fatalité des choses qui leur avait livré le vieil usurier... Maintenant +que le silence s'était fait sur cette disparition inexpliquée, Zézette +voudrait-elle, par sa délation, dénoncer un crime qui la déshonorerait à +tout jamais? Certainement, il acceptait dans cette affaire une large +part de responsabilité. Mais il avait cédé, ainsi que Chausserouge, à +une tentation qu'expliquait presque la canaillerie avérée de Vermieux... +L'assassinat n'est pas un crime excusable, mais, dans ce cas spécial, ne +méritait-il pas des circonstances atténuantes?... Vermieux! un homme qui +avait ruiné le Voyage, dont l'industrie elle-même était une infamie... +entre les mains de qui la ménagerie fût tombée forcément sans ce coup +d'audace, dont il avait personnellement gardé, lui, Tabary, des remords +profonds et qu'il n'eût jamais exécuté sans cet extraordinaire concours +de circonstances, qui avaient mis les deux complices à l'abri de toutes +recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler, +de le traiter comme un criminel indigne de toute commisération, capable +de tous les forfaits? + +Cette fois, Zézette triomphait. + +Cet homme, si insolent tout à l'heure, devenu en un instant si humble, +finissait par lui inspirer plutôt un dégoût mélangé de pitié que de la +haine ou du mépris. + +--Eh bien! reprit Jean, voyons, Zézette, faisons-nous la paix? + +--Je n'ai pas de paix à faire... je veux vivre tranquille, indépendante, +je l'ai déjà dit... Je ne dois rien, après tout, ni à toi, ni à ta +mère... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir agir à ma +guise, m'occuper de mes bêtes que je connais mieux que toi, sans subir +le contrôle, ni avoir à écouter les observations de personne... + +--Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence?... + +--Je n'ai d'autre désir, dit Zézette tristement, que celui de garder +éternellement ce secret dans ma mémoire, ne serait-ce que par respect +pour mon père... Il n'en sortira que le jour où tu m'y auras forcé... + +--Tu n'as dit à personne que?... prononça Tabary, sans oser achever sa +phrase. + +--Je n'ai pas à répondre... j'ai simplement pris mes précautions... +Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la mienne... + +Après cette conversation, les deux Tabary, restés seuls, eurent une +longue conférence. + +Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup de +massue, Louise réfléchissait, se demandant quelle conduite il convenait +à présent de tenir. + +La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son +habitude, elle manquait de cette merveilleuse spontanéité de décision +qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie. + +Enfin, elle releva la tête et répondant à son fils: + +--Finalement, dit-elle, tu t'es laissé refaire par une gamine! Nous +voilà dans de jolis draps! + +--Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle était là... à deux pas de +nous... le jour où... + +--Quand on fait de ces coups-là, dit la mégère brutalement, on prend ses +précautions et on regarde derrière soi... C'est la moindre des choses... +Maintenant, nous voilà dans la main de cette petite, qui nous fera +marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mâtine, conclut +Louise, qui, malgré sa colère, ne pouvait s'empêcher de concevoir une +secrète admiration pour l'énergie de Zézette, je ne l'aurais pas crue si +forte!... Quel malheur que dès le premier jour nous n'ayons pas compris +son caractère... de quel secours elle nous aurait été! Maintenant, adieu +tous nos beaux projets... elle ne nous lâchera pas, la petite rosse! + +--Écoute, dit Jean, penses-tu sérieusement qu'elle nous vendrait? + +--Parfaitement, si nous la poussions à bout! Maintenant, il faudra avoir +raison d'elle par la douceur et la patience... + +--Ce sera long, dit le jeune homme. + +Il fit une pause, puis, comme si une pensée qu'il craignait de formuler, +venait de se présenter subitement à son esprit, il ajouta: + +--Comme ça serait plus sûr, plus court et plus profitable... un bon +petit accident! N'aurons-nous donc jamais cette chance-là! + +Mais Louise Tabary haussa les épaules. + +--Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je n'étais pas +là... Si tu n'as que des moyens comme cela à proposer, tu ferais mieux +de te tenir tranquille!... Tu as eu dans ta vie une bonne idée... Ça n'a +marché qu'à moitié, puisque si tu as pu dépister la justice, tu n'as pu +être assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que vous étiez +espionnés... puisque demain, peut-être, tu pourrais être vendu à la +police... D'ailleurs, on ne réussit jamais deux fois le même coup... Et +puis, nous sommes surveillés! + +--Après tout, dit Jean, si Zézette parlait, il n'est pas si sûr que cela +qu'on la croirait. Moi, de mon côté, je nierais, et qui donc pourrait +affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont pas les lions, +je suppose? + +--Mets-toi donc une bonne fois dans la tête, répliqua la mère +impatientée, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, dans +le cas présent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... Réfléchis +donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le Voyage, et +d'autant plus qu'on n'aura plus à redouter Vermieux, on sera trop +content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon à jeter aux chiens +et tu entendras dire par des gens qui te serrent la main aujourd'hui: +«Ah! ça ne m'étonne pas de la part de Tabary!» La police qui est aux +abois, à qui tous les journaux reprochent son insuffisance précisément à +cause de l'affaire Vermieux, sera enchantée de trouver une nouvelle +piste, si invraisemblable qu'elle puisse paraître... Il lui faut son +coupable, elle marchera... et si par hasard il manque assez de preuves +matérielles pour que tu puisses être condamné, il restera assez de +présomptions pour te perdre à tout jamais... L'enquête, le scandale, +même suivis d'une issue favorable, c'est pour toi la ruine et le +déshonneur... Ce à quoi il faut à tout prix parvenir, c'est à éviter le +moindre bruit... La petite m'a l'air très carrée, je ne pense pas qu'il +y ait quelque chose à craindre d'elle, au moins jusqu'à nouvel ordre... +Mais plus tard, quand elle aura l'âge, à vingt et un ans, lorsqu'elle +n'aura plus aucun ménagement à garder avec nous et qu'au contraire son +intérêt sera de nous mettre dehors, si elle peut... + +--Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton avis, +commande, j'obéirai, dit Jean plus troublé qu'il ne voulait le paraître. + +--Je ne te cacherai pas qu'il est très difficile de prendre, de but en +blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi critique. +Toutefois, moi, si j'étais à ta place, voilà ce que je ferais... Je +tâcherais d'arriver par les moyens doux parce qu'avec les moyens +violents on fait four... quand on ne se compromet pas!... Tu as dans les +trente ans bientôt... la petite va sur ses quinze ans... Elle n'est pas +mal... Elle sera encore mieux dans quelques années, toi, tu n'es pas +trop déchiré... Il faudra toujours que tu te maries un jour ou +l'autre... quand je ne serai plus là... pour te soigner et veiller sur +toi. Fais-lui la cour et tâche de te faire aimer. + +--Faire la cour à Zézette! + +--Pourquoi pas!... On a vu des choses plus drôles. + +--Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux? + +--Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une gamine à qui +la ménagerie appartient plus qu'à toi... Une gamine qui n'a qu'un mot à +dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il faut jouer un jeu +serré, car elle est fine comme l'ambre... Comprends-tu maintenant? + +--Oui, dit Jean, je commence à voir plus clair dans ton projet. Après? + +--Après! après! ça te regarde, je n'ai pas à te dire ce que tu auras à +faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de Chausserouge, et +c'était autrement difficile, car j'avais une rivale et une rivale +légitime... Amélie! Toi, ta n'as pas de concurrent. Tâche de réussir +aussi bien que moi. C'est grâce à moi que tu es rentré dans la place. +Tâche de t'y maintenir. + +--L'enfant ne m'a jamais montré aucune sympathie, et maintenant, je +suis sûre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle éprouve pour +moi! + +--Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mère Tabary. +Encore une fois, fie-toi donc à moi! C'est peut-être à cause de cela +qu'elle finira par t'aimer. + +--Dans tous les cas, après la façon dont nous l'avons traitée jusqu'à ce +jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre quel mobile me +fera agir. + +Cette fois, Louise Tabary s'impatienta. + +--Tu m'embêtes à la fin! Je t'indique un moyen... le seul à mon sens, +capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en profites pas... +après tout, ça m'est égal! Tu cherches des si et des cas... Tu as tenté +dans ta vie des choses plus difficiles que ça... et qui n'étaient pas si +utiles... Il nous faut cette petite dans notre jeu... Notre premier +procédé a échoué... Nous devons essayer du second. Voilà tout. + +--Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, dès le premier jour, +elle me fait comprendre que toute recherche, toute poursuite est +inutile?... + +--Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y prendre +adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en douceur, si +tu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines prévenances, il n'y +a pas de raison pour que tu n'arrives pas à tes fins. Veux-tu que je +t'indique déjà une façon de lui montrer combien tu désires lui être +agréable... Dès demain, cours à la Préfecture et demande pour elle à +l'administration la permission de reprendre ses anciens exercices, le +jour où elle aura atteint ses quinze ans. Je pense que ça doit être +possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon point pour toi... Après +tu la laisseras maîtresse de travailler avec les pensionnaires qu'elle +voudra, Néron et les autres. Pendant qu'elle pensera à faire du +dressage, elle ne pensera pas à autre chose. Au contraire, encourage-la +à tenter quelque chose d'inédit... C'est peut-être comme cela que nous +arriverons à un résultat... Car enfin, on ne sait pas... Au cours d'une +entrée de cage, si un accident providentiel allait nous l'enlever, ça te +dispenserait du reste. Toutefois, ne compte pas trop là-dessus, car le +hasard est aveugle. La vie journalière, l'expérience t'apprendra comment +tu devras agir par la suite. Mais il faut... il faut que tu +aboutisses... de gré ou de force! + +--Comment?... De gré ou de force? dit Jean. + +--Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... dit +Louise, et il n'y aurait en somme que nous, ses tuteurs, qui puissions +porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... dans un moment +d'égarement... Il est des femmes qui ne détestent pas une douce +violence... + +--Comment tu me conseillerais... même d'abuser? + +--Pas de gros mots, fiston! Abuser!... jamais!... La passion excuse +tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication... +pourrait-elle jamais, la jeune Zézette, accuser le père de son enfant +d'être un assassin? + +--Maman! tu es très forte! dit Jean que cette idée nouvelle de sa mère, +toujours si experte en combinaisons qui défiaient les cas les plus +désespérés, remplissait d'admiration. + +--Tu me l'as déjà dit... Tâche de te montrer digne de moi! + +--J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le diable si on +me refuse encore la permission de faire travailler Zézette. + +--Fais-toi appuyer! Tu n'as qu'à demander une lettre à un conseiller +municipal, ennemi de la Préfecture, un du parti ouvrier... Tu auras ce +que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette boîte-là! + +--Adieu, maman! + +Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus tranquille +que deux heures avant à la ménagerie, où Giovanni se préparait pour la +représentation de la journée. + + + + +XV + + +A partir de ce jour, une existence nouvelle commença pour Zézette. + +Libre désormais, elle put vivre à sa guise, contenter ses caprices, sans +se heurter à aucune volonté contraire. + +Sur sa demande, on fit restaurer et aménager l'ancienne caravane de +Chausserouge, qu'il avait été un moment question de vendre et elle en +fit son domicile à elle. + +Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses repas. La +vieille femme mielleuse et insinuante avait changé complètement de +tactique. + +A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des légèretés, +légèreté dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en traitant jadis +Zézette avec sévérité. Que voulez-vous? Elle s'était figurée avoir +toujours affaire à une gosse! + +Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'habitude l'avait +rendue aveugle comme il arrive à toutes les mères, qui ne voient pas +grandir leur enfant. + +L'autre jour une nouvelle Zézette lui était apparue, et c'est alors +seulement qu'elle avait compris à quel point elle s'était trompée. + +La fille de Chausserouge était une jeune personne infiniment plus +raisonnable que ses compagnes du même âge, bonne à marier pour tout +dire... + +Joignez à cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous mûrissent +avant l'âge... Ah! ç'avait été positivement une révélation que cette +découverte! + +Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le coeur de Zézette. +Elle était bien sûre qu'on lui pardonnait son erreur. + +Il en était de même pour Jean. Ce garçon fruste, brutal par moments, +que la fatalité seule avait fait criminel en un jour d'égarement, était +au fond très sensible et très aimant. + +Le réveil avait été encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle encore, +il avait souffert en songeant aux manques d'égards dont il s'était rendu +coupable et il était résolu par sa conduite à venir, non seulement à les +faire oublier, mais encore à mériter les bonnes grâces de la jeune +fille. + +Mais Louise Tabary avait beau se répandre en protestations, Zézette +montrait par son mutisme qu'elle n'était pas dupe de ce si brusque +changement d'allures, et qu'elle ne se méprenait pas sur le motif de ces +avances. + +Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la traitaient +comme elle avait le droit d'être traitée, elle le devait à la crainte +qu'elle avait su leur inspirer, non pas à un salutaire retour sur +eux-mêmes. + +Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien ne +pouvait diminuer l'horreur qu'elle éprouvait pour ces êtres à qui sa +destinée était liée encore pendant des années. + +Au contraire, ces prévenances inusitées lui inspiraient une sorte de +défiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on était plus +aimable pour elle. + +Ces gens, qui n'avaient pas hésité à faire disparaître un homme, +uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hésiteraient-ils à la +faire disparaître, elle, pour se délivrer de la menace perpétuelle d'un +témoin dangereux, si jamais une occasion favorable se présentait? + +Elle était sûre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait les +Tabary seuls propriétaires de la ménagerie. + +Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et +Charlot, et surtout Giovanni. Ceux-là étaient sa sauvegarde. + +L'indécision dans laquelle elle avait laissé les Tabary lorsqu'ils lui +avaient demandé si elle s'était confiée à quelqu'un, l'affirmation +qu'elle leur avait donnée qu'elle serait le lendemain vengée, si quelque +chose de funeste lui survenait, la protégeait mieux que n'importe quelle +dénonciation. + +Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquiétude, l'issue de +l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au courant du +résultat: + +--J'ai gagné la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, à +présent, je les tiens... vous verrez... à l'avenir, s'ils se permettront +de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse attention, que je me +tienne sur mes gardes... Si je lâchais pied, je sais qu'ils saisiraient +la première occasion de reprendre le dessus... Alors... et subitement +elle devenait grave, presque solennelle,--alors je serais perdue! + +Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considérait d'un air +étonné, ne comprenant rien à ces mystères. + +--Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous défendre efficacement, +de quoi il s'agit?... + +--Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous révéler, pour le +moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... Mon secret est +grave... C'est peut-être pour moi une question de vie ou de mort... +Faites comme si vous saviez... + +Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une +question. + +Souvent, il considérait cette jeune fille, hier encore une enfant, qui +tout d'un coup s'était développée au point de paraître avoir déjà +dix-huit ans. + +Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait, +cherchant à y lire la vérité, mais le visage de Zézette, que venait par +instant éclairer un sourire pâle et triste, ne trahissait jamais les +secrets sentiments qui animaient l'âme de cette fille des ramonis. + +Elle, au contraire, avait deviné tout de suite, à voir l'émotion que +ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle, +quel amour il éprouvait, et elle ne l'encourageait jamais que par la +confiance qu'elle lui témoignait, l'abandon avec lequel elle se +suspendait à son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, après la +représentation, jusqu'à la porte de sa caravane. + +Mais bien qu'elle ne l'avouât pas, elle sentait chaque jour son +affection grandir pour le jeune homme. + +Elle l'aimait d'autant plus qu'elle détestait davantage les autres, +qu'il était le seul homme sur le dévouement sincère de qui elle pouvait +compter. + +Certes, elle avait aussi Charlot, qui, sur un mot d'elle, eût bouleversé +la ménagerie et étranglé Tabary, mais celui-là n'était qu'une bonne bête +qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle était l'amie de sa +maîtresse. + +L'inexplicable changement des Tabary, leur humilité, l'autorité +subitement reconnue par eux de la petite Zézette causa dans le personnel +de l'établissement une véritable stupéfaction. + +Que devait-il donc s'être passé pour que l'enfant, sans défense en +apparence, eût pu venir à bout de mater les Tabary, dont tout le monde +redoutait la violence? + +Les plus malins en trouvèrent l'explication dans ce fait que la jeune +fille venait d'atteindre sa quinzième année, et que son arrivée à cet +âge constituait à Zézette des droits qu'il eût été de la part des Tabary +imprudent de méconnaître. + +Puis bientôt cet incident fit place à d'autres. On s'habitua à cet état +de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus question. + +Quelques mois s'écoulèrent encore sans que rien vint rompre, pour les +directeurs de la ménagerie, la monotonie de l'existence. + +Les affaires allaient bien. L'établissement encaissait de belles +recettes, et tout eût été à souhait pour Zézette si un petit nuage ne +fût venu altérer cette belle tranquillité dont elle avait été si +longtemps privée. + +Elle s'aperçut qu'une hostilité sourde menaçait d'éclater entre Jean et +le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimité augmentait avec le jeune +homme et il fut avéré pour elle que Tabary en prenait ombrage. Le mobile +n'en devint bientôt pour elle que trop évident. + +Le fils de Louise était jaloux. + +Depuis le fameux jour où, selon l'expression de la mère Tabary, Jean +avait cessé de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regardée avec +les mêmes yeux. + +Était-ce calcul, était-ce passion? + +Elle voulut d'abord attribuer les égards dont il l'entourait à la +crainte qu'elle lui avait inspirée, mais il ne lui fut bientôt plus +possible de conserver un doute. + +Tabary poursuivait un but. Il avait dû se confier à sa mère, si elle en +jugeait d'après les insinuations constantes de la vieille femme, qui ne +perdait jamais une occasion de vanter les mérites de son fils, un garçon +que de mauvaises fréquentations avaient jadis détourné du droit chemin, +mais qui, depuis, s'était tant amendé! + +Ah! la femme qui l'épouserait ne serait pas à plaindre! Et puisqu'on +parlait mariage, n'allait-il pas bientôt être temps d'y songer?... +Zézette si grande, si sérieuse pour ses quinze ans, était maintenant en +âge... + +Mais la vieille avait beau tendre la perche; Zézette faisait la sourde +oreille. Comment ces gens étaient-ils assez aveugles pour ne pas voir +quelle haine elle gardait au fond de son coeur, avec quel dégoût elle +subissait leur société. + +Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui était odieux, +mais c'était une nécessité,--la dernière--qu'elle subissait... + +Quand donc en serait-elle délivrée? Elle n'existait réellement que +pendant les longues heures qu'elle vivait dans la ménagerie, seule ou en +compagnie de Giovanni. + +Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les +représentations terminées, avant de rentrer chez elle, une longue +promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils +marchaient lentement, heureux de se sentir l'un près de l'autre, +s'entretenant de mille choses, parlant des mille détails du métier... + +Lui, racontait à sa petite amie ses débuts difficiles, lui faisait part +en termes mesurés, de peur de la choquer, de ses projets d'avenir... + +Le jour où il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, combien +il serait heureux d'abandonner cette vie de célibataire qui lui pesait +plus qu'il ne pouvait le dire... + +Combien il lui serait agréable, après les fatigues de la journée, de +rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la soirée à +côté de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... l'argent... +ça ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... il mettait le bonheur +au-dessus de toutes les richesses... + +Et Zézette ne répondait pas... Seulement elle laissait peser davantage +son bras sur celui de son ami, toute à ses pensées intimes. + +Il leur arrivait parfois au moment où elle se séparait du jeune homme +pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin d'eux, +dans l'obscurité, une ombre... + +Tout d'abord, elle n'y prêta aucune attention, mais le même fait s'étant +renouvelé le lendemain et les jours suivants, elle voulut en avoir le +coeur net, épia les allées et venues de l'intrus, évidemment posté pour +les surveiller et elle reconnut Jean Tabary. + +--On nous observe! dit-elle tout bas à son ami. Je sais qui c'est! + +Mais, bien que de son côté Giovanni eût deviné l'identité de cet +étranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcèrent son nom. + +Le lendemain, Zézette prit à part Jean Tabary: + +--Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda-t-elle. Je ne fais pas de +mal... et tu sais bien nos conventions. + +Jean n'essaya pas de se disculper. + +--Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis jaloux, +répliqua-t-il avec franchise. + +Zézette ne put s'empêcher de pâlir. + +--Tu m'aimes, toi? fit-elle effrayée d'un pareil aveu. + +--Pourquoi pas? Tu es assez jolie pour ça... Avant aujourd'hui, je +n'avais pas osé te le dire... Mais, puisque tu m'en fournis l'occasion! +Ne l'avais-tu donc pas deviné? + +Zézette mentit. + +--Non! répondit-elle d'un ton ferme. Écoute! le passé est passé... Nous +avons fait la paix et tu n'as rien à craindre de moi, puisque tu as +rempli tes engagements. C'est par prudence que tu veux me persuader que +tu éprouves pour moi une passion subite... C'est bien inutile et je ne +te crois pas... D'ailleurs, quand ça serait vrai--et elle appuya sur le +mot--nous ne pouvons pas nous aimer!... + +--Alors, c'est l'autre... C'est Giovanni? demanda Jean en fronçant le +sourcil. + +--Je n'ai rien dit de pareil... J'ai beaucoup d'affection pour Giovanni, +dont j'admire le courage, qui exerce le même métier que moi, avec lequel +je parle de choses qui nous intéressent tous deux... C'est pourquoi je +prends plaisir à me promener avec lui.. Voilà tout. + +--C'est bien sûr? demanda encore Jean Tabary. + +--Laissons là cette conversation, dit Zézette, et ne parlons jamais de +cela. + +--Zézette! tu reconnaîtras un jour que tu as tort et que je ne suis pas +tel que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on a fait des bêtises dans sa +vie qu'on est incapable d'un bon sentiment... La preuve que je ne mens +pas... c'est que je voudrais que tu me demandes n'importe quoi... +quelque chose de très difficile... Pour t'être agréable, je ne +reculerais devant rien... Et, sais-tu depuis quand je me suis aperçu que +j'étais attiré vers toi, que je t'aimais... c'est depuis que je t'ai vue +avec Giovanni... Zézette! je t'en prie, réfléchis! + +--Jean, je te sais gré de ce que tu me dis là, mais c'est inutile... Je +ne t'aime pas... et je ne puis pas t'aimer... + +--Pourtant si je parvenais à te convaincre, à te prouver combien je suis +sincère... + +--Je te remercierais et nous continuerions à vivre en bonne +intelligence... + +--Alors, tu me défends d'espérer?... Prends garde!... + +--Tu me menaces? interrogea Zézette avec hauteur. + +--Je te menace, répliqua Jean en affectant de sourire, oui, mais pas +comme tu l'entends... Je veux vaincre ta résistance et te conquérir, +malgré toi... par le dévouement que je te montrerai... Tu verras! + +Sur ces mots, il s'éloigna, et la jeune fille resta pensive, inquiète +d'un revirement qui mettait dans sa vie une nouvelle complication, à +l'heure même où elle pouvait espérer avoir, par son énergie, conquis +sinon le bonheur, sinon une existence calme, dénuée de tous soucis. + +S'il était vrai que Jean Tabary éprouvait pour elle une passion sincère, +ne pouvait-elle pas s'attendre, étant donné le naturel haineux et +foncièrement méchant de son tuteur, à des procédés dont elle ne pourrait +se défendre, attendu qu'ils ne seraient pas employés contre elle, mais +qui la blesseraient profondément en atteignant l'homme qu'elle aimait, +Giovanni! + +Elle s'attendait à tout et se promit de veiller, mais elle négligea +toutefois d'informer le jeune dompteur de sa découverte et de lui faire +part de ses craintes. + +Il serait toujours temps de le mettre en garde lorsque le danger serait +imminent. + +Sa surprise fut grande, lorsque, le lendemain du jour où Tabary lui +avait fait l'aveu de son amour, il se présenta à elle, souriant et +aimable comme il ne l'avait jamais été à son égard: + +--Voilà, lui dit-il, en lui tendant un papier sur lequel s'étalait un +large timbre administratif, voilà le commencement de ma vengeance... Il +y a huit jours que je me dépense, sans te le dire, en démarches de +toutes sortes afin d'obtenir pour toi la permission de travailler... +J'ai fini, grâce à certaines influences, à gagner mon procès... +Maintenant, tu es libre de reprendre tes exercices... + +Zézette resta un moment sans voix, tremblante d'émotion. + +--Alors, c'est vrai... Je vais pouvoir?... On me permet?... + +--On vient de me remettre, de la part du commissaire, la notification +qui vient de la Préfecture! + +--Oh! merci! Je suis bien contente! dit la jeune fille en serrant la +main de Tabary et en saisissant le papier qu'elle lut avidement. + +--Et ce n'est pas fini, va! Je te jure que je te forcerai bien de +m'aimer un peu! + +Zézette déclara qu'elle entendait mettre immédiatement à profit +l'autorisation, mais Jean Tabary fit observer avec raison qu'il ne +fallait rien précipiter et qu'il convenait au contraire de réserver un +début qui promettait d'être éclatant pour une occasion favorable. + +La ménagerie se trouvait installée sur le boulevard de la Villette et la +fête touchait à son terme; d'autre part, il était urgent de procéder à +quelques répétitions; quelqu'entraînés que fussent les animaux par les +exercices habituels auxquels les soumettait Giovanni, il était +nécessaire de les habituer de nouveau à la jeune dompteuse. + +Une grande fête de bienfaisance pour laquelle on avait réclamé le +concours de la ménagerie se préparait à l'esplanade des Invalides. + +On était assuré là d'un public de choix, qui saurait faire le succès +qu'elle méritait à Zézette. + +La presse qui avait pris l'initiative de la fête ne manquerait pas de +célébrer ce petit prodige, et par une réclame habile de rendre à +l'établissement la vogue qui jadis avait accueilli François Chausserouge +à ses débuts. + +La jeune fille avait un mois devant elle. Elle l'employa utilement et +dès les premiers jours, à en juger par l'entrain et la vigueur qu'elle +déploya, on ne put qu'augurer très bien du résultat de la prochaine +campagne. + +Elle s'était commandée un superbe costume bleu ciel, soutaché d'or, +composé d'un dolman qui moulait sa taille fine et d'une jupe courte +fendue sur le côté. + +Des bottes vernies à glands d'or, un schapska complétaient son +ajustement. + +Quelques jours avant l'ouverture de la ménagerie, alors que tout le +personnel s'occupait à monter la baraque, que pour l'occasion on se +disposait à décorer fastueusement, Tabary, qui montrait une ardeur sans +pareille, tenant à ne rien laisser au hasard, vint de nouveau trouver +Zézette. + +--Eh bien? lui demanda-t-il, es-tu contente de moi? + +--Oui, bien contente... + +--Alors, je viens te demander quelque chose... Dans quelques jours, tu +vas être la dompteuse en pied de la grande ménagerie Chausserouge... Tu +seras chez toi absolument. Nous n'aurons donc plus besoin de personne... +Je suis là pour surveiller l'administration, et à nous deux, ça +suffit... Toute autre dépense est inutile... J'ai dans l'intention de +remercier Giovanni... Mais je n'ai pas voulu le faire sans te +prévenir... C'est entendu, n'est-ce pas? + +Mais Zézette n'entendait pas de cette oreille-là. + +Elle répondit nettement: + +--Mon cher, tout ce que tu voudras, mais Giovanni restera chez nous. +Outre qu'il nous a rendu de grands services à une heure où nous étions +fort embarrassés, il a l'habitude de nos animaux et à moi, il sera +utile... J'entends que ce soit lui qui prépare mes entrées de cage et +qui fasse la sélection des bêtes pendant les représentations... + +--Mais, moi?... + +--Toi... tu auras assez à faire à t'occuper de l'administration. Ne me +parle plus de cela, encore une fois. Je tiens à ce que Giovanni reste +avec nous. + +Tabary eut un sourire mauvais. + +--Ainsi, dit-il, c'est décidé.. Tout ce que je pourrai jamais faire ne +servira à rien... C'est lui que tu aimes... que tu aimeras toujours? +Peut-être est-il déjà ton amant? + +--Tais-toi! dit la jeune fille, je te défends de calomnier Giovanni; et +je n'ai pas de comptes à te rendre. Je t'ai dit ce que je voulais, ça +suffit! + +--Alors, prononça lentement Tabary, tant pis pour lui! + +--Tant pis pour lui! Que veux-tu dire? Explique-toi! + +Tabary était seul à ce moment devant la porte de la ménagerie. + +La nuit tombait sous ces mêmes arbres où jadis Amélie, la mère de +Zézette, avait passé tant de nuits à rôder autour de sa caravane, +désertée par François Chausserouge, pour aller retrouver sa maîtresse. + +Zézette avait gardé le souvenir très net de cette époque néfaste, et en +entendant le fils de cette Louise maudite murmurer à son oreille les +mêmes paroles que l'autre, la mégère, avait dû faire entendre à son +père, elle ne put réprimer un petit frisson. + +C'est là qu'avaient commencé les désastres qui avaient frappé sa +famille; c'est là que sa mère s'était alitée, ressentant, après tant de +secousses terribles, les premières atteintes du mal qui devait +l'emporter. + +Ce lieu allait-il encore lui porter malheur, à l'heure même où la +fortune paraissait vouloir lui redevenir favorable? + +Elle avait montré jusque-là trop d'énergie pour ne pas continuer; elle +entendait ne pas perdre un pouce du terrain qu'elle avait gagné, rester +maîtresse de la situation. + +Aussi fut-ce d'une voix ferme qu'elle répéta: + +--Que veux-tu dire?... J'entends que tu t'expliques?... + +Tabary prit le bras de la jeune fille, le passa sous le sien, et tous +deux marchèrent à l'ombre des hauts platanes, tous deux décidés à la +lutte. + +--C'est tant pis pour lui, répéta-t-il sourdement, parce que tous les +jours la passion que j'ai pour toi augmente, parce que je veux que tu +sois à moi et que s'il se met en travers de mon chemin, ce sera entre +nous un duel sans merci... + +--Tu le traiteras comme tu as traité Vermieux, sans doute? fit Zézette +durement... Tu le tueras!... + +--Non... je ne le tuerai pas... Je ne sais pas ce que je ferai, mais je +te jures que je sortirai victorieux du combat dont tu seras la +récompense... + +--Alors, moi... mon consentement... tu ne le comptes pour rien? A mon +tour, écoute-moi! Pour tout ce que tu tenteras de faire contre Giovanni, +tu trouveras en moi une adversaire résolue... Tu sais de quelles armes +je dispose contre toi... Ainsi, réfléchis... + +--Tu n'as pas, je pense, à te plaindre de moi personnellement, et j'ai +tenu les engagements que j'ai pris envers toi, mais je ne puis commander +à ma passion et ce que je dois à toi, je ne le dois pas à Giovanni... + +--En frappant Giovanni, c'est moi que tu atteins... + +--Il est des circonstances où ton aide, ton concours et toute +l'affection que tu lui portes ne pourraient le sauver et qui te mettront +même dans l'impossibilité de te servir contre moi du secret qui nous +lie... + +--Alors c'est entendu, demanda Zézette en quittant le bras de Tabary, +c'est la guerre? + +--La guerre avec Giovanni, oui! + +--Alors, avec moi! + +--Eh bien! si tu veux! dit Tabary en éclatant enfin. Je t'ai fait toutes +les concessions que je pouvais te faire... je n'ai plus la force d'en +faire davantage... Dussé-je me perdre... je gagnerai! + +--J'attendrai que tu commences, dit la jeune fille. + +Zézette sortit de cet entretien, plus troublée qu'elle ne voulait se +l'avouer à elle-même. + +De ce jour, elle connut l'étendue de son amour pour le jeune dompteur. + +Aussitôt en quittant Tabary, elle rejoignit le jeune homme, à qui cette +fois elle raconta tout, omettant toujours de parler du fameux secret. + +Mais Giovanni, sans s'effrayer, hocha doucement la tête. + +Les craintes qu'éprouvaient à son endroit Zézette, ces dangers qu'elle +redoutait pour lui et qu'elle voulait à tout prix détourner lui +semblaient exagérés. + +Certes, on pouvait le renvoyer, le chasser, en trouvant un prétexte... +Mais puisque jamais sa conduite n'avait fourni l'occasion d'un reproche, +puisque sa conscience était calme, qu'avait-il à craindre? + +A eux deux, ils sauraient déjouer les plans de cette vieille teneuse +d'entresort qui devait être au fond l'instigatrice de ces complications +nouvelles. + +--Tu ne connais pas les Tabary! dit Zézette, en tutoyant pour la +première fois son amant. Ils sont capables de tout! + +--Qu'importe! puisque je n'ai rien à me reprocher! + +--Ça ne fait rien! dit Zézette, dont la pensée se reportait +invinciblement à la scène du crime. Tu ne sais pas tout! Tu ne peux pas +tout savoir! + +--Ne me raconteras-tu pas au moins un jour?... + +--Pas encore! dit la jeune fille. Mais prends garde! C'est tout ce que +je puis te dire! En attendant, comme j'ai mes raisons pour n'avoir +confiance qu'en toi, c'est toi que je charge de m'assister pendant les +représentations. + +--Cependant si Tabary, dont c'est l'emploi habituel, s'y oppose? + +--C'est ma volonté que je lui ai notifiée nettement. + +Quelques jours après, devant une assistance d'élite, Zézette faisait ses +véritables débuts. + +Tous les journaux avaient annoncé à grand renfort de réclame cette +attraction nouvelle et inédite. + +On avait habilement rappelé l'accident qui avait causé la mort de +Chausserouge; on avait annoncé que pour la première fois depuis cette +mort, un dompteur ou plutôt une dompteuse affronterait le redoutable +fauve. + +Et cette dompteuse était la propre fille de la victime, la jeune +Zézette, âgée de quinze ans à peine! + +Aussi le succès dépassa-t-il les espérances de la jeune fille. + +Elle avait gardé pour la fin de la représentation l'entrée dans la cage +de Néron. C'était ce numéro qu'on attendait avec impatience, le clou +véritable de la soirée. + +Après avoir provoqué d'unanimes applaudissements pour la maestria et +l'aisance avec laquelle elle manoeuvrait les pensionnaires ordinaires de +la ménagerie, elle excita l'admiration générale pour l'énergie avec +laquelle elle sut faire exécuter au terrible Néron les exercices les +plus difficiles. + +L'aspect de cette jeune fille au corps frêle, jolie, aux prises avec un +animal dont la férocité légendaire défiait le courage des dompteurs les +plus intrépides, causait une émotion énorme. + +Aussi Tabary put-il, à sa sortie, prédire à la jeune fille un triomphe +pareil à celui qui avait fait jadis la fortune de Chausserouge. + +--Tout Paris défilera dans la baraque, ma chère Zézette! Tout Paris +voudra t'applaudir! Il n'y a plus besoin de chercher autre chose! lui +dit-il en lui pressant la main. Ah! si tu voulais... comme nous serions +heureux et comme nous serions vite riches! + +--Veux-tu me faire un plaisir? dit Zézette à qui ce retour à une +proposition qui lui faisait horreur gâtait la moitié de sa joie, tu ne +me reparleras plus de cela. + +--Comme tu voudras! dit Tabary sèchement en lui lançant un regard +furieux. + +Giovanni était aussi fier que sa maîtresse du succès qu'elle venait +d'obtenir. Que lui importait d'être désormais relégué au second rang, +lui, qui avait jusqu'à ce jour rempli le premier rôle dans la ménagerie! + +--Il me semblait, lui dit-il, que ces applaudissements qui te saluaient +s'adressaient à moi... Tu étais si jolie... si désirable... dans ton +costume bleu... faisant évoluer tes bêtes à coup de fouet!... +Zézette!... Zézette! tu ne sauras jamais combien je t'aime! + +--Si! je le sais! répondait la jeune dompteuse en s'abandonnant. Mais +soyons prudent... Tabary veille! + +Tabary en effet veillait. Comme Giovanni, la vue de la jeune fille avait +fouetté ses sens, avivé son désir. + +Cette passion qu'il avait affectée par calcul, sur le conseil de sa +mère, avait revêtu un nouveau caractère. + +La rivalité de Giovanni l'avait rendu sincère. A présent, il désirait +vraiment Zézette, rêvait de l'enlever au jeune dompteur... A présent il +aimait réellement sa pupille. + +Il oubliait tout et son crime et la menace de Zézette de le dénoncer et +les recommandations de sa mère, qui lui conseillait de ne rien +brusquer... jusqu'à nouvel ordre. Jamais il n'avait ressenti au même +degré le désir violent de posséder cette petite... qui le refusait pour +se donner à un autre. + +Louise Tabary à qui il fit confidence de cette exaltation en fut tout +d'abord un peu effrayée. + +--Fais bien attention... lui dit-elle, il ne faut pas nous mettre dans +notre tort. Sois prudent! Avec une gamine aussi forte, il faut savoir +prendre ses précautions... + +--N'est-ce pas toi qui me conseillais l'autre jour de passer outre... de +la prendre?... + +--Oui... de la prendre! Mais au moment précis où tu aurais su l'amener à +désirer tout bas ce qu'elle n'oserait te donner de bonne volonté. Je +t'ai conseillé de lui faire une douce violence. Il faut attendre qu'elle +te dise non, uniquement parce qu'elle ne se sent pas la force de dire +oui... Mais il faut qu'au fond du coeur, elle te remercie d'avoir passé +outre. + +--Elle aime trop Giovanni et elle me déteste trop pour en être là! + +--Alors, je ne puis plus te conseiller... Tu es meilleur juge que moi. +Agis comme tu croiras devoir le faire... Mais sois prudent! Tu l'aimes +donc vraiment? + +--A tuer pour elle un autre Vermieux! + +--Eh bien, vas-y! Elle te pardonnera peut-être, si elle comprend que la +passion t'a seule guidé... Quant à Giovanni, j'en fais mon affaire! Dans +trois jours, nous en serons débarrassés pour toujours! + +--Comment? + +--C'est mon secret. + +--Je me fie à toi. Demain Zézette m'appartiendra. + +Jean Tabary était guidé par deux sentiments qui se complétaient. + +Tout d'abord, poussé par son instinct brutal, il voulait posséder la +jeune fille pour satisfaire son appétit sensuel, subitement éveillé par +la préférence qu'elle semblait accorder à Giovanni, puis il avait la +conscience que la conquête de Zézette, même prise de force, l'assurerait +à jamais de l'impunité. + +S'il parvenait à la mater une première fois et puisque sa mère se +chargeait de le débarrasser d'un rival gênant, il était sûr de la tenir, +d'en faire sa chose, de lui enlever pour toujours la tentation de +recouvrer l'indépendance qu'un instant de faiblesse de sa part lui avait +donnée. + +De nouveau il serait le maître, le maître absolu de la ménagerie. C'est +à lui que profiterait le succès de la dompteuse et ainsi délivré du pire +des soucis, il pourrait en paix attendre l'heure de la reddition des +comptes. + +D'ici au jour où Zézette aurait atteint sa vingt et unième année, il +aurait le temps de se retourner, de voir venir et qui sait si d'ici-là +un hasard heureux n'aurait pas rendu la fille de Chausserouge sa +complice, aussi intéressée que lui à ne pas divulguer son crime--ou sa +femme. + +Il était bien décidé. Plutôt que de vivre dans cette incertitude qui le +tuait, il risquerait le tout pour le tout, se perdrait irrémédiablement +ou s'assurerait une victoire définitive. + +Il comptait sans l'énergie de Zézette. + +Bien que la dompteuse eut montré jusqu'alors une force de caractère dont +eussent été capables peu de jeunes filles de son âge, il était loin de +supposer qu'elle pût résister à l'assaut désespéré qu'il était résolu à +lui livrer. + +Il se trompait. Les menaces qu'il lui avait faites fort imprudemment +avaient éveillé les soupçons de l'enfant, qui, connaissant le caractère +de son tuteur, s'attendait à tout et avait pris ses mesures en +conséquence. + +Elle avait le pressentiment qu'elle courait un grand danger; elle +arrangea sa vie de façon à ne jamais demeurer seule. + +Depuis huit jours, elle avait demandé à Giovanni, qui logeait en ville, +de ne plus quitter les abords de la ménagerie, même la nuit, surtout la +nuit. + +Certes, elle n'était pas peureuse, mais une sorte de superstition lui +faisait craindre, se sachant en butte aux poursuites de l'assassin, de +rester seule dans cette caravane, où avait été tué Vermieux. + +Giovanni, sans demander d'explication, s'était conformé au désir de sa +maîtresse. + +Pendant tout le jour il était son chevalier fidèle, et le soir, il se +retirait dans une caravane voisine, d'où il lui était facile d'accourir +au premier appel. + +La journée du lendemain se passa sans incident. Jean Tabary, bien que +fort soucieux, se montra comme toujours très prévenant, fort empressé +pour la jeune fille. + +Pourtant dans la soirée, il lui demanda comme la veille, comme tous les +jours: + +--Tu as bien réfléchi, Zézette? Tu ne veux pas m'aimer? + +--Tu m'ennuies... Je t'ai déjà dit de ne plus revenir là-dessus... +jamais! répliqua la jeune fille sèchement. + +--Tant pis! + +Lorsqu'après la dernière représentation, Zézette, appuyée sur le bras du +dompteur fit comme d'habitude, avant de rentrer, le tour des baraques, +elle ne montra pas, ainsi que d'ordinaire, la même expansion naïve. + +Elle était triste, préoccupée, et Giovanni s'alarma. + +--Tu n'es pas malade au moins? demanda-t-il d'un ton très tendre. + +--Non... je m'embête... + +--Pourtant tout a très bien marché aujourd'hui... Voyons! je ne +m'explique pas?... + +--Je ne sais pas ce que j'ai... mais je suis nerveuse. Il me semble +qu'il va m'arriver un malheur... + +--Je suis là, moi, tu sais bien! Et prêt à te défendre + +--Vois-tu, dit Zézette, je voudrais avoir dix-huit ans... Alors je +serais plus forte... je me ferais émanciper. Et puis, quand même ça ne +conviendrait pas à ces Tabary, qui t'en veulent tant, je ne sais pas +pourquoi... je pourrais me marier avec toi... Alors, nous serions +deux... + +--Laisse passer le temps, ma chérie, le temps viendra... + +--Oui... Mais d'ici là? Moi, je me tirerai toujours d'affaire... Ils +ont trop besoin de moi et, après tout, je les tiens! Mais toi, qui +restes malgré eux dans la ménagerie, toi, dont je leur ai imposé la +présence!... Ah! je t' en prie, prends bien garde! + +Il était une heure du matin quand les deux amants se quittèrent. Zézette +rentra chez elle, alluma sa lampe et ferma sa porte à clef. Elle se +préparait à se déshabiller quand un bruit la fit retourner. + +Derrière elle Jean Tabary debout la regardait l'oeil brillant de +convoitise. + +--Toi, ici! que fais-tu? demanda Zézette qui se sentit devenir pâle. + +--Je t'ai prévenue, dit le jeune homme, la voix haletante. Je t'ai fait +l'aveu de la passion que j'éprouve, tu n'as jamais voulu m'écouter. Tu +me fermes la bouche chaque fois que je veux te faire entendre une parole +d'affection. Tu affectes de croire que parce que j'ai sur la conscience +un acte que j'ai regretté et qui me pèse, je suis incapable de tout bon +sentiment. Je tiens à te prouver le contraire. C'est pourquoi je suis +venu ce soir... + +--Je n'ai pas à t'écouter... je ne veux rien entendre de toi! Va-t'en! +je t'ordonne de t'en aller! + +--Non! je ne partirai pas avant que je t'aie dit tout ce que j'ai à te +dire. La vie désormais m'est insupportable sans toi... Je te veux!... +Chaque fois que je te regarde, je sens en moi quelque chose qui m'enlève +la notion de tout ce qui m'entoure... Si je suis un misérable, je sens +que ton amour me rendrait meilleur... Je t'aime, je veux que tu m'aimes! + +--Encore une fois, va-t'en! dit Zézette en passant derrière la table qui +la séparait du lit. + +--Et depuis que tu prodigues à ce Giovanni les marques de ton affection, +à la vue de tout le monde, je suis pris d'une jalousie que je ne puis +refréner. Je voudrais le prendre, le tenir en mon pouvoir, le tuer, pour +être à sa place... Ah! un jour ou l'autre, nous réglerons cette affaire +de lui à moi, je te le promets... Après tout, tu es ma pupille, j'ai +autorité sur toi! Et c'est lui qui t'a détournée! + +--As-tu donc déjà oublié nos conventions? Un mot de plus et dès demain, +je mets ma menace à exécution! cria Zézette dont les doigts se +crispèrent sur le dossier d'une chaise. + +--Eh bien! que m'importe! Tu me dénonceras! On m'arrêtera! J'aime mieux +tout que la vie que je mène. Le scandale ruinera la ménagerie et je +serai vengé!... Que m'importe la vie si je ne t'ai pas!... Aussi bien, +est-ce une vie que le supplice que j'endure sans trêve?... Je te veux... +Nous serons l'un à l'autre toujours... Sinon... + +--Sinon, quoi? demanda Zézette épouvantée de l'expression du regard de +Tabary. + +--Sinon... je te prends! De gré ou de force tu m'appartiendras! + +Il écarta la table et fit un pas vers la jeune fille. + +--N'avance pas! dit Zézette résolument en saisissant un chandelier qui +se trouvait placé sur une petite commode. N'avance pas ou j'appelle et +je frappe!... + +--Tu appelleras! dit Jean narquoisement. Et qui donc? Giovanni sans +doute? Il est loin à présent!... La ménagerie est isolée. Les caravanes +voisines sont désertes. Celles qui sont occupées renferment des gens qui +dorment et que tes cris n'éveilleront pas. Crois-moi, ne résiste pas... +Tes coups ne m'effraient pas plus que tes menaces! + +Il n'avait pas achevé que Zézette ayant d'un revers de main ouvert la +petite fenêtre, appelait de toute la force de ses poumons: + +--Giovanni, à moi! à l'aide! au secours! + +--Je dis qu'il ne viendra pas! gronda Tabary en renversant la table pour +s'élancer sur la jeune fille. + +La lampe tomba et s'éteignit. + +Avant que la jeune fille eût le temps de se servir de son arme, elle se +sentit enlevée dans les bras nerveux de Jean Tabary. + +Il la déposa sur le lit, lui faisant un bâillon avec sa main, +l'immobilisant sous le poids de son corps... + +Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques, +inarticulés, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entrée +vola en éclats et une voix retentit au dehors... + +--Tiens bon, Zézette, me voici! + +C'était Giovanni. Mais la porte fermée en dedans tenait bon. + +Jean Tabary s'était à moitié redressé, incertain s'il devait lâcher sa +proie ou s'élancer au-devant du nouveau venu. + +Il allait s'arrêter a ce dernier parti, s'opposer à l'entrée du dompteur +quand, la porte, ébranlée par des efforts répétés, céda enfin... + +Giovanni était dans la place. + +Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa complètement, les +poings fermés, prêt à la lutte. + +Mais le dompteur le prévint. D'un bond, il sauta sur cette ombre dans +laquelle son instinct lui fit reconnaître Tabary. + +--Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais déjà Giovanni +avait saisi son adversaire, lui serrant la gorge comme dans un étau. Les +deux hommes s'enlacèrent, puis leurs pieds s'embarrassèrent dans la +table renversée et ils roulèrent ensemble à terre. + +On n'entendait plus que des sons étouffés, des injures à peine +distinctes... Une masse vivante et indécise se tordait... sans qu'il fût +possible de distinguer qui avait le dessous. + +Alors Zézette sauta à terre... grâce à son exacte connaissance des +lieux, elle put trouver une allumette et une minute après la scène +s'éclaira. + +Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary râlant. + +--Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misérable! Abuser d'une +enfant! + +--Laisse-le, Giovanni! implora Zézette. + +--Quand je serai sûr qu'il ne recommencera pas! Et de son poing fermé il +martelait la face déjà tuméfiée de Tabary. + +Enfin las de cette lutte désormais inégale, il obéit. Il aida son +ennemi, aveuglé par le sang, à se relever. + +--Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne pas t'avoir étranglé, comme tu le +méritais! + +Sans un mot, Jean sortit, mais dès qu'il fut dehors: + +--Giovanni, cria-t-il, nous nous retrouverons!... Et quant à toi, +Zézette, prends bien garde! + +Il disparut en courant dans l'obscurité, tandis que la jeune fille +tombait dans les bras de son sauveur. + +--Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je t'aime! + + + + +XVI + + +L'attentat inouï de Jean Tabary détermina la rupture définitive de +Zézette avec son tuteur, sans toutefois que personne songeât à tirer +parti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice à satisfaire +toutes les rancunes. + +Si d'une part Jean renonça à se venger ouvertement de la résistance de +la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de Giovanni, +celle-ci de son côté ne pensa pas une minute à mettre ses menaces à +exécution. + +Bien que l'acte de Tabary, prévu par le Code et sanctionné par le +témoignage du dompteur, fût une arme dangereuse, elle ne s'en servit pas +plus que de la connaissance du crime. + +Le scandale qui fut résulté d'une double dénonciation eut amené +peut-être la ruine de la ménagerie et, d'autre part, il eut fallu mêler +le nom de François Chausserouge à toute cette affaire. + +C'était une extrémité à laquelle Zézette, quelque désir et quelque +besoin qu'elle en eût, ne pouvait se résoudre, et qui répugnait à son +caractère. + +Comme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la +police une instinctive horreur. + +Il lui suffisait de continuer à inspirer à ses ennemis uns crainte +salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour +user de ce moyen. + +Maintenant que Tabary, par la brutalité de son attentat et son insigne +maladresse, avait encore aggravé son cas, elle se sentait plus que +jamais maîtresse de la situation. + +La scène de la veille lui permettait désormais de dicter sa volonté, +d'affirmer son autorité, de rompre avec son tuteur toute autre relation +que celles que la bonne administration de la ménagerie rendait +indispensable, cela lui suffisait. + +Elle songea seulement à profiter de cette nouvelle victoire en se +mettant pour l'avenir complètement à l'abri d'une nouvelle agression. + +La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention +constante lui sembla un danger pour le jeune homme. + +Qui sait, maintenant que son amour n'était plus un secret pour Jean, si +celui-ci, conseillé par sa mère, ne serait pas capable, la jalousie +aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des embarras à +cet amoureux d'une fille de quinze ans? + +Il fallait donc mettre le dompteur à l'abri de toute tentative de ce +genre, et c'est alors qu'elle songea à avoir recours cette fois à la +protection de Charlot. + +Avec un pareil appoint, elle se sentait de force à lutter contre les +Tabary. + +Fatma, qui s'était mise, ainsi que son lutteur, si aimablement à sa +disposition, fut la seule à qui elle fit la confidence de ce qui s'était +passé. + +Aucune indiscrétion n'était naturellement à craindre de la part de Jean, +qui, dès son retour à la caravane de sa mère, s'était mis au lit, +faisant répandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait à +quelques jours de repos. + +Fatma ne montra pas le moindre étonnement en entendant le récit que lui +fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait été victime. + +--De la part de Tabary que je connais depuis des années, dit-elle, il +faut s'attendre à tout, c'est crapule et compagnie!... Seulement dans +cette affaire-là, tu as le beau rôle, il faut le garder. Tu as raison de +vouloir que ton amoureux ne se montre plus. Viens avec moi, nous allons +trouver Charlot, qui est à sa baraque... En route nous réfléchirons sur +ce qu'il y a lieu de faire. + +Il était deux heures de l'après-midi; la ménagerie ne donnait qu'à +quatre heures sa première représentation de jour; ils avaient le temps +d'aviser. + +--Je ne veux plus, dit Zézette, remettre jamais les pieds dans la +caravane des Tabary. Ce matin, j'ai déjeuné avec Giovanni au restaurant. +Mais tout à l'heure, quand je vais me trouver dans la ménagerie en face +de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de faire? + +--Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'était passé. Ne +souffle pas mot de ce qui t'est arrivé dans la nuit, mais exige tout ce +que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dégage +complètement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas de +cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te +plaindrais-tu pas? + +--Parce que, dit Zézette, je ne veux avoir aucun +rapport avec la police. Cela m'entraînerait à dire des choses qui ne +doivent pas sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le +moment sera venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir +recours à personne. J'ai mes raisons pour cela. + +Et en parlant ainsi d'un ton très modéré, très calme, les yeux de +Zézette brillaient d'un éclat inaccoutumé. + +On eût dit que maintenant qu'elle se sentait plus forte, mieux armée, +partant plus sûre de réussir, elle mûrissait un plan, caressait un +projet, que la protection dont elle allait être l'objet et le concours +des circonstances allaient rendre réalisable. + +Elle sourit, puis, sur un ton assez indéfinissable: + +--Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon père m'a dit souvent: Zézette, +chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un principe dont il +ne faut jamais s'écarter, si l'on veut maintenir intactes sa dignité et +son indépendance: oeil pour oeil, dent pour dent! Eh bien! on m'a fait +souffrir, on a fait souffrir mon père, j'acquitterai cette vieille +dette, je rendrai au centuple tout ce qu'on m'a fait... Je vengerai du +même coup et mon père et ma mère, que Louise Tabary a tuée, et +moi-même... Et cela toute seule, avec vous deux et Giovanni, si vous +voulez m'aider... quand le moment sera venu... + +--Mais pour le moment? interrogea Fatma. Que veux-tu de nous? + +--En attendant que l'heure ait sonné, je veux être à l'abri d'une scène +semblable à celle d'hier... simplement. + +--Zézette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous fais tu mystère, à nous, +tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets d'avenir?... Nous pourrions +peut-être dès à présent t'aider plus utilement. + +--Non! Non! riposta Zézette, plus tard... plus tard, je t'en prie! + +Et elle ajouta en riant: + +--Je ne me suis confiée jusqu'à ce jour qu'à mon lion Néron, qui me +comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit à personne, pas +même à Giovanni... Mais, tu verras, tu verras! + +En ce moment les deux femmes arrivaient à la baraque de Bertrand (de +Marseille), chez qui était engagé Charlot. + +Le jeune lutteur, bien cambré dans son maillot, était en parade, car le +patron des Arènes donnait sans discontinuer, toutes les demi-heures, +des représentations pendant l'après-midi entière. + +Déjà la foule nombreuse des curieux venus à la fête entouraient +l'estrade, le bonisseur avait embouché son porte-voix et conviait les +amateurs de belles luttes à entrer «afin d'admirer la force et l'adresse +des plus redoutables champions français, tous engagés par M. Bertrand, +si soucieux de conserver à son établissement unique au monde, son renom +et sa clientèle». + +--Crois-tu qu'il est beau! dit Fatma en s'arrêtant subitement et en +désignant à son amie le torse musculeux de Charlot. Il ne nous a pas +aperçues. Nous allons entrer par derrière sans qu'il le sache et nous le +verrons lutter. + +--Si tu veux! dit Zézette, auquel plaisaient tous les genres d'exercices +qui demandent du courage ou de la force. + +Elles assistèrent à la représentation, cachées dans le coin le plus +sombre de la baraque. + +Après l'enlèvement des haltères par un colosse appelé le Terrible +Toulousain, qui jongla également avec des poids de cinquante +kilogrammes, on aborda la partie la plus intéressante de la +représentation. + +Charlot fut un des vainqueurs. + +Fatma, les yeux béants d'admiration, serrait le bras de sa compagne à +chaque coup que portait son amant, à chacune de ses parades savantes. + +--Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un lutteur payé +pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous a vues et +c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il beau? +Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras être tranquille? + +Après la représentation, Fatma tomba dans les bras de son amant. + +--Tu sais, je suis bien souvent méchante avec toi... Mais chaque fois +que je te vois travailler, ça me fait la même émotion et le même +plaisir. J'oublie tout!... Dans ces moments-là, tu pourrais me demander +ce que tu voudrais. + +Charlot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa maîtresse. + +--Tout ça, prononça-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me voyais me +battre sérieusement, ça serait bien autre chose! + +--Eh bien! y a peut-être Zézette qui a de l'ouvrage à te donner. + +--Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Charlot galamment, du moment que ça +vous fait plaisir à toutes deux. + +Le lutteur était un garçon d'intelligence très fermée, d'esprit un peu +lourd. Très fier de ses biceps, il était dévoué à l'excès et s'il était +heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des «dames», +comme il disait, c'était autant par orgueil que par bonté d'âme. + +Pour Fatma, qui avait sur lui une influence énorme, il se fut lancé sans +une objection dans les aventures les plus périlleuses, sans se soucier +le moins du monde, ni même se douter du danger. + +Il était honnête, mais d'une honnêteté à lui, qui l'empêchait de +concevoir et par conséquent d'accomplir une mauvaise action, mais son +inconscience lui eût fait commettre une infamie, sans du reste qu'il +s'en doutât, simple instrument dans la main de sa maîtresse. + +--Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribué le +«rouleau». Après ça, je suis à vous. + +On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des quêtes invariablement +faites dans les baraques, après chaque exercice. + +Ce rouleau appartient toujours dans tous les établissements au patron. +Chez les lutteurs seulement, elle est partagée également entre les +pensionnaires de la maison. + +Quelques instants après, tous les trois étaient attablés dans un petit +bar établi sur l'esplanade, non loin des Arènes, et Fatma exposait la +situation. Elle raconta l'attentat dont Zézette avait failli être +victime. + +--C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Charlot, Giovanni ne +pouvait donc pas le crever tout à fait? + +--Oh! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas à rebiffer, +mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une correction +sérieuse et digne de ses mérites, comme il est plus sage de ne pas +laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est l'amant de +Zézette, j'ai dit à notre amie qu'elle pouvait compter sur toi. + +--Je te crois! dit Charlot, j'aurai vraiment du plaisir à lui tarauder +les côtes à cet animal-là, surtout après ce que sa mère a fait à +Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous +exploiter! + +Alors Zézette prenant la main du lutteur: + +--Je vous remercie, mon vieux Charlot, c'est gentil ce que vous faites +pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les deux yeux, s'il +fallait m'aider dans une occasion où il pourrait y avoir du danger pour +nous deux... est-ce que je pourrais compter?... + +--Pardi!... alors ce serait bien plus drôle! dit le géant. + +--Voilà une cachottière qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a envie de +faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma. + +--Si c'est pas le moment... elle a peut-être raison. Dès l'instant que +je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera venu... + +Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes. + +Il fut entendu que Charlot passerait désormais à la ménagerie toutes les +heures que lui laisserait son service. Zézette se faisait forte de +contraindre les Tabary à accepter ce contrôle. + +Puis, comme il n'était pas prudent à la jeune fille de continuer à +habiter seule dans une caravane isolée, où elle restait en butte à de +pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane était trop +étroite pour donner asile à trois personnes, il fut entendu que la fille +de Chausserouge irait demeurer rue Cler, dans le petit hôtel meublé où +Charlot avait élu domicile. + +C'est là que chaque soir, Fatma, s'échappant de la tente où elle était +censée passer ses nuits, allait retrouver son amant. + +Dans une chambre voisine du couple, Zézette n'aurait absolument rien à +craindre. De là, comme disait Charlot, et en prenant ses précautions, on +pouvait voir venir. + +Les deux femmes furent de retour à la ménagerie juste au moment où les +garçons de piste préparaient la parade et donnaient à l'intérieur le +dernier «coup de fion». + +Fatma courut à son entresort et Zézette rentra dans sa caravane pour +s'habiller et se préparer à paraître. + +Elle y était depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pénétra à son +tour, après avoir frappé un léger coup à la porte. + +Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse. + +--Eh bien! ma chère enfant, que se passe-t-il donc? Tu n'es pas venue +déjeuner ce matin... Tu n'es pas malade? + +La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupéfaite, après +ce qui s'était passé d'une audace semblable. + +--Non!... répliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce n'est pas la +faute de votre fils... Après la scène de cette nuit, vous ne voudriez +pas que je remette jamais les pieds chez vous? + +--Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade à la pensée du mal +qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reçues. Il t'aime tant qu'il +avait perdu la tête, et c'est lui qui m'envoie pour te demander +d'oublier. + +--Madame Tabary, riposta Zézette nettement, si vous voulez bien, nous +ne parlerons plus de rien. Mon âge m'empêche et m'empêchera longtemps +encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du passé, +l'attentat d'hier, m'ont valu l'indépendance. Je ne veux pas l'aliéner. +Il y a maintenant un abîme entre nous. Je ne le franchirai pas. Du +reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai résister même par la force. + +--Alors, dit Louise très pâle, c'est la guerre que tu nous déclares +décidément? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre nous que +nos intérêts? + +--Parfaitement. + +--Eh bien! à mon tour, je te préviens que cette solution ne me convient +pas... Nous avons jusqu'ici été trop faibles... En somme, tu n'es qu'une +enfant. Nous t'avons jusqu'à ce jour laissé suivre ton caprice et ta +fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons des droits sur +toi. Nous les exercerons. Je te préviens qu'à partir d'aujourd'hui nous +exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu refuses, nous +saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues à faire la +mauvaise tête, nous réunirons le conseil de famille qui avisera pour les +mesures à prendre... + +--Eh bien! je parlerai!... + +--Tu parleras! A ta volonté! Nous acceptons la lutte... Il est probable +qu'on accordera plus de crédit à la parole de mon fils et à la mienne +qu'aux accusations dénuées de preuves que tu pourras fournir et que +c'est toi qui supporteras les conséquences de ta mauvaise action... La +mémoire de ton père en souffrira et, d'autre part, si nous sortons +vainqueurs, je te préviens que tu peux t'attendre à tout... Nous verrons +qui cédera le premier... Est-ce ton dernier mot?... + +Zézette hésita une minute. Une rougeur subite colora ses joues.. + +Voilà que subitement et au moment où elle s'y attendait le moins, ses +adversaires se révoltaient. Voici que furieux d'avoir été vaincus une +première fois, ils se décidaient à jouer leur dernière carte, le tout +pour le tout! + +A quel parti s'arrêter? + +Son plan échouait puisqu'elle était désarmée, puisque la menace d'une +dénonciation ne les effrayait plus. Elle pesa mentalement les +conséquences de la décision suprême qu'elle allait prendre. + +Sans doute le résultat de cette réflexion rapide la satisfit; elle +estima que même livrée à elle-même, puisqu'elle avait depuis longtemps +renoncé à mettre la justice en mouvement, et aidée par ses complices, +elle était de taille à gagner cette dernière partie, car un sourire +éclaira sa physionomie. + +--Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot. + +--Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la Tabary en +prenant congé et cessant désormais de dissimuler. + +Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut +rejoindre son fils. + +--Tu sais, dit-elle à Jean, la môme est à la rebiffe! Ah! ma foi, ça m'a +tellement exaspérée que je lui ai lâché son paquet... Je l'ai mise en +demeure de nous dénoncer si bon lui semble, mais je lui ai signifié +qu'elle ait désormais à nous obéir comme par le passé. + +--Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un coude, alors +nous sommes fichus! + +--Dors tranquille, mon fillot! La mère Tabary n'est pas de la rosée de +ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les maîtres, +car demain, comme je te l'ai promis, nous serons débarrassés de l'autre, +de celui qui nous gêne, du beau dompteur, du défenseur des orphelins... +Quant à la petite, je sais d'avance qu'elle ne parlera pas! + +--Mais si pourtant elle allait?.. + +--Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es malade, ne +t'occupe de rien... + +--Mère, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis t'être utile... + +--Il faut que tu ne prennes part à rien... au contraire. Demain soir tu +pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-là. + +Quant à Zézette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la +laissa fort troublée. + +Elle avait encore quelques minutes avant la représentation, elle courut +prévenir Fatma de ce qui venait de se passer. + +Évidemment, un danger inconnu la menaçait; elle pouvait à présent +s'attendre à tout; il fallait qu'elle se sentit de suite vigoureusement +appuyée. + +--Fais vite venir Charlot... Je prévois qu'il y aura du grabuge... Tout +sera fini d'une façon ou de l'autre d'ici à quarante-huit heures, mais +je ne veux pas être prise au dépourvu. Qu'il s'arrange pour être libre, +je lui revaudrai cela... + +--Que devra-t-il faire? + +--Rien pour l'instant. M'obéir ensuite! Mais qu'il soit là! + +--C'est bon! tu peux y compter, puisque nous te l'avons promis! + +Zézette était à présent une toute autre femme. + +Très bonne et très dévouée en temps ordinaire, toute la sauvagerie, la +rancune féroce des gens de sa race se réveillaient en elle, maintenant +qu'on la poussait à bout. + +Le même sentiment qui avait décidé Chausserouge, cet être si faible, si +indécis, à frapper Vermieux, la décidait à présent à agir. Elle était +résolue à ne reculer devant aucune extrémité. + +--C'est bon! C'est bon! On va voir! murmurait-elle tout bas, comment se +venge une ramoni! + +Elle voulait sortir à tout prix victorieuse de la lutte qu'elle avait +acceptée. Il lui fallait tous les atouts; elle préparait son jeu. + +En descendant dans la ménagerie, elle s'arrêta devant la cage de Néron. + +Le lion vint en reniflant coller son nez devant les barreaux. Elle +passa sa petite main et flatta l'animal. + +--Tu es avec moi, dis, mon vieux Néron? Tu ne m'abandonneras pas? + +Et le fauve, relevant la tête, chercha à lécher le poignet de son amie, +comme s'il voulait répondre à son affectueuse parole. + +Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annoncé le commencement +de la représentation, Zézette, redevenue calme, fit son entrée. + +Après les exercices de Giovanni, elle manoeuvra ses bêtes avec la même +aisance qu'à l'ordinaire. + +Le dernier numéro, c'est-à-dire son entrée dans la cage de Néron, +remporta un énorme succès. + +Elle mit une sorte de coquetterie à obtenir de la docilité de l'animal +des résultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-là. Le fauve, sous +le fouet de sa dompteuse, devenait câlin. + +Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tête bouclée dans +sa gueule. + +Néron exécutait comme un simple caniche les exercices les plus variés +sans la moindre résistance. + +Elle sortit de là au milieu des applaudissements, encore plus calme +qu'auparavant. + +Au premier rang des spectateurs, Charlot le lutteur, qu'un avis de Fatma +avait fait accourir, se faisait remarquer par son enthousiasme. + +Quand la foule se fut écoulée, il resta seul dans la ménagerie et vint +complimenter Zézette. + +--Je me suis arrangé pour être libre, dit-il bas à l'oreille de la jeune +fille. Je suis à votre disposition. Que faut il faire? + +--Dire comme moi et me faire respecter même par la force. + +A ce moment, Louise Tabary s'approcha. + +--Zézette, dit-elle d'un ton plein d'autorité, ce soir tu viendras +dîner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te préviens en outre que tu +coucheras à l'avenir dans notre caravane, comme par le passé. Il ne +convient pas qu'une jeune fille de ton âge aille loger loin de ses +parents, seule dans un hôtel meublé. + +--D'abord, madame, dit Zézette, vous n'êtes point mes parents, ni votre +fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais jamais les +pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dînerai et je coucherai où bon +me semblera. + +--Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois obéissance! + +--Pardon! dit Zézette en reculant d'un pas, je refuse! + +--Tu refuses? + +--Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous la +protection de M. Charlot, qui répond de moi. Donc, soyez tranquille, il +ne m'arrivera rien de fâcheux. + +--Charlot n'a rien à voir là-dedans. Tu es ma pupille. + +--Eh bien! je m'émancipe, voilà tout! + +--Madame, dit Charlot, en avançant sur un signe de la jeune dompteuse, +mamz'elle Zézette s'est remise à moi pour la protéger. Je m'en suis +chargé. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... aura +affaire à Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse. + +--Alors, dit Louise, pâle de colère, ce n'est plus Giovanni, tu donnes +dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement monsieur, l'amant +de Fatma, je crois! Je vais la prévenir, nous verrons comment elle +acceptera cela... + +--Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-même qui a prié Charlot de +me prêter son aide et il n'a rien à lui refuser, dit Zézette. Ainsi!... + +--C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de scandale inutile, +mais nous verrons comment tout cela finira. + +Elle courut au contrôle où Giovanni, en l'absence de Jean, comptait la +recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint à sa +caravane. + +Une heure plus tard, et comme Charlot attendait sa maîtresse, en +compagnie de Zézette, dans le restaurant où ils avaient l'habitude de +prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colère. + +--Ah ça! Voyons, m'expliquerez-vous, demanda-t-elle, ce qui s'est passé? +La mère Tabary est venue au moment où j'étais sur l'estrade... Entre +deux séances, elle s'est mise à m'agoniser de sottises... Je ne sais pas +tout ce qu'elle ne m'a pas raconté..! Elle m'a traitée comme la dernière +des dernières... Nous nous sommes engueulées ferme et ma foi, j'ai fini +par lui ficher mon compte! Me voilà libre maintenant! Demain, j'irai +trouver Boyau-Rouge... Je lui vendrai les trucs de la vieille et, +puisqu'elle fait la méchante, nous allons la flanquer en bas, elle et +son entresort. + +On mit rapidement Fatma au courant de la scène qui venait de se passer. + +--Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!... Ça +chauffe... nous allons rire... + +On était au dessert quand Giovanni, qui avait été retenu jusque-là par +les occupations multiples qui lui incombaient depuis l'indisposition de +Jean, vint retrouver ses amis. + +--Je ne sais pas, dit-il à son tour, ce qu'a la mère Louise, +aujourd'hui. Je la connais, je suis sur qu'elle manigance un tour de sa +façon... Ouvrons l'oeil! + +Zézette prêtait, sans y prendre part, une oreille distraite à cette +conversation. + +Enfin, et comme si elle sortait d'une rêverie qui l'avait transportée à +mille lieues de ses complices: + +--Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais vous +révéler mon secret... + +Et d'une voix haletante, pleine d'émotion, elle raconta tout, les +intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-père, +l'histoire de sa mère, morte à petit feu, minée autant par le chagrin +que par la maladie, l'influence néfaste de Tabary sur Chausserouge, +l'assassinat de Vermieux, auquel elle avait assisté, la mort de son +père, les scènes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle conclut: + +--J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas le courage, +et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont deviné et veulent passer +outre. A tout prix, les Tabary veulent me faire disparaître pour rester +les seuls maîtres de la ménagerie. Demain, j'aurai gagné... à moins que +ce ne soit eux! Si nous restons victorieux, je veux que nous ne le +devions qu'à nous-mêmes, sans l'assistance d'aucune police et j'ai pris +une résolution terrible... + +Elle se tut. + +Zézette avait parlé d'un ton si solennel que tous les assistants +sentirent que la décision de la jeune fille était irrévocable. + +--Laquelle? demanda enfin Fatma. + +--Celle de me débarrasser de Jean Tabary, répliqua tranquillement la +fille de Chausserouge. Je vous ai raconté tout à l'heure comment il +avait été le mauvais génie de ma famille... Aujourd'hui il est encore +mon ennemi... A bref délai, je serai sa victime, si je ne me révolte +pas... Le moment est donc venu... Il faut que Jean Tabary ou moi +disparaissions... Hier, nous nous sommes lancé un dernier défi, la mère +Louise et moi... Il faut que demain tout soit fini... Après-demain, il +sera peut-être trop tard! + +--Mais, interrompit Fatma, tu partes absolument de te débarrasser d'un +homme comme de la chose la plus naturelle du monde... Et la police?... + +--Il ne tiendrait qu'à moi de la mettre en mouvement... Mais je vous ai +déjà dit que je voulais agir par moi-même... Il ne s'agit que de savoir +choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien à dire... + +--Il y a l'exemple de Vermieux, dit Giovanni, comme tu nous l'a raconté +tout à l'heure. Je ne pense pas que ce soit ce moyen que tu as choisi. +Ça réussit une fois, mais rarement deux fois... + +--Il y a Néron, simplement... dit Zézette, mon Néron, qui m'obéit comme +un chien docile et dont la férocité est connue de tout le personnel de +la ménagerie... + +--C'est vrai que Néron ne ferait qu'une bouchée de Jean Tabary, dit +Fatma, mais comment arriver à?.. + +--Je n'hésite qu'en ce qui concerne le moyen d'exécution... Tabary, pour +son inoffensif numéro, entre dans certaines cages... Une erreur du +garçon de piste peut faire pénétrer dans la cage centrale l'animal +furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais ça ne pourrait se +faire qu'en pleine séance, en public, au cours des représentations... Et +ce moyen-là est dangereux... Il en est un autre: Ouvrir la porte de la +cage et y jeter, la tête première, Tabary. Avec l'aide d'un gars comme +Charlot, ça serait facile, mais Charlot voudra-t-il se compromettre à ce +point?... conclut Zézette en regardant fixement le lutteur. + +Charlot ne broncha pas. Devant cette interrogation muette de la jeune +fille, il haussa légèrement les épaules.. + +--Puisque je t'ai dit que j'étais décidé à tout.,. S'il le faut, je te +le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je me charge de +te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres. + +--Nous n'en arriverons là que si nous ne pouvons faire autrement, dit +Zézette, qui parlait de cette résolution extrême de la façon la plus +naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour rien l'ami +Charlot. + +--Alors, que décides-tu? + +--Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez franchement si +vous m'approuvez? + +--Absolument! dit Fatma. Dent pour dent, oeil pour oeil. + +--Donc, nous attendrons les événements. Là journée de demain sera une +journée mémorable, d'où dépendra notre avenir à tous. Nous laisserons +les Tabary nous attaquer... Il suffit seulement que je sache +aujourd'hui que j'ai sous la main des amis déterminés à agir, et à en +venir aux dernières extrémités si la façon dont on nous traitera nous y +force. Donc, ne vous éloignez pas... Ce soir, après la dernière +représentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de moi, +afin d'être prêts à toute éventualité, et, ensuite, à la garde de Dieu! + +Elle rentra la première dans sa caravane. Les conjurés restés seuls +demeurèrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une +enfant, en somme. + +Ils admiraient qu'elle eût pu, jusqu'à ce jour, porter le poids d'un +pareil secret et résister si vaillamment aux entreprises de ses ennemis. + +Aussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songeât à riposter, à +préparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait infligés. + +A ces gens d'esprit droit, mais peu cultivé, la peine du talion semblait +une punition juste, méritée, et puisque la justice avait été impuissante +jusqu'à ce jour à protéger l'innocence persécutée et à punir le mal, il +paraissait équitable de choisir une revanche digne du forfait. + +--En voilà une petite, dit Fatma, qui a de la tête! Tu l'épouseras, +Giovanni, et avec elle, quand vous serez tous deux redevenus les maîtres +de la ménagerie, qui n'aurait jamais dû cesser de vous appartenir, où +les Tabary n'auraient jamais dû mettre les pieds, vous ferez de l'or! +Vous deviendrez riches, je vous le dis! + +--Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le dompteur, +mais la lutte sera-t-elle égale, avec ces gens qui ont l'habitude du +crime, qui ont pour eux l'âge, presque le droit, puisqu'en somme, ils +sont les tuteurs? + +--Mais puisque Charlot se charge de tout! riposta Fatma. N'est-ce pas, +Charlot? + +--Pour sûr! dit le lutteur, je les déteste, ces canailles-là, comme si +c'était à moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hésiterai pas une +minute, quand je devrais y perdre mon nom! + +Jusqu'à l'heure des représentations de la soirée, les conjurés restèrent +ensemble, faisant leurs projets d'avenir. + +Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps après le départ de +Giovanni, le lutteur et sa maîtresse durent enfin se retirer, ils se +rendirent sans bruit, évitant de se faire remarquer, vers la caravane +déserte voisine de celle de Zézette, où ils avaient décidé de passer +cette nuit suprême. + +Giovanni y couchait encore, mais on avait étendu un matelas à terre, sur +lequel devaient reposer les deux amants. + +Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurité de la nuit, +ils aperçurent une ombre qui les précédait et se dirigeait vers la +voiture. + +Fatma serra le bras de son amant. + +--- Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable va-t-elle faire par là? + +Tous les deux, très intrigués de cette découverte, voulant en avoir le +coeur net, se dissimulèrent dans l'angle formé par deux baraques +accolées l'une à l'autre. + +Louise s'arrêta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup d'oeil, +puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra. + +Charlot s'avança alors doucement, monta sur une roue et jeta un coup +d'oeil à l'intérieur par la petite fenêtre. + +Louise Tabary avait allumé une bougie; elle s'était arrêtée devant le +porte-manteau qui supportait les vêtements ordinaires de Giovanni. + +Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la +vieille femme, qui presqu'aussitôt souffla la lumière et ressortit, non +sans s'être assurée en promenant de nouveau autour d'elle un regard +investigateur qu'elle n'avait pas été épiée, mais il se réserva +d'avertir le dompteur de cette démarche insolite que rien n'expliquait. + +La caravane appartenait à Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait rien +à y faire et sa présence à une pareille heure ne présageait pas un but +honnête. + +En effet, après la représentation, Charlot raconta ce qu'il avait vu à +Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'énigme. + +--Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais déménagé et si son +fils pouvait recommencer sans danger sa tentative récente. Elle aura été +fixée, puisqu'il lui aura été possible de s'apercevoir que, non +seulement je ne me disposais pas à céder la place, mais encore que tout +était préparé pour vous recevoir. Donc nous serons tranquilles cette +nuit... Attendons la suite! + +En effet, Zézette put, toute cette nuit, reposer en paix. + +Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas. + +Le lendemain, à onze heures, Giovanni allait chercher la jeune fille +pour la conduire à leur restaurant habituel quand il fut accosté par un +personnage qu'escortaient deux hommes à mine suspecte. + +--Vous êtes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu. + +--Oui, monsieur. + +--Veuillez alors me conduire à votre caravane. Je suis commissaire de +police du quartier des Invalides et vous êtes accusé d'avoir volé à la +femme Tabary une somme de 550 francs. + +--Mais, monsieur... protesta le dompteur.. + +--Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne demande pas +mieux que de vous trouver innocent. + +Une minutieuse perquisition n'amena aucun résultat, quand tout à coup, +dans l'une des poches intérieures d'un veston du dompteur, un inspecteur +découvrit une petite liasse qu'il ouvrit... + +Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent francs +et un billet de cinquante, exactement la somme réclamée par Louise +Tabary. + +Giovanni était atterré. Comment cet argent se trouvait-il dans sa poche? + +Il y eut un moment de silence que rompit le premier le commissaire. + +--Monsieur, dit-il, vous êtes arrêté. Je vous prie de me suivre à mon +bureau, où vous allez être interrogé régulièrement. + +--Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je vous +assure, je vous jure... + +--Vous vous expliquerez tout à l'heure, repartit le magistrat d'un ton +glacial. + +--Monsieur le commissaire, dit alors Zézette, je vous affirme sur +l'honneur que Giovanni est innocent!... Je suis la fille du dompteur +Chausserouge, aussi intéressée par conséquent que Mme Tabary à ce que +ces cinq cents francs que l'on prétend avoir été volés se retrouvent et +je sais... je suis sûre que Giovanni est l'objet d'une machination +infâme... qu'il est innocent!... + +--Nous verrons! dit le magistrat. + +Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entraînèrent +Giovanni. + +Zézette demeura seule, désespérée. + +C'était donc là le commencement de cette vengeance dont l'avait menacée +Louise Tabary! Et maintenant à quelles représailles n'allait-elle pas se +livrer? + +Aujourd'hui, c'était le tour de Giovanni. Demain, ce serait le sien! + +Et une haine sauvage mordait l'enfant au coeur, une haine qu'elle eût +voulu assouvir de suite! + +Giovanni arrêté!... Ce garçon si doux, si bon, si incapable d'une +mauvaise action! + +Et se trouver dans l'impossibilité de le secourir, de l'arracher des +griffes de cette police détestée! + +Courir à son tour derrière le jeune homme, au commissariat, révéler ce +qu'elle savait, à quoi bon! + +On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant qu'on +pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, uniquement +pour sauver son amant! + +Car enfin, quelle autre preuve possédait-elle que son témoignage, ce +témoignage que l'arrestation de Giovanni rendait désormais suspect. + +Ah! certes, il fallait agir, agir promptement et sûrement. + +La vieille femme s'était promis une revanche... elle la prenait ou du +moins commençait à la prendre. + +Non, elle, Zézette, ne donnerait pas à sa mortelle ennemie, une pareille +satisfaction! + +Ce qui importait à présent, c'était de chercher un moyen de prouver +l'innocence de Giovanni et l'indignité de la conduite des Tabary. + +C'était de trouver une occasion de vengeance. + +Et soudain revint à son esprit, le projet qu'elle avait formé tout bas +et qu'elle caressait depuis si longtemps. + +Ah! certes, il était grand temps de le mettre à exécution... mais +comment? + +Elle en voulait bien plus à Jean, la cause première de tous ses maux, +qu'à Louise, mais Jean, retenu à la chambre, n'avait pas paru depuis +deux jours. + +N'importe! il fallait agir! Peut-être un hasard heureux la +favoriserait-il! + +Et elle descendit à la ménagerie. + +L'établissement était désert. Les bêtes assoupies reposaient, étendues +dans leurs cages. Mélancoliquement, le cerveau rempli de pensées, du +projets contradictoires, elle marcha lentement dans la petite allée qui +longe les barreaux. + +En passant, elle appelait par son nom, chacun des pensionnaires, et +flattant, quand ils étaient à proximité de sa main, ceux que leur bon +caractère désignait à sa caresse. + +Une inspiration ne lui viendrait donc pas... un moyen de se venger et de +faire une éclatante justice!... + +Et c'était sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi à accomplir +la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour triompher! + +Quand elle fut en face de son grand ami, du héros de tant de drames, de +Néron, elle s'accouda à la balustrade et demeura rêveuse... + +De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en tête... + +Le lion, à la vue de la jeune fille, s'était levé; il se battait les +flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le plancher +avec ses ongles... + +L'oeil de Zézette s'illumina... + +Pauvre Néron! C'était sur lui qu'elle avait compté surtout... + +Mais aucune occasion ne se présentait... + +Plus elle regardait le lion, plus l'idée fixe qui l'obsédait +s'implantait dans sa cervelle... + +Et à ce moment où, toute à sa haine, elle était prête à tous les +héroïsmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable. + +Elle s'étonna de n'en avoir pas plus tôt tenté l'exécution. + +C'était si simple! + +Profiter d'une occasion où Jean Tabary seul avec elle dans la ménagerie +viendrait à proximité de la cage, faire un signe à Charlot resté aux +aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant son ennemi par +la ceinture, l'enfournerait par l'étroite ouverture jusque sous les +pattes du fauve! + +Pourquoi avait-elle reculé? + +Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre Charlot, +malgré sa bonne volonté. + +Pourtant, il n'y avait rien à craindre... + +On avait tué Vermieux et nul doute n'avait germé dans l'esprit des gens +de police. + +Cette fois encore, sans témoins, ils attribueraient la mort de Tabary à +un accident fréquent dans les ménageries. + +Décidément, elle avait été faible et elle subissait aujourd'hui la peine +de son défaut d'énergie. + +Du coup elle eût été vengée; Giovanni n'eût pas été arrêté et, son crime +eût-il été découvert, sa situation n'eût certainement pas été pire. + +Quel avenir lui était réservé pendant les quatre années qui la +séparaient encore de sa majorité, vis-à-vis de ses bourreaux, qui +avaient pour eux la force et la ruse? + +Elle en était là de ses désolantes réflexions et elle s'oubliait à +caresser Néron, quand soudain la crinière de l'animal se hérissa et il +se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd +rugissement. + +Elle se retourna. + +Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la ménagerie. + +Il avança, l'air goguenard, les lèvres plissées par un sourire mauvais. + +--Bonjour, Zézette!... Eh bien! tu te consoles avec Néron d'avoir perdu +ton amoureux. + +L'enfant ne répondit pas. + +Elle se retourna et resta adossée à la cage. + +--Un joli choix que tu avais fait là! Un voleur! Encore heureux que ma +mère s'est aperçue à temps de son manège... Et ce n'était probablement +pas son coup d'essai! + +--Tais-toi! fit la jeune fille. Tais-toi! ça vaudra mieux! Mieux que +personne, tu sais que tu mens!... + +Ne crains rien! ça ne te portera pas bonheur! + +--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? Je suis le maître ici... Il a +porté la main sur moi... Il est puni! + +--Le dernier mot n'est pas dit... prononça Zézette, je suis là encore, +moi... et tu ne me feras pas arrêter!... + +--Non, mais je te prendrai... j'ai juré que tu serais à moi, Zézette... +je ne reculerai devant rien... je t'en préviens! Je t'avais prévenue, tu +vois que je tiens ma promesse... + +--Il me reste d'autres défenseurs... et ceux-là peut-être auront raison +de toi! + +--Qui cela?... Fatma... et Charlot, deux brutes! + +--Il y a aussi Néron, dit Zézette, en montrant du doigt le lion qui, la +gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean Tabary. + +--Si celui-là me gène trop, répliqua le jeune homme, je ne regarde pas à +un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il ne sera pas sage +ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite raison. + +--Pas tant que je serai là! cria Zézette. Néron est à moi... et si après +m'avoir enlevé Giovanni, tu tentais de toucher à celui-là, qui +m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le jure, +je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes saletés en une +fois!... + +--Oh! pas de gros mots, ma petite! riposta Tabary en s'avançant. Je ne +sais même pas pourquoi je discute avec toi. Je n'aime pas qu'on me +résiste... Maintenant ou plus tard tu seras à moi et je saurai déjouer +toutes tes finasseries! Ah! pauvre gamine! tu ferais bien mieux de +m'écouter... au lieu de te mettre en travers... Tu y gagnerais +davantage... + +Et tout en parlant, il s'avançait, l'oeil allumé... + +Il regarda autour de lui et comme s'il eut été aiguillonné par un désir +subit, il ouvrit les bras et chercha à saisir la jeune fille. + +Mais elle s'était cramponnée aux barreaux de la cage. + +Trois pas seulement la séparaient encore de l'homme. + +--N'avance pas davantage, sinon... + +--Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi? + +--Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante cette +fourche dans le ventre... + +Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entrées de +cage, elle l'avait saisie et la tendait à son agresseur. + +--Tu me fais rire, tiens! dit Jean. + +Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses deux +mains et parvenant à l'arracher de celles de la jeune fille: + +--Tu vois bien! fit-il en s'avançant de nouveau. + +--Alors tant pis pour toi! + +Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le solide +loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit toute +grande. + +--Ici! Néron! cria-t-elle. + +Surpris par cet acte désespéré, Jean pâlit et recula. + +--Tu es folle! Veux-tu fermer! + +--Ah! tu as peur, ricana Zézette. Allez, Néron, hop, sautez! + +A la vue de l'ouverture béante, Néron s'était élancé en rugissant. En +deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur les +épaules, l'avait renversé sous lui... + +Un instant, les yeux brillants de haine, Zézette considéra le fauve, +effroyable, s'acharnant sur sa victime... + +Jean râlait. + +--Zézette! A moi! je t'en prie! + +Mais l'enfant ne bougeait pas. + +Aux rugissements du lion répondaient maintenant les rugissements de tous +les pensionnaires. + +On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Charlot, puis +la mère Tabary... et tous restèrent épouvantés devant ce spectacle +terrible. + +Maintenant, Jean, le corps déchiré, mis en lambeaux, ne bougeait plus... + +Zézette ramassa sa fourche. + +--En arrière, Néron, rentrez!... + +A cette injonction, le lion abandonna sa proie. + +Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il recula... +et deux minutes après, tandis qu'on étendait le cadavre sur un lit de +paille, il était réintégré dans sa cage... + +Alors Zézette marcha vers la mère Tabary et d'une voix haute: + +--Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Néron; je regrette de +n'être pas arrivée à temps pour le sauver. + +La vieille femme ne trouva pas un seul mot. Le coup qui la frappait +était si inattendu que son énergie habituelle et son sang-froid +ordinaire l'avaient abandonnée. + +Puis sur un ton plus bas: + +--J'ai accepté la lutte. Ne pensez-vous pas que mon père est bien vengé! + +Louise Tabary comprit enfin. Elle éclata: + +--C'est possible! Mais je tiens l'autre! Je ne le lâcherai pas, +Giovanni, le voleur! + +En ce moment et comme s'il n'eût attendu que ce mot pour se montrer, +Giovanni parut: + +--Giovanni le voleur, prononça le jeune homme, qu'on vient de mettre en +liberté... sur la déclaration de Charlot, qui vous a vue, la nuit +dernière, au moment où vous cachiez dans mes vêtements la somme que vous +m'accusiez d'avoir volée. + +--Tu mens! cria Louise. + +--Nous avons vu! déclarèrent d'une seule voix Fatma et le lutteur, qui +entraient derrière le dompteur. + +Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotèrent... Elle était cette +fois vaincue irrémédiablement, elle défaillit et tomba sans force sur le +corps inanimé de son fils... + +Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris: + + DEMAIN + A LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE + _Débuts dans leurs exercices nouveaux_ + =Du dompteur GIOVANNI= + et de sa femme + =La célèbre ZÉZETTE= + +Émancipée par le mariage, la jeune fille était enfin redevenue seule +maîtresse de la ménagerie. + +Fatma et Charlot étaient propriétaires d'un entresort qui rivalisait +avec celui de Boyau-Rouge. + +Louise Tabary, sa liquidation terminée, avait quitté le Voyage. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Zézette : moeurs foraines, by Oscar Méténier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13478 *** diff --git a/13478-h/13478-h.htm b/13478-h/13478-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ee0c292 --- /dev/null +++ b/13478-h/13478-h.htm @@ -0,0 +1,16029 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> + +<html> + <head> + <meta name="generator" content="HTML Tidy, see www.w3.org"> + <meta http-equiv="Content-Type" content= + "text/html; charset=UTF-8"> + + <title>The Project Gutenberg eBook. Zézette: moeurs foraines, par + Oscar Méténier.</title> +<style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + P { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .note {margin-left: 2em; margin-right: 2em;} /* footnote */ + .blkquot {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} /* block indent */ + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; margin-bottom: 1em; margin-top: 1em; padding-left: 1em; font-size: smaller; float: right; clear: right;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + .poem .caesura {vertical-align: -200%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + +</style> + </head> + + <body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13478 ***</div> + + <h1>ZÉZETTE</h1> + + <h1>MOEURS FORAINES</h1> + + <h2>PAR OSCAR MÉTÉNIER</h2> + <br> + <br> + <br> + + <center> + PARIS<br> + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br> + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + </center> + <br> + <br> + <br> + + <center> + 1891 + </center> + <br> + <br> + + <hr style='width: 65%;'> + <!-- Autogenerated TOC. Modified. --> + + <h2>Chapitres</h2> + <br> + + <center> + <big><a href='#I'><b>I</b></a> <a href= + '#II'><b>II</b></a> <a href= + '#III'><b>III</b></a> <a href= + '#IV'><b>IV</b></a> <a href= + '#V'><b>V</b></a> <a href= + '#VI'><b>VI</b></a> <a href= + '#VII'><b>VII</b></a> <a href= + '#VIII'><b>VIII</b></a><br> + <a href='#IX'><b>IX</b></a> <a href= + '#X'><b>X</b></a> <a href= + '#XI'><b>XI</b></a> <a href= + '#XII'><b>XII</b></a>, <a href= + '#XIII'><b>XIII</b></a> <a href= + '#XIV'><b>XIV</b></a> <a href= + '#XV'><b>XV</b></a> <a href='#XVI'><b>XVI</b></a></big> + </center> + <br> + <br> + <!-- End Autogenerated TOC. --> + + <hr style='width: 65%;'> + <a name='I'></a> + + <h2>I</h2> + <br> + + + <p>Debout sur la parade, Chausserouge fit un signe et l'orchestre + attaqua les premières mesures d'une marche.</p> + + <p>Puis, tandis que pistons et trombones s'évertuaient, il jeta un + coup d'oeil autour de lui.</p> + + <p>A ses pieds, un cormoran déplumé faisait claquer son bec, tandis + que, perché au sommet d'une échelle, un singe enchaîné promenait sur + les rares passants un regard résigné.</p> + + <p>Une peau de lion et une peau d'ours, se faisant face, tapissaient + le réduit ouvert qui donnait accès dans la ménagerie. Au fond, un + trophée de cornes gigantesques entourait une tête de bison.</p> + + <p>Soudain, Chausserouge remarqua que le contrôle était vide. Il + courut à l'entrée des premières, souleva une portière effilochée, et + de sa grosse voix brutale:</p> + + <p>—Zézette, cria-t-il, ah ça! vas-tu venir, mauvaise + gamine!</p> + + <p>—Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me + suivre...</p> + + <p>—Eh bien! tape dessus!</p> + + <p>Et presqu'aussitôt apparut une petite fille de douze ans environ, + dont les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la + pâleur, traînant derrière elle, comme un chien, un jeune lionceau.</p> + + <p>—Donne-moi ça! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse + des mains de l'enfant, colle-toi à ton comptoir et fais-moi le plaisir + de ne plus en bouger.</p> + + <p>Puis comme l'animal résistait, cherchant avec ses pattes de devant + à se débarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea + un coup de pied qui l'amena au bord du plancher.</p> + + <p>—Avance donc, sale bête!</p> + + <p>Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint + se tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la + laisse.</p> + + <p>L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, résonner, + un gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son + invariable discours, il vint se camper, face au public, le jarret + tendu, les bras croisés sur son dolman bleu-ciel à brandebourgs + noirs.</p> + + <p>Mais, ni cette mise en scène, ni les alléchantes promesses du + boniment, ne parvenaient à fixer l'attention des rares passants qui + sillonnaient encore le cours de Vincennes.</p> + + <p>Il était dix heures du soir, et bien que la fête battit son plein, + qu'on fût encore dans la semaine de Pâques, jamais peut-être, de + mémoire de «voyageur», la foire n'avait attiré moins de monde.</p> + + <p>En vain, de la place du Trône à la barrière, les orchestres + faisaient rage; en vain les bateleurs déployaient toutes les + ressources de leur esprit, le public passait indifférent, accordant à + peine un regard aux parades, un sourire aux lazzis des pitres.</p> + + <p>Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait + regretter la bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncelés + à l'horizon se rapprochaient; un petit vent, précurseur de l'orage, + faisait bruisser les feuilles des arbres et voltiger l'étoffe des + drapeaux.</p> + + <p>—Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez + vos places! Entrez! Pour la dernière représentation de la soirée, + c'est à cinquante centimes les premières, vingt-cinq centimes les + secondes! Travail dans toutes les cages par le célèbre dompteur + Chausserouge! Et la séance sera terminée par le repas des animaux! + Entrez! Entrez!</p> + + <p>Mais personne ne répondait à cet appel. Les projections électriques + des baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, énervés + par l'atmosphère pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages + poussant des rugissements sourds, quand tout à coup de larges gouttes + de pluie mouchetèrent les marches de bois de la ménagerie.</p> + + <p>—V'là d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce + soir... Allons, rentre, Gustave!</p> + + <p>Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fraîcheur de + la pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes.</p> + + <p>—Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel + gueux de temps!</p> + + <p>Et d'un geste colère, il rabattit l'auvent qui fermait la + ménagerie.</p> + + <p>Soudain l'horizon se déchira; un formidable coup de tonnerre + retentit et l'orage creva.</p> + + <p>Comme par enchantement, le silence s'était fait dans toute la + foire; les lumières s'étaient éteintes. Les animaux nerveux tout à + l'heure s'étaient calmés.</p> + + <p>On n'entendit plus pendant un instant que le crépitement continu de + l'eau sur les bâches de toile.</p> + + <p>—C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit + Chausserouge, bourru; au moins ce soir, avec de la fraîcheur, on + aurait du monde. Allons, la même, compte la recette.</p> + + <p>Zézette vida son tiroir sur le contrôle et aligna les pièces.</p> + + <p>—Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une + journée pour donner à bouffer à cinquante-trois pensionnaires, hommes + et bêtes! Allez vous aligner avec ça! Ah! chien de métier! A la paye, + vous autres!</p> + + <p>Un à un, les musiciens de l'orchestre s'avancèrent. Il remit à + chacun d'eux le prix de leur journée, puis, comme la pluie semblait + tomber avec moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la + baraque après, avoir souhaité le bonsoir au patron.</p> + + <p>—Comme on aurait envie, dans des moments comme ça, de foutre + la clef sous la porte et de filer n'importe où! répétait le dompteur + découragé. Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour + aujourd'hui. Je vas aller servir les bêtes... pour leur enlever l'idée + de se payer sur ma peau demain matin.</p> + + <p>—Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur.</p> + + <p>—Dam! puisqu'y a pas de séance! Je ferai l'affaire avec + Jean.</p> + + <p>—Bonsoir, patron?</p> + + <p>—Bonsoir!</p> + + <p>Resté seul, le dompteur se dévêtit rapidement et tendit son dolman + à Zézette.</p> + + <p>—Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dîné?</p> + + <p>—Oui, papa, fit humblement la petite fille.</p> + + <p>—Alors, tu peux filer chez la mère Tabary. Je n'ai plus + besoin de toi.</p> + + <p>Chausserouge rentra dans la ménagerie.</p> + + <p>Dans un coin, un grand gaillard aux solides épaules était occupé à + découper sur un large étal, supporté par deux roues, des quartiers de + viande de cheval.</p> + + <p>—C'est fini, Jean? demanda le dompteur.</p> + + <p>—A peu près, mais tu sais, ils en auront pour une dent + creuse, ce soir.</p> + + <p>—Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui + augmentera leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des + vieux, de ceux qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je + vas te donner un coup de main.</p> + + <p>Ils allaient commencer la distribution quand la portière se souleva + et un vieillard, vêtu d'une blouse bleue complètement mouillée, fit + son entrée.</p> + + <p>—Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voilà une de + saucée!</p> + + <p>Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient.</p> + + <p>—Bonjour, père Vermieux! firent les deux hommes en échangeant + un regard mélancolique.</p> + + <p>Le père Vermieux était l'usurier des forains.</p> + + <p>Ancien «voyageur», il avait un beau jour vendu le manège de chevaux + de bois avec lequel il avait fait fortune et s'était retiré dans le + petit trou d'Auvergne où il était né.</p> + + <p>Mais bientôt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait + rejoint le «Voyage» et il s'était constitué le banquier de ses anciens + confrères.</p> + + <p>Aux uns, il prêtait à la petite semaine; aux autres, aux riches, à + ceux dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances + à plus long terme, surveillant lui-même l'emploi des fonds qu'il + confiait, pourtant à de gros intérêts.</p> + + <p>De temps en temps, le père Vermieux faisait un tour au pays, puis + on le voyait régulièrement reparaître aux échéances. Il était avare et + sa parfaite connaissance du métier et de la solvabilité de ses + débiteurs l'assurait contre toute mauvaise spéculation.</p> + + <p>Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever à la + suite d'une campagne malheureuse, il était intraitable à l'égard de + ceux qui étaient à la côte, et il les exécutait alors sans pitié.</p> + + <p>On le craignait plus, encore qu'on ne le détestait, car il n'était + peut-être pas un forain sur le «Voyage» qui n'eût eu besoin dans sa + vie d'avoir recours à lui.</p> + + <p>Justement Chausserouge était son obligé. C'était le surlendemain + qu'il devait payer à Vermieux une somme de trois cents francs; il + l'avait oublié; l'apparition du petit vieux venait brusquement de + rappeler ce léger détail à sa mémoire.</p> + + <p>—Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-là? + Ça ne doit pas faire aller le commerce?</p> + + <p>—M'en parlez pas, père Vermieux! Nous avons dû fermer à dix + heures.</p> + + <p>—Eh pardieu! vous n'êtes pas les seuls! Depuis le Trône, j'ai + pas rencontré âme qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon + patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit... + j'ai mangé un morceau près de la gare et je m'en suis venu tout + doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'là le + tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train!... Toutes les + baraques fermées... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie... + j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voilà!... Dis donc, + garçon, t'aurais pas une blouse à me prêter pour faire sécher + celle-là...</p> + + <p>—Mais si, mais si! père Vermieux! Et si vous voulez, on va + prendre ensemble un verre de vin... ça vous réchauffera!</p> + + <p>—Ah! c'est pardieu pas de refus!</p> + + <p>Et Chausserouge, précédant l'usurier, le conduisit dans la caravane + adossée à la ménagerie.</p> + + <p>—Tenez, père Vermieux, voilà de quoi vous mettre à l'aise. + Pendant ce temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de + préparer à souper aux animaux... Tout à l'heure nous serons à + vous.</p> + + <p>Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en + sifflant sous les toiles et la foudre tonnait sans relâche.</p> + + <p>Chausserouge rejoignit son aide.</p> + + <p>—Encore trois cents francs à payer après-demain... et pas le + premier sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre!</p> + + <p>Il y eut un silence. Les deux hommes absorbés par les pensées que + suscitait la présence inopinée de l'usurier, continuaient à découper + les quartiers de viande.</p> + + <p>Jean parla le premier.</p> + + <p>—Tout de même, fit-il avec un mauvais rire, si on n'était pas + des honnêtes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une + fois.</p> + + <p>—Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris.</p> + + <p>—Oh! rien, une idée qui me passait par la tête...</p> + + <p>Il s'arrêta, puis:</p> + + <p>—Comme ça serait tout de même un débarras pour tout le + Voyage, aussi bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le + dompteur.</p> + + <p>—Ne parlons pas de ça! interrompit Chausserouge, évidemment + sous le coup d'une pareille obsession.</p> + + <p>Mais Jean continua.</p> + + <p>—Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre âme qui vive + dans la confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et + que personne n'aime... qui débarque un beau soir incognito à la gare + de Lyon... et qui vous tombe dans une ménagerie, sans que pas un + chrétien l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi + tenter des gens pas scrupuleux?...</p> + + <p>—Nous sommes des honnêtes gens, fit observer + Chausserouge.</p> + + <p>—Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule!</p> + + <p>—Et une belle!</p> + + <p>—Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu'à quel point + ce serait une mauvaise action...</p> + + <p>—Tais-toi!... un assassinat... Jamais!...</p> + + <p>—Avec ça qu'il se gênera après-demain... malgré que tu + l'auras hébergé ce soir... de te faire des misères... même de te faire + vendre... si tu ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte + toujours son argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie...</p> + + <p>Chausserouge leva les yeux et regarda à son tour bien en face son + interlocuteur.</p> + + <p>—Alors, toi, tu n'hésiterais pas?</p> + + <p>—Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!...</p> + + <p>—Enfin, que me conseilles-tu?</p> + + <p>—Dame! c'est surtout toi que ça regarde...</p> + + <p>—Et alors si, en fin de compte... je me décidais, je pourrais + compter?...</p> + + <p>—Comme sur toi-même... tu le sais bien, acheva Jean, mais + part à deux, car, faut être juste, c'est moi qui ai eu l'idée...</p> + + <p>—Soit! fit brusquement Chausserouge, à qui cet entretien + pesait.</p> + + <p>Pourtant, à cette seconde où il venait de prendre une si subite et + si terrible détermination, il se sentit une sorte d'hésitation, comme + si l'idée du partage qu'il venait de consentir lui semblait un + sacrifice trop lourd, étant donné la responsabilité qu'il assumait. + Mais il réfléchit que ce partage, en établissant la complicité de son + aide, rassurait en même temps de son silence, et il conclut:</p> + + <p>—Dépêchons-nous! Voilà les bêtes qui s'impatientent.</p> + + <p>Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur.</p> + + <p>—Laisse donc! Ce sera de l'économie pour demain, puisque + c'est décidé... ils vont en avoir, de la viande, tout à l'heure!</p> + + <p>—Viens! fit Chausserouge.</p> + + <p>Tous deux rentrèrent dans la caravane.</p> + + <p>Le père Vermieux était attablé.</p> + + <p>—Vous avez déjà fini! demanda-t-il.</p> + + <p>—Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas + encore l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu'à minuit.</p> + + <p>En ce moment, un long rugissement partit de la ménagerie.</p> + + <p>—C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. + En voilà un qui réclame.</p> + + <p>—Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi + tout à l'heure.</p> + + <p>—Vous savez, continua le père Vermieux, je ne me gêne pas, je + fais comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouvé une + bouteille de vin... je l'ai entamée, en vous attendant...</p> + + <p>—Vous avez bien fait, père Vermieux!</p> + + <p>L'usurier, quand il était chez ses débiteurs, saisissait toutes les + occasions de se payer en nature. C'était autant de pris sur + l'ennemi.</p> + + <p>Chausserouge s'était assis près du vieillard. Jean était debout, + appuyé contre le lit qui garnissait le fond de la caravane.</p> + + <p>—Viens donc par ici, garçon, qu'on te voie, dit Vermieux. La + mère Tabary va toujours bien?</p> + + <p>—Mais, pas mal... je vous remercie...</p> + + <p>—J'irai demain lui dire un petit bonjour.</p> + + <p>—Ça lui fera plaisir. Et vous, père Vermieux, vous êtes + content?</p> + + <p>—Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps + derniers. J'avais obligé ces gredins de Romillard, vous savez, le + petit théâtre de Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien + contre mon gré, il m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retiré mes + frais... c'était trop tard... A votre santé, mes enfants!</p> + + <p>Chausserouge et Jean trinquèrent ensemble et échangèrent un + regard.</p> + + <p>Les Romillard étaient de malheureux saltimbanques que les exigences + de Vermieux avaient ruiné et qui mouraient littéralement de faim.</p> + + <p>—Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au + dompteur, que tu ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton + costume, que je vois pendu là, dans le coin, est rudement + loqueteux.</p> + + <p>—Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance + non plus... soupira le dompteur, et je suis logé à la même enseigne + que les camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la + maladie m'a coûté les yeux de la tête, il m'est survenu toutes sortes + de malheurs. Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, + avec ses trois lionceaux... Encore heureux que ça s'est borné là et + que mes autres bêtes n'y ont pas passé... De la viande malade qu'on + nous avait livrée...</p> + + <p>—Voilà ce que c'est de ne pas acheter de la bonne + marchandise. On y perd plus qu'on y gagne, prononça Vermieux.</p> + + <p>—Je comptais sur la foire du Trône pour me refaire un peu... + Nous avons eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des + recettes dérisoires. Et dame! ça coûte cher, une ménagerie à + entretenir.</p> + + <p>—Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient + après-demain? Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu + seras en mesure?</p> + + <p>—Ayez pas peur, père Vermieux, je serai en mesure + après-demain! répliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous + ne buvez pas!</p> + + <p>—C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassénéré, mais dame! ça + tient à ce qu'il n'y a plus rien dans la bouteille.</p> + + <p>—Je dois en avoir une autre par là... une bonne!</p> + + <p>—Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur + sa moustache grise.</p> + + <p>Chausserouge se leva, passa derrière la table et fit mine de + chercher dans un petit meuble situé à un angle obscur de la caravane, + au pied du lit.</p> + + <p>Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui + servait à dépecer les viandes et dont il s'était muni à tout + hasard.</p> + + <p>—Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux + hommes, y a rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon + vin, bu avec des...</p> + + <p>Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge + venait de lui fendre le crâne.</p> + + <p>Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis + son corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le côté.</p> + + <p>Les deux hommes se regardèrent un instant en silence.</p> + + <p>Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle + retomba inerte.</p> + + <p>—Ça y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas + de temps! Le magot!</p> + + <p>Il fouilla dans les poches de l'assassiné, en retira un + portefeuille qu'il soupesa une minute.</p> + + <p>—Mâtin! Il est lourd!</p> + + <p>Il l'ouvrit et étala son contenu sur la table: des lettres, des + traites parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq + mille francs en billets de banque.</p> + + <p>—Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour + chacun de nous... et en plus, pour toi, ta dette liquidée.</p> + + <p>Jean, très calme, avait conservé tout son sang-froid. Maintenant + que le coup était fait, Chausserouge sentait une terreur singulière + s'emparer de tout son être. Ses yeux papillotaient, il voyait des + ombres danser sur les murs... Ses dents claquaient...</p> + + <p>—Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! + Prends ce qui te revient et brûlons le reste!... Faut bien faire + quelque chose pour les copains... C'est eux qui seront épatés de ne + pas voir rappliquer Vermieux...</p> + + <p>—Tiens! fit Chausserouge qui considérait machinalement la + liasse de billets souscrits par lui, il y a même celui d'après-demain. + Il ne l'avait donc pas passé à un banquier?..</p> + + <p>—Pas si bête, le père Vermieux... Il économisait + l'escompte... Allons! Liquidons! Liquidons!</p> + + <p>Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma + au-dessus de la lampe fumeuse qui les éclairait.</p> + + <p>La flamme jetait autour d'eux des reflets rougeâtres qui firent de + nouveau frissonner le dompteur.</p> + + <p>—Poule mouillée! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les + épaules.</p> + + <p>—Je n'ai pas peur... mais je suis plus à mon aise quand + j'entre dans mes cages.</p> + + <p>—Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voilà, ajouta-t-il en + broyant sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-fé, les + infamies de Vermieux réparées et notre crime pardonné.</p> + + <p>A ce moment, un éclair illumina la caravane, suivi presque aussitôt + d'un coup de foudre terrible, auquel répondirent les rugissements des + bêtes fauves.</p> + + <p>—V'là le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en!</p> + + <p>Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'était cramponné, pour ne + pas tomber, à la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes + flageoler sous lui.</p> + + <p>—Ah! Tu m'embêtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin + est tiré... il faut le boire! Aide-moi!</p> + + <p>—Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur.</p> + + <p>—Je le croyais plus d'aplomb que ça, tu sais... Aide-moi + seulement à le déshabiller... Après, je me charge du reste!</p> + + <p>Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et + tous deux relevèrent le cadavre toujours chaud qu'ils étendirent sur + la table.</p> + + <p>Le visage, couvert de sang, était méconnaissable. Le crâne presque + chauve de l'usurier était partagé en deux par une large ligne + sanglante. A la hâte et en silence, les deux hommes enlevèrent les + vêtements souillés du vieillard qu'ils transportèrent ensuite dans la + ménagerie.</p> + + <p>Rapidement, Jean débarrassa l'état roulant, il y coucha le corps et + se prépara à commencer son office.</p> + + <p>—Barricade la portière... commanda-t-il, et viens + m'éclairer.</p> + + <p>Chausserouge plaça devant l'entrée deux larges planches qu'il + assujettit avec une barre de fer, puis, la lampe à la main, il regarda + son aide accomplissant sa terrible besogne.</p> + + <p>Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, méthodiquement, + sans apparence d'émotion, il détacha les membres du tronc.</p> + + <p>Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, alléchés par + l'odeur du sang, rugissaient.</p> + + <p>Tout à coup, dans un angle obscur de la ménagerie, à trente pas des + deux hommes, une tête émergea d'un monceau de paille.</p> + + <p>C'était Zézette, qui, contrevenant à l'ordre de son père et + épouvantée par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mère + Tabary, s'était tapie dans le réduit où le dompteur serrait le + fourrage.</p> + + <p>Elle reconnut son père, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit + pas compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'étrangla dans + sa gorge...</p> + + <p>C'était bien un homme... un homme mort... assassiné sans doute... + que l'autre, l'aide, dépeçait avec tranquillité...</p> + + <p>Elle crut rêver... Mais non, elle ne se trompait pas.</p> + + <p>Un des lions, Néron, le plus rapproché des deux hommes, grattait + avec fureur le plancher de sa cage, les yeux injectés, la crinière + hérissée.</p> + + <p>—Allons! patience donc, Néron! Voilà que c'est fini! fit Jean + en poussant devant lui son étal roulant.</p> + + <p>La petite charrette passa à trois pas de l'enfant... Ses yeux + agrandis par l'épouvante ne pouvaient se détacher de l'horrible + spectacle auquel présidait son père.</p> + + <p>Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se + montrer... de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... + On la tuerait peut-être aussi, elle, si on la trouvait là... et elle + sentit tout son petit corps frissonner des pieds à la tête.</p> + + <p>Jean s'était armé d'une fourche de fer; il commença la + distribution.</p> + + <p>—Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix + gouailleuse en passant une cuisse à Néron, qui se jeta sur cette + proie, dans laquelle il enfonça ses crocs avec rage.</p> + + <p>—Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, + c'est un morceau de roi... n'en laissez pas surtout!</p> + + <p>—Écoute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide + perler à ses tempes, n'en donne pas aux bêtes qui travaillent. J'ai + entendu dire que la chair humaine avait un goût, et que quand ils en + avaient mangé une fois...</p> + + <p>—Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part!</p> + + <p>Quelques instants après, l'étal était vide. Il ne restait plus rien + du corps de Vermieux.</p> + + <p>—Et voilà... ça y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je + vais me laver les mains et la police sera rudement fine si elle + retrouve la trace du vieux!</p> + + <p>—Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur.</p> + + <p>—Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut + veiller à ce que ces sacrés animaux-là n'en laissent pas une miette... + Vois-tu qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du père Vermieux? + Après, nous brûlerons ses frusques!</p> + + <p>Tout à coup un bruit semblable à un cri humain retentit derrière + eux.</p> + + <p>—As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant + vivement.</p> + + <p>—Mon Dieu! que tu es embêtant... c'est un singe qui jacte... + Il n'y a ici que des amis... des croque-mort!</p> + + <p>Les deux hommes prirent place sur un banc des premières.</p> + + <p>—Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean.</p> + + <p>—Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir.</p> + + <p>—Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous!</p> + + <p>—Oui! c'est cela, associons-nous! répliqua vivement le + dompteur. Comme cela, pensait-il, il restera près de moi toujours et + je ne serai plus seul... en face de ces bêtes qui ont mangé + Vermieux.</p> + + <p>Derrière eux gisait, évanouie sur la paille, Zézette qui avait + compris.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='II'></a> + + <h2>II</h2> + <br> + + + <p>François Chausserouge, âgé de trente-cinq ans environ, était, par + sa mère, d'origine bohème, de cette race aujourd'hui à peu près + disparue qu'on nomme sur tout le Voyage, <i>romanichelle</i>, par + corruption abréviative, <i>ramoni</i>.</p> + + <p>Son père, un robuste Auvergnat, dernier né d'une nombreuse famille, + avait, au temps de sa prime jeunesse, et fatigué de la vie des champs, + quitté le pays pour suivre une ménagerie de passage, en qualité de + palefrenier.</p> + + <p>Très satisfait de ses services, le directeur l'avait élevé bientôt + au rang de garçon de ménagerie.</p> + + <p>Peu à peu, le jeune homme s'était familiarisé avec les animaux et + il avait été mordu de la secrète ambition de travailler à son + compte.</p> + + <p>A force d'économies, il avait fini par amasser un petit pécule et + un beau jour, profitant d'une occasion qui s'offrait à lui, il quitta + son patron, acheta un ours et deux loups et se fit montreur de + bêtes.</p> + + <p>Pendant des années, il parcourut les campagnes, faisant travailler + ses pensionnaires sur les places publiques des villages.</p> + + <p>Pas assez riche pour acheter un cheval, ni une caravane, il avait + fait l'acquisition d'une petite charrette traînée par des chiens, dans + laquelle il renfermait ses vivres et son maigre matériel.</p> + + <p>Cela dura jusqu'au moment où, ayant renforcé sa troupe de plusieurs + singes et d'un perroquet, il songea à se joindre au Voyage, + c'est-à-dire à la réunion générale des saltimbanques.</p> + + <p>Il suivrait les foires, profiterait de la réclame de ses voisins, + pousserait peut-être jusqu'à Paris, si toutefois les circonstances le + favorisaient.</p> + + <p>Il fut de prime abord assez mal reçu.</p> + + <p>Il n'existe pas d'association où l'on se sente davantage les coudes + que chez les Voyageurs. Là, tout nouveau venu est un concurrent qui + accaparera forcément une nouvelle part de la recette générale. C'est + un ennemi qu'il faut évincer.</p> + + <p>Mais Chausserouge était homme à ne se laisser rebuter ni par les + mauvais procédés, ni par les injustices.</p> + + <p>Sa ténacité eut raison des jalousies et des colères qu'il excita. + Comme ses nouveaux collègues, il avait droit à sa place au soleil, il + la prit.</p> + + <p>Ceux-ci, forts de leur expérience, de leur ancienneté, + connaissaient les bons endroits, s'installaient les premiers, ne + laissant à l'intrus que les coins dont ils ne voulaient pas.</p> + + <p>Chausserouge ne réclamait jamais et triomphait généralement, car + l'étrangeté du spectacle qu'il donnait captivait le public plus que ne + le pouvait faire les attractions déjà vues de ses voisins.</p> + + <p>Sans instruction, sans posséder aucun des secrets des dompteurs de + profession, n'ayant pour tout aide qu'une patience à toute épreuve, il + était parvenu à obtenir des résultats merveilleux et on s'écrasait + dans le «tour de toile» en plein vent où il faisait travailler ses + bêtes.</p> + + <p>L'homme, du reste, n'était pas moins curieux que ses animaux.</p> + + <p>Invariablement vêtu d'une blouse en grosse toile, qu'une ceinture + de cuir serrait autour de sa taille, coiffé d'un vaste chapeau de + feutre à la mode de son pays, chaussé de bottes fortes, on + n'apercevait que ses yeux noirs et pétillants au milieu d'un visage + hirsute et broussailleux.</p> + + <p>Le fouet en main, il allait et venait au milieu de ses + pensionnaires démuselés avec une insouciance et une tranquillité qui + effrayaient et faisaient penser à ces fantastiques «meneux de loups», + dont on conte encore les exploits aux veillées dans certaines + provinces.</p> + + <p>Le succès de ce Voyageur d'une nouvelle espèce, qui ne connaissait + guère que son patois natal, le fit mettre en quarantaine.</p> + + <p>On fit courir sur lui de vilains bruits, mais Chausserouge n'en eut + cure. Il vivait isolé, content de voir son magot s'arrondir de jour en + jour.</p> + + <p>Toutes les préventions tomberaient, il le savait bien, le jour où + sa persévérance serait enfin récompensée, où il pourrait comme les + autres acheter une voiture, des chevaux, agrandir son installation si + modeste encore.</p> + + <p>Du reste, il n'était pas seul l'objet de l'ostracisme et de la + haine des forains.</p> + + <p>Près de lui et toujours à la gauche du campement, une famille de + vrais ramonis au teint basané vivait misérablement sans s'inquiéter + des commentaires, sans se soucier des injures.</p> + + <p>Cette famille se composait de trois personnes, le père, la mère et + une fille de dix-sept ans, superbe avec ses grands yeux et sa + chevelure épaisse. Des lèvres rouges saignaient au milieu d'une peau + brûlée par le soleil, dont la couleur bistrée faisait encore valoir + l'éclat de ses dents très belles.</p> + + <p>Chausserouge s'était dit souvent que Maria serait pour lui une rude + compagne. Il avait trente-cinq ans et bien que très accoutumé à la vie + d'anachorète qu'il menait depuis son enfance, il s'était surpris bien + des fois à penser que les privations auxquelles il se soumettait, + seraient bien moins dures à supporter s'il avait près lui quelqu'un + pour les partager.</p> + + <p>Et puis, en somme, il était seul au monde. Il ne se souciait pas de + revoir sa famille; n'était-il pas temps pour lui de s'en créer une, + pour qui il travaillerait.</p> + + <p>Il aurait des enfants, qui lui succéderaient plus tard, qui + augmenteraient leur patrimoine ambulant, qui pourraient le venger des + rebuffades qui l'avaient accueilli.</p> + + <p>Et jamais il n'avait rencontré dans sa vie aucune femme qui + répondit autant que Maria à son idéal... Mais un obstacle + infranchissable les séparait. Maria était ramoni, païenne... lui était + chrétien et il savait combien les ramonis, qui ne se marient qu'entre + eux, sont fidèles à leur religion.</p> + + <p>Toutefois, et comme si ces deux êtres eussent senti entre eux une + sorte d'affinité, Maria n'avait pas pour Chausserouge le regard de + mépris dont elle couvrait les autres forains et parfois, tandis + qu'accroupie à l'ombre de sa caravane à moitié détraquée, la jeune + fille occupait son après-midi à tresser des paniers, Chausserouge, + assis, la pipe aux dents, à l'entrée de sa tente, passait des heures à + la contempler silencieusement.</p> + + <p>Le père, connu seulement sous le prénom de Michel, raccommodait la + porcelaine et s'occupait pour le surplus des soins à donner aux bêtes, + un vieux cheval efflanqué, qui trouvait la plupart du temps sa pâture + le long des routes, une chèvre et une guenon.</p> + + <p>La mère était bonne-ferte, c'est-à-dire diseuse de bonne + aventure.</p> + + <p>Les jours de foire, on suspendait à la porte de la caravane un + tableau grossièrement peint, et, pour dix centimes, vingt centimes, si + l'on voulait le grand jeu, elle étalait ses tarots et dévoilait à tout + venant les secrets de l'avenir.</p> + + <p>Et dans la bouche de cette vieille femme, semblable aux sorcières + du moyen âge, la moindre parole prenait l'importance d'un oracle.</p> + + <p>Elle croyait à ses prophéties et savait imposer sa croyance aux + autres. Si l'on ne sortait pas de chez elle convaincu, on en sortait + impressionné.</p> + + <p>Aussi ses ennemis profitaient-ils de cette disposition pour + l'accuser de magie.</p> + + <p>Quelque malheur frappait-il un Voyageur, c'était la bonne-ferte qui + avait jeté un sort.</p> + + <p>Plusieurs fois, on était parvenu à ameuter contre ces pauvres hères + des populations entières.</p> + + <p>Alors, renfermée dans sa caravane, la vieille faisait appel à la + science léguée par ses ancêtres, et si les divins tarots n'annonçaient + aucun danger immédiat, elle laissait passer l'orage, sûre que rien de + fâcheux pour elle ne résulterait de cette effervescence.</p> + + <p>Les parents de Maria, eux aussi, voyaient Chausserouge d'un bon + oeil.</p> + + <p>Depuis un an qu'ils voyageaient côte à côte, ils s'étaient rendus + mutuellement mille petits services, sans avoir peut-être jamais + échangé dix mots.</p> + + <p>Une sympathie inavouée rapprochait ces parias du Voyage et il + fallut qu'un événement grave survînt, pour faire éclater entre eux ces + sentiments qui n'existaient qu'à l'état latent.</p> + + <p>Un soir d'été, dans un village berrichon, comme Chausserouge venait + de s'étendre sur le grabat, qui lui servait de lit, au fond de sa + petite charrette, quelqu'un vint gratter à la toile qui recouvrait son + primitif campement.</p> + + <p>Les chiens n'aboyèrent pas; ce devait être une main amie. Le + dompteur prêta l'oreille.</p> + + <p>—M'sieu Chausserouge! disait une voix. M'sieu Chausserouge, + je vous en prie!</p> + + <p>Chausserouge se dressa brusquement sur son séant.</p> + + <p>Il avait reconnu la voix de Maria.</p> + + <p>—M'sieu Chausserouge, continua la jeune fille, c'est papa qui + est près de mourir, je vous en prie, venez!</p> + + <p>Le dompteur sauta à bas de sa charrette et une minute après, il + entrait dans la caravane des ramonis.</p> + + <p>Étendu sur un matelas de varech, le père Michel râlait.</p> + + <p>Près de lui, l'oeil sec, quoique empreint d'une souffrance + indicible, la vieille bonne-ferte s'occupait à faire chauffer sur un + réchaud allumé à la hâte un breuvage de sa composition.</p> + + <p>—Ça l'a pris tout à l'heure, dit la jeune fille; ce soir il + se sentait mal à son aise... il est allé panser Cadet... il a essayé + de manger et il est tombé d'un seul coup... comme s'il était frappé + d'un coup de maillet... Il respire encore, mais il ne nous reconnaît + plus... Il faudrait un médecin...</p> + + <p>—Pas de médecin! grogna la vieille. Ça ne sert à rien... qu'à + tuer le monde.</p> + + <p>—Si, m'man, je t'assure! implora la jeune fille, laisse M. + Chausserouge aller chercher un médecin.</p> + + <p>—Qu'il y aille, s'il veut; puisque ça te fait plaisir!</p> + + <p>—J'y vais, mam'zelle Maria! fit le dompteur, qui sortit et + prit sa course à travers les rues du village.</p> + + <p>Une demi-heure après, il était de retour.</p> + + <p>Le docteur, qu'il était parvenu à découvrir dans ce trou perdu du + Berry, se pencha sur le malade; il l'examina longuement, se fit + raconter les circonstances qui avaient précédé et accompagné sa chute, + puis il secoua la tête d'un air qui indiquait que tout espoir lui + semblait perdu.</p> + + <p>Le père Michel avait été frappé d'une congestion pulmonaire.</p> + + <p>Toutefois, avant de se retirer, le médecin prescrivit quelques + médicaments.</p> + + <p>Sur le seuil de la caravane, Chausserouge l'interrogea:</p> + + <p>—Il ne passera pas la nuit! fit le docteur.</p> + + <p>Le dompteur lui glissa dans la main le prix de sa visite et courut + de nouveau au village pour faire exécuter l'ordonnance.</p> + + <p>Quand il revint, le malade, rappelé à la vie par le breuvage que la + vieille, sans se soucier des prescriptions du médecin, était parvenue + à lui administrer, avait repris connaissance.</p> + + <p>Ses yeux étaient ouverts et fixés sur sa fille.</p> + + <p>A la vue de Chausserouge, son regard, terne jusque-là, parut + s'illuminer; ses lèvres remuèrent sans articuler une parole.</p> + + <p>Les trois assistants s'agenouillèrent alors au chevet du + mourant.</p> + + <p>Le vieux ramoni faisait des efforts inouïs pour parler; une sueur + froide perlait à ses tempes. Il parvint enfin à lever un bras, saisit + la main velue du dompteur et il la posa sur celle de sa fille.</p> + + <p>—Que veux-tu, Michel? demanda la bonne-ferte. Que notre + voisin épouse Maria?...</p> + + <p>—Vous me donnez votre fille?... articula le dompteur, la + gorge serrée par l'émotion.</p> + + <p>Michel ne répondit pas, mais ses paupières, qui battirent + fébrilement, disaient oui.</p> + + <p>—Il sera fait selon ta volonté, si Chausserouge consent, + prononça la vieille.</p> + + <p>—Et si mamz'elle Maria... veut bien de moi, ajouta le + dompteur en implorant la jeune fille d'un regard si tendre, que + celle-ci ne put s'empêcher de sourire à travers ses pleurs.</p> + + <p>—Je consens! dit-elle, en prenant la main du meneur de + loups.</p> + + <p>Alors, le vieux ramoni pencha la tête en fermant les yeux. Tout son + corps reprit une immobilité cadavérique. Soudain, deux hoquets + soulevèrent sa poitrine; une pâleur de cire s'épandit sur son + visage.</p> + + <p>Le père Michel était mort.</p> + + <p>Ce fut Chausserouge qui, le surlendemain, conduisit le deuil du + ramoni.</p> + + <p>Maria avait demandé qu'un prêtre accompagnât son père jusqu'à sa + dernière demeure.</p> + + <p>Le Voyage tout entier, à quelques exceptions près, fit cortège au + cercueil.</p> + + <p>Les rancunes semblaient s'être éteintes devant la mort et peut-être + aussi, les forains, peu curieux d'initier les populations à leurs + dissensions intimes, avaient-ils tenu à donner un gage public de leur + bonne entente.</p> + + <p>Lorsque Chausserouge et Maria furent de retour du cimetière, ils + trouvèrent la bonne-ferte accroupie dans un coin de la caravane, + l'oeil fixé sur ses tarots étalés.</p> + + <p>Bien qu'elle ressentit une douleur réelle de la perte de son mari, + sa croyance en la fatalité lui avait fait rapidement reprendre le + dessus.</p> + + <p>—Les cartes annonçaient une mort, dit-elle, et je n'avais + rien vu.</p> + + <p>—Et les cartes annonçaient-elles aussi... un mariage? demanda + timidement le dompteur.</p> + + <p>—Oui, répliqua la vieille. Il faut que tout s'accomplisse + ici-bas. Il n'y a rien à faire contre la destinée. Tu te marieras, mon + garçon! D'ailleurs, il y a longtemps que tu aimes ma fille, + ajouta-t-elle. A l'heure dernière, le regard des mourants est + devin...</p> + + <p>—Mais vous, mamz'elle Maria, m'aimez-vous aussi?</p> + + <p>—Aurais-je été vous chercher si je ne vous avais pas mieux + considéré que tous les autres forains du Voyage? répliqua la jeune + fille.</p> + + <p>—Il n'est pas bon que des femmes soient seules dans la vie... + prononça la bonne-ferte. Tu es plus digne que tous les autres d'entrer + dans la grande famille des ramonis... C'est pourquoi le père, qui + voyait loin... t'a choisi! Sa volonté sera faite.</p> + + <p>Le lendemain, Chausserouge fit publier les bans et les forains + comprirent pourquoi ils avaient vu le dompteur conduire le deuil du + vieux ramoni.</p> + + <p>Toutefois, de ce jour la fusion fut complète entre les deux + campements.</p> + + <p>La jeune fille apportait en dot une caravane, un vieux cheval et + cinquante écus enfouis au fond d'un vieux bas.</p> + + <p>Le dompteur apportait de son côté son pécule qui se montait à trois + mille francs environ et ses animaux.</p> + + <p>La première partie de son rêve était accomplie. Il allait + maintenant pouvoir marcher de pair avec les forains qui l'avaient si + fort méprisé jusque-là.</p> + + <p>Pour permettre à la noce de se faire dans ce pays berrichon dont il + garderait désormais un éternel souvenir, il retarda son départ et + utilisa le temps que lui laissaient les délais légaux, à apporter à + son nouvel établissement d'utiles améliorations.</p> + + <p>Il avait acheté avant le départ de ses confrères une caravane + spacieuse et presque neuve à un forain qui se retirait des affaires. + Il se complut à l'embellir pour la rendre digne de sa compagne, dont + ce serait désormais le séjour habituel, maintenant qu'elle allait + rester vouée aux soins uniques du ménage.</p> + + <p>La vieille caravane de Michel, complètement mise à neuf, fut + affectée au transport des animaux.</p> + + <p>Et une fois le mariage accompli, ce fut plein d'orgueil et le coeur + rempli d'espoir que, debout, à l'avant de sa maison roulante attelée + d'un vigoureux cheval, il prit le chemin qui devait lui faire + rejoindre le Voyage.</p> + + <p>A présent, il ne doutait plus, il avait foi en son étoile. Il avait + tout oublié, les déboires et les douleurs passées.</p> + + <p>Son désir le plus cher, le ciel l'avait pour ainsi dire + miraculeusement réalisé, car comment expliquer autrement le geste + suprême de ce mourant, à qui il ne s'était jamais ouvert de ses + sentiments, mettant dans sa main caleuse la petite main hâlée de + Maria?</p> + + <p>Par quelle divination, par quelle double vue le vieux ramoni + avait-il lu au plus profond de son coeur?</p> + + <p>Il était sûr à présent de faire fortune.</p> + + <p>Après trois jours de marche, il atteignit Bourges où le Voyage + était installé.</p> + + <p>Quand il débarqua sur la place Seraucourt, les forains firent le + cercle autour de la belle caravane verte sur laquelle on lisait, + peintes en lettres jaunes d'un pied de haut, l'inscription + suivante:</p> + <br> + <br> + + <center> + GRANDE MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE + </center> + <br> + <br> + + + <p>Après un moment de stupéfaction, les principaux d'entre eux + s'approchèrent et serrèrent la main du dompteur un peu ébahi.</p> + + <p>Une fois de plus, le proverbe avait raison: On pardonne tout aux + riches.</p> + + <p>La fortune venait de réhabiliter Chausserouge, de lui donner droit + de cité.</p> + + <p>Le soir même, sous une tente neuve, il donnait sa première + représentation.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='III'></a> + + <h2>III</h2> + <br> + + + <p>Une ère de prospérité et de bonheur s'ouvrit pour Chausserouge. + Maria était en effet la femme forte, accoutumée aux privations, aux + misères et aux fatigues du Voyage qu'il s'était figuré; la vieille + mère, qui bien à contre-coeur et sur la prière du dompteur, avait + renoncé à son métier de bonne-ferte, l'aidait dans les soins du + ménage.</p> + + <p>Elle avait pris goût à la profession de son gendre et elle s'était + instituée l'infirmière des animaux malades.</p> + + <p>Aidée par sa grande connaissance des simples, possédant les + recettes traditionnelles de ceux de sa race, elle acquit bientôt sur + tout le Voyage une réputation de guérisseuse telle qu'on venait la + chercher des ménageries voisines dès qu'une bête ne mangeait plus ou + donnait des signes de maladie.</p> + + <p>Son concours fut à Chausserouge d'une utilité d'autant plus grande + qu'il ne perdait jamais une occasion d'augmenter sa collection.</p> + + <p>Quelques campagnes heureuses lui avaient permis de reconstituer à + peu près son capital; il en profita pour acheter une lionne, puis deux + hyènes, puis une panthère.</p> + + <p>La lionne mit bas, et deux lionceaux, qu'il fit élever par une + chienne Terre-Neuve, furent la souche de toute une génération.</p> + + <p>Sans demander plus de conseils aux spécialistes du métier qu'il ne + l'avait fait jadis pour les loups et les ours, Chausserouge se livra à + l'éducation de ces nouveaux pensionnaires, dont il ne connaissait ni + les habitudes, ni le caractère, avec la même insouciance et la même + énergie qu'autrefois.</p> + + <p>Un succès pareil couronna son effort.</p> + + <p>Bref, il eût été complètement heureux s'il fût né un enfant de son + union avec Maria.</p> + + <p>Un enfant dont il aurait fait un monsieur, que, selon son + expression, il aurait mis dans la «diplomatie», c'est-à-dire à qui il + eût donné une profession libérale, celle de médecin ou d'avocat, par + exemple.</p> + + <p>Un enfant dont il pût, dans ses vieux jours, être fier et qui + n'aurait pas besoin de traînailler comme lui par les routes pour + gagner son pain.</p> + + <p>Combien de fois n'interrogea-t-il pas à cet effet sa belle-mère, + qui passait à consulter ses cartes tout le temps que lui laissait ses + multiples occupations.</p> + + <p>—Tu auras un fils, lui répétait toujours la vieille, mais ne + désire pas trop sa venue, qui sera pour toi le signal d'un grand + malheur!</p> + + <p>Et si Chausserouge insistait pour savoir de quelle calamité il + était menacé:</p> + + <p>—Les cartes ne le disent pas. Elles parlent d'un malheur, + voilà tout!</p> + + <p>La prédiction de la vieille se réalisa. Maria devint enceinte après + six ans de mariage et accoucha d'un fils, mais une fièvre puerpérale + consécutive à son accouchement se déclara et l'enleva en trois + jours.</p> + + <p>La douleur de Chausserouge fut immense.</p> + + <p>Une épidémie décimant ses animaux, même la déconfiture complète le + remettant au point d'où il était parti, l'eût trouvé ferme et résigné, + prêt à recommencer la lutte, mais l'irrémédiable catastrophe qui + l'atteignait brisa son courage en ruinant son espérance.</p> + + <p>Six années durant, Maria avait été la compagne dévouée, l'assistant + dans ses déboires, l'aidant dans ses entreprises.</p> + + <p>Désormais, une place allait rester vide éternellement, qui lui + rappellerait son bonheur passé; lui, qui sans appui était parvenu à se + créer une situation indépendante et enviable, il se sentait à présent + isolé, faible, comme si le génie qui avait présidé à sa fortune l'eût + pour toujours abandonné.</p> + + <p>Il se sentait vaincu et perdait toute foi dans l'avenir.</p> + + <p>La vieille mère se montra plus forte. Après l'abattement du premier + moment, elle se releva plus courageuse, plus fataliste que jamais.</p> + + <p>—Ainsi l'a voulu la destinée! disait-elle.</p> + + <p>Et elle lui montra le petit François, dont l'éducation restait à + faire.</p> + + <p>C'est pour celui-là que maintenant il allait falloir + travailler.</p> + + <p>Le père, désolé, prit l'enfant dans ses bras et tout en conservant + gravé éternellement dans son coeur le souvenir de sa chère Maria, il + reporta sur l'être chéri, dont la venue tant désirée avait coûté si + cher, toute l'affection dont il était capable.</p> + + <p>Il se remit au travail avec plus d'acharnement que jamais, voulant + oublier; il se plut aux exercices les plus audacieux, tels qu'il + n'aurait pas osé les tenter auparavant, et il dépassa en prouesses les + dompteurs les plus fameux.</p> + + <p>Il se lançait avec une sorte de furie dans les aventures les plus + hardies, étonnant par le stoïque mépris de la mort, le sang-froid avec + lequel il s'exposait au danger.</p> + + <p>Quelques jours avant la mort de sa femme, il avait reçu d'un + marchand d'animaux deux superbes tigres royaux adultes, qu'il avait + baptisés Jim et Toby.</p> + + <p>Personne n'avait encore osé pénétrer dans leur cage et chaque jour + il remettait au lendemain cette dangereuse expérience.</p> + + <p>Un soir, qu'il venait de terminer différents exercices dans la cage + centrale, devant une assistance nombreuse, il eut l'idée, soudain, + d'affronter les deux terribles fauves.</p> + + <p>Au lieu de se retirer, comme il avait l'habitude de le faire pour + permettre de faire passer dans des cages voisines les animaux qui ne + devaient pas travailler, il frappa résolument du pommeau de son fouet, + à la mince cloison de planches qui le séparait de Jim et de Toby.</p> + + <p>—Ouvre! cria-t-il au garçon de piste.</p> + + <p>—Mais, monsieur Chausserouge, ce sont les tigres!</p> + + <p>—Ouvre! répéta le dompteur d'un ton qui n'admettait pas de + réplique. Passe-moi la fourche et ouvre!</p> + + <p>Tremblant à la pensée de ce qui allait arriver, s'attendant à voir + son maître mis en pièces par les monstres furieux, le garçon + obéit.</p> + + <p>A l'aide d'un croc en fer, il tira le portant et livra passage au + dompteur, qui s'avança brusquement, le fouet haut et la fourche en + arrêt.</p> + + <p>Un instant stupéfait par cette visite inattendue, les deux tigres + se tapirent en grondant au fond de la cage, prêts à bondir.</p> + + <p>Chausserouge, sous les yeux d'un public haletant, marcha à leur + rencontre et fouailla...</p> + + <p>Surpris par l'attaque, fascinés par le regard du dompteur, Jim et + Toby s'élancèrent, décrivant autour de la tête de l'imprudent des + cercles vertigineux, ébranlant la voiture par leurs bonds + désordonnés...</p> + + <p>Lui, ne les quittait pas de l'oeil et fouaillait sans + relâche...</p> + + <p>—La chasse au tigre, messieurs!</p> + + <p>Et il déchargea sur eux ses pistolets chargés à poudre... les + poursuivant dans les angles de la cage, ne se laissant pas intimider + par leurs effroyables rugissements...</p> + + <p>—Passe les barrières! cria-t-il tout à coup.</p> + + <p>Et les deux tigres affolés, harcelés par le dompteur, dont la lutte + doublait l'audace et l'énergie, sautèrent les barrières d'abord, puis + les cerceaux enflammés.</p> + + <p>Sur les gradins, la foule trépignait d'enthousiasme.</p> + + <p>Enfin, le garçon tira de nouveau le portant de sortie et les deux + monstres se précipitèrent dans l'ouverture béante.</p> + + <p>Le dompteur était sauvé.</p> + + <p>Debout, sans une égratignure, toujours très calme, quoique + ruisselant de sueur, il salua les spectateurs qui l'acclamèrent.</p> + + <p>--- Vous savez, patron, lui dit le garçon encore tout tremblant + d'émotion, c'est bon pour aujourd'hui, mais il ne faudrait pas + recommencer ce petit jeu-là!</p> + + <p>—Pourquoi pas? répliqua Chausserouge, les tigres sont + domptée, ils ont obéi. Maintenant je suis sûr de moi!</p> + + <p>Et le lendemain, et les jours suivants, il renouvela son périlleux + exercice avec le même succès que la veille.</p> + + <p>Cependant le petit François grandissait.</p> + + <p>Le père l'entourait d'une affection jalouse; l'enfant ressemblait + trait pour trait à sa mère et il croyait voir revivre en lui sa + défunte.</p> + + <p>La vieille bonne-ferte élevait son petit-fils en vrai ramoni.</p> + + <p>Si à sept ans, François ne connaissait pas ses lettres, il lisait + couramment les tarots et parlait sa langue originelle.</p> + + <p>Habitué à vivre au milieu d'eux, les rugissements des fauves ne + l'effrayaient pas. Au contraire, son grand bonheur était de pouvoir + passer son après-midi dans la ménagerie, tandis que son père, enfermé + dans la cage centrale, dressait les animaux.</p> + + <p>Il lui arrivait de dire:</p> + + <p>—Quand je serai grand, moi aussi je dompterai les lions!</p> + + <p>Alors le père l'interrompait:</p> + + <p>—Quand tu seras grand, tu iras au collège et on fera de toi + un savant afin que tu puisses devenir un jour un monsieur, «un + diplomate!»</p> + + <p>L'enfant faisait la moue et ne répondait rien, mais il était facile + de voir que dans sa petite tête était née et s'affermissait la + résolution bien arrêtée de vivre comme avaient vécu ses parents.</p> + + <p>Néanmoins, le dompteur tint bon, malgré les avis de la bonne-ferte + qui soutenait l'enfant dans sa révolte.</p> + + <p>—Jamais un ramoni n'a été au collège... laisse-le donc vivre + en ramoni!</p> + + <p>Chausserouge n'entendit rien.</p> + + <p>Quand l'enfant eut dix ans, malgré ses cris et ses protestations, + il le plaça dans une institution, à Saint-Mandé.</p> + + <p>Quatre jours après, il le retrouvait un soir dans la ménagerie, + installée alors boulevard de la Villette, blotti derrière la caisse + aux serpents.</p> + + <p>François avait profité de la première promenade pour + s'échapper.</p> + + <p>Le dompteur, inflexible, prit son fils par l'oreille et le + reconduisit incontinent, en le recommandant d'une façon + particulière.</p> + + <p>François Chausserouge passa cinq ans dans cette maison d'où on se + serait bien gardé de le renvoyer, car le père payait largement; mais + jamais on n'avait vu élève plus indocile, plus indiscipliné, plus + amoureux de sa liberté.</p> + + <p>Il grandissait, s'adonnait avec passion à tous les exercices du + corps, mais il montrait pour l'étude une répugnance invincible, à ce + point qu'il avait dû redoubler toutes ses classes et qu'il dépassait + de la tête tous ses camarades de cours.</p> + + <p>En vain son père lui reprochait-il son apathie:</p> + + <p>—Je ne puis pas, répondait-il, c'est plus fort que moi!... Je + veux être dompteur... comme toi!</p> + + <p>Chausserouge s'entêtait, mais à la fin il dut céder.</p> + + <p>A quinze ans, son fils, s'il était devenu un gaillard hardi et bien + planté, n'avait fait aucun progrès.</p> + + <p>Justement, la vieille bonne-ferte, tombée en enfance, venait de + mourir; la solitude pesait au vieux belluaire.</p> + + <p>Le soir de l'enterrement, il ne reconduisit pas son fils à + l'institution.</p> + + <p>—Reste avec moi, lui dit-il avec un soupir, tu m'aideras... + C'est égal, j'aurais tout de même bien voulu faire de toi un + monsieur...</p> + + <p>—Bah! j'en sais assez pour te remplacer... j'ai besoin pour + vivre de l'odeur de toutes ces bonnes bêtes... J'ai besoin d'entendre + leurs rugissements... je suis né pour cela, je te dis! J'ai le métier + dans le sang!</p> + + <p>Et il embrassa son père si tendrement, que le dompteur ne sut s'il + devait déplorer le manque d'aptitude de son fils ou s'en réjouir.</p> + + <p>Dans tous les cas, il avait fait l'impossible pour ouvrir au jeune + homme une carrière moins périlleuse; il ne regrettait pas les + sacrifices qu'il s'était imposés, puisqu'il avait rempli son + devoir.</p> + + <p>—On ne peut pas résister à sa destinée, répétait sans cesse + François, à qui la vieille grand'mère avait inculqué son fanatisme et + ses superstitions.!</p> + + <p>—Eh bien! advienne que pourra! prononça Chausserouge.</p> + + <p>De ce jour, il eut un lieutenant sur lequel il pouvait aveuglément + compter.</p> + + <p>A François était dévolue la tâche de surveiller les garçons, + d'assurer le service des vivres, de seconder son père en faisant + «l'explication» pendant le cours des représentations, de présider au + montage et au démontage de l'établissement à chacun des déplacements + de la ménagerie.</p> + + <p>Mais François ne se résignait qu'à regret à ce rôle qu'il jugeait + par trop effacé.</p> + + <p>Ce qu'il voulait, c'était affronter, lui aussi, les crocs des + fauves, soumettre à sa volonté les redoutables pensionnaires de la + ménagerie.</p> + + <p>Il avait soif des applaudissements qui saluaient son père, chaque + fois qu'il avait terminé ses exercices.</p> + + <p>Vivre libre, courir les routes, ne plus être obligé de pâlir sur + des livres entre quatre murs, c'était très bien, mais ce qui + l'attirait, c'était l'appât du danger et le bruit des bravos, + journalière récompense de la glorieuse victoire de l'homme sur la + bête.</p> + + <p>Lui aussi, il voulait voir fixés sur lui les yeux de tout un public + frémissant de crainte, partagé entre l'effroi et l'admiration.</p> + + <p>Mais quand il parla pour la première fois à son père d'entrer à son + tour dans les cages, de commencer son apprentissage, il se heurta à un + refus formel.</p> + + <p>Cet homme qu'une sorte d'inconscience avait toujours protégé contre + la peur, qui avait affronté mille périls sans un battement de coeur, + tremblait à l'idée de voir son unique enfant s'exposer aux mêmes + dangers.</p> + + <p>François insista. Le père tint bon, tout d'abord, mais il finit par + se laisser toucher.</p> + + <p>Il fut convenu que le jeune homme débuterait le jour où il aurait + atteint sa dix-huitième année.</p> + + <p>En attendant, le vieux dompteur lui enseigna les premiers principes + de son art.</p> + + <p>Une lionne venait justement de mettre bas.</p> + + <p>Chausserouge résolut de confier à son fils le dressage des trois + lionceaux.</p> + + <p>Tout d'abord, il lui rappela que, comme l'homme, l'animal naît avec + des instincts bons ou mauvais, qu'il n'était pas rare de trouver dans + des sujets issus du même père et de la même mère, des types de + caractères absolument dissemblables; les uns dociles et doux, les + autres rebelles à toute éducation.</p> + + <p>La difficulté énorme pour le dompteur quand il s'adresse à des + animaux arrivés adultes chez lui, se trouve bien amoindrie quand il a + affaire à des bêtes qu'il a vu naître, dont il a eu le temps par + conséquent d'étudier le tempérament, de discerner le degré de + franchise.</p> + + <p>Il lui reste alors à habituer ses élèves à sa présence, à appliquer + à chacun le genre de travail qui lui convient, en ayant soin de ne pas + trop demander à la fois, afin de ne pas rebuter l'animal et provoquer + ainsi ses légitimes révoltes.</p> + + <p>Se faire craindre, en sachant se faire aimer, telle devait être le + but et la devise du dompteur.</p> + + <p>Chausserouge fut charmé de voir avec quel entrain son fils + acceptait sa nouvelle tâche, avec quelle adresse il mettait en + pratique ses conseils.</p> + + <p>En effet, du moment où il fut institué le précepteur des lionceaux, + François tint à ce que nul que lui ne les approchât.</p> + + <p>Il les soignait, leur donnait à manger, entrait chaque jour dans + leur cage, afin de les familiariser avec lui.</p> + + <p>Il avait à lui deux lionnes et un lion; il les baptisa Saïda, + Rachel et Néron.</p> + + <p>Au bout de quelques mois, il commença leur éducation.</p> + + <p>Les lionnes étaient assez dociles, surtout Rachel, mais Néron se + montrait rétif; le jeune homme dut déployer à l'égard de ce dernier, + beaucoup de patience et d'énergie.</p> + + <p>Le père qui suivait tous ces essais d'un oeil inquiet, sentit + bientôt s'évanouir toutes ses appréhensions.</p> + + <p>Son fils était bien un vrai Chausserouge; il en avait les qualités, + l'audace et la persévérance, pourquoi fallait-il qu'il y joignit des + défauts inconnus à sa race?</p> + + <p>Car s'il remplissait avec une exemplaire rectitude tous les devoirs + de son nouvel état, François depuis qu'il était libre, laissait, en + dehors du service auquel il s'astreignait avec joie, un libre cours à + ses penchants naturels.</p> + + <p>Son père lui avait tracé la voie; il n'avait pas à lutter comme lui + avec les difficultés d'un pénible début.</p> + + <p>La situation acquise, l'aisance dans laquelle il n'avait qu'à se + laisser vivre le dispensait de compter et puisqu'il travaillait, + pensait-il, il était juste aussi qu'il profitât de l'existence.</p> + + <p>La vie nomade qu'on mène sur le Voyage est pleine de périls pour un + jeune homme; François y succomba.</p> + + <p>Tandis que sur la masse des forains, les uns, les sérieux et les + économes, n'ont d'autre désir, leur journée finie, que de rentrer chez + eux et d'y goûter les joies de la famille, les autres se réunissent + dans le cabaret dont ils ont fait choix et où ils se donnent + rendez-vous et attendent que l'heure tardive les oblige de regagner + leurs caravanes.</p> + + <p>Au fond d'une arrière-salle d'estaminet, on boit, on joue et plus + d'un voyageur a perdu là souvent le gain de sa journée.</p> + + <p>Le soir, quand Chausserouge avait rabattu l'auvent qui fermait + l'entrée de la ménagerie, François s'esquivait pour aller retrouver + les nombreux amis qu'il s'était faits.</p> + + <p>Il aimait le jeu, le vin; ces réunions avaient pour lui un attrait + irrésistible.</p> + + <p>Ce gros garçon si fort, si insoucieux du danger, si audacieux, + était un faible.</p> + + <p>Il s'était laissé entraîner une première fois par Jean Tabary, le + fils du directeur d'un Concert Tunisien; peu à peu il avait laissé + prendre sur lui par son compagnon de plaisir un ascendant contre + lequel il n'avait pu réagir.</p> + + <p>Le père Chausserouge, plein d'indulgence, n'avait d'abord vu dans + ces escapades qu'un passe-temps, qu'après tout son fils avait bien le + droit de prendre, puis quand il avait compris quelle influence + fâcheuse pouvait avoir sur l'avenir de François cette habitude de + «godaille», il s'était gendarmé, mais en vain.</p> + + <p>Le pli était formé, et Jean Tabary était là pour contrebalancer son + autorité.</p> + + <p>—Est-ce qu'on ne peut pas rigoler un brin quand on a turbiné + toute une sainte journée? Laisse-le donc dire, le vieux! Quand t'auras + son âge, t'auras toujours le temps d'être sérieux, ne cessait de + répéter Jean Tabary.</p> + + <p>Et François passait outre; mais comme, le lendemain, il se mettait + au travail avec une nouvelle ardeur, le père soupirait et fermait les + yeux.</p> + + <p>Ce fut à la foire de Neuilly que le fils Chausserouge parut pour la + première fois en public.</p> + + <p>Quand il apparut dans la cage centrale, serré dans un coquet dolman + à brandebourgs d'or, culotté de blanc, chaussé de bottes à l'écuyère, + il y eut parmi la foule des spectateurs un petit murmure + d'admiration.</p> + + <p>Tout fier et plus ému qu'il ne voulait le paraître, le père se + tenait en avant des premières, dans l'allée qui longe les cages, un + croc de fer à la main.</p> + + <p>Il n'avait voulu laisser à personne le soin de faire le service de + garçon de piste.</p> + + <p>Tour à tour défilèrent, aux applaudissements de la foule, les vieux + pensionnaires de la maison, lions, hyènes, ours, loups et jusqu'aux + deux tigres, Jim et Toby, qui évoluèrent sous le fouet et exécutèrent + leurs exercices habituels sans, de leur part, grande velléité de + résistance.</p> + + <p>La volonté du père Chausserouge les avait rudement asservis; celle + du fils les tenait en respect plus rudement encore.</p> + + <p>Ils comprenaient qu'ils avaient affaire à un maître et ils + obéissaient.</p> + + <p>Le vieux dompteur était radieux. Il ne regrettait plus maintenant + d'avoir permis au jeune homme de suivre une vocation pour laquelle il + était si manifestement né.</p> + + <p>Il y eut un entr'acte.</p> + + <p>On jeta de la sciure sur le plancher de la cage, après quoi le père + Chausserouge prit la parole:</p> + + <p>—Mesdames et messieurs, pour terminer la représentation, mon + fils François Chausserouge—et il prononçait ce nom avec + orgueil,—va avoir l'honneur de présenter, pour la première fois, + un lion et deux lionnes du Sahara, tous trois adultes et capturés + récemment, Néron, Rachel et Saïda!</p> + + <p>Il se fit un grand silence.</p> + + <p>Chausserouge venait de tirer le portant et d'introduire les trois + fauves dans la grande cage.</p> + + <p>Néron était maintenant âgé de trois ans. C'était une bête superbe. + Sa tête énorme disparaissait sous une épaisse crinière.</p> + + <p>Il promena un instant son regard torve sur l'assistance et poussa + un sourd rugissement auquel répondirent les deux lionnes.</p> + + <p>François frappa trois coups du pommeau de son fouet, puis il entra + brusquement, tandis que d'une voix de stentor, le père clamait:</p> + + <p>—Le dompteur François Chausserouge dans les cages!</p> + + <p>A la vue du jeune homme, la crinière de Néron se hérissa.</p> + + <p>Suivi des lionnes, la gueule menaçante, les crocs prêts à déchirer, + il s'élança au-devant du nouveau venu.</p> + + <p>Tranquillement, François se débarrassa de son fouet et marcha droit + sur le fauve, qu'il saisit par la crinière, malgré ses + grondements.</p> + + <p>Puis, rassemblant ses forces, il le mit debout et le jeta à la + renverse.</p> + + <p>L'animal retomba sur ses pattes à l'angle opposé de la cage.</p> + + <p>Un tonnerre d'applaudissements salua cette énergique entrée en + matière.</p> + + <p>François Chausserouge se tourna aussitôt vers Saïda, dont il + entr'ouvrit les mâchoires, et à trois reprises il plaça son bras + droit, puis son visage entre les crocs aigus de la bête.</p> + + <p>Il s'avança ensuite sur le bord de la cage.</p> + + <p>A son commandement, Rachel se dressa contre lui, appuya ses lourdes + pattes contre sa poitrine et lui lécha la face...</p> + + <p>Cette fois, l'enthousiasme fut à son comble; le père Chausserouge + pleurait de joie.</p> + + <p>François maniait ses bêtes avec autant de tranquillité et d'aisance + que s'il se fût agi de jeunes chiens.</p> + + <p>Il se fit passer sur un plat d'étain un morceau de viande, noua + autour du cou de Néron une serviette, plaça la viande devant son nez, + et l'animal ne s'en saisit en grondant que lorsqu'il lui en donna + l'ordre.</p> + + <p>—Maintenant, sautez!</p> + + <p>Et tour à tour il fit franchir à ses élèves des barrières de un + mètre cinquante de haut.</p> + + <p>Comme de simples caniches, il les fit passer à travers des cerceaux + de papiers et des cerceaux enflammés, puis pour couronner ses + exercices, il donna un signal.</p> + + <p>Instantanément, le gaz fut baissé et la salle se trouva plongée + dans l'obscurité.</p> + + <p>Quand on ralluma, François Chausserouge était étendu à terre, la + tête appuyée sur Néron et les deux lionnes étaient couchées à ses + côtés.</p> + + <p>Puis tandis que la salle entière l'acclamait, il se leva, salua + profondément et sortit.</p> + + <p>Il avait à peine disparu que les trois fauves se précipitaient en + rugissant contre la grille, l'ébranlant sous leurs efforts, labourant + le plancher de leurs griffes.</p> + + <p>—Allons! les agneaux! C'est trop tard, criait narquoisement + le père Chausserouge, rentrez vos gousses d'ail! Y a rien à faire!</p> + + <p>Et se tournant vers le public:</p> + + <p>—Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous + remercier. Demain, deux grandes représentations, l'une à trois heures, + l'autre à neuf heures du soir, la dernière, suivie du repas des + animaux!</p> + + <p>Dans la caravane, où il le rejoignit, il étreignit longuement son + fils dans ses bras.</p> + + <p>Il pouvait mourir maintenant. Il avait un digne successeur.</p> + + <p>Jamais, même au temps de sa jeunesse, il n'aurait égalé en + hardiesse et en vigueur ce galopin de dix-huit ans.</p> + + <p>Il en avait honte, mais ça lui faisait tout de même bien + plaisir.</p> + + <p>Mais en même temps que, de par son succès, François devenait grand + premier rôle, un soudain changement s'opéra chez lui.</p> + + <p>Grisé par ses triomphes quotidiens, il oublia son humble origine et + par quelle série de privations son père avait dû passer pour atteindre + à ce degré de prospérité, qui lui avait permis de débuter si + brillamment.</p> + + <p>Il n'attribua qu'à lui l'engouement subit dont le public avait été + saisi et qui faisait chaque soir affluer dans la baraque le «monde + chic» et tout ce que Paris comptait de notabilités.</p> + + <p>Certes, sa jeunesse, la crânerie avec laquelle il affrontait le + péril étaient pour quelque chose dans cet enthousiasme, mais la + vieille renommée de son père, qui l'avait façonné, instruit, qui + l'avait fait bénéficier de ses trente années de dure expérience, y + était aussi pour beaucoup.</p> + + <p>Plein d'orgueil, le jeune homme s'en rendit d'autant moins compte + qu'il était en but à des sollicitations bien faites pour flatter sa + vanité.</p> + + <p>Comme les militaires, comme les acrobates, comme tout ce qui porte + élégamment un uniforme ou un costume brillant, il fut assailli de + déclarations, de demandes de rendez-vous et il en vint bonnement à + penser que ces marques d'une sympathie un peu outrée s'adressaient + bien plus à son intime personnalité qu'à son dolman soutaché d'or.</p> + + <p>Il y répondit, et certaines déconvenues qui auraient dû le + convaincre que son prestige tombait quand il n'apparaissait pas dans + la cage, debout au milieu de ses fauves, ne parvinrent pas à le + détromper.</p> + + <p>Il dédaigna dès lors de coucher dans la caravane paternelle.</p> + + <p>A proximité du campement, il choisissait un hôtel de belle + apparence et il y louait une chambre pour la durée de chaque + séjour.</p> + + <p>Le père, aveuglé par sa tendresse paternelle, laissait faire.</p> + + <p>—Il jette sa gourme, pensait-il, il deviendra sérieux quand + il sera temps.</p> + + <p>Au contraire, la recherche de mauvais goût avec laquelle son fils + s'habillait lui semblait le dernier mot de l'élégance.</p> + + <p>Il trouvait un motif d'orgueil dans le genre de succès qu'obtenait + François et il finissait par fermer les yeux sur la vie qu'il lui + voyait mener, si en désaccord pourtant avec l'existence austère qu'il + avait tenue lui-même dans sa jeunesse.</p> + + <p>Il avait rêvé de faire un «monsieur» de son enfant, et François + avait trouvé le moyen de devenir un «monsieur» tout en restant + dompteur.</p> + + <p>Il réhabilitait la profession; c'était l'idéal.</p> + + <p>Le pauvre homme n'apercevait pas le danger qu'il y avait à laisser + contracter à son fils des habitudes de plaisir et d'intempérance.</p> + + <p>Mais peu à peu François se relâcha de ses devoirs. S'il se livrait + avec la même ardeur au périlleux exercice de son état, il jugea + bientôt indigne de lui de s'adonner comme par le passé aux mille + petits détails que nécessite le bon entretien de la ménagerie.</p> + + <p>En dehors des heures consacrées au dressage des nouveaux + pensionnaires ou aux représentations, il devint impossible d'obtenir + de lui le moindre service.</p> + + <p>C'eût été déroger.</p> + + <p>C'est ce qu'il parvint à persuader à son père, la première fois que + celui-ci hasarda une timide observation.</p> + + <p>Il parla même de renforcer le personnel, d'engager de nouveaux + employés.</p> + + <p>—Tant que je serai là, répliqua le vieillard, nous n'aurons + pas besoin d'augmenter nos frais déjà si lourds, je suffirai à tout + par mon travail et mon active surveillance, mais si je venais à + disparaître?...</p> + + <p>—Bah! je gagne assez d'argent pour ne pas m'astreindre à une + besogne de manoeuvre et de domestique!</p> + + <p>—Rien ne vaut l'oeil du maître! Tu te laisseras voler et les + animaux en souffriront. Un dompteur doit toujours tenir ses bêtes en + haleine.</p> + + <p>—J'ai mon fouet et cela suffit! répondait le jeune homme.</p> + + <p>Le père hochait la tête, n'osait pas insister, et des semaines, des + mois, des années passèrent, sans que rien vint remédier à un état de + choses qu'il ne pouvait s'empêcher de déplorer.</p> + + <p>A vingt-cinq ans, le fils Chausserouge était devenu un dompteur + accompli, mais il s'était acquis une réputation de noceur et de + bourreau des coeurs dont il tirait vanité.</p> + + <p>Sur tout le Voyage, on ne l'appelait plus que «le beau + François».</p> + + <p>Il était le chef reconnu de la jeunesse foraine et la chronique + scandaleuse ne s'alimentait que du bruit de ses conquêtes et de ses + exploits.</p> + + <p>Puis peu à peu et à mesure que sa renommée grandissait, le jeune + homme se fit des relations en dehors de son monde.</p> + + <p>Il s'était trouvé en rapport avec des reporters, des boulevardiers + à l'occasion des fêtes de bienfaisance pour lesquelles on avait + réclamé son concours; il se lia avec eux et, dès lors, on put chaque + soir, après sa représentation, le rencontrer sur le boulevard, habitué + assidu des restaurants de nuit et des tripots clandestins.</p> + + <p>Le père Chausserouge s'alarma sérieusement et ce fut pour mettre + fin à cette vie de débordements que, très inquiet de l'avenir de son + établissement, lorsqu'il ne serait plus là pour veiller aux intérêts + matériels de la ménagerie, il conçut un beau jour le projet de marier + son fils.</p> + + <p>Peut-être, lorsqu'il saurait trouver chez lui une femme gentille, + aimante, le jeune homme consentirait-il à renoncer aux joies + turbulentes et dispendieuses du dehors.</p> + + <p>Justement, il avait quelqu'un à lui proposer.</p> + + <p>Un de ses rares amis, originaire de la même province et directeur + d'un Musée mécanique, le père Collinet, avait une fille, qui passait + sur tout le Voyage pour une vertu inexpugnable.</p> + + <p>Amélie avait vingt ans et était fille unique.</p> + + <p>A elle seule devait donc revenir un jour l'héritage du vieil + Auvergnat, un malin lui aussi, qui à force d'économie, avait su + arrondir sa pelote.</p> + + <p>C'était donc un parti. Le fils Chausserouge pouvait décemment + épouser. Les deux compères eurent à ce sujet une longue conversation + et ils tombèrent d'autant mieux d'accord, qu'Amélie, pressentie à ce + sujet, laissa comprendre que son union avec le jeune dompteur mettrait + le comble à ses voeux.</p> + + <p>François était son camarade d'enfance. Ils avaient été élevés côte + à côte, la baraque de Collinet avoisinant toujours la ménagerie de + Chausserouge.</p> + + <p>Puis, à mesure qu'ils avaient grandi, l'affection fraternelle que + la jeune fille portait à son ami s'était changée en une sorte + d'admiration muette qu'elle n'osait manifester.</p> + + <p>Elle avait été, comme tout le monde sur le Voyage, spectatrice + attristée du changement si radical survenu dans la manière de vivre de + François et, plus que personne, elle en avait souffert tout bas.</p> + + <p>Et voilà que ce rêve formé au plus profond de son coeur de devenir + un jour la compagne du jeune dompteur allait peut-être se transformer + en une réalité.</p> + + <p>Certes, une bien vive tendresse l'attachait à son père, dont elle + était l'utile auxiliaire, mais elle n'hésiterait pas à quitter cette + caravane dans laquelle elle avait vu le jour pour se consacrer toute + entière à l'être chéri pour le bonheur duquel il lui semblait qu'elle + était née.</p> + + <p>Depuis ses récents succès, François l'avait bien un peu négligée... + Il avait paru oublier son amie des premiers ans, cette petite Amélie + si douce, si aimante... Il lui en avait préféré d'autres plus belles, + plus riches... Mais elle lui pardonnait toutes ses fautes passées, + puisqu'il allait lui revenir et pour toujours!</p> + + <p>Et elle lui montrerait tant de soumission aveugle, tant de + dévouement, qu'il finirait bien, à son tour, par l'aimer un peu!</p> + + <p>Son illusion fut de courte durée.</p> + + <p>Lorsque, le soir même du jour où il avait «pris des arrangements» + avec Collinet, le père Chausserouge s'ouvrit à son fils de son projet + d'avenir, il se heurta à un refus formel.</p> + + <p>—Je n'épouserai pas Amélie, déclara nettement François, je + n'aime pas les gnangnans... C'est une bonne fille, mais ça ne suffit + pas! D'ailleurs, je suis trop jeune pour me marier... Je n'ai que + vingt-cinq ans, j'ai le temps d'y penser!</p> + + <p>—Amélie t'aime... Elle a une jolie dot... Le père Collinet a + l'idée de vendre son Musée aussitôt après le mariage de sa fille pour + s'en aller vivre au pays... Tu vois donc bien que c'est une bonne + affaire... Je n'insisterais pas s'il s'agissait d'une étrangère, mais + celle-là, tu la connais... tu sais ce qu'elle vaut... Je te le dis, ça + sera une vraie ménagère et, y a pas, une bonne femme, c'est un + trésor!... Elle serait rudement utile chez nous!</p> + + <p>—C'est possible! mais je ne reviens pas sur ce que j'ai + dit... Je ne veux pas me marier!</p> + + <p>Ce fut au tour du père Chausserouge d'entrer dans une violente + colère.</p> + + <p>C'était la première fois que son fils lui résistait aussi + ouvertement.</p> + + <p>—Eh bien! répliqua-t-il durement, libre à toi de ne pas + m'écouter... Jusqu'ici j'ai fermé les yeux, tu as fait ce que tu as + voulu et je n'ai rien dit, quoiqu'il m'en ait coûté... A partir + d'aujourd'hui, tout va changer... Tu n'es plus que mon aide, mon + employé... Tu seras victime, entends-tu, de la vie que tu mènes... + Mais comme je ne veux pas qu'il soit dit que tant que je vivrai, une + situation que j'ai eu tant de peine à acquérir soit compromise, comme + je ne veux pas que mes bêtes en souffrent, je te retire toute + autorité... dans ma maison. Après ma mort, tu feras ce que tu + voudras...</p> + + <p>—Si l'établissement marche, à qui le dois-tu? riposta + insolemment François. Il me semble que c'est à moi... Et si je te + quittais?</p> + + <p>—Tu le peux! Mais je resterai le maître! Le jour où tu + partiras, je rentrerai dans les cages et on verra une fois de plus ce + que peut faire le père Chausserouge, sans culottes collantes et sans + dolmans à brandebourgs d'or! Je t'apporte le bonheur... tu le refuses, + tant pis pour toi! A la fin, si je cédais toujours, vous vous + ficheriez de moi, toi et toute ta séquelle d'amis! Car, veux-tu que je + te dise, tu es un brave garçon, fort et courageux comme pas un... mais + tu as été perdu par les galvaudeux dont tu fais ta société! Il y a + surtout Jean, Jean Tabary!... Celui-là, que je lui voie jamais mettre + les pieds dans la ménagerie, je le flanque dans la cage à Néron!</p> + + <p>—Jean Tabary n'a pas plus peur de Néron que de toi!</p> + + <p>—C'est possible! Mais qu'il se le tienne pour dit! Et puis, + finissons-en! Tu ne sors pas de la culotte du pape... Tu es comme moi + un paysan, un Chausserouge... un saltimbanque... Tu vivras en + saltimbanque, puisque tu l'as voulu... puisque, malgré moi, c'est cet + état-là que tu as choisi! Voilà tout ce que j'ai à te dire!</p> + + <p>—C'est ton dernier mot?</p> + + <p>—C'est mon dernier mot!</p> + + <p>Rentré seul dans sa caravane, le vieux Chausserouge pleura pour la + première fois peut-être depuis la mort de sa femme, mais n'importe, il + avait déchargé son coeur.</p> + + <p>Il s'applaudit tout bas de l'énergie qu'il avait montrée et il se + jura de ne pas céder. N'était-ce pas le bonheur de son enfant qu'il + adorait, qui était en jeu?</p> + + <p>Il n'avait que trop tardé à faire acte d'autorité. Il n'était que + temps de réagir, avant que le pli ne fût pris irrémédiablement.</p> + + <p>Et, en effet, il tint parole.</p> + + <p>A partir de ce jour, il reprit en mains les rênes du + gouvernement.</p> + + <p>Il s'installa au contrôle, s'occupa des multiples détails de + l'administration et François, qui jadis puisait à pleines mains dans + la caisse commune, dut désormais passer chaque samedi toucher sa paye, + comme le dernier des palefreniers.</p> + + <p>En vain, il essaya de faire revenir son père sur sa décision.</p> + + <p>Chausserouge resta inflexible.</p> + + <p>—J'ai fait pour toi tous les sacrifices que me commandait mon + affection. Tu me résistes... Je cesse de te traiter en fils, car je ne + veux pas voir gaspiller mon bien... Tu travailles, je te donne ton + salaire... Tu n'as le droit de rien exiger de plus... Je ne te dois + plus rien...</p> + + <p>Furieux de cet entêtement qu'il était loin de prévoir, François + Chausserouge continua par amour-propre son habituel genre de vie, mais + il ne tarda pas à s'apercevoir que l'existence qu'il s'était choisie + était hors de proportion avec les ressources relativement modestes + dont il disposait à présent.</p> + + <p>Le premier, il dut s'avouer vaincu. Un soir de déveine, il perdit + au tripot et joua sur parole.</p> + + <p>Le lendemain, il lui fallait mille francs pour acquitter sa + dette.</p> + + <p>Après de longues hésitations, il dut s'adresser à son père.</p> + + <p>Le vieux dompteur écouta en silence, réfléchit un instant, puis, + levant son regard vers son fils:</p> + + <p>—Il faut toujours écouter les anciens, dit-il, et voilà le + commencement de ma prédiction qui se réalise. A ton âge, je n'avais + pas mille francs à perdre, ni surtout un père derrière moi... + N'importe! C'est entendu, tu auras ton argent, mais à une condition... + Nous partons demain en «villes mortes».</p> + + <p>Partir en villes mortes! Quitter Paris, abandonner le Voyage! + Courir la province de chef-lieu en chef-lieu isolément! Mais ça ne se + pouvait pas.</p> + + <p>—Alors nous ne partirons pas.</p> + + <p>—Mais l'argent... les mille francs qu'il me faut!</p> + + <p>—Alors partons! Je n'en ai pas autant, vois-tu, garçon, à te + donner tous les jours, et je ne veux pas me voir obligé une belle + fois, de vendre mes bêtes pour payer tes dettes...</p> + + <p>—Mais nous sommes en pleine fête de Montmartre! Tous les + jours nous faisons salle comble! La ménagerie est très courue! C'est + de la folie!</p> + + <p>—Tant mieux! Nous ne ferons que de plus belles recettes en + province, où le bruit de tes succès est parvenu et où on ne te connaît + pas! Quand nous reviendrons à Paris, plus tard... beaucoup plus + tard... tu n'en seras que mieux accueilli!... Nous partirons + demain!</p> + + <p>Devant cette décision sans appel, il n'y avait qu'à s'incliner.</p> + + <p>—Soit! tu ne t'en prendras qu'à toi de la bêtise que tu + commets aujourd'hui! répliqua rageusement François.</p> + + <p>Le père Chausserouge donna sans regret les mille francs au moyen + desquels il payait le bonheur à venir de son fils.</p> + + <p>Il était heureux d'en être quitte à si bon compte.</p> + + <p>Maintenant qu'il allait le tenir éloigné de cet entourage funeste + qui l'avait perdu, qu'il était sûr de l'avoir près de lui, toujours, + il était certain de réussir, de réveiller dans le coeur de ce grand + enfant tous les bons sentiments qui sommeillaient.</p> + + <p>L'éloignement de Paris, c'était la rupture définitive des habitudes + prises; au milieu des vicissitudes d'une promenade à travers le monde, + François n'aurait ni le moyen, ni l'occasion de renouer des relations + dangereuses.</p> + + <p>Obligé désormais de consacrer tous ses instants à son métier, il se + reprendrait à aimer la vie tranquille, et qui sait... + peut-être?...</p> + + <p>Quand François rendit compte à Jean Tabary du résultat de sont + entretien:</p> + + <p>—Mais tu ne vas pas faire ça! Menace de le lâcher! Il n'a que + toi... Il n'osera pas te laisser aller... Dis-lui donc, au vieux, que + Perdel, son concurrent, t'offre un engagement magnifique...</p> + + <p>—Tu voudrais que je quitte mon père?</p> + + <p>—Pourquoi pas? Puisqu'il te traite en gamin.</p> + + <p>—Non! ne me demande pas ça... parce que, voisin, il y a aussi + mes bêtes... Et je les aime, mes bêtes!... Le vieux passerait outre, + quand même ça lui ferait gros coeur... mais, moi, ça me ferait encore + plus de peine de voir mes bêtes partir sans moi! On se reverra, un + jour, va donc!</p> + + <p>—Tu es un lâche, tiens! T'as pas plus de coeur qu'une + poule!</p> + + <p>Le soir même, après la dernière représentation et à la grande + stupéfaction du personnel de l'établissement, le vieux dompteur donna + l'ordre de tout préparer pour le départ.</p> + + <p>Deux jours après, la ménagerie Chausserouge quittait le Voyage.</p> + + <p>Au moment où François, qui s'était attardé pour prendre congé de + ses amis, la rejoignait à la barrière de Fontainebleau, il remarqua, + suivant les somptueuses voitures qui contenaient les cages et le + matériel, une humble caravane.</p> + + <p>Il regarda plus attentivement.</p> + + <p>C'était Amélie Collinet qui la conduisait.</p> + + <p>A la vue du jeune homme, elle sourit, mais François fronça le + sourcil, fouetta nerveusement les poneys attelés à sa charrette et + passa.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='IV'></a> + + <h2>IV</h2> + <br> + + + <p>Ce fut la première grande tournée entreprise par la ménagerie + Chausserouge depuis la consécration qu'elle avait reçue à Paris.</p> + + <p>Elle dépassa en succès tout ce qu'on était en droit d'espérer.</p> + + <p>Autant le séjour «en villes mortes» est désastreux pour une + installation de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit + d'un établissement connu, capable d'éveiller la curiosité de la + population toute entière.</p> + + <p>Du reste, une publicité savante, dans laquelle entrait pour + beaucoup la reproduction dans les journaux locaux d'articles découpés + dans les feuilles parisiennes et signés de noms retentissants, + précédait, dans chaque chef-lieu, l'arrivée de Chausserouge père et + fils.</p> + + <p>Et, avide d'émotions, le public affluait, s'écrasait dans la + baraque, pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout + Paris.</p> + + <p>La série d'ovations dont François fut l'objet dans toutes les + villes qu'il traversa lui fit bientôt oublier le dépit qu'il avait + éprouvé de quitter le Voyage, et le père ne tarda pas à s'applaudir de + l'énergique résolution qu'il avait prise.</p> + + <p>C'était le seul moyen de faire échapper son fils aux influences + néfastes qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce + François qu'il avait si bien cru perdu.</p> + + <p>Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement + qui s'opérait lentement; c'était Amélie Collinet.</p> + + <p>Elle se reprenait maintenant à espérer, bien que la froideur que + lui avait témoignée François pendant les premiers jours de la tournée + eût bien été de nature à lui faire considérer sa cause comme perdue + définitivement.</p> + + <p>La présence de la jeune fille influait évidemment beaucoup sur les + nouvelles façons d'être du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit + compte exactement.</p> + + <p>C'était bien là-dessus qu'avait compté le vieux dompteur, lorsqu'il + avait eu l'idée de se faire accompagner par les Collinet.</p> + + <p>—Vois-tu, avait-il dit à son ami, le jour où il avait dû lui + communiquer la réponse de François, je connais mon fils... Il est bon + et il obéit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il + aurait dû ne jamais se lier... Je vais le forcer à s'éloigner pour un + temps... Viens avec nous... Tu profiteras de ma réclame et il y aura + toujours pour ton musée une petite place à la gauche de mon + campement... partout où nous nous arrêterons... Nous vivrons ensemble. + Amélie prendra provisoirement la place que je voudrais lui voir + définitivement occuper... Je la connais... Elle saura se faire + aimer... se rendre indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il + ne verra plus qu'elle... il sera forcé de rendre hommage à ses + qualités, à ses charmes... Alors, le reste nous regardera... Il + s'agira seulement de savoir profiter du bon moment...</p> + + <p>Quelques objections qu'avait soulevées le père Collinet avaient été + vite aplanies, d'autant plus qu'Amélie avait accueilli avec joie la + nouvelle de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire + vivre dans l'ombre de celui qu'elle chérissait.</p> + + <p>A la première étape, cependant, sur la route de Melun, le jeune + homme avait manifesté tout haut son mécontentement.</p> + + <p>Il avait deviné les intentions de son père et s'était montré + froissé qu'on voulût lui forcer la main.</p> + + <p>Alors Amélie s'était approchée de lui et, très humblement:</p> + + <p>—Vrai! ça t'ennuie tant que ça, François, que nous soyons + partis ensemble?</p> + + <p>—Non... Mais je trouve que c'était inutile...</p> + + <p>—Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'était + indispensable. Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des + détails intérieurs de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux + qu'Amélie ne pouvait s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent à + s'en charger. Du reste, Collinet voulait depuis longtemps quitter le + Voyage. Ça le rapprochera de son pays et, pour le surplus, il n'avait + pas de meilleure occasion, s'il voulait gagner de l'argent, que + d'entreprendre la tournée en notre compagnie. Tu vois bien que tout + est pour le mieux.</p> + + <p>François ne répondit rien et bouda trois jours, mais peu à peu il + se sentit insensiblement gagné par le dévouement que lui montrait la + jeune fille, les prévenances dont on l'entourait.</p> + + <p>Lorsqu'il avait donné, les soirs de séjour, sa représentation, + quand la ville était retombée dans le calme monotone des cités de + province, et une fois ses bêtes pansées, il était bien forcé, ne + connaissant personne, de rentrer dans la caravane.</p> + + <p>Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, près du poêle, + les deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis + qu'Amélie se multipliait pour qu'il ne lui restât rien à désirer.</p> + + <p>Après le dîner, un rams familial ou un piquet à quatre les + réunissait encore autour de la table et on allait se coucher, non sans + avoir pris pour le lendemain les dernières dispositions.</p> + + <p>On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf à + Lyon, à Bordeaux, à Marseille et à Nice où la ménagerie stationna près + d'un mois.</p> + + <p>Le père Chausserouge trouvait à cette vie nomade, à ces courses par + les chemins poudreux, un charme infini.</p> + + <p>Cela lui rappelait l'époque pénible et pourtant si heureuse de ses + débuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ, à la croisée de + deux routes et que Maria préparait sur un fourneau improvisé en plein + vent le repas du soir, tandis que les chevaux dételés broutaient + l'herbe des fossés.</p> + + <p>Et c'était certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans + les veines de François, puisqu'au bout de deux mois de cette + existence, nouvelle en somme pour lui, habitué comme il était aux + plaisirs de la grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son + front.</p> + + <p>Maintenant, il taquinait Amélie, lui rappelait les jeux de leur + enfance, la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois + qu'elle s'était ingéniée à lui faire une surprise agréable: un plat + qu'il aimait, un bibelot qu'elle avait acheté et qu'elle cachait sous + sa serviette.</p> + + <p>Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier à la jeune fille tous les + dédains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert.</p> + + <p>L'intimité des deux caravanes avait grandi à ce point que, + maintenant, pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne + formaient déjà plus qu'une seule et même famille.</p> + + <p>Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains.</p> + + <p>—Ça marche! ça marche. Laissons faire! Amélie est une fine + mouche! Il ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons + arrivés à nos fins... et c'est mon garçon, lui-même, qui te demandera + ta fille!</p> + + <p>Ce fut dans un délai plus court encore qu'il ne l'espérait.</p> + + <p>La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de + tous les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme.</p> + + <p>Il ne tarda pas à voir en Amélie autre chose qu'une soeur; il + remarqua qu'elle était grande, bien faite, presque jolie.</p> + + <p>Énervé peut-être aussi par l'abandon naïf de la jeune fille qui le + traitait en frère et qui, élevée librement, n'avait aucune de ces + pudeurs féminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excités par + l'agaçante quoique inconsciente coquetterie qu'elle déployait, il + sentait renaître en lui les instincts brutaux de sa race.</p> + + <p>Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la ménagerie, + faiblement éclairée par le falot du veilleur, il fut pris du désir + subit de la posséder.</p> + + <p>Il la saisit, appliqua ses lèvres sur sa bouche... Très souple, + confiante et câline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme.</p> + + <p>Elle fermait les yeux, secouée tout entière par la douceur de cette + première caresse, si longtemps attendue.</p> + + <p>Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait être + aimée!...</p> + + <p>Soudain, François fit un pas... Il cherchait à l'entraîner dans + l'angle le plus obscur, là où les palefreniers avaient l'habitude de + serrer le fourrage...</p> + + <p>Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de + l'étreinte de son amant; et dit un seul mot:</p> + + <p>—François!</p> + + <p>Le jeune homme, surpris de cette résistance inattendue, + s'arrêta.</p> + + <p>Il regarda Amélie un instant, puis, après un silence:</p> + + <p>—Tu m'as quelquefois, dit-il, reproché de ne pas t'aimer; + c'est toi qui ne m'aimes pas!</p> + + <p>—Écoute, François! je suis une honnête fille! Je veux bien + être ta femme, mais je ne serai jamais ta maîtresse!... Si je te + cédais aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que + je ne t'aime pas... que peut-être j'ai cédé à d'autres avant toi... + tandis que du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais été qu'à toi! + Ah! je t'en prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que + tu viens de faire!... Je penserais que tu ne me considères pas plus + que toutes les autres... celles qui te poursuivaient là-bas, tu sais + bien...</p> + + <p>—Celles-là, je n'éprouvais pas pour elles le sentiment que + j'ai pour toi! s'écria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te + le promets, je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le + veux!... Je suis un ramoni, moi... par ma mère! Et ceux de notre sang + n'ont pas de ces scrupules bêtes... On se prend quand on s'aime!... Et + si, après, on se convient toujours... on se marie devant le plus + ancien de la tribu... Allons... viens!</p> + + <p>De nouveau il chercha à enlacer la jeune fille, mais elle le + repoussa avec force et, se campant résolument en face de lui:</p> + + <p>—Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta + femme... légalement, et je t'appartiendrai toute entière... si non, je + ne serai jamais rien pour toi!... Choisis! je te préviens seulement + que si je dois continuer à être en butte à de semblables obsessions, + indignes de l'affection que je te porte, demain je pars avec mon + père!</p> + + <p>—Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je + te vois tous les jours, que je me suis habitué à toi... Non! Non! je + veux que tu restes... toujours!</p> + + <p>—Alors, tu sais ce qui te reste à faire! dit Amélie, en se + dirigeant vers la caravane où l'attendait le vieux Collinet.</p> + + <p>—Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir!</p> + + <p>Et le soir même, avant de se coucher, il prenait à part son père et + lui demandait officiellement la permission d'épouser Amélie.</p> + + <p>La joie du dompteur fut immense.</p> + + <p>—Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le + plus heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille!</p> + + <p>Il sauta au cou de son fils et dans l'excès de sa joie, il courut à + la porte et appela son ami déjà rentré dans sa caravane:</p> + + <p>—Collinet! Collinet! arrive donc! c'est François qui veut se + marier avec ta fille!</p> + + <p>—Si elle veut, ajouta François en riant.</p> + + <p>Pour toute réponse, Amélie, qui était accourue, tendit ses joues à + son ami, puis, pour célébrer cet heureux jour, tous les quatre + s'attablèrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en + hâte, discutèrent les conditions du mariage.</p> + + <p>Ce ne fut pas long, les deux compères en ayant arrêté depuis + longtemps les détails et les fiancés étaient bien trop amoureux pour + s'attarder en des considérations qui leur paraissaitent si + futiles!...</p> + + <p>Il fut décidé toutefois que l'union serait célébrée à Paris dans le + plus bref délai possible; puis le père Collinet vendrait son musée et + se retirerait à la campagne après avoir constitué en dot à sa fille le + montant de cette vente.</p> + + <p>Il avait réalisé assez d'économies pour pouvoir vivre tranquille le + reste de ses jours dans le petit trou où il avait acquis déjà une + maisonnette et quelques lopins de terre.</p> + + <p>Un mois après cette soirée mémorable, la ménagerie de retour à + Paris s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route + d'Aubervilliers, et sur le champ François envoyait à tous ses amis des + lettres de faire part.</p> + + <p>L'émoi fut grand sur le Voyage.</p> + + <p>On ne s'attendait pas à cette solution.</p> + + <p>Le beau François qu'on avait vu partir à contre-coeur, revenir si + vite, converti et amoureux... d'Amélie Collinet, c'était à n'y pas + croire!</p> + + <p>Il fallait cependant se rendre à l'évidence, mais Jean Tabary se + fit l'interprète du sentiment général.</p> + + <p>—Ce n'est pas la peine d'être fort, d'être brave, lui dit-il, + d'être la coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir + aussi piteusement. Je te croyais plus d'énergie. Tu te laisses mener + comme un gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais + aujourd'hui... il ne sera plus temps.</p> + + <p>—Mon cher, je t'assure qu'Amélie est charmante... tu ne la + connais pas.</p> + + <p>—Un homme dans ta position doit rester libre et + indépendant... Tu es jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de + la vie et ne pas t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans + six mois!</p> + + <p>Cette fois les insinuations de Jean Tabary restèrent sans écho.</p> + + <p>Le parti de François était pris irrévocablement.</p> + + <p>Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami à sa noce, qui + devait se célébrer avec éclat au Salon des Familles, à + Saint-Mandé.</p> + + <p>On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fête à + laquelle on avait convoqué le ban et l'arrière-ban de l'industrie + foraine.</p> + + <p>Dans une salle immense, tapissée de peaux de lions, ornée de + trophées, autour d'une table en fer à cheval, chargée de victuailles, + prirent place toutes les illustrations, toutes les célébrités du + Voyage.</p> + + <p>D'abord, les collègues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, + Giovanni, Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette + solennelle circonstance, à donner à leur aîné dans la carrière des + marques de leur sympathie.</p> + + <p>Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis + reconnaissaient pour chef suprême; puis Devisme, Deker, les grands + impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les + Romillard, dû théâtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir + algérien, enfin la foule des montreurs de phénomènes, des patrons + d'entresorts, manèges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand + champion de la lutte, directeur des Grandes Arènes, puis pêle-mêle des + journalistes, des boulevardiers, des acteurs.</p> + + <p>Amélie Collinet, toute rougissante et fière de s'appuyer sur le + bras du beau dompteur, manifestement gêné dans son habit noir, était + charmante dans son costume de mariée.</p> + + <p>Le père Chausserouge était rayonnant. Quant à Collinet, il ne + pouvait croire à tant de bonheur. Jamais, il n'aurait osé espérer pour + sa fille, un parti aussi cossu.</p> + + <p>La fête fut pleine de gaieté. On dansa jusqu'au matin aux sons de + la cornemuse, et le père Chausserouge retrouva ses vingt ans pour + ouvrir le bal avec sa bru, en exécutant aux applaudissements de tous, + la danse de son pays, la bourrée traditionnelle.</p> + + <p>Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il + convenait de s'arrêter.</p> + + <p>La campagne en province avait été particulièrement heureuse; + François fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus + qu'il se souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses + anciens amis.</p> + + <p>Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprès + d'Amélie, ni auprès du vieux dompteur.</p> + + <p>On avait exploité tout le Midi de la France; on exploiterait le + Nord, et l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant séjour à Amiens, + à Arras, à Lille, puis après cette dernière tournée, qu'on espérait + fructueuse, on rejoindrait définitivement le Voyage.</p> + + <p>Huit jours après, le père Collinet, le coeur un peu gros, + embrassait sa fille dont il se séparait pour la première fois et la + ménagerie se mettait en route.</p> + + <p>Les années qui suivirent marquèrent l'apogée de la fortune des + Chausserouge. François marchait de succès en succès; d'étapes en + étapes, les ovations succédaient aux ovations.</p> + + <p>Puissamment aidé par son père, qui se faisait vieux, mais dont + l'entrain ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui + restèrent célèbres dans les annales de la banque.</p> + + <p>C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son + lion Néron, et gagner son pari.</p> + + <p>A Bruxelles, une actrice célèbre ayant manifesté le désir d'entrer + avec lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en + respect tandis que l'intrépide comédienne, d'une voix calme, récitait + une pièce de vers de Victor Hugo devant un public frémissant + d'enthousiasme.</p> + + <p>A la suite de cet exploit, il devint à la mode d'assister le + dompteur dans ses exercices et nombre de personnalités connues + défilèrent avec lui dans la cage centrale.</p> + + <p>Ce fut encore lui qui inaugura les séances d'hypnotisme au milieu + d'animaux divers réunis pour la circonstance, et jamais un accident ne + vint attrister une seule de ses représentations.</p> + + <p>Il fut engagé dans les théâtres pour jouer les rôles de dompteur. + Il parut dans les <i>Pirates de la Savane</i>, le <i>Juif-Errant</i>, + dans une féerie surtout où il eut l'audace d'entrer en scène, au + mépris des règlements de police, suivi de deux lionnes en liberté.</p> + + <p>C'est à cette époque qu'il reçut en Belgique la croix du Mérite + civil. Bref, François Chausserouge connut toutes les gloires, épuisa + les honneurs.</p> + + <p>Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sûr + de lui que rien désormais ne pouvait ébranler sa confiance. Il était + né, pensait-il, sous une heureuse étoile, et c'était tout.</p> + + <p>Le père Chausserouge marchait en plein rêve, tant ce prodigieux + succès surpassait ses espérances. Quand il examinait le chemin + parcouru, qu'il se reportait à ses débuts, il ne pouvait se défendre + d'une certaine appréhension, d'un instinctif effroi.</p> + + <p>C'était trop de bonheur à la fois, d'autant plus que son fils était + heureux jusque dans son ménage, François ayant justement trouvé dans + Amélie la compagne dévouée et aimante qu'il lui fallait.</p> + + <p>Quoique d'apparence frêle, la fille du père Collinet avait puisé + dans la tendresse qu'elle portait à son mari la force de remplir les + devoirs nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade à + travers le monde.</p> + + <p>Elle avait bien eu à se plaindre parfois du caractère changeant, + même un peu brutal de François, dont l'ardeur s'était calmée, mais + elle s'était montrée si dévouée, si attentive et si prévenante que + jamais leur union n'avait été troublée par un désaccord grave.</p> + + <p>Elle tenait à lui, elle l'aimait, elle eût souffert mille morts + plutôt que d'encourir la colère de cet homme à qui elle avait consacré + son existence, de s'aliéner l'affection de ce héros qu'elle n'était + pas éloignée de prendre pour un demi-dieu.</p> + + <p>François Chausserouge était en représentations à Liège lorsqu'elle + accoucha d'une fille à qui on donna le prénom d'Élisabeth.</p> + + <p>Elle salua cette naissance avec joie; c'était un lien de plus qui + l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit être, toute + la tendresse dont elle était encore capable.</p> + + <p>Le père Chausserouge eut préféré un fils, mais il se résigna bien + vite, quand il entendait sa bru lui dire en souriant:</p> + + <p>—Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-là! + Nous en ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas à rougir + d'elle!</p> + + <p>—Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de + l'applaudir! riposta le vieillard d'un ton mélancolique.</p> + + <p>Peut-être était-il hanté d'un sinistre pressentiment, car la venue + de la petite Élisabeth, Zézette, comme l'appelait son grand-père, fut + la dernière joie qu'il connut.</p> + + <p>Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris + étouffés, venant de la ménagerie, parvinrent jusqu'à lui.</p> + + <p>Il prêta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne + s'était pas trompé, il reconnut la voix du veilleur appelant au + secours.</p> + + <p>Il courut frapper à la porte de la caravane de son fils:</p> + + <p>—François, viens vite! Il se passe quelque chose de + grave!</p> + + <p>Comme il soulevait l'auvent de la ménagerie, un hennissement + s'éleva, plaintif et douloureux, scandé de rugissements furieux.</p> + + <p>—Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu!</p> + + <p>Il s'élança, et en deux bonds parvint à l'angle de la baraque, dans + lequel il voyait, à la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter + des masses confuses.</p> + + <p>Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit à son regard. Un + lion, échappé sans doute à la suite de l'imprudence du garçon de piste + chargé de préparer la litière des animaux, s'acharnait sur un des + poneys qu'il avait renversé dans son élan furieux, tandis que le + second, à bout de longe, renâclait avec terreur.</p> + + <p>Abrité derrière la balustrade des premières, le veilleur le visage + en sang, sans bouger, criait à l'aide.</p> + + <p>Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha résolument sur le + lion, à qui il s'efforça de faire lâcher prise.</p> + + <p>L'animal releva la tête en grondant.</p> + + <p>Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables + pensionnaires, Pacha, une bête arrivée adulte chez lui, et qui s'était + toujours montrée rebelle à toute éducation.</p> + + <p>Sous les coups redoublés dont il l'accablait, le lion abandonna sa + proie; il recula en rampant, ses yeux injectés de sang et qui + lançaient des flammes fixés sur son agresseur.</p> + + <p>—Arrière, Pacha..., sale bête!... arrière!... criait le + dompteur en suivant le monstre dans sa retraite.</p> + + <p>Tout à coup, l'animal se sentit acculé... Il se détendit comme un + ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa...</p> + + <p>Alors, accroupi sur sa victime, il commença à lui déchirer la + poitrine avec ses griffes.</p> + + <p>Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la + crinière de la bête qu'il saisit à la gorge; mais ses forces + s'épuisaient.</p> + + <p>Lentement ses doigts se desserrèrent, il rassembla toute son + énergie et cria une fois encore:</p> + + <p>—A moi, François!</p> + + <p>Puis il ferma les yeux et perdit connaissance.</p> + + <p>Excités par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux, + réveillés, bondissaient dans leurs cages épouvantant de leurs + rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand + soudain apparut François, à demi-vêtu, suivi des garçons de piste.</p> + + <p>Alors commença une lutte effrayante.</p> + + <p>François, armé d'une carabine, n'osait faire feu craignant + d'atteindre son père.</p> + + <p>Il saisit un sabre-baïonnette que lui passa un des assistants et, à + son tour, il frappa le lion pour le forcer à reculer.</p> + + <p>Mais le monstre ne lâchait pas sa proie.</p> + + <p>Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang + s'échappât par vingt blessures, il continuait à s'acharner sur le + corps pantelant du vieillard.</p> + + <p>François Chausserouge fit appel à toute sa vigueur et à tout son + sang-froid.</p> + + <p>Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa + victime.</p> + + <p>Puis quand il eut enfin dégagé son père de l'étreinte affreuse, + avant même que l'animal eût eu le temps de bondir ou de revenir à la + charge, il se releva, tout sanglant lui-même et déchargea les deux + coups de sa carabine chargée à balle sur son terrible adversaire.</p> + + <p>Le lion, blessé à mort, roula à terre, se releva et chercha encore + une fois à s'élancer sur le dompteur, mais, vaincu définitivement, il + s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons à l'aide de ses + ongles puissants et faisant une dernière fois retentir la ménagerie de + ses rugissements désespérés.</p> + + <p>François s'approcha de lui avec précaution et, saisissant le + moment, où vaincu par la souffrance, il restait immobile, une écume + sanglante à la gueule, il lui plongea dans le côté son + sabre-baïonnette.</p> + + <p>Secoué par une suprême convulsion, le corps de l'animal eut un + soubresaut, puis retomba inerte... Le lion était mort.</p> + + <p>Alors, sans se préoccuper de ses propres blessures, François + souleva la tête de son père.</p> + + <p>Le père Chausserouge respirait encore. On étendit le blessé sur un + lit de paille, en attendant l'arrivée d'un médecin.</p> + + <p>Amélie qui, remplie d'épouvante, avait assisté de loin à cette + scène de carnage, s'approcha et resta muette d'horreur.</p> + + <p>Le corps du vieux dompteur n'était plus qu'une plaie. A voir ce + ventre ouvert, cette poitrine déchirée, cette face méconnaissable, on + s'étonnait qu'il pût vivre encore. Une des épaules était broyée et le + bras pendait, presque détaché du tronc.</p> + + <p>Agenouillé près de son père, François étanchait les blessures à + l'aide d'un linge humide, lavait son visage souillé...</p> + + <p>Tout à coup, le père Chausserouge ouvrit les yeux:</p> + + <p>—C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils + seul put l'entendre.</p> + + <p>—Oui, père, c'est moi!...</p> + + <p>—Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le + lion échappé... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage?</p> + + <p>—Non, père..., je l'ai tué!</p> + + <p>—C'est dommage!... C'était une belle bête!... Mais je ne sais + plus... Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!...</p> + + <p>—Non, père, tu ne mourras pas... le médecin va venir! + Laisse-toi soigner... Ne parle pas!</p> + + <p>—Je te dis que je vais mourir... et le médecin n'y fera + rien!... Eh bien! J'aime mieux ça!... Mourir en dompteur... comme tous + les autres... les grands... c'est une belle mort, ça, tu sais, + fils!... Ça vaut mieux que de mourir dans un lit... Et puis, ça m'est + égal... Tu es content... Tu es heureux... Ça me fait moins de peine de + m'en aller... Oui... Pacha... c'était un beau lion... Il faut bien + aimer tes bêtes, tu sais!...</p> + + <p>Épuisé par l'effort, le blessé s'arrêta un instant, puis il + reprit:</p> + + <p>—Aime bien ta fille Zézette... et puis Mélie aussi... c'est + une bonne femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu + vas être le maître tout seul... tâche qu'on continue à dire que les + Chausserouge sont les premiers dompteurs... du monde!...</p> + + <p>En ce moment, le médecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le + vieillard, et il eut un geste de découragement que surprit le vieux + dompteur.</p> + + <p>—Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le médecin?</p> + + <p>—Mais non, je n'ai pas dit ça, mais pour vous panser il + faudrait que vous soyez sur un lit.</p> + + <p>—Non... non... ne vous inquiétez pas de moi... Moi, je suis + réglé!... Et je veux finir ici... dans ma ménagerie... Occupez-vous de + François qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me + défendant... Garçon, je veux embrasser Zézette!...</p> + + <p>Puis, quand François eut apporté l'enfant et rempli ainsi le + dernier désir de son père, le vieillard laissa tomber sa tête et resta + sans mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la + nuit.</p> + + <p>On fit au vieux dompteur des funérailles magnifiques, auxquelles la + ville entière assista.</p> + + <p>François avait été cruellement touché par cet affreux accident:</p> + + <p>—Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il à sa femme + en rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera + oublier mon chagrin!</p> + + <p>—Où allons-nous?</p> + + <p>—A Paris!... retrouver le Voyage!</p> + + <p>Amélie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pensée secrète.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='V'></a> + + <h2>V</h2> + <br> + + + <p>La disparition du père Chausserouge causa un plus grande vide dans + la ménagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.</p> + + <p>Bien que le vieux dompteur ne parût plus dans les cages depuis les + débuts de son fils, il s'était réservé dans l'administration la part + la plus ingrate et la plus laborieuse.</p> + + <p>Avec une abnégation rare, il s'astreignait à une surveillance de + tous les instants.</p> + + <p>Levé à la première heure, il avait l'oeil à tout, ne se fiant qu'à + lui pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins + journaliers à leur prodiguer.</p> + + <p>C'est à ce dévouement absolu à la cause commune, joint à l'attrait + du spectacle, que la ménagerie devait cette prospérité étonnante qui + ne s'était pas démentie depuis des années.</p> + + <p>François ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au + lendemain des obsèques de son père, lorsqu'il se trouva seul en face + des multiples devoirs qui lui incombaient.</p> + + <p>Il en ressentit un découragement d'autant plus profond que cette + mort avait été plus imprévue.</p> + + <p>A ce sentiment s'en mêlait un autre: une sorte de crainte + superstitieuse qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors.</p> + + <p>—C'était bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbutié + le vieux Chausserouge à sa dernière heure. Et ces paroles avaient + résonné à son oreille comme un avertissement suprême, dicté à son père + par cette sorte de prescience que donne l'approche de la mort.</p> + + <p>Ainsi il était voué inéluctablement à cette fin terrible par la + dent de ses bêtes et ce pouvait être son tour dans un an, dans un + mois, une semaine, demain... ce soir peut-être.</p> + + <p>Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingénu + sourire de Zézette ne parvinrent à chasser le trouble qui s'empara de + son âme.</p> + + <p>Pour recouvrer la pleine possession de lui-même, il avait besoin de + ne plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des fêtes, + et c'est ainsi qu'inconsciemment, mû par une impulsion secrète qui + l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait résolu de rejoindre + le Voyage.</p> + + <p>Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps à Paris; il tenait + à ne pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait + fait le tour de la presse, qui s'était montrée unanimement + sympathique.</p> + + <p>Son nom allait revenir à la mode; c'était l'heure ou jamais de + mettre fin à sa campagne et d'opérer sa rentrée. Justement la fête des + Invalides allait commencer. Il télégraphia, fit retenir sa place et il + se mit en route.</p> + + <p>Dès son arrivée, tous les forains défilèrent dans la ménagerie. On + tenait à savoir, de la bouche même du jeune dompteur, les détails du + terrible accident et à lui apporter le tribut des consolations + d'usage.</p> + + <p>Jean Tabary fut un des premiers à venir serrer la main de son + ancien ami.</p> + + <p>—Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement.</p> + + <p>Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à + seul, heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put + s'épancher librement et chez qui il était sûr de trouver un appui + moral, le dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière + séparation.</p> + + <p>Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité + croissante de la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée + dont la soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, + d'autre part, plus souriant que jamais.</p> + + <p>Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet + effroi de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le + chemin de Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la + pensée qu'il allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, + assumer une responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il + avait à présent charge d'âmes.</p> + + <p>Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers + jours du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant!</p> + + <p>Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des + actes héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur + qui il pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place + qu'avait occupée son père, pendant ces dernières années.</p> + + <p>Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il + avait tenu à consulter son ami.</p> + + <p>Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules:</p> + + <p>—Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu + seras donc toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux + comme une femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage + d'entrer dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais + franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle + situation que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as + entrepris t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, + une grande renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque + chose... l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en + perdant ton père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude + homme tout de même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait + te peser, voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, + ce n'est pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite + tout seul! Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu + deviens libre, tu passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, + l'homme le plus brave qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce + qu'il te manque quelqu'un pour surveiller ton monde et veiller à ce + qu'on ne laisse pas crever de faim tes bêtes!... Car enfin, il ne + faisait que ça, ton père! Tiens! tu me fais de la peine! Laisse donc! + va, un régisseur, un administrateur, ça se trouve... On n'a qu'à y + mettre le prix! Ah bien! conclut-il en soupirant, c'est moi qui + voudrais être à ta place, au lieu de panader avec mon truc à la manque + où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu verrais si je canerais!</p> + + <p>—Ça ne va donc pas, ton entresort?</p> + + <p>—Non, le métier se perd. La Préfecture nous cause des ennuis. + Voilà qu'elle se mêle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle + s'inquiète de l'âge des femmes qu'on occupe. Si ça ne fait pas suer. + Et puis nous avons eu affaire, ces temps derniers, à des grincheux, + qui ont formé une ligue anti-foraine sous le prétexte que nos + installations et le bruit de nos parades les empêchaient de dormir... + Ah! mon vieux, tout n'est pas rose! Bien que nous ayons résisté + énergiquement, que nous ayons maintenu des droits, que nous achetons + d'ailleurs assez cher en payant patente et en louant nos places à des + prix exorbitants, nous avons un mal du diable à nous en tirer... + Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas + entendre. Pas moyen de faire comprendre à ces gens-là qu'une fête + c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de l'arrondissement + remplie jusqu'aux bords...</p> + + <p>—Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut + des amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on + supprime les fêtes?</p> + + <p>Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait + subitement à la mémoire, il ajouta:</p> + + <p>—Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas à faire des + révolutions!</p> + + <p>—Nous avons eu des réunions où on a dit tout ça... reprit + Tabary. Ça n'a servi à rien. Et alors, chaque fois que nous allons + nous installer dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la + permission d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des + conditions qui rendent le travail, sinon impossible, du moins si + onéreux, que le métier de Voyageur, si ça continue, va devenir un + métier de crève-la-faim... Pour comble de malheur, v'là les saisons + qui se détraquent... On ne sait plus comment on vit ni sur quoi + compter... Il fait beau quand on se repose. Il fait mauvais quand il + devrait faire beau... Ah! non, mon vieux, tu sais, c'est pas drôle... + Et certainement,—ça, c'est encore ta veine!—y a que toi + depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et encore parce que + tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment. Maintenant, on ne sait + pas, peut-être que ton retour va nous porter bonheur!</p> + + <p>—Écoute, dit Chausserouge, qui avait écouté très + attentivement les doléances de son ami, je te connais depuis + longtemps, je sais que tu es un débrouillard... Il me faut quelqu'un + pour m'aider... Veux-tu entrer chez moi?</p> + + <p>—Pourquoi faire?...</p> + + <p>—Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, répliqua + François. Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon père? Tu + seras régisseur ou administrateur... à ton choix.</p> + + <p>—Aux appointements de?...</p> + + <p>—Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?</p> + + <p>—Pour ça, il faudra que je consulte ma mère.</p> + + <p>—Va l'inviter à dîner de ma part pour ce soir. Nous causerons + et j'espère bien que nous nous entendrons.</p> + + <p>—Moi, j'en suis sûr! dit Jean en se séparant de son ami.</p> + + <p>Quand il fut resté seul, il sembla à Chausserouge qu'il était + débarrassé d'un poids énorme.</p> + + <p>L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient. + Avec un aide comme celui-là, sa confiance renaissait; maintenant qu'il + était sûr de trouver constamment près de lui un conseiller énergique, + habile à trouver des expédients, à tourner les difficultés, l'avenir + lui paraissait moins sombre, moins hérissé de périls.</p> + + <p>Bien qu'âgé de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exercé + une énorme influence sur François Chausserouge.</p> + + <p>Sa seule présence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, + les craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et + annihilaient la volonté du dompteur.</p> + + <p>Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hâta d'aller + prévenir sa femme.</p> + + <p>—Ce soir, dit-il à Amélie, tu feras dresser la table dans la + grande roulotte. Nous avons du monde à dîner.</p> + + <p>—Qui donc?</p> + + <p>—Louise Tabary et son fils.</p> + + <p>—Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint + soucieux.</p> + + <p>—Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes + gens. Qu'est-ce que tu as contre eux?</p> + + <p>—Moi, rien! Je ne les aime pas, voilà tout!</p> + + <p>—Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme + si tu les aimais, parce que tu es exposée à les voir souvent.</p> + + <p>—Comment cela? demanda Amélie qui flairait un danger.</p> + + <p>—Il est probable, continua Chausserouge, qu'à partir de + demain Jean Tabary entrera chez nous comme régisseur... Il nous faut + quelqu'un. Jean est bien au courant du métier... Il remplacera le + père... Ainsi...</p> + + <p>La jeune femme pâlit.</p> + + <p>Jean Tabary entrant comme employé dans la ménagerie! Et pour + remplacer le père, qui le détestait tant! Ce Jean qui avait détourné + jadis son mari, qui l'avait entraîné dans une vie de débauches, dont + elle avait tant souffert, à laquelle le vieux Chausserouge avait eu + tant de peine à arracher son fils!</p> + + <p>Et voici que dès la première heure de son retour, François + retombait sous cette influence néfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes + grandes les portes de sa maison!</p> + + <p>Elle en avait le pressentiment très net, si elle ne s'opposait pas + de toutes ses forces à cette intrusion dangereuse, c'en était fait de + son bonheur et peut-être de la fortune de rétablissement.</p> + + <p>Son devoir était tout tracé.</p> + + <p>Elle devait à son titre d'épouse et mère de se révolter contre + cette tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la première + victime.</p> + + <p>Elle appuya sa main sur le bras de François et d'une voix très + ferme:</p> + + <p>—Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel + ton père avait tant de haine... ce serait insulter à sa mémoire! Je + regrette d'avoir à te le rappeler... Jean Tabary est un être perdu, + dont tu ne peux ignorer la mauvaise réputation... Il a été ton mauvais + génie... Qu'il vienne dîner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mère, + mais pour moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en + supplie!... Tu trouveras assez autre part un régisseur connaissant + mieux le métier!</p> + + <p>François Chausserouge ne s'attendait pas à cette résistance. Il + haussa les épaules:</p> + + <p>—Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnête homme, un + excellent ami, qui nous aime beaucoup, qui est très malin et qui nous + sera d'une grande utilité. On t'aura monté la tête... Il ne faut + jamais écouter les mauvaises langues.</p> + + <p>—Jean Tabary, un honnête homme! Ta faiblesse pour lui, ou + plutôt l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je + suis du Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce + que que tout le monde sait!... De quel métier avouable a-t-il vécu + jusqu'à ce jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les + mastroquets que sur la place! Et sa mère?... Sa mère, sais-tu ce qu'on + dit d'elle?... Connais-tu la réputation qu'elle s'est acquise... et + qu'elle a conservée depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-là que + tu vas faire asseoir... ici... à côté de moi... à cette table de + famille... que tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-là dont + tu vas accepter les conseils, en attendant qu'ils te donnent des + ordres... chez toi! Tiens, j'en rougis pour toi!</p> + + <p>—Amélie! cria Chausserouge exaspéré en levant la main.</p> + + <p>Jamais la jeune femme ne lui avait parlé d'un ton si ferme.</p> + + <p>Jamais elle ne s'était révoltée avant autant de violence contre ses + caprices et ses fantaisies.</p> + + <p>La jeune femme s'était laissée tomber sur une chaise et les coudes + sur la table, la tête dans ses mains, elle pleurait silencieusement, + étonnée elle-même d'avoir mis tant d'énergie dans son indignation.</p> + + <p>La colère du dompteur tomba en présence de cette douleur qu'il + sentait si réelle; au fond pensa-t-il même que la jeune femme pouvait + avoir raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre à ne vouloir point + céder soit que sa brutalité ordinaire qui ne s'exerçait que contre les + faibles eût repris le dessus, il s'avança et frappa du poing sur la + table:</p> + + <p>—Il n'y a, prononça-t-il durement, qu'un seul maître ici, + c'est moi! Et il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obéisse, + entends-tu, et je te dispense de tes récriminations!... Tu vas faire + préparer à dîner, et, si cela me plaît, Jean Tabary entrera chez + nous!</p> + + <p>Puis, fier de cet acte d'autorité, il sortit en faisant claquer la + porte.</p> + + <p>Amélie se leva, le regarda s'éloigner, puis elle eut un geste de + résignation douloureuse, comme si un abîme, ses efforts ne + parviendraient jamais à combler, venait de s'ouvrir devant elle...</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='VI'></a> + + <h2>VI</h2> + <br> + + + <p>Louise Tabary était une personnalité fort célèbre sur le + Voyage.</p> + + <p>Elle était née au faubourg Saint-Antoine, d'un père ébéniste et + d'une mère passementière.</p> + + <p>Son enfance, peu surveillée, s'était écoulée au milieu de la + promiscuité des quartiers populeux; et, dès son jeune âge, elle avait + montré une grande précocité.</p> + + <p>Elle avait treize ans lorsque son père, un alcoolique invétéré, + était mort à l'hôpital et sa mère était restée avec quatre enfants + dont elle était l'aînée.</p> + + <p>Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait été + vite en butte à des sollicitations dont elle comprenait la nature, + mais sa jeune expérience déjà mûre l'avait mise en garde contre le + danger.</p> + + <p>Un jour qu'avec un cynisme ingénu elle racontait à sa mère une de + ces aventures auxquelles elle était journellement en butte:</p> + + <p>—Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour + rien à qui me plaira, ou pour beaucoup d'argent à qui me paiera!</p> + + <p>Elle n'avait pas achevé qu'elle recevait une paire de taloches.</p> + + <p>Mais un jour qu'on avait faim à la maison et que les petits + criaient devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un + pain de six livres et, ployé dans un papier graisseux, un magnifique + poulet rôti.</p> + + <p>Puis elle tira de sa poche une pièce de vingt francs qu'elle déposa + sans mot dire sur la table.</p> + + <p>Cette fois, la mère embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui + pardonnait sa faute.</p> + + <p>Tel fut le début dans la vie de la jeune Louise.</p> + + <p>De ce jour, elle fut libre de vivre à sa guise et la maison ne + chôma plus.</p> + + <p>La mère, qui se faisait vieille et qui ne dédaignait pas de boire + de temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son + métier et s'habitua à ce régime, si bien qu'un jour sa fille ne + s'étant pas trouvée en mesure d'acquitter le montant du terme, elle + leva la main sur elle pour la rappeler au sentiment de ses + devoirs.</p> + + <p>Mais Louise allait avoir seize ans.</p> + + <p>Outrée de ce procédé, elle ne reparut pas le lendemain, mais une + lettre prévenait la mère de la résolution de la jeune fille.</p> + + <p>«Ma chère mère, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, + tant pis pour toi! Je ne veux pas être maltraitée. Débrouille-toi. Ne + cherche pas à me retrouver, tu n'y arriverais pas.</p> + + <p>«Ta fille dévouée, LOUISE.»</p> + + <p>La mère furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui + prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la + gamine.</p> + + <p>Louise avait profité de la fin de la fête du Trône pour filer avec + celui de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'être aimé, + mais le plus facile à conduire.</p> + + <p>Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus + riche, mais un simple photographe ambulant, qui opérait «en palque», + c'est-à-dire derrière un tour de toile en plein vent.</p> + + <p>Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, était un garçon + intelligent qui, par son activité et son savoir-faire, eût pu se créer + une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodéré pour + l'absinthe.</p> + + <p>Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir + avec lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien à + craindre et tout à gagner en la gardant, qu'il accepta, flatté, au + fond, d'un choix qui l'avait fait préférer à vingt autres.</p> + + <p>Louise, très belle fille, déjà fort connue des forains, était, il + le savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collègues.</p> + + <p>Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout + emballer, puis ils partirent par une nuit obscure et quittèrent Paris, + sans toutefois trop s'en éloigner.</p> + + <p>Ils firent ensemble toutes les fêtes de la banlieue.</p> + + <p>C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait + l'esprit inventif et commerçant de sa jeune amie.</p> + + <p>Elle se mit rapidement au courant des moindres détails du métier et + la baraque prospéra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus + engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde.</p> + + <p>Comme il s'étonnait par fois d'un résultat semblable:</p> + + <p>—Tout ça, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spécial de la + banque, c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trèpe<a + name='FNanchor_1_1'></a><a href='#Footnote_1_1'><sup>[1]</sup></a> et + préparer son lantodage<a name='FNanchor_2_2'></a><a href= + '#Footnote_2_2'><sup>[2]</sup></a>.</p> + + <p>En effet, on ne passait pas impunément devant la baraque, véritable + toile d'araignée, dans laquelle elle excellait à faire tomber les + mouches.</p> + + <p>—Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on + ne vous demande qu'une minute!</p> + + <p>Et on ne résistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait + parfois dans l'espoir de trouver derrière ce jour de toile un recoin + tutélaire où l'on put être à l'abri des regards indiscrets...</p> + + <p>—Madame, le portrait de votre joli bébé... en une seconde + c'est fait... en souvenir de la fête... Oh! mon Dieu! quel amour + d'enfant!</p> + + <p>Et la mère ravie suivait la marcheuse.</p> + + <p>Et à l'intérieur, elle savait si bien enjôler le client!</p> + + <p>—Voilà votre portrait!... Voyez comme il est réussi! + Malheureusement, il sera bien vite brûlé... à cause du soleil... + tandis qu'avec une couche d'émail... Ce sera vraiment dommage... Une + couche d'émail et vous pourriez le conserver indéfiniment... C'est si + vite fait... Oui, n'est-ce pas?... Charles, émaille le portrait de + monsieur!... Ce n'est pas cher, ce n'est qu'un franc!</p> + + <p>Puis, pour faire patienter le client étourdi par ce flot de + paroles:</p> + + <p>—Maintenant, continuait-elle, je vais préparer le cadre, un + joli cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner à votre + connaissance sans un cadre... Regardez celui-là, tenez!... Partout + vous le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons à + notre clientèle et qui ne cherchons pas à les estamper, ce n'est que + trente sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... + Tu sais, celui-là, pas un autre... c'est celui-là que monsieur a + choisi!...</p> + + <p>Et s'il s'agissait d'une jeune femme:</p> + + <p>—Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur + une photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... + pour la pose... Et nous ne prenons rien pour cela!</p> + + <p>Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, + des bracelets à ses poignets, elle jetait un cri d'admiration:</p> + + <p>—Comme ça vous va tout de même! Comme ça requinque tout de + suite une femme!... Ah! Et puis, y'a pas à dire vous étiez faite pour + porter des diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous + gênez pas! Je vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me coûtent... Nous ne + gagnons pas dessus... C'est pour faire plaisir à notre clientèle! Et + elle vendait sa garniture de camelote quatre fois sa valeur.</p> + + <p>Elle trouvait toujours un moyen de venir à bout des gens les plus + rétifs. C'est elle qui inventa ce truc, usité quelquefois sur le + Voyage par des malins qui ont affaire à des clients entêtés, mais + timides.</p> + + <p>Un jour qu'elle avait entraîné malgré lui, dans le tour de toile, + un vieux paysan porteur de deux énormes paquets et que le bonhomme, + très défiant, s'était fait photographier avec ses deux colis déposés à + droite et à gauche de sa chaise, toute son éloquence se heurta à une + indifférence peu commune.</p> + + <p>Le paysan n'accepta ni émaillage ni cadre.</p> + + <p>Il allait partir et tendait déjà sa pièce de vingt sous, lorsque + Louise lui barra la route:</p> + + <p>—Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous + amuser, mais pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous êtes + un richard et nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... + J'appellerais plutôt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds + pour vous tout seul, mais vos deux paquets et vous ça fait trois! Vous + ne voudriez pas que nous fournissions notre marchandise à l'oeil... + Aboulez trois francs!</p> + + <p>Et force fut au vieux paysan de s'exécuter, pour éviter le + scandale.</p> + + <p>L'aventure resta légendaire et quand on la lui rappelait:</p> + + <p>—Ça prouve tout simplement que j'ai le génie du commerce! + disait-elle modestement.</p> + + <p>Charles Tabary était émerveillé.</p> + + <p>De bonne grâce, il se résignait au rôle d'opérateur, comprenant que + son intérêt était de laisser un libre cours à l'imagination de sa + maîtresse.</p> + + <p>Elle avait une si grande entente des affaires et il était si + agréable de n'avoir qu'à se laisser vivre!</p> + + <p>De fait, en même temps qu'elle en était l'âme, Louise était la + véritable patronne de l'établissement.</p> + + <p>Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint + enceinte.</p> + + <p>Tabary offrit aussitôt de régulariser la position.</p> + + <p>Il devait trop à la jeune fille pour ne pas saisir toutes les + occasions de lui montrer combien il tenait à lui être agréable et + c'était du reste une façon de la lier à lui.</p> + + <p>—Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier + avec toi, je ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander + l'autorisation à ma mère, qui doit me chercher partout. Elle nous + tombera dessus... elle et toute sa marmaille! Soit, puisque tu le + désires, c'est entendu, mais nous attendrons qu'elle soit morte... En + attendant, tu te contenteras de reconnaître le gosse... D'ailleurs, + pour tout le monde, c'est-y pas la même chose... Je suis ta mistonne + légitime!... On m'appelle la femme à Tabary! Pour ce que nous voulons + en faire, va, ce sera toujours le temps de s'y prendre!</p> + + <p>Et comme toujours, Charles Tabary acquiesça.</p> + + <p>Louise accoucha d'un fils qui reçut le prénom de Jean et fut mis en + nourrice. La mère avait alors dix-sept ans.</p> + + <p>Cependant le bruit de l'habileté de la jeune femme se répandit sur + le Voyage.</p> + + <p>—C'était une rouée qui la connaissait dans les coins! + disait-on en parlant d'elle.</p> + + <p>Et ce qu'avait prévu Tabary arriva.</p> + + <p>On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle + voulait entrer qui dans un théâtre de marionnettes, où il fallait une + explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.</p> + + <p>Mais Louise ne se laissa pas tenter.</p> + + <p>Elle était chez elle et ne se souciait pas de passer au service des + autres, même à des conditions extraordinaires.</p> + + <p>Toutefois, une de ces offres la fit réfléchir.</p> + + <p>Elle avait reçu la visite de la mère Voiret, la directrice de + l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce + langage:</p> + + <p>—Ma fille, vous êtes grande, jeune et bien faite... Vous avez + du bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer à + poiroter par tous les temps, pour faire réussir un truc de + roustissure<a name='FNanchor_3_3'></a><a href= + '#Footnote_3_3'><sup>[3]</sup></a>, venez avec moi... Je monterai pour + vous une baraque où vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui + vous plaira, la femme tigrée, la femme torpille, la femme coupée en + deux, même la femme colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou + bien, ce qui est mieux et encore plus simple, vous serez simplement la + belle Créole ou la belle Amaïdée... Je vous assure que c'est là votre + vraie voie!...</p> + + <p>Louise Tabary ajourna sa réponse, mais le soir même, elle posait à + brûle-pourpoint cette question à son amant:</p> + + <p>—Combien avons-nous de côté?</p> + + <p>—Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... + peut-être.</p> + + <p>—Si nous lâchions la photographie.</p> + + <p>—Tu veux plaisanter.</p> + + <p>—Pas du tout. Mais la mère Voiret m'a donné une idée. Dans + notre métier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... + Dans le sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des + recettes admirables.</p> + + <p>Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance + dans une petite glace pendue à la muraille, puis, satisfaite sans + doute, elle revint s'asseoir et continua:</p> + + <p>—Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop décatie. Au + contraire, ma parole, je crois que la maternité m'a embellie... Eh + bien! nous allons vendre notre matériel, tu n'en garderas que ce qu'il + en faut pour qu'il te soit possible de faire de la photographie en + amateur, si ça t'amuse... Nous achèterons une caravane, parce que j'en + ai soupé d'être obligée de loger en garni et de laisser sur le tas + notre tour de toile exposé au mauvais temps et à la portée des + voleurs... Puis nous monterons un entresort... je choisirai un nom + ronflant... Louise, c'est pas assez chic... Loïsa, par exemple... + tiens Loïsa, la belle Créole... l'idée de la mère Voiret! Nous + prendrons un bonisseur qui connaîtra à fond les trucs du métier et qui + me les apprendra... Il suffit qu'on sache bien engrainer le trèpe, + parce qu'une fois entré dans la baraque, c'est moi qui me charge de le + faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu en penses?</p> + + <p>—Je pense que c'est une bonne idée, mais ça me fait gros + coeur tout de même de lâcher ma photographie... Y aurait pas moyen de + faire les deux ensemble?</p> + + <p>—Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien + peur que ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et + t'auras la peine en plus.</p> + + <p>Dès le lendemain,—car avec la jeune femme, l'exécution + suivait toujours de près le projet,—la peu scrupuleuse Louise + s'abouchait avec Joseph, le bonisseur de la mère Voiret, et lui + offrait, s'il voulait entrer à son service, des avantages qu'il ne + trouvait pas chez sa patronne actuelle.</p> + + <p>Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune + à Paris, il s'était «dessalé» dans les faubourgs et avait exercé un + peu tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de + vins.</p> + + <p>Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert + Tunisien de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse + d'hercule et il avait lâché le tablier pour suivre sa conquête.</p> + + <p>Justement la mère Voiret avait besoin d'un surveillant sérieux et + bien découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire + plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s'était + bientôt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa + roublardise.</p> + + <p>On l'avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne + s'acquittait mieux de cet emploi.</p> + + <p>Sur tout le Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l'on pouvait + être sûr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de + «travailler».</p> + + <p>Il était avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en + parade de véritables représentations, reprenant pour son propre compte + avec une incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis.</p> + + <p>C'était bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur + nouvelle affaire.</p> + + <p>Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.</p> + + <p>Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces + dames l'aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la + jalousie idiote de Leïla, son odalisque particulière... Mais à part ce + petit désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter + de plus beaux profits ni autant de satisfactions...</p> + + <p>Il eût donc été déraisonnable à lui d'abandonner la proie pour + l'ombre, le certain pour l'incertain.</p> + + <p>Et il accentuait sa défense de sous-entendus égrillards, sur le ton + de fatuité d'un homme habitué aux succès faciles et qui n'hésite pas, + le cas échéant, à faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses + intérêts matériels.</p> + + <p>Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mère Voiret; + dans le nouvel établissement il travaillerait seul avec la patronne, + une femme bien engageante, bien intelligente certainement, mais + dame... qui serait toujours la patronne, et il ne voyait pas bien + clairement l'avantage...</p> + + <p>—J'engagerai Leïla, si tu veux...</p> + + <p>—Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait + justement pour ne plus la revoir... Je veux bien être gentil, mais + j'aime pas être cramponné!</p> + + <p>Louise devina la secrète pensée du rusé bonisseur; un instant elle + le considéra des pieds à la tête, en silence.</p> + + <p>Cette inspection fut sans doute assez favorable à Boyau-Rouge, car + elle conclut:</p> + + <p>—J'ai compris... Avec toi je suis sûre du succès... donc je + saurai faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... + part à deux! Quant au reste, je tâcherai que tu ne sois pas trop + mécontent!</p> + + <p>Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache + blonde.</p> + + <p>—Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de + son interlocuteur.</p> + + <p>—Eh bien, soit!</p> + + <p>Le pacte fut scellé chez le prochain marchand de vins, entre deux + prunes à l'eau-de-vie.</p> + + <p>A son retour, elle trouva Tabary complètement gris et elle lui + exposa les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en + faire connaître toutes les charges.</p> + + <p>Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours après, + la mère Voiret vint chercher sa réponse:</p> + + <p>—Je vous remercie, répondit Louise, de votre démarche et de + l'excellente idée que vous m'avez donnée. Je vais la mettre en + pratique, mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai + pour mon compte. Faut pas vous en fâcher, ni que ça nous empêche de + rester bonnes amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde...</p> + + <p>—Il faut de l'expérience dans le métier, ma petite, riposta + la mère Voiret d'un air pincé. Tant pis pour vous si vous buvez un + bouillon, tandis qu'avec moi, c'était une affaire sûre et sans + risques...</p> + + <p>—J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire réussir, riposta + Louise sur le même ton.</p> + + <p>Mais la mère Voiret ne comprit bien le sens de cette dernière + phrase que quelques jours après, lorsque Boyau-Rouge lui demanda congé + et lui annonça son projet de s'établir de compte à demi avec les + Tabary.</p> + + <p>Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqué cette + voie à l'ambitieuse gamine, qui était bien capable de lui opposer une + concurrence sérieuse.</p> + + <p>Deux semaines s'étaient à peine écoulées qu'une belle tente toute + neuve se dressait adossée au tour de toile de Tabary.</p> + + <p>Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en + gros caractères:</p> + <br> + <br> + + <center> + VENEZ VOIR LOÏSA<br> + <b>LA BELLE CRÉOLE</b> + </center> + <br> + <br> + + + <p>et derrière le comptoir une pancarte verte avec ces mots:</p> + <br> + <br> + + <center> + VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT<br> + <i>Premières: 30 centimes.</i><br> + <i>Secondes: 20 centimes.—Les militaires: 10 centimes.</i> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Boyau-Rouge avait présidé à l'aménagement intérieur de la + baraque.</p> + + <p>Sur une estrade établie dans un des angles, Louise Tabary trônait, + moulée dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonnés dans de + hautes bottines lacées.</p> + + <p>Ses cheveux très noirs, coupés courts et frisés avec soin, + donnaient un cachet original à sa frimousse toujours en éveil, et son + corsage largement échancré laissait voir les trésors arrondis d'une + gorge très blanche et très ferme.</p> + + <p>Sans être une des sept merveilles de la création ainsi que + l'annonçait au dehors Boyau-Rouge, dans l'étourdissant boniment qu'il + avait spécialement composé pour la circonstance, Louise était + l'attraction la plus agréable à voir de tout le Voyage.</p> + + <p>Au pied de l'estrade, deux rangées de chaises pour les premières; + derrière une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes + de moleskine pour les secondes. Aux troisièmes, le public restait + debout.</p> + + <p>Boyau-Rouge, costumé en clown, recommençait sa parade et ses + roulements dix fois par heure...</p> + + <p>On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur + argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de + pacotille... Cette demoiselle, célèbre dans son pays pour sa beauté et + sa grâce sans pareille, s'exhiberait «en pleine nature». D'où + l'interdiction de pénétrer faite aux femmes et aux jeunes gens de + moins de seize ans... Ce n'est qu'à prix d'or et pour un temps limité + qu'on avait pu déterminer la belle Loïsa à paraître en public... Il + fallait donc profiler de cette occasion unique...</p> + + <p>—Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent à ceux + qui ne seront pas contents!</p> + + <p>A l'intérieur, Loïsa, dès qu'une assistance suffisante avait pris + place commençait son petit discours, le récit de sa lamentable + aventure, sur un ton monotone de mélopée.</p> + + <p>Elle était née aux colonies, et ses parents avaient été assassinés + par un nègre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait dû + venir en France pour gagner sa vie... etc.</p> + + <p>Puis, bien stylée par Boyau-Rouge, elle détaillait elle-même avec + une complaisance naïve les charmes de sa personne, tendant son mollet + qu'elle laissait palper par les messieurs des premières, puis, comme + le public un peu désappointé murmurait, peu satisfait de ne point voir + «la pleine nature» promise:</p> + + <p>—Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer + mon petit chat... mais ceci étant réservé à mes bénéfices + personnels... je vais me permettre de faire le tour de la société.</p> + + <p>Elle recueillait généralement des spectateurs alléchés une ample + moisson de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier + dissimulé sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou était orné + d'une faveur rose, et le posait sur ses genoux.</p> + + <p>—Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... + C'est pour avoir l'honneur de vous remercier, et si vous êtes contents + et satisfaits, vous voudrez bien en faire part à vos amis et + connaissances.</p> + + <p>Cette plaisanterie d'un goût douteux obtenait le succès qu'elle + méritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir été + victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf + toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse réelle + de la belle Créole avaient particulièrement séduits...</p> + + <p>Ceux-là prenaient généralement pour confident Boyau-Rouge, qui, + bien payé, acceptait de se faire auprès de la jeune fille l'interprète + de ses admirateurs. C'était en vain, Louise n'accordant aucune + attention à ces déclarations.</p> + + <p>D'un autre côté, Tabary, livré à lui-même, n'obtenait plus que des + résultats insignifiants.</p> + + <p>Depuis le départ de la marcheuse, la photographie ne faisait plus + ses frais et il vint un moment où l'entreprise commune ne rapportant + pas les bénéfices qu'on en espérait, Boyau-Rouge montra les dents.</p> + + <p>L'activité qu'il dépensait ne portait pas ses fruits et il + regrettait à présent son ancienne situation. Il exposa ses griefs à la + jeune femme qui, de son côté, commençait à réfléchir, et tous deux + tinrent conseil.</p> + + <p>On négligea de demander son avis à Tabary, qui, depuis qu'il + n'était plus surveillé, noyait régulièrement son ennui dans les + pots.</p> + + <p>—Ma chère amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... + et si ça continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir + comme moi le génie de la réclame, ça ne suffit pas... Dans une + industrie comme la notre, notre métier consiste à nous moquer du + public... En somme, on lui demande son argent et on ne lui donne en + retour rien d'intéressant... Il se laisse bien empiler une fois, mais + il ne revient plus et il empêche les autres de venir. Que de fois déjà + n'ai-je pas vu des gens en ballade sur la foire et sur le point + d'entrer, être arrêtés par l'un d'eux:—«Ah! non, pas là-dedans, + je vous en prie, c'est des farceurs!» Dans un entresort, vois-tu, il + faut savoir trouver et offrir des compensations qui font passer sur la + pauvreté du spectacle.</p> + + <p>—Je ne comprends pas, dit Louise.</p> + + <p>—Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour où les beaux + messieurs, les rigolos qui viennent pour s'amuser aux fêtes sauront + trouver ici une jolie fille... pas bégueule, il n'y aura plus besoin + d'aller les chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... + et ils mettront à la mode ton établissement... Ce n'est pas autrement + que la mère Voiret a fait fortune...</p> + + <p>—Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait + admirablement, mais qui voulait au moins avoir l'air de résister.</p> + + <p>—Charles!... Charles!... qu'est-ce que ça peut lui faire... + Ça ne l'empêche pas de le garder...</p> + + <p>—Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignité, car il est le + père de mon fils!</p> + + <p>—Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton + enfant... avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc + qui nous fera bouffer jusqu'à notre dernière galette. Dès l'instant + que tout ira bien, Charles n'aura rien à dire...</p> + + <p>—Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme + si elle venait de prendre subitement une résolution. Qui veut la fin + veut les moyens, et si nous avons envie de devenir riches.</p> + + <p>—Parfaitement... Et tu n'as qu'à te fier à moi... J'ai + l'expérience de ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: «Tu peux + marcher!» c'est qu'en effet tu pourras y aller les yeux fermés... Tout + sera débattu d'avance... Maintenant, pour rétablir un peu l'équilibre + du budget, nous allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte + rien et engager des «chiqués»... Ça m'aidera pour les parades et ça ne + nous coûtera que trente sous par jour et le dîner... Tu as remarqué... + même quand il y a beaucoup de monde devant la baraque, personne ne + mange... Dès qu'il entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est + l'affaire des «chiqués» de faire suivre le trèpe, quand je l'ai + engrainé.</p> + + <p>Toutes ces dispositions prises et approuvées, Louise fit le soir + même, part à Tabary de sa nouvelle décision.</p> + + <p>Elle rencontra d'abord une certaine résistance; le photographe + tenait à son établissement, ne voulant pas se résigner à s'en + séparer... Mais Louise finit comme toujours par obtenir gain de + cause.</p> + + <p>Elle lui expliqua que l'intérêt commun était en jeu, qu'il fallait + être pratique et que des scrupules bêtes étaient déplacés dans la + circonstance.</p> + + <p>On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du + service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se + chargeait du reste.</p> + + <p>Tabary consentit à tout sans demander plus de détails. Il + comprenait qu'une existence nouvelle, libre et indépendante, lui était + réservée en récompense de son effacement. Il pourrait à sa volonté se + livrer à son penchant favori, sans que nul y trouvât à redire.</p> + + <p>C'était l'idéal.</p> + + <p>Dès ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il + sut toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associés lui + surent beaucoup de gré.</p> + + <p>Tel fut le début de cette vie à trois, qui devint légendaire sur le + Voyage et qui pendant les longues années qu'elle dura ne reçut jamais + un accroc.</p> + + <p>Les prévisions de Boyau-Rouge s'étaient réalisées.</p> + + <p>A partir du jour où l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours + facile... du moins jamais cruelle, ni indifférente aux galanteries, le + public afflua dans le salon de la belle Loïsa, en dépit de + l'insignifiance ridicule du spectacle.</p> + + <p>Elle devint même tellement à la mode, que le directeur d'un grand + établissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale + attraction.</p> + + <p>Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement + exotiques, au milieu desquelles trônait Loïsa, qui était décidément + devenue une fille superbe.</p> + + <p>Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'était prise d'une véritable + affection pour ce grand garçon, dont les conseils et l'appui lui + avaient été si utiles.</p> + + <p>Elle lui était reconnaissante du dévouement et de l'abnégation + qu'il lui montrait, car lui aussi s'était attaché à elle et lui avait + donné des preuves nombreuses de son attachement.</p> + + <p>Gamine avec Tabary, déjà trop vieux et trop usé pour elle, elle + s'était réveillée femme aux bras du bonisseur et femme dans toute + l'acception du mot, en proie à des passions aussi vives, à des désirs + aussi ardents que si elle fut née réellement sous le ciel brûlant des + Antilles, que si elle eût été une véritable créole.</p> + + <p>Peut-être fallait-il chercher dans cette révolution de tout son + être, le secret de cette beauté et de cet attrait, qui lui valaient + tant d'adorateurs.</p> + + <p>Toujours est-il que cinq ans après ses débuts, Loïsa était célèbre + et déjà riche. Dans les vitrines s'étalaient ses photographies; les + échos des journaux mondains célébraient sa gloire.</p> + + <p>Elle resta toutefois fidèle à son origine et se refusa toujours à + abandonner le Voyage.</p> + + <p>Après chaque fugue, à la fin de chacun de ses engagements en + province ou à l'étranger, elle revenait à son point de départ.</p> + + <p>Elle avait conservé auprès d'elle la troupe de danseuses qu'on + avait formée à son intention et elle était devenue patronne.</p> + + <p>Propriétaire de trois immenses caravanes, d'un matériel très + complet et très luxueux, elle rêva d'organiser sous son unique + direction, la série complète de toutes les attractions des + entresorts.</p> + + <p>C'était encore une idée suggérée par Boyau-Rouge.</p> + + <p>C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle était l'étoile, + elle eût une femme torpille, une femme colosse, une femme + tigrée...</p> + + <p>Elle liait à elle ses pensionnaires par des engagements très durs, + leur enlevant toute liberté, afin de les avoir toujours sous la + main...</p> + + <p>Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris + qui s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volonté de + Boyau-Rouge trouvèrent leur emploi.</p> + + <p>Comme Loïsa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames + mirent à profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de + discrétion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put + jamais les trouver en défaut, et la belle créole gagna en argent tout + ce que la morale perdait en cette affaire.</p> + + <p>Cependant Charles Tabary vieillissait à vue d'oeil, non qu'il fut + très âgé—il avait dépasse à peine la quarantaine—mais + l'oisiveté dans laquelle on le faisait vivre avait développé en lui + l'amour de la boisson.</p> + + <p>Son intelligence s'était épaissie, et un jour Boyau-Rouge constata + que l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.</p> + + <p>Il en avisa Louise Tabary. La belle créole s'émut de cet état.</p> + + <p>Elle réfléchit longtemps et l'hypothèse de la mort de Charles lui + apparut menaçante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi + Tabary et elle était toujours demoiselle.</p> + + <p>Elle devait à sa dignité de ne pas rester plus longtemps dans une + situation qu'elle trouva équivoque, et, puisqu'elle avait le père sous + sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'épouser, il fallait réaliser + ce projet au plus vite.</p> + + <p>La situation fausse de Charles, mari et père <i>in partibus</i>, + deviendrait normale et honorable dès qu'il serait mari légitime.</p> + + <p>Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait + plus à craindre d'ennuis de la part de sa mère. Ses frères et soeurs + devaient être grands.</p> + + <p>Au besoin, maintenant qu'elle était établie, riche et considérée, + elle prendrait sa famille avec elle.</p> + + <p>Elle eut quelque peine à en retrouver la trace. Sa mère était + morte, ainsi qu'un de ses frères.</p> + + <p>Il restait un garçon de dix-huit ans et une soeur de seize ans, + aujourd'hui tous les deux employés dans une fabrique de + chaussures.</p> + + <p>Elle leur fit quitter leur emploi, confia à son frère la + surveillance d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux + soins de son ménage particulier.</p> + + <p>Fière d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle + songea à se montrer bonne mère.</p> + + <p>—Vois-tu, dit-elle à Tabary, nous avons pu, dans notre + jeunesse, commettre quelques inconséquences... Aujourd'hui que nous + sommes en passe de devenir les forains les plus calés du Voyage... + nous n'avons pas le droit de vivre en dehors de la règle + commune...</p> + + <p>Et elle ajouta sérieusement:</p> + + <p>—Pour notre dignité et pour notre considération, il faut que + nous soyons mariés...</p> + + <p>—On a bien vécu toujours comme ça, objecta Tabary.</p> + + <p>—Ça ne fait rien, vois-tu, ça fait causer! répliqua + l'inconsciente Loïsa. On se dit en parlant de toi:—En v'là un + fainéant, ce Tabary, qui se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'étant + mon mari, on te respectera et on ne dira plus rien.</p> + + <p>—Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme ça, je + veux bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?</p> + + <p>—Il pense comme moi... D'ailleurs, voilà que notre fils + grandit. Nous allons le reprendre avec nous... Il sera pas long à + comprendre maintenant, ce petit-là... intelligent comme il est!... Tu + ne voudrais pas qu'il rougisse de ses parente.</p> + + <p>Cette considération sentimentale fit grand effet sur Tabary.</p> + + <p>—Oui... décidément, tu as raison. A cause de notre fils, il + faut que nous soyons mariés.</p> + + <p>L'inconscience de Loïsa était sincère.</p> + + <p>Elle n'apercevait pas ce que sa conduite privée avait de + parfaitement scandaleux et ne se doutait pas du caractère ignoble de + son industrie.</p> + + <p>Elle avait fondé un entresort. Elle avait accepté de s'exhiber. + Elle avait dû, pour obtenir un résultat, se conformer aux obligations + qui constituent la seule chance de réussite d'un établissement de ce + genre.</p> + + <p>A sa vue, elle avait exercé son métier habilement, voilà tout. Mais + son honnêteté n'avait pour cela reçu aucune atteinte.</p> + + <p>Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considérable + de forains et d'amis que la décision cocasse de Louise amusait autant + que l'attitude recueillie et sérieuse qu'elle garda pendant les deux + cérémonies, à la mairie et à l'église.</p> + + <p>Boyau-Rouge remplissait le rôle de garçon d'honneur.</p> + + <p>Quant à Tabary, il était tout heureux des marques de sympathie, + trop chaleureuses pour n'être pas ironiques, qu'on prodiguait à sa + femme, et il serra consciencieusement toutes les mains qui se + tendaient vers lui.</p> + + <p>Dans la soirée, après le repas, il fut pris d'un accès + d'attendrissement et il serra sur son coeur sa chère femme, ce modèle + des épouses, mais Louise se dégagea doucement et elle l'envoya se + coucher dans la caravane particulière où il vivait depuis déjà + longtemps, seul, avec les appareils photographiques dont il n'avait + pas consenti à se séparer.</p> + + <p>Quant à elle, elle continua à présider la petite fête, sans qu'elle + se sentît autrement émotionnée par la gravité de l'acte qu'elle avait + accompli le matin.</p> + + <p>Toutefois, à partir de ce jour, elle renonça à figurer sur + l'estrade, au milieu de ses pensionnaires.</p> + + <p>Elle était la patronne, une femme établie, légitimement mariée, + ayant de la surface, il ne lui convenait plus de se mêler à un tas de + figurantes...</p> + + <p>Néanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succès + de marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec + Boyau-Rouge, et la prospérité de son établissement s'en accrut tant, + qu'elle ruina du coup l'industrie de la mère Voiret, trop vieille pour + pouvoir lutter.</p> + + <p>On n'allait plus que chez la belle créole, dont l'installation + devenait de jour en jour trop petite pour contenir toutes les + attractions qu'elle avait su grouper.</p> + + <p>Sous son intelligente direction, sa grande baraque était devenue un + conservatoire où l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour + des Miracles où l'on rencontrait tous les phénomènes.</p> + + <p>Mais elle n'exhiba jamais que des «personnes du sexe».</p> + + <p>Ce fut elle, notamment, qui lança la femme-poisson, un monstre + authentique, qui n'avait à chaque main que deux doigts en forme de + pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous + l'eau.</p> + + <p>Ce fut elle qui perfectionna les trucs célèbres, mais un peu usés, + de la femme-torpille et de la femme tigrée.</p> + + <p>Pour cette dernière exhibition, il suffisait de se procurer un + sujet de bonne volonté de dix-huit à vingt-cinq ans, jolie autant que + possible, mais qui consentit à se défigurer.</p> + + <p>Par des brûlures au pétrole ou à l'aide de la pierre infernale, on + marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une + jambe—toujours la même, celle qu'elle déchaussait à la demande + du public et moyennant un petit supplément—et le tour était + joué.</p> + + <p>Il ne restait qu'à «remaquiller» la pauvre fille aux mêmes endroits + et tous les deux jours.</p> + + <p>Pour les femmes colosses, elle avait inventé tout un système de + mollets élastiques, de chaises très hautes, de tabourets dissimulés + sous des tapis, ce qui donnait une apparence de géantes aux femmes + vêtues de longues robes, traînantes et rembourrées, et assises sur une + estrade élevée, entourée de glaces de tous côtés, les sujets + fussent-ils de taille moyenne.</p> + + <p>Elle maintenait tout son monde sous une discipline très dure. Le + personnel entier, parqué dans deux voitures transformées en dortoirs, + était soumis à une surveillance sévère. Défense d'en sortir sans une + permission spéciale.</p> + + <p>Le salaire était unique pour toutes: la nourriture et trois francs + par jour. Le <i>rouleau</i>, autrement dit la quête obligatoire à + chaque séance, était un des bénéfices de la direction.</p> + + <p>Quant aux avantages extérieurs que ses pensionnaires pouvaient + tirer de leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que + Boyau-Rouge, d'intermédiaire officieux, était seule juge de la suite + qu'il convenait de donner aux propositions.</p> + + <p>Cette ingérence dans les affaires privées de ses élèves, loin de + nuire à celles qui en étaient l'objet, était au contraire une + sauvegarde pour elles et au bout de quelques années d'exercice, l'on + citait telles horizontales de grande marque qui avaient débuté dans + l'entresort des Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux + conseils de Louise.</p> + + <p>Aussi, tout en sachant très bien que celle-ci avait dû en retirer + un bénéfice, lui savaient-elles néanmoins gré de son intervention.</p> + + <p>Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement + fut facile.</p> + + <p>Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se + présentaient, puis, peu à peu, l'engouement passa.</p> + + <p>Les anciennes pensionnaires, rebutées par les exigences croissantes + de la patronne, dégoûtaient les nouvelles venues d'un métier aussi dur + et dans lequel, à tout prendre, les occasions vraiment avantageuses + étaient rares, Louise, que l'âge était loin d'avoir fatiguée, sachant + fort bien se réserver les aubaines.</p> + + <p>—Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois + qu'elle entrait en parade, disaient les envieuses, avaient été acquis + la plupart du temps au détriment de pensionnaires plus jeunes et + souvent plus jolies.</p> + + <p>C'était le diable, pour les gens bien intentionnés, de parvenir + jusqu'à elles; il fallait franchir la double barrière élevée entre le + public et l'estrade par la patronne et son fidèle Boyau-Rouge, un + gaillard qui veillait au grain et dont les intérêts, ajoutaient les + mauvaises langues, se confondaient décidément trop, en dépit du mari, + avec ceux de Louise Tabary.</p> + + <p>Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux + oreilles de l'intéressée, ne parvenait pas à altérer sa sérénité.</p> + + <p>Elle était sûre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait + son magot s'arrondir.</p> + + <p>Que lui importait le reste?</p> + + <p>Elle se contentait seulement de tenir à l'oeil les mécontentes et à + la première incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours + profiter du moment où leur renvoi mettait les récalcitrantes dans le + plus grand embarras.</p> + + <p>Puis, par un discours bien senti, elle prévenait charitablement + celles qui étaient tentées de suivre un si déplorable exemple:</p> + + <p>—Je vous avertis qu'avec moi il y a tout à gagner ou tout à + perdre... Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle à la + porte la première qui rebiffe, le cul tout nu et les manches + pareilles!... J'ai commencé comme vous, et je ne m'en porte pas plus + mal.» Seulement, j'ai toujours été sérieuse... Faites comme moi, si + vous voulez que nous restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin + de moi que je n'ai besoin de vous!</p> + + <p>Et elle disait vrai.</p> + + <p>Même lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pénurie de sujets dans + les entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand + il le fallait.</p> + + <p>Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers + commerçants et consultait les petites affiches faites à la main, sur + papier écolier et collées à hauteur d'homme à tous les angles de + rue.</p> + + <p>C'étaient des offres d'emploi:—<i>On demande des culottières, + des finisseuses de chaussures, etc.</i>, ou des demandes + d'ouvrage:—<i>Une jeune fille connaissant bien la couture + demande à entrer au pair... S'adresser à Mlle X..., rue..., n°..., + etc.</i>, toujours invariablement ornées d'un timbre de quittance de + dix centimes.</p> + + <p>Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait + soigneusement les adresses et se rendait immédiatement au domicile de + celles qui demandaient de l'ouvrage.</p> + + <p>C'étaient la plupart du temps de pauvres filles, pressées par le + besoin, tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de + dignité avait préservées jusque-là de l'irrémédiable chute...</p> + + <p>Elle se présentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui + ne demandait que de la bonne volonté et un peu d'intelligence, sans + toutefois s'expliquer davantage.</p> + + <p>Si la personne était vieille ou difforme, ou seulement laide, après + un bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se + retirait.</p> + + <p>—Décidément, non... à mon grand regret, vous ne pouvez + convenir pour l'emploi que j'aurais désiré vous confier... Je vous + demande pardon... Ce sera pour une autre fois...</p> + + <p>Si elle était jolie, bien faite, Louise Tabary appréciait d'un coup + d'oeil le dénuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre + fille et aussitôt commençait son boniment.</p> + + <p>Mon Dieu! elle n'était ni couturière, ni blanchisseuse, ni + culottière, mais elle était à la tête d'une maison prospère, comptant + beaucoup d'employées, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, + on retrouvait une famille et c'était vraiment une chance, pour une + jeune personne comme il faut et qui veut gagner honnêtement sa vie, de + tomber sur une femme comme elle.</p> + + <p>—Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... + Vous serez logée, vêtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose à + faire... Cela vous va-t-il?</p> + + <p>—Mais encore faudrait-il savoir?...</p> + + <p>—C'est bien simple. Je suis à la tête d'un établissement très + important, d'un théâtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrôle de + jeunes personnes avenantes et sûres... des caissières enfin! Quatre + heures d'un travail où vous n'aurez qu'à sourire et à être polie avec + le public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne + vous convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne + coûte rien d'essayer!</p> + + <p>Neuf fois sur dix, alléchée par les promesses et le ton maternel de + Louise Tabary, la jeune fille acceptait.</p> + + <p>Pendant les premiers jours, en effet, l'associée de Boyau-Rouge + faisait tenir le contrôle à la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci + était un peu apprivoisée, lorsqu'elle paraissait habituée à ce nouveau + genre de vie, la patronne revenait à la charge.</p> + + <p>Il était vraiment déplorable de voir une aussi jolie fille se + contenter d'un gain aussi dérisoire, quand d'autres qui ne la valaient + pas paradaient sur l'estrade, réalisant des bénéfices qu'elle + n'atteindrait jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa + troupe une place vacante.</p> + + <p>—Vous n'avez pas à vous inquiéter du costume... ni du + linge... Je vous fournirai tout... à crédit... Si vous restez à la + maison, tout ce qui vous aura servi vous sera acquis sans que vous + ayez bourse à délier...</p> + + <p>La caissière, qui parfois avait regardé avec envie ses compagnes + plus favorisées, ornées d'oripeaux éclatants, tentait l'expérience et + la baraque s'augmentait d'une pensionnaire régulière de plus.</p> + + <p>Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les + liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers + préjugés et insensiblement elle la faisait rentrer sous la règle + commune.</p> + + <p>Au bout de quelques années de cette exploitation raisonnée, elle + trouva dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.</p> + + <p>Aussitôt après son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, + devenait plus gâteux, elle avait retiré de nourrice son enfant et + l'avait gardé avec elle jusqu'à l'âge de dix ans.</p> + + <p>Elle l'avait ensuite placé en pension, mais bientôt le gamin avait + déclaré qu'il entendait rester avec sa mère, et cette femme + autoritaire, brutale jusqu'à la cruauté, ne s'était pas senti la force + d'imposer sa volonté.</p> + + <p>Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et + à qui elle exigeait qu'on laissât une liberté entière. Aussi + donnait-il un libre cours à ses mauvais instincts.</p> + + <p>Personne ne trouvait grâce devant lui et il devint bientôt le + maître absolu de l'établissement.</p> + + <p>Sa mère riait aux éclats chaque fois que Jean commettait une + mauvaise farce.</p> + + <p>Loin d'être à l'abri des méchancetés de son fils, le vieux Tabary + devint sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des + tracasseries du petit tyran.</p> + + <p>Il partageait ses journées maintenant entre ses stations chez les + mastroquets et le découpage à l'aide de scies minuscules de petites + planchettes dont il confectionnait des étagères ou des coffrets. Il + avait monté, à cet effet, un tour dans la caravane qui lui était + affectée.</p> + + <p>Le plus grand plaisir de Jean était de démonter ou de briser les + objets qui avaient souvent coûté à son père de longues heures de + travail.</p> + + <p>Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants:</p> + + <p>—M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous + embêter avec ses découpages.</p> + + <p>—Et la mère, indulgente, souriait et congédiait l'ancien + photographe.</p> + + <p>—Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il + s'amuse! C'est de son âge!</p> + + <p>Le seul, qui trouvât grâce devant l'affreux galopin, était + Boyau-Rouge, dont l'autorité d'associé et les violences lui en + imposaient. Il se souvenait toujours d'une correction que lui avait + infligée le bonisseur, un jour qu'il avait voulu toucher à son + tambour.</p> + + <p>Mais il en garda sournoisement rancune à cette espèce de géant, qui + seul avait conservé quelque influence sur Louise.</p> + + <p>A mesure qu'il grandissait, la méchanceté et le cynisme de Jean + s'affinaient, encouragés par l'aveuglement maternel.</p> + + <p>A dix-huit ans, il était réputé sur tout le Voyage comme le plus + fieffé garnement. Habitué de bals publics, coureur de guilledou, + batailleur, débauché, joueur, il mettait toute son intelligence au + service du mal.</p> + + <p>Il avait lié connaissance avec les pires individus, et il s'était + formé une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et à laquelle + on pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les + méfaits dont les auteurs restaient inconnus.</p> + + <p>Il exerçait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, + une influence réelle et dont il se montrait fier. Malheur au garçon + honnête et imprudent qui s'aventurait en sa société; entraîné par + l'exemple, il devenait rapidement aussi taré que ses compagnons de + plaisir.</p> + + <p>C'est ce qui était arrivé à François Chausserouge, et au bout de + quelques mois d'intimité, il n'avait fallu rien moins que l'énergique + résolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour + arracher le jeune homme à cet entourage funeste.</p> + + <p>Cependant François était de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; + mais son esprit faible et irrésolu avait vite capitulé devant le + caractère allier et tout d'une pièce de son cadet.</p> + + <p>Mais là où Jean Tabary exerçait sa tyrannie avec le plus d'âpreté, + c'était dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mère l'avait rendu + maître absolu.</p> + + <p>Il était positivement l'effroi de toutes les pensionnaires.</p> + + <p>Une de ces malheureuses refusait-elle d'obéir à ses caprices, + repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle était + impitoyablement chassée, non sans avoir essuyé mille avanies + préalables.</p> + + <p>Elle n'avait qu'une ressource, réclamer l'appui de Boyau-Rouge, + l'associé de la patronne, qui voyait de très mauvais oeil l'importance + croissante que prenait le jeune homme dans la maison.</p> + + <p>Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait réussi, était devenu un + homme sérieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de + conserver une situation acquise péniblement que de se la préparer.</p> + + <p>Il en résultait des scènes terribles entre son associée et lui, + dans lesquelles il donnait libre cours à sa mauvaise humeur et à sa + violence naturelle.</p> + + <p>Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplacé + l'étroite intimité qui avait régné entre lui et Louise Tabary.</p> + + <p>Honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, décidé à tout, même à + rompre, s'il en était besoin, sa colère n'attendait pour éclater + qu'une occasion favorable. Ce fut plus tôt qu'il ne le pensait.</p> + + <p>Un jour que Jean réclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui + avait résisté, il s'y opposa carrément.</p> + + <p>—Cette femme, dont je suis très satisfait, restera chez nous, + et il n'y a aucune raison pour que nous nous privions de ses + services.</p> + + <p>—Puisqu'elle a été inconvenante à l'égard de mon garçon... + puisque Jean le désire?</p> + + <p>—Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans + son droit, cette fille... elle a été engagée ici pour travailler et + non pas pour servir de passe-temps à un morveux, qui aurait encore + besoin d'une bonne pour le moucher!... Je suis ici le maître autant + que toi!... Ton Jean, je lui interdis à partir d'aujourd'hui l'entrée + de la caravane des femmes... Il n'a rien à y faire! Sinon, c'est moi + qui le sortirai, et sans mettre de mitaines!</p> + + <p>—Jean me représente, riposta Louise Tabary, il a donc les + mêmes droits que moi. J'ai besoin de lui pour défendre mes + intérêts...</p> + + <p>—Et moi je suis assez de tout seul pour défendre les miens... + Seulement, comme je suis trop vieux pour céder, que je ne veux pas me + laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui + partira ou bien moi... Choisis!</p> + + <p>—Mon fils ne me quittera pas!</p> + + <p>—Eh bien! ce sera moi! D'après notre traité, nos parts sont + égales... la liquidation sera donc bien simple. La moitié du tout pour + chacun de nous...</p> + + <p>—Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter après quinze + ans d'une association si heureuse?</p> + + <p>—Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas à + devenir désastreuse, si je n'étais résolu à y mettre bon ordre... Je + te le répète, choisis... lui ou moi!</p> + + <p>—Mon choix est fait! répliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime + que mon fils au monde... Il te gêne! je refuse de te le sacrifier... + Il restera avec moi... Quant à toi, fais ce que tu voudras.</p> + + <p>—C'est ton dernier mot.</p> + + <p>—Oui.</p> + + <p>—Eh bien! nous nous séparerons, et nous verrons la suite + quand je ne serai plus là pour réparer ses sottises. Moi, je ne suis + pas inquiet, je suis, au contraire, très satisfait d'une circonstance + qui me permettra enfin d'être seul maître chez moi. Au revoir!</p> + + <p>Et dès le lendemain, les deux associés procédaient à la liquidation + générale de l'établissement.</p> + + <p>Le partage des fonds amassés en commun fut facile, Boyau-Rouge + ayant exigé depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.</p> + + <p>Quant au matériel, on s'en rapporta à l'estimation d'un voyageur, + choisi comme arbitre, pour éviter des frais.</p> + + <p>Restait à régler la question du personnel, mais une première + désillusion attendait là Louise Tabary.</p> + + <p>Les engagements contractés par la Société Tabary-Debucher étaient + résiliés de droit. On mit les pensionnaires, libres désormais, en + demeure de choisir entre les deux associés.</p> + + <p>Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optèrent + en faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi à la tête d'un + établissement prêt à fonctionner, tandis que Jean et sa mère avaient, + restés seuls, tout un personnel à reconstituer.</p> + + <p>Pour la première fois, Louise, qui sentait ses intérêts gravement + atteints, s'emporta contre son fils:</p> + + <p>—C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! + Voilà maintenant nos ressources diminuées de moitié et tout est à + recommencer! Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, à notre + nez, à notre barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons à former + une troupe semblable à celle que nous perdons! C'est bien fait pour + moi! Ça m'apprendra à être faible!</p> + + <p>—Tu as tort, m'man! répliqua Jean en câlinant sa mère. Ne + crains rien, va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de + faire... C'était un coup de balai nécessaire! Y avait trop longtemps + que ce Boyau-Rouge était de trop dans notre existence. Fie-toi à moi + et tu verras! Les beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre + succès... et nous serons seuls à en profiter... C'était pour toi et + non pour lui qu'on venait!...</p> + + <p>Le père Tabary apprit cette scission sans étonnement. Néanmoins, il + voulut demander une explication:</p> + + <p>—Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon à rien... On te + donne à manger... à boire, du bois pour tes découpages, eh bien! + fous-nous la paix!</p> + + <p>Et le pauvre vieux, à demi gâteux, se tut, n'osant répliquer. Il + avait peur de son fils.</p> + + <p>Jean se mit en campagne.</p> + + <p>Quelques jours après, il avait racolé, çà et là, dans les quartiers + populeux, dans les bals de barrières, un premier noyau de + pensionnaires, qu'il costuma en mauresques, et à qui sa mère donna les + premières notions du métier. Il se procura aussi deux phénomènes, une + femme géante et une naine.</p> + + <p>Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette + nouvelle installation, en comparaison de l'ancienne, même en + comparaison de celle de Boyau-Rouge.</p> + + <p>La première campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais + résultats. Les Tabary mangeaient de l'argent.</p> + + <p>Jean ne décolérait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'était la + vue du succès de son rival, dont l'établissement ne désemplissait + pas.</p> + + <p>Pour donner un appât aux clients, il engagea sa mère à se départir + de la sévérité qu'elle avait toujours gardée vis-à-vis de ses + pensionnaires. Quand on pourrait les approcher plus librement, on + viendrait plus volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda + pas à dégénérer en licence. De véritables scènes de débauche se + passaient dans l'entresort et la police en eut vent.</p> + + <p>Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier + sur lequel l'entresort était installé fit une descente. Le magistrat + ayant trouvé, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, + prévint Louise Tabary que la Préfecture n'autorisait l'exhibition que + de jeunes filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de + contravention à cet article du règlement, son établissement serait + immédiatement fermé.</p> + + <p>De même si le bruit du moindre scandale venait à la connaissance de + l'administration.</p> + + <p>—C'est idiot! déclara Louise Tabary, quand le commissaire fut + parti, avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis montée la + première fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour + cela!</p> + + <p>—C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il + n'y a plus de commerce possible!</p> + + <p>Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se + conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la + plus extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais + s'ils parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités + par qui ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle + par l'excès de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. + C'est ainsi que de jour en jour et tandis que l'entresort de + Boyau-Rouge continuait à prospérer, leur établissement perdit sa vogue + ancienne.</p> + + <p>Les frais dépassaient les recettes; chaque mois se soldait en + perte, et pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée + d'attaquer le fonds de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary + devint ataxique et complètement gâteux.</p> + + <p>Son état nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt + impossible de lui donner.</p> + + <p>Louise Tabary, d'accord avec son fils, se décida à placer son mari + en pension dans une maison de refuge.</p> + + <p>C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne + regrettait pas, disait-elle, ce surcroît de dépense; on se devait à sa + famille!</p> + + <p>Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa + pensée.</p> + + <p>—Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à + l'hospice, il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au + moins, comme cela, nous aurions été débarrassés.</p> + + <p>—Tais-toi! fils, tais-toi! répliqua la mère, ne regrette + rien, va! Le pauvre cher homme n'est pas bien méchant... et il ne peut + pas maintenant en avoir pour bien longtemps! Quant à nous, maintenant, + il faut voir à nous débrouiller!</p> + + <p>L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient + trouvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup + sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge + reparut sur le Voyage.</p> + + <p>Le jour où le dompteur lui proposa d'entrer à son service, Jean + comprit qu'une planche de salut s'offrait à lui.</p> + + <p>François était riche; il était faible. Il y avait là pour le rusé + coquin un moyen de rétablir ses affaires; il lui suffisait de prendre + pied dans la maison et justement on venait lui en offrir + l'occasion.</p> + + <p>Bien qu'il fût décidé à ne pas la laisser échapper, il ajourna sa + réponse, prétextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mère, mais + dans le but réel de ne pas faire paraître un empressement qui eût pu + éveiller les soupçons de son ami.</p> + + <p>—Mère! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes + sauvés. Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en + penses-tu?</p> + + <p>Louise Tabary regarda fixement son fils et réfléchit un + instant.</p> + + <p>—Quel âge a-t-il, François?</p> + + <p>—Cinq ans de plus que moi... Ça lui fait vingt-huit ans.</p> + + <p>—Alors, il faut accepter.</p> + + <p>—Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... + Une fois avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me + demandes-tu son âge?</p> + + <p>—Pour rien... une idée qui me passait par la tête.</p> + + <p>—Tu sais... Je n'ai pas répondu oui tout de suite... mais + nous sommes invités à dîner tous les deux ce soir, chez lui... Au + dessert nous arrangerons l'affaire...</p> + + <p>—Très bien! En ce cas je vais me préparer.</p> + + <p>Et lorsqu'à six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa + caravane, son fils resta émerveillé.</p> + + <p>Parée de ses plus beaux habits, les poignets chargés de bracelets, + coiffée avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.</p> + + <p>—Mâtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand + tu vas voir des amis!</p> + + <p>—Il faut toujours mieux faire envie que pitié! riposta Louise + Tabary d'un ton énigmatique. Allons, viens, mon garçon!</p> + + <p>Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa + mère et tous deux s'acheminèrent vers la ménagerie Chausserouge.</p> + <br> + + + <div class='note'> + <a name='Footnote_1_1'></a><a href= + '#FNanchor_1_1'><sup>[1]</sup></a> Engrainer le trèpe.—Attirer + le monde. + </div> + + <div class='note'> + <a name='Footnote_2_2'></a><a href= + '#FNanchor_2_2'><sup>[2]</sup></a> Lantodage.—Entrée du public + en foule. + </div> + + <div class='note'> + <a name='Footnote_3_3'></a><a href= + '#FNanchor_3_3'><sup>[3]</sup></a> Qui ne rapporte pas la peine + qu'on se donne. + </div> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='VII'></a> + + <h2>VII</h2> + <br> + + + <p>Quand ils arrivèrent, Chausserouge était seul dans la caravane.</p> + + <p>—Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en + les voyant entrer, c'est bien gentil à vous d'avoir accepté mon + invitation.</p> + + <p>—Bonjour, François! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils + sont dans le malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon + pauvre garçon, j'ai su cela, tu as été bien éprouvé!</p> + + <p>—Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une + perte irréparable et dont je ne me consolerai pas de si tôt... Mais + que voulez-vous, dans notre sacré métier, il faut s'attendre à tout; + hier, c'était mon père... demain, ça sera peut-être mon tour... mais + vous savez, c'est dur tout de même, mourir comme ça, bêtement, quand, + pendant trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrapé une + égratignure! Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les + cages. Enfin!</p> + + <p>Et le dompteur dut raconter, faire connaître en détail, les + circonstances de l'accident.</p> + + <p>—Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle + n'est pas avec toi?</p> + + <p>—Si! si! elle est à côté, elle va venir.</p> + + <p>—Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant?</p> + + <p>—Oui, ma petite Zézette! Sa mère va nous l'apporter tout à + l'heure. Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; + vous êtes aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous + ai vue, le jour de mon mariage, si je me souviens bien.</p> + + <p>—Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, + regarde-moi celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en + voilà un qui ne me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de + bonne heure... Ça fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. + Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est + dur, un métier comme le nôtre!</p> + + <p>—Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça... Vous n'avez pas eu de + chance?</p> + + <p>—Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où + j'en suis, étant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne + connaissais que le beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma + veine... Il paraît qu'on ne peut pas toujours être heureux... Ça a + d'abord été cette canaille de Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la + situation, pour qui je me suis sacrifiée, c'est le mot... qui me + quitte, m'enlève mes pensionnaires et organise une concurrence à deux + pas de moi. Puis, mon bonhomme de mari... encore un qui sans moi + serait resté dans la crotte et à qui le bon Dieu ferait une belle + grâce en l'appelant à lui... Le voilà maintenant paralysé, impotent, + placé dans un hospice, où il me coûte les yeux de la tête. Je ne + regrette rien, parce qu'après tout il est mon homme, et je ne fais que + mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la Préfecture, à qui il est + venu des scrupules sur le tard, et qui me fait mistoufle sur + mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste et je n'ai + pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye patente... Ne + dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche les petites + filles de douze ans!</p> + + <p>—Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et + nous vous y aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons!</p> + + <p>En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu + rouges, très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses + bras.</p> + + <p>Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur + Louise Tabary.</p> + + <p>Un instant les deux femmes se toisèrent; enfin Louise se leva et + s'avança au-devant de la jeune femme.</p> + + <p>—Bonjour, ma chère amie! fit-elle en lui tendant les bras. Ça + me fait bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli + bébé!</p> + + <p>Et elle embrassa tour à tour la mère et l'enfant.</p> + + <p>Amélie la laissa faire, puis sans répondre aux effusions de + l'invitée de son mari:</p> + + <p>—La table est mise à côté! dit-elle simplement. Si vous + voulez venir!</p> + + <p>François offrit galamment son bras à Louise et tous se rendirent + dans la caravane voisine qui servait de salle à manger.</p> + + <p>Il y eut d'abord un instant de gêne entre les convives.</p> + + <p>Amélie gardait une attitude pleine de réserve, évitant de prendre + aucune part à la conversation.</p> + + <p>Dès le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face + d'elle une ennemie et elle s'efforça par son entrain, ses prévenances, + ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dîner, de + dissiper la prévention de la mère de Zézette.</p> + + <p>Elle affecta d'être gaie et comme Chausserouge faisait la remarque + que le malheur n'avait altéré en rien sa belle humeur:</p> + + <p>—La gaieté, répliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne + conscience... Quand on a été honnête toute sa vie... qu'on n'a rien à + se reprocher... on n'est jamais triste...</p> + + <p>Puis, comme elle surprenait au coin de la lèvre d'Amélie un pli + ironique, elle ajouta:</p> + + <p>—A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui + récent, comme cette pauvre Amélie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, + ma chère enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas + heureuse?</p> + + <p>—Si! répliqua la jeune femme, très heureuse! Mais c'est + l'avenir qui m'inquiète... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai + eu trop de bonheur pendant longtemps... j'ai peur que ça ne continue + pas...</p> + + <p>Cette déclaration jeta un froid, surtout à l'heure où le but avoué + de la réunion était de prendre des résolutions pour assurer cet avenir + qui semblait si menaçant, et Chausserouge se hâta de changer la + conversation.</p> + + <p>Au dessert, il prit la parole:</p> + + <p>—Ma chère amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la + mort de notre père a causé chez nous un vide qui n'est pas près d'être + rempli... Rester seul pour veiller à tant d'intérêts, ce serait, de ma + part, afficher une présomption et une confiance dans mes propres + forces que je suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer + que Jean Tabary accepte de devenir mon second.</p> + + <p>—C'est décidé? demanda Amélie.</p> + + <p>—C'est décidé... absolument! déclara François en regardant + fixement sa femme, à moins que madame Louise ne s'y oppose?</p> + + <p>—Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer à ce que mon fils + rende service à un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien + peu! Et d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas + chez vous une situation meilleure que celle que je puis lui offrir + chez moi, par le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule à faire + marcher mon petit truc!... Les affaires vont si mal!</p> + + <p>—Il nous reste à régler les conditions... à arrêter le + chiffre des appointements, dit le dompteur.</p> + + <p>Mais Louise Tabary l'arrêta d'un geste:</p> + + <p>—Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons + fort bien que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions + seront les nôtres!</p> + + <p>Amélie se leva, s'excusa, auprès de ses convives... il était + l'heure de coucher Zézette, l'enfant étant peu habituée à veiller, et + elle sortit, laissant à sa femme de ménage, le soin de desservir.</p> + + <p>Dès qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre + sa poitrine et éclata en sanglots.</p> + + <p>Ainsi, c'était fini! Malgré ses prières, ses supplications, son + mari avait passé outre!</p> + + <p>Jusqu'à l'heure du dîner elle avait espéré...</p> + + <p>Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question + sous toutes ses faces et elle aurait trouvé des arguments pour qu'il + ne fût donné aucune suite au projet de François.</p> + + <p>Mais voici qu'on ne lui avait même pas fait l'honneur de la + consulter. Les arrangements avaient été pris hors de sa présence et + tout au plus avait-on consenti à l'informer officiellement de la + chose, quand la résolution avait été irrévocable!</p> + + <p>Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet + être que le père Chausserouge détestait tant qu'il ne parlait rien + moins que de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait + seulement d'entrer dans la ménagerie!</p> + + <p>Et c'était à lui que François allait déléguer son autorité! Et + cette femme, la mère, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, + elle était destinée à la voir tous les jours... elle devrait lui faire + bon visage pour complaire à son mari!</p> + + <p>Dieu sait pourtant quelles coupables pensées, quelles intentions + malfaisantes devaient s'agiter derrière ce visage, beau encore à la + vérité, mais dont l'expression méchante et vicieuse l'épouvantait!</p> + + <p>Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne + l'attribuât à la cause véritable qui l'avait provoquée.</p> + + <p>Elle essuya ses yeux, et, ayant couché son enfant, elle se disposa + à aller retrouver ses convives.</p> + + <p>Quand elle rentra dans la salle à manger, les deux hommes, la pipe + aux dents, très allumés, prenaient le café, tandis que, renversée sur + sa chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.</p> + + <p>—Je vous demande pardon, ma chère. C'est une vieille + habitude. J'espère que vous ne voyez aucun inconvénient...</p> + + <p>—Aucun! balbutia Amélie; mais ce simple détail, le ton même + de la phrase de Louise, l'effrayèrent sans qu'elle pût imaginer + pourquoi.</p> + + <p>—C'est moi, dit François, qui ai prié Madame Louise de faire + comme chez elle... Si on se gêne avec les amis... il n'y a plus de + raison.</p> + + <p>Il s'arrêta, considéra un instant la fumeuse:</p> + + <p>—Vous avez dû être tout de même une rude belle fille dans + votre temps, ajouta-t-il la langue légèrement pâteuse, car vous en + avez de fameux restes, y a pas à dire! Cré mâtin! vous faites plaisir + à voir!</p> + + <p>—François! prononça Amélie toute pâle, François, tu as + bu!</p> + + <p>—De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un + compliment maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui + dis, voilà tout! Je lui dirais peut être pas si je n'avais pas si bien + dîné! C'est de ta faute!</p> + + <p>—Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, ça fait toujours + plaisir... quand on a mon âge...</p> + + <p>—Tu sais, continua François, tout est arrangé, conclu et + bâclé... Jean aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour + rien!... Pense donc! je n'aurai plus à m'occuper de ça... A ce propos, + faut pas oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que + nos bêtes—et il appuya sur nos—ne manquent de rien... + D'ailleurs, il faut bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu + sais, y en a pas mal de nouvelles... Tu vas voir...</p> + + <p>Il se leva avec peine et descendit dans la ménagerie, suivi de ses + convives.</p> + + <p>—Hep! le pisteur! a-t-on préparé le boulotage?</p> + + <p>—Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On + attend l'heure pour la distribution!</p> + + <p>—C'est bon! éclaire-nous!</p> + + <p>Et tandis que les animaux, réveillés par la lumière et + reconnaissant leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux + des cages, il fit faire aux Tabary le tour de la ménagerie, appelant + au passage chaque bête par son nom, donnant des explications sur leurs + moeurs, leurs habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire à son + habituelle clientèle.</p> + + <p>—Voilà Néron... mon vieux Néron, le plus beau lion qu'il y + ait sur tout le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Saïda... + Voici Turc, une sale bête qu'il faut tenir tout le temps à l'oeil si + on ne veut pas être égratigné... Voici Jim et Toby, les deux premiers + tigres royaux qui aient été dressés... encore deux camarades pas bien + commodes... puis quatre loups russes que je viens d'acheter et que je + vais faire travailler... Voilà mon léopard Agésilas, bon garçon quand + il veut, mais hypocrite endiablé... la Grandeur, un petit amour d'ours + des cocotiers, rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa + gueule, quand je le fais entrer dans la cage de Néron... Et puis voilà + Moquart, mon éléphant... toujours à côté de son ami Gustave... tu + vois, là-bas, le cormoran!</p> + + <p>Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec + affectueusement:</p> + + <p>—Bonjour, mon vieux déplumé!</p> + + <p>Puis il se retourna et montrant une cage vide:</p> + + <p>—C'est de là que s'est échappé Pacha... le lion qui a tué mon + père! En face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je + fasse abattre l'autre, la pauvre bête, que Pacha avait à moitié + étranglé. Maintenant, mon vieux Jean, à part mes serpents, tu as tout + vu; à partir d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... même dans + les cages!</p> + + <p>—Je ne dis pas non! riposta Jean.</p> + + <p>—Ah! si tu veux, je te prends pour élève... à l'oeil! + Dis-donc, sais-tu que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est + convenu, je compte sur toi à partir de demain, pour l'ouverture!</p> + + <p>—C'est dit! répondit Jean en serrant la main de son ami.</p> + + <p>—Il me reste à te remercier, garçon, ainsi que ta femme, dit + Louise, de la bonne soirée que tu viens de nous faire passer... Ce ne + sera pas la dernière et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant à son + tour la main et en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me + feras l'amitié de venir me voir... en voisin... tu me feras + plaisir!</p> + + <p>—Alors vous me verrez souvent! répliqua François sur le même + ton.</p> + + <p>Il reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte et rentra dans sa + caravane.</p> + + <p>—Eh bien? demanda-t-il à sa femme, comment les + trouves-tu?</p> + + <p>—Je n'ai pas changé d'opinion, répondit Amélie + tristement.</p> + + <p>—Tu ne les aime pas?</p> + + <p>—Non! ils me font peur!</p> + + <p>—Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un + bon camarade... sa mère une femme charmante... Ah! pour sûr, + charmante!... Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficelée + comme ça... On la prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On + doit pas s'ennuyer avec une femme pareille!</p> + + <p>—François, tu as bu, ce soir. Peut-être demain te + repentiras-tu de ce que tu as fait aujourd'hui. Écoute, il est encore + temps, ne prends pas Jean avec toi!</p> + + <p>—Nos paroles sont échangées.</p> + + <p>—Retire la tienne, je t'en supplie!</p> + + <p>Le dompteur se leva, blême de colère:</p> + + <p>—Alors, ça va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne + puis plus être tranquille et gai une journée entière! Faut que + j'entende tout le temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne + plus me parler de cela! Tu as compris?</p> + + <p>—François!</p> + + <p>—Flanque-moi la paix et couche-toi.</p> + + <p>Amélie soupira et obéit.</p> + + <p>Jean Tabary avait accompagné sa mère jusqu'à sa caravane.</p> + + <p>—Comment penses-tu que François m'ait trouvée? lui demanda + Louise en se débarrassant de ses bijoux.</p> + + <p>—Mais très bien... il te l'a dit, du reste.</p> + + <p>—Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouvée... à son goût... + mieux que sa femme?</p> + + <p>Jean Tabary regarda sa mère bien en face, puis il sourit:</p> + + <p>—Tu es rudement forte tout de même... Eh bien! puisque tu + veux le savoir, mon idée est que s'il ne t'a pas trouvée mieux que sa + femme... ça ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de + rire! Bonsoir, m'man!</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='VIII'></a> + + <h2>VIII</h2> + <br> + + + <p>Ce fut sur l'esplanade des Invalides que François Chausserouge fit + sa rentrée, devant le public parisien, et d'une façon assez + brillante.</p> + + <p>Certes l'engouement d'autrefois était passé, mais un affichage bien + compris et la relation récente de la mort du vieux dompteur avaient + ramené l'attention sur la ménagerie.</p> + + <p>Toutefois, ce premier résultat ne satisfit point pleinement Jean + Tabary.</p> + + <p>—Tu sais, dit-il à François, maintenant que tu m'as pris pour + ton régisseur, il faudra bien que tu m'écoutes, de bon gré ou de + force. Je ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir été pour toi + une cause de débine... Eh bien! tu as déjà commis une faute... Tu n'as + pas assez profité de la mort malheureuse de ton père... Il y avait là + un coup de réclame épatant...</p> + + <p>Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui + répugnait:</p> + + <p>—Tais-toi donc! répartit Jean, tu parles comme un petit + enfant... Écoute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te + brossera un grand tableau représentant ton père terrassé par le + lion... Toi, luttant avec l'animal et le forçant à reculer... On n'est + pas obligé de dire que tu as tué Pacha... et personne ici ne te + contredira... La bête peut être guérie de ses blessures et tu + présenteras au public l'un quelconque de tes pensionnaires comme celui + qui a boulotte ton père... Néron, par exemple, que tu connais bien et + qui n'est pas trop méchant, bien qu'il ait toujours l'air de vouloir + tout avaler... Avec un peu de mise en scène, un boniment bien senti à + ton entrée dans la cage du fauve redoutable... tu verras l'effet + énorme...</p> + + <p>—Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire ça! dit + François, révolté par cette idée de battre la grosse caisse sur le + cadavre de son père, non! Et d'ailleurs, ça serait tromper le public! + Pacha est bien mort et sa peau toute trouée est suspendue dans la + baraque... ainsi...</p> + + <p>—Ça sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, + et Pacha sera baptisé Néron avec une étiquette indicative au bord de + la cage... Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de ça!</p> + + <p>Et sans attendre que Chausserouge pût formuler une dernière + objection, il s'était mis en campagne, afin de réaliser le plus vite + possible son projet de réclame.</p> + + <p>Amélie, lorsque François lui fit part de cette innovation, se + montra très peinée de ce manque de convenances:</p> + + <p>—Voilà le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre + une première bêtise! Après celle-là ce sera une autre. Qu'as-tu besoin + d'une semblable réclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au + temps de son plus grand succès, la ménagerie n'a dû sa vogue qu'au + courage et à la témérité que tu montrais à tes débuts... C'est par là + qu'il faut continuer à frapper l'imagination des spectateurs... Un + dompteur qui a le souci de sa gloire ne doit devoir qu'à lui-même sa + célébrité et les moyens malsains qu'on te force d'employer + n'ajouteront rien à ta valeur... au contraire. Ils ne serviront qu'à + te faire prendre pour un saltimbanque et à éloigner de toi les + véritables amateurs...</p> + + <p>Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le + raisonnement d'Amélie était juste, mais il ne voulait pas avoir l'air + d'avoir cédé à son régisseur. Il s'attribua l'initiative de cette + innovation, dont Jean Tabary n'avait été que le metteur en oeuvre.</p> + + <p>—Alors, répliqua la jeune femme, tu as eu là une mauvaise + inspiration, pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une + décision à prendre, tu ne t'en trouverais pas plus mal.</p> + + <p>—Les femmes n'entendent rien à la réclame, riposta François + d'un ton bourru, pour mettre un terme à l'entretien.</p> + + <p>Et, à part lui, il prit la résolution de ne plus obéir aux + injonctions de son aide.</p> + + <p>Mais soit qu'il eût deviné dans l'attitude du dompteur cette + velléité de résistance, soit qu'il se sentit assez sûr de son + influence pour ne pas avoir à craindre un désaveu, Tabary ne lui eu + laissa pas le loisir.</p> + + <p>A partir du jour où il inaugura ses nouvelles fonctions, de son + autorité privée il bouleversa tout dans la ménagerie.</p> + + <p>Il commença par congédier le chef de piste, un vieux serviteur tout + dévoué aux Chausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitté + l'établissement.</p> + + <p>Sous prétexte d'économies, il remplaça le garçon chargé de + «l'explication», Auguste, qui passait à juste titre pour le meilleur + bonisseur de tout le Voyage, et que son dévouement seul avait fait + rester fidèle à ses patrons, car il avait maintes fois refusé les + offres les plus avantageuses de la part des concurrents de + Chausserouge.</p> + + <p>François, cette fois, se fâcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa + tranquillement les épaules.</p> + + <p>—Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-là t'exploitent! + Tu manges ton bénéfice positivement en payant fort cher des gens qui + ne valent certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me + charge, moi, de faire le boniment aussi bien qu'Auguste... Tu te + plains parce que je prends tes intérêts! Elle est raide, celle-là!</p> + + <p>—Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer les animaux + d'une cage dans l'autre, pendant les représentations! Je ne tiens pas + à ce qu'on se trompe... Un accident est si vite arrivé! Avec lui, + j'étais tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire + sortir au moment précis!</p> + + <p>—Je m'en charge encore! dit Tabary.</p> + + <p>—Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas + l'habitude du métier!...</p> + + <p>—Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui + te coûtera infiniment moins cher.</p> + + <p>—Dans tous les cas, c'étaient de vieux serviteurs qui avaient + connu mon père, qui m'avaient vu enfant...</p> + + <p>—Oh! Oh! si tu entres dans les considérations sentimentales, + il n'y a plus d'affaires possibles!</p> + + <p>Et François, peut-être pas persuadé, mais vaincu par l'insistance + de son aide, laissait faire.</p> + + <p>Jean Tabary ne s'en tint pas là; pour continuer l'épuration, comme + il disait, il donna leurs huit jours aux musiciens français de + l'orchestre, dont il fit prendre la place par des ramonis + allemands.</p> + + <p>Ceux-là, on les avait à moitié prix et ils jouaient des airs de + leur pays. Pas de droits d'auteur à payer.</p> + + <p>—Le public va se fâcher! objecta timidement François. Il y a + déjà eu des histoires parce qu'on employait des étrangers sur la + parade.</p> + + <p>—Je veux bien, moi! répliquait Jean qui avait toujours une + raison à donner, expose-toi tous les jours à te faire bouffer par tes + bêtes... uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec + l'argent que tu gagnes au péril de la vie, je veux bien! C'est + stupide, mais c'est d'un bon Français!... Ah! tu comprends le + commerce, toi!</p> + + <p>Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de + l'ancien personnel.</p> + + <p>Il avait été tout entier remplacé par des créatures de Jean Tabary, + des individus plus ou moins tarés, qui avaient été les compagnons de + débauche du régisseur.</p> + + <p>Maintenant le fils de Louise Tabary était sûr de ne se heurter à + aucune résistance. On exécutait ses ordres et tout pliait devant son + autorité, que celle de Chausserouge contrebalançait à peine.</p> + + <p>Une seule volonté lui faisait obstacle et l'empêchait de se + considérer comme le chef occulte, mais suprême de la ménagerie, mais + un obstacle devant lequel se brisait toute sa diplomatie.</p> + + <p>Amélie ne cessait de lui témoigner l'antipathie, la plus franche, + et bien qu'elle ne prit aucune part à l'administration, elle ne + perdait jamais une occasion de s'élever avec force contre des réformes + qui devaient, à son avis, conduire l'établissement à sa ruine.</p> + + <p>C'était entre elle et son mari un éternel sujet de discussion. Elle + n'avait pu prendre son parti de l'ingérence dans la maison de ce Jean, + dont elle avait tant redouté dès le premier instant la funeste + influence.</p> + + <p>Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune + femme sur sa mauvaise impression.</p> + + <p>Voyant qu'il ne pouvait y réussir, qu'au contraire, elle cherchait + par tous les moyens à le perdre dans l'esprit de son mari, il entra + résolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait + vainqueur.</p> + + <p>—Je t'avais bien prévenu, dit-il à François, le jour où tu + m'as fait part de ton projet de te marier avec la fille du père + Collinet... Maintenant tu n'es plus le maître chez toi... elle te mène + par le bout du nez... C'est facile à voir...</p> + + <p>—Amélie s'occupe du ménage et pas d'autre chose... riposta + Chausserouge. Elle m'obéit et je ne reçois d'ordres de personne...</p> + + <p>—Non... mais avec ça que je ne m'aperçois pas que tu n'es + plus le même chaque fois que tu viens de la quitter... Elle te fourre + des idées dans la tête et il n'y a plus moyen de te faire entendre + raison. Je voudrais avoir une femme qui se permettrait de me faire... + simplement des observations. Nous verrions ça!</p> + + <p>—Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je + ne la consulte pas, c'est que tu es ici... malgré elle.</p> + + <p>—Pour une fois que tu as montré de l'énergie! Pardieu, il + n'aurait plus manqué que dans cette occasion-là tu n'aies pas prouvé + que tu étais le maître! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait + pour t'en tirer! Mais, mon vieux, ne passe donc pas ta vie dans les + jupes de ta femme! Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent + après la représentation rigoler dans la caravane de la mère Tabary... + On fera une petite partie entre copains... Veux-tu venir?</p> + + <p>—Je ne sais pas si...</p> + + <p>—Tu vois! Tu n'oses pas répondre sans consulter ta femme.</p> + + <p>—Eh bien, j'irai! dit Chausserouge piqué au vif.</p> + + <p>—C'est bon, je compte sur toi! On verra si tu es de + parole!</p> + + <p>Chausserouge rentra chez lui et prévint sa femme de son intention + d'aller passer la soirée chez les Tabary.</p> + + <p>—Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amélie + triplement, et puis, ces derniers temps, Zézette a pris froid; elle + tousse... Si tu étais gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu + resterais avec moi.</p> + + <p>—J'ai promis. Il faut que j'y aille.</p> + + <p>—Tu vois... tu préfères la société de ces gens-là à la + mienne. Ah! François! François! prends garde... je ne sais pas, il me + semble qu'un nouveau malheur nous menace. Et, tu sais, mes + pressentiments ne me trompent pas...</p> + + <p>—Oh! Mais tu m'ennuies à la fin... et si ça continue, tu vas + me rendre l'existence insupportable! répliqua durement Chausserouge. + J'en ai assez de toutes ces jérémiades... Je ne suis pas un gamin et + je sais ce que j'ai à faire!</p> + + <p>Il dîna rapidement, descendit à la ménagerie, et aussitôt après la + dernière représentation, il se rendit chez les Tabary.</p> + + <p>Louise, prévenue, avait préparé une collation.</p> + + <p>Elle était vêtue d'un peignoir rose et elle n'avait négligé aucun + des artifices qui pût faire ressortir l'éclat de son teint encore + frais et l'attrait de sa beauté déjà un peu mûre.</p> + + <p>Puis tour à tour arrivèrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, + le «marchand de marionnettes», comme l'appelaient les forains et + Troubat, propriétaire d'un manège perfectionné: les chevaux au + galop.</p> + + <p>Tous étaient des amis de la maison. Ils prirent place dans + l'étroite caravane autour d'une table, dont le centre était occupé par + un vaste saladier rempli de vin chaud.</p> + + <p>Louise Tabary avait fait à Chausserouge une place auprès + d'elle.</p> + + <p>—Sais-tu, dit Jean à sa mère, que nous avons failli ne pas + avoir l'ami François. La patronne voulait le garder ce soir pour elle + toute seule.</p> + + <p>—En voilà une égoïste! dit Louise, elle n'avait qu'à + l'accompagner, son cher et tendre, elle aurait été la bienvenue.</p> + + <p>—Ma femme est un peu souffrante ce soir, dit + Chausserouge.</p> + + <p>—Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean + ironiquement.</p> + + <p>—Il n'y a pourtant pas de quoi. Une vieille femme comme moi! + répliqua Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de + moins! Il y a eu un moment, quand il a débuté, le petit...—je + l'appelle toujours le petit, je l'ai vu si jeune!—à l'époque où + toutes les belles dames lui couraient après, où je n'aurais pas été + éloignée d'avoir un regard pour lui. J'étais encore pas trop mal dans + ce temps-là, mais j'avais Tabary qui, lui non plus, n'était pas encore + gâteux, le pauvre cher homme, et je n'aurais pas voulu lui faire de + peine.</p> + + <p>—Ah! Madame Louise! dit Chausserouge, très flatté au fond, si + j'avais pu le deviner!...</p> + + <p>—Voyez-vous! Tenez! le polisson!... Je n'aurais jamais osé + dans le temps... Je dis cela maintenant parce que je sais bien qu'il + n'y a plus de danger.</p> + + <p>Et en même temps elle décocha une oeillade au dompteur.</p> + + <p>—Euh! Euh! fit Oiselli en riant.</p> + + <p>—Tu peux rire, mon garçon! C'est malheureusement trop vrai. + Quand je me regarde dans la glace, je ne me reconnais plus.</p> + + <p>—Il y a des jeunes qui ne vous valent pas, madame Tabary, dit + Romillard, et je connais pas mal de camarades, qui seraient joliment + contents si...</p> + + <p>—Disons pas de bêtises, interrompit Louise. Quand on a un + laideron pour femme, je ne dis pas, mais quand on est le mari d'Amélie + Collinet, c'est autre chose... C'est qu'il n'y a pas à dire, avant + d'avoir eu sa gosse, elle a été une des plus belles filles du Voyage, + et sage avec ça, et douce et aimante... Toutes les qualités, quoi! + C'est pas vrai, ce que je dis là?</p> + + <p>—Ne me forcez pas à dire ce que je pense, répartit le + dompteur, visiblement gêné par la tournure que prenait la + conversation.</p> + + <p>—Oui, c'est vrai! nous ne sommes pas là pour nous amuser. A + vos santés, mes enfants! Ensuite, on va faire une petite partie.</p> + + <p>—Un rams, c'est ça! dit Jean qui se leva, étendit un tapis + sur la table et apporta un jeu de cartes.</p> + + <p>Louise avait rapproché sa chaise de celle de François.</p> + + <p>—A propos, dit-elle, on peut fumer ici. Et je vais donner + l'exemple.</p> + + <p>Et la première, elle alluma une cigarette.</p> + + <p>On commença à jouer.</p> + + <p>—Vous savez, dit Jean, la règle ordinaire... Quand il n'y a + pas de rams, c'est la noce, tout le monde y va!</p> + + <p>Au premier tour, Chausserouge ne leva pas un pli.</p> + + <p>—V'là que ça commence bien pour toi, mon vieux, dit le fils + Tabary.</p> + + <p>—Qui gagne en premier vaut pas jus de fumier! déclara + sentencieusement Romillard.</p> + + <p>Chausserouge paya le rams, donna les cartes et annonça:</p> + + <p>—La dame! Et je vous attends, mes petits... J'y vais.</p> + + <p>Mais cette fois encore, il perdit.</p> + + <p>—C'est trop fort! s'écria-t-il, avec trois atouts et la dame + gardée! C'est la guigne, y a pas à dire!</p> + + <p>—Malheureux au jeu, heureux en femmes! prononça le + Bel-Homme.</p> + + <p>—En voilà une erreur, par exemple... du moins en ce qui me + concerne! fit Chausserouge, en souriant à la maîtresse de maison.</p> + + <p>—Plaignez-vous donc!... Tout le monde vous aime! riposta + Louise.</p> + + <p>En même temps, elle approcha encore sa chaise et le dompteur sentit + le genou de sa voisine frôler son genou.</p> + + <p>Il la regarda. Louise Tabary, absorbée en apparence par l'examen de + son jeu, gardait un visage impassible. Peut-être était-ce une + rencontre fortuite. Il attendit une minute, puis, timidement, il + hasarda à son tour une pression significative à laquelle répondit + immédiatement une autre pression.</p> + + <p>Dès lors il n'eut plus de doute; c'était bien de la part de sa + voisine une invitation à pousser plus loin les choses.</p> + + <p>Et son esprit s'égara en mille suppositions.</p> + + <p>Était-ce de la part de Louise un calcul ou bien un caprice, une + fantaisie subite à laquelle elle cédait irrésistiblement?</p> + + <p>Il la considéra à la dérobée et elle lui apparut tout d'un coup + sous un jour nouveau.</p> + + <p>Décidément, et bien qu'elle frisât la quarantaine, elle était + encore très bien. Pas de rides, des yeux noirs, des lèvres sensuelles + qui, s'entr'ouvrant, laissaient apercevoir une irréprochable + dentition, des narines mobiles, un embonpoint léger qui était un + charme de plus, enfin le fruit très sain dans tout l'éclat et la + saveur de sa maturité.</p> + + <p>Et son souvenir le reportant dix ans en arrière, il se rappela la + réputation de Louise, du temps qu'on l'appelait encore la belle + Loïsa.</p> + + <p>En même temps qu'il avait été la coqueluche des belles dames, elle + aussi avait fait courir tout Paris... Et une légende avait couru sur + son compte.</p> + + <p>Elle avait été faible et l'on racontait sur le Voyage qu'elle + méritait son succès par son expérience consommée des choses de + l'amour... On ne l'oubliait plus quand on avait une fois obtenu ses + faveurs...</p> + + <p>Boyau-Rouge, avec qui sa liaison avait été publique et qui se + connaissait en femmes, n'avait-il pas déclaré maintes fois, avec son + habituelle fatuité—car il ne brillait pas par la + délicatesse—qu'il n'avait jamais eu maîtresse si experte!... + Cependant elle était jeune, dans ce temps-là, à un âge où la femme + n'est pas encore en pleine possession de ses facultés...</p> + + <p>Et soudain le désir naquit en lui, persistant, tenace, de posséder + cette femme, qui semblait s'offrir à lui... un désir de brute, pareil + à celui qu'il avait éprouvé jadis, en province, le jour où il avait + tenté de prendre Amélie, avant son mariage...</p> + + <p>Une comparaison s'imposa à son esprit qu'il ne put vaincre, entre + cette créature plantureuse et bien en chair et ce maigrichon d'Amélie, + toujours malade depuis la venue de Zézette, déjà vieillotte, malgré + ses vingt-deux ans.</p> + + <p>Jean Tabary avait bien eu raison, jadis, lorsqu'il l'avait mis en + garde contre l'entraînement auquel il avait cependant cédé... il avait + bien raison lorsqu'il lui reprochait sa faiblesse...</p> + + <p>Non! Amélie n'était certes pas la femme qu'il lui fallait, à lui, + l'homme d'action avant tout...</p> + + <p>Elle n'avait pas su comprendre son caractère; il n'avait pas trouvé + auprès d'elle la satisfaction qu'il était en droit d'attendre.</p> + + <p>Eh bien! il secouerait le joug, montrerait qu'il était le maître et + tant pis pour elle, puisqu'elle le forçait à chercher ailleurs + quelqu'un dont le tempérament pût répondre aux besoins de sa + nature!...</p> + + <p>Sa pensée vagabondait... il n'était plus au jeu et commettait + fautes sur fautes...</p> + + <p>A une heure, il avait perdu vingt-cinq francs.</p> + + <p>—On étouffe ici! dit tout à coup Louise, en faisant signe à + son fils d'entrebâiller la porte de la caravane.</p> + + <p>En même temps, elle entr'ouvrit son peignoir.</p> + + <p>—Ah! madame Louise, dit Romillard en plaisantant, prenez + garde, ils vont se sauver.</p> + + <p>—Pas de danger! répliqua-t-elle, ils sont bien attachés, et + pourtant ils ont la partie belle... Je n'ai pas de corset...</p> + + <p>Et elle mit de la coquetterie à découvrir sa gorge très + blanche.</p> + + <p>—Vous voyez, je n'ai dessous que ma chemise!</p> + + <p>A la vue de la peau mate de sa voisine, de ces seins fermes qui + pointaient sous la batiste, le désir de Chausserouge s'accrut.</p> + + <p>—Fermez cela, madame Louise! dit-il avec un rire forcé, vous + me donnez des idées!</p> + + <p>—Voyez-vous ça! mais puisque vous avez chez vous une gentille + femme qui vous attend... il ne peut pas y avoir de danger!</p> + + <p>—Non! non! Ce n'est pas la même chose!</p> + + <p>La partie continua sans que Chausserouge pût rattraper l'argent + qu'il avait perdu.</p> + + <p>A deux heures, Oiselli se leva.</p> + + <p>—Il ne faut pas oublier que nous avons à travailler demain... + Ce n'est pas que je m'ennuie dans votre société, mais je crois qu'il + est plus sage...</p> + + <p>—Alors, vous faites Charlemagne...</p> + + <p>—Non, je vous jure, mais je suis forcé, et puis ma caravane + est tout au bout de la fête.</p> + + <p>—A côté des nôtres! firent en se levant Romillard et Troubat. + Eh bien! venez-vous, Chausserouge?</p> + + <p>—Non! Moi, je demeure à deux pas, j'ai le temps.</p> + + <p>—Prends garde! dit Jean, en éclatant de rire; tu vas te faire + gronder par ta femme!</p> + + <p>—Tu m'ennuies à la fin! Et pour le prouver que non, je reste! + Madame Louise, voyons, y a-t-il encore un verre de vin chaud?</p> + + <p>—Alors, nous te laissons, fit le jeune homme, à qui sa mère + venait de faire un signe.</p> + + <p>—Tu t'en vas?</p> + + <p>—Oh! dit Jean, n'ayez pas peur, je reviendrai. Je vais + seulement accompagner les amis au bout du chemin. Tu n'es pas à + plaindre, toi! Tu vas tenir compagnie à maman en attendant mon + retour.</p> + + <p>—Si elle consent?</p> + + <p>—Moi, tout ce qu'on voudra. Je ne suis pas bégueule et jamais + un homme ne m'a fait peur.</p> + + <p>Pourtant, quand les invités et son fils furent sortis et qu'elle se + trouva seule en face du dompteur, elle baissa les yeux et prit un air + gêné.</p> + + <p>Tous deux se regardèrent en silence. Enfin, Chausserouge rompit le + silence le premier.</p> + + <p>—Alors, c'est vrai, madame Louise, ce que vous disiez tout à + l'heure? C'est vrai que vous vous intéressez à moi?</p> + + <p>—Dame oui!... fit Louise, je m'intéresse à toi... comme à + quelqu'un qu'on connaît depuis longtemps, qu'on a vu grandir...</p> + + <p>—Mais pas autrement? insista le dompteur, qui prit dans ses + mains les mains de sa voisine.</p> + + <p>—Qu'entends-tu par là?</p> + + <p>—Écoutez, madame Louise! dit François, laissez-moi vous dire + tout ce que je pense... Depuis que je vous ai revue, depuis l'autre + jour, je ne sais pas ce qui s'est passé en moi... je ne sais ce que + j'éprouve... Tout à l'heure, quand je sentais votre genou qui + s'appuyait contre le mien, je n'étais plus au jeu... Madame Louise, je + crois que je vous aime...</p> + + <p>Louise Tabary repoussa doucement les mains de Chausserouge.</p> + + <p>—Oh! Est-ce que tu es fou... voyons! Aimer une vieille femme + comme moi... toi, l'ami de mon fils... Je pourrais presque être ta + mère!</p> + + <p>—Y a-t-il une si grande différence?... J'ai cinq ans de plus + que Jean... Ça fait douze ans entre nous... C'est pas une affaire!... + Ah! tenez, je comprends qu'on vous ait aimée, vous! Y a pas de femme + plus engageante que vous...</p> + + <p>—Ne me dis pas ça, François... ne me tente pas... D'abord, je + suis mariée... Toi aussi... tu as une femme jeune, gentille... tu as + un enfant...</p> + + <p>—Ah! oui! Amélie! fit François avec emportement, est-ce que + c'est une femme comme ça qu'il me fallait... Un gnangnan, qui ne sait + que geindre et se plaindre, toujours malade... et qui me rend + l'existence insupportable. Ah! si je vous avais mieux connue plus tôt, + madame Louise! Avec vous j'aurais été heureux... Et puis, c'est pas + tout ça, aujourd'hui j'ai envie de vous... Vous me plaisez... je ne + vous déplais pas trop, n'est-ce pas?</p> + + <p>—Il me demande s'il me déplaît! soupira Louise, ah! c'est + bien un malheur pour nous deux que nous nous soyons rencontrés... + parce que ça ne sera pour nous qu'une source de souffrances... Mon + pauvre François! Oui, je t'assure! Oui, je me sens attirée vers + toi!... Mais je ne suis pas libre, je ne voudrais pas rougir devant + mon fils! Ah! certes, c'est bien un homme comme toi qu'il m'aurait + fallu! A nous deux, nous aurions gagné une fortune... Mais qu'est-ce + que tu veux, puisque c'est impossible, puisque nous ne pouvons être + l'un à l'autre!... C'est pas la peine d'insister! Tiens! Tiens! je + t'en prie, ne me parle plus... Va-t'en! Ça vaudra mieux!</p> + + <p>Mais cette résistance, à laquelle François ne s'attendait pas, ne + fit qu'exaspérer son désir.</p> + + <p>Il se leva, prit Louise Tabary dans ses bras et, avec la même furie + qui l'avait jadis jeté sur Amélie, il lui appliqua goulûment ses + lèvres sur la bouche:</p> + + <p>--- Je te veux, je te dis! J'ai envie de toi!</p> + + <p>Mais Louise se défendait:</p> + + <p>—Laisse-moi, je t'en prie! C'est impossible!</p> + + <p>Impossible! Ce mot fouetta le sang du dompteur. Il serra à les + briser les poignets de Louise Tabary, puis, penchée sur elle, et la + regardant bien dans les yeux:</p> + + <p>—Je te défends de prononcer ce mot-là! Tu n'en as pas le + droit! Pourquoi as-tu été coquette avec moi?... Pourquoi m'as-tu + encouragé? Pourquoi as tu excité mes sens?... Tout à l'heure, ces mots + caressants... ces frôlements de genou, pourquoi?... Et à l'heure où je + te demande de m'accorder ce que ta voix, tes gestes, ton attitude + m'ont promis, tu te refuses! Tu me réponds:</p> + + <p>—Impossible! Je ne suis pas libre! Pour qui me prends-tu? + Penses-tu que j'ignore la vie? Dans un temps où tu étais encore moins + libre, puisque Tabary était là, t'a-t-il été impossible de prendre + Boyau-Rouge pour amant, à la barbe de tout le Voyage, et sous le nez + même de l'autre. Et ensuite, quand tu as tenu toute seule ton + entresort... t'es-tu gênée... Je ne veux pas que tu fasses la fière + avec moi... Je t'en prie, Louise, je t'en prie!</p> + + <p>Louise Tabary était une femme forte. Elle se dégagea de l'étreinte + du dompteur et d'une voix dure et sèche:</p> + + <p>—Eh bien! j'ai toujours fait ce que j'ai voulu! Mais jamais + personne n'a rien obtenu de moi en s'y prenant comme toi... Oui, tout + à l'heure, je ne sais quelles idées m'ont passé par la tête... Tu me + plaisais et peut-être, si au lieu d'être brutal... Maintenant c'est + trop tard.. c'est fini...</p> + + <p>—Louise! Louise! implora le dompteur, ne me dis pas ça! Je ne + savais plus ce que je faisais... Quand je suis près de toi... que je + te respire... je ne suis plus maître de moi-même.</p> + + <p>—Non, va-t'en! Il est tard et ta femme t'attend! D'ailleurs + Jean va rentrer, va-t'en, je te dis.</p> + + <p>—Mais plus tard!... Demain?</p> + + <p>—Plus tard! demain, on verra! Mais aujourd'hui va-t'en!</p> + + <p>Elle était debout; elle releva Chausserouge, qui entourait ses + genoux de ses bras et le poussa dehors.</p> + + <p>A travers la petite fenêtre de la caravane, elle le regarda + s'éloigner tête nue se dirigeant du côté de la ménagerie.</p> + + <p>Puis elle revint à la table et enleva le couvert. Quelques instants + après, Jean était de retour.</p> + + <p>—Eh bien? fit-il en regardant sa mère.</p> + + <p>—Eh bien! ça y est, nous le tenons!</p> + + <p>—Il t'a demandé?... Et tu as consenti?</p> + + <p>—Ah! non, pas le premier jour, mais sois tranquille, mon + garçon, Amélie ne t'ennuiera plus et la ménagerie est à nous.</p> + + <p>Dehors, Chausserouge arpentait fiévreusement le terrain. Ses tempes + bourdonnaient. Mais de quoi était faite cette femme pourtant mûre, + presque vieille, pour l'avoir à ce point bouleversé?</p> + + <p>Il revint sur ses pas, rôda encore une fois autour de l'entresort, + puis, quand la dernière lumière fut éteinte, il rentra chez lui.</p> + + <p>Amélie ne dormait pas. Elle considéra un instant son mari qui se + déshabillait sans mot dire, puis:</p> + + <p>—Tu rentres tard, mon ami?</p> + + <p>—Je n'ai pas été libre plus tôt, répliqua-t-il durement.</p> + + <p>Il se coucha, mais le sommeil le fuyait. Jusqu'à l'aube il resta + éveillé, tout à ses pensées.</p> + + <p>Il se sentait une sorte de répulsion, presque de la haine pour + Amélie, pour cette femme à qui il avait lié sa vie, qui lui avait + donné un enfant, qui allait peut-être demeurer pour lui un obstacle + insurmontable.</p> + + <p>Il ne retrouvait en elle aucun des attraits qui l'avaient poussé + jadis dans ses bras; il s'étonnait d'avoir pu trouver quelque plaisir + auprès d'elle.</p> + + <p>Et elle s'offrait à lui, elle était sa chose... tandis que l'autre, + cette femme, qui avait excité tant de désirs, allumé tant de + convoitises... cette autre dont la chair l'avait grisé subitement, se + refusait obstinément!</p> + + <p>—Tu ne dors pas, François? dit tout à coup Amélie en se + rapprochant de lui; tu sais, Zézette a beaucoup toussé, maintenant + elle va mieux!</p> + + <p>Elle entoura de ses deux bras la tête de son mari, se fit + câline.</p> + + <p>—Laisse-moi! dit Chausserouge brutalement. Je suis + fatigué.</p> + + <p>Amélie comprit que quelque chose de grave s'était passé dans la + soirée. Elle n'osa pas insister, se retira et pleura silencieusement. + Le temps des épreuves venu pour elle.</p> + + <p>Longuement, François repassa dans son esprit les incidents de cette + nuit. La résolution qu'il prit le calma un peu. Oui, décidément, il + irait jusqu'au bout... Il posséderait Louise!</p> + + <p>Au petit jour, il s'endormit.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='IX'></a> + + <h2>IX</h2> + <br> + + + <p>Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la + ménagerie.</p> + + <p>Il retrouva Jean Tabary à son poste et il se sentit pris, à sa vue, + d'une sorte de confusion. Était-il au courant de la scène de la + veille?</p> + + <p>Mais le régisseur ne laissa rien paraître dans sa manière d'être, + ni dans son attitude, qui pût faire supposer au dompteur que sa mère + lui avait raconté ce qui s'était passé.</p> + + <p>Au fond, François éprouvait une honte et un dépit dont il n'était + pas maître. Il s'était montré insolent et brutal inutilement. Comment + Louise accueillerait-elle sa nouvelle proposition?</p> + + <p>Il était dévoré du désir de la revoir, de lui parler... Il eût + voulu savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, + ni le courage de se présenter devant elle.</p> + + <p>Enfin, le soir, un peu avant l'heure du dîner, il n'y tint plus. Il + venait de donner sa représentation de jour. Il se déshabilla + rapidement et se dirigea vers l'entresort.</p> + + <p>Louise Tabary était assise à son contrôle.</p> + + <p>Il rougit à sa vue, s'approcha; elle lui tendit la main.</p> + + <p>—Te voilà, toi, homme terrible! dit-elle en souriant. M'en + as-tu assez dit hier soir? Et pourtant, si je t'avais cédé, tu ne + serais pas là maintenant.</p> + + <p>Chausserouge sentit tout son courage renaître.</p> + + <p>On ne lui en voulait pas de son incartade.</p> + + <p>—Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais été plus tôt.</p> + + <p>—C'est gentil à toi, ce que tu dis là!</p> + + <p>—Vous m'aimez donc toujours un peu?</p> + + <p>—Ne me force donc pas à te le répéter, mais tu le sais bien, + il y a des scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas + maître, et tant d'obstacles nous séparent!</p> + + <p>—Je les supprimerai!</p> + + <p>—Supprimeras-tu ta femme, ton enfant?</p> + + <p>—En quoi notre amour peut-il leur causer un préjudice? Si + nous nous aimons, cela ne regarde que nous.</p> + + <p>—Après... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras + d'avoir obéi à un caprice passager. Tu t'es bien lassé de ta femme qui + est plus jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et + alors... je serai seule à souffrir... Non, lu sais, François, c'est + très sérieux... A un étranger, si j'en avais eu la fantaisie, je + n'aurais rien refusé... Comme tu me l'as dit si méchamment hier... + j'ai bien eu d'autres amants, dont j'ai à peine gardé le souvenir, + mais avec toi... vois-tu, non!... je le sens, ça serait trop + grave!</p> + + <p>—Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce + que vous dites là?</p> + + <p>—Assurément. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant?</p> + + <p>—Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes + bras!... Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la + femme!</p> + + <p>—Passionné, va! dit Louise Tabary en souriant.</p> + + <p>—Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, ça + m'est égal! Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais + laissez-moi espérer...</p> + + <p>—Il faut toujours espérer... dit Louise d'un ton + impénétrable.</p> + + <p>—Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux + qu'ici... quand est-ce que je vous verrai... seule?</p> + + <p>—Ça, c'est plus grave!...</p> + + <p>—Oh! si, dites, quand?</p> + + <p>—Eh bien, dit Louise très bas, quand tu voudras... Le soir... + je suis toujours seule... Dans ma roulotte... après la + représentation!</p> + + <p>—Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit.</p> + + <p>Six heures sonnaient quand il arriva à sa caravane. Toute la + soirée, il resta préoccupé, plein de fièvre; à chaque instant, il + consultait sa montre. Il avait décidé que le soir même, il mettrait à + profit la bonne volonté de Louise.</p> + + <p>A peine s'il prit le temps, après la représentation, d'assister au + repas des animaux.</p> + + <p>—J'ai affaire, dit-il à Jean, tu veilleras à ce qu'on ne + parte pas sans que tout soit en ordre.</p> + + <p>—Compte sur moi! répondit le jeune homme avec un sourire + plein de sous-entendus.</p> + + <p>—Ah ça! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge + en se glissant hors de la ménagerie... Après tout, tant pis! Il a tout + intérêt à ne pas vendre la mèche, puisqu'il s'agit de sa mère!...</p> + + <p>Toutes les lumières étaient éteintes. Seuls, quelques rares becs de + gaz répandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui + borde l'esplanade.</p> + + <p>François se glissa silencieusement entre les caravanes sombres.</p> + + <p>A son approche, les chiens à l'attache sous les voitures aboyaient, + puis se taisaient, dès qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui + passait, un du Voyage.</p> + + <p>Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumière + dansait derrière la vitre de la fenêtre. Il frappa.</p> + + <p>Presque aussitôt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit + entendre:.</p> + + <p>—Entre, François!</p> + + <p>Louise était debout, en peignoir rose, plus attifée et plus + souriante que jamais.</p> + + <p>—Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne + voulait le paraître.</p> + + <p>—J'étais sûr que tu viendrais ce soir, répondit simplement + Louise Tabary.</p> + + <p>Elle s'assit dans un fauteuil, à la même place que la veille, et + elle voulut faire asseoir Chausserouge près d'elle.</p> + + <p>Il ne prit pas garde à son invitation; il s'avança les yeux + brillants, les bras ouverts et voulut la prendre...</p> + + <p>—Oh! c'est gentil à toi de m'avoir permis de venir! Mais elle + le repoussa doucement.</p> + + <p>—Laisse, je t'en prie, j'ai déjà des remords!</p> + + <p>—Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?</p> + + <p>—Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-être, une mauvaise + action... dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te + cédant... en te permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai + détourné de ton ménage et Dieu sait quels ennuis pourront en résulter + pour toi, quels regrets, peut-être, ma faiblesse t'aura + préparés...</p> + + <p>—J'accepte tout, riposta François qui s'était agenouillé aux + pieds de Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, + les yeux fixés dans les yeux de sa maîtresse...</p> + + <p>—Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-être + dès à présent des éventualités devant lesquelles tu reculerais, si tu + savais à quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que + j'hésite...</p> + + <p>—Que veux-tu dire? demanda François, étonné du ton subitement + sérieux de Louise Tabary.</p> + + <p>—Écoute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce + que j'ai voulu, sans m'inquiéter de l'opinion des gens... Pour arriver + au point où j'en suis... je n'ai reculé devant aucun scrupule... J'ai + eu des amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation + le commandait... Mais l'intérêt seul me guidait et je suis toujours + restée maîtresse de mon coeur... Dernièrement quand je t'ai revu, je + me suis sentie poussée vers toi par un sentiment que je n'avais jamais + éprouvé, même pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... + Il m'avait prise gamine, à une époque où j'étais malheureuse et je + n'avais guère pour lui autre chose que de la reconnaissance. + Boyau-Rouge, lui, m'a prise par les sens, mais j'ai retrouvé chez + nombre d'amants les mêmes sensations sans m'attacher plus à eux qu'à + lui... Je l'ai donc quitté sans regret... Toi, au contraire, toi qui + n'as encore rien été pour moi... tu t'es rendu maître, dès le premier + instant, de mon être tout entier... Je t'aime parce que tu es beau, + parce que tu es brave... parce que tu es toi!... Je t'aime! et la + preuve, c'est que je n'ai pu m'empêcher de te le faire comprendre, de + te le dire!... La preuve, c'est que je suis prête à me donner à + toi!... Mais, prends garde! C'est un malheur d'être aimé pareillement + par une femme comme moi!... Quand tu auras été à moi une fois, je + voudrai te garder tout entier, je serai jalouse... jalouse de tout ce + qui t'entoure... jalouse de ceux qui t'aiment... c'est affreux à dire! + jalouse de ta femme, de ton enfant!... A mon âge, tu sais, les + passions sont plus fortes, l'amour plus ardent... et la haine plus + vivace. La pensée continuelle, opiniâtre, qui m'a fait reculer jusqu'à + ce jour, c'est la pensée qu'une autre pourra te posséder après moi! Je + me sens capable de tous les sacrifices, mais aussi de toutes les + fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-être, pour te conserver... + pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier... tu seras mon + dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une situation qui + serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu venais une belle + fois à te détacher de moi... Parle maintenant... veux-tu encore de + moi?</p> + + <p>Louise Tabary avait récité, cette tirade, tout d'une haleine, comme + une leçon apprise.</p> + + <p>Tout autre que François eût reculé ou du moins demandé à réfléchir + devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de + l'amoureux dompteur.</p> + + <p>—Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois à moi!</p> + + <p>—Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? + demanda l'astucieuse foraine.</p> + + <p>—C'est pour Amélie que tu dis cela? Eh bien! à ton tour, + écoute! Tout ce que je t'ai laissé entendre l'autre jour était la + vérité!... J'ai fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis + que cela, une bêtise!... Je croyais l'aimer et j'étais poussé par mon + père. Aujourd'hui, je m'aperçois que je me suis trompé. Je n'ai jamais + ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, + puisque nos sensations sont identiques... que nous étions faits l'un + pour l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi + t'aimer!... Oui, je serai à toi... toujours, rien qu'à toi... Amélie, + je la déteste, je la hais depuis que je te connais!</p> + + <p>Il se leva et, dans un élan furieux de passion, il prit dans ses + bras sa maîtresse qui, cette fois, les yeux fermés, se laissa faire et + commença à la délacer.</p> + + <p>La poitrine de Louise se soulevait... François posa ses lèvres sur + cette gorge palpitante...</p> + + <p>Tout à coup une pensée subite traversa son esprit.</p> + + <p>—Et Jean? fit-il à l'oreille de Louise.</p> + + <p>—Jean ne viendra pas!</p> + + <p>Sans répondre, le dompteur, d'un revers de main, éteignit la + lumière...</p> + + <p>L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait + grand jour quand François Chausserouge sortit de la caravane des + Tabary.</p> + + <p>Il était étourdi, grisé par la nuit qu'il venait de passer...</p> + + <p>Certes, dans sa vie, il avait eu bien des maîtresses, mais jamais + aucune qui eût à ce point énervé ses sens, fait vibrer tout son + être...</p> + + <p>Il marchait sans idée... la tête vide, mais confondu devant une + expérience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais osé le + soupçonner, délicieusement caressé par le souvenir de ces heures + d'extase, n'ayant qu'une idée, les revivre, aujourd'hui, demain... + toujours!</p> + + <p>Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de + fidélité... C'est lui qui viendrait la supplier de n'être jamais qu'à + lui... à lui seul!</p> + + <p>C'est lui qui n'eût reculé devant rien, pour s'assurer l'éternelle + possession de cette femme, jamais rassasiée, en qui semblait + s'incarner la joie de vivre!</p> + + <p>Qu'était-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colère + le secouait à la pensée qu'Amélie serait désormais l'éternel obstacle + à un bonheur qu'il eût voulu avouer, rendre public!</p> + + <p>En cet instant,—et il ne fut pas maître de réprimer ce + sentiment,—la nouvelle de la mort de sa femme l'eût soulagé.</p> + + <p>—Après tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se + justifier vis-à-vis de lui-même, est-ce donc un crime de rechercher au + dehors les satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je + travaille assez et j'ai eu assez de déboires pour qu'il me soit permis + de ne négliger aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les + ennuis de l'existence...</p> + + <p>C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane où, déjà + levée, et les yeux rougis par les pleurs, Amélie l'attendait.</p> + + <p>—Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit.</p> + + <p>—J'ai été bien inquiète, toute cette nuit, fit doucement la + jeune femme, je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque + accident...</p> + + <p>—Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu + n'as pas à t'inquiéter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire + ailleurs...</p> + + <p>—Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil + de la nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne + t'apercevais pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse...</p> + + <p>—C'est de ta faute, il fallait te coucher!</p> + + <p>—François! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... + Songe donc, c'est la première fois que tu demeurais une nuit entière + dehors...</p> + + <p>—Oh! mais, j'espère que tu ne vas pas recommencer à gémir! On + dirait, ma parole, que tu as à te plaindre! Que te manque-t-il?</p> + + <p>—François... quelque chose se passe en toi que je ne puis + m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout à l'heure, tu ne + m'as pas même embrassée...</p> + + <p>—S'il n'y a que cela, c'est facile!</p> + + <p>Et distraitement, du bout des lèvres, pressé d'en finir, comme s'il + eût accompli une corvée, il effleura la joue de sa femme.</p> + + <p>—Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix!</p> + + <p>—Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille?</p> + + <p>—Zézette? Eh bien! comment va-t-elle?</p> + + <p>—Elle a passé une assez bonne nuit... Mais elle tousse + toujours.</p> + + <p>—C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, à part ça?</p> + + <p>—Non, rien!</p> + + <p>—J'ai faim... donne-moi à déjeuner!</p> + + <p>Il but et mangea sans rien dire, la pensée absente, l'oeil + vague.</p> + + <p>Assise auprès de lui, se levant à chaque instant pour le servir, + Amélie l'observait en silence, touchant à peine aux mets qu'elle avait + préparés.</p> + + <p>—Pourquoi ne manges-tu pas?</p> + + <p>—Je n'ai pas faim.</p> + + <p>Chausserouge haussa les épaules, puis quand il eut fini, il se + leva, prit son chapeau et se disposa à sortir.</p> + + <p>Amélie s'arma de courage; elle se planta devant son mari:</p> + + <p>—Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas?</p> + + <p>—Je serai absent le temps qu'il faudra, répondit-il en + l'écartant.</p> + + <p>—François, dit alors résolument la jeune femme, tu ne + sortiras pas avant que nous ayons eu tous les deux une explication. + Pourquoi ne m'aimes-tu plus?... T'ai-je donné des motifs qui puissent + justifier l'abandon où tu me laisses... seule avec notre enfant + malade... Réponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?...</p> + + <p>Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine.</p> + + <p>—Ma chère Amélie, dit-il, je sais ce que j'ai à faire... Si + tu veux que nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de + tes questions, ni de tes reproches... Je suis en âge de me + conduire...</p> + + <p>—Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne + pas te laisser voir combien le chagrin me dévore... Mais il est des + heures où j'étouffe... Alors c'est plus fort que moi... + Pardonne-moi!... Mais laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te + porte qui dicte mes paroles... François, tu es sur une mauvaise pente! + Tu étais meilleur pour moi, avant notre rentrée à Paris. Si parfois tu + me traitais durement, tu savais si bien me faire oublier tes duretés! + Aujourd'hui, ce que j'avais prévu est arrivé... depuis que tu as + introduit ici Jean Tabary...</p> + + <p>—Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te défends + d'accuser Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre + moi-même! Mais il n'est, en aucune façon, responsable de ma conduite! + Encore une fois, je fais ce que je veux! Donc, trêve à tes + pleurnicheries et laisse-moi passer!</p> + + <p>—Tu aimes quelqu'un, François!... puisque tu me forces à te + le dire, je suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis + la contenir! Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi + pleurer... laisse-moi te dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette + femme, si je la connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre + mon bonheur!</p> + + <p>—Tu ne la connaîtras pas! ricana le dompteur.</p> + + <p>Amélie redressa la tête. Son mari avait avoué!</p> + + <p>Donc, il avait une maîtresse, avec qui il avait passé la nuit, et + c'est au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il + venait lui jeter le sarcasme à la face!</p> + + <p>Et c'était chez elle qu'il passerait peut-être la nuit prochaine... + les autres! Et personne à qui conter sa peine!...</p> + + <p>Ah! si Chausserouge, le père, eût été là, comme tout eût changé et + comme il eût su imposer sa volonté.</p> + + <p>Mais, hélas! elle était seule et sans force contre cet homme, si + faible avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la + braver et l'humilier!</p> + + <p>Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle était une enfant + du Voyage.</p> + + <p>A la rude école de son père, elle avait appris à avoir de + l'énergie, quand il le fallait.</p> + + <p>On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle défendrait + son bien!</p> + + <p>Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la + porte, elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fièvre, + elle lui cria:</p> + + <p>—Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses!</p> + + <p>—Ah! tu sais..., tu m'embêtes! riposta le dompteur en se + dégageant.</p> + + <p>Puis, à son tour, il lui mit la main sur l'épaule, la rejeta + rudement à l'intérieur de la caravane et sortit en claquant la + porte.</p> + + <p>A travers la vitre, Amélie, vaincue, et brisée, suivit de l'oeil + son mari qui s'éloignait.</p> + + <p>Elle le vit entrer dans la ménagerie. Alors, sûre qu'il n'allait + pas à un nouveau rendez-vous, elle s'accouda à la table et resta + longtemps abîmée dans les larmes.</p> + + <p>Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scène, + Chausserouge ne fit à la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea + du bout des dents.</p> + + <p>Amélie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un + grand parti.</p> + + <p>Quelques instants après que Chausserouge se fût rendu à la + ménagerie, elle s'assura que Zézette dormait bien et elle l'y + suivit.</p> + + <p>Là, dissimulée dans un coin, elle observa les spectateurs, les + spectatrices, espérant saisir au passage un signe d'intelligence qui + pût être pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait + connaître sa rivale... Son manège n'échappa pas à Jean Tabary, qui en + prévint le dompteur.</p> + + <p>—Tu as donc eu des histoires dans ton ménage? On dirait + qu'elle est jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie + à chaque cliente qui passe!</p> + + <p>—Si elle est jalouse, répondit François, faut espérer que ça + lui passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce + qu'elle voudra, elle est sûre de faire chou blanc.</p> + + <p>—La particulière n'est pas là? demanda Tabary d'un ton très + innocent.</p> + + <p>—Non, elle n'est pas là et elle n'est pas en train d'y venir, + répondit le dompteur, très satisfait de voir que Jean ne paraissait au + courant de rien, je me cache mieux que ça, quand je fais mes + farces!</p> + + <p>A minuit, quand il eut quitté son costume, et qu'il se fut assuré + qu'il laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de + la caravane de Louise.</p> + + <p>Il allait l'atteindre et se préparait à frapper, quand une ombre se + détacha d'un arbre et lui barra le passage.</p> + + <p>—C'est chez Louise Tabary que tu as été hier... et c'est chez + elle que tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. + Eh bien, je suis là, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas!</p> + + <p>Et Amélie, passant son bras sous celui de son mari, chercha à + l'entraîner.</p> + + <p>Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, François + Chausserouge ne sut d'abord que répondre.</p> + + <p>Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid.</p> + + <p>—Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de + ton ménage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de + savoir où je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de ça, file et que + je ne te retrouve plus sur mes pas...</p> + + <p>Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de + modération, craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un + scandale n'éveillât les forains endormis et ne les attirât sur le + seuil de leurs caravanes, mais sa voix tremblait de colère.</p> + + <p>—Va-t'en! répéta-t-il encore une fois; va-t'en! ou ça va + tourner mal!</p> + + <p>—Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amélie en s'accrochant + désespérément au bras de son mari. Je t'en prie, François! au nom de + ton père, au nom de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne + me laisse pas retourner seule... Reste avec moi!</p> + + <p>—Je te dis de me lâcher... et de partir... j'ai affaire!</p> + + <p>—Tu vas chez la Tabary! Elle est ta maîtresse maintenant! + Cette femme avec qui tout le Voyage a couché... qui pourrait être ta + mère! Ah! c'est trop de honte! Eh bien! non, je ne lui céderai pas une + place qui m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dénoncerai à + tous cette femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez + elle, je resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... + Non, une fois de plus, je ne partirai pas sans toi...</p> + + <p>La main de Chausserouge serra à le briser le poignet de sa femme. + Une fureur l'étranglait, tempérée par la peur du scandale.</p> + + <p>—Tais-toi! balbutia-t-il frémissant, tais-toi... ou je + cogne!</p> + + <p>—Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux ça!... Mais tu ne + m'empêcheras pas de me révolter...</p> + + <p>Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie à la + gorge et la serraient à l'étouffer.</p> + + <p>—Te tairas-tu, sale bête! Te tairas-tu!</p> + + <p>Puis, prenant rapidement une résolution soudaine, il l'entraîna du + côté de la ménagerie, sans un mot.</p> + + <p>Il marchait vite, soutenant ou plutôt traînant après lui la + malheureuse qui trébuchait à chaque pas.</p> + + <p>Arrivé et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la + porte et brutalement, il poussa à l'intérieur la jeune femme qui tomba + à la renverse sur le plancher de la voiture.</p> + + <p>Alors, donnant enfin un libre cours à sa fureur, dans l'obscurité, + il s'acharna sur sa victime, la piétinant, la frappant sans mesure, + sans relâche, comme il frappait ses bêtes, quand elles refusaient + d'obéir.</p> + + <p>Fatigué enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait + aucune résistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amélie et la + jeta sur le lit.</p> + + <p>—Je pense maintenant que tu seras corrigée de t'occuper de ce + qui ne te regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que ça + t'arrivera!</p> + + <p>Il ressentait pour la misérable une haine féroce, la rendant + responsable de tout ce qui lui arrivait de désagréable, se vengeant + sur elle, qui n'offrait aucune défense, de la sujétion dans laquelle + il était inconsciemment maintenu d'autre part.</p> + + <p>Il vengeait sur elle son autorité perdue comme s'il eût été heureux + de saisir cette occasion de se prouver à lui-même qu'il était resté le + maître.</p> + + <p>Et il était aidé, poussé dans cette revanche par la passion + sensuelle que Louise Tabary avait su faire naître et savait si bien + entretenir au fond de son coeur.</p> + + <p>Toutefois, quand il vit sa femme, étendue sans force, à moitié nue + sur le lit, son visage boursouflé couvert d'ecchymoses et inondé de + larmes, la poitrine soulevée par les sanglots, il eut une minute + d'hésitation.</p> + + <p>Une sorte de remords l'étreignit. Il avait été trop loin, il + l'avait frappée en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspéré + par ses reproches, son insistance, ses pleurnicheries?</p> + + <p>Il passa sa main sur son front comme pour se demander à quel parti + il allait s'arrêter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa + pensée se reportant vers Louise, qui, à cette heure, l'attendait, il + fit un pas vers la porte.</p> + + <p>—Tu sors?... demanda Amélie d'un ton de voix si douloureux + qu'elle le fit se retourner.</p> + + <p>C'était la plainte du chien battu qui revient lécher la main de son + maître.</p> + + <p>—Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne + veux plus de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de + tes brutalités... Elles resteront un remords éternel pour toi... et un + souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme + aujourd'hui, en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est + entre nous le commencement d'une rupture définitive... Tu l'aimes donc + bien, cette femme?...</p> + + <p>Loin de toucher Chausserouge, cette plainte désolée, en jetant de + nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la + résolution du dompteur.</p> + + <p>Aussi bien c'était une occasion de notifier une fois pour toutes à + sa femme la nouvelle façon de vivre qu'il entendait désormais mettre + en pratique.</p> + + <p>—Eh bien! oui, je l'aime, là! Je l'ai dans le sang et je n'ai + qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tôt!... Elle était + faite pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prévenue, ça te + dispensera de m'espionner à l'avenir... Bonsoir, je vais la + retrouver!</p> + + <p>Et il partit en faisant claquer la porte.</p> + + <p>Restée seule, Amélie se demanda si elle avait été le jouet d'un + rêve. Ses égratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait à l'oeil + gauche congestionné et tuméfié la convainquirent de la réalité de son + malheur.</p> + + <p>Ainsi donc, tout était fini irrémédiablement.</p> + + <p>Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arrachât jamais des + griffes de cette femme dont elle savait la terrible réputation.</p> + + <p>Mais par quels sortilèges, par quels charmes avait-elle donc pu + envoûter à ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon + quoique un peu brutal, pour qu'il en arrivât à la traiter comme il + venait de le faire?</p> + + <p>Elle en avait le pressentiment.</p> + + <p>Dans cet amour funeste, sombreraient à la fois et son bonheur à + elle et l'avenir même de l'établissement.</p> + + <p>Elle n'aurait plus désormais, comme suprême et unique consolation à + tant de déboires, que la présence de sa chère petite Zézette, + l'innocente à laquelle la conduite, ou plutôt la folie de son père, + préparait un avenir si noir.</p> + + <p>Et elle passa le reste de la nuit en proie à ces pensées, les + tempes martelées par une souffrance morale pire que la souffrance + physique qu'elle endurait.</p> + + <p>Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la + caravane de Louise.</p> + + <p>Il avait besoin de s'étourdir, de ne pas penser à l'acte que sa + conscience lui reprochait et il avait hâte, pour échapper au remords, + de se retrouver auprès de celle devant qui tout son être s'annihilait, + avide de sensations et dévoré de désirs fous.</p> + + <p>—Tu t'es fait bien désirer ce soir, chéri, dit Louise qui, + dès l'entrée du dompteur, avait compris, à voir sa face décomposée, + qu'un drame intime avait dû le retenir, j'ai cru un moment que tu ne + viendrais pas.</p> + + <p>—Moi... ne pas venir!... s'écria Chausserouge, quand je sais + que tu m'attends, quand tu es à moi!... Mais, j'ai dû me fâcher, + montrer que j'étais le maître et à partir d'aujourd'hui, c'est + entendu... je serai ici tous les soirs. Et personne n'aura rien à + dire... j'y ai mis bon ordre.</p> + + <p>—Tu as avoué à Amélie notre liaison? demanda Louise, le + sourcil contracté à la pensée que cette imprudence avait pu être + commise.</p> + + <p>—Il a bien fallu! Elle était là, à deux pas d'ici, il y a une + demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empêcher d'entrer, au + moment même où j'allais mettre la main sur le loquet de la + porte...</p> + + <p>—Mais je n'ai rien entendu?</p> + + <p>—Parce que pour éviter tout scandale, je l'ai prise et + ramenée de force à ma caravane. Et là, ajouta-t-il, je lui ai fait + comprendre que de pareilles histoires n'étaient pas de mise, que + j'aimais ailleurs et que tout était désormais fini entre nous...</p> + + <p>—C'est mal, ce que tu as fait là, François, c'est ta femme... + et peut-être l'as-tu maltraitée, frappée... à cause de moi?</p> + + <p>—C'est la première fois aujourd'hui, mais je te jure bien que + ce ne sera pas la dernière... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... + l'autre, si je consens à la garder, c'est que je ne peux faire + autrement... Et j'en ai assez de regret...</p> + + <p>—Tu as tort, François! répéta Louise Tabary. En somme, j'ai + pris sa place et vois combien de désagréments peut nous causer ton + indiscrétion. D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va + éclater sur tout le Voyage quand on connaîtra notre liaison...</p> + + <p>—Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une + crainte, c'est que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu + as, mais dès que je t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte + plus pour moi... que toi!</p> + + <p>—Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary.</p> + + <p>—Cela durera tant que tu voudras m'aimer!</p> + + <p>—Alors... toujours! s'écria Louise, qui entoura de ses deux + bras le cou de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien + te devoir!</p> + + <p>De ce jour, Chausserouge devint l'hôte assidu de la caravane.</p> + + <p>Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant à la ménagerie + qu'aux heures où sa présence y était indispensable, ou aux heures des + repas.</p> + + <p>Amélie avait compris que toute résistance était désormais + impossible.</p> + + <p>Elle se résigna, et les jours passaient sans qu'elle échangeât dix + mots avec son mari.</p> + + <p>Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, + la nuit, jetait une mantille sur ses épaules et sans se soucier de la + bise ni des intempéries, elle errait des heures au milieu du Voyage + endormi, rôdant autour de la roulotte éclairée d'une pâle veilleuse, + où son mari reposait aux bras de la Tabary.</p> + + <p>Elle allait là, sans but, comprenant bien l'inanité de sa démarche, + mais poussée par un irrésistible besoin de se rapprocher de l'être qui + la torturait si cruellement.</p> + + <p>Puis, elle rentrait, frissonnante et glacée, et se recouchait, + serrant dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zézette qui + dormait paisiblement.</p> + + <p>Sa santé ne tarda pas à s'altérer; elle maigrissait visiblement; + souvent elle était secouée de quintes de toux, qui lui brisaient la + poitrine; ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que + le mal donnait à ses yeux un fiévreux éclat.</p> + + <p>Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute + espérance de joie, que son bonheur était à jamais envolé...</p> + + <p>Elle végétait, dédaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci + désormais que la santé de sa fille qui, elle, se reprenait à vivre, + puisant au contraire dans cette existence nomade, ce perpétuel + changement d'air, une vigueur nouvelle, qui la faisait s'épanouir et + grandir à vue d'oeil.</p> + + <p>Bientôt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du + dompteur avec Louise Tabary.</p> + + <p>La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de + dissimuler.</p> + + <p>A chacun des déplacements du Voyage, une place était réservée à la + gauche de la ménagerie pour l'entresort des Tabary.</p> + + <p>N'ayant plus à se heurter aux révoltes de sa femme, le dompteur + devint dans l'intimité moins brutal, presque tendre par moments + même.</p> + + <p>On eut dit qu'ayant conscience de l'indignité de sa conduite, mais + n'osant y renoncer, il s'ingéniait à se la faire pardonner.</p> + + <p>La vérité était que la résignation et les larmes muettes de la + jeune femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en + lui des remords que les résistances de la première heure, auxquelles + il avait répondu par la violence.</p> + + <p>Ce fut lui qui, le premier, et avant même qu'elle eût songé à se + plaindre, s'aperçut du changement qui s'était opéré chez Amélie.</p> + + <p>—Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter + un médecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secouée par de + continuelles crises de toux, n'avait pas touché au déjeuner.</p> + + <p>—Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le + médecin ne me guérira pas! avait répondu Amélie en hochant + douloureusement la tête.</p> + + <p>Chausserouge avait eu un geste d'impatience.</p> + + <p>—Tout ça, c'est des bêtises! Quand on est malade, on se + soigne! Tu seras bien avancée, quand tu ne pourras plus aller et qu'il + te faudra garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal à temps...</p> + + <p>—Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre.</p> + + <p>—Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avéré + aujourd'hui que nous nous sommes trompés tous les deux, en croyant + nous aimer. La suite nous l'a bien montré. Il est clair que nous + n'étions pas faits l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen + de revenir là-dessus, je trouve tout à fait inutile de se faire du mal + inutilement. Vivons donc en bons amis, côte à côte, le mieux possible, + tout n'en ira que mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces + tiraillements qui m'ont fait porter la main sur toi, un jour que tu + m'avais exaspéré. Que diable! personne n'est parfait en ce monde! + Acceptons donc l'existence telle qu'elle nous est faite, sans + rechigner... Je ne t'ennuie pas...</p> + + <p>—Pas assez! interrompit Amélie.</p> + + <p>—Allons! pas de ces mots-là! c'est bête! Je ne t'ennuie pas, + je ne te laisse manquer de rien.., tu es maîtresse chez toi. De quoi + te plains-tu?</p> + + <p>—Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-être + matériel ne fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens + tous les regards qui s'attachent à moi, car on sait maintenant que + Louise Tabary est ta maîtresse... Tu ne prends même plus la peine de + te cacher... Si je descends dans la ménagerie, j'y rencontre Jean qui, + certes, ne me manque pas de respect, mais son air narquois quand il me + salue de son: Bonjour, patronne! et la façon insolente dont il me suit + des yeux, me font mal... C'est à peine maintenant si tu t'intéresses à + ta fille... Et je sens une terreur immense m'envahir, à la pensée de + ce qui adviendra pour elle... le jour où je ne serai plus là... pour + l'aimer... et pour la défendre peut-être!... Pourra-t-elle si + jeune—car je ne prévois pas que je puisses vivre + longtemps—pourra-t-elle compter sur son père, dont l'aveuglement + est tel que je désespère de le voir jamais s'arracher des griffes qui + l'enserrent...</p> + + <p>Chausserouge avait écouté cette tirade le sourcil froncé.</p> + + <p>Il eut néanmoins un accès de franchise brutale.</p> + + <p>—Eh bien! oui; là, j'ai peut-être tort, mais que veux-tu, + j'ai trouvé chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune + femme... Oui, elle me tient... et je ne puis, quant à présent, me + passer d'elle... je t'en demande pardon... mais cela ne m'empêche pas + d'avoir pour toi une affection sincère... et pour Zézette donc! Tiens! + veux-tu que je te dise, tu ne connais pas Louise... Elle est très + bonne, au fond, elle a des remords... Elle se reproche d'être la cause + de ton chagrin... Nous n'avons pas été maîtres du sentiment qui nous a + rapprochés... Il ne se passe pas de jour que nous ne parlions de toi, + de la petite... Elle voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui + te fasse beaucoup... beaucoup de plaisir... pour te le donner... + Voyons! désires-tu quelque chose?... quoi?</p> + + <p>Amélie s'était levée pour ne pas éclater en sanglots. Ainsi, son + mari en était là!... Tellement changé, tellement dominé par son + absurde passion, qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'énormité de + sa proposition.</p> + + <p>Il fallait renoncer à tout jamais à l'espoir de le reconquérir. + C'est ainsi qu'il répondait à ses plaintes si pleines de résignation + douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la + Tabary!</p> + + <p>—Veux-tu, lui dit-elle suffoquée par l'émotion qui + l'étouffait, veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... + plus jamais... Tu vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en + silence, mais je ne veux plus voir personne... je ne veux plus rien + entendre...</p> + + <p>—Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien à + l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens à ce que tu + voies un médecin.</p> + + <p>—Ce n'est pas la peine.</p> + + <p>—Je le veux!</p> + + <p>Et le soir même, il revint accompagné d'un docteur qui interrogea + la jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance.</p> + + <p>En sortant, il prit Chausserouge à part.</p> + + <p>—Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais à + vous je dois la vérité. Vous m'avez appelé bien tard... Votre femme a + les poumons attaqués... Elle a besoin de grands ménagements... Le + climat d'ici lui est très défavorable, et si vous pouviez-la décider à + faire un voyage dans le Midi... ce serait encore là la médication la + plus efficace de toutes celles que je pourrais prescrire...</p> + + <p>—Alors son état?... demanda Chausserouge effrayé.</p> + + <p>—Est grave, je ne vous le cache pas!</p> + + <p>Pour la première fois, Chausserouge éprouva un réel chagrin.</p> + + <p>Si au moment du début de sa liaison, il avait cru sentir naître au + fond de son coeur une sorte de haine contre sa femme, ç'avait été un + sentiment factice, une crise irréfléchie causée par l'enragement de sa + passion qui lui faisait considérer comme un ennemi quiconque cherchait + à y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait + et il avait suffi pour la réveiller de cette menace latente, du simple + avertissement de l'homme de science.</p> + + <p>Le docteur avait ajouté:</p> + + <p>—Elle a dû beaucoup souffrir physiquement... ou + moralement.</p> + + <p>Et Chausserouge songea à l'existence qu'il avait faite à sa femme + depuis les longs mois qu'il l'avait délaissée. Pour la première fois, + il perçut nettement ce que sa conduite avait de répréhensible et de + criminel.</p> + + <p>C'était lui qui avait réduit sa femme à ce dernier degré de misère + et il ne pensa plus qu'à une chose, lui faire oublier le passé...</p> + + <p>Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourût lui ayant + pardonné...</p> + + <p>Il s'étonna lui-même de cet excès de sensibilité. Pour la première + fois, il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais + d'apporter dans ses relations avec elle une discrétion dont lui + saurait gré la pauvre Amélie, habituée à moins de ménagements...</p> + + <p>C'est dans cet état d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure + habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquiétude + toutefois.</p> + + <p>Comment sa maîtresse accueillerait-elle la résolution qu'il venait + de prendre?</p> + + <p>Consentirait-elle à cette sorte de partage, elle dont l'amour + s'était toujours montré si exclusif.</p> + + <p>Dès les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit + s'envoler toute appréhension.</p> + + <p>Louise Tabary se répandit en condoléances.</p> + + <p>Comment! cette pauvre Amélie était si malade que cela! Oh! voilà + bien ce qu'elle avait redouté dès les premiers jours! Elle allait être + la cause, peut-être, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le + pardonnerait jamais!</p> + + <p>Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empêchât d'aller la + soigner, la dorloter!</p> + + <p>Elle aurait eu tant de joie à lui faire oublier le mal qu'elle lui + avait fait! Bien innocemment, hélas! et toute la faute en était à son + bête de coeur, dont elle n'avait su refréner les élans!</p> + + <p>Ah! cette idée la rendait réellement malheureuse... et elle + espérait bien que François allait faire son devoir.</p> + + <p>Et comme Chausserouge écoutait, ravi, tellement ces sentiments + répondaient à ceux qu'il éprouvait personnellement, elle continua:</p> + + <p>—Ton devoir, il est tout tracé! C'est nous qui, par notre + faiblesse coupable, avons frappé au coeur la pauvre Amélie. Il ne faut + pas que nous ayons à nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que + ce ne soit pas sans que nous lui ayons prodigué toutes les + consolations, tous les soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de + ce soir, et jusqu'à nouvel ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera + pour moi un bien dur sacrifice, mais auquel mon devoir me commande de + me résoudre. Ce sera aussi une épreuve... Je verrai si l'absence est + capable de te faire oublier ton amie... Tu vas rester près d'elle... + Le médecin recommande un voyage dans le Midi... Pars!... N'hésite + pas!...</p> + + <p>—Tu viendras avec nous!</p> + + <p>—C'est impossible. Tu emmèneras Jean... J'espère que tu + m'écriras... Les tournées en province t'ont du reste toujours réussi. + Recommence l'expérience... Tu n'as qu'à y gagner, puisque, tu le vois + comme moi, le métier se perd à Paris et que, quand on y fait ses + frais, il faut s'estimer heureux.</p> + + <p>—M'éloigner de toi... longtemps peut-être? Tu n'y penses + pas.</p> + + <p>—Je n'y pense que trop... De cette façon, mon ami, + ajouta-t-elle tristement, tu me reviendras guéri toi-même... ou plus + aimant... Il me restera alors à bénir ou à maudire cette circonstance + qui m'aura donné la mesure de la sincérité et de la puissance de ton + amour... Ne me fais pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et à + demain!</p> + + <p>Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta à Jean la + conversation qu'elle avait eue avec son amant.</p> + + <p>—Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment où + nous le tenons, tu l'éloignes! Tu le sépares volontairement de lui à + l'heure même où nous sommes sur le point de devenir les véritables + maîtres de la ménagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est + faible... Dès qu'il t'aura quittée, comme il faut qu'il subisse + toujours l'influence de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amélie, + et alors, nisco!</p> + + <p>Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les + épaules.</p> + + <p>—Comme tu es simple, mon pauvre garçon! Crois-tu donc que je + n'ai pas tout prévu? D'abord, tu seras là et je compte bien sur toi + pour ne pas lui laisser oublier qu'il reste à Paris une femme se + mourant d'amour pour lui. Et quant à Amélie, la pauvre, j'ai fait + assez causer François pour savoir que je n'ai dès à présent plus rien + à craindre d'elle... Je me doutais un peu de tout ça... La dernière + fois que je l'ai rencontrée, par hasard, elle m'a fait peur!... Une + vraie gueule de papier mâché... Elle a la mort dans les os... Elle + sera douce, aimable et prévenante, mais il est des satisfactions + qu'elle ne lui donnera pas... des satisfactions qu'il ne pourra jamais + trouver avec d'autres qu'avec moi... Si, pour mon malheur, je suis + vieille déjà... l'âge m'a donné de l'expérience... Crois-moi! je sais + par où il faut prendre Chausserouge, je le tiens bien!</p> + + <p>—Mais puisque tu ne seras pas là?</p> + + <p>—Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... + L'habitude tuera la pitié qu'il éprouve maintenant... L'existence que + sa femme, toujours plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il + regrettera son départ, aspirera après son retour... Il est probable + que nous ne reverrons plus Amélie... elle est déjà trop bas!... Il + reviendra donc veuf, libre... La continence aura renouvelé son ardeur, + qui commence à présent à s'émousser et alors... plus que jamais, il + sera à nous!...</p> + + <p>—Mais l'enfant?</p> + + <p>—Je lui servirai de mère, répliqua Louise Tabary. Ne crains + rien, mon plan est tout tracé... Et puis, continua-t-elle, pour être + sûr qu'il ne nous échappera pas, je vais profiter de ses bonnes + dispositions actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes + affaires, depuis qu'il est à Paris, il a pas mal d'économies, bien + placées... Je vais lui dire qu'en son absence, j'ai l'intention de + donner de l'extension à mon entresort... la même extension + qu'autrefois, pour faire la nique à Boyau-Rouge, mais qu'il me manque + des fonds. Comme il déteste Boyau-Rouge, qui a été mon amant avant + lui... j'aurai ce que je voudrai et désormais nos intérêts d'argent + étant communs, il sera bien forcé de penser à moi souvent... Ce sera + une sûreté de plus.</p> + + <p>Jean Tabary regarda sa mère avec admiration.</p> + + <p>C'était décidément une maîtresse femme et il n'y avait plus qu'à la + laisser faire; quiconque se fût occupé de ses affaires n'eût jamais su + en tirer un meilleur parti.</p> + + <p>—M'man! lui dit-il en l'embrassant, à partir d'aujourd'hui, + je ne fais plus rien sans te consulter!</p> + + <p>—Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te + donnerai avant le départ de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! + surtout, sois, le plus respectueux et le plus prévenant que tu pourras + pour Amélie! Elle te croira converti et elle sera la première à nous + aider.</p> + + <p>—Tu peux compter sur moi.</p> + + <p>Amélie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le + récit que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des + bons conseils qu'il en avait reçus.</p> + + <p>Cette ingérence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui + déplaire, de même que cette attitude subitement sympathique lui + inspirait une secrète défiance.</p> + + <p>Elle ne put néanmoins s'élever contre un projet qui réalisait le + plus cher de ses voeux.</p> + + <p>N'était-ce pas en l'arrachant de vive force à l'influence du milieu + dans lequel il vivait que le père Chausserouge avait pu une première + fois ramener son fils à de meilleurs sentiments?</p> + + <p>Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amélie sentit que c'était + assurément sur cette présence que comptait Louise Tabary.</p> + + <p>Le fils veillerait à ce que le souvenir de la mère ne sortit pas de + la mémoire du dompteur.</p> + + <p>C'était à elle à parer à ce danger, mais, hélas! dans son état de + santé, elle ne se sentait guère de force à faire oublier l'autre!</p> + + <p>Toutefois, on prépara tout en vue d'un prochain départ. Il fut + décidé que la ménagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant à + petites journées pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrêtant + dans chacune des villes où il serait possible de compter au moins sur + deux ou trois représentations fructueuses.</p> + + <p>Quelques jours avant leur départ, à l'une de leurs dernières + entrevues, Louise Tabary fit part à son amant du projet qu'elle + caressait d'établir sur les mêmes bases que jadis une concurrence + sérieuse à Boyau-Rouge.</p> + + <p>C'était un placement sûr, étant donné sa grande entente et sa + grande expérience des affaires.</p> + + <p>Comme elle s'y attendait, Chausserouge accéda immédiatement à son + désir et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de + son fonds de réserve, pour l'appliquer à cette entreprise.</p> + + <p>Louise promit à son nouvel associé de le tenir au courant du + résultat de ses efforts et, par une belle matinée de septembre, le + convoi s'ébranla, prenant ce même chemin qui, dix ans plus tôt, + l'avait mené à la fortune.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='X'></a> + + <h2>X</h2> + <br> + + + <p>Dès les premières étapes, François Chausserouge apprécia pour + quelle large part l'expérience paternelle avait contribué à la + prospérité de l'établissement.</p> + + <p>Lors de la première tournée, il s'était toujours déchargé sur le + vieux dompteur du soin de l'administration.</p> + + <p>Maintenant c'était à Jean Tabary qu'était échue cette tâche plus + lourde qu'on ne le supposait.</p> + + <p>Or, bien que le jeune homme apportât dans l'accomplissement de ses + devoirs une réelle conscience, son ignorance des petits détails du + métier lui faisait commettre mille maladresses.</p> + + <p>Il était en outre insuffisamment secondé par le nouveau personnel + qu'il avait recruté; aussi le succès des premières représentations qui + furent données s'en ressentit-il. La publicité était mal faite; les + emplacements mal choisis, l'installation défectueuse.</p> + + <p>Ou bien le service des vivres était mal assuré et il arriva par + deux fois qu'on dût, à défaut de viande de cheval, mettre à sac les + boucheries pour nourrir les animaux.</p> + + <p>C'était dépenser en pure perte non seulement le bénéfice, mais les + deux tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, + après plusieurs séjours, il se trouva que les frais n'ayant pas été + couverts, il fallut attaquer la caisse de réserve.</p> + + <p>De plus, les animaux, confiés à des mains inexpérimentées, ne + recevaient plus les soins indispensables.</p> + + <p>Déshabitués des longues pérégrinations, plusieurs tombèrent + malades, et un lion même succomba un peu avant d'arriver à Lyon.</p> + + <p>Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une + longue série de représentations, mais il n'atteignit pas le résultat + espéré, et au moment où il se préparait à continuer son chemin, une + circonstance survint qui le força à prolonger son séjour.</p> + + <p>Amélie qui, vaillamment, jusqu'à ce jour, avait supporté sans se + plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter.</p> + + <p>Son état empira et le médecin, appelé aussitôt, ne jugea pas qu'il + fût possible, malgré le courage qu'elle montrait, de repartir avant un + mois.</p> + + <p>Il ne pouvait venir à la pensée de Chausserouge de laisser sa femme + dans une maison de santé ou un hôpital, puisque c'était pour elle + qu'il avait entrepris cette longue tournée.</p> + + <p>Il retarda donc son départ et ce fut pour rétablissement un + désastre d'autant plus grand que, bien que la curiosité des Lyonnais + fût émoussée et qu'il ne fût plus possible de compter sur de nouvelles + recettes, il fallait néanmoins subvenir à l'entretien et aux frais si + considérables que comporte une ménagerie comptant plus de soixante + pensionnaires, hommes ou bêtes.</p> + + <p>Chausserouge montra dans cette circonstance une abnégation et une + résignation qui toucha profondément la jeune femme et lui fit presque + oublier un passé qui pourtant lui avait été bien pénible.</p> + + <p>C'est alors qu'elle se surprit peu à peu à ne plus mépriser autant + Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait.</p> + + <p>Elle était femme, elle avait aimé son mari; malgré ses torts elle + le chérissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu + aimer François.</p> + + <p>Sa jalousie et son respect de la foi jurée lui faisait blâmer cette + liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la + faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte + aux caprices et aux désirs irraisonnés.</p> + + <p>Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en + n'hésitant pas à sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put + s'empêcher de savoir gré à Louise d'avoir été l'instigatrice de cette + résolution.</p> + + <p>Cette excessive indulgence venant après les révoltes des premiers + instants, ses doutes sur le mobile qui avait poussé la Tabary à + suggérer à son amant l'idée de se séparer d'elle et d'obéir aux + conseils du médecin, faisant ainsi preuve d'une abnégation rare chez + une amoureuse, s'expliquait par l'état maladif où elle se trouvait, un + secret pressentiment peut-être de sa fin prochaine et inéluctable.</p> + + <p>Pendant les longues heures qu'elle passait seule, étendue sur son + lit de douleur, sa pensée s'égarait; elle revivait les heures passées + et l'excès de misère d'autrefois lui faisait trouver bien doux les + soins attentifs dont elle était à présent l'objet.</p> + + <p>Elle en arrivait à juger presque légitime le besoin qu'éprouvait + Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment à sa passion, + puisque sa santé lui interdisait désormais de lui donner les + satisfactions qu'il était en droit d'attendre de sa femme.</p> + + <p>D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la + mère de son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait + de le lui prouver victorieusement, était-il juste de lui faire un + crime irrémissible d'en aimer une autre avec ses sens?</p> + + <p>Ce fut un phénomène curieux, bien fait pour exciter la sagacité des + philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade.</p> + + <p>Elle se trouvait heureuse, après tant de déboires, d'une situation + qu'elle n'était pas maîtresse de changer et contre laquelle, quelques + mois plus tôt, elle s'était élevée avec indignation et violence.</p> + + <p>Le même revirement s'opéra en même temps chez Chausserouge, et ces + deux êtres se comprirent sans se donner le mot.</p> + + <p>Durant les longues heures qu'il passait près de sa femme, plus + tendre et plus dévoué qu'il ne l'avait jamais été, il parlait de + Louise Tabary, de ses qualités, de sa franchise, des remords qu'elle + avait montrés, de ses hésitations, et Amélie l'écoulait, sinon avec + plaisir, du moins avec intérêt.</p> + + <p>—Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la + poussait vers mon mari; elle a cédé, non sans avoir lutté, et elle a + fait son possible pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait + causé...</p> + + <p>Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge était destiné, + de par son tempérament, à avoir d'illégitimes faiblesses, il valait + mieux pour elle qu'il se fût rencontré avec cette femme trop facile + peut-être, mais que la sincérité de sa passion excusait jusqu'à un + certain point. Certainement Louise Tabary était calomniée, car elle + avait du coeur.</p> + + <p>Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps à son égard d'une + condescendance à laquelle il ne l'avait pas habituée, lui témoignait + des marques d'intérêt qui la touchaient, comme en outre, il affectait, + malgré les embarras qu'avait suscités son administration défectueuse, + un grand dévouement à la cause commune, elle revint peu à peu sur ses + préventions à son égard.</p> + + <p>Mais la paix ne régnait pas moins dans le ménage, à ce point que + l'aveu lui-même du prêt important que le dompteur avait consenti à + Louise Tabary, avant son départ, ne souleva de la part de la jeune + femme aucune objection.</p> + + <p>Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien + faire.</p> + + <p>Bref, Chausserouge eût été le plus heureux des hommes, si d'une + part il eût pu concevoir l'espérance du rétablissement de sa femme, et + si la prospérité de la ménagerie n'eût reçu aucun accroc.</p> + + <p>Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long + à s'en apercevoir, dans une période de déveine.</p> + + <p>Un mieux sensible, dû peut-être à la phase de quiétude morale dans + laquelle vivait Amélie, s'étant manifesté, il donna l'ordre du départ, + et le convoi reprit la route du Midi.</p> + + <p>Nulle part, et pas même dans les villes sur lesquelles il comptait + le plus, il ne retrouva son succès d'autrefois.</p> + + <p>Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur dédaigneuse + remplaçait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes années.</p> + + <p>C'était pourtant le même spectacle, augmenté d'attractions + inédites, le même travail... Peut-être était-on blasé sur ce genre de + divertissement... Toujours est-il qu'il continuait à ne faire que des + recettes dérisoires, insuffisantes même pour couvrir les frais.</p> + + <p>Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient à + émouvoir ni la témérité de ses exercices, ni le dressage d'animaux + jusque-là réputés indomptables.</p> + + <p>Bref, il vint un jour où, sinon réduit aux expédients, du moins + très gêné, il dut écrire à Louise Tabary et la prier de lui venir en + aide en lui restituant une partie des sommes qu'il avait avancées.</p> + + <p>Mais, à Paris non plus, les affaires n'allaient pas.</p> + + <p>Louise avait employé son argent comme il était convenu. Elle avait + fait de grands frais, agrandi son établissement, doublé, triplé son + personnel; le succès n'avait pas récompensé son effort et Boyau-Rouge + restait le maître de l'entresort le plus fréquenté et le plus à la + mode de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien négligé pour + ramener la vogue.</p> + + <p>Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu + d'argent, mais se demandant si elle arriverait à en gagner.</p> + + <p>Dans ces conditions et à son grand regret, il lui était impossible + de répondre à la demande du dompteur et de mettre aucune somme à sa + disposition.</p> + + <p>Cependant il fallait en sortir.</p> + + <p>Le dompteur ne voulait pas s'exposer à rester en panne avec sa + ménagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, où il n'avait + aucun crédit à attendre.</p> + + <p>Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, + il fut décidé qu'il se rendrait à Paris et que là il s'arrangerait + pour contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux + obligations qui lui incombaient, en attendant une campagne plus + heureuse.</p> + + <p>—Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser à Vermieux. + Il a prêté à bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son état... Il + sait qui tu es, il n'ignore pas que ton établissement vaut de + l'argent, tu auras de lui ce que tu voudras.</p> + + <p>—Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace.</p> + + <p>—Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore + bien content de le trouver. Ma mère le connaît. Elle pourra te mettre + en rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire.</p> + + <p>Profitant de son séjour à Cette, où il n'avait pas l'espoir de + réaliser des bénéfices, il sauta en express et partit pour Paris.</p> + + <p>Il tomba à l'improviste chez Louise Tabary; après l'effusion des + premiers instants, après qu'il eut donné des nouvelles de sa femme, il + expliqua sa situation embarrassée.</p> + + <p>Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper + Louise.</p> + + <p>Un nouveau règlement de police, concernant les fêles foraines, + venait d'être mis en vigueur et les conditions imposées à l'industrie + dite des entresorts, étaient à ce point inacceptables qu'elles + allaient rendre impossible l'exercice de la profession, si elles + étaient appliquées dans toute leur rigueur. Ah! quand la malechance + s'en mêlait, ce n'était jamais fini!</p> + + <p>En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut + de l'avis de son fils.</p> + + <p>Il fallait s'adresser à Vermieux, qui justement était à Paris en + train d'opérer divers recouvrements.</p> + + <p>—Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moitié + de son temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu'à l'époque + des échéances.</p> + + <p>—J'aurai recours à lui... évidemment, dit Chausserouge, s'il + m'est impossible de faire autrement, mais auparavant je veux épuiser + tous les autres moyens qui peuvent s'offrir à moi. Or, pendant la + route, j'ai eu une idée. Si je réussis dans l'entreprise que je vais + tenter, je serai soutenu bien mieux que je ne pourrais l'être par + Vermieux et en même temps cela me coûtera moins cher. Voilà: par ma + mère, je suis ramoni. Tu sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre + ramonis, une sorte de franc-maçonnerie, qui les oblige à se soutenir + mutuellement. De là, leur grande force qui les met à l'abri de la + misère, bien que tous les membres appartenant à cette race soient + éparpillés sur tous les points de la France. Ils forment une + association occulte, qui a pour chef Lamberty, le directeur du Miroir + magique. C'est lui leur pape... ou leur roi, et ils lui obéissent, + bien qu'il affecte des allures tout à fait différentes. A le voir, on + le prendrait pour un beau monsieur et rien ne pourrait faire supposer + l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il dispose. En dehors de + sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse de réserve, car il + y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment, et qui est + destinée à venir en aide aux frères malheureux. Moi, je ne lui + demanderai pas un secours, mais un prêt, avec hypothèque sur mon + établissement; il ne court aucun risque et je ne prévois pas qu'il + puisse me refuser. Il était très bien avec mon père; il a assisté à + mon mariage... Le jour où nous avons réuni pour le célébrer tout le + Voyage au Salon des Familles, à Saint-Mandé, il était là. C'est un + temps dont on aime à se souvenir... Nous étions heureux... alors! Je + le lui rappellerai. Oui, décidément; ça me coûtera moins... j'aime + mieux ça...</p> + + <p>Louise Tabary hocha la tête d'un air de doute.</p> + + <p>—Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... + Sans doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela être + de leur race... Tu n'en es qu'à moitié... par ta mère et puis, ta + prospérité qui ne s'était pas démentie jusqu'à ce jour, t'a fait des + jaloux... On ne sera pas fâché, et Lamberty le premier, de te savoir + dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prétextes pour te + refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu + demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu règles. Il + ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y + trouvez votre compte et vous ne vous devez rien l'un à l'autre. + Crois-moi, ne perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec + Vermieux.</p> + + <p>Mais Chausserouge persista; il tenait à son idée.</p> + + <p>Le lendemain, il se présentait chez Lamberty, installé pour le + moment sur le boulevard Clichy.</p> + + <p>Lamberty était un homme gros et court; un long nez crochu + partageait en deux son visage et ses joues étaient ornées d'une paire + de favoris poivre et sel, très épais et célèbres sur tout le + Voyage.</p> + + <p>Une lourde chaîne de montre en or, ornée de breloques et de cornes + de corail, s'étalait sur son ventre légèrement bedonnant; ses doigts + velus, gros et courts étaient surchargés de bagues.</p> + + <p>Indépendamment de la royauté qu'on lui attribuait, il jouissait + d'une grande influence parmi les forains qui n'étaient pas de sa + race.</p> + + <p>On le craignait; à voir avec quelle facilité il obtenait les + permissions et les autorisations qu'il demandait, on le soupçonnait + d'avoir des attaches avec la police..</p> + + <p>La vérité était que Lamberty, doué d'une intelligence peu commune + et d'une activité sans pareille, connaissait son métier à fond et + qu'il mettait les facultés les plus rares au service de son état.</p> + + <p>Il était possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient + simultanément et personne mieux que lui ne savait prévoir la mode, + découvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles.</p> + + <p>Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, + tenir toujours sa curiosité en éveil, en apportant constamment une + amélioration nouvelle à chacun des trucs dont il était l'infatigable + inventeur. De là son succès.</p> + + <p>Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait + homme à ne jamais oublier une injure ni un mauvais procédé.</p> + + <p>Chausserouge le trouva dans sa caravane occupé à se raser le menton + qu'il avait bleu comme un menton de cabot.</p> + + <p>Lamberty reçut le dompteur avec de grandes démonstrations d'amitié, + lui prodiguant les marques de sa sympathie, à ce point que dès le + premier abord François augura très bien du résultat de sa + démarche.</p> + + <p>Mais dès que celui-ci aborda le récit de sa situation embarrassée, + qui le faisait avoir recours à lui, le visage de Lamberty se rembrunit + visiblement.</p> + + <p>Quand il en vint à solliciter carrément le prêt d'une somme de dix + mille francs, indispensable pour faire face à ses affaires, une + impassibilité glaciale remplaça l'enjouement de la première minute + chez le roi des ramonis qui donnait à ce moment les derniers soins à + sa toilette.</p> + + <p>Il réfléchit un instant, puis:</p> + + <p>—Mon cher ami, dit-il à François, vous savez, je n'en doute + pas, combien est grand mon désir de vous être agréable. Vous ne seriez + pas ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre père qui était un brave + homme, un honnête homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom + restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il + me le rendait un peu... J'ai connu également votre mère, une digne + femme..., et ma famille était même alliée avec ses parents. Toutes + choses que l'on n'oublie pas. Ce préambule pour arriver à vous dire + que si je voyais la possibilité de vous rendre service, j'en serais + trop heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais:</p> + + <p>Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voilà!... + Vous me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait + fait. Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est + impossible de vous faire la moindre avance. On se méprend beaucoup sur + ma situation de fortune. On me croit très riche parce que je travaille + beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis + propriétaire de plusieurs établissements. On a tort, et c'est + justement pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital + est éparpillé. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre différents + trucs qui me coûtent les yeux de la tête, un «Mer-sur-Terre», avec + machine à vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon + invention, de plus, un «Chemin de l'Amour», une idée extraordinaire, + mais prendra-t-elle? Un tonneau énorme, percé aux deux bouts, dans + lequel sont disposées des banquettes sur lesquelles on attache les + clients, hommes et femmes, et on roule le tout... C'est très drôle, + mais ça donne mal au coeur... C'est justement ce qui m'inquiète... à + moins que ce ne soit là une cause de succès! Bref, tous ces essais me + coûtent gros et mon argent s'est immobilisé. Je vous raconte tout + cela, mon cher ami, pour bien vous faire comprendre qu'il n'y a pas de + ma part mauvaise volonté, bien au contraire, seulement...</p> + + <p>Sur ces mots il s'interrompit, compléta sa phrase d'un geste + découragé et se leva pour couper court, puis, voulant donner une + conclusion définitive à sa tirade, dont il ne savait comment sortir + sans se répéter, il tendit sa main au dompteur.</p> + + <p>—Sans rancune, n'est-ce pas?</p> + + <p>Mais ce n'était pas là l'affaire de Chausserouge. Il insista, + affectant de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait congé.</p> + + <p>—Je suis trop du métier, répliqua-t-il, pour ne pas + comprendre que vous avez des charges, des obligations et que le nombre + et la variété de vos diverses entreprises ne vous permettent pas de + disposer personnellement d'une somme aussi importante; aussi, en + venant vous trouver, ce n'était pas à Lamberty que je voulais + m'adresser, mais à celui qu'avec raison nous considérons, nous autres + ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous le savez, je suis ramoni + par ma mère et je n'ignore pas qu'il est de tradition, parmi ceux de + notre race, de nous venir mutuellement en aide... Je n'ignore pas non + plus que vous êtes le dispensateur suprême. Notez d'ailleurs que ma + demande, si elle est agréée, ne videra pas la caisse commune. Ce n'est + pas un secours, mais un simple prêt que je sollicite, remboursable aux + époques qu'il vous conviendra et garanti par une hypothèque sur mon + établissement...</p> + + <p>Lamberty parut très visiblement ennuyé de la tournure que prenait + l'entretien.</p> + + <p>Il réfléchit un instant, puis avec un sourire contraint:</p> + + <p>—Nous entrons dans un ordre d'idées tout différent. Mais tout + d'abord laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis + pas, comme vous le dites, le roi, ni le chef suprême des ramonis... Ma + situation sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement + une certaine autorité sur mes compatriotes... Ils me marquent de la + confiance, ils me choisissent pour arbitre dans leurs contestations + privées; ils m'ont institué leur trésorier et c'est moi qui suis + chargé de répartir, entre les plus nécessiteux, certains fonds dont + j'ai en effet la disposition. Mais il y a loin de cette situation à la + royauté absolue que vous m'attribuez... Je dois compte de mes actes, + je ne suis que le gardien fidèle des usages et des coutumes de nos + pères... Eh bien! à ce titre encore, je ne puis vous venir en aide, + attendu que vous ne remplissez pas les conditions... D'abord, vous + n'êtes pas dans la misère, vous avez une surface, une installation qui + vaut de l'argent, et les sommes qui vous seraient confiées + manqueraient à ceux de nos frères qui sont dans le besoin... Nous + sommes une Société de secours, non un Établissement de prêt... De + plus, et c'est là même la principale et la meilleure raison; vous + n'êtes pas des nôtres, vous n'êtes pas ramoni!</p> + + <p>—Je vous demande pardon! répliqua vivement Chausserouge, ma + mère était une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille + était alliée avec la vôtre.</p> + + <p>—C'est possible, mais votre mère est morte depuis longtemps; + votre père était originaire d'Auvergne, non du pays de Bohème, et le + jour où, contrairement aux coutumes de notre pays, Maria à épousé + Chausserouge, elle s'est séparée à tout jamais de ses frères pour + prendre la nationalité de son mari. Et elle pouvait même s'estimer + heureuse de n'avoir pas attiré sur sa tête les malédictions et les + anathèmes de ses coreligionnaires.</p> + + <p>Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en + quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, + depuis un temps immémorial, les usages des ramonis.</p> + + <p>Chassés de leur pays, condamnés à une existence nomade, ils avaient + néanmoins conservé leur autonomie, leur indépendance, parce qu'ils + avaient su s'astreindre à une rigoureuse et sévère observation des + traditions.</p> + + <p>Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerçant les + industries les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs + de chaises, fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne + aventure, rebouteurs ou sorciers, gîtant au bord des routes, vivant à + la grâce de Dieu ou plutôt aux dépens de la compagnie, maraudant un + brin, mendiant ou braconnant à la barbe du champignol + (garde-champêtre), les autres, de goûts plus raffinés ou plus + ambitieux, avaient rejoint le Voyage, s'étaient installés et avaient + eu des fortunes diverses.</p> + + <p>Quelques-uns, les insouciants, continuaient à végéter dans les + derniers emplois, étaient restés garçons de piste, musiciens ou + chiqués; tandis que la plupart, comme lui, Lamberty, étaient arrivés, + à force de travail, à acquérir à la fois de l'aisance et une certaine + notoriété.</p> + + <p>Mais, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils pussent + appartenir, les raboins,—c'est le terme familier qui sert à + désigner les ramonis sur le Voyage—sans exception obéissent à la + même loi, et malheur à qui la transgresse!</p> + + <p>Un raboin ne peut épouser qu'une fille de raboins, et encore ce + mariage doit-il être dépourvu de toutes les formalités ordinaires.</p> + + <p>Pas de mairie, pas d'église. Les futurs conjoints se réunissent + devant le plus ancien de leur tribu,—car bien qu'errants, ils + forment encore des tribus—qui les unit sans autre forme de + procès.</p> + + <p>Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voilà tout. + Toujours par monts, par vaux et par chemins, ils échappent à tout + recensement, et en fait d'impôts, ne payent que la patente obligatoire + inhérente à leur état.</p> + + <p>Ils négligent de faire inscrire leurs enfants à la mairie, + esquivant par ce moyen la conscription et le service militaire.</p> + + <p>Ils ne tombent sous la règle commune qui régit la société que le + jour de leur mort. Ne pouvant faire disparaître le cadavre, ils + doivent faire la déclaration de décès à la mairie du pays qu'ils + traversent. Mais c'est là l'unique obligation à laquelle il ne leur + est pas permis d'échapper.</p> + + <p>Et s'ils sont parvenus à conserver ainsi leurs droits et leurs + coutumes traditionnelles dans toute leur intégrité, ils le doivent à + la sévérité avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient.</p> + + <p>Les anciens s'érigent en tribunal et rendent des arrêts sans + appel.</p> + + <p>Aussi était-il étonnant que le mariage de Maria, célébré jadis + contrairement aux règles, n'eût pas donné lieu, de la part des + ramonis, à des représailles justifiées par cette transgression.</p> + + <p>De semblables mésalliances n'avaient-elles pas souvent donné lieu à + des scènes sanglantes?...</p> + + <p>Dernièrement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu + un soir, à Asnières, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait + épouser le lendemain une ramoni?</p> + + <p>Ils l'avaient saisi, dépouillé, lardé de coups de couteau et jeté à + la Seine.</p> + + <p>Certes, lui, Lamberty, était loin d'approuver ces mesures extrêmes, + mais il était, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes + anciennes.</p> + + <p>On avait eu raison de laisser épouser Maria par Chausserouge, + puisque tel avait été son bon plaisir, mais à partir du jour où elle + était devenue la femme d'un chrétien, elle avait délibérément rompu + tous les liens qui rattachaient à ceux de sa race.</p> + + <p>Elle avait cessé d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualité + pour se réclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas.</p> + + <p>—De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de + passer outre, d'accéder à votre désir, je trahirais la cause que je + suis chargé de défendre et je m'attirerais de justes remontrances que + je ne veux pas encourir.</p> + + <p>Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique.</p> + + <p>Décidément, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prévu + la réception qu'on venait de lui faire et c'était en connaissance de + cause qu'elle l'avait tout d'abord engagé avec tant d'insistance à + s'adresser à Vermieux.</p> + + <p>Il rendit compte de sa démarche à sa maîtresse:</p> + + <p>—C'est bien fait, répondit Louise, je t'avais prévenu, tu + n'as pas voulu m'écouter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon + temps. Comme je prévoyais la réponse qu'on t'a faite, je me suis mise + aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera là... je l'ai + invité à dîner. Tu sais, joue serré avec celui-là. C'est un malin... + Du reste, je serai là pour t'appuyer.</p> + + <p>Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de réputation. + Par ouï-dire, il le savait impitoyable et rusé comme un singe.</p> + + <p>L'usurier passait pour avoir ruiné déjà pas mal de forains qui + avaient voulu jouer au plus fin avec lui. De là la répugnance du + dompteur à entrer en relations avec lui.</p> + + <p>Vermieux fut exact au rendez-vous.</p> + + <p>—Bonjour, garçon, dit-il à Chausserouge avec sa bonhomie + cauteleuse, en lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce + que Louise m'a dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en + reviendra!... Je ne veux pas te dire que je suis content de la + circonstance qui me fournit l'occasion de boire un verre avec toi, + mais ça me fait plaisir de trouver le fils d'un vieux camarade, d'un + pays... car le père Chausserouge aussi était de l'Auvergne... Et si je + peux t'être utile, par ma foi, j'en serai content!</p> + + <p>Le repas fut très animé.</p> + + <p>Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta + pendant le dîner de ne faire aucune allusion au motif de leur + réunion.</p> + + <p>Au dessert, il fallut aborder la question.</p> + + <p>—Vermieux alluma sa pipe, et avec une netteté, une précision + que Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de + faire de telles libations, il posa une série de questions au + dompteur.</p> + + <p>Puis, lorsqu'il se fut renseigné suffisamment.</p> + + <p>—Hum! Hum! fit-il, tu dis, garçon, qu'il te faudrait pour te + recaler?...</p> + + <p>—Dix mille francs!</p> + + <p>—Dix mille francs, c'est une somme, et ça ne se trouve pas + sous le pas d'un cheval. C'est que, sais-tu, garçon, qu'il y a + rudement des risques aujourd'hui, dans notre sacré métier. Regarde à + quoi tient le succès! En dix ans de temps, ton père, parti de rien, + est parvenu à faire une fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien + négligé pour réussir, tu as boulotté toutes tes économies... Moi, j'ai + débuté sur le Voyage comme galaupe (petit employé); j'ai réussi à + mettre quatre sous de côté. Aujourd'hui il n'y aurait plus mèche, tout + ça pour dire que les temps ont bien changé!</p> + + <p>Et le père Vermieux passa en revue toutes les industries + foraines.</p> + + <p>Les vélocipèdes végétaient; les chevaux de bois étaient usés; les + bonnes fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les musées, + les phénomènes ne faisaient plus le sou.</p> + + <p>Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes + tenaient encore coup; la préfecture venait d'y mettre bon ordre et la + mère Tabary en savait quelque chose.</p> + + <p>Plus moyen de faire de musique après onze heures; plus d'orchestre. + Une fête sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que + ça pouvait se comprendre?</p> + + <p>Les musiciens allemands, qui ne coûtaient rien ou à peu près, + remplacés obligatoirement par des musiciens français, qui exigeaient + des six francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque démolie + par les patriotes indignés.</p> + + <p>Augmentation des frais, diminution des recettes, tel était le bilan + du Voyage.</p> + + <p>Et encore, il ne venait d'examiner que le petit côté de la + question.</p> + + <p>Voilà que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester + l'apanage d'un petit nombre d'individus ayant mêmes origines, mêmes + goûts, mêmes idées, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un + certain nombre d'adhérents, dont la venue allait, à brève échéance, + causer la ruine des entrepreneurs de petits spectacles.</p> + + <p>Des compagnies françaises et anglaises se formaient tous les jours + avec un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient + atteindre les anciens du Voyage, des établissements éclairés à la + lumière électrique, dorés, marchant à la vapeur, avec un personnel en + livrée, des caissiers, des contrôleurs, des surveillants, etc., de + véritables administrations, quoi!</p> + + <p>Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec + la complicité du placardier (délégué au placement), des commissaires + de police, des municipalités qu'ils couvraient d'or, au grand + détriment de ceux qui occupaient les mêmes places avant eux.</p> + + <p>C'étaient les bateaux «Mer-sur-Terre», grands comme de véritables + chaloupes, des chevaux mécaniques, grandeur naturelle et marchant au + galop, des «Courses en ballons», un tas d'innovations dont se + passaient bien nos pères et qui tuaient l'industrie des petits, comme + les grands magasins menacent tous les jours d'englober tout le + commerce parisien...</p> + + <p>—Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et + depuis leur intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon à la gauche + du Voyage, et le mètre carré se paye des sommes exorbitantes. Ils ont + eu beau augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se + presse dans leurs baraques, attiré par la nouveauté, et délaisse les + anciens. Ce sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, + nous ont mis à dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils + ont envahi le Voyage qu'on a fondé la Ligue anti-foraine, qui ne tend + rien moins qu'à obtenir qu'on nous chasse en dehors des + fortifications. Alors, du coup, ça sera la ruine!... Déjà le public, + par le luxe auquel on l'a habitué, ne prend plus le même plaisir à nos + spectacles modestes, bientôt si ça continue, il les délaissera + complètement... Alors ce sera la misère complète... Pas de recettes, + pas de pain à donner aux gosses! Et pourtant faut manger tous les + jours... Et on vient trouver le père Vermieux: «Père Vermieux! Voyez + notre situation... Vous savez ce que c'est... le métier ne va pas... + Je sais plus comment faire... Vous ne pourriez pas me prêter cent + francs!» Et le père Vermieux, bonne bête, y va de sa bonne galette... + sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et il en a comme ça sur + tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est rudement triste tout + de même pour moi, quand je me vois obligé, pour rentrer dans mes + fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent, qui savent pas + où coucher le soir... Mais pourtant faut être juste, je peux pas me + mettre sur la paille. Et on dit comme ça, je le sais:</p> + + <p>«—Oh! le père Vermieux, c'est une vieille crapule!» Crapule! + pas tant que ça! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement + embarrassés s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer à + me rendre utile à mes anciens confrères, faut que j'en garde le moyen, + faut que je me réserve et que je prenne mes précautions, pas vrai? + Tout ça, garçon, pour arriver à te dire que je ne doute pas de ta + bonne foi et de la bonne volonté, mais dame! dix mille balles, ça me + donne à réfléchir...</p> + + <p>—Mon établissement, père Vermieux, vaut quatre ou cinq fois + la somme et je ne fais que traverser une crise...</p> + + <p>—Et si ta baraque brûle... Et si tes pensionnaires crèvent... + Et si tu meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera?</p> + + <p>—Vous cherchez la petite bête, père Vermieux. Je sais soigner + mes animaux; de plus, je suis assuré, et si je meurs, la ménagerie ne + mourra pas avec moi!...</p> + + <p>—Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans + dompteur, c'est une marchandise qui coûte au lieu de rapporter. Enfin, + je veux bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous + autres et les lutteurs, vous êtes encore ceux qui résistez le mieux... + Et encore, les lutteurs, depuis qu'on a organisé des matchs dans les + grands établissements, depuis qu'on parle de fonder des Arènes + nationales... Enfin suppose que je te prête, comment comptes-tu + t'acquitter?</p> + + <p>—C'est à vous de régler les conditions de remboursement.</p> + + <p>Le père Vermieux se gratta un instant le front, puis:</p> + + <p>—Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothèque sur ton + établissement... Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une + première hypothèque... il n'y en a pas d'autre avant la mienne?</p> + + <p>--- Je ne dois pas un sou, répliqua Chausserouge, ainsi...</p> + + <p>—Bon, cela! Tu me payeras les intérêts à raison de dix du + cent l'an, en deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; + moi ça m'est égal, pourvu que cela corresponde à une fin de + trimestre... C'est l'époque où je reviens régulièrement à Paris... + Comme je casque rubis sur l'ongle..., c'est-à-dire comptant, je te + retiens l'escompte, c'est-à-dire dix du cent sur la valeur totale... + Enfin, je te laisse trois mois de répit... et tu me rembourseras à + partir du quatrième mois, à raison de trois cents francs tous les + trente jours... Ça te va-t-il? J'espère que je te traite en ami... que + ce sont là, vu les risques, des conditions raisonnables et + chrétiennes... Il est bien entendu qu'on déduira les intérêts exigés + pour la somme totale, au fur et à mesure du payement des billets que + tu vas me signer.</p> + + <p>Chausserouge fit la grimace.</p> + + <p>—Vous voulez donc m'étrangler, père Vermieux!</p> + + <p>—Ah! ça c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais + pour toi un sacrifice énorme, je te tire d'embarras... et tu te + plains... Dis donc, tu sais, tu n'es pas obligé de traiter avec moi... + Tâche donc d'en trouver un autre qui te rendra le même service, comme + ça, sans récriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles + empaillés... Ce sont des bons billets de la Banque de France que je + vais t'aligner en échange de ton papier... un papier que je ne + pourrais même pas passer dans le commerce...</p> + + <p>—M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert + la bouche depuis le commencement de l'entretien, que pour un + compatriote vous auriez pu faire une exception. Si le père + Chausserouge, votre ancien ami, vous avait demandé le même service, + vous lui auriez fait des conditions moins dures...</p> + + <p>—Les mêmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est à + prendre ou à laisser. Ah! on voit bien que vous n'êtes pas dans les + affaires, vous autres!... Il faut se défendre si on ne veut pas être + mangé... Moi, je vous dis que je suis moi-même étonné des égards que + je montre à François... C'est plus fort que moi... Je me sens de + l'amitié pour lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais + aux autres!</p> + + <p>Force fut à Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon + coeur. Il dut se résoudre à passer par les exigences de Vermieux.</p> + + <p>—Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut + parti, après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, va donc, + ça ne sera pas toujours le tour des mêmes. Aujourd'hui, nous avons + besoin de son argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous + lui revaudrons sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra + bien un jour où on le forcera de rendre gorge, le grigou!...</p> + + <p>—Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. + Trois cents francs par mois... dix pour cent d'intérêts! Mâtin, il + peut être riche!</p> + + <p>Louise Tabary haussa les épaules:</p> + + <p>—J'ai passé par des moments qui n'étaient pas drôles... je te + jure, et j'étais autrement embarrassée quand, toute gosse, il m'a + fallu débuter avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme + qui m'était plus dispendieux qu'utile!... Ça ne m'a pas empêché de + ressortir... Ah! Et à propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du + tout, le pauvre vieux!... De temps en temps, je vais le voir à son + hospice... Il est rudement bas... Il a la langue à peu près + paralysée... C'est à peine si on comprend ce qu'il dit... Les médecins + prétendent qu'il a... Attends que je me rappelle... C'est ça, j'y + suis!... Ils disent qu'il a de l'ataxie... La dernière fois que j'ai + été le voir, sitôt qu'il m'a aperçue, il s'est mis a bredouiller... il + me tendait la main... Eh bien! tu sais, ça m'a fait quelque chose... + J'y avais apporté du chocolat, des oranges, du tabac, un tas de + friandises... J'ai bien peur qu'il ne finisse pas l'année... C'était + une bonne bête, tu sais, pas un méchant homme.</p> + + <p>Elle parlait très tranquillement, sans émotion, comme s'il se fut + agi d'un pauvre à qui elle faisait la charité.</p> + + <p>Cette indifférence déplut à Chausserouge.</p> + + <p>—Tout de même, dit-il d'un ton choqué, tu ne montres pas + grande affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari + cependant.</p> + + <p>—Oh! il l'a été si peu! répliqua Louise. Il m'a aidée à + sortir du milieu où je suis née, où j'aurais vécu misérablement. Mais + à part ça, il a plutôt été pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une + chose de bien dans sa vie, c'est son garçon. Je le soigne du mieux que + je peux... Grâce à moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le + droit d'exiger davantage.</p> + + <p>Chausserouge ne resta à Paris que le temps nécessaire pour arrêter + définitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il + rejoignit la ménagerie à Cette.</p> + + <p>Il trouva Amélie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la + mer avaient rendu à sa face si pâle un peu de couleur.</p> + + <p>Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes:</p> + + <p>—Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on + est malade comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir + ceux dont on se sépare, même pour quelques heures.</p> + + <p>—Folle, va! Te voilà déjà grande fille. Avec un beau temps + comme celui qu'il fait aujourd'hui, tu vas te guérir et tu nous + enterreras tous!...</p> + + <p>—Oh! non, pas ça, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? Ça + s'est-il bien passé?</p> + + <p>Chausserouge lui raconta ses démarches, son insuccès avec Lamberty, + ses conditions avec Vermieux, conditions léonines, mais par lesquelles + il avait bien fallu passer.</p> + + <p>—Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je + rapporte, nous allons pouvoir nous refaire.</p> + + <p>Intentionnellement et par délicatesse, il ne parla pas de sa + maîtresse.</p> + + <p>—Et Louise Tabary? demanda Amélie, en baissant les yeux. Tu + l'as vue?</p> + + <p>—Oui, répliqua Chausserouge, enchanté que la demande vint de + sa femme. Elle s'est beaucoup inquiétée de toi et elle m'a chargé de + te dire bien des choses... Ah! elle m'a été là-bas d'une bien grande + utilité. C'est une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien + marché?</p> + + <p>—Oui, Jean a été très bien pour moi... Je suis revenue un peu + sur son compte; tous les jours, dès que j'ai pu me lever, il m'a mené + faire un tour de plage avec Zézette. Il s'est beaucoup occupé des + animaux, et il n'y a eu aucun accroc...</p> + + <p>Il sembla qu'à partir du moment où la ménagerie disposait d'un + nouveau fonds de réserve, elle entrait dans une ère nouvelle de + prospérité.</p> + + <p>A Marseille, puis à Nice, où elle séjourna une grande partie de + l'hiver, les représentations eurent beaucoup de succès.</p> + + <p>—Ce que c'est tout de même, disait Jean Tabary, de ne plus + être à court... Dès que les recettes ne sont plus indispensables + absolument pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que + l'eau va à la rivière.</p> + + <p>Cependant Zézette grandissait. Elle allait atteindre sa huitième + année.</p> + + <p>Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas + de lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont + la santé restait chancelante, ne voulait pas se séparer de sa fille, + il fallut aviser.</p> + + <p>Le moment était venu où il allait falloir s'occuper de son + instruction.</p> + + <p>Amélie se fit son institutrice; elle assuma la tâche de lui + apprendre à lire, mais elle se heurta à une indocilité peu + commune.</p> + + <p>Chausserouge, plein de faiblesse pour «sa petite», souriait de ces + efforts infructueux.</p> + + <p>Il se rappelait sa propre jeunesse, l'époque où il s'échappait de + l'institution où son père l'avait placé pour venir rejoindre le + Voyage.</p> + + <p>Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant.</p> + + <p>—Tu la gâtes trop, disait la mère, tu es cause que je n'en + puis venir à bout.</p> + + <p>—Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? + Pas une princesse, n'est-ce pas? Alors, à quoi bon la tourmenter. On + verra plus tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de + dompteur... et peut-être une dompteuse... elle en saura toujours + assez!</p> + + <p>—Ah! non, par exemple, reprenait la mère, je ne veux pas que + ma fille entre jamais dans les cages.</p> + + <p>—Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout + de même si c'est son idée.</p> + + <p>Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regretté + de n'avoir pas un garçon qui pût lui succéder et perpétuer la dynastie + des Chausserouge dompteurs.</p> + + <p>L'amour de son métier le faisait penser autrement que son père, et + il ne croyait pas qu'il fût possible de choisir une carrière plus + glorieuse.</p> + + <p>Les dispositions naturelles de Zézette, certaines particularités + qui ne lui échappèrent pas, flattèrent son orgueil paternel. L'enfant + manifestait une véritable passion pour les pensionnaires de son + père.</p> + + <p>Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait + le public à entrer «pour la dernière représentation», il était + impossible d'obtenir qu'elle restât à la caravane.</p> + + <p>Alors sa mère la prenait par la main, l'amenait dans la ménagerie + et elle ne consentait à rentrer qu'au moment où, le repas des animaux + étant terminé, on éteignait les derniers becs de gaz.</p> + + <p>Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait + en passant devant leurs cages, et on eût dit que, de leur côté, les + bêtes s'intéressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses + menottes...</p> + + <p>Ils avançaient leurs grosses têtes vers les barreaux, comme s'ils + eussent voulu venir à elle.</p> + + <p>Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel répondaient les + grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu'à elle, + elle s'accoudait sur son petit lit et réveillait son père:</p> + + <p>—Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Néron qui t'appelle!...</p> + + <p>Elle distinguait, sans se tromper jamais, «la voix» de toutes les + bêtes, résultat auquel n'était jamais parvenu Chausserouge + lui-même.</p> + + <p>Dans la journée, chaque fois qu'elle pouvait échapper à la + surveillance de sa mère, son grand plaisir était de courir à la + ménagerie pour retrouver son grand ami l'éléphant Moquart.</p> + + <p>Moquart montrait à Zézette une affection singulière; il avait pour + elle des attentions délicates.</p> + + <p>Dès qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se + mettait à cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il + balançait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux fermés, ses deux + petits bras serrant étroitement la trompe. Et il fallait se fâcher + pour la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre.</p> + + <p>Ou bien elle prélevait une dîme sur son dîner, réservait une croûte + de pain, un morceau de gâteau, qu'elle cachait soigneusement.</p> + + <p>C'était pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de + la troupe, à qui elle passait du bout des doigts et morceau par + morceau mille friandises, s'amusant des mines drôles de la bête.</p> + + <p>Quelquefois, poussée par une sorte d'instinct atavique, elle + restait assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les + pupilles dilatées, des heures durant.</p> + + <p>Un jour que par suite de la négligence des garçons de piste, la + ménagerie était déserte, son père ne l'avait-il pas surprise, debout + dans l'allée qui longe les cages, en face de Néron!</p> + + <p>Le lion était couché, le muffle près des barreaux, les yeux + demi-clos, une de ses pattes énormes pendant au dehors.</p> + + <p>Zézette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur + la patte et sur le nez!</p> + + <p>Chausserouge pâlit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas + crier et Zézette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher + la «bébête», continuait son manège, auquel Néron paraissait prendre + plaisir.</p> + + <p>Le dompteur s'approcha doucement par derrière et quand il fut à + portée de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement à lui.</p> + + <p>—Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire + croquer!</p> + + <p>Néron était réputé pour son affreux caractère et, à maintes + reprises, il avait failli faire un mauvais parti aux garçons de piste + qui avaient eu l'imprudence de l'approcher de trop près.</p> + + <p>Alors, elle, d'un ton enfantin, qui désarma le père:</p> + + <p>—Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal!</p> + + <p>Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle. + Celle-là aussi serait une dompteuse.</p> + + <p>Il lui expliqua seulement que parfois les bêtes étaient méchantes, + soit qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dîner + et qu'il n'était jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop + près d'elles...</p> + + <p>—Plus tard! dit-il, quand tu les connaîtras bien, quand elles + aussi te connaîtront, tu pourras les caresser.</p> + + <p>—Et tu m'emmèneras avec toi... dans les cages, dis, papa? + demanda l'enfant enthousiasmée.</p> + + <p>—Oui, si tu es sage et si tu m'écoutes! Seulement, + auparavant, il faut bien travailler et contenter ta mère, qui se + plaint que tu n'es pas gentille.</p> + + <p>—Ça m'ennuie d'apprendre à lire.</p> + + <p>—Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre à lire + comme papa!</p> + + <p>De ce jour, Zézette, au grand étonnement d'Amélie, devint une élève + docile et attentive et elle fit les plus rapides progrès.</p> + + <p>Chausserouge expliqua à sa femme les motifs de ce changement si + brusque, qui l'enchantait.</p> + + <p>—Voilà l'indice d'une réelle vocation! Notre Zézette paiera + nos dettes et rétablira la fortune de la ménagerie!</p> + + <p>—S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mère + que ces dispositions inquiétaient.</p> + + <p>Dès lors, chaque jour, à l'heure où il arrivait pour déjeuner, + Zézette courait au-devant de Chausserouge:</p> + + <p>—Papa, j'ai bien travaillé, ce matin... Ma récompense?</p> + + <p>Le dompteur interrogeait la mère de l'oeil:</p> + + <p>—Je suis très contente d'elle, répondait Amélie, elle a été + très sage.</p> + + <p>Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, après le repas, il la + prenait par la main et tous deux descendaient à la ménagerie.</p> + + <p>Et c'étaient de longues explications sur la nature, les moeurs, le + caractère de chaque animal, dans un langage familier, presque + enfantin, à la portée de la gamine, qui n'en perdait pas un mot.</p> + + <p>Puis, on faisait un petit tour de balançoire sur la trompe de + Moquart, un tour de promenade autour de l'établissement, à + califourchon sur le dos d'un poney; on allait porter à Loustic, le + grand cynocéphale roux, quelques friandises à grignoter. Dès qu'elle + approchait, le singe bondissait dans sa cage, s'accrochait aux + barreaux et riait à l'enfant, en découvrant ses dents blanches et en + faisant entendre un cri guttural pareil à un bruit de crécelle.</p> + + <p>Puis il tendait sa main velue que Zézette saisissait et dans + laquelle elle déposait un fruit, une amande ou une noisette.</p> + + <p>Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bête et de sa + hâte à enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle + lui apportait.</p> + + <p>—Tu as tort, disait parfois Amélie, d'encourager les goûts de + cette petite, elle finira par aimer mieux ses bêtes que nous.</p> + + <p>Alors Chausserouge posait la question à l'enfant:</p> + + <p>—Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart?</p> + + <p>—J'aime mieux, répondait-elle invariablement, papa et maman + et Loustic et Moquart.</p> + + <p>On ne put jamais arriver à lui faire préciser un choix, ni à + obtenir qu'elle ne mît pas sur la même ligne son père et sa mère et + ses deux animaux favoris.</p> + + <p>Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un goût + plus vif à la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand + air une vigueur extraordinaire.</p> + + <p>Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise + fortune était définitivement conjurée, et que la ménagerie allait + finir par retrouver sa vogue d'antan.</p> + + <p>Les mois passaient, la tournée se poursuivait avec des alternatives + de gain ou de perte, mais le résultat général demeurait satisfaisant, + à ce point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter à ses + yeux l'espérance d'une campagne fructueuse, le dompteur se décida à + pousser jusqu'en Italie.</p> + + <p>Aussi bien, un mieux sensible s'était déclaré chez sa femme depuis + qu'ils voyageaient dans le Midi.</p> + + <p>Si Amélie n'était pas revenue à la santé, du moins son état s'était + maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mêmes inquiétudes.</p> + + <p>Jean Tabary avait acquis dans le métier une expérience qui le + mettait désormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours, + imprudences qui eussent mis l'établissement à deux doigts de sa perte, + si Chausserouge ne se fût résigné à avoir recours à Vermieux.</p> + + <p>Le souvenir de la dette contractée était du reste le seul souci qui + altérât le contentement du dompteur, sans l'inquiéter toutefois outre + mesure.</p> + + <p>Il avait pu payer sans trop de gêne les premiers billets venus à + échéance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire à ses yeux + le barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir.</p> + + <p>Malheureusement, il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était là + qu'un temps d'arrêt dans l'adversité.</p> + + <p>Il eut un brusque et douloureux réveil.</p> + + <p>L'impresario s'était engagé à faire face aux frais considérables + que nécessitait le transport de la ménagerie de l'autre côté de la + frontière.</p> + + <p>Il devait subvenir aux dépenses journalières jusqu'au jour de la + première représentation.</p> + + <p>C'était encore par ses soins qu'une immense publicité par affiches + et dans la presse devait être faite dans toutes les villes où le + dompteur devait séjourner.</p> + + <p>Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties égales le + montant des recettes.</p> + + <p>C'était pour Chausserouge une excellente opération; pas un sou à + débourser et des bénéfices assurés.</p> + + <p>Aussi n'hésita-t-il pas à signer le traité que le signor + Baldini—c'était le nom de l'impresario—avait préparé.</p> + + <p>Du reste, cet Italien, aux manières patelines, au parler + grasseyant, flatteur et cauteleux, inspirait à tous une égale + confiance, sauf toutefois à Jean Tabary.</p> + + <p>—As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-là? + demanda-t-il au dompteur.</p> + + <p>—Tu es bête! répliqua Chausserouge. Il a déjà fait affaire + jadis, m'a-t-il dit, avec mon collègue Perdel, qu'il a transporté à + ses frais et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce + n'est pas sa première entreprise... Il a réussi déjà, il n'y a pas de + raison pour qu'il ne réussisse pas avec moi!</p> + + <p>—C'est égal, à ta place j'aurais demandé un cautionnement... + quelque chose enfin, une garantie!</p> + + <p>—Par exemple! c'eût été lui faire injure! C'est un homme trop + loyal pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hésite pas à avancer + des sommes considérables, puisqu'il prend la charge de tous nos + frais... Tu vois bien que nous n'avons rien à craindre.</p> + + <p>—Je le souhaite, mais prends bien tes précautions... Il me + parait bien poli pour être honnête et puis, en principe, je n'aime pas + les Italboches!</p> + + <p>—N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop + d'argent dehors.</p> + + <p>—Oui, mais s'il nous laisse en plan...</p> + + <p>—Je pense que tu es fou! Nous sommes là d'ailleurs!... Et + puis, c'est à nous d'y veiller. Tu es le seul à avoir de ces ridicules + préventions. Tiens, Amélie, qui est une femme très entendue, me disait + encore hier:—C'est un coup de fortune qui nous tombe!</p> + + <p>—Amélie n'est qu'une femme qui ne connaît pas grand'chose aux + affaires. Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses + au pire. Si le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, + seulement il faut s'arranger pour n'être pas pris, le cas échéant, au + dépourvu.</p> + + <p>En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa réputation, + Chausserouge songea à corser son spectacle.</p> + + <p>Outre les vieux numéros traditionnels dans la ménagerie, il fallait + trouver une attraction inédite, un exercice nouveau capable d'exciter + la curiosité et de passionner le public.</p> + + <p>Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de + spectacle, ont chez eux des dompteurs renommés. Il ne voulut pas qu'il + pût résulter de la comparaison, une infériorité pour les dompteurs + français.</p> + + <p>En un mot, pour réussir il convenait de mettre tous les atouts dans + son jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui + n'eût déjà été fait.</p> + + <p>Et le temps pressait, l'époque arrivait où il allait falloir se + mettre en route.</p> + + <p>Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une idée qui, + disait-il, devait révolutionner l'Italie.</p> + + <p>—Vous avez, dit-il à Chausserouge, dans son patois moitié + français moitié italien, une petite fille bien intelligente et dont + vous pourriez tirer un parti excellent.</p> + + <p>—Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frémit + à la pensée d'exposer Zézette à un pareil danger. Vous n'y pensez pas! + Me servir de mon enfant! Ça, jamais!</p> + + <p>—Pourquoi? Elle est très brave, elle adore les animaux et + vous avez sur eux une puissance telle que votre seule présence suffira + pour la mettre à l'abri de tout péril. N'avez-vous pas maintes fois + fait entrer avec vous dans vos cages des étrangers avides d'émotions + inédites?...</p> + + <p>—Oui, des étrangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus + la même sûreté!</p> + + <p>—Au contraire, votre autorité sera décuplée... Et dès + l'instant que vous êtes sûr de n'avoir pas à redouter de défaillance + de la part de votre petite fille, qui est inconsciente du danger, + qu'avez-vous à craindre?</p> + + <p>—Sa mère n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui + faiblissait.</p> + + <p>Baldini haussa les épaules.</p> + + <p>—Madame Chausserouge vous connaît trop pour douter de vous. + Et elle ne peut pas; par son entêtement, vous forcer à refuser une + occasion de fortune. Je vous assure, c'est la fortune assurée.</p> + + <p>—Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous?</p> + + <p>—Je pensais d'abord à la restitution d'une scène biblique: + Daniel dans la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait + Daniel, jeté en pâture aux animaux et délivré par l'ange... L'ange, ce + serait vous... Avec un joli décor, de beaux costumes, une mise en + scène soignée, ça ferait beaucoup d'effet.</p> + + <p>—Oui, mais il faudrait laisser Zézette quelques instants + seule dans la cage?</p> + + <p>—Naturellement.</p> + + <p>—Alors, n'y pensons plus! Ce sera déjà bien beau si je + consens à la faire entrer en même temps que moi... La laisser seule, + ce serait une témérité... Ce serait courir au-devant d'une + catastrophe...</p> + + <p>—Alors, une idée plus moderne. Vous pénétrez comme d'habitude + dans la cage centrale, où sont rassemblés vos animaux, et vous êtes + accompagné de la petite Zézette, costumée en clown. Vous accomplissez + vos exercices ordinaires que répète comiquement votre petite fille, + dans la mesure qui vous paraîtra possible...</p> + + <p>—J'aime déjà mieux cette combinaison...</p> + + <p>—Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection + des affiches.</p> + + <p>—Attendez!... Pas avant que je n'aie consulté ma femme...</p> + + <p>Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, à la résistance + d'Amélie.</p> + + <p>Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans + lesquelles elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari + entrait dans les cages!</p> + + <p>Ah! oui, bien sûr, elle se refusait à ce qu'on tentât une + expérience si périlleuse, qui mettrait en danger la vie de sa + fille.</p> + + <p>Si, plus tard, il devenait impossible d'empêcher Zézette de suivre + sa vocation, elle se résignerait, mais, au moins, à ce moment-là, sa + fille ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa + profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille à tenir + tête à ses terribles élèves.</p> + + <p>Mais pour le présent, elle, la mère, s'opposait à ce qu'il fut + donné suite à un projet qui constituait à la fois une imprudence et + une mauvaise action.</p> + + <p>Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant à moitié + vaincu, fut ébranlé de nouveau.</p> + + <p>Toutefois, avant de s'arrêter à un parti définitif, il jugea utile, + selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait + de prendre une décision importante, de consulter Jean Tabary.</p> + + <p>Peut-être même au fond, son dilettantisme et son amour de + l'imprévu, son désir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas + à accepter?</p> + + <p>En somme, n'avait-il pas jadis triomphé d'une difficulté bien plus + grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu + aucun accident, laissé exécuter dans la cage centrale des expériences + d'hypnotisme?</p> + + <p>Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme + qu'avaient excité ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, + par-dessus la barrière que formait une femme raidie par la catalepsie, + étendue en travers sur deux chaises.</p> + + <p>Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary.</p> + + <p>—Mais c'est une idée de génie, s'écria le jeune homme, et + pour la première fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon + vieux, avec cela, nous allons dégôter les dompteurs passés, présents + et futurs!</p> + + <p>—Il y a eu déjà, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel + introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait à faire + respecter par ses animaux.</p> + + <p>—Eh bien! c'est à cela que Perdel doit sa renommée! Que + sera-ce quand on saura que Chausserouge a remplacé le mouton par son + propre enfant!</p> + + <p>—Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle + émotion je ressentirai...</p> + + <p>—Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera + ton énergie et assurera le succès.</p> + + <p>—C'est ce que Baldini me disait.</p> + + <p>—Il a raison! Tu as tenté tout ce que tes collègues ont + tenté... Tu les a surpassés par l'audace que tu as déployée et c'est + ainsi que tu es parvenu à te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui + d'arriver à faire ce qu'aucun d'eux n'a jamais essayé et n'essaiera + jamais... Je vais faire comprendre à ta femme que c'est à la fois ta + gloire et ta fortune qui est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu + auras réalisé l'impossible!</p> + + <p>—Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se + livre en moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il + allait arriver un accident, quel remords!</p> + + <p>—Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la + première enfant venue! Mais il s'agit de Zézette... une gamine qui + fait mon admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses + neuf ans, est aussi brave que père et mère. Elle a du sang de dompteur + dans les veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de + caresser Néron? Et puis, on lui trouvera un petit numéro bien + tranquille et bien drôle. Elle va être aux anges, ta môme! D'ailleurs + toutes les bêtes la connaissent... elle s'est élevée au milieu + d'elles... Il n'y en a pas une qui voudrait lui faire du mal? conclut + en riant Jean Tabary.</p> + + <p>—Les bêtes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni + tendresse aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le + dessus et quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le + dissimuler, si je n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle + entre les doigts, il y a probablement longtemps que j'aurais été + boulotté. Et pourtant, il n'y a pas de dompteur qui soit plus familier + que moi avec ses animaux. Le malheur vient quand on n'y pense pas... + Vois mon père, qui, pendant trente ans de sa vie, n'a jamais eu une + égratignure... Il a suffi pour l'enlever d'une circonstance bête.</p> + + <p>—Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique + un moyen de triompher sûrement, des résistances de ta femme... Demande + à Zézette, si elle a envie de t'accompagner dans les cages?</p> + + <p>—Oh! je suis sûr de la réponse, dit Chausserouge en + souriant.</p> + + <p>—Essayons toujours, ça ne coûte rien!</p> + + <p>Le Dompteur fit venir sa petite fille.</p> + + <p>Zézette, déjà grandette pour son âge, accourut joyeuse à l'appel de + son père.</p> + + <p>—Écoute, mignonne, lui dit François, très tendre, tu sais que + je t'ai promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu étais + sage... et si tu travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. + Veux-tu entrer avec moi dans les cages... Je te ferai faire un beau + costume et tu feras travailler les animaux, en même temps que moi!</p> + + <p>La petite fille regarda fixement son père, les yeux brillants de + plaisir.</p> + + <p>Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas + qu'un tel bonheur pût sitôt lui être réservé.</p> + + <p>—C'est vrai, dis, petit père, demanda-t-elle enfin la voix + tremblante d'émotion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?...</p> + + <p>—Je te le demande... Mais aussi, je veux être sûr que tu + n'auras pas peur.</p> + + <p>—Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les + bêtes, elles ne sont pas méchantes... elles me connaissent! Dis! alors + c'est vrai que tu veux bien que j'entre avec toi, partout...</p> + + <p>—Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions...</p> + + <p>—Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! Ça va? Si tu + veux, ça sera moi qui ferai danser la Grandeur!</p> + + <p>Et la petite fille, sans attendre la réponse, s'échappa des bras de + son père et courut au fond de la ménagerie.</p> + + <p>—La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas + travailler, maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obéis pas!</p> + + <p>—Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge à Jean.</p> + + <p>—Écoute, petit père! dit l'enfant en revenant vers François, + si tu veux être sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! + Tiens! veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur?</p> + + <p>—Ah! une idée! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si ça + va bien, j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manoeuvre + Zézette, elle finira par consentir. Et avec l'ours...</p> + + <p>—Oh! celui-là, j'en réponds! interrompit Chausserouge. Je me + promènerais dans la rue avec lui sans rien craindre.</p> + + <p>Séance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. + Il entra le premier et introduisit l'enfant derrière lui.</p> + + <p>A la vue de Zézette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et + marcha au-devant d'elle.</p> + + <p>Le père, son fouet à la main, se tenait prêt à intervenir.</p> + + <p>—Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. + Ah! donne-moi du sucre!</p> + + <p>Alors, l'enfant, avec un sérieux et une crânerie admirables, répéta + pour son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois + exécuter par son père.</p> + + <p>Quand elle fut à deux pas de l'animal, droite et la tête haute, + elle lui donna sur les pattes un léger coup du manche de son fouet, + puis, élevant de la main gauche un morceau de sucre:</p> + + <p>--- Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner! + Dansez!</p> + + <p>Mais au lieu d'obéir, l'animal fit entendre un sourd grondement, + avançant le museau vers la friandise promise...</p> + + <p>—Voulez-vous danser tout de suite! répéta l'enfant en tapant + du pied.</p> + + <p>Et se souvenant du procédé de son père pour le contraindre à + travailler, elle lui cingla de sa lanière les jambes de derrière, + jusqu'à ce que, vaincu par la douleur, il se résignât à sauter d'un + pied sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son + espèce et qu'il accompagnait d'une série de grognements plaintifs.</p> + + <p>—Allez! Allez... toujours! criait Zézette, tu vois, papa, il + ne manque plus que la musique!</p> + + <p>—Courez chercher madame Chausserouge! dit Jean tout bas à un + des garçons de piste, qui, debout devant la cage, s'émerveillaient de + l'audace et de l'adresse de l'enfant.</p> + + <p>Amélie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta + stupéfaite.</p> + + <p>Au moment où elle apparaissait devant les barreaux, Zézette avait + interrompu l'exercice et elle tendait du bout des dents à la Grandeur + un morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours + «chantant» cueillir entre ses lèvres.</p> + + <p>—Et ce n'est pas plus difficile que cela! fit Zézette en + battant des mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. + Tu vois, maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis!... + Maintenant à un autre!</p> + + <p>—Ah! non, ça suffit! dit Chausserouge tout à fait rassuré + maintenant.</p> + + <p>Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les + deux joues.</p> + + <p>—Maintenant sortons! fit-il, en voilà assez pour + aujourd'hui.</p> + + <p>—Déjà! dit Zézette d'un ton chagrin, déjà! Je m'amuse tant! + Je n'ai donc pas été assez sage?</p> + + <p>Et avant que son père ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet, + courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se léchait les + babines.</p> + + <p>—Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la + Grandeur!</p> + + <p>Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu'à ce qu'il se + fût étendu à terre.</p> + + <p>Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tête + appuyée sur le ventre de la bête, tandis que de la main droite, elle + lissait le plastron jaune et soyeux qui est la caractéristique de + l'ours des cocotiers, puis, après une demi-minute de repos, elle se + souleva sur un coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau et + se releva prestement.</p> + + <p>—Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille?</p> + + <p>—Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes + aux yeux.</p> + + <p>Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille.</p> + + <p>Amélie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans + pouvoir articuler un mot.</p> + + <p>—Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme + c'est amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans + toutes... toutes les cages?</p> + + <p>—Eh bien! madame Amélie! craindrez-vous encore? demanda Jean + Tabary, triomphant.</p> + + <p>La jeune femme ne répondit pas. Elle leva les yeux de l'air de + quelqu'un qui se soumet, quoique bien à contre-coeur.</p> + + <p>—Le sort en est jeté! fit-elle, puisqu'il doit en être ainsi, + advienne que pourra!</p> + + <p>A partir de ce jour-là, Chausserouge commença officiellement + l'éducation de sa fille.</p> + + <p>Toutes les après-midi, il descendait avec elle dans la ménagerie et + successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des différents + animaux.</p> + + <p>Non seulement Zézette montrait un courage extraordinaire, mais + encore elle prenait un plaisir extrême à ces tentatives.</p> + + <p>Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les + renouveler et elle enchantait son père par son entrain et sa bonne + volonté.</p> + + <p>Baldini assista à plusieurs séances et, comme tout le monde, il fut + frappé de l'aplomb et de l'énergie que déployait la petite fille.</p> + + <p>—Mon cher, dit-il à Chausserouge, souvenez-vous de ce que je + vous dis, vous aurez un grand succès!</p> + + <p>Quand on apporta pour la première fois à Zézette le costume + pailleté d'argent qu'elle devait revêtir, son enthousiasme ne connut + plus de bornes.</p> + + <p>Elle eût voulu débuter le lendemain.</p> + + <p>On eût quelque peine à calmer son ardeur. On y parvint en lui + assurant que l'heure approchait où bientôt elle pourrait paraître + devant le public. En effet, Baldini, qui était parti en fourrier, + ayant télégraphié de Turin pour annoncer que tout était prêt, que + l'arrivée de la ménagerie était annoncée et préparée, Chausserouge + donna l'ordre du départ.</p> + + <p>Amélie n'avait pu prendre son parti de cette double décision: elle + ne se résignait que bien à contre-coeur à quitter la France et à voir + son enfant aborder si brusquement une carrière si aventureuse. Elle + avait rêvé pour elle une autre existence.</p> + + <p>Mais puisque le bonheur de Zézette d'une part, le succès de + l'établissement de l'autre semblaient attachés à la tentative + nouvelle, elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit + son mari, sans hasarder même une observation.</p> + + <p>Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les + journaux étaient pleins du récit des actes de bravoure de + Chausserouge.</p> + + <p>La curiosité était vivement excitée et on annonçait l'arrivée dans + la ville de plusieurs dompteurs italiens, désireux de voir de près + leur illustre collègue français.</p> + + <p>Le soir du jour où la ménagerie fit son entrée à Turin, au milieu + d'une affluence considérable accourue de tous les points de la cité, + et procéda à son installation, le dompteur fit, avec sa fille, une + promenade dans la ville.</p> + + <p>Sur tous les murs étaient placardées des affiches multicolores en + français et en italien, avec le nom de Chausserouge en lettres d'un + demi-pied.</p> + + <p>—Vois-tu, dit François à sa fille, combien il est utile de + savoir lire.</p> + + <p>Et, s'arrêtant devant une affiche:</p> + + <p>—Tiens, comment y a-t-il, là?</p> + + <p>Et Zézette, émerveillée, épela lentement:</p> + <br> + <br> + + <center> + CE SOIR ET LES JOURS SUIVANTS<br> + à 8 h. 1/2 du soir<br> + AVEC LA PERMISSION DES AUTORITÉS DE LA VILLE.<br> + GRANDE REPRÉSENTATION<br> + du célèbre dompteur<br> + <b>FRANÇOIS CHAUSSEROUGE</b><br> + POUR LA PREMIÈRE FOIS<br> + <b>LA FILLE DU DOMPTEUR, MADEMOISELLE</b><br> + <b>ZÉZETTE</b><br> + âgée de 9 ans<br> + <b>ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PÈRE</b> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les + pensionnaires de la ménagerie.</p> + + <p>En voyant son nom imprimé en gros caractères, au-dessous de celui + de son père, Zézette sauta de joie.</p> + + <p>—Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets!</p> + + <p>Et de retour à la ménagerie:</p> + + <p>—Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche! Si tu voyais... + grand comme ça!</p> + + <p>Le soir, elle ne mangea pas. Aussitôt après dîner, deux heures + avant la représentation, il fallut lui laisser endosser son costume, + tant elle avait hâte de s'en revêtir.</p> + + <p>Avec une tristesse mêlée de fierté, Amélie remplit les fonctions + d'habilleuse.</p> + + <p>Zézette était charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste + très courte soutachée d'argent qui laissait passer les paillettes de + sa ragrafe, et sa perruque à toupet de clown.</p> + + <p>Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre, à + côté de son père, cambré dans son dolman à brandebourgs, causa une + émotion.</p> + + <p>Elle se promenait, très crâne, devant le contrôle, une minuscule + cravache à pommeau d'or passée sous le bras droit.</p> + + <p>Parfois elle s'arrêtait, faisait quelques agaceries à Loustic, + perché au haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran + Gustave et mêlait sa voix grêle à celle du bonisseur, chaque fois que + les cuivres se taisaient.</p> + + <p>—Entrez! messieurs! mesdames! La représentation va commencer! + Entrez!</p> + + <p>La salle était comble quand son tour arriva de paraître dans les + cages. Déjà son père, dans les périlleux exercices par lesquels il + avait débuté, avait obtenu un grand succès, mais l'on peut dire que + toute la curiosité s'était portée sur elle.</p> + + <p>Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un + homme comme Chausserouge avait peine à mater, une enfant de neuf + ans?</p> + + <p>L'oeil brillant de plaisir, elle attendit derrière la cage que le + bonisseur aidé du garçon de piste eut terminé la sélection des + animaux.</p> + + <p>Amélie était là; elle prit sa fille dans ses bras et la serra + contre elle avec tendresse.</p> + + <p>—Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, + regarde!... Moi, je n'ai pas peur?</p> + + <p>—Vrai! demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le + paraître, tu n'as pas peur?</p> + + <p>—Ah! tu vas bien voir, par exemple! dit la petite fille en + levant la tête d'un air de défi.</p> + + <p>—Après la répétition d'hier, fit Baldini, vous pouvez être + tranquille, Chausserouge, et vous allez entendre les + applaudissements.</p> + + <p>—François!... La gosse!... demanda Jean Tabary, qui apparut + derrière la cage. Êtes-vous prêts? Peut-on annoncer?</p> + + <p>—Allez-y! cria la triomphante Zézette.</p> + + <p>Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout à l'autre de la + ménagerie, Jean clama:</p> + + <p>—Le dompteur Chausserouge et sa fille Zézette dans les + cages!</p> + + <p>François frappa trois coups du pommeau de sa cravache à la porte + intérieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut, + donnant la main à sa fille.</p> + + <p>Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux saluèrent et + firent deux pas en arrière, tandis que Jean Tabary tirait un portant + et livrait passage aux deux lionnes Rachel et Saïda.</p> + + <p>—La barrière! commanda Chausserouge.</p> + + <p>Puis, quand il eut fait en personne exécuter à ses bêtes les + exercices ordinaires et comme il feignait de donner l'ordre de les + faire sortir:</p> + + <p>—Monsieur Chausserouge! dit Zézette, je ne trouve pas que ce + soit bien fort, votre entrée de cage! J'en ferais bien autant!</p> + + <p>—Vous, mademoiselle!</p> + + <p>—Parfaitement, monsieur Chausserouge!</p> + + <p>—Est-ce que par hasard, vous prétendriez faire mieux que + moi?</p> + + <p>—Certainement! si vous voulez bien le permettre!</p> + + <p>—Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir...</p> + + <p>Zézette prit une pose, comme jadis le légendaire Chadwick au Cirque + d'Hiver quand il s'adressait à M. Loyal, et interpellant Jean + Tabary:</p> + + <p>—Dites-moi, monsieur le bonisseur! Vous n'auriez pas dans + votre ménagerie une bête, un ours, ce que vous voudrez... à me confier + pour quelques instants?</p> + + <p>—Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le + faire croquer par les deux lionnes, mademoiselle!</p> + + <p>—Nous verrons bien!... Envoyez toujours!</p> + + <p>—Faut-il, monsieur Chausserouge?</p> + + <p>—Allez! allez! Rira bien qui rira le dernier!</p> + + <p>Et Jean Tabary introduisit la Grandeur.</p> + + <p>A peine entré et sur un signe de Zézette, l'ours se dressait sur + ses pattes de derrière et avançait, marchant presque à reculons l'oeil + fixé sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les + oreilles basses et l'oeil sanglant, découvraient en grondant leurs + terribles mâchoires.</p> + + <p>—Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda + Zézette. Voyons! allez dire bonjour à ces deux aimables personnes, qui + vous sourient si agréablement.</p> + + <p>Mais comme la Grandeur secouait la tête en ronchonnant, peu + soucieux d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves:</p> + + <p>—Ah! c'est cela, monsieur la Grandeur! je ne me trompais pas. + Vous avez peur! Eh bien, il faut au moins que vous vous rendiez utile + à quelque chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel + et de Saïda, ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez + bien, monsieur Chausserouge! La barrière vivante!</p> + + <p>Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que l'enfant + disposait tout près des barreaux.</p> + + <p>Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces piédestaux + improvisés, de façon qu'il posât également sur les deux sièges.</p> + + <p>Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu + de la cage de façon à ce que l'ours, dont la tête restait face au + public, formât une sorte de barrière vivante, puis elle marchait sur + les deux lionnes, la cravache haute:</p> + + <p>—Sautez, mes belles!</p> + + <p>Et les deux fauves, rugissant, répétaient par dessus le dos de la + Grandeur l'exercice que leur avait fait exécuter l'instant d'avant + François Chausserouge.</p> + + <p>—Je suis obligé de me rendre, proclamait alors le dompteur, + dès que les applaudissements qui saluaient Zézette avaient cessé, vous + êtes plus forte que moi, mademoiselle!</p> + + <p>—Quand je vous le disais; mais ce n'est pas tout?</p> + + <p>Sur un signe, Jean Tabary tirait un portant et réintégrait les deux + lionnes.</p> + + <p>L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulagé, + couchait en travers les deux sièges, passait un mors en bois dans la + gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et, à cheval sur cette + monture d'un nouveau genre, elle trottait autour de la cage, aussi + vite que le lui permettait les jambes courtes de la bête pesante + qu'elle actionnait de sa houssine.</p> + + <p>Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrêtait + court et saluait en envoyant des baisers à l'assistance.</p> + + <p>L'aisance avec laquelle Zézette manoeuvrait son ours enleva le + public, qui ne lui ménagea pas les acclamations, et elle termina la + représentation en dansant une bourrée d'Auvergne en face de la + Grandeur, heureux de sentir enfin la fin de ses épreuves et l'heure de + la récompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir + sur les lèvres de sa petite maîtresse.</p> + + <p>L'effet fut tel que l'avait prévenu Baldini, c'est-à-dire immense. + Le bruit se répandit rapidement du début triomphal du petit + prodige.</p> + + <p>Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours, + l'impresario encaissa des recettes que la ménagerie n'avait jamais + connues, même au temps de sa plus grande vogue.</p> + + <p>—Eh bien! dit Chausserouge à Jean Tabary, ai-je eu raison de + passer outre, de ne pas t'écouter?... Je sentais bien que le succès + était au bout de notre entreprise! Ah! Baldini est un malin...</p> + + <p>—Trop malin peut-être! dit Tabary, toujours sceptique. + T'a-t-il rendu des comptes?</p> + + <p>—Non! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part + qu'il a avancée pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu'à ce jour, à + tous les frais... Après, nous compterons!...</p> + + <p>—Alors, compte donc le plus tôt possible!</p> + + <p>Mais quand Chausserouge, que la défiance du jeune homme avait rendu + soupçonneux à son tour, voulut parler intérêts à Baldini:</p> + + <p>—Mon cher, répliqua l'Italien, une affaire comme celle-là ne + se règle pas du jour au lendemain. J'ai toute une comptabilité à + mettre en ordre... Laissez-moi donc faire! Aussi bien, vous n'avez pas + eu à vous plaindre de moi jusqu'à ce jour... Il faut que j'établisse + une balance exacte des frais considérables dont j'ai dû faire + l'avance... que je prépare en outre notre prochaine campagne, car + voici le moment arrivé où il nous faudra quitter Turin... Je suis + d'avis qu'il ne convient pas de s'arrêter en si beau chemin... A + Milan, nous avons encore des recettes pareilles à réaliser... Nos + bénéfices actuels vont nous permettre de jouer sur le velours sans + rien risquer... Quand j'aurai fait dans la capitale de la Lombardie + une publicité semblable, que nos premières représentations nous auront + fait rentrer ces nouveaux débours, il sera temps de compter et, ce + jour-là, vous ne vous plaindrez pas, je vous jure, de m'avoir laissé + la disposition des fonds qui, dès à présent, vous reviennent.</p> + + <p>Il parla longtemps pour esquiver un règlement de comptes, et si + bien que Chausserouge se laissa convaincre...</p> + + <p>Il fut d'ailleurs d'autant plus facile à persuader que son succès + l'avait grisé. Il y avait si longtemps qu'il était déshabitué des + comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public + enthousiaste.</p> + + <p>Quant à Zézette, chaque nouvelle représentation augmentait son + assurance. Maintenant son père voyait sans inquiétude approcher + l'heure de son entrée en cage, les animaux s'étaient accoutumés à elle + et, pour un peu, il l'eût à présent laissée seule exécuter ses + exercices.</p> + + <p>Pour renouveler la curiosité, Jean avait imaginé un nouveau numéro: + la présentation en liberté de Loustic, costumé en gymnaste, à qui + l'enfant faisait faire des rétablissements au trapèze et des sauts + périlleux.</p> + + <p>Moquart était également mis à contribution. Sous la direction et au + commandement de Zézette, l'intelligente bête, qu'on avait affublée + d'une couverture rouge brodée d'or, d'une gigantesque paire de + lunettes, d'une collerette tuyautée et d'un chapeau pointu de clown, + jouait de la grosse caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu'à + dix, désignait la personne la plus ivrogne de la société,—il + s'arrêtait toujours devant Jean Tabary,—la plus amoureuse et la + plus jolie de l'assistance.</p> + + <p>Le tout scandé d'un accompagnement de cymbales que manoeuvrait + Loustic avec une virtuosité et une dextérité sans pareilles.</p> + + <p>On inaugura également, pour la plus grande joie de Zézette, les + grandes promenades dans la ville, en costumes, et c'était toujours + Zézette qui clôturait la marche, montée tantôt sur Moquart, tantôt sur + l'Etourdi, le poney de Chausserouge.</p> + + <p>La petite prenait au sérieux son rôle d'étoile et c'était avec le + plus grand calme et la plus sérieuse conviction qu'elle recueillait + sur son passage les témoignages de sympathie de ses admirateurs.</p> + + <p>Seule, Amélie conservait toujours une angoisse dont elle n'était + pas maîtresse, chaque fois qu'elle assistait une représentation et + qu'elle voyait sa fille aux prises avec les lionnes.</p> + + <p>La présence de Chausserouge, attentif au moindre mouvement de + l'enfant et prêt, en cas de danger, à intervenir vigoureusement, ne + suffisait pas pour la rassurer.</p> + + <p>L'énergie de Zézette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle + hardiesse, loin de la tranquilliser ne faisait qu'augmenter son + effroi.</p> + + <p>Qui sait si un jour un animal mal disposé n'accueillerait pas mal + un coup de houssine, appliqué imprudemment, et alors si le père allait + ne pas arriver à temps!</p> + + <p>Et elle voyait son enfant, étendue, râlant sur le plancher de la + cage, ses membres grêles broyés par les mâchoires puissantes des + fauves!</p> + + <p>Zézette, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa + mère manifestait, bien à tort, selon elle.</p> + + <p>—Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger!... + Je le sais bien, moi!</p> + + <p>—Ma chérie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien + garde!</p> + + <p>Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru:</p> + + <p>—Ma parole, si la petite n'était si sûre d'elle, si elle + n'était pas si crâne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac!... + Laisse-la donc faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir, à Milan, + ça va bien être autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une + nouvelle attraction, Tabary et moi!</p> + + <p>Après un mois de séjour, Chausserouge donna sa représentation + d'adieux et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la + publicité était faite, il partit pour la Lombardie.</p> + + <p>Une déception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il + s'y attendait, son impresario à la porte de la ville, il tomba dans + une cité où, non seulement sa venue n'était point préparée, mais où + son nom était même inconnu.</p> + + <p>Pas une affiche sur les murailles; nulle curiosité de la part des + habitants. De l'étonnement seulement à la vue de ce matériel imposant, + débarquant on ne savait d'où, arrivant à l'improviste.</p> + + <p>A l'Hôtel de Ville, nul ne put renseigner Chausserouge. Baldini y + était inconnu et personne n'était venu demander une permission de + séjour, ni un emplacement pour la ménagerie.</p> + + <p>On parut même assez mal disposé pour ces étrangers, à la déconvenue + desquels on n'ajoutait aucune créance.</p> + + <p>Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grâce, à les + laisser stationner sur un des cours éloignés de la ville.</p> + + <p>Chausserouge revint désespéré, la rage au coeur. Jean Tabary avait + eu raison de se méfier. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé!</p> + + <p>Il avait flairé dans Baldini un aventurier, un filou adroit, + préparant de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses + dupes.</p> + + <p>Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Chausserouge, ses précautions, + comme, si souvent, Jean l'avait invité à le faire? Par quel + aveuglement avait-il donc été frappé pour ne rien voir, pour n'avoir + pas eu une minute de doute?</p> + + <p>Ainsi, il était maintenant en pays étranger, réduit à ses propres + ressources, ayant perdu le bénéfice d'un mois de triomphe, où il avait + réalisé les plus grosses recettes de sa vie!</p> + + <p>Si maintenant ce succès allait l'abandonner, il allait se trouver + dans l'obligation de dépenser tout ce qui lui restait, ou à peu près, + de la somme prêtée par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier!</p> + + <p>—Tu vois, dit Tabary avec un sourire forcé, tu vois si je + m'étais trompé! Ton Baldini!... Eh bien, nous voilà propres + maintenant!</p> + + <p>—Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais à + bouffer à mes bêtes!</p> + + <p>—Sais-tu ce que ça fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq + mille francs tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il + paraît que ça t'amuse de travailler pour les autres.</p> + + <p>—Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en + deux, d'un mouvement nerveux, la canne qu'il tenait à la main. Mais + maintenant, qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi + un conseil..., je le suivrai aujourd'hui...</p> + + <p>—C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que + jamais... Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. + Ce n'est pas le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller déposer + la plainte chez le procureur du roi, écrire à celui de Turin. Moi, + pendant ce temps-là, je vais réparer le temps perdu, installer la + ménagerie et commencer le potin dans les journaux... Cette fois-ci, il + n'y aura pas de Baldini et la galette sera bien à nous...</p> + + <p>Séance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, + Tabary se mit à l'oeuvre, mais il se heurta à des difficultés qu'il ne + soupçonnait même pas.</p> + + <p>Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrêmement + difficiles les relations avec les gens qu'il était obligé de voir, + avec lesquels il lui fallait traiter.</p> + + <p>Autant la population, la presse, la municipalité, bien préparées, + chauffées à blanc par un compatriote, s'étaient montrées sympathiques + à Turin, autant elles manifestaient de méfiance et de mauvaise volonté + à Milan.</p> + + <p>On eût dit que brusquement le charme s'était rompu.</p> + + <p>Toutefois, il parvint tant bien que mal à organiser une série de + représentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud + devant lequel il avait fait débuter sa petite fille.</p> + + <p>Il fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prévention.</p> + + <p>Des applaudissements maigres récompensèrent mal ses efforts, et les + exercices de Zézette, accomplis pourtant par la petite fille avec la + même maestria, excitèrent plus de pitié que d'enthousiasme.</p> + + <p>On s'indigna contre la barbarie de ce père, qui contraignait une + enfant si jeune à ceindre la ragrafe traditionnelle et à affronter + sans défense des animaux aussi redoutables.</p> + + <p>Des journaux se firent les interprètes de la pensée publique en + s'élevant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition + malsaine et attentatoire à la morale.</p> + + <p>Ils firent appel à la conscience des magistrats de la ville, les + invitant à ne pas tolérer plus longtemps que des saltimbanques + étrangers donnassent l'exemple d'un semblable scandale...</p> + + <p>A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un + commissaire délégué par le Parquet vint faire une descente dans la + ménagerie, accompagné d'un médecin.</p> + + <p>Après s'être fait représenter les papiers du dompteur et s'être + assuré que l'installation de la ménagerie était telle qu'il ne + pouvait, en cas d'alerte ou de négligence, en résulter aucun danger + pour les spectateurs, il interrogea longuement Zézette.</p> + + <p>Il avait pleins pouvoirs, au cas où la moindre infraction aux + règlements de police en vigueur dans le pays serait constatée, pour + interdire impitoyablement toute représentation, mais il dut s'en + retourner comme il était venu.</p> + + <p>Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les réponses de la + petite fille le convainquirent que non seulement il n'était exercé à + son égard aucun sévices, mais qu'au contraire l'empêchement qui + pouvait lui être notifié de paraître dans les cages serait pour elle + la plus dure des privations.</p> + + <p>—Mais, monsieur, moi... j'aime mes bêtes... et mes bêtes + m'adorent... Papa me permet de les faire travailler sous ses yeux, + parce que j'ai été très sage... et que je l'ai mérité par mon + application... Demandez-lui!... Oh! non; dites, n'est-ce pas, vous ne + voulez pas m'empêcher de continuer...</p> + + <p>Et comme le fonctionnaire, très étonné, ne répondait pas, elle + fondit en larmes.</p> + + <p>—Mais qu'est-ce que ça peut vous faire? Ce n'est pas vous qui + entrez dans les cages!</p> + + <p>Puis, se réfugiant dans les bras de son père, qui avait assisté à + cet interrogatoire:</p> + + <p>—Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger!</p> + + <p>L'autorisation fut maintenue, mais il demeura évident qu'on + n'attendait qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance + sans importance, mais qui eût pu avoir des conséquences graves, ne + tarda pas à la fournir.</p> + + <p>Un soir,—c'était à la cinquième soirée—Zézette était en + train de faire manoeuvrer les lionnes.</p> + + <p>L'une d'elles, Saïda, montrait une indocilité qui ne lui était pas + habituelle. Tapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obéir.</p> + + <p>Zézette voulait approcher, mais son père l'arrêta.</p> + + <p>—Je veux qu'elle saute! criait la petite, en tapant du pied. + Donne ton fouet, papa!</p> + + <p>Le père se fit immédiatement passer une petite fourche pour se + tenir prêt à parer à tout accident, et il marcha à côté de l'enfant, + qui s'avançait, le fouet levé, vers la bête.</p> + + <p>A ce moment, Saïda, entraînée par l'exemple de sa compagne qui + obéissait, bondit à son tour, mais, dans son élan, elle renversa la + petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment + même où la bête s'enlevait.</p> + + <p>Rapidement, Chausserouge fit volte-face, la fourche en arrêt, pour + tenir en respect la lionne et l'empêcher de revenir à la charge.</p> + + <p>Déjà Zézette s'était relevée, mais dans sa chute, son front avait + rencontré l'angle d'un des tabourets sur lesquels était juché La + Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines.</p> + + <p>—La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait + pas reçu une blessure plus grave, un coup de griffe peut-être...</p> + + <p>Jean Tabary tira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la + cage centrale et le dompteur ayant salué, ainsi que Zézette restée + souriante, malgré la douleur, sortit, entraînant sa fille.</p> + + <p>--- Tu es blessée? Où te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix + altérée.</p> + + <p>Maintenant que le danger était passé, il tremblait de tous ses + membres.</p> + + <p>—Moi! je n'ai rien... je me suis cogné le front simplement! + fit stoïquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu'à faire + attention.</p> + + <p>Puis, remarquant que par hasard sa mère était absente:</p> + + <p>—Heureusement que maman n'est pas là! Elle m'aurait crue + morte.</p> + + <p>Un docteur qui se trouvait dans l'assistance vint offrir ses + services. Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y + appliqua une compresse.</p> + + <p>—Ça ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de + mal, heureusement...</p> + + <p>—Mais, monsieur! riposta Zézette, je n'ai pas même eu + peur!</p> + + <p>Cependant la foule, inattentive désormais aux nouveaux exercices, + restait dans la ménagerie, toujours sous le coup de l'émotion que ce + commencement de drame avait fait éprouver.</p> + + <p>La petite Zézette était-elle blessée grièvement? Qu'était-il + résulté de l'accident?</p> + + <p>Il n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'était de + faire reparaître Zézette.</p> + + <p>Le médecin remplaça la compresse par un morceau de diachylum, qu'il + prit dans la pharmacie portative de la ménagerie, et l'enfant revint + saluer le public.</p> + + <p>D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentrée. Mais + l'incident fit du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il + prit des proportions inattendues dont s'émurent les autorités.</p> + + <p>Dès le lendemain, on notifiait à Chausserouge une interdiction en + règle et l'ordre de quitter la ville au plus tôt.</p> + + <p>Cette mésaventure mit le comble au désastre provoqué par + l'escroquerie de l'impresario et atterra Chausserouge.</p> + + <p>Il fallut alors carrément avoir recours au fonds de réserve, à ce + qui restait du prêt consenti par Vermieux.</p> + + <p>Jean Tabary fut le seul qui conservât dans cette débâcle un peu de + sang-froid.</p> + + <p>—Eh bien! voila tout, c'est la guigne! Une première + imprudence en amène fatalement une autre. Après t'être confié + ridiculement à cet Italien de malheur, tu t'es laissé griser par ton + succès à Turin, et tu n'as même pas pensé à demander des garanties + avant de partir pour Milan. Ici, tu t'es trouvé le bec dans l'eau, + avoue que c'est pain bénit... Puis, nous avons eu la déveine de tomber + sur des gens à cerveau étroit, qui n'avaient qu'un désir, nous être + désagréables... Nous avons écopé... C'était dans l'ordre des choses... + Quant, à moi, on ne m'ôtera jamais de l'idée que nous devons cette + hostilité à la jalousie des dompteurs italiens, à qui, si nous avions + réussi une seconde fois, nous enlevions le pain de la bouche.</p> + + <p>—Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes à + cinquante lieues de la frontière. Ça va nous coûter les yeux de la + tête pour nous rapatrier... Si nous faisions des démarches pour + obtenir la levée de l'interdiction?</p> + + <p>—C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A présent + l'Italie est brûlée. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir + comme nous pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en + France, nous verrons à nous débrouiller... Nous les avons trop vus, + pour notre malheur, ces sales macaronis!</p> + + <p>—Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands + succès, la consécration définitive de sa renommée... On l'a décoré en + grande pompe de l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a + fait sa fortune!</p> + + <p>—Il n'y a pas à discuter... Perdel a eu la chance... et nous + avons la guigne... Voilà qui est clair. Et toutes les réflexions que + nous pourrions faire à ce sujet ne changeraient rien à la + situation.</p> + + <p>Comme si toutes les déveines se fussent conjurées pour accabler le + malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'état + d'Amélie. Une véritable rechute, qui rendait bien difficile la + continuation du voyage.</p> + + <p>Il y avait à peine une semaine, qu'à marches forcées, la ménagerie + avait repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans + recettes coûtait gros.</p> + + <p>Amélie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une + abnégation admirable.</p> + + <p>—Qu'importe, dit-elle, ma santé et ma vie! Le salut de + l'établissement avant tout!</p> + + <p>Et comme Chausserouge déclarait qu'il encourrait plutôt la ruine + totale que de laisser, faute de soins, l'état de sa femme empirer, + elle reprit:</p> + + <p>—Nous n'avons pas les moyens de nous arrêter, après les + pertes que nous venons de subir... Me laisser en route pour me faire + soigner dans un hôpital, je n'y consentirai jamais... je suis née sur + le Voyage. C'est sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas + d'hésitations! Marchons!... Une fois de retour à Paris, je verrai à + réparer les forces perdues, à moins que d'ici-là, je n'aie succombé. + Mais au moins en mourant, j'aurai la consolation de me dire que + j'aurai lutté jusqu'au bout! C'est ma volonté!</p> + + <p>Il fallut obéir au voeu de la moribonde...</p> + + <p>Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie à un + réel découragement que Chausserouge atteignit la frontière + française.</p> + + <p>Il poussa ce jour-là un soupir de soulagement, comme si le sol de + la patrie qu'il foulait de nouveau lui eût communiqué une nouvelle + force.</p> + + <p>Il était à présent en pays ami; Il n'avait plus à redouter les + préventions qui accueillaient à l'étranger toute exhibition d'origine + française.</p> + + <p>A Grenoble, où il fit son premier séjour, il organisa des + représentations, espérant faire des recettes qui lui permettraient + aussi de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient dû + être retournés impayés a l'usurier.</p> + + <p>Car c'était là un souci de plus ajouté à tous ceux qui le + torturaient déjà. Quel accueil lui réservait l'ancien forain? Ne + fallait-il pas s'attendre à ce que ses demandes de renouvellement + fussent repoussées?</p> + + <p>Vermieux avait bien pris ses précautions; il était armé contre lui + et il pouvait à son gré lui causer, dès son retour, des embarras + terribles... ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le + mettraient complètement dans sa main.</p> + + <p>Heureusement, il rentrait en France avec un numéro inédit à + sensation, et dont il avait expérimenté à Turin l'excellence.</p> + + <p>Il allait faire pâlir, avec le début nouveau de Zézette, l'étoile + de ses concurrents, et il savait par expérience combien la vogue, même + passagère, vous recale rapidement un homme.</p> + + <p>Il ne prévoyait pas que le bruit de son affaire fût parvenu jusqu'à + Grenoble et qu'il put avoir à se heurter de nouveau à des chicanes + administratives.</p> + + <p>Ce fut cependant ce qui lui arriva.</p> + + <p>L'autorisation de séjour lui fut accordée sans difficulté, mais + quand il présenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le + numéro sur lequel il comptait tant.</p> + + <p>Comme il s'étonnait et demandait des explications, l'employé de + préfecture auquel il s'adressait se retrancha derrière l'article de la + loi sur le travail des enfants, qui défend d'employer dans des + exercices dangereux des enfants au-dessous de quinze ans.</p> + + <p>Il eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les troupes + d'acrobates, ou au théâtre, on utilisait des enfants très jeunes.</p> + + <p>Il lui fut répondu qu'il était loisible aux municipalités de fermer + les yeux ou de montrer une certaine tolérance, à leurs risques et + périls, mais que dans le cas spécial, le maire et le préfet, d'un + commun accord, se refusaient absolument à laisser paraître en public + dans une cage de lions, une enfant de neuf ans; que déjà, à Milan, + pareille interdiction avait été faite, à laquelle il avait dû se + soumettre, à la suite d'un accident, et que, dans ces conditions, + l'administration ne pouvait encourir une responsabilité aussi + grave.</p> + + <p>—Allons! pensa Chausserouge, c'est décidément une série à la + noire!</p> + + <p>Passer outre, il n'y fallait pas songer; mieux valait se résigner. + Il donna donc des représentations où Zézette ne parut, à son grand + désespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins, avec + Loustic et l'éléphant Moquart.</p> + + <p>De ville en ville, les mêmes embarras se répétaient.</p> + + <p>A plusieurs reprises, la santé d'Amélie nécessita des arrêts dans + des bourgades infimes qu'il eût fallu brûler, car les frais + d'installation n'eussent pas été couverts par la recette.</p> + + <p>Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des + animaux, payer le personnel, subvenir aux dépenses de toutes + sortes.</p> + + <p>Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le + secret de la difficulté, qu'il éprouvait a obtenir, depuis son départ + de Milan, l'autorisation de s'installer.</p> + + <p>L'histoire du pseudo-accident survenu à Zézette, grossi + démesurément par la presse locale, avait été reprise par les journaux + français, et nulle part on ne voulait assumer de responsabilité.</p> + + <p>Il était arrivé à Nevers un matin et il avait été solliciter la + permission d'ouvrir au public sa ménagerie.</p> + + <p>Il ne reçut d'abord aucune réponse positive, mais l'indiscrétion + d'un employé de l'hôtel de ville lui ayant fait connaître que le maire + tenait à s'assurer par lui-même qu'il ne pouvait résulter de son + exhibition dans les cages aucune espèce de danger, il donna l'ordre de + surveiller l'arrivée du magistrat.</p> + + <p>A deux heures, le maire se présenta et demanda Chausserouge. On + l'introduisit dans la ménagerie et il trouva le dompteur dans la cage + de Néron, debout sur la tête de l'animal, qui lui servait d'escabeau, + et s'occupant à clouer une tenture.</p> + + <p>—Voici la réponse à votre objection, monsieur le maire, dit + Chausserouge, quand le magistrat lui eût fait connaître l'objet de sa + visite; Néron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lève-toi, + mon vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du + fauve.</p> + + <p>Le soir même, il pouvait donner sa première représentation.</p> + + <p>Néanmoins et en dépit de ses efforts, quand la ménagerie atteignit + enfin Paris, Chausserouge, à bout d'expédients, avait épuisé son fonds + de réserve.</p> + + <p>Pour vivre et éteindre son passif, il était désormais réduit aux + seules ressources que comportait son travail.</p> + + <p>Il retrouva Louise Tabary, vieillie, enlaidie et rendue acariâtre + par son persistant insuccès. Si, de son côté, elle n'avait pas mangé + complètement l'argent qui lui avait servi à remonter son + établissement, elle était dans l'absolue impossibilité de le + rendre.</p> + + <p>Il était nécessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il eût + fallu réaliser pour restituer en partie la somme que lui avait laissée + le dompteur.</p> + + <p>Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, + et il n'était bruit que des exécutions de Vermieux, rendu impitoyable + par la gêne générale, qui empêchait ses débiteurs de tenir leurs + engagements.</p> + + <p>Dès lors, Chausserouge connut tout les déboires et toutes les + amertumes de la pire des misères, la misère en caravane.</p> + + <p>Aussitôt après son arrivée, Vermieux s'était présenté, non plus en + bonhomme heureux de se sacrifier pour être utile à son semblable, mais + en créancier à qui on a fait tort et qui tient à sauvegarder ses + intérêts.</p> + + <p>Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait échappé + par son éloignement même à toute action judiciaire, mais maintenant + qu'il l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernière + énergie.</p> + + <p>Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit à + proroger l'échéance des prochains billets, mais à la condition que + tous ceux échus seraient payés immédiatement, et Chausserouge dut se + résigner à la vente de quelques-uns de ses pensionnaires.</p> + + <p>Moquart fut le premier animal dont il se sépara, Moquart pour + l'achat duquel il avait reçu jadis des propositions d'un de ses + collègues.</p> + + <p>Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en espérait, mais il put + néanmoins, grâce à ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du + répit.</p> + + <p>Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zézette, qui perdait son + «grand ami», mais elle comprit à quelle nécessité son père obéissait, + et elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de François.</p> + + <p>—Que veux-tu, ma pauvre Zézette, nous sommes maintenant trop + pauvres pour conserver Moquart, et puis, il faut bien soigner maman, + dit Chausserouge à sa fille, le jour où il donna livraison de + l'éléphant. Va! nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les + autres. Quand tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de + travailler, nous gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras!...</p> + + <p>—Et nous le rachèterons, dis, papa!</p> + + <p>—Oui, ma fille, je te le promets.</p> + + <p>En effet, Amélie que les fatigues du voyage avaient exténuée, + contribuait pour une large part à augmenter les dépenses ordinaires de + l'établissement.</p> + + <p>Elle était si malade à son arrivée, qu'il avait fallu la + transporter à l'hospice Dubois; là, les bons soins l'avaient remise + sur pied et elle avait insisté pour ne pas prolonger dans la maison de + santé un séjour coûteux, mais de continuelles rechutes mettaient + périodiquement sa vie en danger.</p> + + <p>—Le coffre est usé..., la phtisie accomplit lentement, mais + sûrement son oeuvre, avait déclaré le médecin à Chausserouge, tout ce + que la science peut faire maintenant, c'est d'alléger les souffrances + de votre femme, qui est perdue irrémédiablement.</p> + + <p>—Je tiens, avait répondu le dompteur, à ce que vous ne + négligiez rien... Je veux n'avoir rien à me reprocher.</p> + + <p>On eût dit qu'il voulait faire oublier à la malade, par les soins + dont il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait + abreuvée.</p> + + <p>Sous le coup de tant de préoccupations et d'ennuis de toutes + sortes, sa passion pour Louise Tabary avait reçu une rude atteinte, et + s'il avait renoué avec elle, du moins depuis son retour, il apportait + dans ses relations une discrétion à laquelle il n'avait pas accoutumé + sa femme.</p> + + <p>Amélie, elle, avait tout oublié, et ne voulait rien voir. Elle se + rendait compte de son état, et elle ne retenait que les preuves + d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer.</p> + + <p>Elle savait la gène dans laquelle il se débattait, les privations + qu'il s'imposait pour faire face à toutes ses obligations et elle + admirait trop ce dévouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher + ses faiblesses.</p> + + <p>Cette existence pénible, au jour le jour, se prolongea des mois, + sans qu'aucune amélioration se produisit, sans que Chausserouge pût + concevoir, dans un avenir même éloigné, l'espérance de relever ses + affaires.</p> + + <p>Zézette grandissait et prenait de l'âge; elle restait l'unique et + dernière consolation de la moribonde.</p> + + <p>Bien que ne pouvant être d'aucune utilité, puisque le dompteur + s'était vu refuser, par la Préfecture, l'autorisation de la faire + paraître, elle travaillait sous l'oeil de son père, acquérant tous les + jours une expérience et une hardiesse nouvelle. Elle était raisonnable + comme une grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants + de son âge et sa vocation, depuis qu'elle avait débuté, s'était + affirmée.</p> + + <p>—N'aie pas peur, va, maman, disait-elle à Amélie, durant les + longues heures qu'elle passait à la veiller, je saurai vous + récompenser tous les deux de toutes vos peines... Quand je serai plus + grande, je me charge de vous faire oublier vos chagrins + d'aujourd'hui... Nous redeviendrons riches... Tu verras et tu seras + fière de ta fille...</p> + + <p>—Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai + te voir, ma chère petite, répondait la pauvre mère avec un sourire + douloureux.</p> + + <p>—Il ne faut pas dire cela, c'est mal!... Nous te soignerons + si bien, papa et moi, que tu reviendras à la santé... Je ne veux pas, + entends-tu, t'entendre dire de ces vilaines choses.</p> + + <p>Mais Amélie secouait la tête:</p> + + <p>—A l'automne, tu n'auras plus de petite mère... Promets-moi + alors de rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton + père. Il ne faut pas qu'il ait jamais à se plaindre de toi.</p> + + <p>Amélie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint + un moment où les alternatives de mieux qui venaient à chaque instant + rendre à Chausserouge une lueur d'espoir, cessèrent tout à fait.</p> + + <p>La malade maigrissait à vue d'oeil, sentant de jour en jour ses + forces décroître. Bientôt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne + dût plus songer à se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa + petite fille redoutaient une issue fatale.</p> + + <p>Des crises abominables secouaient la mourante et la laissaient + froide et quasi-inanimée des heures durant. Quand elle revenait à + elle, elle promenait autour de son lit un regard éteint, comme si elle + fût étonnée elle-même de revoir le jour.</p> + + <p>Elle prenait alors doucement la main de sa petite fille et:</p> + + <p>—Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix à + peine perceptible.</p> + + <p>Pourtant, un jour que les rayons du soleil d'automne filtraient à + travers la petite fenêtre de la caravane, elle se sentit plus forte, + plus désireuse de vivre que jamais.</p> + + <p>—J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... + une poire ou un raisin...</p> + + <p>Zézette se leva et présenta une superbe grappe à sa mère, qui + commença à manger avec avidité.</p> + + <p>—Comme c'est bon! dit-elle, comme c'est frais! Ça fait du + bien où ça passe! Ça éteint l'incendie que je sens là-dedans!</p> + + <p>Mais dès qu'elle eût fini, une oppression la saisit; suivie d'une + quinte de toux terrible:</p> + + <p>—Oh! mon Dieu! que je souffre, cela me déchire la + poitrine!</p> + + <p>On manda le médecin, qui examina la malade...</p> + + <p>Puis il prit Chausserouge à part:</p> + + <p>—Armez-vous de courage! dit-il, c'est fini, elle ne passera + pas la journée.</p> + + <p>Lut-elle l'arrêt qui venait d'être prononcé sur le visage de son + mari, ou bien sentit-elle la mort étendre ses voiles sur elle, + toujours est-il qu'Amélie comprit que son heure était venue.</p> + + <p>Elle fit venir sa petite fille, François, les deux seuls êtres + qu'elle aimât au monde, elle les regarda longuement, comme si elle eût + voulu fixer à jamais leur image dans sa mémoire.</p> + + <p>Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille à + elle, elle l'embrassa, puis d'une voix pareille à un souffle:</p> + + <p>—Aime-la bien! dit-elle à Chausserouge, soigne-la bien!... Et + toi, mon enfant, ajouta-t-elle en s'adressant à la petite fille, sois + le bon ange de ton père... Console-le dans ses peines... Que j'aie au + moins en m'en allant... la pensée... que quelqu'un veille et me + remplace auprès de lui... Adieu!</p> + + <p>Elle ferma les yeux, tourna la tête, ses doigts se détendirent et + elle fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement.</p> + + <p>A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait à + l'horizon, Amélie Collinet s'éteignit doucement, après une agonie de + deux heures.</p> + + <p>Bien que ce fût là un dénouement prévu, attendu depuis longtemps, + Chausserouge ressentit une douleur profonde.</p> + + <p>Par le vide qu'il se sentit tout à coup au fond du coeur, il + comprit quelle grande place, malgré le rôle effacé que paraissait + jouer la jeune femme, Amélie tenait dans son existence.</p> + + <p>C'était au fond son égoïsme d'homme faible qui se révoltait. Ce + qu'il perdait aujourd'hui, c'était la compagne fidèle qui trouvait + toujours une parole d'encouragement après chacun de ses malheurs, qui + s'était toujours efforcée de lui rendre facile et aimable la vie + commune, en lui épargnant mille soucis.</p> + + <p>Maintenant qu'il allait être réduit à ses propres forces, seul pour + penser à tout, même aux détails intimes de la vie de forain, puisque + Zézette, qui atteignait à peine sa douzième année, était trop jeune + pour qu'il pût s'en remettre complètement à elle, la caravane allait + lui sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'étendue de + sa perte.</p> + + <p>Repassant ensuite dans sa mémoire la conduite qu'il avait tenue, + depuis son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger à une + créature si douce, si dévouée, un pareil martyre...</p> + + <p>Il se souvint avec horreur de ce jour où il avait osé lever la main + sur elle, là-bas, sur cette esplanade des Invalides où elle avait, en + plein hiver, passé des heures à l'attendre?</p> + + <p>N'était-ce pas là qu'elle avait pris les germes du mal qui + l'emportait aujourd'hui?</p> + + <p>Ainsi il était la cause de cette mort, qui venait mettre le comble + à tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relâche...</p> + + <p>Certes, elle le lui avait répété bien souvent, durant le cours de + sa longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses + brutalités... Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour + mériter ce pardon?...</p> + + <p>Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces réflexions sombres + auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit où reposait la + pauvre Amélie, dont il avait pieusement fermé les yeux, par l'arrivée + de Zézette.</p> + + <p>La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'était cachée + pour pleurer. Par un effort de volonté, elle était parvenue à + recouvrer un peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle + avait faite à sa mère, elle venait consoler François Chausserouge.</p> + + <p>Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son épaule la tête de + l'enfant, et longtemps confondus dans une muette douleur, le père et + la fille restèrent embrassés.</p> + + <p>Dès que le bruit de la mort d'Amélie se fut répandu sur le Voyage, + Jean Tabary, après avoir rendu ses devoirs à la morte, ainsi que tout + le personnel de la ménagerie, courut prévenir sa mère.</p> + + <p>Quelle conduite allait-on avoir à tenir désormais?</p> + + <p>Depuis longtemps, Louise avait louvoyé, fait des concessions pour + ne pas paraître entrer en lutte avec la femme légitime, dont elle + avait prévu la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait réussi à + faire taire les derniers scrupules de François Chausserouge, avec la + faiblesse duquel il avait fallu compter.</p> + + <p>Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant + qu'elle avait déblayé la route, la Tabary n'avait plus à redouter + l'influence hostile. C'était à elle de regagner le terrain perdu.</p> + + <p>Louise Tabary avait réfléchi depuis longtemps à l'éventualité qui + se présentait aujourd'hui. Aussi avait-elle un nouveau plan de + campagne tout dressé.</p> + + <p>—Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu'à marcher, + Chausserouge est à nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls + conseillers. Il s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en + charge, de ne laisser prendre à personne la place que nous occupons. + Une fois maîtres de la place, la ménagerie marchera, je t'en + réponds... Tu sais que je m'y entends.</p> + + <p>—Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire?</p> + + <p>—Rien. Règle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je + suis de bon conseil.</p> + + <p>Elle s'habilla et se rendit à la ménagerie.</p> + + <p>—Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit-elle en tendant la + main au dompteur.</p> + + <p>Chausserouge, accablé, lui montra sans répondre la couche + mortuaire.</p> + + <p>—Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement + pitoyable, pour t'offrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on + reconnaît ses amis.</p> + + <p>—Merci! balbutia François.</p> + + <p>—Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs à rendre à + la défunte...</p> + + <p>Puis remarquant Zézette qui pleurait silencieusement dans un + coin.</p> + + <p>—Chère enfant! dit-elle en l'attirant à elle, ne pleure + pas... Nous aurons soin de toi!</p> + + <p>Mais la petite fille, comme si elle eût conscience d'avoir affaire + à une ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant:</p> + + <p>—Laissez-moi, madame!</p> + + <p>Les obsèques eurent lieu le lendemain.</p> + + <p>Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de + forains.</p> + + <p>Les diverses formalités qui accompagnent ordinairement les + funérailles ne pouvant avoir lieu à l'intérieur, vu l'exiguïté des + caravanes, se font dehors, au milieu d'un cercle inévitable de + curieux.</p> + + <p>Chausserouge avait fait tendre de noir la façade de sa roulotte et, + tandis que les employés transformaient la voiture en chapelle ardente, + le cercueil de chêne gisait à terre, près de l'escalier mobile, + attirant tous les regards. Il resta là, exposé à la vue des passants, + jusqu'à l'heure de la mise en bière.</p> + + <p>Tous ces aménagements, tous ces préparatifs se faisaient en hâte, + sans recueillement, comme une besogne qu'on expédie.</p> + + <p>Quand vint le moment où, l'heure approchant, il fallut prendre les + dernières dispositions, un des croque-morts se pencha hors de la + roulotte et, s'adressant à un collègue resté en bas:</p> + + <p>—Passe-moi la boite! cria-t-il!</p> + + <p>Et un instant après, on entendait très distinctement, au milieu des + sanglots étouffés, les coups de marteau assujettissant le couvercle + pour permettre de le visser ensuite plus facilement.</p> + + <p>Puis à un signal du maître des cérémonies, le cortège, composé de + tous les forains présents sur le Voyage, s'ébranla, fit une station à + l'église prochaine, et se mit en marche de nouveau, après une + cérémonie écourtée, se dirigeant vers le cimetière de Bagneux.</p> + + <p>La course était longue; la tête du convoi pressait le pas, en sorte + que la queue s'allongeait indéfiniment, les derniers suivant avec + peine.</p> + + <p>Quant la cloche du gardien annonça l'entrée, dans le champ funèbre, + du corbillard, qui disparaissait presque sous les couronnes et les + fleurs, la foule des assistants était réduite de moitié.</p> + + <p>L'autre moitié était restée en route; on la retrouva à la sortie, + déjà attablée à la porte des marchands de vin.</p> + + <p>Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amélie à sa dernière + demeure, revint, appuyé sur le bras de Jean Tabary et donnant la main + à sa fille Zézette, qui, elle aussi, avait tenu à conduire le deuil à + côté de son père.</p> + + <p>Toutefois, à partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le + spectacle attristant de sa femme agonisant, puis étendue morte sur ce + lit où elle avait souffert de si longs mois, il recouvra un peu + d'énergie.</p> + + <p>Cet homme fort, brutal, était un impressionnable. De là, sa + versatilité, sa faiblesse, sa tendance continuelle à subir l'influence + d'autrui.</p> + + <p>C'était ce qu'avait si bien compris Louise Tabary.</p> + + <p>Essayer d'entrer en lutte avec Amélie à l'heure où déjà condamnée, + elle ne pouvait plus qu'exciter la pitié du dompteur et par là + provoquer des remords dans l'âme du mari, c'eût été une mauvaise + tactique.</p> + + <p>Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle était + plus misérable avait disparue, elle restait seule maîtresse de la + volonté de son amant qui, n'ayant rien compris à ce manège savant, lui + savait gré de l'abnégation qu'elle avait semblé montrer. Il était prêt + maintenant à lui prouver sa reconnaissance.</p> + + <p>Et ce que Louise avait prévu et espéré arriva; plus que jamais, il + devint son esclave.</p> + + <p>Quinze jours après l'enterrement d'Amélie, à son insu et sans qu'il + s'en rendit compte, il n'était déjà plus le véritable maître de son + établissement.</p> + + <p>Tout d'abord, et sous prétexte de le soustraire à des souvenirs + douloureux, Louise Tabary l'avait décidé a élire domicile dans sa + caravane à elle.</p> + + <p>Cette cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude, + accueillit l'idée avec empressement, ne devait avoir dans le principe + qu'un caractère provisoire; l'habitude ne tarda pas à la rendre + définitive.</p> + + <p>Zézette fut logée dans la caravane réservée aux «sujets» de + l'entresort et confiée spécialement aux soins de l'une des + pensionnaires.</p> + + <p>Louise Tabary se montrait affectueuse, tendre, prévenante; Jean + recherchait tous les moyens d'effacer le passé du souvenir de son ami, + si bien qu'un mois ne s'était pas écouté que le dompteur avait + recouvré sa bonne humeur, oublié la défunte et se fût trouvé le plus + heureux des hommes si les affaires eussent été plus florissantes.</p> + + <p>Mais la gêne persistait et il ne parvenait qu'avec peine à joindre + les deux bouts.</p> + + <p>—Enfin, disait-il, je suis tout de même heureux, au milieu de + mes peines, d'avoir trouvé à point nommé une nouvelle famille qui me + soigne, me dorlote... La tranquillité intérieure, ça aide joliment à + supporter les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperçois, + moi, dont la vie s'est écoulée, depuis la mort de mon père, dans des + tracas de toutes sortes.</p> + + <p>De là, à accuser Amélie d'avoir été la cause indirecte de tout ce + qui lui était arrivé de malheureux jusqu'à ce jour, il n'y avait qu'un + pas et ce pas fut rapidement franchi.</p> + + <p>Mais alors, s'il perçait quelque amertume dans ses paroles, il + était aussitôt interrompu par Louise;</p> + + <p>—Tais-toi! C'est mal ce que tu dis là! déclarait-elle d'un + ton sévère, la pauvre femme avait bon coeur... Elle t'aimait... Elle + était plus à plaindre qu'à blâmer... Ce n'était pas sa faute si elle + était née incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait + un crime de lui reprocher quelque chose.</p> + + <p>—Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que + tu ne la connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de + son apathie et de son insignifiance.</p> + + <p>—Je ne suis pas indulgente... je suis juste, voilà tout!... + Tout ce qu'on peut dire, c'est que vous vous êtes trompés en vous + épousant... Ce n'était pas une femme pour toi, simplement... Ajouter + quelque chose de plus ce serait insulter à sa mémoire et c'est ce que + tu ne dois pas faire, car après tout, elle est la mère de ton enfant. + C'est comme si, moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a été pourtant + qu'un embarras dans ma vie. Est-ce que ça m'empêche de faire mon + devoir à son égard?...</p> + + <p>—Tu es une femme parfaite, répliquait Chausserouge en + embrassant sa maîtresse, plein d'admiration pour ces sentiments si + nobles.</p> + + <p>Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait des intérêts + ne quittait plus la ménagerie. Les deux baraques se complétaient.</p> + + <p>C'était un même établissement sous une direction unique, celle de + Chausserouge en apparence, celle des Tabary en réalité.</p> + + <p>On discutait en commun les mesures à prendre, et c'était toujours + l'avis de Louise qui prévalait, François se rangeant inévitablement à + l'opinion de cette dernière, dont il admirait l'entente et + l'habileté.</p> + + <p>—Moi, déclarait-il, si j'avais eu la chance de te connaître + plus tôt, avec les veines que j'ai eues dans mon existence, je serais + millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la purée.</p> + + <p>Le plus grand souci de Louise Tabary était la conduite à tenir + vis-à-vis de Vermieux.</p> + + <p>Certes, grâce aux sacrifices consentis, on avait pu éviter tout + accroc et contenter ses exigences. Mais on avait obéré l'avenir, qui + se présentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas.</p> + + <p>—Il est évident, disait-elle, et je t'en avais prévenu, que + Vermieux, comme il le fait toujours, a profité du besoin urgent dans + lequel tu te trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il + t'a volé, il n'y a pas de doute, mais il t'a volé adroitement... Le + prochain billet ne vient que dans trois mois... A ce moment là, nous + serons à la foire du Trône et il faut bien espérer que nous y + gagnerons quelqu'argent et que, par conséquent, nous serons en mesure + de faire face à l'échéance. Le vieux sera là à l'heure, il faut s'y + attendre... Quand il s'agit de palper, il n'est jamais en retard, mais + si d'ici ce temps-là, nous pouvions lui jouer un tour de sa façon, un + joli tour de cochon... avouez que ça serait pain bénit!</p> + + <p>—Ah! pour sûr! dit Jean.</p> + + <p>—C'est justement le moyen d'en arriver là que je cherche et + que je ne trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience! Ça + peut me venir tout d'un coup, et alors, gare dessous... nous serions + deux!</p> + + <p>—Tu veux dire trois! interrompit Chausserouge en riant. Je + compte aussi pour quelque chose là-dedans.</p> + + <p>—C'est donc bien ton avis, à toi aussi? demanda Louise.</p> + + <p>--- Ah! pour sûr! Et vous verrez si je boude à l'ouvrage, quand il + s'agira de faire rendre gorge à ce vieux grigou, qui extermine le + Voyage.</p> + + <p>—Et que j'ai connu jadis sans le sou! ajouta la Tabary. En + voilà un qui a su faire suer ses confrères pour arriver à la position + qu'il a! Ah! il n'est pas Auvergnat pour rien.</p> + + <p>—Ah! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que + j'en suis!</p> + + <p>—Toi!... Auvergnat! Par ton père, ça ne compte Pas! On est + plus fils de sa mère que de son père! Tu es un vrai ramoni... Tu en as + toutes les qualités, l'audace, la force, la brutalité même, et aussi + toutes les faiblesses... tu es sensible, impressionnable, + superstitieux... et trop bon!... Ce sont ces défauts-là qui t'ont fait + perdre ce que tes qualités t'avaient gagné... Avec moi, n'aie pas + peur, ça n'arrivera plus... Je suis du faubourg Antoine et je ne + m'emballe pas!</p> + + <p>Dès lors, pour Chausserouge, commença une existence pour ainsi dire + contemplative. En dehors de ses entrées de cage, il ne prenait plus + aucune part à l'administration de la ménagerie.</p> + + <p>N'avait-il pas pour le seconder une femme de tête qui + s'acquitterait de ce soin, mieux qu'il n'eût pu le faire lui-même? + Néanmoins toute la rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent + pas affluer le public.</p> + + <p>Du reste, tout le Voyage était logé à la même enseigne. Dans + quelque quartier qu'il fût installé, nulle de ses attractions + n'attirait la foule.</p> + + <p>C'était une plainte générale de tous les propriétaires de baraques + contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts ne + pouvaient parvenir à lasser.</p> + + <p>Et l'époque avançait où il allait falloir trouver de l'argent pour + l'impitoyable Vermieux.</p> + + <p>—Pourvu que nous puissions arriver à Pâques sans encombre! + disait Jean Tabary, qui, chargé des approvisionnements, se voyait + réduit à la plus stricte économie s'il voulait tous les jours donner + de quoi manger aux pensionnaires de la ménagerie.</p> + + <p>Un matin, Chausserouge fut réveillé en sursaut par le veilleur, qui + vint frapper la porte de la caravane.</p> + + <p>Il se leva en hâte.</p> + + <p>—Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tête par la + petite fenêtre de la voiture.</p> + + <p>—Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute + drôle. Elle est couchée et elle se plaint... Je suis sûr qu'elle est + malade.</p> + + <p>—Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son + lait.</p> + + <p>Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immédiatement + séparée de ses trois lionceaux qu'on avait donné à élever à une + chienne terre-neuve.</p> + + <p>—Où vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller + rapidement.</p> + + <p>—Où je vais? Je vais à la ménagerie, pardieu! où Sultane est + en train de crever! C'est fait pour nous, ces choses-là!</p> + + <p>—Sultane!... je te suis!</p> + + <p>Un instant après, Chausserouge et les deux Tabary étaient devant la + cage de la lionne, une bêle superbe, pour laquelle le dompteur avait + une prédilection.</p> + + <p>Elle était étendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de + ses griffes, en grondant...</p> + + <p>Ses yeux révulsés exprimaient la douleur et de temps en temps, son + ventre avait des sursauts.</p> + + <p>—Elle a les coliques... C'est sûr! Y a-t-il longtemps qu'elle + est comme cela?</p> + + <p>—Je m'en suis aperçu à deux heures du matin, répliqua le + veilleur.</p> + + <p>—Préparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce + qu'elle a mangé comme à l'ordinaire, à minuit?</p> + + <p>—Oui, patron! Elle était très bien portante hier soir.</p> + + <p>Tout à coup, une idée subite traversa la cervelle de + Chausserouge.</p> + + <p>—La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il + encore de la dernière distribution!</p> + + <p>—Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros + quartiers.</p> + + <p>Le dompteur courut à l'étal et examina les morceaux suspects. Il + les sentit, les palpa.</p> + + <p>—Ce n'est pas étonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni + fraîche... Ah ça, nom de Dieu, où as-tu été pocher cette carne-là? + ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary.</p> + + <p>—Comme d'habitude, au Marché aux chevaux... Un carcan que + j'ai acheté trente francs...</p> + + <p>—Et qui va nous en coûter dix mille ou cinquante mille!... Il + était malade, ton sale canasson, et si toutes les bêles en ont mangé, + ça va être une crevaison générale... Ah! une fameuse économie que tu + as faite là!... Allons! fous le camp! va chercher le vétérinaire... il + n'est que temps!</p> + + <p>Tandis que Jean, atterré, disparaissait, il se fit éclairer et + passa rapidement la revue de tous ses animaux.</p> + + <p>Sans exception, les pensionnaires de la ménagerie étaient couchés, + mais, sauf les ours, à qui on ne donnait pas de viande, tous + paraissaitent fatigués, accablés par le même malaise, quoiqu'à un + degré bien moindre.</p> + + <p>—C'est bien ça... ils sont tous atteints... Mais c'est la + lionne qui a eu le morceau le plus attaqué... le siège du mal... Elle + est empoisonnée... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... + Allons, le pisteur, ouvre-moi la cage!</p> + + <p>—N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dévorer!</p> + + <p>—Elle n'a guère envie de manger, la pauvre bête... Tu ne veux + pas que je la laisse crever!...</p> + + <p>Tout d'abord la lionne ne prit pas garde à la présence du dompteur, + mais au moment où il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranchées + telles qu'elle devint inabordable.</p> + + <p>Renversée sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant + de douleur, puis tout à coup, elle se redressa, bondit, retomba, et + courbée en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal.</p> + + <p>A la fin, épuisée par ses efforts répétés, vaincue par la + souffrance, elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et + déchirante.</p> + + <p>Le dompteur gui s'était tenu tapi dans un angle de la cage, put + alors s'agenouiller auprès de la bête malade.</p> + + <p>Il la caressa, tâta son rentre gonflé et brûlant, puis comme on + apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant + elle.</p> + + <p>La lionne en lapa quelques gorgées, puis sa tête retomba + inerte.</p> + + <p>En ce moment le vétérinaire apparut.</p> + + <p>On lui expliqua rapidement ce qui s'était passé; il examina à son + tour la viande qu'il déclara malsaine, puis après un rapide coup + d'oeil jeté à la lionne:</p> + + <p>—Cette bête est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil + de quitter la cage... Tout à l'heure, avant de mourir, elle aura une + série de crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, + c'est fini, il n'y a plus rien à faire.</p> + + <p>—Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne + pouvait se résigner.</p> + + <p>—Trop tard! je vous dis, ça ne servirait à rien! Allons, + sortez, sortez vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui + ne sont peut-être pas aussi pincés!</p> + + <p>—Je l'espère bien! dit le dompteur, que cette dernière + observation décida à obéir.</p> + + <p>Il était à peine hors de la cage que la lionne, les yeux injectés, + une bave sanglante aux lèvres, entra en agonie.</p> + + <p>Elle bondissait dans l'étroit espace où elle avait été enfermée, se + frappant la tête aux barreaux, roulant à terre, tordue par d'atroces + convulsions.</p> + + <p>A ses rugissements répondaient les rugissements des autres fauves + et pendant un instant un concert effroyable résonna dans la + ménagerie.</p> + + <p>—Ah! non! je ne pourrai pas voir ça plus longtemps! fit + Chausserouge.</p> + + <p>—Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vétérinaire, je vous dis + qu'elle est perdue.</p> + + <p>Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment + où la lionne ne bougeait pas, il passa le canon à travers les + barreaux, le lui appuya contre une oreille et pressa la détente.</p> + + <p>Le coup partit... la lionne frappée à mort fit un dernier bond, + poussa un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte...</p> + + <p>—Et voilà dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le + sourcil froncé par l'émotion, tout ça pour quelques kilos de charogne! + Ah! un fameux métier que le métier de dompteur d'animaux!... Ma + meilleure bête de reproduction!</p> + + <p>Immédiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il + était encore temps.</p> + + <p>Le vétérinaire était adroit; il prodigua le contrepoison que + Chausserouge parvint à leur administrer et au petit jour, tout danger + paraissait conjuré.</p> + + <p>—Voilà une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me + finir! grommelait François désespéré, oh! voir souffrir ses bêtes, + c'est pire que si on souffrait soi même!</p> + + <p>A ce moment, il sentit une langue chaude qui léchait sa main. Il se + retourna.</p> + + <p>C'était Mirza, sa chienne Terre-Neuve.</p> + + <p>—Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-là? Oui, + c'est vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient + malades, eux aussi?</p> + + <p>Il courut à la caisse qui servait de niche à la petite famille et, + presque aussitôt des miaulements rauques se firent entendre.</p> + + <p>Penché sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans + l'obscurité, puis, peu à peu, ses yeux s'accoutumèrent. Les cris + étaient poussés par l'un des trois lionceaux qui remuait encore au + milieu de ses frères, dont les cadavres étaient déjà raidis.</p> + + <p>—Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donné de la charogne à + toutes les bêtes, même aux lionceaux!</p> + + <p>—Mais est-ce que tu n'as pas recommandé de leur donner chaque + jour un peu de filet...</p> + + <p>—De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande + saine!... Pas de la charogne!... Ça va faire quinze mille francs!</p> + + <p>Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui + prodigua ne réussirent pas à le ramener à la vie. Il expira une heure + plus tard.</p> + + <p>En présence d'un tel désastre, Louise Tabary elle-même n'osait + risquer aucune consolation.</p> + + <p>En somme, c'était son fils le coupable; c'était lui qui avait + commis cette gaffe, qui mettait la ménagerie à deux doigts de sa + perte.</p> + + <p>—Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voilà ce qui + arrive quand on ne fait pas tout soi-même, ne cessait de répéter le + malheureux Chausserouge.</p> + + <p>A cet état de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment + songer à calmer, succéda un abattement, une prostration dont profita + Louise Tabary.</p> + + <p>—Après tout, à qui n'arrive-t-il pas malheur? La même chose + eût pu lui arriver, à lui Chausserouge, en personne!</p> + + <p>—Ah! non, jamais! répliquait le dompteur, j'aime trop mes + bêtes! On ne plaisante pas avec ça. Je me serais passé de manger + plutôt que de leur donner de la carne! Ça coûte trop cher!</p> + + <p>Le lendemain cependant, une réaction s'était produite et bien que + toujours attristé par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires + occupations.</p> + + <p>Mais il ne permit plus à Jean de faire le marché et il se réserva + désormais ce soin.</p> + + <p>Sur ces entrefaites, Louise Tabary reçut une lettre du directeur de + l'hospice où était soigné son mari.</p> + + <p>Le bonhomme était fort malade et on invitait sa femme à se hâter si + elle voulait le revoir vivant.</p> + + <p>—Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de détachement + extraordinaire.</p> + + <p>—Oui, répliqua la mère d'un ton calme. Je sais bien que ça ne + fera ni chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux + pas avoir de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, + j'ai trop à faire.</p> + + <p>Mais lorsqu'elle arriva le lendemain à l'hôpital, le corps de + Tabary, mort dans la nuit, était déjà étendu sur une dalle + d'amphithéâtre.</p> + + <p>—Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert + pour mourir?</p> + + <p>—Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit + il appelait: «Louise! Louise!»</p> + + <p>—Il pensait à moi, c'est bien cela!</p> + + <p>Et ce fut toute l'oraison funèbre de l'ancien photographe.</p> + + <p>Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un + de sa famille fut déchiqueté, paya les frais du convoi, qu'elle suivit + en grand deuil, accompagnée de son fils, furieux de cette corvée, et + de quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et + travaillé avec lui.</p> + + <p>—Ça m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de + l'enterrement. C'est toujours comme ça! N'est-ce pas, un homme qu'on a + connu tout jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et à + son âge... Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini..</p> + + <p>Le soir, elle dit en dînant à Chausserouge.</p> + + <p>—Tu ne te figures pas le poids que ça m'ôte de dessus + l'estomac! Quand je t'ai connu, t'étais marié, moi aussi... J'avais + beau t'aimer, j'avais pas la conscience tranquille! Je me disais, + comme cela, que ce n'était pas bien ce que nous faisions là... que + nous n'avions pas le droit d'être l'un à l'autre... Aujourd'hui, nous + sommes veufs tous les deux... Ça me tranquillise, il me semble que je + t'en aimerai mieux.</p> + + <p>Et, très froidement, elle fit la description du corps de Tabary, + maigre comme un squelette, qu'elle avait à peine reconnu là-bas, sur + la dalle froide...</p> + + <p>—Je me suis demandé comment j'avais pu m'attacher à ce + magot-là!.. C'est vrai ça, vois-tu, quand je le compare à toi!...</p> + + <p>Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui + laissait dire et laissait faire, flatté au fond de cette comparaison + bizarre de la mégère.</p> + + <p>La situation de la ménagerie ne s'était pas améliorée, au + contraire, quand on arriva à Pâques. Il avait fallu accomplir des + prodiges pour faire face aux frais journaliers.</p> + + <p>Chausserouge congédia une partie de son personnel et promut + Zézette, qui venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissière. + C'était elle qui tenait le contrôle pendant les représentations.</p> + + <p>Pendant la semaine sainte, il s'installa à sa place habituelle sur + l'avenue de Vincennes. La saison était avancée, et le soleil brilla + pendant tout le temps que dura le montage de la ménagerie. Les arbres + avaient déjà des jeunes pousses et tout faisait prévoir que la fête + serait favorisée par une température exceptionnelle.</p> + + <p>—Qu'est-ce que je te disais, déclara triomphalement Jean + Tabary, c'est la foire du Trône qui va nous recaler...</p> + + <p>—Je le souhaite, répondait Chausserouge, car nous en avons + rudement besoin.</p> + + <p>Mais dès le jour de Pâques, Jean dut convenir qu'il s'était trop + hâté dans ses prévisions.</p> + + <p>Une pluie torrentielle éloigna le public et c'est à peine si les + baraques, durant une accalmie, purent donner une seule + représentation.</p> + + <p>—Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce + n'est qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain!</p> + + <p>Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit + au beau. On passait par des alternatives de chaleur écrasante et de + véritables déluges. L'eau transperçait les bâches, détériorait + l'installation intérieure et toujours le public rétif s'obstinait à ne + pas tenir compte des réclames habiles que répandait à profusion dans + Paris le syndicat des forains.</p> + + <p>Bref, ce fut la campagne la plus désastreuse qu'eut jamais + entreprise Chausserouge.</p> + + <p>La misère régnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres + saltimbanques obligés de s'adresser à l'Assistance pour donner du pain + à leurs familles.</p> + + <p>De plus, on touchait à une époque redoutée de tous les débiteurs de + Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de + la fête, chaque année, pour réaliser celles de ses créances, venues à + échéance. Et cette fois, personne n'était en mesure de faire face aux + obligations contractées.</p> + + <p>Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain + s'attendait à se voir obligé d'abandonner en paiement un matériel + chèrement acquis et peut-être la caravane paternelle...</p> + + <p>Et après que faire?</p> + + <p>On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du + Théâtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait exécuté, lors de sa + dernière apparition sur le Voyage il qui mourait littéralement de faim + avec ses petits.</p> + + <p>Le second dimanche de Pâques survint, puis le lundi s'écoula, puis + le mardi, puis le mercredi...</p> + + <p>Les forains intéressés restèrent pleins de stupeur.</p> + + <p>L'échéance était passée et pour la première fois de sa vie, + Vermieux n'avait pas paru!</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XI'></a> + + <h2>XI</h2> + <br> + + + <p>Le lendemain de l'arrivée de Vermieux à Paris et de sa descente + dans la ménagerie, le petit jour trouva debout François Chausserouge + et Jean Tabary.</p> + + <p>Ils avaient passé le reste de la nuit à faire disparaître les + traces de leur crime et rien ne subsistait qui pût faire soupçonner + qu'un drame terrible s'était passé dans l'enceinte de la baraque.</p> + + <p>Les cendres des habits de la victime avaient été dispersées.</p> + + <p>Les quelques débris d'os qui avaient été recueillis dans les cages + avaient été enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la + toile; les taches de sang avaient été effacées.</p> + + <p>Derrière les barreaux, les animaux repus somnolaient.</p> + + <p>Après l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balayé l'horizon et + chassé les derniers nuages.</p> + + <p>Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, séchant la terre et + donnant à la sève une vigueur nouvelle.</p> + + <p>Une véritable journée de printemps s'annonçait.</p> + + <p>François Chausserouge, pâle, les traits tirés par les émotions de + la nuit, assistait en silence à ce réveil de la nature.</p> + + <p>Il se sentait peu à peu revivre; son courage s'affermissait + maintenant qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les + murailles, à la lueur de la lanterne, l'ombre menaçante du vieil + usurier.</p> + + <p>Jean Tabary était gouailleur, comme d'habitude. La réussite de son + plan si rapidement conçu, si heureusement exécuté, l'absence de tout + péril le rendait guilleret.</p> + + <p>A six heures du matin, la ménagerie était nette et luisante de + propreté.</p> + + <p>Tout était en ordre.</p> + + <p>—Tout de même, dit-il, il faut avouer qu'à quelque chose + malheur est bon... Si la misère ne t'avait pas contraint de renvoyer + récemment la moitié de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le + garçon de piste qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de + nous débarrasser de l'autre...</p> + + <p>—Mais les autres employés, qui couchent dehors et qui + viendront tout à l'heure pour le ménage des bêtes, ça ne leur paraîtra + pas louche de trouver leur travail fait?</p> + + <p>—Ça, j'en fais mon affaire! répliqua Jean Tabary. En + attendant, je te conseille de te débarbouiller un peu... C'est inouï + ce que tu as une sale tête.</p> + + <p>Chausserouge était en train de faire ses ablutions dans un seau + d'eau quand les employés arrivèrent.</p> + + <p>Jean Tabary les réunit autour de lui:</p> + + <p>—Il y a longtemps, déclara-t-il, que je me plains du + travail... Tous les jours, quand nous descendons à la ménagerie, nous + trouvons sans cesse quelque chose à redire... Aujourd'hui, nous avons + voulu vous montrer l'exemple... Voilà comment je veux voir tous les + matins la besogne faite... Examinez-moi ça et tenez-vous le pour + dit!</p> + + <p>Puis il rejoignit Chausserouge et l'entraîna chez le prochain + marchand de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un + verre de marc, la boutique était déserte. Ils purent s'attabler dans + un coin et causer tranquillement.</p> + + <p>—Ce n'est pas tout ça, dit le dompteur, mais maintenant que + nous avons de l'argent, comment expliquer cette fortune subite à + Louise... pour qu'elle n'ait pas de soupçons?</p> + + <p>Jean Tabary haussa les épaules.</p> + + <p>—Ce sera bien simple... Tout à l'heure, quand nous aurons + fini de boire notre verre de schnick, nous allons rentrer à la + caravane et nous lui raconterons tout bonnement la chose.</p> + + <p>François Chausserouge sursauta en devenant subitement très + pâle.</p> + + <p>—Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou!</p> + + <p>—Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement + Jean.</p> + + <p>—Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, + elle m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... + quand elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis + un assassin!...</p> + + <p>Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras.</p> + + <p>—Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout + pas de gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce + que nous devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir + des regrets, puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui + concerne Louise, tu me fais l'effet de ne pas la connaître... C'est + une femme qui a les idées larges et une femme sûre dont l'avis sera + précieux en la circonstance... Maintenant que nous avons gagné la + partie, nous ne pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. + Elle est de bon conseil et si nous l'écoutons, elle qui est + désintéressée dans la question et qui, par conséquent, envisagera la + situation plus nettement que nous ne saurions le faire, nous sommes + sûrs de ne jamais nous trahir ni être trahis.</p> + + <p>—Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas?</p> + + <p>—Elle nous aurait encouragés dans notre entreprise, si elle + eût pu la prévoir.</p> + + <p>—Eh bien! J'aime mieux ça! prononça Chausserouge, que l'idée + de trouver dans sa maîtresse une alliée ragaillardissait.</p> + + <p>Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur!</p> + + <p>Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le + soleil n'était pas venu chasser l'obscurité, il redoutait de voir + disparaître de nouveau l'astre brillant.</p> + + <p>Peut-être avec l'ombre, ses terreurs renaîtraient-elles et eût-il + pu les cacher à Louise, dont il partageait la couche!</p> + + <p>Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait + complice; elle serait là à toute heure pour le réconforter, chasser + les fantômes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui, + peut-être, reviendraient troubler son sommeil.</p> + + <p>Il lui semblait que la part de responsabilité qu'assumerait sur sa + tête Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait + d'autant la sienne.</p> + + <p>Et il ne put se tenir de répéter encore:</p> + + <p>—Eh bien, oui! j'aime mieux ça!</p> + + <p>Il se leva, appela le garçon et régla la consommation, voulant + partir tout de suite.</p> + + <p>—Oh! Oh! comme tu es pressé! dit Jean en riant de cette hâte + subite.</p> + + <p>—Oui!... finissons-en... Ça sera un poids de moins!... Comme + ça, après, il n'en sera plus question!</p> + + <p>Quand ils arrivèrent à la caravane, Louise Tabary était levée.</p> + + <p>Déjà, très étonnée de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de + n'avoir pas rencontré son fils, elle était descendue à la ménagerie + pour demander des nouvelles.</p> + + <p>Peut-être un nouvel accident était-il survenu qui avait nécessité + leur présence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas + prévenue?</p> + + <p>On l'avait rassurée tout de suite.</p> + + <p>Les employés à leur arrivée avaient trouvé le patron et Jean en + train de nettoyer la ménagerie; tous deux venaient de sortir.</p> + + <p>Assurément ils ne devaient pas être loin.</p> + + <p>—Ah! vous voilà, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les + apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai été inquiète toute + la nuit! Où diable avez-vous passé votre jeunesse? En voilà une + conduite!</p> + + <p>—Ferme la porte, dit Jean sans répondre et en s'asseyant près + de la table, nous avons à parler sérieusement.</p> + + <p>Et quand elle eut obéi:</p> + + <p>—Maintenant, prends un siège et écoute-nous + tranquillement.</p> + + <p>Il tira de sa poche son portefeuille, étala sur la table les + billets de banque qui représentaient sa part, puis:</p> + + <p>—Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente + opération commerciale... Tout ceci est à moi... Chausserouge en a + autant... Voilà de quoi nous remettre à flot...</p> + + <p>Louise Tabary devint subitement très sérieuse.</p> + + <p>Tour à tour elle considéra son fils, puis le dompteur, comme pour + lire dans leurs regards. Tous deux restèrent impassibles.</p> + + <p>Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer + qu'elle ne rêvait pas.</p> + + <p>—Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?...</p> + + <p>—Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary.</p> + + <p>Et il ajouta avec un rire gouailleur:</p> + + <p>—Mort et enterré!</p> + + <p>—Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous + l'avez...</p> + + <p>—Nous l'avons tué, simplement, déclara le jeune homme.</p> + + <p>Et sans se départir de son calme, il conta la nuit passée dans la + ménagerie, n'omettant aucun détail: l'arrivée de l'usurier, venant de + la gare de Lyon et s'abritant dans l'établissement, l'idée subite qui + avait frappé les deux complices et la façon dont ils l'avaient mise à + exécution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la réussite + complète du plan qui avait été conçu.</p> + + <p>Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa maîtresse, + cherchant à deviner les sentiments que faisait naître en elle le + terrible récit, s'attendant peut-être à une explosion d'indignation. + Il lui sembla qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise + demander tranquillement:</p> + + <p>—Au moins, êtes-vous sûr que nulle part la présence de + Vermieux n'a été signalée avant son arrivée à la ménagerie?</p> + + <p>—Parbleu! dit Jean, et c'est lui-même qui a pris soin de nous + renseigner. Il n'a pas vu une âme depuis la gare de Lyon où, comme + toujours, il était arrivé à l'improviste, sans avoir annoncé à + personne son retour.</p> + + <p>—Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaillé et je vous en + fais mon compliment! proclama la mégère.</p> + + <p>—Alors, bien sûr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux + pas? J'avais peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirât une + telle horreur...</p> + + <p>—Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit + l'autre jour que je me creusais la tête pour trouver une façon + d'estamper ce vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous + dévaliser... J'avoue que je n'aurais jamais osé vous conseiller un + moyen aussi radical, mais puisque l'occasion s'en est présentée, et + que vous l'avez saisie, je ne puis que vous féliciter hautement. Je + n'appelle pas ça un crime, j'appelle ça une bonne action. Vous avez + fait expier en une seule fois à ce vieux brigand, toutes ses + canailleries passées. Vous avez, en même temps que les vôtres, payé + les dettes du Voyage tout entier... Ce sont les confrères qui vont + être épatés de ne pas voir rappliquer Vermieux avec sa sacoche!</p> + + <p>Et Louise ne put s'empêcher d'éclater de rire.</p> + + <p>—Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de + Chausserouge qu'elle attira près d'elle, bien souvent tu as manqué + d'énergie, mais l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, + je t'aimerais rien que pour ça!</p> + + <p>—Merci! dit le dompteur, à mon tour de te dire ce que nous + avons décidé, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous + associons. Tout en restant maître de la plus grande part de la + ménagerie, puisque mon apport est plus considérable, je prends + officiellement ton fils avec moi... Nous régulariserons notre + situation en passant un acte devant notaire, dès que la prudence nous + permettra d'y songer. Il faut laisser passer un peu d'eau sous le + pont... Mais c'est dès à présent chose convenue.</p> + + <p>—Alors, tous les bonheurs le même jour! Plus de dettes! De + l'argent! Mon fils établi définitivement... devenant patron!... Et + c'est à toi que je dois ça... Je ne t'en remercierai jamais assez!</p> + + <p>Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux + joues.</p> + + <p>—Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dîner + par là-dessus et il n'y paraîtra plus...</p> + + <p>Puis, comme si un soupçon nouveau lui traversait la cervelle:</p> + + <p>—Vous êtes bien sur qu'il n'y avait personne dans la + ménagerie quand vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... + personne?</p> + + <p>—Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant + les épaules.</p> + + <p>—On n'a rien entendu du dehors?</p> + + <p>—Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le + tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train... Je te dis que + tout le monde était d'accord... jusqu'aux bêtes qui réclamaient de la + pâture... Il fallait qu'il y passe... Sa dernière heure avait sonné... + Ce n'est pas notre faute... Nous n'avons été que des + instruments...</p> + + <p>—Qui ont obéi à la destinée! dit le superstitieux + Chausserouge, heureux de trouver dans l'argumentation de son complice + une excuse propre à calmer le cri de sa conscience.</p> + + <p>Puis, comme l'heure du repas approchait:</p> + + <p>—Maintenant, les enfants, vous savez, assez causé. Nous + n'avons plus rien à nous dire... Il ne s'est rien passé et nous ne + savons rien.</p> + + <p>Elle se pencha hors de la caravane et appela:</p> + + <p>—Fatma, dis à Zézette de venir déjeuner.</p> + + <p>Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la + tente qui avoisinait la caravane.</p> + + <p>—Mâme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zézette, + elle est toute drôle, ce matin!</p> + + <p>—Elle est malade? demanda le dompteur vivement.</p> + + <p>—Je ne sais pas... Elle est couchée... elle ne se plaint pas + et elle a les yeux grands ouverts.</p> + + <p>Chausserouge descendit et entra dans la tente.</p> + + <p>La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait + chaque soir,—depuis que son père avait élu domicile chez Louise + Tabary—à côté de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires + de l'entresort.</p> + + <p>Elle avait le visage empourpré, les yeux cernés, les mains + brûlantes.</p> + + <p>A l'aspect de son père, son regard se mouilla, tandis que ses + traits se contractaient. Sans doute la vue de son père renouvelait en + elle les émotions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, + car un tremblement convulsif secoua tout son corps.</p> + + <p>Chausserouge s'était assis, très tendre et très caressant, auprès + de sa petite fille. Il lui tâta le pouls qui lui parut agité.</p> + + <p>—Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite + Zézette?</p> + + <p>Elle regarda fixement son père, comme pour se demander si elle + n'avait pas été l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination + effroyable.</p> + + <p>Cet homme, si bon, si doux, était-il bien le même, qu'elle avait + vu, la nuit précédente, distribuant à ses bêtes, des lambeaux de chair + humaine?</p> + + <p>Elle avait envie de lui crier:</p> + + <p>—Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rêvé! Tu n'es pas un + assassin!</p> + + <p>Mais elle se contint et balbutia:</p> + + <p>—J'ai eu peur... cette nuit!</p> + + <p>—Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se + froncèrent. Peur de quoi?</p> + + <p>Elle fit un effort sur elle-même:</p> + + <p>—J'ai eu peur de l'orage.</p> + + <p>Au ton dont son père venait de lui poser cette dernière question, + elle venait de comprendre qu'elle ne s'était point trompée. Un travail + s'opéra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne + devait pas connaître, un secret qui mettait dans sa main et la vie et + l'honneur de son père?</p> + + <p>Et qui sait?</p> + + <p>Peut-être François n'était-il si tendre avec elle que parce qu'il + se doutait... Peut-être était-ce une feinte et voulait-il s'assurer + qu'elle, Zézette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait + entendre qu'elle savait... à quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un + homme qui n'hésite pas à tuer, n'hésiterait peut-être pas à se + débarrasser de l'unique témoin de son crime?</p> + + <p>Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggéra une fable + qu'elle débita d'une voix haletante, entrecoupée:</p> + + <p>—Voilà... je t'ai désobéi... Quand tu m'as dit d'aller me + coucher... je suis rentrée dans la tente... Fatma et les deux + autres... qui n'avaient pas travaillé étaient déjà couchées... Quand + j'ai vu qu'elles dormaient, je suis ressortie... J'ai pensé que malgré + la pluie... il y avait peut-être une dernière représentation chez + Decker... où on joue «Peau d'âne»... J'avais envie de voir... J'ai + profité d'un moment où ça tombait moins fort... et j'ai couru près des + colonnes de la place du Trône où Decker est installé... Mais c'était + fermé... Alors j'ai voulu revenir, mais le tonnerre s'est mis à + gronder... j'ai eu peur et je me suis cachée derrière un tour de + toile... J'étais mouillée... j'ai eu froid... Quand je suis rentrée et + que je me suis mise au lit... je grelottais... et je n'ai pas dormi de + la nuit... Voilà!</p> + + <p>Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait + rien.</p> + + <p>—C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton + fâché... Tu vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et + demain il n'y paraîtra plus. Voilà ce que c'est que de désobéir à son + père.</p> + + <p>Et il s'éloigna après avoir embrassé sa fille, qui ne lui rendit + pas son baiser.</p> + + <p>—Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant + rentrer.</p> + + <p>—Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce + matin, elle a un peu de fièvre nerveuse... C'est tout le tempérament + de sa mère, cette sacrée gamine, la moindre imprudence la flanque par + terre!</p> + + <p>La vérité était que, depuis la mort d'Amélie, Zézette, habituée aux + câlineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de + l'abandon dans lequel la laissait son père.</p> + + <p>Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge + désertait chaque nuit, on avait imaginé d'établir son lit dans la + tente des pensionnaires de l'entresort, qui étaient censées veiller + sur elle.</p> + + <p>Mais elle avait à souffrir d'un isolement encore plus pénible. Les + trois femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le + moment où Louise rentrait dans sa caravane, et sûres dès lors de ne + pas être surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et + couraient rejoindre, dans les hôtels du voisinage, l'amant en titre ou + l'amant de rencontre, que leur avait fourni, dans la journée, le + hasard des représentations.</p> + + <p>Tout d'abord, elles avaient été gênées par la présence de l'enfant, + mais Fatma qui, par ses prévenances, avait conquis, dès l'abord, le + coeur de Zézette, s'était assurée de son silence, et bientôt elles + avaient pu continuer leurs expéditions nocturnes.</p> + + <p>Zézette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. + Négligée par son père, elle avait reporté sur ses bêtes toute + l'affection dont elle était capable.</p> + + <p>Une fois seule, elle se levait à son tour, parvenait en talonnant + jusqu'à la ménagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant + par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin + dans un petit nid, au milieu du fourrage, à deux pas de l'Etourdi, son + poney.</p> + + <p>Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire + passer sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la + caresser et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au + milieu de ses bêtes.</p> + + <p>Parfois un rugissement la réveillait. Les yeux fermés, ses lèvres + murmuraient le nom de la bête... qu'elle reconnaissait au son de sa + voix.</p> + + <p>—Tiens!... Rachel qui ne dort pas!</p> + + <p>Et elle reprenait son sommeil à peine interrompu.</p> + + <p>Chaque nuit, depuis que le veilleur avait été supprimé, elle + répétait le même manège, ne regagnant la tente qu'à l'heure précise où + les employés allaient arriver pour nettoyer la ménagerie et préparer + la représentation.</p> + + <p>Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient + reposant très calme, dans son petit lit et prête à se lever.</p> + + <p>Ces escapades étaient pour elle pleines de charme.</p> + + <p>La ménagerie, c'était sa raison d'être; toutes les bêtes étaient + ses amies; Elle respirait avec délices la senteur du foin au milieu + duquel elle s'enfouissait, l'odeur âcre des fauves... Elle était là + dans son élément. Là, elle oubliait tout, sa mère morte, ses chagrins + de petite fille...</p> + + <p>La nuit du crime, pendant que le service était terminé, elle était + venue s'installer à sa place accoutumée, au moment même où dans sa + caravane, le dompteur, aidé de son complice, dépouillait Vermieux + après l'avoir assassiné.</p> + + <p>Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les éclats de la foudre + qui tonnait sans relâche. Elle avait fermé les yeux, puis tout à coup + un son de voix l'avait éveillée et une lueur tremblante avait attiré + son attention.</p> + + <p>Soulevée sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son + père, poussant l'étal sur lequel gisaient épars des membres humains... + qu'ils distribuaient aux animaux!</p> + + <p>Terrifiée par ce spectacle, elle avait été sur le point de pousser + un cri... ce cri s'était étranglé dans sa gorge.</p> + + <p>A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient + d'elle...</p> + + <p>Et voilà que tout à coup, au moment où ils étaient parvenus à cinq + pas du fenil, en face de la cage de Néron, elle avait vu jeter à + l'animal une cuisse décharnée, une cuisse humaine!...</p> + + <p>Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqué sur l'étal un + nouveau morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de + Vermieux!...</p> + + <p>C'était le vieil usurier que les deux hommes avaient tué... et + qu'ils avaient dépecé avant de le distribuer aux bêtes!...</p> + + <p>Cette fois, son effroi avait surpassé ses forces... Ses yeux + s'étaient voilés et elle était tombé sans connaissance au fond du + petit nid qu'elle s'était ménagé.</p> + + <p>Quand elle revint à elle, ranimée par l'haleine chaude du poney, + qui promenait son nez sur le visage glacé de sa petite maîtresse, le + jour allait poindre.</p> + + <p>Elle rassembla ses esprits, frémit au souvenir du spectacle auquel + elle avait assisté, bien involontairement, crut un instant avoir rêvé, + mais la présence des deux hommes qu'elle vit à l'autre bout de la + ménagerie, occupés à un travail dont elle ne put se rendre compte à + cause de l'éloignement, la convainquit qu'elle ne s'était pas + trompée.</p> + + <p>Elle n'eut plus qu'une idée: se sauver, regagner la tente sans + qu'on la vît.</p> + + <p>Et elle y parvint en profitant d'un moment où son père et Jean + Tabary procédaient, toujours à l'aide de leur lanterne, au nettoyage + de la cage extrême, occupée par les tigres.</p> + + <p>Elle ne respira à l'aise que lorsqu'elle se sentit étendue entre + les draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la réaction qui + s'opéra en elle, une fièvre la saisit qui ne la quitta plus jusqu'à + l'heure où son père vint prendre de ses nouvelles.</p> + + <p>Toutefois, et en dépit des recommandations de François, elle se + leva dans l'après-midi.</p> + + <p>Comme si la nature entière se réjouissait de la disparition de + l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de + foire.</p> + + <p>On eût dit que le hasard taquin avait renoncé à tenir rigueur aux + forains, maintenant qu'à leur insu ils n'étaient plus sous le coup + d'un remboursement qu'il leur eût été, la veille, impossible + d'effectuer.</p> + + <p>Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de + monde, même le jour de Pâques; jamais on n'avait réalisé d'aussi + belles recettes.</p> + + <p>Cette circonstance inspira à Jean Tabary quelques réflexions + philosophiques:</p> + + <p>—Dire que si nous avions eu ce temps-là hier, murmura-t-il à + l'oreille de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain + nous aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-être + aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, + toi de la même somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie + d'un homme, tout de même! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas + à dire! C'est la destinée!</p> + + <p>Mais le dompteur n'était pas en train de philosopher. A mesure que + l'heure s'avançait, une sorte d'inquiétude intime, sinon de peur, et + qu'il n'avait jamais éprouvée avant d'entrer dans les cages + l'étreignait et le rendait nerveux.</p> + + <p>Quand, après le déjeuner, il descendit dans la ménagerie et qu'il + passa devant les cages, il se sentit agité par un petit + frémissement.</p> + + <p>Il éprouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais + ressenti en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte + superstitieuse qu'il ne s'expliquait pas.</p> + + <p>Invinciblement, et quelque effort qu'il fît pour la chasser, la + vision obsédante de la scène de la nuit revenait devant ses yeux.</p> + + <p>Sur l'étal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans + le regard de ces bêtes qui avaient dévoré le corps de l'usurier, il + lui semblait retrouver le regard de la victime.</p> + + <p>Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. + La vieille tradition des dompteurs lui revint en mémoire. La chair + humaine avait un goût... et, quand les animaux en avaient mangé une + fois...</p> + + <p>Et ce Tabary qui avait passé outre, qui avait défié la légende, en + donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile à manier, les + plus gros morceaux!...</p> + + <p>Avant de frapper les trois coups, il hésita...</p> + + <p>Mais il songea que de l'autre côté de la cloison qui le séparait + des cages tout un public attendait, un public comme il était + déshabitué d'en voir à la ménagerie.</p> + + <p>L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front + baigné de sueur, il fit effort sur lui-même et il heurta la porte du + pommeau de son fouet.</p> + + <p>—Passez! cria de l'extérieur Jean Tabary.</p> + + <p>Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien + d'insolite dans l'attitude des deux bêtes; alors, subitement, il + recouvra son sang-froid.</p> + + <p>Il eut honte de lui-même, et comme pour se punir de son instant de + faiblesse, il redoubla d'audace.</p> + + <p>Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les + pourchassa à coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant + une sorte de plaisir âcre à se venger sur elles de sa peur.</p> + + <p>Et les exercices se succédaient; tous ses pensionnaires défilèrent + devant lui, menés rondement, manoeuvrés avec une vigueur et une + témérité à laquelle il ne les avait pas habitués.</p> + + <p>Et le public enthousiasmé par cette furia dont il ne pouvait pas + soupçonner le mobile, acclamait le dompteur à chacune de ses entrées + de cage.</p> + + <p>Énervé par la lutte, excité par les applaudissements, Chausserouge + accomplit des prodiges.</p> + + <p>Il lui vint subitement en tête de nouvelles idées qu'il eut la + fantaisie de mettre immédiatement en pratique, et sa volonté réduisait + les animaux affolés à une obéissance qu'il n'avais jamais obtenue + jusqu'ici.</p> + + <p>Jean Tabary suivait d'un oeil étonné les péripéties émouvantes de + ce duel.</p> + + <p>—Mâtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire + d'hier qui lui a secoué le sang! Mais quel succès!...</p> + + <p>Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numéro. François + devait terminer la représentation par les exercices habituels de + Néron, le grand lion à crinière noire, dont l'âge avait fait le + pensionnaire le plus redoutable de la ménagerie.</p> + + <p>Pendant qu'on sablait à nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit + le dompteur dans le réduit où il attendait que tout fût préparé et + qu'on eût introduit l'animal. François Chausserouge, l'oeil fiévreux, + épongeait son front baigné de sueur.</p> + + <p>—Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, + tu sais, sois prudent, tout de même... avec Néron. Il n'entend pas la + plaisanterie.</p> + + <p>—Ne t'occupes pas de ça, riposta le dompteur, d'un ton + saccadé, il faudra qu'il marche... comme les autres!</p> + + <p>Un instant après, il se trouva face à face avec le lion. Mais Néron + était aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilité qui + exaspéra la nervosité de Chausserouge.</p> + + <p>Ne pouvant contraindre l'animal à l'obéissance par ses moyens + habituels, Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du + fauve qui, tapi dans un coin, les oreilles basses et grondant la + colère, le couvait sournoisement du regard et il s'acharna sur + lui.</p> + + <p>Vaincu par la douleur, fasciné par l'oeil brillant de son dompteur, + Néron bondit, sauta, lançant des coups de patte qu'esquivait à chaque + coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrière.</p> + + <p>A chaque audace nouvelle, à chaque attaque parée, le public, que + passionnait cette lutte, applaudissait.</p> + + <p>Enfin, épuisé, haletant, après avoir successivement accompli toute + la série de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, + le poil hérissé, la gueule sanglante...</p> + + <p>Alors Chausserouge s'avança au bord de la cage, salua la foule, + puis rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Néron, saisit + de ses deux mains les mâchoires puissantes de son adversaire et, se + penchant en avant, il introduisit la moitié de sa tête dans la gueule + béante du monstre...</p> + + <p>Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inouï + de témérité.</p> + + <p>Tout à coup, le dompteur se sentit pris comme dans un étau. Les + mâchoires de la bête, détendues par son effort, se refermaient + progressivement, les crocs s'enfonçaient, comprimaient les os du + crâne.</p> + + <p>Son corps eut un brusque ressaut en arrière, mais impossible + d'échapper à l'implacable étreinte...</p> + + <p>Dans cette seconde suprême, Chausserouge eut la conscience qu'il + était perdu. Il fit appel à toutes ses forces, poussa un cri + étouffé:</p> + + <p>—A moi! Jean!</p> + + <p>Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la + puissance, il serra à l'étouffer la gorge du monstre.</p> + + <p>Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le + commencement de cette extraordinaire séance, se tenant prêt à porter + secours à son associé, avait gardé à portée de sa main une barre + longue et aiguë.</p> + + <p>Il en porta, à travers les barreaux, un coup terrible dans les + flancs du lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de + ce mouvement, se redressa d'un coup de reins.</p> + + <p>Les crocs avaient creusé de chaque côté de sa face de larges + sillons.</p> + + <p>Bien qu'aveuglé par le sang, méconnaissable, il s'était aussitôt + penché, rapide comme l'éclair, avait ramassé sa fourche et de nouveau + avec rage, il était revenu à la charge. Le public debout, massé devant + la cage, épouvanté, poussait des cris d'effroi...</p> + + <p>En vain Tabary continuait à harceler la bête pour l'empêcher de se + ruer sur son dompteur, et il clamait de toute sa force:</p> + + <p>—En arrière! En arrière! Sors! on va t'ouvrir!</p> + + <p>Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant à + chaque coup la peau du fauve.</p> + + <p>Hurlant de douleur, affolé à son tour, rendu furieux par la + souffrance, saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'écrasant + la tête contre les barreaux.</p> + + <p>François sans relâche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant + au hasard, comme un fou... Tout à coup, Néron poussa un rugissement + formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la + langue pendante. La fourche, poussée d'une main ferme, s'était + enfoncée tout entière dans son côté.</p> + + <p>Ce fut alors un spectacle horrible...</p> + + <p>Comme s'il eût voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans + se soucier des coups de griffe que l'animal lançait dans le vide, le + dompteur s'acharnait sur son pensionnaire...</p> + + <p>Enfin, les rugissements cessèrent pour faire place à des + grondements étouffés, la queue cessa de battre les barreaux et le + corps du monstre resta immobile baignant dans une mare de sang.</p> + + <p>La frénésie du dompteur se calma immédiatement. Un voile passa + devant ses yeux, il trébucha et tomba dans les bras des garçons de + piste qui, debout derrière la petite porte, étaient entrés dès que + l'animal, désormais sans mouvement, eût cessé de leur inspirer de la + crainte.</p> + + <p>Dès lors, ce fut dans tout l'établissement un tumulte + indescriptible. Le dompteur était-il blessé grièvement?... Le lion + était-il mort?</p> + + <p>Jean Tabary, très émotionné par le spectacle auquel il venait + d'assister, eut toutes les peines du monde à faire évacuer la baraque; + puis, dès qu'il eut fait fermer l'auvent de la ménagerie, il courut à + la caravane où l'on venait de transporter le blessé.</p> + + <p>Déjà, un médecin qui s'était trouvé mêlé à l'assistance, s'occupait + à lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes, + n'étaient pas graves.</p> + + <p>Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, à demi évanoui, + pansa les plaies béantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui + se lamentait.</p> + + <p>—Je l'ai toujours dit! Il était trop brave! trop téméraire! + Ça devait arriver!</p> + + <p>—Ne craignez rien! répliqua le docteur. La convalescence sera + longue, douloureuse, mais, dès à présent, je réponds de sa vie!</p> + + <p>A côté du lit, Zézette considérait le blessé, l'oeil sec, comme si + une pensée profonde la rendait indifférente à l'accident dont venait + d'être victime son père.</p> + + <p>Profitant d'un instant où on l'avait laissée seule, elle s'était + levée, s'était glissée dans la ménagerie et enfouie dans la cachette + d'où elle avait assisté la veille au dépeçage de Vermieux, elle avait + suivi toutes les phases de la lutte d'où Chausserouge était sorti + vainqueur, mais le visage en lambeaux.</p> + + <p>Comme hypnotisée par ce spectacle, pas un cri ne s'était échappé de + sa gorge, et maintenant dans sa petite tête s'agitaient des pensées + confuses, nullement étonnée d'une issue qui lui apparaissait la suite + logique du crime de la nuit.</p> + + <p>N'était-ce pas le commencement fatal de la punition réservée aux + criminels? N'était-ce pas le commencement de la revanche de + Vermieux?</p> + + <p>Mais ni un mot, ni un geste, qui pût faire soupçonner à quiconque + quelles idées contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle + d'enfant. Elle n'éprouvait plus pour son père l'affection + d'autrefois...</p> + + <p>Il lui semblait que «son bon François» était mort et qu'il avait + fait place à un homme méchant... dont la vue ne lui causait pas + d'horreur, puisqu'il ressemblait à son père, mais pour lequel elle + éprouvait une aversion instinctive.</p> + + <p>Aussi, quand Chausserouge revenu à lui et apercevant sa fille + assise à son chevet, l'attira à lui, en disant d'une voix lente:</p> + + <p>—Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille!</p> + + <p>Elle hésita avant de lui tendre son front.</p> + + <p>Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'eût + embrassée:</p> + + <p>—Tu aurais été orpheline, vois-tu, continua le dompteur. + J'aurais été retrouver ta mère, si je n'avais pas eu la force + d'abattre Néron... Mais Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, + Louise?</p> + + <p>—Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je + serai là, la pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne + parle pas, ça te fait mal et le médecin l'a défendu.</p> + + <p>Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse, + Zézette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers + elle et resta accoudée au lit de son père. Cette Tabary, elle la + détestait... sincèrement, sans restriction!</p> + + <p>Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement poussé Chausserouge à + commettre un crime!</p> + + <p>—Ah! celui-là, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa + présence. Il était le mauvais génie de la maison. Que de fois + n'avait-il pas fait pleurer sa mère! Et aujourd'hui n'était-il pas + cause si elle ne pouvait plus aimer son père?</p> + + <p>Cependant, Chausserouge, à qui revenait peu à peu la mémoire des + faits, maintenant que la douleur légèrement calmée lui laissait un peu + de répit, interrogea:</p> + + <p>—Et Néron? Est-ce que je l'ai tué?</p> + + <p>—Non, répondit Jean, mais il n'en vaut guère mieux.</p> + + <p>—Ah! dit le dompteur en fermant les yeux.</p> + + <p>Et il n'en demanda pas davantage.</p> + + <p>En effet, aussitôt que les soins qu'on avait dû prodiguer à + Chausserouge avaient laissé quelque répit, on s'était occupé de + Néron.</p> + + <p>L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le + vétérinaire. Grâce à l'état de faiblesse du lion, qui respirait à + peine, on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit + de paille hors de la cage centrale et l'établir dans une cage + voisine.</p> + + <p>Quand Tabary interrogea le vétérinaire sur l'issue probable de + l'aventure:</p> + + <p>—Je ne puis rien vous dire, répliqua le praticien, avec ces + bêtes-là, on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent + à la vie comme par enchantement... Leur nature offre tant de + résistance... La grande difficulté ce sera de pouvoir soigner votre + pensionnaire quand ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-là + ont beaucoup de mémoire et beaucoup de rancune. Il y aura à l'avenir, + s'il en réchappe, de grandes précautions à prendre.</p> + + <p>—Enfin, vous croyez que nous le sauverons?...</p> + + <p>—Peut-être!</p> + + <p>—Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pièce de la + ménagerie!</p> + + <p>Dans la soirée, Chausserouge eut la fièvre. On dut faire revenir le + médecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la diète, et dans la + crainte d'un érysipèle, prodigua les antiseptiques, mais, après son + départ et dès que la nuit fut complètement venue, la fièvre se changea + en délire.</p> + + <p>Très agité, le visage en feu, le dompteur prononça des mots sans + suite.</p> + + <p>—Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas à sa mère, il + ne sait plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le + morceau...</p> + + <p>On envoya Zézette se coucher et Louise Tabary déclara qu'elle se + chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas où + elle serait trop fatiguée, son fils la suppléerait. Bien lui en prit, + car vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquiétantes + proportions.</p> + + <p>Chausserouge eut le cauchemar. Au moment où on le croyait assoupi, + de terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se + dressa sur son séant, les pupilles dilatées, arracha d'un geste + brusque l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fixé sur la + porte:</p> + + <p>—Néron! Voilà Néron! attends, sale bête! Tu ne veux pas... Tu + ne veux pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! + attrape!</p> + + <p>Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille. + Puis, tout à coup, il poussa un cri:</p> + + <p>—Ce n'est pas Néron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est + pas mort! Il s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tête! Ma tête! A + moi! Au secours! C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je + te dis! Va-t'en!</p> + + <p>Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour échapper + à une étreinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il + roulait sur son lit.</p> + + <p>En vain, Louise Tabary et Jean consternés, craignant à chaque + minute que ses cris n'eussent un écho au dehors, tentaient-ils de te + calmer.</p> + + <p>—Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! + Calme-toi!</p> + + <p>Chausserouge ne voulait rien entendre.</p> + + <p>—Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois + bien! Il est là. Il ricane, tiens, là, dans le coin! Mais va-t'en + donc, démon! C'est lui qui s'est vengé! C'est lui qui m'a fait mordre + par Néron! Mais je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai!</p> + + <p>Enfin, la voix s'éteignit dans sa gorge. Épuisé par cet effort, il + retomba haletant sur son lit.</p> + + <p>Louise épongea soigneusement le visage de François humide de sueur + et de sang, humecta et rafraîchit les plaies à l'aide de compresses + imbibées d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui + subsista jusqu'au matin.</p> + + <p>—Il a eu une nuit fort agitée, dit Louise au docteur, quand + il revint prendre des nouvelles du malade.</p> + + <p>—Alors il serait peut-être prudent de le faire transporter + dans un hôpital ou une maison de santé... Il y serait plus aisément et + plus efficacement soigné...</p> + + <p>—Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas + qu'une pareille scène se renouvelât devant des étrangers. François a + horreur des hospices... Ici nous serons à même de lui donner tous les + soins que nécessitera son état, et l'idée qu'il est à côté de sa + ménagerie, que ses bêtes ont besoin de lui, hâtera sa + convalescence.</p> + + <p>Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, + s'était répandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais + dans tout Paris.</p> + + <p>De plusieurs journaux on était venu interroger Jean Tabary qui, + heureux de la réclame dont allait bénéficier l'établissement, s'était + prêté très complaisamment aux interviews.</p> + + <p>Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, + criant:</p> + <br> + <br> + + <center> + DEMANDEZ LE TERRIBLE ACCIDENT<br> + DE LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE<br> + <i>Derniers détails!—Cinq centimes!</i> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Dès le lendemain, la ménagerie fut littéralement envahie. On venait + demander des nouvelles du dompteur. On voulait voir Néron. Jean Tabary + résolût alors d'ouvrir au public les portes de l'établissement.</p> + + <p>Pour une somme modique, on était admis à visiter les animaux et + plusieurs fois par jour, l'explicateur donnait les mêmes détails + qu'aux représentations ordinaires.</p> + + <p>La foule stationnait longuement devant la cage où gisait le lion + blessé.</p> + + <p>Au bas de cette cage, on avait accroché une large pancarte, portant + ces mots:</p> + <br> + <br> + + <center> + NÉRON<br> + LION DE L'ATLAS<br> + <i>qui le 7 avril a failli dévorer le dompteur Chausserouge.</i> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Après le récit émouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, + les assistants se retiraient pour faire place à de nouveaux + curieux.</p> + + <p>—Quel dommage! dit Jean Tabary à sa mère, que nous n'ayons + personne pour faire une entrée de cage!... C'est toujours notre + chance... Si, comme j'en ai eu l'idée un moment, j'avais appris le + métier...</p> + + <p>—Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne + pourrais pas trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait à + servir chez nous, en attendant le rétablissement de François?</p> + + <p>—Pourvu qu'il se rétablisse! dit le jeune homme.</p> + + <p>—Il le faut, riposta la mère, nous n'avons pas signé l'acte + d'association, après il pourra se faire boulotter, s'il veut..., et + ajouta-t-elle cyniquement, le plus tôt sera le mieux... Avec ses + scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet + animal-là!... Ce serait vraiment dommage, au moment où la veine paraît + tourner et où nous voilà presque au-dessus de nos affaires!... Au + fond, c'est très heureux, cet accident... si jamais nous avions pu + être soupçonné, le bruit qu'on fait autour de nous maintenant + déroutera les recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des + nouvelles de Vermieux... alibi tout trouvé! Chausserouge au lit! La + ménagerie en l'air, envahie par les curieux... Ce ne serait pas le + moment de commettre un crime... si la chose n'était pas faite!</p> + + <p>—C'est vrai tout de même, dit Jean Tabary frappé de + l'observation de sa mère.</p> + + <p>—Et pense, ajouta la mégère, si un second malheur, définitif + cette fois, allait arriver à François... après l'acte d'association + signé... C'est nous qui resterions les seuls maîtres... les + patrons.</p> + + <p>—Oui, mais il y a Zézette qui hériterait?</p> + + <p>—Zézette est mineure... et c'est nous qui serions les + tuteurs, dit Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en + moi, fillot!... En attendant occupe-toi de me trouver un remplaçant + provisoire à Chausserouge!</p> + + <p>Le jour même, Jean Tabary se mit en quête.</p> + + <p>Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint + à découvrir son homme.</p> + + <p>Un jeune dompteur, très connu sur le Voyage sous le nom de + Giovanni, était actuellement sans emploi.</p> + + <p>Il s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire.</p> + + <p>—Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment où je me + préparais à aller vous faire mes offres de service. J'ai appris + l'accident survenu à Chausserouge et je pensais, en effet, que vous + deviez vous trouver dans l'embarras...</p> + + <p>—Vous n'avez pas peur de prendre la succession de + Chausserouge?</p> + + <p>—Alors, je ne serais pas dompteur! répliqua le jeune homme en + souriant. Pour nous autres, qui avons l'habitude du métier, nous + trouvons dans le danger un attrait irrésistible et d'ailleurs, y + a-t-il tant de danger? A part Néron, qui doit être mort...</p> + + <p>—Non, il est grièvement blessé et nous espérons le + sauver.</p> + + <p>—Eh bien! à part Néron, les autres bêtes ne sont pas + dangereuses. Je connais Chausserouge, je sais ses exercices par coeur + et je me fais fort après une répétition pour habituer les bêtes à moi, + de paraître en public... Je vous demande seulement de chauffer un peu + mon entrée de cage.</p> + + <p>—Ne craignez rien! Nous allons profiter de la réclame de + l'accident et faire une sérieuse publicité. Comptez sur moi.</p> + + <p>—Eh bien! Alors, quand vous voudrez.</p> + + <p>—Dès demain, dit Jean Tabary enchanté.</p> + + <p>Séance tenante, il fit signer à Giovanni un engagement, puis, après + la conclusion du traité, la conversation s'engagea, très amicale, + chacun donnant à l'autre les renseignements qui pouvaient + l'intéresser.</p> + + <p>Giovanni raconta son histoire. Il était né à Montmartre avait fait + chez son père, patron menuisier, son apprentissage.</p> + + <p>Il n'avait pu s'accoutumer à une existence calme et tranquille; il + rêvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini à + la vie libre, indépendante et bohème.</p> + + <p>Le soir, dès qu'il avait dîné, il s'échappait de la maison + paternelle et courait au théâtre Montmartre, où on l'avait admis comme + figurant, et c'était pour lui une grande joie de revêtir les oripeaux + brillants des drames de cape et d'épée.</p> + + <p>Puis, un beau jour, le Voyage étant venu s'installer boulevard de + Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au théâtre Decker une + «<i>tête à l'huile</i>»<a name='FNanchor_4_4'></a><a href= + '#Footnote_4_4'><sup>[4]</sup></a> très assidue.</p> + + <p>On le remarqua; on l'encouragea; il finit par se faire engager à de + dérisoires appointements et quand le Voyage leva le siège, sa + résolution était prise. Il abandonna la maison paternelle et le métier + de menuisier et partit.</p> + + <p>Depuis, il avait fait un peu tous les métiers, bonisseur, pitre, + etc. Il ne tarda pas à trouver sa véritable voie.</p> + + <p>Entré en dernier lieu comme garçon de piste à la ménagerie + Bella-Mina, il dut défendre la baraque de sa patronne contre + l'envahissement d'une bande d'énergumènes réclamant à grands cris le + renvoi de l'orchestre composé en grande partie de musiciens + allemands.</p> + + <p>Pour calmer l'effervescence, la dompteuse dut se résoudre à + remplacer ces étrangers par des Français, mais il n'était pas facile + d'en recruter du jour au lendemain.</p> + + <p>Giovanni,—c'était le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son + arrivée sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom Émile + Pascaud,—s'offrit de reconstituer la petite troupe; il se + souvint que lui même jadis avait fait partie de l'<i>Harmonie + Montmartroise</i>, en qualité de piston, et pour prix de son service, + il s'adjugea le titre de chef d'orchestre.</p> + + <p>Dès lors, il devint le bras droit de Bella-Mina.</p> + + <p>Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses + nouvelles fonctions et la dompteuse n'eut pas à regretter le départ de + ses anciens pensionnaires.</p> + + <p>Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses + représentations fort intéressantes, mais, un beau jour, après une + prise de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger + sa maison et faire ses entrées de cage.</p> + + <p>Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire.</p> + + <p>—Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis + mis dans la tête de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et + je vous envie... Je crois qu'après avoir bien cherché, ma vocation + s'est révélée... Je veux être dompteur!... Puisque vous voilà seule, + c'est l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leçons + et m'autoriser à vous suppléer?</p> + + <p>—Mais, mon garçon, le métier ne s'apprend pas en une minute, + ni en un jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long + apprentissage.</p> + + <p>—Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, + l'apprentissage nécessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les + bêtes et on dirait qu'elles reconnaissent en moi un homme destiné à + vivre avec elles... Je ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'étais + garçon de piste et que j'avais pour tâche de nettoyer les cages, bien + souvent, sans vous le dire, je suis entré faire mon office, par + bravade et par plaisir, sans avoir pris le soin de faire au préalable + sortir les animaux... Il ne m'est jamais rien arrivé... Et depuis je + vous ai tant vu... qu'il me semble que rien ne me sera plus facile que + de vous imiter et de me faire obéir.</p> + + <p>Bella-Mina considéra curieusement ce grand garçon si enthousiaste + et si sûr de lui-même. Après tout, n'était ce pas comme cela que les + vocations se manifestaient d'ordinaire?</p> + + <p>Giovanni était inconnu du public. Il était jeune—vingt ans à + peine—bien fait de sa personne, joli garçon. Pourquoi ne + réussirait-il pas?</p> + + <p>Et alors, en le présentant comme son élève, quelle réclame ne se + ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se + l'attacherait.</p> + + <p>Il y avait pour elle tout bénéfice à accepter, d'autant plus que + Giovanni coûterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta. + L'expérience ne tarda pas à la convaincre qu'elle avait eu raison. + Giovanni eut un début excellent.</p> + + <p>Encouragé, il prit, de jour en jour, plus de goût à son métier, + s'ingénia à imaginer des numéros inédits, difficiles, et au bout de + trois ans il égalait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une + certaine célébrité.</p> + + <p>Bella-Mina en conçut sinon de la jalousie, du moins un secret + dépit, qui se manifesta dans diverses circonstances où elle n'eut pas + toujours pour son aide le ménagement qu'il eut été en droit + d'attendre.</p> + + <p>Il avait toujours fait son service irréprochablement, avait + contribué pour beaucoup au succès de l'établissement, et il eut mérité + plus d'égards qu'on n'en avait pour lui, mais deux raisons lui + faisaient supporter les petits ennuis de la vie commune: la première, + c'est qu'il éprouvait un grand attachement pour ses bêtes, dont il + connaissait aujourd'hui les moeurs, le caractère, le tempérament; la + seconde, c'est qu'il caressait au fond de son coeur un rêve quelque + peu ambitieux.</p> + + <p>La ménagerie appartenait en propre à Bella-Mina qui était restée + veuve avec une fille, assez jolie, âgée maintenant de dix-sept + ans.</p> + + <p>Cette jeune personne, très bien élevée, et à laquelle sa mère avait + refusé de faire embrasser l'aventureuse carrière de dompteuse, était + l'unique héritière et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en + place jusqu'à l'heure où sonnerait forcément pour Bella-Mina qui + allait maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il + deviendrait l'homme indispensable et probablement le mari de la + reine.</p> + + <p>Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se résigner à les voir + passer dans des mains étrangères.</p> + + <p>Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait + des espérances sur l'éventuelle succession de la dompteuse, et + celle-ci ne le lui pardonna pas.</p> + + <p>Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accentuèrent de jour + en jour et un beau matin une scène violente éclata. Bella-Mina lui + reprocha amèrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le + bien qu'elle lui avait fait.</p> + + <p>Elle l'avait ramassé dans la crotte, c'était le cas de le dire, + elle lui avait donné gratuitement des leçons. S'il était aujourd'hui + quelque chose, c'était à elle qu'il le devait et maintenant il abusait + de la situation... Il désirait sa mort! Elle en avait assez de faire + le bien!</p> + + <p>Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garçon de + piste, recueilli par elle, qui végéterait encore à quarante sous par + jour si elle ne l'eût rencontré sur sa route, se permettre de lever + les yeux sur une jeune fille arrivée du couvent, distinguée et + apportant en dot une fortune!... une des plus belles ménageries du + Voyage!</p> + + <p>Non, décidément, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de + rien!</p> + + <p>Giovanni avait quelques économies; furieux d'avoir été déçu dans + son espoir, humilié d'une pareille sortie, révolté de la malignité de + cette femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en + omettant de tenir compte des succès personnels qu'il avait eus, lui, + et qui n'avaient pas nui à la prospérité de la ménagerie, il demanda + son compte.</p> + + <p>Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui + proposer de l'engager.</p> + + <p>—Je suis content de savoir tous ces détails, dit Jean, parce + qu'ils vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle + se figure évidemment vous avoir irrémédiablement jeté à la côte, nous + allons lui prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de + chez elle. Laissez-moi faire!</p> + + <p>En effet, des annonces adroitement libellées furent, par les soins + de Jean Tabary, insérées dans les journaux.</p> + + <p>En substance, il y était dit que seul, après l'accident survenu à + Chausserouge, un jeune homme s'était senti le courage d'affronter, + sans exercice préalable, ces terribles animaux qui avaient failli + dévorer leur propriétaire.</p> + + <p>C'était le fameux Giovanni, un dompteur de vingt-trois ans, dont on + avait pu apprécier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante + audace.</p> + + <p>On conviait donc le public à venir applaudir ces débuts + extraordinaires. L'affluence fut énorme et Giovanni, comme il l'avait + prévu, après la petite répétition à huis-clos qu'il avait exigée, + n'eut aucune peine à se faire obéir des animaux, rompus à tous les + exercices par de longs mois d'entraînement.</p> + + <p>Il n'avait pas eu, naturellement, à présenter Néron, gisant + toujours sur sa litière.</p> + + <p>Dès lors, la ménagerie redevint à la mode.</p> + + <p>Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention sur cette + exhibition délaissée, à moins, ajoutait <i>in petto</i> Jean Tabary, + que ce ne soit la façon brusque dont nous avons débarrassé le Voyage + de cette crapule de Vermieux, qui nous ait porté bonheur.</p> + + <p>La fortune favorise les audacieux.</p> + + <p>On fit part à Chausserouge du changement opéré et de l'engagement + de Giovanni, avec toutes sortes de ménagements.</p> + + <p>Le dompteur, dont la fièvre s'était calmée, et qui passait + maintenant ses journées dans un profond mutisme, tout à ses pensées et + comme accablé par le mal, se plaignit vivement qu'on eût pris une + semblable décision sans le prévenir.</p> + + <p>—On pouvait me consulter, répétait-il, ça ne me plaît pas + beaucoup que mes bêtes, qui sont habituées à moi, soient manoeuvrées + par un autre.</p> + + <p>—Mais, répliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les + jours de l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de + laisser échapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un + bruit énorme et que nos recettes se ressentent de la réclame, de la + publicité qui s'est faite autour de nous.</p> + + <p>—Ça ne fait rien! ça ne fait rien! ne cessait de répéter + François Chausserouge.</p> + + <p>Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary + s'était arrêté:</p> + + <p>—Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que + vous ayez choisi Giovanni de préférence à tout autre. Je connais son + travail. Il est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui + qu'en un vieux, qui eût abruti mes bêtes et les eût rendu quinteuses + et rétives. Au moins vous êtes content de lui?</p> + + <p>—Très content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement + le même jeu que toi et il porte beaucoup sur le public.</p> + + <p>—Bon!... je voudrais le voir...</p> + + <p>Et Chausserouge, après avoir félicité le jeune homme, le retint + près de lui, lui donna diverses explications, des conseils sur la + manière de traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus + grande somme possible d'obéissance.</p> + + <p>Il le félicita sur le courage qu'il avait montré en acceptant une + si périlleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de + ses réponses que celui-ci félicita presque Jean de son initiative.</p> + + <p>—Si tu m'avais consulté, j'aurais probablement refusé et je + confesse que j'aurais eu tort. Ce garçon me plaît beaucoup.</p> + + <p>Puis il retomba dans ses pensées profondes qui l'absorbaient des + journées entières, ne retrouvant la parole que pour demander des + nouvelles de la recette ou du lion blessé dont l'état ne s'était pas + aggravé.</p> + + <p>Enfin, un jour, comme s'il eut cédé à une secrète préoccupation, il + appela à lui Louise et Jean Tabary.</p> + + <p>—Écoutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant + d'assurer sur des bases régulières notre association. Dans la + situation actuelle, cela n'étonnera personne.</p> + + <p>Et comme ses deux interlocuteurs se récriaient, déclarant qu'on + avait bien le temps d'y penser.</p> + + <p>—Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui + meurt! Vous le voyez bien, après ce qui vient de m'arriver, à moi, qui + depuis plus de quinze ans que j'exerce le métier, n'ai jamais attrapé + une égratignure... Si Néron revient à la vie et qu'il ait un remords + de conscience, je serais capable de n'être plus aussi heureux et puis, + je ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens à ce + que nous régularisions les choses.</p> + + <p>Il s'interrompit un instant.</p> + + <p>—Ma ménagerie, mes bêtes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, + je ne veux pas m'en aller avec la pensée que tout cela sera dispersé + ou tombera entre des mains étrangères... Si Zézette avait l'âge, si + c'était une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus + enragée que moi!... Mais c'est une gamine... mine... Je ne veux pas + qu'on puisse dire quelque chose et que votre ingérence soit + contestée... Vous avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu + de nombreux services... vous êtes des amis auxquels je sais qu'on peut + aveuglément se fier... Tout ça doit entrer en ligne de compte... Je + désire qu'après moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos + parts de propriété soient nettement établies. En défendant vos + intérêts, vous défendrez ceux de ma fille...</p> + + <p>—Mais, mon vieux François, tu parles comme un homme qui va + passer demain! Est-ce que tu deviens fou?</p> + + <p>—Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... + Mais, pour ma tranquillité, je veux que l'on fasse ce que je dis.</p> + + <p>Il fallut obéir. On manda un notaire, qui écouta les déclarations + du dompteur, dressa un acte en règle où Jean Tabary était déclaré + co-propriétaire de la grande ménagerie Chausserouge. Les parts de + propriété furent divisées par tiers. François en possédait deux tiers + et Jean un tiers seulement.</p> + + <p>—Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille.</p> + + <p>Il fit venir Zézette, à qui il rendit compte de la décision qu'il + venait de prendre dans l'intérêt de son avenir pour le cas où un + malheur surviendrait.</p> + + <p>Elle était assez grande maintenant pour comprendre et il était bien + sûr que, le cas échéant, elle saurait, comme toujours se montrer + soumise et reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle à + son départ ses tuteur et tutrice.</p> + + <p>Sans répondre, Zézette lança un regard haineux à Jean Tabary, puis + elle cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.</p> + + <p>—Mon Dieu! dit Louise, quelle idée aussi de faire inutilement + de la peine à cette petite!</p> + + <p>Et elle chercha à attirer l'enfant vers elle, mais Zézette se + réfugia contre le chevet de son père, montrant une répugnance si nette + à répondre aux avances de la mégère que celle-ci jugea inutile + d'insister.</p> + + <p>—Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? + demanda Chausserouge à sa fille quand les Tabary furent sortis.</p> + + <p>—Parce que, répondit l'enfant en regardant fixement son père; + parce que je ne les aime pas... Ce sont de méchantes gens.</p> + + <p>—Maintenant, dit Louise à son fils dès qu'elle fut sortie de + la caravane où reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne + le retiens plus!</p> + + <p>—Tu sais que si ça arrivait nous aurions rudement de fil à + retordre avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstinée de Zézette + avait frappé.</p> + + <p>Louise Tabary haussa les épaules:</p> + + <p>—Alors... tant pis pour elle! prononça-t-elle d'un ton ferme. + Tu ne voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse!</p> + <br> + + + <div class='note'> + <a name='Footnote_4_4'></a><a href= + '#FNanchor_4_4'><sup>[4]</sup></a> On appelle <i>tête à l'huile</i> + les figurants qui prêtent leur concours gratuitement, pour l'amour + de l'art. + </div> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XII'></a> + + <h2>XII</h2> + <br> + + + <p>Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait été + facile de soigner Néron. L'animal gisait sans force, presque sans + mouvement, entre la vie et la mort.</p> + + <p>On l'avait nourri à l'aide de sondes, combattant la fièvre et + l'affaiblissement des premières heures par les soins incessants que + lui prodiguaient les garçons de piste, puis Giovanni, dès qu'il eût + pris son service à la ménagerie.</p> + + <p>Il n'y avait aucun péril à affronter cette bête, qui «ne remuait + plus ni pieds ni pattes» et dont toute la vie semblait s'être réfugiée + dans le regard.</p> + + <p>C'était le grand plaisir de Zézette de profiter de l'instant où + l'on ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrière le + dompteur.</p> + + <p>Elle éprouvait un contentement infini à fouler de nouveau ce + plancher, à considérer, à travers les barreaux, les banquettes vides + sur lesquels une assistance nombreuse l'avait si souvent + applaudie.</p> + + <p>Elle s'agenouillait près de l'animal, passait ses petites mains + dans son épaisse crinière, tapotant la tête énorme du fauve.</p> + + <p>Et quand le pansement était terminé, elle se relevait à regret et + il fallait presque l'entraîner de force hors de la cage.</p> + + <p>Bientôt les forces commencèrent à revenir. Le lion put commencer à + se lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de + l'approcher. Giovanni seul fut dès lors chargé de lui administrer les + remèdes.</p> + + <p>Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la première + fois le lion debout.</p> + + <p>A la vue du jeune homme, Néron poussa un rugissement étouffé, et + marcha au-devant de lui, la gueule menaçante.</p> + + <p>Giovanni avait les mains embarrassées. Se sentant sans défense, il + battit en retraite et eut le temps de sortir.</p> + + <p>Dès lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de + l'animal. Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard + étincelait, et il faisait effort comme pour s'élancer.</p> + + <p>Chez lui, la rancune était tenace; on eût dit qu'il s'était juré de + ne plus se laisser approcher par personne.</p> + + <p>C'était, du reste, ce qu'avait prédit le vétérinaire, appelé à lui + donner les premiers soins, le soir de l'accident.</p> + + <p>Bien que la nature aidât beaucoup à la convalescence du fauve, bien + qu'il fût possible de le remettre désormais à son ancien régime, les + plaies n'étaient pas encore à ce point cicatrisées que des pansements + ne fussent plus nécessaires. Mais devant l'impossibilité de les + continuer, il fallut y renoncer.</p> + + <p>Un jour que, vers deux heures de l'après-midi, la ménagerie était + déserte, un garçon de piste accourut tout effaré à la caravane de Jean + Tabary.</p> + + <p>—Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci.</p> + + <p>—Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une émotion + indicible, tout à l'heure, je m'étais absenté de la ménagerie... En + rentrant, qu'est-ce que je vois... Mamz'elle Zézette... dans la cage + de Néron!</p> + + <p>—Dévorée! dit Giovanni en se levant subitement.</p> + + <p>—Non, dit le garçon, bien vivante... et s'occupant à laver, + comme elle vous l'a vu faire cent fois les blessures de Néron avec une + éponge imbibée d'aromates! Et le lion ne bougeait pas!</p> + + <p>Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut à la + ménagerie, passa derrière la toile et se mit en devoir de pénétrer + dans la cage.</p> + + <p>Mais avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la porte, Néron s'était + précipité, et, debout contre cette porte, passant ses pattes énormes à + travers les barreaux de fer, il s'efforçait, en grondant, d'atteindre + le jeune homme.</p> + + <p>Zézette était toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son + éponge à la main.</p> + + <p>—Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton + très calme, vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous + dit qu'il ne veut plus voir les hommes depuis que mon père a failli le + tuer!...</p> + + <p>—Mais vous, mamz'elle Zézette?...</p> + + <p>—Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connaît, et j'ai des + jupons!</p> + + <p>Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni + en resta confondu. Il se retira et passa dans la ménagerie.</p> + + <p>Néron, la crinière toujours hérissée, le suivait de l'oeil.</p> + + <p>—Ne vous montrez pas, dit Zézette, ça l'excite... et + laissez-moi faire...</p> + + <p>Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'étendre + à terre et elle continua, très calme, son pansement, comme elle + l'avait vu faire pendant les premiers jours de la maladie.</p> + + <p>La bête docile ne remuait pas; elle avait allongé son mufle sur le + plancher et faisait entendre une sorte de renâclement.</p> + + <p>—Voilà! dit-elle enfin, en se relevant.</p> + + <p>Elle tapota une dernière fois le nez de Néron, se retira à + reculons, entr'ouvrit brusquement la porte et disparut.</p> + + <p>Dans toute la ménagerie, ce fut un indescriptible émoi.</p> + + <p>—Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire + obéir un fauve comme personne, même le plus audacieux dompteur, n'eût + oser le tenter!</p> + + <p>Quant à elle, très fière, elle affectait de ne pas comprendre ce + que sa tentative avait de téméraire. A toutes les marques d'admiration + qu'on lui témoignait, elle se contentait de répondre naïvement:</p> + + <p>—Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, + c'est pas plus bête qu'un autre animal, au contraire!</p> + + <p>Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces + Tabary détestés, qui, eux, n'étaient bons qu'à faire le mal et + restaient parfaitement incapables d'une action pareille à celle + qu'elle venait d'accomplir si simplement.</p> + + <p>Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus + profondément, ce fut François Chausserouge.</p> + + <p>Toujours couché tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin + du mutisme persistant qu'il observait; il écouta, les yeux noyés, le + récit que lui fit Giovanni et quand Zézette apparut sur le seuil, il + ouvrit les bras, ne trouvant qu'un mot:</p> + + <p>—Ma fille!... Ma petite file!...</p> + + <p>Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-même, + comment l'idée lui était venue d'entrer dans la cage de Néron, quelles + sensations elle avait éprouvées.</p> + + <p>Quand elle vint à décrire la fureur qu'avait montrée la bête à la + vue de Giovanni, il l'interrompit:</p> + + <p>—Maintenant, dit-il, je comprends et il sera désormais + impossible de faire travailler Néron sans s'exposer à être boulotté... + Il a gardé rancune de la correction qu'il a reçue et il a pris + l'horreur de l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une + enfant et que tu as une robe... Désormais, Néron sera aussi docile + avec toi qu'il restera indomptable pour tout autre... Continue à + entrer chaque jour avec lui pour le soigner, mais veille bien à ce + qu'aucun homme n'apparaisse aux abords de la cage pendant tout le + temps que tu seras enfermée avec lui... Il pourrait t'arriver + malheur...</p> + + <p>—Et quand il sera guéri, dis, papa, tu me laisseras encore + lui rendre visite, pour entretenir l'amitié?</p> + + <p>—Oui, après que moi-même, j'aurai pris ma revanche avec + lui...</p> + + <p>—Mais toi, papa, il te dévorera, puisque tu dis qu'il se + souvient.</p> + + <p>—Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon + amour-propre est engagé. Il faudra bien que j'en vienne à bout, mais + après cette expérience, je te le laisserai. Ce sera ton lion à toi, + pour quand tu auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de + reparaître en public.</p> + + <p>—Merci, petit père! dit Zézette en baissant la tête, mais la + résolution que son père avait prise de se rencontrer de nouveau avec + Néron, la remplissait d'une crainte instinctive.</p> + + <p>Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle, + retrouverait en face de Chausserouge sa férocité native. Comme si par + une sorte d'affinité, les rancunes de l'animal eussent eu un écho dans + son âme, elle était sûre qu'un malheur planait, inéluctable, si son + père persistait.</p> + + <p>Mais il était toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures + longues à cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'espérait, le + pouvoir de s'opposer à une pareille imprudence.</p> + + <p>Sur ces entrefaites, le dompteur reçut une visite, qui le troubla + singulièrement.</p> + + <p>C'était Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des + dernières victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis + joui d'une situation aisée sur le Voyage, était cauteleux et + insinuant.</p> + + <p>Chargé de famille et réduit depuis sa ruine à la plus affreuse + misère, il avait fini par trouver une place de régisseur chez Oiselli, + au Cirque des Animaux Savants, mais ses faibles émoluments étaient + loin de suffire à faire vivre sa nichée, qu'il abritait pêle-mêle au + fond d'une vieille caravane à moitié démantelée.</p> + + <p>Il devait le surplus à la charité de ses anciens confrères, qui ne + voyaient pas sans pitié un des leurs «dans la mélasse», sachant fort + bien pour la plupart que le lendemain, à la suite d'une mauvaise + campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre.</p> + + <p>Chausserouge n'avait pas été un des moins pitoyables, et même au + temps de sa plus grande détresse, il avait toujours eu une pièce à + glisser dans la main du vieux forain.</p> + + <p>Donc Romillard se présenta, sous le prétexte de venir demander des + nouvelles du blessé, en réalité pour quêter un petit secours. Mais ce + jour-là, il n'avait plus cette attitude humble et obséquieuse qu'il + affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait miné par + une colère sourde.</p> + + <p>Après avoir pris des nouvelles du dompteur, il éclata.</p> + + <p>—Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de ça + sur tout le Voyage... Vermieux a disparu!...</p> + + <p>Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures.</p> + + <p>Louise Tabary, qui était présente ainsi que Jean, échangea un + regard avec son fils.</p> + + <p>—Oui, continua Romillard très excité, disparu!... Voilà bien + ma veine!... Trois mois plus tôt et j'étais hors d'affaire, mais quand + on a la guigne...</p> + + <p>Chausserouge, pâle d'émotion, avait à demi dissimulé son visage + derrière l'oreiller.</p> + + <p>Louise fit un effort pour contenir une émotion secrète:</p> + + <p>--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que François est + malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela?</p> + + <p>—Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairés avec + Vermieux?</p> + + <p>—Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous étions + parvenus à liquider, malgré le malheur des temps, il y a quelque + temps... Aujourd'hui, nous sommes quittes...</p> + + <p>—C'est ce qui explique que vous n'ayez pas été étonnés de ne + pas le voir rappliquer le second dimanche de Pâques, une de ses + échéances, qu'il n'a jamais manquées d'une heure... Bref, voici: vous + savez combien Vermieux était exact... Il passait sa vie dans son + patelin... mais tous les trois mois, on le voyait rappliquer, sa + sacoche au ventre, le portefeuille bourré de tous les billets qu'on + lui avait souscrits sur le Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour + faire tomber aux mêmes dates... Le jour où il apparaissait, il n'y + avait pas besoin de consulter le calendrier... Il dégotait la Banque + de France pour la régularité... Eh bien! cette année, nisco, pas de + Vermieux!... D'abord, on s'est dit:—Bah! il aura manqué le + train... où il aura été malade... à son âge, c'est permis... Il sera + là demain! Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, pas de + nouvelles... Jugez si on était content de ce répit, car si la fête + marche bien depuis quelques jours, la première semaine avait été + désastreuse et pas beaucoup des débiteurs étaient en mesure!</p> + + <p>—Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise.</p> + + <p>—Je vous crois... et j'en connais pas mal à qui ça a tiré une + rude épine du pied... Vous pensez bien que personne n'a osé + réclamer... On était bien trop content... Pourtant, à la fin, y en a + un qui s'est ému, cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai + toujours soupçonné d'avoir des affaires de compte à demi avec + Vermieux... Je ne m'étais pas trompé... C'est lui qui a donné + l'éveil!...</p> + + <p>—L'éveil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un + coude.</p> + + <p>—Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, François! tu + vas prendre froid.</p> + + <p>Elle se leva, força le dompteur à se recoucher en lui glissant à + l'oreille:</p> + + <p>—Tais-toi et laisse-moi faire!</p> + + <p>Puis elle revint et, pour donner une diversion à l'émotion qu'elle + lisait également sur le visage de Jean:</p> + + <p>—Ça vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! + dit-elle simplement. Vous prendrez bien un verre de vin?</p> + + <p>—Ma foi! c'est pas de refus!</p> + + <p>Et quand ils eurent trinqué:</p> + + <p>—Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... Ça nous + intéresse!... Vous disiez que Lamberty avait donné l'éveil... Comment + ça?</p> + + <p>—Il a écrit au pays pour savoir du nouveau... Et voilà où + l'affaire se corse... Vermieux, très bien portant, a pris le train + dans la mâtinée de dimanche de bonne heure, et il aurait dû être à + Paris vers huit heures et demie ou neuf heures... Personne ne l'a + vu... Naturellement, à la gare de Lyon, son arrivée n'a pu être + remarquée au milieu de tous les autres voyageurs... Aucun accident + n'est arrivé sur la ligne pendant la route... Vermieux serait donc à + Paris... Pour qui le connaît, il est inexplicable qu'il n'ait pas + paru, sinon le soir même, du moins le lendemain, sur le Voyage... + Bref, sa trace est perdue à partir de son départ de l'Auvergne...</p> + + <p>Louise Tabary ne bronchait pas.</p> + + <p>Elle profita d'un moment où Romillard s'interrompait pour vider son + verre:</p> + + <p>—Est-on bien sûr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le + train...</p> + + <p>—On a montré à Lamberty, à la gare de Lyon, le seul billet + venant de la station de Vermieux et qui a été exactement remis à + l'employé chargé de contrôler la sortie... On est donc sûr que le + vieux a accompli son voyage sans encombre, mais depuis?...</p> + + <p>—Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de + cochons, il était toujours cousu d'argent... Ça s'est peut-être vu... + et dame! le canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu à l'eau + pour le voler... Il y a tant de crapules dans le monde...</p> + + <p>—Lamberty est allé à la Morgue... On n'a rien retrouvé!</p> + + <p>—Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... Ça sera un + débarras pour le Voyage, voilà tout... Est-ce qu'il a de la famille, + ce vieux magot?</p> + + <p>—Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez + mauvaise intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention + d'hériter, il a déposé une plainte au procureur de la République de + Riom... et aujourd'hui la Sûreté marche. On n'est pas venu vous + demander des renseignements?</p> + + <p>Il y eût cette fois un silence plein de gêne. Personne ne répondit + à cette question dangereuse.</p> + + <p>—Voilà que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je + vais allumer la lampe.</p> + + <p>Dans son lit, Chausserouge suait à grosses gouttes. Jean Tabary + sentait un petit frisson lui parcourir les moelles.</p> + + <p>—La Sûreté! La Sûreté! répliqua-t-il d'un ton bourru, nous + n'avons rien à faire avec la Sûreté! Que lui dirions-nous de plus?</p> + + <p>—Les agents vous demanderont comme à tout le monde si vous + aviez une échéance, un billet à payer dimanche à Vermieux, afin de + pouvoir au moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier + devait être porteur, sans compter la monnaie.</p> + + <p>La question était épineuse. C'était le point faible, qui pouvait + les faire soupçonner si, par une réponse imprudente, on parvenait un + jour à les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la + question:</p> + + <p>—Et qu'est-ce qu'ont répondu les autres... Ceux qu'on a déjà + interrogés?</p> + + <p>—Ma foi, eux pas bêtes, ils ont répondu qu'ils ne devaient + rien.</p> + + <p>—Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres?</p> + + <p>—Bah! Vermieux savait à peine lire et écrire... et il ne se + fiait à personne... Il n'y a sûrement pas d'autres preuves que celles + qu'il portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se + taper...</p> + + <p>Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y + prit pas garde et continua:</p> + + <p>—C'est pourquoi je vous disais tout à l'heure que j'avais la + guigne... Une occasion unique de me libérer à bon marché, comme les + autres et je la rate! Trois mois plus tôt et j'avais toujours mon + théâtre de marionnettes, au lieu de crever la faim!</p> + + <p>—Romillard, dit Louise, vous allez dîner avec nous ce soir. + Ça va-t-il?</p> + + <p>—Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui + m'attendent!</p> + + <p>—Nous avons un pot-au-feu... Et pour célébrer le retour à la + santé de François et vous remercier de votre bonne visite, nous allons + faire une petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquiétez pas! + Ils auront ce soir de quoi bouffer!</p> + + <p>Louise tenait à garder Romillard le plus longtemps possible. Elle + le sentait sans défiance, parfaitement renseigné, et il y avait pour + elle un très grand intérêt à ne rien ignorer des détails de cette + aventure, qui passionnait le Voyage.</p> + + <p>Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant + toute la soirée. Romillard exhuma des anecdotes où éclatait la + rapacité de l'usurier et la conclusion fut que c'était un grand + bonheur pour tout le monde.</p> + + <p>—S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire + qu'au moins une fois le bon Dieu aura été juste; oui, mais ne + reviendra-t-il pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir + comme un diable d'une boite à surprises.</p> + + <p>—Je ne le crois pas, dit Louise froidement.</p> + + <p>—Mais enfin, si, au lieu d'être un malheur, c'était tout + simplement une lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie + de se payer un petit tour de promenade.</p> + + <p>—Non, répliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien à + craindre. Je connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon + plaisir, je vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! + c'était trop en dehors de ses habitudes...</p> + + <p>Chausserouge, qui s'était levé pour faire honneur à son hôte et que + ces propos avaient à peu près rasséréné, remarqua alors que sa fille + Zézette, assise près de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague + et incertain, de Louise à Jean Tabary, de son père à Romillard; ses + petits doigts avaient des tressaillements nerveux.</p> + + <p>—Est ce que tu souffres, ma chérie, tu ne manges pas, tu es + malade?</p> + + <p>—Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim.</p> + + <p>—C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est + fatiguée, elle ferait mieux d'aller se coucher.</p> + + <p>—Oui, dit tout bas la petite fille à son père, laisse-moi + m'en aller, je n'en puis plus!</p> + + <p>Elle se leva et courut se réfugier dans la tente où elle couchait + d'habitude. Là, elle s'étendit sur son lit, la tête enfoncée dans les + couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secouée par la + peur.</p> + + <p>Ses nerfs, encore malades à la suite de l'épouvante qu'elle avait + ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse + pareille.</p> + + <p>Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, + devant un étranger avec une aisance et une tranquillité telle qu'elle + eût été tentée de croire que le crime n'existait que dans son + imagination, l'avait remplie de terreur.</p> + + <p>A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux + Tabary:</p> + + <p>—C'est vous qui l'avez tué, Vermieux... Je vous ai vus!</p> + + <p>Mais son père, son père était là... aussi coupable que les autres + et qu'il fallait accuser en même temps!</p> + + <p>Combien elle était punie de sa désobéissance! Combien ce secret + fatal lui semblait lourd à porter!</p> + + <p>Son âme d'enfant s'était transformée. Depuis plusieurs jours, cette + pensée unique l'obsédait et elle en était arrivée à considérer comme + une revanche la révolte de Néron. L'accident de son père, c'était le + commencement du châtiment...</p> + + <p>Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de + la mauvaise action à laquelle on l'avait associé, et c'est pourquoi + elle l'abordait sans crainte, elle dont le coeur était pur.</p> + + <p>Toute la nuit, elle eut encore la fièvre, et l'indisposition + persistant, Chausserouge qui allait mieux, commença à s'alarmer.</p> + + <p>Il se rendait parfaitement compte que sa fille pût être malade, + mais il ne comprenait rien à cette nervosité subite, au changement + subit d'allures de la petite Zézette. Il finit par mettre sur le + compte d'un mal inconnu ces phénomènes inexplicables.</p> + + <p>Quant à lui, son état s'améliorait rapidement.</p> + + <p>Le médecin l'ayant autorisé à sortir de la caravane, sa première + visite fut pour ses bêtes.</p> + + <p>La conversation de Romillard, le temps qui s'était écoulé sans + qu'aucun danger parût se dessiner à l'horizon, l'assurance + qu'affectaient les Tabary avaient fini par calmer ses premières + appréhensions.</p> + + <p>Louise n'avait rien négligé pour lui rendre la confiance perdue; + d'autre part, les recettes étaient excellentes. Il descendit calme, + presque joyeux.</p> + + <p>Il n'avait pas fait dix pas dans la ménagerie qu'un rugissement + furieux se fit entendre. Il leva les yeux.</p> + + <p>A sa vue, Néron, dont la crinière s'était hérissée tout entière, + s'était jeté contre les barreaux qu'il s'efforçait d'ébranler sous son + effort.</p> + + <p>Les crocs menaçants, la gueule écumante, il se tenait debout, puis + s'accroupissait comme pour prendre son élan et bondir sur le + dompteur... puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge + s'approcha de la cage.</p> + + <p>L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et, + toujours grondant, il cherchait à attirer l'homme à lui.</p> + + <p>—Allons! allons! pas de méchanceté, Néron, dit le dompteur, + tout en se tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du + fauve.</p> + + <p>Mais il pâlit et fit un pas en arrière. Au moment où son regard se + croisait avec le regard sanglant de la bête, la même hallucination le + reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses + nuits de fièvre et d'insomnie.</p> + + <p>Dans ces yeux brillants de colère, il retrouvait l'expression des + yeux de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se fût + incarné dans le lion!</p> + + <p>Dès lors, tout lui parut changé dans la ménagerie; les bêtes que le + rugissement de Néron avait réveillées et qui répondaient à l'appel de + leur redoutable voisin, lui parurent hurler à la mort!</p> + + <p>Il lui sembla qu'une sorte d'obscurité envahissait tout à coup la + baraque, illuminée seulement par les éclairs du regard de Néron.</p> + + <p>L'étal roulant, le corps déchiqueté de Vermieux, les bras rouges de + sang de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard déchirées à belles + dents par les fauves affamés, la scène toute entière du crime se + reconstitua subitement dans sa cervelle et, comme devant un + kaléidoscope, toutes les péripéties défilaient devant ses yeux + effarés... Il se sentait magnétisé, attiré fatalement..</p> + + <p>Vermieux lui criait:</p> + + <p>—Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin!</p> + + <p>Et ses jambes fléchissant sur lui... il se laissa tomber sur une + banquette...</p> + + <p>Tabary le retrouva là, hébété, l'oeil fixé stupidement dans l'oeil + du lion et une sueur au front.</p> + + <p>—Que fais-tu, François? cria le jeune homme frappé de + l'attitude étrange du dompteur.</p> + + <p>—Là! fit Chausserouge, là! tiens, vois-tu... le lion!</p> + + <p>—Eh bien quoi, Néron?</p> + + <p>Et du doigt lui désignant l'animal, le dompteur continua:</p> + + <p>—Il est possédé de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? + Tiens, regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'élancer! + C'est comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une + voix sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, où malgré moi, + tu lui as donné à manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois + bien, il est possédé, je te dis!</p> + + <p>—C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! répliqua Jean qui + jeta autour de lui un regard inquiet, tu as la fièvre! Viens, + rentrons, ce n'est pas prudent de rester là...</p> + + <p>Il craignait à chaque instant de voir entrer un employé de la + ménagerie à qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout + révéler. Mais l'autre s'obstinait.</p> + + <p>—Non, je te dis, c'est Vermieux! Néron est possédé par + Vermieux!</p> + + <p>Il se débattit vigoureusement et parvint à échapper à l'étreinte de + Tabary qui cherchait à l'entraîner.</p> + + <p>—Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!...</p> + + <p>—Tais-toi! tais-toi! tu déraisonnes!</p> + + <p>—Non!... non!... je ne déraisonne pas! Quand j'étais petit, + ma grand'mère, qui était une savante, qui connaissait les choses de la + vie, me l'a répété souvent:</p> + + <p>«—Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait + pas ce qu'on a à devenir... L'âme des chrétiens passe souvent dans le + corps des bêtes!» Eh bien! Cette fois, l'âme de Vermieux est passée + dans le corps de Néron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me + lâchera jamais... Je ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai + commencé... je le finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le + coeur, pour ne plus voir fixés sur moi, toujours, ces deux yeux-là!... + Laisse-moi, je te dis! Laisse-moi en finir!</p> + + <p>Et complètement halluciné, le poing tendu, il marchait à la cage, + face au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lançait + avec plus de fureur, à chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans + le vide, à travers les barreaux, comme pour saisir et attirer à lui + son ennemi.</p> + + <p>Enfin, Jean Tabary se révolta. Il n'y avait pas à dire, + Chausserouge était fou, et sa folie dangereuse risquait de + compromettre d'autres que lui. Il fallait à tout prix faire cesser cet + accès.</p> + + <p>Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face à + face son associé qu'il fit pirouetter sur lui-même. Puis il le poussa + devant lui, sans lui donner le temps de protester.</p> + + <p>—Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend!</p> + + <p>—Mais je te dis que je veux le tuer!</p> + + <p>—Louise nous attend! Tu le tueras plus tard!</p> + + <p>A chaque enjambée nouvelle, la résistance du dompteur diminuait. Un + peu de raison semblait luire dans son cerveau fatigué à mesure qu'il + s'éloignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction + dangereuse du regard du fauve.</p> + + <p>Tabary parvint à le faire rentrer à la caravane.</p> + + <p>—Que s'est-il passé? demanda vivement Louise en considérant + les deux hommes, l'un Chausserouge, atone et affaissé, l'autre, Jean, + nerveux et tremblant d'émotion.</p> + + <p>—Il s'est passé, dit le jeune homme, que ce bougre-là va nous + faire arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, + divaguant dans la ménagerie, en train de raconter l'affaire... Il + regardait Néron et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y + avait personne là, sans quoi... C'est de la folie!...</p> + + <p>—Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton très + bas. Ne dis rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas + l'exciter.</p> + + <p>Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur + son front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa + maîtresse, Jean Tabary.</p> + + <p>—Est-ce que, par hasard, j'ai dit des bêtises?... + interrogea-t-il. Je ne me souviens pas!</p> + + <p>—Oui! dit Jean, un peu de fièvre seulement, tu croyais voir + Vermieux! Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir + avant d'être complètement rétabli.</p> + + <p>—Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis.</p> + + <p>Il s'étendit sur son lit, la tête tournée vers le fond. Jean Tabary + prit sa mère à part.</p> + + <p>—Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du + tout!... Avec cela, pas moyen de consulter un médecin... ni de le + faire placer dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accès + de somnambulisme... Sûr, il doit avoir une fêlure depuis son accident. + Une fêlure par là! ajouta Jean en se frappant le front du doigt.</p> + + <p>—Nous voilà propres, avec un infirme pareil sur les bras, + grogna Louise. Toute ma vie, ç'aura été la même chose... je n'aurai + toujours eu affaire qu'à des emplâtres... Mais, sois tranquille, + celui-là ne nous compromettra pas... Je lui serrerais plutôt le cou + pour l'empêcher de parler!</p> + + <p>Et, dès lors, Chausserouge fut soumis à une surveillance attentive + de la part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvré son bon sens; + il agissait, parlait comme avant cette scène d'auto-suggestion qui + avait si fort effrayé Jean.</p> + + <p>De temps en temps seulement, comme si une impulsion intérieure dont + il n'était pas maître le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait + vers la porte de la caravane.</p> + + <p>—Où vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin.</p> + + <p>—A côté... là... dans la ménagerie... Voir si les bêtes sont + bien soignées...</p> + + <p>—Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garçon veillent + à tout...</p> + + <p>—Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde + aux représentations...</p> + + <p>—Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains + rien... On te rendra compte de tout, ici, mais le médecin ne veut pas + que tu sortes encore... Tu attraperais du mal...</p> + + <p>Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard où se lisait + l'hypocrite résolution de désobéir, de suivre l'idée fixe qui + paraissait le hanter à toute heure sans qu'il s'en expliquât + nettement, dès qu'une occasion propice se présenterait et il retombait + dans une sorte d'indifférence, d'hébétude dont rien ne pouvait le + sortir.</p> + + <p>Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrès + qu'il devint bientôt évident aux yeux de tous qu'une lésion devait + s'être produite dans le cerveau du dompteur, lésion qui lui enlevait + la plénitude de ses facultés.</p> + + <p>Il en vint à se désintéresser de tout ce qui n'était le souci exact + de la vie matérielle; il restait des journées plongé dans une apathie + effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait + d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses + bêtes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu'à lui. Il + tendait alors l'oreille, et comme s'il répondait à un appel, il se + levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait + l'autorité de Louise ou la volonté brutale de Jean pour le faire + rasseoir.</p> + + <p>Zézette suivait avec effroi les progrès du mal qui dévorait son + père, mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun + étonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupéfié tout + le monde.</p> + + <p>Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutumée à Néron, qui + allait maintenant tout à fait bien, elle trouva dans la caravane un + médecin en train d'examiner son père.</p> + + <p>Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilité qui + lui incomberait si elle persistait à garder son malade en charte + privée.</p> + + <p>Quelque danger qu'il put en résulter, elle avait enfin pris le + parti de faire revenir le docteur et elle avait profité d'un moment où + Chausserouge lui paraissait plus calme.</p> + + <p>S'il parlait, maintenant que la démence ou tout au moins + l'inconscience du dompteur était bien constatée, il serait toujours + facile de mettre ces divagations sur le compte de la maladie.</p> + + <p>Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.</p> + + <p>Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les + hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis + quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à + l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer + sur lui son lion Néron.</p> + + <p>—Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Vermieux, que + Chausserouge a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a + été assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, + dans quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident... + Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit + revoir Vermieux. Il prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée + dans le corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et + il veut à toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé + contre lui une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... + Si nous perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se + ferait dévorer sûrement...</p> + + <p>Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas où un + soupçon germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin + sur la voie.</p> + + <p>—Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations + quelques jours après son accident? demanda-t-il.</p> + + <p>—Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à + divaguer. Nous avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte + de la fièvre, mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, + l'inconscience a augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait + assister à de véritables actes de folie.</p> + + <p>Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son + diagnostic.</p> + + <p>En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en + comprimant la tête du malheureux dompteur, avaient causé une + dépression des os du crâne.</p> + + <p>De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute + responsabilité et oblitéraient sa raison.</p> + + <p>—Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins + que, dans un moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne + cause par son inconscience un malheur irréparable en ouvrant par + exemple la cage des fauves; mais, pour plus de sûreté, à votre place, + je m'adresserais au commissaire de police pour obtenir son admission + dans un asile où il recevrait les soins appropriés à son état... Je + vais, si vous le désirez, vous délivrer un certificat dans ce + sens.</p> + + <p>—Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait + bien consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la + ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si + dangereux à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au + sérieux ses divagations.</p> + + <p>—Dans tous les cas, je vous ai prévenus, dit le médecin en se + retirant, et j'entends dégager ma responsabilité personnelle.</p> + + <p>—Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!</p> + + <p>Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient + plus la peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient + une aggravation dans l'état de Chausserouge.</p> + + <p>—Après tout, disait cyniquement Jean, une fêlure, ça ne se + remet pas. Et le pauvre François est bel et bien foutu... Ah! mon + Dieu! le plus tôt que ça sera fini, mieux ça vaudra pour lui... et + pour nous! C'est pas une existence de vivre comme une véritable brute, + avec des idées fixes qui peuvent compromettre l'établissement tout + entier et, pour nous, de rester toujours sous le coup d'une parole + imprudente qu'il prononcerait dans un moment lucide!... Ah! non, + franchement, il vaut mieux en finir!</p> + + <p>—Si encore, dit Louise qu'une réflexion profonde paraissait + absorber, si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en + danger... On le laisserait aller dans la ménagerie... et se + débrouiller avec Néron... avec Vermieux comme il dit, surtout si + c'était la nuit!...</p> + + <p>Jean Tabary regarda longuement sa mère.</p> + + <p>—C'est vrai, dit-il tout à coup, qu'un accident est si vite + arrivé!</p> + + <p>Ils n'échangèrent pas un mot de plus. Chausserouge, à ce moment, se + réveillait. Il porta la main à sa bouche et balbutia:</p> + + <p>—J'ai faim!</p> + + <p>—Allons, la mère, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est + un bon signe, un malade qui demande à manger. Ça me fait plaisir, mon + vieux François, de te voir comme ça reprendre goût aux bonnes + choses.</p> + + <p>—Et le médecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda + le soupçonneux dompteur en descendant du lit sur lequel il était + étendu. Est-ce que je pourrai bientôt sortir de nouveau?</p> + + <p>—Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espère + qu'avec deux ou trois jours de repos...</p> + + <p>La figure du dompteur s'éclaira. Il murmura:</p> + + <p>—Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement + sur ses doigts, les yeux levés au plafond avec un sourire empreint + d'une joie profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement à + dissimuler en pinçant les lèvres.</p> + + <p>Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans + deux ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les + émotions des entrées de cages, les retentissants coups de gueule du + bonisseur, les applaudissements de la foule... Mais surtout, + surtout... la revanche à prendre avec Néron dans l'oeil duquel il + fallait à jamais éteindre le regard obsesseur de Vermieux... Ce regard + qui perçait la toile de la caravane, vrillait la cloison de la + caravane pour le poursuivie, étincelant et vengeur, jusque dans son + sommeil...</p> + + <p>Et c'était cette préoccupation unique dont se moquait Tabary, qui + le hantait obstinément... qui le rendait indifférent à toutes + choses...</p> + + <p>Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'était pas mort + complètement... Vermieux revivait dans le corps de cette bête... et il + n'achèterait, lui Chausserouge, sa tranquillité qu'au prix de la mort + de Néron!...</p> + + <p>Il l'avait manqué une première fois... Il serait la seconde fois + plus heureux... Et alors, pour toujours délivré de ce cauchemar, il le + sentait, il renaîtrait à la vie...</p> + + <p>Il éprouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui écrasait + les épaules... S'il faisait quelques pas, il marchait courbé en deux, + ainsi qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible + poids...</p> + + <p>Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pensée + l'issue tant espérée et attendue, de dire à haute voix, en secouant + les épaules et en se redressant d'un coup de reins:</p> + + <p>—Oh! tiens, vois-tu... APRÈS... je serai léger comme une + plume... Je sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!...</p> + + <p>—<i>Après</i>... quoi?... demanda Jean intrigué.</p> + + <p>—Après... rien!... répliqua Chausserouge en retombant dans + son mutisme et en courbant à nouveau sa haute taille.</p> + + <p>Et en même temps, il baissait sournoisement les paupières, furieux + de s'être vendu, apportant dans cette comédie l'hypocrisie du malade, + qui voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se + défier, dans tous ceux qui l'entourent.</p> + + <p>Et pour donner le change complètement, craignant d'être deviné et + qu'on ne prit de nouvelles mesures pour l'empêcher de mettre son rêve + à exécution:</p> + + <p>—Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content + de lui?</p> + + <p>—Très content!... Et le public lui fait fête!</p> + + <p>Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une + immobilité et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'être + pris pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et + surtout le soir, à l'heure où, le jour tombant, la ménagerie reste + déserte, les employés s'absentant invariablement pour aller boire + l'absinthe chez le mannezingue prochain; ou bien à partir de minuit, + lorsque la représentation dernière terminée, chacun se retire pour + aller se coucher ou souper dans un cabaret proche de + l'établissement.</p> + + <p>Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant + d'être pincé, comme un enfant qui craint d'être pris en flagrant délit + de désobéissance, il soulevait doucement la tête, pour s'assurer que + Louise veillait ou Jean Tabary.</p> + + <p>S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, + ouvrait la porte avec des précautions infinies, jetait un coup d'oeil + autour de la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient + pour l'arrêter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son + immobilité première.</p> + + <p>Il ne voulait agir qu'à coup sûr, certain de n'être pas dérangé, ni + ramené de force à la caravane, comme cela lui était arrivé une + fois.</p> + + <p>Et alors quand, délivré de toute entrave, il pourrait enfin + assouvir sa haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de + son duel solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui!</p> + + <p>On ne l'accuserait plus d'être fou... et Tabary lui-même serait + obligé de reconnaître qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui + était complice du même crime, de les avoir délivrés à tout jamais de + la présence détestée et menaçante de ce Vermieux de malheur!</p> + + <p>Plus le temps s'avançait, plus l'impatience de Chausserouge + augmentait. A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu'à lui:</p> + + <p>—Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas là... + Je ne puis pas lui répondre!</p> + + <p>Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin à la + surveillance dont on l'entourait incessamment, malgré la promesse + réitérée qu'on lui avait faite de le laisser sortir après «deux ou + trois jours de repos», il simula un changement d'allures, affecta de + penser comme Tabary, de traiter de lubie la préoccupation qui l'avait + obsédée jusque-là...</p> + + <p>—Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccadé, je vais + tout à fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant + ni le docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvénient...</p> + + <p>—Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... + répliquait Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientôt + notre bonne petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien + précipiter... Attendons de pouvoir célébrer comme il convient ton + rétablissement complet, sans crainte d'une rechute...</p> + + <p>Mais elle ne se méprenait pas sur ce mieux apparent.</p> + + <p>Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur éclat fiévreux, + ses mains avaient des tremblements nerveux et la simulation était + flagrante.</p> + + <p>—Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je crois que le moment est + venu de le laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais + comme on le croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser + d'avoir été imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc + faire!... Nous le surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne + s'agirait pas qu'il commit une gaffe dont puissent pâtir d'autres que + lui... S'il écope, tant pis... ou tant mieux... à ton choix!</p> + + <p>—Tant mieux! dit Jean cyniquement.</p> + + <p>Le soir même, après dîner:</p> + + <p>—Mon vieux François, dit-il, après la représentation, + c'est-à-dire vers minuit, nous devons, ma mère et moi, aller souper + chez Oiselli... Te voilà devenu grand... Je pense que tu seras + raisonnable... Si tu avais besoin de quelqu'un, tu appellerais + Fatma... Du reste... nous ne resterons pas longtemps... à deux heures + nous serons de retour... Je peux compter sur toi?</p> + + <p>Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit + fébrilement dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant + les épaules:</p> + + <p>—Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et + tranquille... puisque je te dis que je suis guéri... Les médecins sont + des imbéciles!...</p> + + <p>Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience + que l'heure fut venue de livrer ce combat suprême qui devait le + délivrer à tout jamais de l'obsession terrible.</p> + + <p>Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au + fond de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à + lui.</p> + + <p>Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice + final, éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et + la vue des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal + roulant, le dompteur eut un sourire.</p> + + <p>—Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas + peur, va, je serai là!</p> + + <p>Craignant d'être surpris par Jean, il se glissa tout habillé dans + son lit et feignit de dormir.</p> + + <p>La représentation terminée, Louise entra avec son fils pour se + préparer à sortir, ainsi qu'ils en avaient prévenu François.</p> + + <p>Dès le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son + amant cherchait à les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut + pas dans la respiration haletante du dompteur, le souffle régulier du + vrai dormeur. Elle n'aperçut pas les habits pendus à la patère, selon + l'habitude.</p> + + <p>Pour ne rien laisser paraître, elle dit presque haut de manière à + être entendue de Chausserouge:</p> + + <p>—Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir!</p> + + <p>Puis elle se pencha à l'oreille de son fils:</p> + + <p>—Il ne dort pas... Il attend notre départ... C'est sûrement + pour ce soir... filons vite!</p> + + <p>Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la + baraque d'Oiselli, ils contournèrent leur établissement et sans être + vus de personne sur ce champ de foire désormais silencieux et désert, + ils s'introduisirent sous l'auvent.</p> + + <p>De là, en soulevant la portière, leurs regards pouvaient plonger + dans l'intérieur de la ménagerie.</p> + + <p>Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand + dans l'angle opposé une lueur scintilla.</p> + + <p>Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il + s'était introduit furtivement, une lanterne sourde à la main.</p> + + <p>Dans le rayon de lumière projeté, son ombre se mouvait confusément. + Un instant, il s'arrêta, respira longuement, comme si ses poumons + étaient soudain réconfortés par cet air rempli d'émanations + animales.</p> + + <p>Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la + ménagerie et sûr enfin d'être seul... et libre, il se dirigea vers la + cage de Néron.</p> + + <p>Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourné du côté où il venait, + l'oeil étincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.</p> + + <p>Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bête. Debout + devant la cage, il éleva la lanterne à la hauteur de sa tête et, d'une + voix saccadée:</p> + + <p>—C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que + nous allons régler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te + battre les flancs avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a + peur!... Tu vas voir s'il cane!</p> + + <p>Il accrocha sa lanterne à un poteau face à la cage, puis il se + gratta la tête. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-là ne + suffisait pas.</p> + + <p>Un dernier coup d'oeil autour de lui.</p> + + <p>Décidément, il était bien seul et il pouvait y aller sans danger. + Du reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne + durerait guère.</p> + + <p>On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et + après, s'en aperçut-on, il serait bien temps de l'empêcher... quand il + serait dans la cage!</p> + + <p>Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la + rampe de gaz qui courait en face des cages.</p> + + <p>Puis il se débarrassa rapidement de son paletot de velours marron + et vêtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma + d'une fourche de fer, et se dirigea résolument vers la porte + d'entrée.</p> + + <p>Il l'avait entr'ouverte et il allait pénétrer dans la cage, quand + un cri retentit et un bras l'arrêta à son passage.</p> + + <p>—Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres!</p> + + <p>C'était Zézette qui, couchée selon son habitude à côté du poney, + avait suivi son père des yeux et arrivait à temps pour l'arrêter au + moment où il allait dépasser le seuil de la cage.</p> + + <p>Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille:</p> + + <p>—Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue!</p> + + <p>Et il entra, la fourche en avant.</p> + + <p>Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa + s'avancer le dompteur et, au moment où celui-ci, levant le bras, + s'apprêtait à le frapper, il s'élança et dans son élan furieux, + renversa le malheureux Chausserouge avant même qu'il eut le temps de + se servir de son arme.</p> + + <p>Déjà l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacérant + de ses griffes, faisant craquer ses os sous ses mâchoires puissantes, + quand de nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zézette apparut!...</p> + + <p>—Néron! ici, Néron!</p> + + <p>Elle s'était presque précipitée sur le fauve, l'avait saisi par la + crinière et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait, + s'efforçant de l'arracher de dessus le corps quasi inanimé de son + père, mais en vain...</p> + + <p>L'imminence du danger décuplait ses forces. Elle criait d'une voix + étranglée:</p> + + <p>—A moi! à moi! au secours! Giovanni!</p> + + <p>Mais l'écho seul répondait à sa voix et le lion n'abandonnait pas + sa proie. Enfin, à bout d'expédients, n'en pouvant plus, elle se jeta + en travers sous les pattes et sous la gueule de la bête furieuse, + couvrant de son corps le corps de son père.</p> + + <p>Néron renifla un moment, hésita en reconnaissant sa petite amie et + se recula en grondant.</p> + + <p>Elle se releva alors, le suivit et le força à se coucher.</p> + + <p>—Lève-toi! papa! Lève-toi donc et sors!</p> + + <p>Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, + suivi de sa mère.</p> + + <p>Il avait suivi de loin les péripéties de la lutte sans se rendre + compte exactement de l'issue définitive; mais les cris de la petite + fille l'avaient averti de la victoire du fauve.</p> + + <p>—Jean! Jean! cria la petite fille, à moi! Retirez mon père! + Je me charge du lion!</p> + + <p>—Tiens bon, Zézette! répliqua Tabary, heureux de trouver un + témoin pouvant attester de son zèle et de la part qu'il avait prise au + sauvetage de Chausserouge.</p> + + <p>Il passa derrière la cage et, tandis que Zézette maintenait le + lion, il tira comme il put et mit à l'abri des griffes le corps du + dompteur.</p> + + <p>Chausserouge était évanoui. On appela à l'aide; des forains, dont + la caravane était proche, accoururent, réveillés par les cris. On + transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut + le déshabiller, on s'aperçut qu'il avait le ventre ouvert. Les + entrailles s'échappaient; un des bras avait été broyé par la mâchoire + du fauve.</p> + + <p>Il était à peine déposé sur le lit, qu'un hoquet souleva sa + poitrine... Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tête retomba sur + l'oreiller, tandis qu'une pâleur de cire envahissait son visage. Les + paupières entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une + écume sanglante rougit les lèvres du dompteur.</p> + + <p>Chausserouge était mort.</p> + + <p>Zézette, dont personne ne s'était occupée, était sortie seule de la + cage du fauve. Elle accourut et s'agenouilla près du lit de son père. + Le long de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.</p> + + <p>—Tu es blessée? demanda Louise.</p> + + <p>—Non, rien, répliqua la petite fille, Néron, qui m'a touchée + quand je cherchais à protéger papa!</p> + + <p>Et elle embrassait la main déjà tiède du dompteur, qui pendait hors + du lit, sans toutefois qu'une larme mouillât ses paupières.</p> + + <p>Cette mort... c'était pour elle l'expiation attendue et + inévitable... Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre + pour la reconduire à sa tente:</p> + + <p>-Laissez-moi! dit-elle.</p> + + <p>Et dans son regard, la volonté de venger son père apparaissait, son + père que l'influence des Tabary avait perdu...</p> + + <p>Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant, + tandis que Louise, la voix basse et entrecoupée de sanglots + hypocrites, racontait aux assistants terrifiés les détails de + l'aventure abominable:</p> + + <p>-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa + tête! Ah! je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laissé seul... Le + seul jour... Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et + nous sommes de ceux-là!..</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XIII'></a> + + <h2>XIII</h2> + <br> + + + <p>La mort de Chausserouge fut pour les Tabary, en même temps que le + couronnement de leurs voeux les plus chers, un véritable + soulagement.</p> + + <p>L'auteur principal du crime dont ils étaient coupables tous deux, + Jean et lui, avait disparu; le drame n'avait plus désormais qu'un + témoin, et un complice il est vrai, Louise, mais celui-là, sûr et sur + lequel on pouvait compter.</p> + + <p>De plus, cette disparition mettait définitivement aux mains des + Tabary l'établissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement + en règle, ayant été déposé depuis quelque temps déjà chez un + notaire.</p> + + <p>Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le + change au public, d'affecter une douleur qu'ils ne ressentaient guère. + C'est à quoi ils ne faillirent pas.</p> + + <p>Cette mort bizarre était du reste un nouveau prétexte à réclame. + L'intervention héroïque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu + sauver son père, avait contribué à empêcher que son corps ne fut mis + en pièces par la bête furieuse, fut exploitée largement.</p> + + <p>Des colonnes entières furent consacrées dans les journaux à ce fait + divers peu banal.</p> + + <p>Néron et Zézette devinrent les célébrités du jour. On vint des + quatre coins de Paris contempler l'animal et l'énergique gamine.</p> + + <p>—Ah! disait Jean à un reporter, si la Préfecture voulait donc + m'autoriser à exhiber Zézette en public... avec son lion Néron! Quel + succès!... Quelle fortune!...</p> + + <p>—Vous n'y pensez pas! Mais la petite fille a échappé par + miracle à la mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si + heureuse.</p> + + <p>—Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, + dans la cage de Néron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion + d'Androclès! je vous dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androclès est + une gamine de douze ans! Ce fauve terrible qui se débarrasserait de + n'importe quel dompteur aussi facilement qu'il s'est débarrassé de ce + pauvre Chausserouge, respecte Zézette! il l'aime... il est avec elle + caressant comme un chien... Je vous dis que c'est très étonnant... Les + bêtes ont de ces sympathies ou de ces antipathies!</p> + + <p>Tabary tint à déployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il + dépensa sans compter pour rendre les obsèques du malheureux dompteur + dignes du bruit qui s'était fait autour de cette mort.</p> + + <p>Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux, + suivit le convoi et accompagna le défunt jusqu'à sa dernière + demeure.</p> + + <p>Dès le retour, il fallut penser à prendre la détermination que + comportait la situation des Tabary vis-à-vis de la petite fille.</p> + + <p>Un conseil de famille fut réuni, composé de plusieurs forains + notables, qui avaient été les amis de Chausserouge.</p> + + <p>Pour tenir compte des dernières volontés du dompteur, il fut + unanimement décidé que Jean Tabary serait nommé tuteur et qu'à lui + devait revenir en même temps que la garde de l'enfant, la défense de + ses intérêts matériels, jusqu'au jour de sa majorité.</p> + + <p>L'administration entière resta donc de fait aux mains de Jean + Tabary qui, du reste, l'exerçait en réalité depuis longtemps déjà sans + contrôle.</p> + + <p>On décida que Giovanni, dont le succès auprès du public s'était + affirmé, resterait le dompteur en titre de la ménagerie et qu'à lui + serait confié le dressage général de tous les pensionnaires.</p> + + <p>Quant à Zézette, et en attendant qu'elle put apporter à + l'établissement son concours effectif, elle serait, sous la + surveillance de Louise, confiée aux soins de Fatma, la «première» et + la plus ancienne de l'entresort.</p> + + <p>Fatma—de son vrai nom Charlotte Niclausse—était + Lorraine d'origine.</p> + + <p>Très brune, très grande, elle jouait les premiers rôles sous les + ordres de la mère Tabary; successivement femme-torpille, soeur + Siamoise, femme-caméléon, elle s'était assez vite dégoûtée de ces + trucs compliqués qui tenaient constamment son imagination en éveil et + à l'apparition de ces Concerts Tunisiens, dont la vogue fut si grande + avant leur interdiction par la police, elle s'était improvisée premier + sujet de danse.</p> + + <p>A cette époque, elle était dans tout l'éclat de sa maturité. Bien + en chair, d'une figure agréable, saltimbanque adroite, elle était + devenue une des trois cents Belles Fatmas, qui inondèrent Paris, après + le succès de la première, la vraie.</p> + + <p>Même après qu'elle eut renoncé à ce nouvel exercice, elle avait + conservé le nom de Fatma.</p> + + <p>Elle avait successivement passé par tous les établissements + similaires, y compris celui de Boyau-Rouge, avant de venir prendre du + service à l'entresort des Tabary.</p> + + <p>Louise avait de suite compris quelle auxiliaire précieuse elle + pouvait trouver dans cette fille intelligente, jolie, fort au courant + des détails de sa profession, connaissant tous les petits secrets du + métier forain, et elle se l'était attachée par un contrat bien en + règle qui lui garantissait sa fidélité et son dévouement.</p> + + <p>Si, à de certaines époques, l'entresort avait connu des jours + malheureux, on ne pouvait pas s'en prendre raisonnablement à Fatma qui + n'avait pour sa part négligé aucun effort pour rendre, à l'industrie + de sa patronne sa splendeur première.</p> + + <p>Fatma était une fille du peuple, très bohème, mais douée d'un grand + coeur. Bien souvent, elle avait été témoin des petites canailleries + dont était coutumière la mère Tabary, mais elle ne s'y était jamais + associée.</p> + + <p>Lorsque, pour la première fois, aussitôt après la mort d'Amélie, on + avait confié Zézette à ses soins, elle avait pris tout de suite son + rôle au sérieux et elle s'était constituée la petite mère de l'enfant, + autant toutefois que pouvait s'y prêter son caractère indépendant.</p> + + <p>Elle ne fit, par affection pour la petite fille, le sacrifice + d'aucune de ses fantaisies, ni d'aucun des caprices dont elle + émaillait son existence, mais Zézette était toujours sûre de trouver + près d'elle un appui, un bon conseil, un secours moral, quand elle se + sentait abandonnée par son père, le seul homme qui l'aimât + réellement.</p> + + <p>Aussi, bien que la conduite privée de Fatma ne fut pas d'un + excellent exemple pour la petite fille, on pouvait dire que Zézette + avait rencontré dans la jeune femme le seul être qui pût lui prodiguer + les consolations sincères, les marques d'affection dont son coeur + avait besoin.</p> + + <p>Fatma n'était pas insensible aux galanteries des visiteurs et elle + se montrait peu farouche, tirant une sorte de vanité des succès + faciles qu'elle remportait, mais, comme elle le disait elle-même, tout + cela «c'était de la babiole et de la passade».</p> + + <p>Elle avait beau s'offrir des béguins sans conséquence, elle restait + immuablement amoureuse de son Charlot.</p> + + <p>Charlot! Ce nom lui venait à la bouche mille fois par jour! + Charlot, le plus beau gars du Voyage, un lutteur travaillant chez + Bertrand (de Marseille), le directeur des Grandes Arènes Athlétiques, + celui qui vous enlevait comme une plume, à bout de bras, l'haltère de + trois cents ou au choix un essieu de camion!</p> + + <p>Elle l'avait connu trois ans auparavant, à une fête de + Grenelle.</p> + + <p>Un soir, qu'égarée au cours d'une vadrouille avec des amies + suspectes dans un bouge de la rue Frémicourt, à l'heure de la + fermeture, elle se trouvait prise à deux pas de la porte dans une + bagarre, elle s'était tout à coup sentie enlevée par un bras vigoureux + et entraînée hors de la zone dangereuse.</p> + + <p>Une minute de plus elle écopait, et peut-être même, mêlée à une + sale histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains + de la police, qui avait profité du potin pour opérer une rafle + générale.</p> + + <p>Revenue à elle et son émotion un peu calmée, elle avait reconnu + Charlot, le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes + fois vu dans son entresort.</p> + + <p>Charlot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service + lui laissait un peu de répit, il ne manquait jamais de venir + contempler dans ses exercices, vêtue d'éclatants oripeaux, l'odalisque + adorée.</p> + + <p>Mais Fatma, très préoccupée à ce moment par les recherches + «distinguées» dont elle était l'objet, avait négligé l'amoureux qui en + avait été pour ses oeillades et ses yeux doux.</p> + + <p>Charlot ne s'était pas tenu pour battu. Assuré de trouver un jour + une occasion de montrer son dévouement à l'altière Fatma, il s'était + attaché à ses pas, l'avait surveillée dans l'ombre et le hasard venait + de lui fournir l'occasion providentiellement attendue.</p> + + <p>Fatma lui voua dès lors une reconnaissance qui ne se démentit + jamais. Le soir même, elle le forçait d'accepter des consommations + dites «de remerciement» et la «nuit des noces» terminait cette + idylle.</p> + + <p>Chaque soir, lorsque, les lumières éteintes, le Voyage tout entier + dormait, c'était pour aller le retrouver qu'elle désertait la tente de + la mère Tabary.</p> + + <p>Quant à lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa + bonne amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pût + voir.</p> + + <p>Cette entente provenait de la différence des caractères. Autant + Fatma était fière, roublarde, délurée, autant ce gros garçon était + naïf et bon.</p> + + <p>Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme, + écoutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des + articles de foi.</p> + + <p>Il rêvait un avenir impossible, une indépendance qu'il gagnerait au + moyen d'économies réalisées sur leur travail à tous les deux.</p> + + <p>-Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener + une vie de bohème... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des + autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile, + où je serais mon maître... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait, + mais au moins je n'aurais plus à obéir... Toi, de ton côté, tu + pourrais aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la + richesse... Dis, on se marierait tous deux... légitimement... On + pourrait coucher dans une caravane à nous, au lieu d'être obligé de se + cacher dans un hôtel meublé...</p> + + <p>Mais Fatma haussait les épaules.</p> + + <p>-C'était stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'était que + cette existence de pot-au-feu!... Ah! non par exemple... D'ailleurs, + il y a pas besoin de curé pour s'aimer... C'était bien plus drôle de + mener la vie libre...</p> + + <p>Et elle lui contait les mille petits événements de sa vie de femme + d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle était l'objet + de la part des clients qui affluaient à chaque séance.</p> + + <p>Elle lui lisait des déclarations écrites qu'elle recevait et + discutait avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions + qui étaient faites.</p> + + <p>Elle en était arrivée à lui faire considérer comme une des + obligations inhérentes à son état et d'où dépendait le succès, la + complaisance qu'il fallait montrer aux amateurs.</p> + + <p>—Tu comprends, disait-elle, si je n'étais pas gentille, ils + ne reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mère + Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grâce à eux que je peux + faire des économies... pour nous!</p> + + <p>Et Charlot riait d'un gros rire bête et bon enfant.</p> + + <p>—Les autres, ajoutait Fatma, en lui passant son bras autour + du cou, câlinement, c'est pour le pognon. C'est parce qu'il le faut, + mais, toi, c'est parce que je t'aime, tu le sais bien, gros + polisson!</p> + + <p>Et jamais un accroc n'altéra cette intimité extraordinaire de deux + êtres inconscients que la fatalité de la vie avait réunis et qui + acceptaient comme une obligation normale les nécessités de leur + bizarre existence.</p> + + <p>De son côté, Charlot tenait Fatma au courant de toutes les + aventures dont il était dans l'exercice de sa profession le témoin + ordinaire, parfois le héros.</p> + + <p>Il lui racontait les dessous de la vie de lutteurs, les mystères + des arènes, ignorés du commun, et la jeune femme s'amusait de ces + confidences.</p> + + <p>La baraque Bertrand (de Marseille) comptait comme pensionnaires + neuf lutteurs, tous des gars célèbres dans le monde du sport + athlétique sans compter les «chiqués» qui aidaient la parade.</p> + + <p>Mais sur ce nombre, en dehors de quelques-uns, véritables + professionnels, n'ayant d'autres moyens d'existence que l'exercice de + leur art, il en existait au moins trois ou quatre, qui, s'ils + pouvaient décemment entrer en lice, combattre et mériter les + applaudissements et les encouragements des véritables connaisseurs, + comptaient plus sur les avantages de leur plastique que sur leurs + succès de lutteurs.</p> + + <p>Dans les baraques, aux premières places, chaque fois que ces + athlètes, tous jeunes—de vingt-cinq à trente ans au + plus—paraissaitent sur l'affiche, une foule se pressait, des + gommeux en habit, des vieux messieurs à cheveux gris, bagués et + diamantés, attirant dans les coins celui qu'ils avaient le plus + remarqué, s'éternisant en des interviews dont on devinait le + sujet...</p> + + <p>—Y en a un, raconta un jour Chariot, qui s'est trompé et qui + s'est adressé à moi... Ce que j'ai rigolé!... J'ai poussé la blague + jusqu'au bout... et je me suis laissé emmener dans un caboulot... où + les autres... ceux que ça amuse et à qui ça plaît... se réunissent + tous les soirs... Ah! ma chère, ce que c'était drôle!... Et au dernier + moment... quand je l'ai plaqué... après lui avoir fait payer pour plus + de vingt francs de consommations... j'aurais voulu que tu voies sa + tête!... Non! c'était à peindre!</p> + + <p>Et comme Fatma s'indignait en écoutant le récit de ces aventures + qui lui semblaient invraisemblables:</p> + + <p>—C'est tout naturel, déclarait le naïf Charlot, de la même + façon que toi, tu écoutes les vieux messieurs qui viennent t'applaudir + dans ton entresort... les lutteurs de chez Bertrand laissent dire ceux + qui s'intéressent à leurs exercices... et à eux... C'est aussi naturel + ici que là... puisque c'est le métier qui veut ça... Seulement, on en + prend que ce qu'on veut bien en prendre... Moi, on m'offrirait tout au + monde... Rien ne vaudra jamais ma petite Fatma... et rien ne la + remplacera!...</p> + + <p>Ce couple étrange, d'une honnêteté et d'une naïveté bizarres, + s'était pris d'une affection extraordinaire pour Zézette.</p> + + <p>Charlot, que tous les exercices de force et que la bravoure + enthousiasmait, parlait avec l'enfant amicalement, discutant comme + avec une grande personne.</p> + + <p>N'avait-elle pas fait ses preuves, malgré sa jeunesse, et ne + pouvait-elle pas rivaliser avec lui?</p> + + <p>S'il enlevait à bras tendu des poids de cinquante, des haltères de + cent kilos, elle entrait, elle, sans broncher dans la cage de fauves + réputés indomptables!</p> + + <p>Elle avait révolutionné Paris, mis la presse en mouvement à la + suite de son prodigieux exploit avec Néron!</p> + + <p>Cela suffisait pour lui faire concevoir un respect énorme pour + cette gamine étonnante.</p> + + <p>Zézette rendait à Fatma et à Charlot l'amitié qu'ils lui + montraient.</p> + + <p>Aussi, quand il s'agit de régler sa situation, n'hésita-t-elle pas, + dans son besoin d'expansion, à se confier à eux.</p> + + <p>—Voulez-vous que je vous dise, leur raconta-t-elle + confidentiellement, eh bien! je connais les Tabary comme personne! Ce + sont des gens dont il faut se méfier... Je les tiens à l'oeil!... Vous + verrez quand je m'y mettrai! Si j'ai jamais besoin de vous, puis-je + compter sur votre aide?</p> + + <p>—Absolument, dit Charlot. J'ai des bras et des poings à ta + disposition.</p> + + <p>—D'autant plus, dit Fatma, que je garde une dent à Louise + Tabary. Avec le succès que je remporte tous les jours, je devrais + avoir une autre situation que celle que j'ai... Mais, l'égoïste, à + elle tout le profit, elle nous estime trop heureuses de trimer à son + bénéfice... Un jour on se révoltera, et quand j'en aurai assez... + quand je pourrai me passer d'elle... je lui montrerai qu'on ne se + fiche pas de Fatma impunément.</p> + + <p>—Laissez-moi avoir l'âge, disait alors Zézette. La ménagerie + est à moi, en somme, puisque je suis l'héritière de mon père... Un + jour viendra, où fatiguée de souffrir, je ferai valoir mes droits... + Alors, nous nous nuirons, et gare au grabuge... Je les forcerai à me + céder la place... à résilier... Alors, comme je vous connais, je vous + prendrai avec moi... Est-ce convenu?</p> + + <p>—Oui, disait Fatma, mais ce sont là des imaginations de + gamine. Tu n'as pas treize ans!</p> + + <p>—Quand j'en aurai dix-huit, je pourrai me faire émanciper. + Nous rirons alors... Je ne puis rien dire aujourd'hui, car je sais des + choses... de telles choses!.,. Vous verrez, je vous dis!... Vous serez + étonnée...</p> + + <p>Zézette se ménageait des complices pour le jour où il lui serait + possible de se révolter contre la sujétion dans laquelle on la + maintenait.</p> + + <p>Elle trouva un autre aide dans le dompteur Giovanni.</p> + + <p>Giovanni, si amoureux de son art qu'il fut, ne s'était pas encore + senti, malgré son audace, le courage d'affronter Néron, le terrible + animal qui avait tué Chausserouge.</p> + + <p>Il devinait en Zézette une dompteuse qui, dans l'avenir, + révolutionnerait le Voyage et le public par l'audace qu'elle + déploierait, dans des exercices dont aucune femme n'aurait jamais + donné l'exemple, et il témoignait pour elle une admiration qui n'avait + d'égale que le mépris qu'il professait <i>in petto</i> pour + Tabary.</p> + + <p>De Jean il avait su deviner les instincts mauvais et les basses + cupidités.</p> + + <p>Il avait compris l'hypocrisie des pleurs de Louise, accompagnant le + dompteur au cimetière. Dans le coeur de cette femme un autre sentiment + que celui de la pitié et de l'amour devait avoir été la règle de + conduite, depuis le jour où l'accident qui avait conduit Chausserouge + au tombeau l'avait forcée de venir faire appel à son concours pour ne + pas laisser la ménagerie sans dompteur, à l'heure même où le public + émotionné par le récit publié dans les journaux avait rendu la vogue à + l'établissement si longtemps déserté.</p> + + <p>Il sentit rien qu'en parlant à Zézette, la haine que la petite + fille portait à ceux que le malheur lui avait donnés pour tuteurs, et + il se promit, à l'occasion, de soutenir la gamine, dont il avait du + reste tout à attendre, puisqu'aussi bien elle était appelée à devenir + la réelle propriétaire de la ménagerie, les Tabary ne possédant qu'une + part peu importante.</p> + + <p>Après tout, il n'avait, lui, que vingt-trois ans; Zézette en avait + treize bientôt.</p> + + <p>Dix ans! C'était une différence fréquente entre époux.</p> + + <p>Il pouvait attendre l'émancipation dont parlait si souvent l'enfant + et devenir, en même temps que le mari le maître de cet établissement, + un des plus beaux du Voyage.</p> + + <p>Son intérêt se rencontrait avec les sympathies secrètes qui + l'attiraient vers cette petite fille, désormais seule dans la vie, + mais dont l'énergie l'avait émerveillé...</p> + + <p>Il ne devait rien à personne... il était désormais indispensable + dans la ménagerie... Eh bien! si son aide était nécessaire à Zézette, + il la lui accorderait; il lui servirait de second dans la lutte + qu'elle entreprendrait certainement contre les Tabary, s'il en croyait + les dispositions qu'elle montrait...</p> + + <p>Et advienne que pourra! Qui ne risque rien n'a rien... Quand on n'a + rien à perdre et tout à gagner... pourquoi hésiter à marcher, à aller + de l'avant?...</p> + + <p>C'est ainsi que, dès le lendemain de la mort de son père, Zézette + était déjà assurée de l'aide de trois personnes, dont l'importance et + le dévouement pouvaient peut-être contrebalancer l'influence, et la + toute-puissance provisoire des Tabary...</p> + + <p>Aussi la jeune fille profita-t-elle de la première occasion qui + s'offrit à elle pour entrer ouvertement en lutte avec ces gens qu'elle + considérait, à juste titre, comme les mauvais génies de sa + famille...</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XIV'></a> + + <h2>XIV</h2> + <br> + + + <p>Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Chausserouge, + rien ne fut notablement changé dans l'existence de Zézette.</p> + + <p>Les Tabary affectèrent tout d'abord de lui montrer des prévenances; + des égards auxquels ils l'avaient peu habituée, mais qui faisait dire + sur tout le Voyage:</p> + + <p>—Quelle chance a eue cette petite Zézette de tomber sur les + Tabary! Comme ils sont gentils pour elle!</p> + + <p>S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, + c'était avec d'hypocrites apitoiements:</p> + + <p>—Cette pauvre enfant!.. qui aimait tant son père!.. Le + malheur avait fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait + pas seule, abandonnée dans la vie... Elle retrouvait une nouvelle + famille!...</p> + + <p>Pendant quelque temps, Fatma elle-même se laissa prendre à ces + marques de tendresse, à cette sympathie qu'on témoignait à la + gamine.</p> + + <p>Il lui parut bien qu'on avait dû lui changer la Tabary qu'elle + connaissait, mais on s'amende à tout âge et elle mit sur le compte du + changement soudain de position cette façon d'être si nouvelle et si + inattendue.</p> + + <p>—L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs + d'autrui!... Contrairement à mes prévisions, Zézette sera peut-être + plus heureuse qu'il n'était permis de l'espérer.</p> + + <p>Seule, Zézette, dont tant d'événements terribles avaient fortifié + le jugement, Zézette, qui gardait le souvenir du passé, n'ajoutait + aucune foi aux protestations des Tabary.</p> + + <p>Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme + farouche aux témoignages d'affection qu'on lui prodiguait.</p> + + <p>Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient à + la trinité d'amis qu'elle s'était choisis, comme si elle eût prévu + qu'elle aurait bientôt à mettre leur dévouement à l'épreuve.</p> + + <p>La suite des événements lui donna raison.</p> + + <p>Au fur et à mesure que s'éteignit le bruit qu'on avait fait autour + de la mort de Chausserouge, que le silence se fit sur ces incidents + qui avaient passionné le Voyage, un changement notable s'opéra dans la + manière d'agir des Tabary...</p> + + <p>Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme + Zézette, ou tout au moins de la prévenir chaque fois qu'il apportait + une modification quelconque dans l'administration de la ménagerie, + négligea de la considérer comme l'héritière ou tout au moins la + maîtresse future de la plus importante des deux parts de + l'établissement.</p> + + <p>Il parlait en maître, achetait et vendait des animaux selon son bon + plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intéressait au dressage + des pensionnaires, tâche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de + bonheur.</p> + + <p>Le jeune dompteur, très jaloux de ses prérogatives, subissait fort + impatiemment ce joug.</p> + + <p>Il lui arriva un jour de répondre à Tabary:</p> + + <p>—Si vous êtes plus fort que moi... prenez ma place!</p> + + <p>Jean, piqué, l'eut pour cette réponse certainement mis à la porte, + si la collaboration du jeune homme, habitué aux animaux et très + sympathique au public, ne fut devenue indispensable.</p> + + <p>Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot à son + subordonné, il répliqua aigrement:</p> + + <p>—On dirait, ma parole, mon cher, que vous êtes seul dompteur + au monde!... Vous exercez un métier qui ne demande en somme que de + l'audace et un peu d'habitude... Si j'avais commencé à votre âge... il + est probable que je serais aussi fort que vous... Comme je veux vous + prouver que sans être jamais entré dans une cage, je me connais en + dressage autant que vous pouvez vous y connaître, je vous préviens que + je vais faire moi-même un numéro. Ce sera pour vous autant de besogne + de moins...</p> + + <p>Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination.</p> + + <p>Il inventa un intermède comique dont la Grandeur, Loustic et trois + jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet à + exécution.</p> + + <p>Costumé en clown, entre deux entrées de cage de Giovanni, il + donnait une petite représentation qui plut beaucoup au public habituel + de la ménagerie.</p> + + <p>Grisé par ce succès, il rêva bientôt de s'attaquer à des animaux + plus redoutables; progressivement, il s'entraîna, prit goût à la + profession, mais pour garder un peu de variété dans les différents + exercices, il s'appliqua à ne soumettre au dressage que ceux qui ne + servaient pas à Giovanni.</p> + + <p>C'était ainsi qu'on le vit présenter et faire travailler + successivement un ours blanc, puis des loups russes, puis deux + hyènes.</p> + + <p>Louise Tabary applaudissait beaucoup à cette décision nouvelle.</p> + + <p>C'était un pied de plus pour eux dans la ménagerie, d'autant plus + que maintenant Jean apportait un concours effectif, n'apparaissait + plus comme un intrus aux yeux des véritables dompteurs et cette + énergique détermination coupait court à toutes les médisances et à + toutes les calomnies.</p> + + <p>Zézette souffrit beaucoup de cette innovation.</p> + + <p>C'était son succès à elle que Tabary lui volait en reprenant l'idée + qu'avait eue son père en la faisant débuter en Italie.</p> + + <p>C'étaient ses animaux à elle, Loustic et la Grandeur, que le + dompteur improvisé présentait au public et il rendait impossible sa + rentrée dans les mêmes exercices, le jour où la Préfecture lèverait le + veto, qui avait suspendu le cours de ses représentations à elle.</p> + + <p>Elle le sentait parfaitement. C'était autant sa rivalité avec + Giovanni que le désir de la faire oublier, de la détacher du métier, + qui avait poussé Jean Tabary à tenter cette aventure.</p> + + <p>D'autant plus que, bien qu'elle approchât de quatorze ans, qu'elle + eût grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de + renouveler la demande de levée d'interdiction.</p> + + <p>Elle dévorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'était + pas encore de force, et qu'elle se heurterait à un parti pris + d'hostilité, à la volonté de lui être désagréable.</p> + + <p>—Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois à Fatima, + l'existence que je mène ici aura une fin, je vous jure, et je + reviendrai maîtresse incontestée de ma ménagerie!</p> + + <p>Une seule pensée la consolait, la pensée que son lion, le terrible + Néron, lui restait. Ah! celui-là, il était bien à elle... et il + saurait lui rester fidèle!</p> + + <p>Elle ne craignait pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Même à + Giovanni, il n'eût pas été prudent de tenter une expérience.</p> + + <p>Maintenant que Néron, qui avait plus de dix ans, c'est-à-dire qui + se trouvait dans la force de l'âge, était guéri de ses blessures, il + manifestait une férocité qui rendait à tout homme fort dangereuse à + son approche à moins d'un mètre de la cage.</p> + + <p>A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garçon de + piste, sa crinière se hérissait, ses yeux lançaient des flammes.</p> + + <p>Debout au bord de la cage, il passait ses pattes de devant à + travers les barreaux, lançait dans le vide de formidables coups de + griffes, prêt à mordre, à déchirer quiconque eut été assez osé pour + passer à sa portée.</p> + + <p>Il fallait prendre les plus grandes précautions pour nettoyer sa + cage, pour lui donner à manger. On eut dit qu'il avait reporté sur le + personnel mâle de la ménagerie toute la haine qu'il avait jadis vouée + au malheureux Chausserouge.</p> + + <p>Seule la vue de Zézette parvenait à le calmer, au milieu même de + ses plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, + docile et caressant.</p> + + <p>La petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible + bête; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle + lui tendait à travers ces barreaux qu'il ébranlait tout à l'heure sous + son effort.</p> + + <p>C'était là son triomphe, son orgueil; près de Néron, elle oubliait + ses peines, ses chagrins, les humiliations qu'elle endurait.</p> + + <p>Un jour, comme les Tabary achevaient de déjeuner, Jean dit à + brûle-pourpoint:</p> + + <p>—J'ai trouvé à vendre Néron... Un beau prix, vingt mille + francs... C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert à + rien...</p> + + <p>Zézette se redressa, révoltée.</p> + + <p>—Néron! Vendre Néron! Il est à moi, je le garde!</p> + + <p>—D'abord, dit Jean qui avait été tout d'abord abasourdi par + cette interruption à laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de + la question... Je suis tuteur... et je suis maître... Il m'appartient + de sauvegarder nos intérêts comme je l'entends.</p> + + <p>—C'est possible! dit Zézette, bien que toutes tes innovations + ne soient pas de mon goût, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, + je me fâche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces bêtes que + j'avais dressées et qui ne connaissaient que moi, j'ai laissé faire, + tout en souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les + miennes... Aujourd'hui, tu veux m'enlever Néron... Ça ne sera pas! Je + suis encore quelque chose ici.</p> + + <p>—Un animal qui a mangé ton père!... dit Jean Tabary avec + colère..</p> + + <p>—Oui... malheureusement... et qui dévorera quiconque + l'approchera, quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens à + Néron... Il est né dans l'établissement, il n'en sortira pas et c'est + avec lui que je ferai ma rentrée devant le public, le jour où j'aurai + l'âge... Du reste, ce jour-là bien des choses seront changées, je t'en + réponds!...</p> + + <p>—Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voilà une gamine + entêtée! Écoute bien, Zézette, dans ton intérêt, je ne te conseille + pas de faire la mauvaise tête avec moi... Tu as plus à y perdre qu'à y + gagner... Sinon, j'agirai avec toi comme on agit avec les petites + filles pas sages, je te flanquerai le fouet...</p> + + <p>—Viens-y donc! cria Zézette en se levant, les bras + croisés.</p> + + <p>Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermeté; on y + lisait une résolution si arrêtée de ne pas se laisser traiter en + gamine que Tabary se sentit à moitié vaincu.</p> + + <p>—Écoute bien, Jean, ajouta la fille de François Chausserouge + sur un ton qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire + un mot que je vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus + à perdre qu'à gagner en te contredisant...</p> + + <p>—Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de + colère.</p> + + <p>—A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... + bien, très bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous + tous que je ne répète jamais!...</p> + + <p>Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son + interlocuteur un oeil enflammé, elle ajouta:</p> + + <p>—Ne me force pas de parler!</p> + + <p>Puis, sans attendre de réponse, elle sortit en faisant claquer la + porte de la caravane.</p> + + <p>Les deux Tabary s'interrogèrent du regard.</p> + + <p>—Enfin, dit Jean, après un petit moment de silence, + qu'a-t-elle voulu dire? Y comprends-tu quelque chose?</p> + + <p>—Moi, rien!... répliqua la mère. Pourtant... si elle + savait?...</p> + + <p>—Tu n'as jamais laissé seul son père avec elle? demanda le + jeune homme dont le sourcil se fronçait.</p> + + <p>—Jamais!... C'est égal... Il faut prendre garde et j'ai bien + peur qu'elle ne nous donne pas mal de fil à retordre... En attendant, + que vas-tu faire?</p> + + <p>—Moi! passer outre! Je vends Néron!...</p> + + <p>Il se leva, se promena un instant très agité, puis, + brusquement:</p> + + <p>—Après tout, dit-il, si elle sait quelque chose, à propos de + Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est + cela, qu'elle fasse attention à elle!...</p> + + <p>—Pas d'imprudence! interrompit la mère Tabary, laisse-moi + réfléchir et après... je trouverai peut-être un moyen...</p> + + <p>Dès le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, + qui avait été choisi pour composer le conseil de famille.</p> + + <p>Zézette était allé se plaindre à lui. Il eut une longue conférence + avec le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-être mieux ne pas se + mettre à dos sa pupille et garder le lion.</p> + + <p>Après tout, si vingt mille francs étaient une somme bonne à + encaisser, la ménagerie, en perdant Néron, un lion célèbre, perdait + une attraction unique.</p> + + <p>Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite à son + projet.</p> + + <p>Le jeune homme se résigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut + Louise qui lui en fournit l'occasion, à bref délai.</p> + + <p>Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de + ses pensionnaires, et que cette dernière, poussée à bout, avait quitté + l'entresort, elle conçut l'idée de la remplacer par Zézette.</p> + + <p>Comme elle s'attendait de la part de l'enfant à une résistance + sérieuse, elle résolut de la brusquer.</p> + + <p>—Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours + de ne rien faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre + utile... Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans + l'entresort... Tu vas la prendre...</p> + + <p>—Moi? demanda Zézette fièrement, oh! vous vous trompez, + madame Tabary! Je suis la fille de François Chausserouge... Je suis + dompteuse... Je ne monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je + n'ai rien à y faire.</p> + + <p>—Fatma y est bien! En voilà une prétention! fit aigrement la + mégère. Mademoiselle dédaigne de se montrer en public à côté de jeunes + personnes qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur société n'est pas + plus déshonorante que celle des quatre lions pelés de la + ménagerie.</p> + + <p>—N'importe! N'attendez pas cela de moi.</p> + + <p>La mère Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les + injures ne purent parvenir à faire fléchir la volonté de Zézette.</p> + + <p>Les épreuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son père + avait trempé durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue + forte.</p> + + <p>Le soir même, Louise Tabary rendit compte à son fils de ce nouvel + incident.</p> + + <p>—Vois-tu la mijaurée! dit-elle. Il faut absolument que nous + prenions à son égard des mesures sérieuses... Il faut la pousser à + bout... A la fin, elle finira bien par être matée.</p> + + <p>Mais elle se trompait dans ses prévisions. Zézette ne fit aucune + concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de + résultat que la première. Elle resta intraitable.</p> + + <p>Dès lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces + égards, plus de ces prévenances insolites qu'avaient affectés à son + égard les Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on + s'en occupait, c'était pour la pousser à bout et lui reprocher son + entêtement...</p> + + <p>Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mêmes ennuis + se répétaient, les mêmes taquineries aggravées et attisées par la + rancune de son tuteur.</p> + + <p>Jean Tabary surtout montrait une âpreté, qui indignait les témoins + habituels de ses méchancetés.</p> + + <p>Zézette dévorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces + efforts conjurés tendaient à la forcer à fuir loin de cet + établissement qui était sien, à quitter ce couple que sa présence + gênait et c'est justement pourquoi elle tenait à se montrer tenace, à + ne rien céder de ses droits.</p> + + <p>Aussi, comme un jour Fatma, révoltée du cynisme des Tabary, lui + offrait simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs + qu'à la ménagerie, jusqu'à l'heure de sa majorité, refusa-t-elle + énergiquement.</p> + + <p>—Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, + malgré eux.</p> + + <p>—Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras + d'un peu plus loin, voilà tout... Charlot, à qui j'ai raconté tes + ennuis et qui maintenant, est à la tête d'un petit pécule, t'offre de + le mettre à ta disposition... C'est de l'argent bien placé et il sera + si heureux de t'être agréable!...</p> + + <p>—Remercie-le de ma part... Peut-être aurai-je bientôt besoin + de lui... ou plutôt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours + compter sur lui?</p> + + <p>—Comme sur moi!</p> + + <p>—Merci!</p> + + <p>—Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est + intolérable.</p> + + <p>—C'est à quoi je réfléchis... J'ai une défense toute prête. + Mais j'ai besoin de beaucoup réfléchir...</p> + + <p>—Peut-être pourrais-je donner un conseil...</p> + + <p>—Jamais! Ce que j'ai à dire est trop grave... et nulle que + moi ne doit être dans la confidence. C'est un secret qui ne + m'appartient pas... Ce n'est pas que je me méfie de toi... Mais je + n'en suis pas maîtresse...</p> + + <p>Les semaines se succédèrent sans qu'elle se sentit le courage de + prendre une résolution définitive. Il vint pourtant un jour où sa + situation devint si critique, où les exigences des Tabary devinrent si + pressantes qu'elle dut se résigner à agir.</p> + + <p>—Je ne sais pas, dit-elle à Fatma, comment les choses + tourneront aujourd'hui... A tout événement, dis à Charlot de se tenir + prêt.</p> + + <p>Sûre de cet appui, elle s'adressa à Giovanni. Le dompteur, témoin + discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir à la jeune fille, + n'avait jamais laissé passer jusque-là une occasion de lui prouver sa + sympathie.</p> + + <p>Elle comptait bien trouver aussi de ce côté une aide effective, + mais elle était loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent + explosion dès la première question qu'elle adressa au jeune homme.</p> + + <p>Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-là dirigé la conduite, + aimait aujourd'hui Zézette. Rien dans son attitude n'avait toutefois + laissé deviné la passion qui grandissait dans son âme.</p> + + <p>Tout d'abord une pitié immense l'avait fait s'intéresser à cette + enfant que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux + intrigues des Tabary, pour lesquels il avait dès le premier abord + ressenti une instinctive aversion.</p> + + <p>Puis cette pitié avait fait place à un intérêt dicté par le calcul. + Zézette n'était-elle pas destinée à recueillir l'héritage de son + père?</p> + + <p>A présent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les + prévenances de la première heure par des procédés dont il devinait le + motif un peu inavouable, son honnêteté naturelle s'était révoltée, et + il eut souhaité pouvoir prendre ouvertement la défense de la jeune + fille.</p> + + <p>De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la + fille de Chausserouge...</p> + + <p>En quelques mois, Zézette, enfant lors du décès de son père, avait + grandie, s'était complètement transformée...</p> + + <p>Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La + puberté aidant, en même temps que ses traits s'étaient accentués, la + taille de Zézette s'était allongée... sa poitrine avait pris de + l'ampleur..... L'enfant avait disparue et comme une chrysalide + devenant tout d'un coup papillon, une jeune fille était née...</p> + + <p>A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un éclat singulier, ses + cheveux relevés en torsade, on lui eût maintenant donné dix-huit + ans.</p> + + <p>Elle était désirable... et peut-être était-ce à ce changement + soudain qu'il fallait attribuer l'idée germée dans le cerveau de la + mère Tabary, de la faire débuter dans son entresort...</p> + + <p>Là, elle aurait pu oublier les dures leçons de sa jeunesse... Elle + se fut trouvée en contact avec un monde nouveau, en but à des + déclarations, à des tentations auxquelles elle n'eût peut-être pas + résisté... Et c'eût été là une dérivation excellente...</p> + + <p>Corrompue, dévoyée, des sollicitations d'un tout autre ordre + l'eussent détournée de ses devoirs, de ce qui avait été jusque-là le + but de sa vie...</p> + + <p>L'association Tabary n'aurait plus en rien à craindre de + l'héritière, qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu + rendre des comptes...</p> + + <p>—Vous êtes témoin, Giovanni, dit Zézette, des traitements + qu'on me fait endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai + besoin de vous, serez-vous pour moi ou pour... eux?</p> + + <p>—Pouvez-vous le demander, ma chère Zézette? dit le dompteur + en saisissant la main de la jeune fille.</p> + + <p>En même temps, il l'attira à lui, la regarda longuement dans les + yeux:</p> + + <p>—Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!...</p> + + <p>—Même de quitter la ménagerie, demain... s'il le fallait!</p> + + <p>—Même de quitter la ménagerie!... J'accepte tout, m'engageant + d'avance à vous obéir aveuglément, sans même vous demander de + raisons.</p> + + <p>—Alors... dit Zézette, en baissant les paupières, vous + m'aimez donc?</p> + + <p>—Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me + transporte... D'abord vous êtes belle... Vous êtes brave! Ah! je vous + ai vue à l'oeuvre, le jour où votre pauvre père était aux prises avec + Néron!... Je me suis dit ce jour-là, pour la première fois, que + celui-là serait bien heureux qui parviendrait à se faire aimer de + vous!</p> + + <p>C'était la première parole d'amour qui résonnait à l'oreille de + Zézette. Elle lui parut bien douce dans cet instant où elle allait + aborder un entretien d'où peut-être allait dépendre sa destinée.</p> + + <p>—Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les + paroles que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de + bien!... Merci!... Je vous dirai bientôt ce que j'attends de vous... + Mais je veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, + moi aussi, je vous estime pour votre courage et votre énergie!...</p> + + <p>Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupéfait et charmé à la + fois. En vain, il se creusa la tête pour découvrir le sens des paroles + mystérieuses de la jeune fille.</p> + + <p>Que pouvait être ce danger imminent, cette circonstance si grave + qui avait forcé Zézette à s'ouvrir à lui, à requérir son aide...</p> + + <p>Il ne trouva rien et se résigna à attendre que les événements lui + donnassent la clef de cette énigme...</p> + + <p>Toutefois, au moment d'agir, Zézette sentit une dernière + hésitation. Certes, elle était résolue à braver Tabary, à lui jeter à + la face le récit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, à le + menacer au besoin de révéler ce forfait abominable, maintenant que son + père mort était à l'abri de toute poursuite...</p> + + <p>Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, + sûr de l'impunité, comptant sur le défaut de preuves?...</p> + + <p>Quelle serait alors sa situation vis-à-vis de son ennemi, vis-à-vis + de cette femme, Louise Tabary? A quelles représailles ne + s'exposait-elle pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son + parti?</p> + + <p>Bien qu'elle fut décidée pour ne pas salir la mémoire de son père, + à ne jamais révéler l'assassinat de Vermieux à la justice, il entrait + dans son plan de laisser croire à Tabary qu'elle était disposée à le + faire, s'il ne lui laissait pas désormais toute indépendance, s'il ne + mettait pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle était + l'objet.</p> + + <p>Mais si Tabary, pour mettre à néant son accusation, prenait les + devants et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves + matérielles pourrait-elle donner?</p> + + <p>Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer après elle + qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait + pas inventé de toutes pièces, pour se venger, une fable destinée à + perdre Tabary.</p> + + <p>Voudrait-on croire que, même par un jour d'orage, Vermieux avait pu + traverser le Voyage installé sur un parcours de deux kilomètres, de la + place du Trône à la barrière de Vincennes, à dix heures du soir, en + pleine fête, sans avoir été remarqué par aucun forain? Car tous le + connaissaient.</p> + + <p>L'hésitation de Zézette dura peu. Sa détermination était prise.</p> + + <p>Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des + semaines et qui menaçait de s'éterniser. Dût-elle se perdre, elle + parlerait!</p> + + <p>Et dès le lendemain, elle mit son projet à exécution.</p> + + <p>Justement Tabary, à table, ayant trouvé moyen de lui reprocher pour + la centième fois l'obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir + «travailler», elle se leva et toute frémissante de colère.</p> + + <p>—Je te défends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai + assez de vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une + gamine, j'ai quinze ans et je connais mes droits... Bien que la + faiblesse de mon père vous ait fait désigner pour mes tuteurs et que + vous en abusiez... je ne vous laisserai pas plus longtemps prendre sur + moi un empire tel qu'il semblerait, à vous voir faire, que vous êtes + désormais les seuls maîtres de la maison...</p> + + <p>Jean Tabary, stupéfait de cette sortie à laquelle il était loin de + s'attendre, resta une minute silencieux, puis après avoir échangé avec + sa mère un regard narquois:</p> + + <p>—Qu'est-ce qui t'a monté le cou? demanda-t-il à Zézette. Je + n'ai jamais dit que tu n'étais rien dans la maison, mais jusqu'à ta + majorité, c'est moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire + pour la bonne administration de l'établissement... Tu n'auras le droit + de me faire des reproches que le jour où je te rendrai des comptes... + Quand tu auras vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, + nous en recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer + ta plaisanterie de tout à l'heure... Je ne suis pas en train de me + laisser faire la leçon par une gamine...</p> + + <p>—Et moi... je ne suis pas en train, répliqua Zézette, de me + laisser tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous + voudriez tous les deux... Je vous gêne, pardieu!... et si je n'étais + pas là!... Mais je vous connais trop bien et je saurai me défendre... + toute jeune que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, + j'exige que vous me laissiez libre... indépendante...</p> + + <p>Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole.</p> + + <p>Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lèvre plissée, le + regard dur.</p> + + <p>—Ma fille, dit-elle, je t'ai laissée dire ce que tu as + voulu... par respect pour la mémoire de mon pauvre Chausserouge... + Mais si tu dépasses la mesure, je te préviens que je saurai t'imposer + silence, j'en ai maté de plus malignes que toi!</p> + + <p>—Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plaît? riposta + insolemment Zézette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous + agissez avec tous ceux qui vous gênent... comme vous avez agi avec mon + père, dont vous saviez l'état et que vous avez abandonné sans + surveillance, sachant très bien qu'il abuserait de sa liberté... Je + n'ai rien dit jusqu'ici, mais j'ai compris votre manège.. Je ne me + suis pas laissée prendre à vos prévenances, aux égards que vous avez + fait semblant de me témoigner... Ça n'a pas duré longtemps du reste... + Aujourd'hui, je me révolte...</p> + + <p>—Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pâleur subite envahit + la face, tais-toi, ou je te...</p> + + <p>Et, la main levée, il s'avança menaçant vers Zézette.</p> + + <p>Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, décidée à + tout.</p> + + <p>—Frappe! dit-elle froidement, mais je te préviens, si tu ne + me tues pas du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout, + entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi!</p> + + <p>—Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien à craindre... on + connaît ma vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de + calmer à moitié.</p> + + <p>—Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de + Vermieux! articula Zézette, qui attendit l'effet de sa phrase.</p> + + <p>La foudre éclatant dans un ciel bleu n'eut pas frappé les Tabary + d'une terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un + mot. La mère et le fils restèrent attérés sous le coup de cette + accusation terrible.</p> + + <p>Ainsi, une autre qu'eux possédait ce secret d'où dépendait leur + liberté, leur vie...</p> + + <p>Ils étaient à la merci de cette enfant qu'ils avaient rêvé de faire + disparaître pour rester les seuls maîtres d'une situation si chèrement + acquise.</p> + + <p>En quelques secondes, un monde de pensées traversa leur esprit. + Pour montrer tant d'énergie, pour parler avec tant de sûreté, elle + devait ne pas être seule à connaître ce secret abominable...</p> + + <p>D'autres qu'elle devaient être au courant de leurs machinations, de + leurs infamies qui commençaient à l'envoûtement de Chausserouge par + Louise Tabary, pour finir à l'assassinat de Vermieux...</p> + + <p>D'autres, qui, prévenus, s'ils tentaient de retrancher ce témoin + gênant, parleraient à leur tour et vengeraient Zézette...</p> + + <p>Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime?</p> + + <p>Devait-elle la connaissance de l'attentat à une confidence <i>in + extremis</i> du dompteur plein de remords?</p> + + <p>Avait-elle vu?</p> + + <p>Ou possédait-elle une pièce, remise en mains sûres, attestant leur + culpabilité?</p> + + <p>Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver à + connaître la vérité ou détourner les soupçons si, par hasard, + l'accusation n'était encore basée que sur des soupçons?</p> + + <p>Ce fut Louise Tabary qui, la première, recouvra la parole et trouva + les mots qu'il fallait pour arracher la vérité sans se compromettre + davantage.</p> + + <p>—Ma chère Zézette, dit-elle solennellement, tu viens de + formuler une accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, + tout émus... Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... + Nous pouvons, tout en cherchant à soutenir nos communs intérêts, nous + être parfois trompés... Personne n'est parfait en ce monde... mais + notre conscience ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis + une action coupable et nous souffrons que tu puisses avoir eu un + instant la pensée que nous étions pour quelque chose dans la + disparition de Vermieux... Nous avons droit à une explication... Au + besoin, nous l'exigeons...</p> + + <p>—Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication.</p> + + <p>Zézette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs.</p> + + <p>Maintenant, elle était tranquille. Elle comprenait en entendant + cette phrase embarrassée qu'elle avait frappé juste et que maintenant + elle les tenait tous les deux à sa discrétion.</p> + + <p>—C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! + J'étais dans la ménagerie le jour où Vermieux, trempé de pluie, est + venu demander l'hospitalité... Cachée dans la litière, près de mon + poney, ajouta-t-elle en appuyant avec cruauté sur chaque mot, j'ai vu + toute la scène... une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, quand + je devrais vivre cent ans... Vermieux a été tué dans la caravane... + J'ai vu mon pauvre père et toi, Jean, rapporter son corps, l'étendre + sur l'étal... le découper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout + cela de mes yeux... et je suis prête à le raconter aux juges...</p> + + <p>—Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tué... moi, j'ai + découpé le corps de Vermieux?... Tu as rêvé!</p> + + <p>—Je n'ai pas rêvé... Et je pardonne à mon père, parce que + j'ai entendu la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, + honnête toute sa vie, jusqu'à ce jour de malheur!... Il ne voulait + pas... c'est toi qui l'a forcé, entends-tu, de devenir un assassin... + Il en est mort, du reste!... Toi, tu restes... Débarrassé d'un + complice... tu veux encore te débarrasser de moi... Non, vois-tu, + Jean, c'est assez de deux hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus + personne à ménager!...</p> + + <p>—Je te ferai rentrer tes paroles infâmes dans la gorge, + petite gueuse!</p> + + <p>—Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes précautions... Si tu + me touches du bout du doigt, demain je serai vengée!... Et mon père + aussi!</p> + + <p>Tabary laissa tomber ses bras. C'était là ce qu'il craignait... + D'autres que Zézette possédaient son secret!</p> + + <p>Il fut assez maître de lui toutefois pour maîtriser l'émotion qui + le poignait et sur un ton railleur:</p> + + <p>—Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi à des imaginations + d'enfant? Jamais une de nos bêtes ne mangerait de chair humaine, quand + même on leur en donnerait... Elles sont habituée à la viande de + cheval!...</p> + + <p>Tous tes dompteurs te le diront...</p> + + <p>—Qu'importe! dit Zézette, s'ils se trompent! Alors, le + lendemain du jour où Vermieux a été tué et dépecé, pourquoi le repas + de la veille était-il intact... Il n'y a pas eu de distribution + publique, puisqu'il n'y a pas eu de représentation à minuit... Alors + les animaux n'ont donc pas mangé cette nuit-là?</p> + + <p>—Qui t'a dit?</p> + + <p>—J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constaté... + Ils ont constaté aussi que, cette même nuit, les employés, à leur + arrivée, ont trouvé, contre l'usage, la ménagerie lavée et dans un + état de propreté admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se + couchent pas pour faire l'ouvrage de leurs garçons de piste?... Tu + n'as qu'à te rappeler la date... dont je me souviens, moi... C'était + le second dimanche de Pâques, le jour même où Vermieux était attendu + sur le Voyage... le jour même où a été signalé à la gare de Lyon + l'arrivée du vieil usurier. Penses-tu encore que j'ai rêvé?.. Nous + ferons les magistrats juges de tout cela...</p> + + <p>—Zézette... Zézette!...</p> + + <p>Mais Zézette, implacable, continua:</p> + + <p>—Et les quinze mille francs ou à peu près que mon père devait + encore à Vermieux... et dont on n'a pas trouvé trace... Et la subite + opulence qui t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans + cette ménagerie, dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que + je pense à tout cela... Par respect pour la mémoire de mon père, + j'aurais gardé le secret... si, par ta conduite... par ta façon d'agir + vis-à-vis de moi, tu ne m'avais forcé de parler... Maintenant, fais ce + que tu voudras... Je suis prête à accepter la lutte!</p> + + <p>Zézette parlait comme une femme instruite dès longtemps par + l'expérience; elle se défendait pied à pied, avec un calme, une + tranquillité, une énergie dont ne pouvaient la faire départir ni les + violences, ni les railleries de Jean Tabary.</p> + + <p>Ce dernier comprit qu'il était bien cette fois dans les mains de la + jeune fille. Alors à quoi bon la pousser à bout?</p> + + <p>Quand bien même une enquête provoquée n'amènerait aucun résultat + sérieux... Quand bien même, il sortirait indemne de cette aventure, le + scandale serait si grand que son avenir resterait à jamais, sinon + perdu, du moins compromis.</p> + + <p>Et était-il bien sûr que cette accusation, ces preuves morales ne + seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation?</p> + + <p>Qui sait si Zézette ne conservait pas, pour dernier et décisif + argument, une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait à néant tout + l'échafaudage de sa défense?</p> + + <p>Elle était si forte, si sûre d'elle-même, cette gamine!</p> + + <p>D'un regard furtif, il consulta sa mère, qui, de son côté, ne + trouvait rien à répondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe.</p> + + <p>Alors il avoua.</p> + + <p>—Oui, c'était vrai!... Vermieux avait été assassiné dans la + ménagerie, mais c'était Chausserouge qui avait tué!.. Chausserouge sur + la mémoire duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il était + chez lui, puisque c'était pour se libérer vis-à-vis d'un créancier + inexorable qu'il avait frappé, profitant d'une occasion qui s'était + offerte fortuitement!... Il n'y avait pas eu de préméditation... + C'était la fatalité des choses qui leur avait livré le vieil + usurier... Maintenant que le silence s'était fait sur cette + disparition inexpliquée, Zézette voudrait-elle, par sa délation, + dénoncer un crime qui la déshonorerait à tout jamais? Certainement, il + acceptait dans cette affaire une large part de responsabilité. Mais il + avait cédé, ainsi que Chausserouge, à une tentation qu'expliquait + presque la canaillerie avérée de Vermieux... L'assassinat n'est pas un + crime excusable, mais, dans ce cas spécial, ne méritait-il pas des + circonstances atténuantes?... Vermieux! un homme qui avait ruiné le + Voyage, dont l'industrie elle-même était une infamie... entre les + mains de qui la ménagerie fût tombée forcément sans ce coup d'audace, + dont il avait personnellement gardé, lui, Tabary, des remords profonds + et qu'il n'eût jamais exécuté sans cet extraordinaire concours de + circonstances, qui avaient mis les deux complices à l'abri de toutes + recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler, + de le traiter comme un criminel indigne de toute commisération, + capable de tous les forfaits?</p> + + <p>Cette fois, Zézette triomphait.</p> + + <p>Cet homme, si insolent tout à l'heure, devenu en un instant si + humble, finissait par lui inspirer plutôt un dégoût mélangé de pitié + que de la haine ou du mépris.</p> + + <p>—Eh bien! reprit Jean, voyons, Zézette, faisons-nous la + paix?</p> + + <p>—Je n'ai pas de paix à faire... je veux vivre tranquille, + indépendante, je l'ai déjà dit... Je ne dois rien, après tout, ni à + toi, ni à ta mère... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir + agir à ma guise, m'occuper de mes bêtes que je connais mieux que toi, + sans subir le contrôle, ni avoir à écouter les observations de + personne...</p> + + <p>—Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence?...</p> + + <p>—Je n'ai d'autre désir, dit Zézette tristement, que celui de + garder éternellement ce secret dans ma mémoire, ne serait-ce que par + respect pour mon père... Il n'en sortira que le jour où tu m'y auras + forcé...</p> + + <p>—Tu n'as dit à personne que?... prononça Tabary, sans oser + achever sa phrase.</p> + + <p>—Je n'ai pas à répondre... j'ai simplement pris mes + précautions... Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la + mienne...</p> + + <p>Après cette conversation, les deux Tabary, restés seuls, eurent une + longue conférence.</p> + + <p>Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup + de massue, Louise réfléchissait, se demandant quelle conduite il + convenait à présent de tenir.</p> + + <p>La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son + habitude, elle manquait de cette merveilleuse spontanéité de décision + qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie.</p> + + <p>Enfin, elle releva la tête et répondant à son fils:</p> + + <p>—Finalement, dit-elle, tu t'es laissé refaire par une gamine! + Nous voilà dans de jolis draps!</p> + + <p>—Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle était là... à deux + pas de nous... le jour où...</p> + + <p>—Quand on fait de ces coups-là, dit la mégère brutalement, on + prend ses précautions et on regarde derrière soi... C'est la moindre + des choses... Maintenant, nous voilà dans la main de cette petite, qui + nous fera marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mâtine, + conclut Louise, qui, malgré sa colère, ne pouvait s'empêcher de + concevoir une secrète admiration pour l'énergie de Zézette, je ne + l'aurais pas crue si forte!... Quel malheur que dès le premier jour + nous n'ayons pas compris son caractère... de quel secours elle nous + aurait été! Maintenant, adieu tous nos beaux projets... elle ne nous + lâchera pas, la petite rosse!</p> + + <p>—Écoute, dit Jean, penses-tu sérieusement qu'elle nous + vendrait?</p> + + <p>—Parfaitement, si nous la poussions à bout! Maintenant, il + faudra avoir raison d'elle par la douceur et la patience...</p> + + <p>—Ce sera long, dit le jeune homme.</p> + + <p>Il fit une pause, puis, comme si une pensée qu'il craignait de + formuler, venait de se présenter subitement à son esprit, il + ajouta:</p> + + <p>—Comme ça serait plus sûr, plus court et plus profitable... + un bon petit accident! N'aurons-nous donc jamais cette chance-là!</p> + + <p>Mais Louise Tabary haussa les épaules.</p> + + <p>—Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je + n'étais pas là... Si tu n'as que des moyens comme cela à proposer, tu + ferais mieux de te tenir tranquille!... Tu as eu dans ta vie une bonne + idée... Ça n'a marché qu'à moitié, puisque si tu as pu dépister la + justice, tu n'as pu être assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que + vous étiez espionnés... puisque demain, peut-être, tu pourrais être + vendu à la police... D'ailleurs, on ne réussit jamais deux fois le + même coup... Et puis, nous sommes surveillés!</p> + + <p>—Après tout, dit Jean, si Zézette parlait, il n'est pas si + sûr que cela qu'on la croirait. Moi, de mon côté, je nierais, et qui + donc pourrait affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont + pas les lions, je suppose?</p> + + <p>—Mets-toi donc une bonne fois dans la tête, répliqua la mère + impatientée, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, + dans le cas présent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... + Réfléchis donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le + Voyage, et d'autant plus qu'on n'aura plus à redouter Vermieux, on + sera trop content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon à + jeter aux chiens et tu entendras dire par des gens qui te serrent la + main aujourd'hui: «Ah! ça ne m'étonne pas de la part de Tabary!» La + police qui est aux abois, à qui tous les journaux reprochent son + insuffisance précisément à cause de l'affaire Vermieux, sera enchantée + de trouver une nouvelle piste, si invraisemblable qu'elle puisse + paraître... Il lui faut son coupable, elle marchera... et si par + hasard il manque assez de preuves matérielles pour que tu puisses être + condamné, il restera assez de présomptions pour te perdre à tout + jamais... L'enquête, le scandale, même suivis d'une issue favorable, + c'est pour toi la ruine et le déshonneur... Ce à quoi il faut à tout + prix parvenir, c'est à éviter le moindre bruit... La petite m'a l'air + très carrée, je ne pense pas qu'il y ait quelque chose à craindre + d'elle, au moins jusqu'à nouvel ordre... Mais plus tard, quand elle + aura l'âge, à vingt et un ans, lorsqu'elle n'aura plus aucun + ménagement à garder avec nous et qu'au contraire son intérêt sera de + nous mettre dehors, si elle peut...</p> + + <p>—Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton + avis, commande, j'obéirai, dit Jean plus troublé qu'il ne voulait le + paraître.</p> + + <p>—Je ne te cacherai pas qu'il est très difficile de prendre, + de but en blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi + critique. Toutefois, moi, si j'étais à ta place, voilà ce que je + ferais... Je tâcherais d'arriver par les moyens doux parce qu'avec les + moyens violents on fait four... quand on ne se compromet pas!... Tu as + dans les trente ans bientôt... la petite va sur ses quinze ans... Elle + n'est pas mal... Elle sera encore mieux dans quelques années, toi, tu + n'es pas trop déchiré... Il faudra toujours que tu te maries un jour + ou l'autre... quand je ne serai plus là... pour te soigner et veiller + sur toi. Fais-lui la cour et tâche de te faire aimer.</p> + + <p>—Faire la cour à Zézette!</p> + + <p>—Pourquoi pas!... On a vu des choses plus drôles.</p> + + <p>—Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux?</p> + + <p>—Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une + gamine à qui la ménagerie appartient plus qu'à toi... Une gamine qui + n'a qu'un mot à dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il + faut jouer un jeu serré, car elle est fine comme l'ambre... + Comprends-tu maintenant?</p> + + <p>—Oui, dit Jean, je commence à voir plus clair dans ton + projet. Après?</p> + + <p>—Après! après! ça te regarde, je n'ai pas à te dire ce que tu + auras à faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de + Chausserouge, et c'était autrement difficile, car j'avais une rivale + et une rivale légitime... Amélie! Toi, ta n'as pas de concurrent. + Tâche de réussir aussi bien que moi. C'est grâce à moi que tu es + rentré dans la place. Tâche de t'y maintenir.</p> + + <p>—L'enfant ne m'a jamais montré aucune sympathie, et + maintenant, je suis sûre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle + éprouve pour moi!</p> + + <p>—Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mère + Tabary. Encore une fois, fie-toi donc à moi! C'est peut-être à cause + de cela qu'elle finira par t'aimer.</p> + + <p>—Dans tous les cas, après la façon dont nous l'avons traitée + jusqu'à ce jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre + quel mobile me fera agir.</p> + + <p>Cette fois, Louise Tabary s'impatienta.</p> + + <p>—Tu m'embêtes à la fin! Je t'indique un moyen... le seul à + mon sens, capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en + profites pas... après tout, ça m'est égal! Tu cherches des si et des + cas... Tu as tenté dans ta vie des choses plus difficiles que ça... et + qui n'étaient pas si utiles... Il nous faut cette petite dans notre + jeu... Notre premier procédé a échoué... Nous devons essayer du + second. Voilà tout.</p> + + <p>—Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, dès le + premier jour, elle me fait comprendre que toute recherche, toute + poursuite est inutile?...</p> + + <p>—Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y + prendre adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en + douceur, si tu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines + prévenances, il n'y a pas de raison pour que tu n'arrives pas à tes + fins. Veux-tu que je t'indique déjà une façon de lui montrer combien + tu désires lui être agréable... Dès demain, cours à la Préfecture et + demande pour elle à l'administration la permission de reprendre ses + anciens exercices, le jour où elle aura atteint ses quinze ans. Je + pense que ça doit être possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon + point pour toi... Après tu la laisseras maîtresse de travailler avec + les pensionnaires qu'elle voudra, Néron et les autres. Pendant qu'elle + pensera à faire du dressage, elle ne pensera pas à autre chose. Au + contraire, encourage-la à tenter quelque chose d'inédit... C'est + peut-être comme cela que nous arriverons à un résultat... Car enfin, + on ne sait pas... Au cours d'une entrée de cage, si un accident + providentiel allait nous l'enlever, ça te dispenserait du reste. + Toutefois, ne compte pas trop là-dessus, car le hasard est aveugle. La + vie journalière, l'expérience t'apprendra comment tu devras agir par + la suite. Mais il faut... il faut que tu aboutisses... de gré ou de + force!</p> + + <p>—Comment?... De gré ou de force? dit Jean.</p> + + <p>—Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... + dit Louise, et il n'y aurait en somme que nous, ses tuteurs, qui + puissions porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... + dans un moment d'égarement... Il est des femmes qui ne détestent pas + une douce violence...</p> + + <p>—Comment tu me conseillerais... même d'abuser?</p> + + <p>—Pas de gros mots, fiston! Abuser!... jamais!... La passion + excuse tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication... + pourrait-elle jamais, la jeune Zézette, accuser le père de son enfant + d'être un assassin?</p> + + <p>—Maman! tu es très forte! dit Jean que cette idée nouvelle de + sa mère, toujours si experte en combinaisons qui défiaient les cas les + plus désespérés, remplissait d'admiration.</p> + + <p>—Tu me l'as déjà dit... Tâche de te montrer digne de moi!</p> + + <p>—J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le + diable si on me refuse encore la permission de faire travailler + Zézette.</p> + + <p>—Fais-toi appuyer! Tu n'as qu'à demander une lettre à un + conseiller municipal, ennemi de la Préfecture, un du parti ouvrier... + Tu auras ce que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette + boîte-là!</p> + + <p>—Adieu, maman!</p> + + <p>Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus + tranquille que deux heures avant à la ménagerie, où Giovanni se + préparait pour la représentation de la journée.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XV'></a> + + <h2>XV</h2> + <br> + + + <p>A partir de ce jour, une existence nouvelle commença pour + Zézette.</p> + + <p>Libre désormais, elle put vivre à sa guise, contenter ses caprices, + sans se heurter à aucune volonté contraire.</p> + + <p>Sur sa demande, on fit restaurer et aménager l'ancienne caravane de + Chausserouge, qu'il avait été un moment question de vendre et elle en + fit son domicile à elle.</p> + + <p>Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses + repas. La vieille femme mielleuse et insinuante avait changé + complètement de tactique.</p> + + <p>A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des + légèretés, légèreté dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en + traitant jadis Zézette avec sévérité. Que voulez-vous? Elle s'était + figurée avoir toujours affaire à une gosse!</p> + + <p>Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'habitude + l'avait rendue aveugle comme il arrive à toutes les mères, qui ne + voient pas grandir leur enfant.</p> + + <p>L'autre jour une nouvelle Zézette lui était apparue, et c'est alors + seulement qu'elle avait compris à quel point elle s'était trompée.</p> + + <p>La fille de Chausserouge était une jeune personne infiniment plus + raisonnable que ses compagnes du même âge, bonne à marier pour tout + dire...</p> + + <p>Joignez à cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous + mûrissent avant l'âge... Ah! ç'avait été positivement une révélation + que cette découverte!</p> + + <p>Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le coeur de + Zézette. Elle était bien sûre qu'on lui pardonnait son erreur.</p> + + <p>Il en était de même pour Jean. Ce garçon fruste, brutal par + moments, que la fatalité seule avait fait criminel en un jour + d'égarement, était au fond très sensible et très aimant.</p> + + <p>Le réveil avait été encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle + encore, il avait souffert en songeant aux manques d'égards dont il + s'était rendu coupable et il était résolu par sa conduite à venir, non + seulement à les faire oublier, mais encore à mériter les bonnes grâces + de la jeune fille.</p> + + <p>Mais Louise Tabary avait beau se répandre en protestations, Zézette + montrait par son mutisme qu'elle n'était pas dupe de ce si brusque + changement d'allures, et qu'elle ne se méprenait pas sur le motif de + ces avances.</p> + + <p>Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la + traitaient comme elle avait le droit d'être traitée, elle le devait à + la crainte qu'elle avait su leur inspirer, non pas à un salutaire + retour sur eux-mêmes.</p> + + <p>Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien + ne pouvait diminuer l'horreur qu'elle éprouvait pour ces êtres à qui + sa destinée était liée encore pendant des années.</p> + + <p>Au contraire, ces prévenances inusitées lui inspiraient une sorte + de défiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on était + plus aimable pour elle.</p> + + <p>Ces gens, qui n'avaient pas hésité à faire disparaître un homme, + uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hésiteraient-ils à + la faire disparaître, elle, pour se délivrer de la menace perpétuelle + d'un témoin dangereux, si jamais une occasion favorable se + présentait?</p> + + <p>Elle était sûre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait + les Tabary seuls propriétaires de la ménagerie.</p> + + <p>Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et + Charlot, et surtout Giovanni. Ceux-là étaient sa sauvegarde.</p> + + <p>L'indécision dans laquelle elle avait laissé les Tabary lorsqu'ils + lui avaient demandé si elle s'était confiée à quelqu'un, l'affirmation + qu'elle leur avait donnée qu'elle serait le lendemain vengée, si + quelque chose de funeste lui survenait, la protégeait mieux que + n'importe quelle dénonciation.</p> + + <p>Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquiétude, + l'issue de l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au + courant du résultat:</p> + + <p>—J'ai gagné la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, + à présent, je les tiens... vous verrez... à l'avenir, s'ils se + permettront de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse + attention, que je me tienne sur mes gardes... Si je lâchais pied, je + sais qu'ils saisiraient la première occasion de reprendre le dessus... + Alors... et subitement elle devenait grave, presque + solennelle,—alors je serais perdue!</p> + + <p>Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considérait + d'un air étonné, ne comprenant rien à ces mystères.</p> + + <p>—Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous défendre + efficacement, de quoi il s'agit?...</p> + + <p>—Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous + révéler, pour le moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... + Mon secret est grave... C'est peut-être pour moi une question de vie + ou de mort... Faites comme si vous saviez...</p> + + <p>Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une + question.</p> + + <p>Souvent, il considérait cette jeune fille, hier encore une enfant, + qui tout d'un coup s'était développée au point de paraître avoir déjà + dix-huit ans.</p> + + <p>Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait, + cherchant à y lire la vérité, mais le visage de Zézette, que venait + par instant éclairer un sourire pâle et triste, ne trahissait jamais + les secrets sentiments qui animaient l'âme de cette fille des + ramonis.</p> + + <p>Elle, au contraire, avait deviné tout de suite, à voir l'émotion + que ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec + elle, quel amour il éprouvait, et elle ne l'encourageait jamais que + par la confiance qu'elle lui témoignait, l'abandon avec lequel elle se + suspendait à son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, après la + représentation, jusqu'à la porte de sa caravane.</p> + + <p>Mais bien qu'elle ne l'avouât pas, elle sentait chaque jour son + affection grandir pour le jeune homme.</p> + + <p>Elle l'aimait d'autant plus qu'elle détestait davantage les autres, + qu'il était le seul homme sur le dévouement sincère de qui elle + pouvait compter.</p> + + <p>Certes, elle avait aussi Charlot, qui, sur un mot d'elle, eût + bouleversé la ménagerie et étranglé Tabary, mais celui-là n'était + qu'une bonne bête qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle était + l'amie de sa maîtresse.</p> + + <p>L'inexplicable changement des Tabary, leur humilité, l'autorité + subitement reconnue par eux de la petite Zézette causa dans le + personnel de l'établissement une véritable stupéfaction.</p> + + <p>Que devait-il donc s'être passé pour que l'enfant, sans défense en + apparence, eût pu venir à bout de mater les Tabary, dont tout le monde + redoutait la violence?</p> + + <p>Les plus malins en trouvèrent l'explication dans ce fait que la + jeune fille venait d'atteindre sa quinzième année, et que son arrivée + à cet âge constituait à Zézette des droits qu'il eût été de la part + des Tabary imprudent de méconnaître.</p> + + <p>Puis bientôt cet incident fit place à d'autres. On s'habitua à cet + état de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus + question.</p> + + <p>Quelques mois s'écoulèrent encore sans que rien vint rompre, pour + les directeurs de la ménagerie, la monotonie de l'existence.</p> + + <p>Les affaires allaient bien. L'établissement encaissait de belles + recettes, et tout eût été à souhait pour Zézette si un petit nuage ne + fût venu altérer cette belle tranquillité dont elle avait été si + longtemps privée.</p> + + <p>Elle s'aperçut qu'une hostilité sourde menaçait d'éclater entre + Jean et le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimité augmentait avec + le jeune homme et il fut avéré pour elle que Tabary en prenait + ombrage. Le mobile n'en devint bientôt pour elle que trop évident.</p> + + <p>Le fils de Louise était jaloux.</p> + + <p>Depuis le fameux jour où, selon l'expression de la mère Tabary, + Jean avait cessé de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regardée + avec les mêmes yeux.</p> + + <p>Était-ce calcul, était-ce passion?</p> + + <p>Elle voulut d'abord attribuer les égards dont il l'entourait à la + crainte qu'elle lui avait inspirée, mais il ne lui fut bientôt plus + possible de conserver un doute.</p> + + <p>Tabary poursuivait un but. Il avait dû se confier à sa mère, si + elle en jugeait d'après les insinuations constantes de la vieille + femme, qui ne perdait jamais une occasion de vanter les mérites de son + fils, un garçon que de mauvaises fréquentations avaient jadis détourné + du droit chemin, mais qui, depuis, s'était tant amendé!</p> + + <p>Ah! la femme qui l'épouserait ne serait pas à plaindre! Et + puisqu'on parlait mariage, n'allait-il pas bientôt être temps d'y + songer?... Zézette si grande, si sérieuse pour ses quinze ans, était + maintenant en âge...</p> + + <p>Mais la vieille avait beau tendre la perche; Zézette faisait la + sourde oreille. Comment ces gens étaient-ils assez aveugles pour ne + pas voir quelle haine elle gardait au fond de son coeur, avec quel + dégoût elle subissait leur société.</p> + + <p>Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui était + odieux, mais c'était une nécessité,—la dernière—qu'elle + subissait...</p> + + <p>Quand donc en serait-elle délivrée? Elle n'existait réellement que + pendant les longues heures qu'elle vivait dans la ménagerie, seule ou + en compagnie de Giovanni.</p> + + <p>Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les + représentations terminées, avant de rentrer chez elle, une longue + promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils + marchaient lentement, heureux de se sentir l'un près de l'autre, + s'entretenant de mille choses, parlant des mille détails du + métier...</p> + + <p>Lui, racontait à sa petite amie ses débuts difficiles, lui faisait + part en termes mesurés, de peur de la choquer, de ses projets + d'avenir...</p> + + <p>Le jour où il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, + combien il serait heureux d'abandonner cette vie de célibataire qui + lui pesait plus qu'il ne pouvait le dire...</p> + + <p>Combien il lui serait agréable, après les fatigues de la journée, + de rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la + soirée à côté de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... + l'argent... ça ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... il + mettait le bonheur au-dessus de toutes les richesses...</p> + + <p>Et Zézette ne répondait pas... Seulement elle laissait peser + davantage son bras sur celui de son ami, toute à ses pensées + intimes.</p> + + <p>Il leur arrivait parfois au moment où elle se séparait du jeune + homme pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin + d'eux, dans l'obscurité, une ombre...</p> + + <p>Tout d'abord, elle n'y prêta aucune attention, mais le même fait + s'étant renouvelé le lendemain et les jours suivants, elle voulut en + avoir le coeur net, épia les allées et venues de l'intrus, évidemment + posté pour les surveiller et elle reconnut Jean Tabary.</p> + + <p>—On nous observe! dit-elle tout bas à son ami. Je sais qui + c'est!</p> + + <p>Mais, bien que de son côté Giovanni eût deviné l'identité de cet + étranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcèrent son nom.</p> + + <p>Le lendemain, Zézette prit à part Jean Tabary:</p> + + <p>—Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda-t-elle. Je ne fais + pas de mal... et tu sais bien nos conventions.</p> + + <p>Jean n'essaya pas de se disculper.</p> + + <p>—Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis + jaloux, répliqua-t-il avec franchise.</p> + + <p>Zézette ne put s'empêcher de pâlir.</p> + + <p>—Tu m'aimes, toi? fit-elle effrayée d'un pareil aveu.</p> + + <p>—Pourquoi pas? Tu es assez jolie pour ça... Avant + aujourd'hui, je n'avais pas osé te le dire... Mais, puisque tu m'en + fournis l'occasion! Ne l'avais-tu donc pas deviné?</p> + + <p>Zézette mentit.</p> + + <p>—Non! répondit-elle d'un ton ferme. Écoute! le passé est + passé... Nous avons fait la paix et tu n'as rien à craindre de moi, + puisque tu as rempli tes engagements. C'est par prudence que tu veux + me persuader que tu éprouves pour moi une passion subite... C'est bien + inutile et je ne te crois pas... D'ailleurs, quand ça serait + vrai—et elle appuya sur le mot—nous ne pouvons pas nous + aimer!...</p> + + <p>—Alors, c'est l'autre... C'est Giovanni? demanda Jean en + fronçant le sourcil.</p> + + <p>—Je n'ai rien dit de pareil... J'ai beaucoup d'affection pour + Giovanni, dont j'admire le courage, qui exerce le même métier que moi, + avec lequel je parle de choses qui nous intéressent tous deux... C'est + pourquoi je prends plaisir à me promener avec lui.. Voilà tout.</p> + + <p>—C'est bien sûr? demanda encore Jean Tabary.</p> + + <p>—Laissons là cette conversation, dit Zézette, et ne parlons + jamais de cela.</p> + + <p>—Zézette! tu reconnaîtras un jour que tu as tort et que je ne + suis pas tel que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on a fait des + bêtises dans sa vie qu'on est incapable d'un bon sentiment... La + preuve que je ne mens pas... c'est que je voudrais que tu me demandes + n'importe quoi... quelque chose de très difficile... Pour t'être + agréable, je ne reculerais devant rien... Et, sais-tu depuis quand je + me suis aperçu que j'étais attiré vers toi, que je t'aimais... c'est + depuis que je t'ai vue avec Giovanni... Zézette! je t'en prie, + réfléchis!</p> + + <p>—Jean, je te sais gré de ce que tu me dis là, mais c'est + inutile... Je ne t'aime pas... et je ne puis pas t'aimer...</p> + + <p>—Pourtant si je parvenais à te convaincre, à te prouver + combien je suis sincère...</p> + + <p>—Je te remercierais et nous continuerions à vivre en bonne + intelligence...</p> + + <p>—Alors, tu me défends d'espérer?... Prends garde!...</p> + + <p>—Tu me menaces? interrogea Zézette avec hauteur.</p> + + <p>—Je te menace, répliqua Jean en affectant de sourire, oui, + mais pas comme tu l'entends... Je veux vaincre ta résistance et te + conquérir, malgré toi... par le dévouement que je te montrerai... Tu + verras!</p> + + <p>Sur ces mots, il s'éloigna, et la jeune fille resta pensive, + inquiète d'un revirement qui mettait dans sa vie une nouvelle + complication, à l'heure même où elle pouvait espérer avoir, par son + énergie, conquis sinon le bonheur, sinon une existence calme, dénuée + de tous soucis.</p> + + <p>S'il était vrai que Jean Tabary éprouvait pour elle une passion + sincère, ne pouvait-elle pas s'attendre, étant donné le naturel + haineux et foncièrement méchant de son tuteur, à des procédés dont + elle ne pourrait se défendre, attendu qu'ils ne seraient pas employés + contre elle, mais qui la blesseraient profondément en atteignant + l'homme qu'elle aimait, Giovanni!</p> + + <p>Elle s'attendait à tout et se promit de veiller, mais elle négligea + toutefois d'informer le jeune dompteur de sa découverte et de lui + faire part de ses craintes.</p> + + <p>Il serait toujours temps de le mettre en garde lorsque le danger + serait imminent.</p> + + <p>Sa surprise fut grande, lorsque, le lendemain du jour où Tabary lui + avait fait l'aveu de son amour, il se présenta à elle, souriant et + aimable comme il ne l'avait jamais été à son égard:</p> + + <p>—Voilà, lui dit-il, en lui tendant un papier sur lequel + s'étalait un large timbre administratif, voilà le commencement de ma + vengeance... Il y a huit jours que je me dépense, sans te le dire, en + démarches de toutes sortes afin d'obtenir pour toi la permission de + travailler... J'ai fini, grâce à certaines influences, à gagner mon + procès... Maintenant, tu es libre de reprendre tes exercices...</p> + + <p>Zézette resta un moment sans voix, tremblante d'émotion.</p> + + <p>—Alors, c'est vrai... Je vais pouvoir?... On me + permet?...</p> + + <p>—On vient de me remettre, de la part du commissaire, la + notification qui vient de la Préfecture!</p> + + <p>—Oh! merci! Je suis bien contente! dit la jeune fille en + serrant la main de Tabary et en saisissant le papier qu'elle lut + avidement.</p> + + <p>—Et ce n'est pas fini, va! Je te jure que je te forcerai bien + de m'aimer un peu!</p> + + <p>Zézette déclara qu'elle entendait mettre immédiatement à profit + l'autorisation, mais Jean Tabary fit observer avec raison qu'il ne + fallait rien précipiter et qu'il convenait au contraire de réserver un + début qui promettait d'être éclatant pour une occasion favorable.</p> + + <p>La ménagerie se trouvait installée sur le boulevard de la Villette + et la fête touchait à son terme; d'autre part, il était urgent de + procéder à quelques répétitions; quelqu'entraînés que fussent les + animaux par les exercices habituels auxquels les soumettait Giovanni, + il était nécessaire de les habituer de nouveau à la jeune + dompteuse.</p> + + <p>Une grande fête de bienfaisance pour laquelle on avait réclamé le + concours de la ménagerie se préparait à l'esplanade des Invalides.</p> + + <p>On était assuré là d'un public de choix, qui saurait faire le + succès qu'elle méritait à Zézette.</p> + + <p>La presse qui avait pris l'initiative de la fête ne manquerait pas + de célébrer ce petit prodige, et par une réclame habile de rendre à + l'établissement la vogue qui jadis avait accueilli François + Chausserouge à ses débuts.</p> + + <p>La jeune fille avait un mois devant elle. Elle l'employa utilement + et dès les premiers jours, à en juger par l'entrain et la vigueur + qu'elle déploya, on ne put qu'augurer très bien du résultat de la + prochaine campagne.</p> + + <p>Elle s'était commandée un superbe costume bleu ciel, soutaché d'or, + composé d'un dolman qui moulait sa taille fine et d'une jupe courte + fendue sur le côté.</p> + + <p>Des bottes vernies à glands d'or, un schapska complétaient son + ajustement.</p> + + <p>Quelques jours avant l'ouverture de la ménagerie, alors que tout le + personnel s'occupait à monter la baraque, que pour l'occasion on se + disposait à décorer fastueusement, Tabary, qui montrait une ardeur + sans pareille, tenant à ne rien laisser au hasard, vint de nouveau + trouver Zézette.</p> + + <p>—Eh bien? lui demanda-t-il, es-tu contente de moi?</p> + + <p>—Oui, bien contente...</p> + + <p>—Alors, je viens te demander quelque chose... Dans quelques + jours, tu vas être la dompteuse en pied de la grande ménagerie + Chausserouge... Tu seras chez toi absolument. Nous n'aurons donc plus + besoin de personne... Je suis là pour surveiller l'administration, et + à nous deux, ça suffit... Toute autre dépense est inutile... J'ai dans + l'intention de remercier Giovanni... Mais je n'ai pas voulu le faire + sans te prévenir... C'est entendu, n'est-ce pas?</p> + + <p>Mais Zézette n'entendait pas de cette oreille-là.</p> + + <p>Elle répondit nettement:</p> + + <p>—Mon cher, tout ce que tu voudras, mais Giovanni restera chez + nous. Outre qu'il nous a rendu de grands services à une heure où nous + étions fort embarrassés, il a l'habitude de nos animaux et à moi, il + sera utile... J'entends que ce soit lui qui prépare mes entrées de + cage et qui fasse la sélection des bêtes pendant les + représentations...</p> + + <p>—Mais, moi?...</p> + + <p>—Toi... tu auras assez à faire à t'occuper de + l'administration. Ne me parle plus de cela, encore une fois. Je tiens + à ce que Giovanni reste avec nous.</p> + + <p>Tabary eut un sourire mauvais.</p> + + <p>—Ainsi, dit-il, c'est décidé.. Tout ce que je pourrai jamais + faire ne servira à rien... C'est lui que tu aimes... que tu aimeras + toujours? Peut-être est-il déjà ton amant?</p> + + <p>—Tais-toi! dit la jeune fille, je te défends de calomnier + Giovanni; et je n'ai pas de comptes à te rendre. Je t'ai dit ce que je + voulais, ça suffit!</p> + + <p>—Alors, prononça lentement Tabary, tant pis pour lui!</p> + + <p>—Tant pis pour lui! Que veux-tu dire? Explique-toi!</p> + + <p>Tabary était seul à ce moment devant la porte de la ménagerie.</p> + + <p>La nuit tombait sous ces mêmes arbres où jadis Amélie, la mère de + Zézette, avait passé tant de nuits à rôder autour de sa caravane, + désertée par François Chausserouge, pour aller retrouver sa + maîtresse.</p> + + <p>Zézette avait gardé le souvenir très net de cette époque néfaste, + et en entendant le fils de cette Louise maudite murmurer à son oreille + les mêmes paroles que l'autre, la mégère, avait dû faire entendre à + son père, elle ne put réprimer un petit frisson.</p> + + <p>C'est là qu'avaient commencé les désastres qui avaient frappé sa + famille; c'est là que sa mère s'était alitée, ressentant, après tant + de secousses terribles, les premières atteintes du mal qui devait + l'emporter.</p> + + <p>Ce lieu allait-il encore lui porter malheur, à l'heure même où la + fortune paraissait vouloir lui redevenir favorable?</p> + + <p>Elle avait montré jusque-là trop d'énergie pour ne pas continuer; + elle entendait ne pas perdre un pouce du terrain qu'elle avait gagné, + rester maîtresse de la situation.</p> + + <p>Aussi fut-ce d'une voix ferme qu'elle répéta:</p> + + <p>—Que veux-tu dire?... J'entends que tu t'expliques?...</p> + + <p>Tabary prit le bras de la jeune fille, le passa sous le sien, et + tous deux marchèrent à l'ombre des hauts platanes, tous deux décidés à + la lutte.</p> + + <p>—C'est tant pis pour lui, répéta-t-il sourdement, parce que + tous les jours la passion que j'ai pour toi augmente, parce que je + veux que tu sois à moi et que s'il se met en travers de mon chemin, ce + sera entre nous un duel sans merci...</p> + + <p>—Tu le traiteras comme tu as traité Vermieux, sans doute? fit + Zézette durement... Tu le tueras!...</p> + + <p>—Non... je ne le tuerai pas... Je ne sais pas ce que je + ferai, mais je te jures que je sortirai victorieux du combat dont tu + seras la récompense...</p> + + <p>—Alors, moi... mon consentement... tu ne le comptes pour + rien? A mon tour, écoute-moi! Pour tout ce que tu tenteras de faire + contre Giovanni, tu trouveras en moi une adversaire résolue... Tu sais + de quelles armes je dispose contre toi... Ainsi, réfléchis...</p> + + <p>—Tu n'as pas, je pense, à te plaindre de moi personnellement, + et j'ai tenu les engagements que j'ai pris envers toi, mais je ne puis + commander à ma passion et ce que je dois à toi, je ne le dois pas à + Giovanni...</p> + + <p>—En frappant Giovanni, c'est moi que tu atteins...</p> + + <p>—Il est des circonstances où ton aide, ton concours et toute + l'affection que tu lui portes ne pourraient le sauver et qui te + mettront même dans l'impossibilité de te servir contre moi du secret + qui nous lie...</p> + + <p>—Alors c'est entendu, demanda Zézette en quittant le bras de + Tabary, c'est la guerre?</p> + + <p>—La guerre avec Giovanni, oui!</p> + + <p>—Alors, avec moi!</p> + + <p>—Eh bien! si tu veux! dit Tabary en éclatant enfin. Je t'ai + fait toutes les concessions que je pouvais te faire... je n'ai plus la + force d'en faire davantage... Dussé-je me perdre... je gagnerai!</p> + + <p>—J'attendrai que tu commences, dit la jeune fille.</p> + + <p>Zézette sortit de cet entretien, plus troublée qu'elle ne voulait + se l'avouer à elle-même.</p> + + <p>De ce jour, elle connut l'étendue de son amour pour le jeune + dompteur.</p> + + <p>Aussitôt en quittant Tabary, elle rejoignit le jeune homme, à qui + cette fois elle raconta tout, omettant toujours de parler du fameux + secret.</p> + + <p>Mais Giovanni, sans s'effrayer, hocha doucement la tête.</p> + + <p>Les craintes qu'éprouvaient à son endroit Zézette, ces dangers + qu'elle redoutait pour lui et qu'elle voulait à tout prix détourner + lui semblaient exagérés.</p> + + <p>Certes, on pouvait le renvoyer, le chasser, en trouvant un + prétexte... Mais puisque jamais sa conduite n'avait fourni l'occasion + d'un reproche, puisque sa conscience était calme, qu'avait-il à + craindre?</p> + + <p>A eux deux, ils sauraient déjouer les plans de cette vieille + teneuse d'entresort qui devait être au fond l'instigatrice de ces + complications nouvelles.</p> + + <p>—Tu ne connais pas les Tabary! dit Zézette, en tutoyant pour + la première fois son amant. Ils sont capables de tout!</p> + + <p>—Qu'importe! puisque je n'ai rien à me reprocher!</p> + + <p>—Ça ne fait rien! dit Zézette, dont la pensée se reportait + invinciblement à la scène du crime. Tu ne sais pas tout! Tu ne peux + pas tout savoir!</p> + + <p>—Ne me raconteras-tu pas au moins un jour?...</p> + + <p>—Pas encore! dit la jeune fille. Mais prends garde! C'est + tout ce que je puis te dire! En attendant, comme j'ai mes raisons pour + n'avoir confiance qu'en toi, c'est toi que je charge de m'assister + pendant les représentations.</p> + + <p>—Cependant si Tabary, dont c'est l'emploi habituel, s'y + oppose?</p> + + <p>—C'est ma volonté que je lui ai notifiée nettement.</p> + + <p>Quelques jours après, devant une assistance d'élite, Zézette + faisait ses véritables débuts.</p> + + <p>Tous les journaux avaient annoncé à grand renfort de réclame cette + attraction nouvelle et inédite.</p> + + <p>On avait habilement rappelé l'accident qui avait causé la mort de + Chausserouge; on avait annoncé que pour la première fois depuis cette + mort, un dompteur ou plutôt une dompteuse affronterait le redoutable + fauve.</p> + + <p>Et cette dompteuse était la propre fille de la victime, la jeune + Zézette, âgée de quinze ans à peine!</p> + + <p>Aussi le succès dépassa-t-il les espérances de la jeune fille.</p> + + <p>Elle avait gardé pour la fin de la représentation l'entrée dans la + cage de Néron. C'était ce numéro qu'on attendait avec impatience, le + clou véritable de la soirée.</p> + + <p>Après avoir provoqué d'unanimes applaudissements pour la maestria + et l'aisance avec laquelle elle manoeuvrait les pensionnaires + ordinaires de la ménagerie, elle excita l'admiration générale pour + l'énergie avec laquelle elle sut faire exécuter au terrible Néron les + exercices les plus difficiles.</p> + + <p>L'aspect de cette jeune fille au corps frêle, jolie, aux prises + avec un animal dont la férocité légendaire défiait le courage des + dompteurs les plus intrépides, causait une émotion énorme.</p> + + <p>Aussi Tabary put-il, à sa sortie, prédire à la jeune fille un + triomphe pareil à celui qui avait fait jadis la fortune de + Chausserouge.</p> + + <p>—Tout Paris défilera dans la baraque, ma chère Zézette! Tout + Paris voudra t'applaudir! Il n'y a plus besoin de chercher autre + chose! lui dit-il en lui pressant la main. Ah! si tu voulais... comme + nous serions heureux et comme nous serions vite riches!</p> + + <p>—Veux-tu me faire un plaisir? dit Zézette à qui ce retour à + une proposition qui lui faisait horreur gâtait la moitié de sa joie, + tu ne me reparleras plus de cela.</p> + + <p>—Comme tu voudras! dit Tabary sèchement en lui lançant un + regard furieux.</p> + + <p>Giovanni était aussi fier que sa maîtresse du succès qu'elle venait + d'obtenir. Que lui importait d'être désormais relégué au second rang, + lui, qui avait jusqu'à ce jour rempli le premier rôle dans la + ménagerie!</p> + + <p>—Il me semblait, lui dit-il, que ces applaudissements qui te + saluaient s'adressaient à moi... Tu étais si jolie... si désirable... + dans ton costume bleu... faisant évoluer tes bêtes à coup de fouet!... + Zézette!... Zézette! tu ne sauras jamais combien je t'aime!</p> + + <p>—Si! je le sais! répondait la jeune dompteuse en + s'abandonnant. Mais soyons prudent... Tabary veille!</p> + + <p>Tabary en effet veillait. Comme Giovanni, la vue de la jeune fille + avait fouetté ses sens, avivé son désir.</p> + + <p>Cette passion qu'il avait affectée par calcul, sur le conseil de sa + mère, avait revêtu un nouveau caractère.</p> + + <p>La rivalité de Giovanni l'avait rendu sincère. A présent, il + désirait vraiment Zézette, rêvait de l'enlever au jeune dompteur... A + présent il aimait réellement sa pupille.</p> + + <p>Il oubliait tout et son crime et la menace de Zézette de le + dénoncer et les recommandations de sa mère, qui lui conseillait de ne + rien brusquer... jusqu'à nouvel ordre. Jamais il n'avait ressenti au + même degré le désir violent de posséder cette petite... qui le + refusait pour se donner à un autre.</p> + + <p>Louise Tabary à qui il fit confidence de cette exaltation en fut + tout d'abord un peu effrayée.</p> + + <p>—Fais bien attention... lui dit-elle, il ne faut pas nous + mettre dans notre tort. Sois prudent! Avec une gamine aussi forte, il + faut savoir prendre ses précautions...</p> + + <p>—N'est-ce pas toi qui me conseillais l'autre jour de passer + outre... de la prendre?...</p> + + <p>—Oui... de la prendre! Mais au moment précis où tu aurais su + l'amener à désirer tout bas ce qu'elle n'oserait te donner de bonne + volonté. Je t'ai conseillé de lui faire une douce violence. Il faut + attendre qu'elle te dise non, uniquement parce qu'elle ne se sent pas + la force de dire oui... Mais il faut qu'au fond du coeur, elle te + remercie d'avoir passé outre.</p> + + <p>—Elle aime trop Giovanni et elle me déteste trop pour en être + là!</p> + + <p>—Alors, je ne puis plus te conseiller... Tu es meilleur juge + que moi. Agis comme tu croiras devoir le faire... Mais sois prudent! + Tu l'aimes donc vraiment?</p> + + <p>—A tuer pour elle un autre Vermieux!</p> + + <p>—Eh bien, vas-y! Elle te pardonnera peut-être, si elle + comprend que la passion t'a seule guidé... Quant à Giovanni, j'en fais + mon affaire! Dans trois jours, nous en serons débarrassés pour + toujours!</p> + + <p>—Comment?</p> + + <p>—C'est mon secret.</p> + + <p>—Je me fie à toi. Demain Zézette m'appartiendra.</p> + + <p>Jean Tabary était guidé par deux sentiments qui se + complétaient.</p> + + <p>Tout d'abord, poussé par son instinct brutal, il voulait posséder + la jeune fille pour satisfaire son appétit sensuel, subitement éveillé + par la préférence qu'elle semblait accorder à Giovanni, puis il avait + la conscience que la conquête de Zézette, même prise de force, + l'assurerait à jamais de l'impunité.</p> + + <p>S'il parvenait à la mater une première fois et puisque sa mère se + chargeait de le débarrasser d'un rival gênant, il était sûr de la + tenir, d'en faire sa chose, de lui enlever pour toujours la tentation + de recouvrer l'indépendance qu'un instant de faiblesse de sa part lui + avait donnée.</p> + + <p>De nouveau il serait le maître, le maître absolu de la ménagerie. + C'est à lui que profiterait le succès de la dompteuse et ainsi délivré + du pire des soucis, il pourrait en paix attendre l'heure de la + reddition des comptes.</p> + + <p>D'ici au jour où Zézette aurait atteint sa vingt et unième année, + il aurait le temps de se retourner, de voir venir et qui sait si + d'ici-là un hasard heureux n'aurait pas rendu la fille de Chausserouge + sa complice, aussi intéressée que lui à ne pas divulguer son + crime—ou sa femme.</p> + + <p>Il était bien décidé. Plutôt que de vivre dans cette incertitude + qui le tuait, il risquerait le tout pour le tout, se perdrait + irrémédiablement ou s'assurerait une victoire définitive.</p> + + <p>Il comptait sans l'énergie de Zézette.</p> + + <p>Bien que la dompteuse eut montré jusqu'alors une force de caractère + dont eussent été capables peu de jeunes filles de son âge, il était + loin de supposer qu'elle pût résister à l'assaut désespéré qu'il était + résolu à lui livrer.</p> + + <p>Il se trompait. Les menaces qu'il lui avait faites fort + imprudemment avaient éveillé les soupçons de l'enfant, qui, + connaissant le caractère de son tuteur, s'attendait à tout et avait + pris ses mesures en conséquence.</p> + + <p>Elle avait le pressentiment qu'elle courait un grand danger; elle + arrangea sa vie de façon à ne jamais demeurer seule.</p> + + <p>Depuis huit jours, elle avait demandé à Giovanni, qui logeait en + ville, de ne plus quitter les abords de la ménagerie, même la nuit, + surtout la nuit.</p> + + <p>Certes, elle n'était pas peureuse, mais une sorte de superstition + lui faisait craindre, se sachant en butte aux poursuites de + l'assassin, de rester seule dans cette caravane, où avait été tué + Vermieux.</p> + + <p>Giovanni, sans demander d'explication, s'était conformé au désir de + sa maîtresse.</p> + + <p>Pendant tout le jour il était son chevalier fidèle, et le soir, il + se retirait dans une caravane voisine, d'où il lui était facile + d'accourir au premier appel.</p> + + <p>La journée du lendemain se passa sans incident. Jean Tabary, bien + que fort soucieux, se montra comme toujours très prévenant, fort + empressé pour la jeune fille.</p> + + <p>Pourtant dans la soirée, il lui demanda comme la veille, comme tous + les jours:</p> + + <p>—Tu as bien réfléchi, Zézette? Tu ne veux pas m'aimer?</p> + + <p>—Tu m'ennuies... Je t'ai déjà dit de ne plus revenir + là-dessus... jamais! répliqua la jeune fille sèchement.</p> + + <p>—Tant pis!</p> + + <p>Lorsqu'après la dernière représentation, Zézette, appuyée sur le + bras du dompteur fit comme d'habitude, avant de rentrer, le tour des + baraques, elle ne montra pas, ainsi que d'ordinaire, la même expansion + naïve.</p> + + <p>Elle était triste, préoccupée, et Giovanni s'alarma.</p> + + <p>—Tu n'es pas malade au moins? demanda-t-il d'un ton très + tendre.</p> + + <p>—Non... je m'embête...</p> + + <p>—Pourtant tout a très bien marché aujourd'hui... Voyons! je + ne m'explique pas?...</p> + + <p>—Je ne sais pas ce que j'ai... mais je suis nerveuse. Il me + semble qu'il va m'arriver un malheur...</p> + + <p>—Je suis là, moi, tu sais bien! Et prêt à te défendre</p> + + <p>—Vois-tu, dit Zézette, je voudrais avoir dix-huit ans... + Alors je serais plus forte... je me ferais émanciper. Et puis, quand + même ça ne conviendrait pas à ces Tabary, qui t'en veulent tant, je ne + sais pas pourquoi... je pourrais me marier avec toi... Alors, nous + serions deux...</p> + + <p>—Laisse passer le temps, ma chérie, le temps viendra...</p> + + <p>—Oui... Mais d'ici là? Moi, je me tirerai toujours + d'affaire... Ils ont trop besoin de moi et, après tout, je les tiens! + Mais toi, qui restes malgré eux dans la ménagerie, toi, dont je leur + ai imposé la présence!... Ah! je t' en prie, prends bien garde!</p> + + <p>Il était une heure du matin quand les deux amants se quittèrent. + Zézette rentra chez elle, alluma sa lampe et ferma sa porte à clef. + Elle se préparait à se déshabiller quand un bruit la fit + retourner.</p> + + <p>Derrière elle Jean Tabary debout la regardait l'oeil brillant de + convoitise.</p> + + <p>—Toi, ici! que fais-tu? demanda Zézette qui se sentit devenir + pâle.</p> + + <p>—Je t'ai prévenue, dit le jeune homme, la voix haletante. Je + t'ai fait l'aveu de la passion que j'éprouve, tu n'as jamais voulu + m'écouter. Tu me fermes la bouche chaque fois que je veux te faire + entendre une parole d'affection. Tu affectes de croire que parce que + j'ai sur la conscience un acte que j'ai regretté et qui me pèse, je + suis incapable de tout bon sentiment. Je tiens à te prouver le + contraire. C'est pourquoi je suis venu ce soir...</p> + + <p>—Je n'ai pas à t'écouter... je ne veux rien entendre de toi! + Va-t'en! je t'ordonne de t'en aller!</p> + + <p>—Non! je ne partirai pas avant que je t'aie dit tout ce que + j'ai à te dire. La vie désormais m'est insupportable sans toi... Je te + veux!... Chaque fois que je te regarde, je sens en moi quelque chose + qui m'enlève la notion de tout ce qui m'entoure... Si je suis un + misérable, je sens que ton amour me rendrait meilleur... Je t'aime, je + veux que tu m'aimes!</p> + + <p>—Encore une fois, va-t'en! dit Zézette en passant derrière la + table qui la séparait du lit.</p> + + <p>—Et depuis que tu prodigues à ce Giovanni les marques de ton + affection, à la vue de tout le monde, je suis pris d'une jalousie que + je ne puis refréner. Je voudrais le prendre, le tenir en mon pouvoir, + le tuer, pour être à sa place... Ah! un jour ou l'autre, nous + réglerons cette affaire de lui à moi, je te le promets... Après tout, + tu es ma pupille, j'ai autorité sur toi! Et c'est lui qui t'a + détournée!</p> + + <p>—As-tu donc déjà oublié nos conventions? Un mot de plus et + dès demain, je mets ma menace à exécution! cria Zézette dont les + doigts se crispèrent sur le dossier d'une chaise.</p> + + <p>—Eh bien! que m'importe! Tu me dénonceras! On m'arrêtera! + J'aime mieux tout que la vie que je mène. Le scandale ruinera la + ménagerie et je serai vengé!... Que m'importe la vie si je ne t'ai + pas!... Aussi bien, est-ce une vie que le supplice que j'endure sans + trêve?... Je te veux... Nous serons l'un à l'autre toujours... + Sinon...</p> + + <p>—Sinon, quoi? demanda Zézette épouvantée de l'expression du + regard de Tabary.</p> + + <p>—Sinon... je te prends! De gré ou de force tu + m'appartiendras!</p> + + <p>Il écarta la table et fit un pas vers la jeune fille.</p> + + <p>—N'avance pas! dit Zézette résolument en saisissant un + chandelier qui se trouvait placé sur une petite commode. N'avance pas + ou j'appelle et je frappe!...</p> + + <p>—Tu appelleras! dit Jean narquoisement. Et qui donc? Giovanni + sans doute? Il est loin à présent!... La ménagerie est isolée. Les + caravanes voisines sont désertes. Celles qui sont occupées renferment + des gens qui dorment et que tes cris n'éveilleront pas. Crois-moi, ne + résiste pas... Tes coups ne m'effraient pas plus que tes menaces!</p> + + <p>Il n'avait pas achevé que Zézette ayant d'un revers de main ouvert + la petite fenêtre, appelait de toute la force de ses poumons:</p> + + <p>—Giovanni, à moi! à l'aide! au secours!</p> + + <p>—Je dis qu'il ne viendra pas! gronda Tabary en renversant la + table pour s'élancer sur la jeune fille.</p> + + <p>La lampe tomba et s'éteignit.</p> + + <p>Avant que la jeune fille eût le temps de se servir de son arme, + elle se sentit enlevée dans les bras nerveux de Jean Tabary.</p> + + <p>Il la déposa sur le lit, lui faisant un bâillon avec sa main, + l'immobilisant sous le poids de son corps...</p> + + <p>Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques, + inarticulés, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entrée + vola en éclats et une voix retentit au dehors...</p> + + <p>—Tiens bon, Zézette, me voici!</p> + + <p>C'était Giovanni. Mais la porte fermée en dedans tenait bon.</p> + + <p>Jean Tabary s'était à moitié redressé, incertain s'il devait lâcher + sa proie ou s'élancer au-devant du nouveau venu.</p> + + <p>Il allait s'arrêter a ce dernier parti, s'opposer à l'entrée du + dompteur quand, la porte, ébranlée par des efforts répétés, céda + enfin...</p> + + <p>Giovanni était dans la place.</p> + + <p>Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa complètement, + les poings fermés, prêt à la lutte.</p> + + <p>Mais le dompteur le prévint. D'un bond, il sauta sur cette ombre + dans laquelle son instinct lui fit reconnaître Tabary.</p> + + <p>—Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais déjà + Giovanni avait saisi son adversaire, lui serrant la gorge comme dans + un étau. Les deux hommes s'enlacèrent, puis leurs pieds + s'embarrassèrent dans la table renversée et ils roulèrent ensemble à + terre.</p> + + <p>On n'entendait plus que des sons étouffés, des injures à peine + distinctes... Une masse vivante et indécise se tordait... sans qu'il + fût possible de distinguer qui avait le dessous.</p> + + <p>Alors Zézette sauta à terre... grâce à son exacte connaissance des + lieux, elle put trouver une allumette et une minute après la scène + s'éclaira.</p> + + <p>Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary + râlant.</p> + + <p>—Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misérable! + Abuser d'une enfant!</p> + + <p>—Laisse-le, Giovanni! implora Zézette.</p> + + <p>—Quand je serai sûr qu'il ne recommencera pas! Et de son + poing fermé il martelait la face déjà tuméfiée de Tabary.</p> + + <p>Enfin las de cette lutte désormais inégale, il obéit. Il aida son + ennemi, aveuglé par le sang, à se relever.</p> + + <p>—Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne pas t'avoir étranglé, + comme tu le méritais!</p> + + <p>Sans un mot, Jean sortit, mais dès qu'il fut dehors:</p> + + <p>—Giovanni, cria-t-il, nous nous retrouverons!... Et quant à + toi, Zézette, prends bien garde!</p> + + <p>Il disparut en courant dans l'obscurité, tandis que la jeune fille + tombait dans les bras de son sauveur.</p> + + <p>—Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je + t'aime!</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XVI'></a> + + <h2>XVI</h2> + <br> + + + <p>L'attentat inouï de Jean Tabary détermina la rupture définitive de + Zézette avec son tuteur, sans toutefois que personne songeât à tirer + parti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice à satisfaire + toutes les rancunes.</p> + + <p>Si d'une part Jean renonça à se venger ouvertement de la résistance + de la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de + Giovanni, celle-ci de son côté ne pensa pas une minute à mettre ses + menaces à exécution.</p> + + <p>Bien que l'acte de Tabary, prévu par le Code et sanctionné par le + témoignage du dompteur, fût une arme dangereuse, elle ne s'en servit + pas plus que de la connaissance du crime.</p> + + <p>Le scandale qui fut résulté d'une double dénonciation eut amené + peut-être la ruine de la ménagerie et, d'autre part, il eut fallu + mêler le nom de François Chausserouge à toute cette affaire.</p> + + <p>C'était une extrémité à laquelle Zézette, quelque désir et quelque + besoin qu'elle en eût, ne pouvait se résoudre, et qui répugnait à son + caractère.</p> + + <p>Comme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la + police une instinctive horreur.</p> + + <p>Il lui suffisait de continuer à inspirer à ses ennemis uns crainte + salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour + user de ce moyen.</p> + + <p>Maintenant que Tabary, par la brutalité de son attentat et son + insigne maladresse, avait encore aggravé son cas, elle se sentait plus + que jamais maîtresse de la situation.</p> + + <p>La scène de la veille lui permettait désormais de dicter sa + volonté, d'affirmer son autorité, de rompre avec son tuteur toute + autre relation que celles que la bonne administration de la ménagerie + rendait indispensable, cela lui suffisait.</p> + + <p>Elle songea seulement à profiter de cette nouvelle victoire en se + mettant pour l'avenir complètement à l'abri d'une nouvelle + agression.</p> + + <p>La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention + constante lui sembla un danger pour le jeune homme.</p> + + <p>Qui sait, maintenant que son amour n'était plus un secret pour + Jean, si celui-ci, conseillé par sa mère, ne serait pas capable, la + jalousie aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des + embarras à cet amoureux d'une fille de quinze ans?</p> + + <p>Il fallait donc mettre le dompteur à l'abri de toute tentative de + ce genre, et c'est alors qu'elle songea à avoir recours cette fois à + la protection de Charlot.</p> + + <p>Avec un pareil appoint, elle se sentait de force à lutter contre + les Tabary.</p> + + <p>Fatma, qui s'était mise, ainsi que son lutteur, si aimablement à sa + disposition, fut la seule à qui elle fit la confidence de ce qui + s'était passé.</p> + + <p>Aucune indiscrétion n'était naturellement à craindre de la part de + Jean, qui, dès son retour à la caravane de sa mère, s'était mis au + lit, faisant répandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait + à quelques jours de repos.</p> + + <p>Fatma ne montra pas le moindre étonnement en entendant le récit que + lui fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait été + victime.</p> + + <p>—De la part de Tabary que je connais depuis des années, + dit-elle, il faut s'attendre à tout, c'est crapule et compagnie!... + Seulement dans cette affaire-là, tu as le beau rôle, il faut le + garder. Tu as raison de vouloir que ton amoureux ne se montre plus. + Viens avec moi, nous allons trouver Charlot, qui est à sa baraque... + En route nous réfléchirons sur ce qu'il y a lieu de faire.</p> + + <p>Il était deux heures de l'après-midi; la ménagerie ne donnait qu'à + quatre heures sa première représentation de jour; ils avaient le temps + d'aviser.</p> + + <p>—Je ne veux plus, dit Zézette, remettre jamais les pieds dans + la caravane des Tabary. Ce matin, j'ai déjeuné avec Giovanni au + restaurant. Mais tout à l'heure, quand je vais me trouver dans la + ménagerie en face de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de + faire?</p> + + <p>—Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'était passé. + Ne souffle pas mot de ce qui t'est arrivé dans la nuit, mais exige + tout ce que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dégage + complètement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas + de cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te + plaindrais-tu pas?</p> + + <p>—Parce que, dit Zézette, je ne veux avoir aucun rapport avec + la police. Cela m'entraînerait à dire des choses qui ne doivent pas + sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le moment sera + venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir recours à + personne. J'ai mes raisons pour cela.</p> + + <p>Et en parlant ainsi d'un ton très modéré, très calme, les yeux de + Zézette brillaient d'un éclat inaccoutumé.</p> + + <p>On eût dit que maintenant qu'elle se sentait plus forte, mieux + armée, partant plus sûre de réussir, elle mûrissait un plan, caressait + un projet, que la protection dont elle allait être l'objet et le + concours des circonstances allaient rendre réalisable.</p> + + <p>Elle sourit, puis, sur un ton assez indéfinissable:</p> + + <p>—Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon père m'a dit souvent: + Zézette, chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un + principe dont il ne faut jamais s'écarter, si l'on veut maintenir + intactes sa dignité et son indépendance: oeil pour oeil, dent pour + dent! Eh bien! on m'a fait souffrir, on a fait souffrir mon père, + j'acquitterai cette vieille dette, je rendrai au centuple tout ce + qu'on m'a fait... Je vengerai du même coup et mon père et ma mère, que + Louise Tabary a tuée, et moi-même... Et cela toute seule, avec vous + deux et Giovanni, si vous voulez m'aider... quand le moment sera + venu...</p> + + <p>—Mais pour le moment? interrogea Fatma. Que veux-tu de + nous?</p> + + <p>—En attendant que l'heure ait sonné, je veux être à l'abri + d'une scène semblable à celle d'hier... simplement.</p> + + <p>—Zézette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous fais tu + mystère, à nous, tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets + d'avenir?... Nous pourrions peut-être dès à présent t'aider plus + utilement.</p> + + <p>—Non! Non! riposta Zézette, plus tard... plus tard, je t'en + prie!</p> + + <p>Et elle ajouta en riant:</p> + + <p>—Je ne me suis confiée jusqu'à ce jour qu'à mon lion Néron, + qui me comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit à + personne, pas même à Giovanni... Mais, tu verras, tu verras!</p> + + <p>En ce moment les deux femmes arrivaient à la baraque de Bertrand + (de Marseille), chez qui était engagé Charlot.</p> + + <p>Le jeune lutteur, bien cambré dans son maillot, était en parade, + car le patron des Arènes donnait sans discontinuer, toutes les + demi-heures, des représentations pendant l'après-midi entière.</p> + + <p>Déjà la foule nombreuse des curieux venus à la fête entouraient + l'estrade, le bonisseur avait embouché son porte-voix et conviait les + amateurs de belles luttes à entrer «afin d'admirer la force et + l'adresse des plus redoutables champions français, tous engagés par M. + Bertrand, si soucieux de conserver à son établissement unique au + monde, son renom et sa clientèle».</p> + + <p>—Crois-tu qu'il est beau! dit Fatma en s'arrêtant subitement + et en désignant à son amie le torse musculeux de Charlot. Il ne nous a + pas aperçues. Nous allons entrer par derrière sans qu'il le sache et + nous le verrons lutter.</p> + + <p>—Si tu veux! dit Zézette, auquel plaisaient tous les genres + d'exercices qui demandent du courage ou de la force.</p> + + <p>Elles assistèrent à la représentation, cachées dans le coin le plus + sombre de la baraque.</p> + + <p>Après l'enlèvement des haltères par un colosse appelé le Terrible + Toulousain, qui jongla également avec des poids de cinquante + kilogrammes, on aborda la partie la plus intéressante de la + représentation.</p> + + <p>Charlot fut un des vainqueurs.</p> + + <p>Fatma, les yeux béants d'admiration, serrait le bras de sa compagne + à chaque coup que portait son amant, à chacune de ses parades + savantes.</p> + + <p>—Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un + lutteur payé pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous + a vues et c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il + beau? Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras être + tranquille?</p> + + <p>Après la représentation, Fatma tomba dans les bras de son + amant.</p> + + <p>—Tu sais, je suis bien souvent méchante avec toi... Mais + chaque fois que je te vois travailler, ça me fait la même émotion et + le même plaisir. J'oublie tout!... Dans ces moments-là, tu pourrais me + demander ce que tu voudrais.</p> + + <p>Charlot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa maîtresse.</p> + + <p>—Tout ça, prononça-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me + voyais me battre sérieusement, ça serait bien autre chose!</p> + + <p>—Eh bien! y a peut-être Zézette qui a de l'ouvrage à te + donner.</p> + + <p>—Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Charlot galamment, du moment + que ça vous fait plaisir à toutes deux.</p> + + <p>Le lutteur était un garçon d'intelligence très fermée, d'esprit un + peu lourd. Très fier de ses biceps, il était dévoué à l'excès et s'il + était heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des + «dames», comme il disait, c'était autant par orgueil que par bonté + d'âme.</p> + + <p>Pour Fatma, qui avait sur lui une influence énorme, il se fut lancé + sans une objection dans les aventures les plus périlleuses, sans se + soucier le moins du monde, ni même se douter du danger.</p> + + <p>Il était honnête, mais d'une honnêteté à lui, qui l'empêchait de + concevoir et par conséquent d'accomplir une mauvaise action, mais son + inconscience lui eût fait commettre une infamie, sans du reste qu'il + s'en doutât, simple instrument dans la main de sa maîtresse.</p> + + <p>—Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribué + le «rouleau». Après ça, je suis à vous.</p> + + <p>On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des quêtes + invariablement faites dans les baraques, après chaque exercice.</p> + + <p>Ce rouleau appartient toujours dans tous les établissements au + patron. Chez les lutteurs seulement, elle est partagée également entre + les pensionnaires de la maison.</p> + + <p>Quelques instants après, tous les trois étaient attablés dans un + petit bar établi sur l'esplanade, non loin des Arènes, et Fatma + exposait la situation. Elle raconta l'attentat dont Zézette avait + failli être victime.</p> + + <p>—C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Charlot, + Giovanni ne pouvait donc pas le crever tout à fait?</p> + + <p>—Oh! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas à + rebiffer, mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une + correction sérieuse et digne de ses mérites, comme il est plus sage de + ne pas laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est + l'amant de Zézette, j'ai dit à notre amie qu'elle pouvait compter sur + toi.</p> + + <p>—Je te crois! dit Charlot, j'aurai vraiment du plaisir à lui + tarauder les côtes à cet animal-là, surtout après ce que sa mère a + fait à Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous + exploiter!</p> + + <p>Alors Zézette prenant la main du lutteur:</p> + + <p>—Je vous remercie, mon vieux Charlot, c'est gentil ce que + vous faites pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les + deux yeux, s'il fallait m'aider dans une occasion où il pourrait y + avoir du danger pour nous deux... est-ce que je pourrais + compter?...</p> + + <p>—Pardi!... alors ce serait bien plus drôle! dit le géant.</p> + + <p>—Voilà une cachottière qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a + envie de faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma.</p> + + <p>—Si c'est pas le moment... elle a peut-être raison. Dès + l'instant que je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera + venu...</p> + + <p>Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes.</p> + + <p>Il fut entendu que Charlot passerait désormais à la ménagerie + toutes les heures que lui laisserait son service. Zézette se faisait + forte de contraindre les Tabary à accepter ce contrôle.</p> + + <p>Puis, comme il n'était pas prudent à la jeune fille de continuer à + habiter seule dans une caravane isolée, où elle restait en butte à de + pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane était trop + étroite pour donner asile à trois personnes, il fut entendu que la + fille de Chausserouge irait demeurer rue Cler, dans le petit hôtel + meublé où Charlot avait élu domicile.</p> + + <p>C'est là que chaque soir, Fatma, s'échappant de la tente où elle + était censée passer ses nuits, allait retrouver son amant.</p> + + <p>Dans une chambre voisine du couple, Zézette n'aurait absolument + rien à craindre. De là, comme disait Charlot, et en prenant ses + précautions, on pouvait voir venir.</p> + + <p>Les deux femmes furent de retour à la ménagerie juste au moment où + les garçons de piste préparaient la parade et donnaient à l'intérieur + le dernier «coup de fion».</p> + + <p>Fatma courut à son entresort et Zézette rentra dans sa caravane + pour s'habiller et se préparer à paraître.</p> + + <p>Elle y était depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pénétra + à son tour, après avoir frappé un léger coup à la porte.</p> + + <p>Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse.</p> + + <p>—Eh bien! ma chère enfant, que se passe-t-il donc? Tu n'es + pas venue déjeuner ce matin... Tu n'es pas malade?</p> + + <p>La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupéfaite, + après ce qui s'était passé d'une audace semblable.</p> + + <p>—Non!... répliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce + n'est pas la faute de votre fils... Après la scène de cette nuit, vous + ne voudriez pas que je remette jamais les pieds chez vous?</p> + + <p>—Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade à la pensée + du mal qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reçues. Il t'aime + tant qu'il avait perdu la tête, et c'est lui qui m'envoie pour te + demander d'oublier.</p> + + <p>—Madame Tabary, riposta Zézette nettement, si vous voulez + bien, nous ne parlerons plus de rien. Mon âge m'empêche et m'empêchera + longtemps encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du + passé, l'attentat d'hier, m'ont valu l'indépendance. Je ne veux pas + l'aliéner. Il y a maintenant un abîme entre nous. Je ne le franchirai + pas. Du reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai résister même par + la force.</p> + + <p>—Alors, dit Louise très pâle, c'est la guerre que tu nous + déclares décidément? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre + nous que nos intérêts?</p> + + <p>—Parfaitement.</p> + + <p>—Eh bien! à mon tour, je te préviens que cette solution ne me + convient pas... Nous avons jusqu'ici été trop faibles... En somme, tu + n'es qu'une enfant. Nous t'avons jusqu'à ce jour laissé suivre ton + caprice et ta fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons + des droits sur toi. Nous les exercerons. Je te préviens qu'à partir + d'aujourd'hui nous exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu + refuses, nous saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues à + faire la mauvaise tête, nous réunirons le conseil de famille qui + avisera pour les mesures à prendre...</p> + + <p>—Eh bien! je parlerai!...</p> + + <p>—Tu parleras! A ta volonté! Nous acceptons la lutte... Il est + probable qu'on accordera plus de crédit à la parole de mon fils et à + la mienne qu'aux accusations dénuées de preuves que tu pourras fournir + et que c'est toi qui supporteras les conséquences de ta mauvaise + action... La mémoire de ton père en souffrira et, d'autre part, si + nous sortons vainqueurs, je te préviens que tu peux t'attendre à + tout... Nous verrons qui cédera le premier... Est-ce ton dernier + mot?...</p> + + <p>Zézette hésita une minute. Une rougeur subite colora ses + joues..</p> + + <p>Voilà que subitement et au moment où elle s'y attendait le moins, + ses adversaires se révoltaient. Voici que furieux d'avoir été vaincus + une première fois, ils se décidaient à jouer leur dernière carte, le + tout pour le tout!</p> + + <p>A quel parti s'arrêter?</p> + + <p>Son plan échouait puisqu'elle était désarmée, puisque la menace + d'une dénonciation ne les effrayait plus. Elle pesa mentalement les + conséquences de la décision suprême qu'elle allait prendre.</p> + + <p>Sans doute le résultat de cette réflexion rapide la satisfit; elle + estima que même livrée à elle-même, puisqu'elle avait depuis longtemps + renoncé à mettre la justice en mouvement, et aidée par ses complices, + elle était de taille à gagner cette dernière partie, car un sourire + éclaira sa physionomie.</p> + + <p>—Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot.</p> + + <p>—Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la + Tabary en prenant congé et cessant désormais de dissimuler.</p> + + <p>Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut + rejoindre son fils.</p> + + <p>—Tu sais, dit-elle à Jean, la môme est à la rebiffe! Ah! ma + foi, ça m'a tellement exaspérée que je lui ai lâché son paquet... Je + l'ai mise en demeure de nous dénoncer si bon lui semble, mais je lui + ai signifié qu'elle ait désormais à nous obéir comme par le passé.</p> + + <p>—Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un + coude, alors nous sommes fichus!</p> + + <p>—Dors tranquille, mon fillot! La mère Tabary n'est pas de la + rosée de ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les + maîtres, car demain, comme je te l'ai promis, nous serons débarrassés + de l'autre, de celui qui nous gêne, du beau dompteur, du défenseur des + orphelins... Quant à la petite, je sais d'avance qu'elle ne parlera + pas!</p> + + <p>—Mais si pourtant elle allait?..</p> + + <p>—Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es + malade, ne t'occupe de rien...</p> + + <p>—Mère, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis + t'être utile...</p> + + <p>—Il faut que tu ne prennes part à rien... au contraire. + Demain soir tu pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-là.</p> + + <p>Quant à Zézette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la + laissa fort troublée.</p> + + <p>Elle avait encore quelques minutes avant la représentation, elle + courut prévenir Fatma de ce qui venait de se passer.</p> + + <p>Évidemment, un danger inconnu la menaçait; elle pouvait à présent + s'attendre à tout; il fallait qu'elle se sentit de suite + vigoureusement appuyée.</p> + + <p>—Fais vite venir Charlot... Je prévois qu'il y aura du + grabuge... Tout sera fini d'une façon ou de l'autre d'ici à + quarante-huit heures, mais je ne veux pas être prise au dépourvu. + Qu'il s'arrange pour être libre, je lui revaudrai cela...</p> + + <p>—Que devra-t-il faire?</p> + + <p>—Rien pour l'instant. M'obéir ensuite! Mais qu'il soit + là!</p> + + <p>—C'est bon! tu peux y compter, puisque nous te l'avons + promis!</p> + + <p>Zézette était à présent une toute autre femme.</p> + + <p>Très bonne et très dévouée en temps ordinaire, toute la sauvagerie, + la rancune féroce des gens de sa race se réveillaient en elle, + maintenant qu'on la poussait à bout.</p> + + <p>Le même sentiment qui avait décidé Chausserouge, cet être si + faible, si indécis, à frapper Vermieux, la décidait à présent à agir. + Elle était résolue à ne reculer devant aucune extrémité.</p> + + <p>—C'est bon! C'est bon! On va voir! murmurait-elle tout bas, + comment se venge une ramoni!</p> + + <p>Elle voulait sortir à tout prix victorieuse de la lutte qu'elle + avait acceptée. Il lui fallait tous les atouts; elle préparait son + jeu.</p> + + <p>En descendant dans la ménagerie, elle s'arrêta devant la cage de + Néron.</p> + + <p>Le lion vint en reniflant coller son nez devant les barreaux. Elle + passa sa petite main et flatta l'animal.</p> + + <p>—Tu es avec moi, dis, mon vieux Néron? Tu ne m'abandonneras + pas?</p> + + <p>Et le fauve, relevant la tête, chercha à lécher le poignet de son + amie, comme s'il voulait répondre à son affectueuse parole.</p> + + <p>Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annoncé le + commencement de la représentation, Zézette, redevenue calme, fit son + entrée.</p> + + <p>Après les exercices de Giovanni, elle manoeuvra ses bêtes avec la + même aisance qu'à l'ordinaire.</p> + + <p>Le dernier numéro, c'est-à-dire son entrée dans la cage de Néron, + remporta un énorme succès.</p> + + <p>Elle mit une sorte de coquetterie à obtenir de la docilité de + l'animal des résultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-là. Le + fauve, sous le fouet de sa dompteuse, devenait câlin.</p> + + <p>Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tête bouclée + dans sa gueule.</p> + + <p>Néron exécutait comme un simple caniche les exercices les plus + variés sans la moindre résistance.</p> + + <p>Elle sortit de là au milieu des applaudissements, encore plus calme + qu'auparavant.</p> + + <p>Au premier rang des spectateurs, Charlot le lutteur, qu'un avis de + Fatma avait fait accourir, se faisait remarquer par son + enthousiasme.</p> + + <p>Quand la foule se fut écoulée, il resta seul dans la ménagerie et + vint complimenter Zézette.</p> + + <p>—Je me suis arrangé pour être libre, dit-il bas à l'oreille + de la jeune fille. Je suis à votre disposition. Que faut il faire?</p> + + <p>—Dire comme moi et me faire respecter même par la force.</p> + + <p>A ce moment, Louise Tabary s'approcha.</p> + + <p>—Zézette, dit-elle d'un ton plein d'autorité, ce soir tu + viendras dîner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te préviens en + outre que tu coucheras à l'avenir dans notre caravane, comme par le + passé. Il ne convient pas qu'une jeune fille de ton âge aille loger + loin de ses parents, seule dans un hôtel meublé.</p> + + <p>—D'abord, madame, dit Zézette, vous n'êtes point mes parents, + ni votre fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais + jamais les pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dînerai et je + coucherai où bon me semblera.</p> + + <p>—Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois + obéissance!</p> + + <p>—Pardon! dit Zézette en reculant d'un pas, je refuse!</p> + + <p>—Tu refuses?</p> + + <p>—Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous + la protection de M. Charlot, qui répond de moi. Donc, soyez + tranquille, il ne m'arrivera rien de fâcheux.</p> + + <p>—Charlot n'a rien à voir là-dedans. Tu es ma pupille.</p> + + <p>—Eh bien! je m'émancipe, voilà tout!</p> + + <p>—Madame, dit Charlot, en avançant sur un signe de la jeune + dompteuse, mamz'elle Zézette s'est remise à moi pour la protéger. Je + m'en suis chargé. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... + aura affaire à Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse.</p> + + <p>—Alors, dit Louise, pâle de colère, ce n'est plus Giovanni, + tu donnes dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement + monsieur, l'amant de Fatma, je crois! Je vais la prévenir, nous + verrons comment elle acceptera cela...</p> + + <p>—Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-même qui a prié + Charlot de me prêter son aide et il n'a rien à lui refuser, dit + Zézette. Ainsi!...</p> + + <p>—C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de + scandale inutile, mais nous verrons comment tout cela finira.</p> + + <p>Elle courut au contrôle où Giovanni, en l'absence de Jean, comptait + la recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint à sa + caravane.</p> + + <p>Une heure plus tard, et comme Charlot attendait sa maîtresse, en + compagnie de Zézette, dans le restaurant où ils avaient l'habitude de + prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colère.</p> + + <p>—Ah ça! Voyons, m'expliquerez-vous, demanda-t-elle, ce qui + s'est passé? La mère Tabary est venue au moment où j'étais sur + l'estrade... Entre deux séances, elle s'est mise à m'agoniser de + sottises... Je ne sais pas tout ce qu'elle ne m'a pas raconté..! Elle + m'a traitée comme la dernière des dernières... Nous nous sommes + engueulées ferme et ma foi, j'ai fini par lui ficher mon compte! Me + voilà libre maintenant! Demain, j'irai trouver Boyau-Rouge... Je lui + vendrai les trucs de la vieille et, puisqu'elle fait la méchante, nous + allons la flanquer en bas, elle et son entresort.</p> + + <p>On mit rapidement Fatma au courant de la scène qui venait de se + passer.</p> + + <p>—Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!... + Ça chauffe... nous allons rire...</p> + + <p>On était au dessert quand Giovanni, qui avait été retenu jusque-là + par les occupations multiples qui lui incombaient depuis + l'indisposition de Jean, vint retrouver ses amis.</p> + + <p>—Je ne sais pas, dit-il à son tour, ce qu'a la mère Louise, + aujourd'hui. Je la connais, je suis sur qu'elle manigance un tour de + sa façon... Ouvrons l'oeil!</p> + + <p>Zézette prêtait, sans y prendre part, une oreille distraite à cette + conversation.</p> + + <p>Enfin, et comme si elle sortait d'une rêverie qui l'avait + transportée à mille lieues de ses complices:</p> + + <p>—Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais + vous révéler mon secret...</p> + + <p>Et d'une voix haletante, pleine d'émotion, elle raconta tout, les + intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-père, + l'histoire de sa mère, morte à petit feu, minée autant par le chagrin + que par la maladie, l'influence néfaste de Tabary sur Chausserouge, + l'assassinat de Vermieux, auquel elle avait assisté, la mort de son + père, les scènes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle + conclut:</p> + + <p>—J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas + le courage, et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont deviné et + veulent passer outre. A tout prix, les Tabary veulent me faire + disparaître pour rester les seuls maîtres de la ménagerie. Demain, + j'aurai gagné... à moins que ce ne soit eux! Si nous restons + victorieux, je veux que nous ne le devions qu'à nous-mêmes, sans + l'assistance d'aucune police et j'ai pris une résolution + terrible...</p> + + <p>Elle se tut.</p> + + <p>Zézette avait parlé d'un ton si solennel que tous les assistants + sentirent que la décision de la jeune fille était irrévocable.</p> + + <p>—Laquelle? demanda enfin Fatma.</p> + + <p>—Celle de me débarrasser de Jean Tabary, répliqua + tranquillement la fille de Chausserouge. Je vous ai raconté tout à + l'heure comment il avait été le mauvais génie de ma famille... + Aujourd'hui il est encore mon ennemi... A bref délai, je serai sa + victime, si je ne me révolte pas... Le moment est donc venu... Il faut + que Jean Tabary ou moi disparaissions... Hier, nous nous sommes lancé + un dernier défi, la mère Louise et moi... Il faut que demain tout soit + fini... Après-demain, il sera peut-être trop tard!</p> + + <p>—Mais, interrompit Fatma, tu partes absolument de te + débarrasser d'un homme comme de la chose la plus naturelle du monde... + Et la police?...</p> + + <p>—Il ne tiendrait qu'à moi de la mettre en mouvement... Mais + je vous ai déjà dit que je voulais agir par moi-même... Il ne s'agit + que de savoir choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien à dire...</p> + + <p>—Il y a l'exemple de Vermieux, dit Giovanni, comme tu nous + l'a raconté tout à l'heure. Je ne pense pas que ce soit ce moyen que + tu as choisi. Ça réussit une fois, mais rarement deux fois...</p> + + <p>—Il y a Néron, simplement... dit Zézette, mon Néron, qui + m'obéit comme un chien docile et dont la férocité est connue de tout + le personnel de la ménagerie...</p> + + <p>—C'est vrai que Néron ne ferait qu'une bouchée de Jean + Tabary, dit Fatma, mais comment arriver à?..</p> + + <p>—Je n'hésite qu'en ce qui concerne le moyen d'exécution... + Tabary, pour son inoffensif numéro, entre dans certaines cages... Une + erreur du garçon de piste peut faire pénétrer dans la cage centrale + l'animal furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais ça ne + pourrait se faire qu'en pleine séance, en public, au cours des + représentations... Et ce moyen-là est dangereux... Il en est un autre: + Ouvrir la porte de la cage et y jeter, la tête première, Tabary. Avec + l'aide d'un gars comme Charlot, ça serait facile, mais Charlot + voudra-t-il se compromettre à ce point?... conclut Zézette en + regardant fixement le lutteur.</p> + + <p>Charlot ne broncha pas. Devant cette interrogation muette de la + jeune fille, il haussa légèrement les épaules..</p> + + <p>—Puisque je t'ai dit que j'étais décidé à tout.,. S'il le + faut, je te le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je + me charge de te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres.</p> + + <p>—Nous n'en arriverons là que si nous ne pouvons faire + autrement, dit Zézette, qui parlait de cette résolution extrême de la + façon la plus naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour + rien l'ami Charlot.</p> + + <p>—Alors, que décides-tu?</p> + + <p>—Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez + franchement si vous m'approuvez?</p> + + <p>—Absolument! dit Fatma. Dent pour dent, oeil pour oeil.</p> + + <p>—Donc, nous attendrons les événements. Là journée de demain + sera une journée mémorable, d'où dépendra notre avenir à tous. Nous + laisserons les Tabary nous attaquer... Il suffit seulement que je + sache aujourd'hui que j'ai sous la main des amis déterminés à agir, et + à en venir aux dernières extrémités si la façon dont on nous traitera + nous y force. Donc, ne vous éloignez pas... Ce soir, après la dernière + représentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de + moi, afin d'être prêts à toute éventualité, et, ensuite, à la garde de + Dieu!</p> + + <p>Elle rentra la première dans sa caravane. Les conjurés restés seuls + demeurèrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une + enfant, en somme.</p> + + <p>Ils admiraient qu'elle eût pu, jusqu'à ce jour, porter le poids + d'un pareil secret et résister si vaillamment aux entreprises de ses + ennemis.</p> + + <p>Aussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songeât à riposter, à + préparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait + infligés.</p> + + <p>A ces gens d'esprit droit, mais peu cultivé, la peine du talion + semblait une punition juste, méritée, et puisque la justice avait été + impuissante jusqu'à ce jour à protéger l'innocence persécutée et à + punir le mal, il paraissait équitable de choisir une revanche digne du + forfait.</p> + + <p>—En voilà une petite, dit Fatma, qui a de la tête! Tu + l'épouseras, Giovanni, et avec elle, quand vous serez tous deux + redevenus les maîtres de la ménagerie, qui n'aurait jamais dû cesser + de vous appartenir, où les Tabary n'auraient jamais dû mettre les + pieds, vous ferez de l'or! Vous deviendrez riches, je vous le dis!</p> + + <p>—Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le + dompteur, mais la lutte sera-t-elle égale, avec ces gens qui ont + l'habitude du crime, qui ont pour eux l'âge, presque le droit, + puisqu'en somme, ils sont les tuteurs?</p> + + <p>—Mais puisque Charlot se charge de tout! riposta Fatma. + N'est-ce pas, Charlot?</p> + + <p>—Pour sûr! dit le lutteur, je les déteste, ces canailles-là, + comme si c'était à moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hésiterai + pas une minute, quand je devrais y perdre mon nom!</p> + + <p>Jusqu'à l'heure des représentations de la soirée, les conjurés + restèrent ensemble, faisant leurs projets d'avenir.</p> + + <p>Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps après le départ de + Giovanni, le lutteur et sa maîtresse durent enfin se retirer, ils se + rendirent sans bruit, évitant de se faire remarquer, vers la caravane + déserte voisine de celle de Zézette, où ils avaient décidé de passer + cette nuit suprême.</p> + + <p>Giovanni y couchait encore, mais on avait étendu un matelas à + terre, sur lequel devaient reposer les deux amants.</p> + + <p>Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurité de la + nuit, ils aperçurent une ombre qui les précédait et se dirigeait vers + la voiture.</p> + + <p>Fatma serra le bras de son amant.</p> + + <p>--- Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable va-t-elle faire + par là?</p> + + <p>Tous les deux, très intrigués de cette découverte, voulant en avoir + le coeur net, se dissimulèrent dans l'angle formé par deux baraques + accolées l'une à l'autre.</p> + + <p>Louise s'arrêta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup + d'oeil, puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra.</p> + + <p>Charlot s'avança alors doucement, monta sur une roue et jeta un + coup d'oeil à l'intérieur par la petite fenêtre.</p> + + <p>Louise Tabary avait allumé une bougie; elle s'était arrêtée devant + le porte-manteau qui supportait les vêtements ordinaires de + Giovanni.</p> + + <p>Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la + vieille femme, qui presqu'aussitôt souffla la lumière et ressortit, + non sans s'être assurée en promenant de nouveau autour d'elle un + regard investigateur qu'elle n'avait pas été épiée, mais il se réserva + d'avertir le dompteur de cette démarche insolite que rien + n'expliquait.</p> + + <p>La caravane appartenait à Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait + rien à y faire et sa présence à une pareille heure ne présageait pas + un but honnête.</p> + + <p>En effet, après la représentation, Charlot raconta ce qu'il avait + vu à Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'énigme.</p> + + <p>—Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais déménagé + et si son fils pouvait recommencer sans danger sa tentative récente. + Elle aura été fixée, puisqu'il lui aura été possible de s'apercevoir + que, non seulement je ne me disposais pas à céder la place, mais + encore que tout était préparé pour vous recevoir. Donc nous serons + tranquilles cette nuit... Attendons la suite!</p> + + <p>En effet, Zézette put, toute cette nuit, reposer en paix.</p> + + <p>Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas.</p> + + <p>Le lendemain, à onze heures, Giovanni allait chercher la jeune + fille pour la conduire à leur restaurant habituel quand il fut accosté + par un personnage qu'escortaient deux hommes à mine suspecte.</p> + + <p>—Vous êtes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu.</p> + + <p>—Oui, monsieur.</p> + + <p>—Veuillez alors me conduire à votre caravane. Je suis + commissaire de police du quartier des Invalides et vous êtes accusé + d'avoir volé à la femme Tabary une somme de 550 francs.</p> + + <p>—Mais, monsieur... protesta le dompteur..</p> + + <p>—Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne + demande pas mieux que de vous trouver innocent.</p> + + <p>Une minutieuse perquisition n'amena aucun résultat, quand tout à + coup, dans l'une des poches intérieures d'un veston du dompteur, un + inspecteur découvrit une petite liasse qu'il ouvrit...</p> + + <p>Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent + francs et un billet de cinquante, exactement la somme réclamée par + Louise Tabary.</p> + + <p>Giovanni était atterré. Comment cet argent se trouvait-il dans sa + poche?</p> + + <p>Il y eut un moment de silence que rompit le premier le + commissaire.</p> + + <p>—Monsieur, dit-il, vous êtes arrêté. Je vous prie de me + suivre à mon bureau, où vous allez être interrogé régulièrement.</p> + + <p>—Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je + vous assure, je vous jure...</p> + + <p>—Vous vous expliquerez tout à l'heure, repartit le magistrat + d'un ton glacial.</p> + + <p>—Monsieur le commissaire, dit alors Zézette, je vous affirme + sur l'honneur que Giovanni est innocent!... Je suis la fille du + dompteur Chausserouge, aussi intéressée par conséquent que Mme Tabary + à ce que ces cinq cents francs que l'on prétend avoir été volés se + retrouvent et je sais... je suis sûre que Giovanni est l'objet d'une + machination infâme... qu'il est innocent!...</p> + + <p>—Nous verrons! dit le magistrat.</p> + + <p>Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entraînèrent + Giovanni.</p> + + <p>Zézette demeura seule, désespérée.</p> + + <p>C'était donc là le commencement de cette vengeance dont l'avait + menacée Louise Tabary! Et maintenant à quelles représailles + n'allait-elle pas se livrer?</p> + + <p>Aujourd'hui, c'était le tour de Giovanni. Demain, ce serait le + sien!</p> + + <p>Et une haine sauvage mordait l'enfant au coeur, une haine qu'elle + eût voulu assouvir de suite!</p> + + <p>Giovanni arrêté!... Ce garçon si doux, si bon, si incapable d'une + mauvaise action!</p> + + <p>Et se trouver dans l'impossibilité de le secourir, de l'arracher + des griffes de cette police détestée!</p> + + <p>Courir à son tour derrière le jeune homme, au commissariat, révéler + ce qu'elle savait, à quoi bon!</p> + + <p>On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant + qu'on pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, + uniquement pour sauver son amant!</p> + + <p>Car enfin, quelle autre preuve possédait-elle que son témoignage, + ce témoignage que l'arrestation de Giovanni rendait désormais + suspect.</p> + + <p>Ah! certes, il fallait agir, agir promptement et sûrement.</p> + + <p>La vieille femme s'était promis une revanche... elle la prenait ou + du moins commençait à la prendre.</p> + + <p>Non, elle, Zézette, ne donnerait pas à sa mortelle ennemie, une + pareille satisfaction!</p> + + <p>Ce qui importait à présent, c'était de chercher un moyen de prouver + l'innocence de Giovanni et l'indignité de la conduite des Tabary.</p> + + <p>C'était de trouver une occasion de vengeance.</p> + + <p>Et soudain revint à son esprit, le projet qu'elle avait formé tout + bas et qu'elle caressait depuis si longtemps.</p> + + <p>Ah! certes, il était grand temps de le mettre à exécution... mais + comment?</p> + + <p>Elle en voulait bien plus à Jean, la cause première de tous ses + maux, qu'à Louise, mais Jean, retenu à la chambre, n'avait pas paru + depuis deux jours.</p> + + <p>N'importe! il fallait agir! Peut-être un hasard heureux la + favoriserait-il!</p> + + <p>Et elle descendit à la ménagerie.</p> + + <p>L'établissement était désert. Les bêtes assoupies reposaient, + étendues dans leurs cages. Mélancoliquement, le cerveau rempli de + pensées, du projets contradictoires, elle marcha lentement dans la + petite allée qui longe les barreaux.</p> + + <p>En passant, elle appelait par son nom, chacun des pensionnaires, et + flattant, quand ils étaient à proximité de sa main, ceux que leur bon + caractère désignait à sa caresse.</p> + + <p>Une inspiration ne lui viendrait donc pas... un moyen de se venger + et de faire une éclatante justice!...</p> + + <p>Et c'était sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi à + accomplir la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour + triompher!</p> + + <p>Quand elle fut en face de son grand ami, du héros de tant de + drames, de Néron, elle s'accouda à la balustrade et demeura + rêveuse...</p> + + <p>De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en + tête...</p> + + <p>Le lion, à la vue de la jeune fille, s'était levé; il se battait + les flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le + plancher avec ses ongles...</p> + + <p>L'oeil de Zézette s'illumina...</p> + + <p>Pauvre Néron! C'était sur lui qu'elle avait compté surtout...</p> + + <p>Mais aucune occasion ne se présentait...</p> + + <p>Plus elle regardait le lion, plus l'idée fixe qui l'obsédait + s'implantait dans sa cervelle...</p> + + <p>Et à ce moment où, toute à sa haine, elle était prête à tous les + héroïsmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable.</p> + + <p>Elle s'étonna de n'en avoir pas plus tôt tenté l'exécution.</p> + + <p>C'était si simple!</p> + + <p>Profiter d'une occasion où Jean Tabary seul avec elle dans la + ménagerie viendrait à proximité de la cage, faire un signe à Charlot + resté aux aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant + son ennemi par la ceinture, l'enfournerait par l'étroite ouverture + jusque sous les pattes du fauve!</p> + + <p>Pourquoi avait-elle reculé?</p> + + <p>Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre + Charlot, malgré sa bonne volonté.</p> + + <p>Pourtant, il n'y avait rien à craindre...</p> + + <p>On avait tué Vermieux et nul doute n'avait germé dans l'esprit des + gens de police.</p> + + <p>Cette fois encore, sans témoins, ils attribueraient la mort de + Tabary à un accident fréquent dans les ménageries.</p> + + <p>Décidément, elle avait été faible et elle subissait aujourd'hui la + peine de son défaut d'énergie.</p> + + <p>Du coup elle eût été vengée; Giovanni n'eût pas été arrêté et, son + crime eût-il été découvert, sa situation n'eût certainement pas été + pire.</p> + + <p>Quel avenir lui était réservé pendant les quatre années qui la + séparaient encore de sa majorité, vis-à-vis de ses bourreaux, qui + avaient pour eux la force et la ruse?</p> + + <p>Elle en était là de ses désolantes réflexions et elle s'oubliait à + caresser Néron, quand soudain la crinière de l'animal se hérissa et il + se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd + rugissement.</p> + + <p>Elle se retourna.</p> + + <p>Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la + ménagerie.</p> + + <p>Il avança, l'air goguenard, les lèvres plissées par un sourire + mauvais.</p> + + <p>—Bonjour, Zézette!... Eh bien! tu te consoles avec Néron + d'avoir perdu ton amoureux.</p> + + <p>L'enfant ne répondit pas.</p> + + <p>Elle se retourna et resta adossée à la cage.</p> + + <p>—Un joli choix que tu avais fait là! Un voleur! Encore + heureux que ma mère s'est aperçue à temps de son manège... Et ce + n'était probablement pas son coup d'essai!</p> + + <p>—Tais-toi! fit la jeune fille. Tais-toi! ça vaudra mieux! + Mieux que personne, tu sais que tu mens!...</p> + + <p>Ne crains rien! ça ne te portera pas bonheur!</p> + + <p>—Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? Je suis le maître + ici... Il a porté la main sur moi... Il est puni!</p> + + <p>—Le dernier mot n'est pas dit... prononça Zézette, je suis là + encore, moi... et tu ne me feras pas arrêter!...</p> + + <p>—Non, mais je te prendrai... j'ai juré que tu serais à moi, + Zézette... je ne reculerai devant rien... je t'en préviens! Je t'avais + prévenue, tu vois que je tiens ma promesse...</p> + + <p>—Il me reste d'autres défenseurs... et ceux-là peut-être + auront raison de toi!</p> + + <p>—Qui cela?... Fatma... et Charlot, deux brutes!</p> + + <p>—Il y a aussi Néron, dit Zézette, en montrant du doigt le + lion qui, la gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean + Tabary.</p> + + <p>—Si celui-là me gène trop, répliqua le jeune homme, je ne + regarde pas à un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il + ne sera pas sage ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite + raison.</p> + + <p>—Pas tant que je serai là! cria Zézette. Néron est à moi... + et si après m'avoir enlevé Giovanni, tu tentais de toucher à celui-là, + qui m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le + jure, je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes saletés en + une fois!...</p> + + <p>—Oh! pas de gros mots, ma petite! riposta Tabary en + s'avançant. Je ne sais même pas pourquoi je discute avec toi. Je + n'aime pas qu'on me résiste... Maintenant ou plus tard tu seras à moi + et je saurai déjouer toutes tes finasseries! Ah! pauvre gamine! tu + ferais bien mieux de m'écouter... au lieu de te mettre en travers... + Tu y gagnerais davantage...</p> + + <p>Et tout en parlant, il s'avançait, l'oeil allumé...</p> + + <p>Il regarda autour de lui et comme s'il eut été aiguillonné par un + désir subit, il ouvrit les bras et chercha à saisir la jeune + fille.</p> + + <p>Mais elle s'était cramponnée aux barreaux de la cage.</p> + + <p>Trois pas seulement la séparaient encore de l'homme.</p> + + <p>—N'avance pas davantage, sinon...</p> + + <p>—Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi?</p> + + <p>—Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante + cette fourche dans le ventre...</p> + + <p>Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entrées + de cage, elle l'avait saisie et la tendait à son agresseur.</p> + + <p>—Tu me fais rire, tiens! dit Jean.</p> + + <p>Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses + deux mains et parvenant à l'arracher de celles de la jeune fille:</p> + + <p>—Tu vois bien! fit-il en s'avançant de nouveau.</p> + + <p>—Alors tant pis pour toi!</p> + + <p>Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le + solide loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit + toute grande.</p> + + <p>—Ici! Néron! cria-t-elle.</p> + + <p>Surpris par cet acte désespéré, Jean pâlit et recula.</p> + + <p>—Tu es folle! Veux-tu fermer!</p> + + <p>—Ah! tu as peur, ricana Zézette. Allez, Néron, hop, + sautez!</p> + + <p>A la vue de l'ouverture béante, Néron s'était élancé en rugissant. + En deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur + les épaules, l'avait renversé sous lui...</p> + + <p>Un instant, les yeux brillants de haine, Zézette considéra le + fauve, effroyable, s'acharnant sur sa victime...</p> + + <p>Jean râlait.</p> + + <p>—Zézette! A moi! je t'en prie!</p> + + <p>Mais l'enfant ne bougeait pas.</p> + + <p>Aux rugissements du lion répondaient maintenant les rugissements de + tous les pensionnaires.</p> + + <p>On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Charlot, + puis la mère Tabary... et tous restèrent épouvantés devant ce + spectacle terrible.</p> + + <p>Maintenant, Jean, le corps déchiré, mis en lambeaux, ne bougeait + plus...</p> + + <p>Zézette ramassa sa fourche.</p> + + <p>—En arrière, Néron, rentrez!...</p> + + <p>A cette injonction, le lion abandonna sa proie.</p> + + <p>Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il + recula... et deux minutes après, tandis qu'on étendait le cadavre sur + un lit de paille, il était réintégré dans sa cage...</p> + + <p>Alors Zézette marcha vers la mère Tabary et d'une voix haute:</p> + + <p>—Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Néron; je + regrette de n'être pas arrivée à temps pour le sauver.</p> + + <p>La vieille femme ne trouva pas un seul mot. Le coup qui la frappait + était si inattendu que son énergie habituelle et son sang-froid + ordinaire l'avaient abandonnée.</p> + + <p>Puis sur un ton plus bas:</p> + + <p>—J'ai accepté la lutte. Ne pensez-vous pas que mon père est + bien vengé!</p> + + <p>Louise Tabary comprit enfin. Elle éclata:</p> + + <p>—C'est possible! Mais je tiens l'autre! Je ne le lâcherai + pas, Giovanni, le voleur!</p> + + <p>En ce moment et comme s'il n'eût attendu que ce mot pour se + montrer, Giovanni parut:</p> + + <p>—Giovanni le voleur, prononça le jeune homme, qu'on vient de + mettre en liberté... sur la déclaration de Charlot, qui vous a vue, la + nuit dernière, au moment où vous cachiez dans mes vêtements la somme + que vous m'accusiez d'avoir volée.</p> + + <p>—Tu mens! cria Louise.</p> + + <p>—Nous avons vu! déclarèrent d'une seule voix Fatma et le + lutteur, qui entraient derrière le dompteur.</p> + + <p>Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotèrent... Elle était + cette fois vaincue irrémédiablement, elle défaillit et tomba sans + force sur le corps inanimé de son fils...</p> + + <p>Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris:</p> + <br> + <br> + + <center> + DEMAIN<br> + A LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE<br> + <i>Débuts dans leurs exercices nouveaux</i><br> + <b>Du dompteur GIOVANNI</b><br> + et de sa femme<br> + <b>La célèbre ZÉZETTE</b> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Émancipée par le mariage, la jeune fille était enfin redevenue + seule maîtresse de la ménagerie.</p> + + <p>Fatma et Charlot étaient propriétaires d'un entresort qui + rivalisait avec celui de Boyau-Rouge.</p> + + <p>Louise Tabary, sa liquidation terminée, avait quitté le Voyage.</p> + + <div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13478 ***</div> +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..e77d8be --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #13478 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13478) diff --git a/old/13478-8.txt b/old/13478-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e3986d1 --- /dev/null +++ b/old/13478-8.txt @@ -0,0 +1,15486 @@ +The Project Gutenberg EBook of Zzette : moeurs foraines, by Oscar Mtnier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Zzette : moeurs foraines + +Author: Oscar Mtnier + +Release Date: September 16, 2004 [EBook #13478] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ZZETTE : MOEURS FORAINES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +ZZETTE +MOEURS FORAINES + +PAR OSCAR MTNIER + + +PARIS +BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1891 + + + + +I + + +Debout sur la parade, Chausserouge fit un signe et l'orchestre attaqua +les premires mesures d'une marche. + +Puis, tandis que pistons et trombones s'vertuaient, il jeta un coup +d'oeil autour de lui. + +A ses pieds, un cormoran dplum faisait claquer son bec, tandis que, +perch au sommet d'une chelle, un singe enchan promenait sur les +rares passants un regard rsign. + +Une peau de lion et une peau d'ours, se faisant face, tapissaient le +rduit ouvert qui donnait accs dans la mnagerie. Au fond, un trophe +de cornes gigantesques entourait une tte de bison. + +Soudain, Chausserouge remarqua que le contrle tait vide. Il courut +l'entre des premires, souleva une portire effiloche, et de sa grosse +voix brutale: + +--Zzette, cria-t-il, ah a! vas-tu venir, mauvaise gamine! + +--Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me suivre... + +--Eh bien! tape dessus! + +Et presqu'aussitt apparut une petite fille de douze ans environ, dont +les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la pleur, +tranant derrire elle, comme un chien, un jeune lionceau. + +--Donne-moi a! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse des +mains de l'enfant, colle-toi ton comptoir et fais-moi le plaisir de ne +plus en bouger. + +Puis comme l'animal rsistait, cherchant avec ses pattes de devant se +dbarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea un coup +de pied qui l'amena au bord du plancher. + +--Avance donc, sale bte! + +Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint se +tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la laisse. + +L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, rsonner, un +gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son invariable +discours, il vint se camper, face au public, le jarret tendu, les bras +croiss sur son dolman bleu-ciel brandebourgs noirs. + +Mais, ni cette mise en scne, ni les allchantes promesses du boniment, +ne parvenaient fixer l'attention des rares passants qui sillonnaient +encore le cours de Vincennes. + +Il tait dix heures du soir, et bien que la fte battit son plein, qu'on +ft encore dans la semaine de Pques, jamais peut-tre, de mmoire de +voyageur, la foire n'avait attir moins de monde. + +En vain, de la place du Trne la barrire, les orchestres faisaient +rage; en vain les bateleurs dployaient toutes les ressources de leur +esprit, le public passait indiffrent, accordant peine un regard aux +parades, un sourire aux lazzis des pitres. + +Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait regretter la +bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncels l'horizon se +rapprochaient; un petit vent, prcurseur de l'orage, faisait bruisser +les feuilles des arbres et voltiger l'toffe des drapeaux. + +--Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez vos +places! Entrez! Pour la dernire reprsentation de la soire, c'est +cinquante centimes les premires, vingt-cinq centimes les secondes! +Travail dans toutes les cages par le clbre dompteur Chausserouge! Et +la sance sera termine par le repas des animaux! Entrez! Entrez! + +Mais personne ne rpondait cet appel. Les projections lectriques des +baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, nervs par +l'atmosphre pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages poussant +des rugissements sourds, quand tout coup de larges gouttes de pluie +mouchetrent les marches de bois de la mnagerie. + +--V'l d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce soir... +Allons, rentre, Gustave! + +Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fracheur de la +pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes. + +--Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel gueux de +temps! + +Et d'un geste colre, il rabattit l'auvent qui fermait la mnagerie. + +Soudain l'horizon se dchira; un formidable coup de tonnerre retentit et +l'orage creva. + +Comme par enchantement, le silence s'tait fait dans toute la foire; les +lumires s'taient teintes. Les animaux nerveux tout l'heure +s'taient calms. + +On n'entendit plus pendant un instant que le crpitement continu de +l'eau sur les bches de toile. + +--C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit Chausserouge, bourru; +au moins ce soir, avec de la fracheur, on aurait du monde. Allons, la +mme, compte la recette. + +Zzette vida son tiroir sur le contrle et aligna les pices. + +--Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une journe pour +donner bouffer cinquante-trois pensionnaires, hommes et btes! Allez +vous aligner avec a! Ah! chien de mtier! A la paye, vous autres! + +Un un, les musiciens de l'orchestre s'avancrent. Il remit chacun +d'eux le prix de leur journe, puis, comme la pluie semblait tomber avec +moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la baraque aprs, +avoir souhait le bonsoir au patron. + +--Comme on aurait envie, dans des moments comme a, de foutre la clef +sous la porte et de filer n'importe o! rptait le dompteur dcourag. +Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour aujourd'hui. Je vas +aller servir les btes... pour leur enlever l'ide de se payer sur ma +peau demain matin. + +--Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur. + +--Dam! puisqu'y a pas de sance! Je ferai l'affaire avec Jean. + +--Bonsoir, patron? + +--Bonsoir! + +Rest seul, le dompteur se dvtit rapidement et tendit son dolman +Zzette. + +--Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dn? + +--Oui, papa, fit humblement la petite fille. + +--Alors, tu peux filer chez la mre Tabary. Je n'ai plus besoin de toi. + +Chausserouge rentra dans la mnagerie. + +Dans un coin, un grand gaillard aux solides paules tait occup +dcouper sur un large tal, support par deux roues, des quartiers de +viande de cheval. + +--C'est fini, Jean? demanda le dompteur. + +--A peu prs, mais tu sais, ils en auront pour une dent creuse, ce soir. + +--Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui augmentera +leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des vieux, de ceux +qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je vas te donner un +coup de main. + +Ils allaient commencer la distribution quand la portire se souleva et +un vieillard, vtu d'une blouse bleue compltement mouille, fit son +entre. + +--Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voil une de sauce! + +Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient. + +--Bonjour, pre Vermieux! firent les deux hommes en changeant un regard +mlancolique. + +Le pre Vermieux tait l'usurier des forains. + +Ancien voyageur, il avait un beau jour vendu le mange de chevaux de +bois avec lequel il avait fait fortune et s'tait retir dans le petit +trou d'Auvergne o il tait n. + +Mais bientt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait rejoint +le Voyage et il s'tait constitu le banquier de ses anciens +confrres. + +Aux uns, il prtait la petite semaine; aux autres, aux riches, ceux +dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances plus +long terme, surveillant lui-mme l'emploi des fonds qu'il confiait, +pourtant de gros intrts. + +De temps en temps, le pre Vermieux faisait un tour au pays, puis on le +voyait rgulirement reparatre aux chances. Il tait avare et sa +parfaite connaissance du mtier et de la solvabilit de ses dbiteurs +l'assurait contre toute mauvaise spculation. + +Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever la suite +d'une campagne malheureuse, il tait intraitable l'gard de ceux qui +taient la cte, et il les excutait alors sans piti. + +On le craignait plus, encore qu'on ne le dtestait, car il n'tait +peut-tre pas un forain sur le Voyage qui n'et eu besoin dans sa vie +d'avoir recours lui. + +Justement Chausserouge tait son oblig. C'tait le surlendemain qu'il +devait payer Vermieux une somme de trois cents francs; il l'avait +oubli; l'apparition du petit vieux venait brusquement de rappeler ce +lger dtail sa mmoire. + +--Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-l? a ne doit +pas faire aller le commerce? + +--M'en parlez pas, pre Vermieux! Nous avons d fermer dix heures. + +--Eh pardieu! vous n'tes pas les seuls! Depuis le Trne, j'ai pas +rencontr me qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon +patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit... +j'ai mang un morceau prs de la gare et je m'en suis venu tout +doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'l le +tonnerre, les clairs, tout le diable et son train!... Toutes les +baraques fermes... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie... +j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voil!... Dis donc, +garon, t'aurais pas une blouse me prter pour faire scher +celle-l... + +--Mais si, mais si! pre Vermieux! Et si vous voulez, on va prendre +ensemble un verre de vin... a vous rchauffera! + +--Ah! c'est pardieu pas de refus! + +Et Chausserouge, prcdant l'usurier, le conduisit dans la caravane +adosse la mnagerie. + +--Tenez, pre Vermieux, voil de quoi vous mettre l'aise. Pendant ce +temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de prparer souper +aux animaux... Tout l'heure nous serons vous. + +Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en sifflant +sous les toiles et la foudre tonnait sans relche. + +Chausserouge rejoignit son aide. + +--Encore trois cents francs payer aprs-demain... et pas le premier +sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre! + +Il y eut un silence. Les deux hommes absorbs par les penses que +suscitait la prsence inopine de l'usurier, continuaient dcouper les +quartiers de viande. + +Jean parla le premier. + +--Tout de mme, fit-il avec un mauvais rire, si on n'tait pas des +honntes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une fois. + +--Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris. + +--Oh! rien, une ide qui me passait par la tte... + +Il s'arrta, puis: + +--Comme a serait tout de mme un dbarras pour tout le Voyage, aussi +bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le dompteur. + +--Ne parlons pas de a! interrompit Chausserouge, videmment sous le +coup d'une pareille obsession. + +Mais Jean continua. + +--Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre me qui vive dans la +confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et que +personne n'aime... qui dbarque un beau soir incognito la gare de +Lyon... et qui vous tombe dans une mnagerie, sans que pas un chrtien +l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi tenter des +gens pas scrupuleux?... + +--Nous sommes des honntes gens, fit observer Chausserouge. + +--Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule! + +--Et une belle! + +--Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu' quel point ce serait +une mauvaise action... + +--Tais-toi!... un assassinat... Jamais!... + +--Avec a qu'il se gnera aprs-demain... malgr que tu l'auras hberg +ce soir... de te faire des misres... mme de te faire vendre... si tu +ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte toujours son +argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie... + +Chausserouge leva les yeux et regarda son tour bien en face son +interlocuteur. + +--Alors, toi, tu n'hsiterais pas? + +--Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!... + +--Enfin, que me conseilles-tu? + +--Dame! c'est surtout toi que a regarde... + +--Et alors si, en fin de compte... je me dcidais, je pourrais +compter?... + +--Comme sur toi-mme... tu le sais bien, acheva Jean, mais part deux, +car, faut tre juste, c'est moi qui ai eu l'ide... + +--Soit! fit brusquement Chausserouge, qui cet entretien pesait. + +Pourtant, cette seconde o il venait de prendre une si subite et si +terrible dtermination, il se sentit une sorte d'hsitation, comme si +l'ide du partage qu'il venait de consentir lui semblait un sacrifice +trop lourd, tant donn la responsabilit qu'il assumait. Mais il +rflchit que ce partage, en tablissant la complicit de son aide, +rassurait en mme temps de son silence, et il conclut: + +--Dpchons-nous! Voil les btes qui s'impatientent. + +Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur. + +--Laisse donc! Ce sera de l'conomie pour demain, puisque c'est +dcid... ils vont en avoir, de la viande, tout l'heure! + +--Viens! fit Chausserouge. + +Tous deux rentrrent dans la caravane. + +Le pre Vermieux tait attabl. + +--Vous avez dj fini! demanda-t-il. + +--Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas encore +l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu' minuit. + +En ce moment, un long rugissement partit de la mnagerie. + +--C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. En voil +un qui rclame. + +--Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi tout +l'heure. + +--Vous savez, continua le pre Vermieux, je ne me gne pas, je fais +comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouv une bouteille de +vin... je l'ai entame, en vous attendant... + +--Vous avez bien fait, pre Vermieux! + +L'usurier, quand il tait chez ses dbiteurs, saisissait toutes les +occasions de se payer en nature. C'tait autant de pris sur l'ennemi. + +Chausserouge s'tait assis prs du vieillard. Jean tait debout, appuy +contre le lit qui garnissait le fond de la caravane. + +--Viens donc par ici, garon, qu'on te voie, dit Vermieux. La mre +Tabary va toujours bien? + +--Mais, pas mal... je vous remercie... + +--J'irai demain lui dire un petit bonjour. + +--a lui fera plaisir. Et vous, pre Vermieux, vous tes content? + +--Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps derniers. J'avais +oblig ces gredins de Romillard, vous savez, le petit thtre de +Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien contre mon gr, il +m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retir mes frais... c'tait trop +tard... A votre sant, mes enfants! + +Chausserouge et Jean trinqurent ensemble et changrent un regard. + +Les Romillard taient de malheureux saltimbanques que les exigences de +Vermieux avaient ruin et qui mouraient littralement de faim. + +--Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au dompteur, que tu +ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton costume, que je vois +pendu l, dans le coin, est rudement loqueteux. + +--Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance non plus... +soupira le dompteur, et je suis log la mme enseigne que les +camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la maladie m'a +cot les yeux de la tte, il m'est survenu toutes sortes de malheurs. +Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, avec ses trois +lionceaux... Encore heureux que a s'est born l et que mes autres +btes n'y ont pas pass... De la viande malade qu'on nous avait +livre... + +--Voil ce que c'est de ne pas acheter de la bonne marchandise. On y +perd plus qu'on y gagne, pronona Vermieux. + +--Je comptais sur la foire du Trne pour me refaire un peu... Nous avons +eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des recettes +drisoires. Et dame! a cote cher, une mnagerie entretenir. + +--Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient aprs-demain? +Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu seras en mesure? + +--Ayez pas peur, pre Vermieux, je serai en mesure aprs-demain! +rpliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous ne buvez pas! + +--C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassnr, mais dame! a tient ce +qu'il n'y a plus rien dans la bouteille. + +--Je dois en avoir une autre par l... une bonne! + +--Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur sa +moustache grise. + +Chausserouge se leva, passa derrire la table et fit mine de chercher +dans un petit meuble situ un angle obscur de la caravane, au pied du +lit. + +Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui servait + dpecer les viandes et dont il s'tait muni tout hasard. + +--Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux hommes, y a +rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon vin, bu avec +des... + +Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge +venait de lui fendre le crne. + +Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis son +corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le ct. + +Les deux hommes se regardrent un instant en silence. + +Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle retomba +inerte. + +--a y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas de temps! +Le magot! + +Il fouilla dans les poches de l'assassin, en retira un portefeuille +qu'il soupesa une minute. + +--Mtin! Il est lourd! + +Il l'ouvrit et tala son contenu sur la table: des lettres, des traites +parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq mille +francs en billets de banque. + +--Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour chacun de +nous... et en plus, pour toi, ta dette liquide. + +Jean, trs calme, avait conserv tout son sang-froid. Maintenant que le +coup tait fait, Chausserouge sentait une terreur singulire s'emparer +de tout son tre. Ses yeux papillotaient, il voyait des ombres danser +sur les murs... Ses dents claquaient... + +--Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! Prends ce qui +te revient et brlons le reste!... Faut bien faire quelque chose pour +les copains... C'est eux qui seront pats de ne pas voir rappliquer +Vermieux... + +--Tiens! fit Chausserouge qui considrait machinalement la liasse de +billets souscrits par lui, il y a mme celui d'aprs-demain. Il ne +l'avait donc pas pass un banquier?.. + +--Pas si bte, le pre Vermieux... Il conomisait l'escompte... Allons! +Liquidons! Liquidons! + +Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma +au-dessus de la lampe fumeuse qui les clairait. + +La flamme jetait autour d'eux des reflets rougetres qui firent de +nouveau frissonner le dompteur. + +--Poule mouille! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les paules. + +--Je n'ai pas peur... mais je suis plus mon aise quand j'entre dans +mes cages. + +--Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voil, ajouta-t-il en broyant +sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-f, les infamies de +Vermieux rpares et notre crime pardonn. + +A ce moment, un clair illumina la caravane, suivi presque aussitt +d'un coup de foudre terrible, auquel rpondirent les rugissements des +btes fauves. + +--V'l le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en! + +Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'tait cramponn, pour ne pas +tomber, la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes flageoler +sous lui. + +--Ah! Tu m'embtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin est tir... +il faut le boire! Aide-moi! + +--Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur. + +--Je le croyais plus d'aplomb que a, tu sais... Aide-moi seulement le +dshabiller... Aprs, je me charge du reste! + +Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et tous +deux relevrent le cadavre toujours chaud qu'ils tendirent sur la +table. + +Le visage, couvert de sang, tait mconnaissable. Le crne presque +chauve de l'usurier tait partag en deux par une large ligne sanglante. +A la hte et en silence, les deux hommes enlevrent les vtements +souills du vieillard qu'ils transportrent ensuite dans la mnagerie. + +Rapidement, Jean dbarrassa l'tat roulant, il y coucha le corps et se +prpara commencer son office. + +--Barricade la portire... commanda-t-il, et viens m'clairer. + +Chausserouge plaa devant l'entre deux larges planches qu'il assujettit +avec une barre de fer, puis, la lampe la main, il regarda son aide +accomplissant sa terrible besogne. + +Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, mthodiquement, sans +apparence d'motion, il dtacha les membres du tronc. + +Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, allchs par +l'odeur du sang, rugissaient. + +Tout coup, dans un angle obscur de la mnagerie, trente pas des +deux hommes, une tte mergea d'un monceau de paille. + +C'tait Zzette, qui, contrevenant l'ordre de son pre et pouvante +par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mre Tabary, s'tait +tapie dans le rduit o le dompteur serrait le fourrage. + +Elle reconnut son pre, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit pas +compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'trangla dans sa +gorge... + +C'tait bien un homme... un homme mort... assassin sans doute... que +l'autre, l'aide, dpeait avec tranquillit... + +Elle crut rver... Mais non, elle ne se trompait pas. + +Un des lions, Nron, le plus rapproch des deux hommes, grattait avec +fureur le plancher de sa cage, les yeux injects, la crinire hrisse. + +--Allons! patience donc, Nron! Voil que c'est fini! fit Jean en +poussant devant lui son tal roulant. + +La petite charrette passa trois pas de l'enfant... Ses yeux agrandis +par l'pouvante ne pouvaient se dtacher de l'horrible spectacle auquel +prsidait son pre. + +Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se montrer... +de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... On la tuerait +peut-tre aussi, elle, si on la trouvait l... et elle sentit tout son +petit corps frissonner des pieds la tte. + +Jean s'tait arm d'une fourche de fer; il commena la distribution. + +--Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix gouailleuse en +passant une cuisse Nron, qui se jeta sur cette proie, dans laquelle +il enfona ses crocs avec rage. + +--Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, c'est un +morceau de roi... n'en laissez pas surtout! + +--coute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide perler ses +tempes, n'en donne pas aux btes qui travaillent. J'ai entendu dire que +la chair humaine avait un got, et que quand ils en avaient mang une +fois... + +--Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part! + +Quelques instants aprs, l'tal tait vide. Il ne restait plus rien du +corps de Vermieux. + +--Et voil... a y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je vais me +laver les mains et la police sera rudement fine si elle retrouve la +trace du vieux! + +--Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur. + +--Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut veiller +ce que ces sacrs animaux-l n'en laissent pas une miette... Vois-tu +qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du pre Vermieux? Aprs, +nous brlerons ses frusques! + +Tout coup un bruit semblable un cri humain retentit derrire eux. + +--As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant vivement. + +--Mon Dieu! que tu es embtant... c'est un singe qui jacte... Il n'y a +ici que des amis... des croque-mort! + +Les deux hommes prirent place sur un banc des premires. + +--Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean. + +--Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir. + +--Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous! + +--Oui! c'est cela, associons-nous! rpliqua vivement le dompteur. Comme +cela, pensait-il, il restera prs de moi toujours et je ne serai plus +seul... en face de ces btes qui ont mang Vermieux. + +Derrire eux gisait, vanouie sur la paille, Zzette qui avait compris. + + + + +II + + +Franois Chausserouge, g de trente-cinq ans environ, tait, par sa +mre, d'origine bohme, de cette race aujourd'hui peu prs disparue +qu'on nomme sur tout le Voyage, _romanichelle_, par corruption +abrviative, _ramoni_. + +Son pre, un robuste Auvergnat, dernier n d'une nombreuse famille, +avait, au temps de sa prime jeunesse, et fatigu de la vie des champs, +quitt le pays pour suivre une mnagerie de passage, en qualit de +palefrenier. + +Trs satisfait de ses services, le directeur l'avait lev bientt au +rang de garon de mnagerie. + +Peu peu, le jeune homme s'tait familiaris avec les animaux et il +avait t mordu de la secrte ambition de travailler son compte. + +A force d'conomies, il avait fini par amasser un petit pcule et un +beau jour, profitant d'une occasion qui s'offrait lui, il quitta son +patron, acheta un ours et deux loups et se fit montreur de btes. + +Pendant des annes, il parcourut les campagnes, faisant travailler ses +pensionnaires sur les places publiques des villages. + +Pas assez riche pour acheter un cheval, ni une caravane, il avait fait +l'acquisition d'une petite charrette trane par des chiens, dans +laquelle il renfermait ses vivres et son maigre matriel. + +Cela dura jusqu'au moment o, ayant renforc sa troupe de plusieurs +singes et d'un perroquet, il songea se joindre au Voyage, c'est--dire + la runion gnrale des saltimbanques. + +Il suivrait les foires, profiterait de la rclame de ses voisins, +pousserait peut-tre jusqu' Paris, si toutefois les circonstances le +favorisaient. + +Il fut de prime abord assez mal reu. + +Il n'existe pas d'association o l'on se sente davantage les coudes que +chez les Voyageurs. L, tout nouveau venu est un concurrent qui +accaparera forcment une nouvelle part de la recette gnrale. C'est un +ennemi qu'il faut vincer. + +Mais Chausserouge tait homme ne se laisser rebuter ni par les mauvais +procds, ni par les injustices. + +Sa tnacit eut raison des jalousies et des colres qu'il excita. Comme +ses nouveaux collgues, il avait droit sa place au soleil, il la prit. + +Ceux-ci, forts de leur exprience, de leur anciennet, connaissaient les +bons endroits, s'installaient les premiers, ne laissant l'intrus que +les coins dont ils ne voulaient pas. + +Chausserouge ne rclamait jamais et triomphait gnralement, car +l'tranget du spectacle qu'il donnait captivait le public plus que ne +le pouvait faire les attractions dj vues de ses voisins. + +Sans instruction, sans possder aucun des secrets des dompteurs de +profession, n'ayant pour tout aide qu'une patience toute preuve, il +tait parvenu obtenir des rsultats merveilleux et on s'crasait dans +le tour de toile en plein vent o il faisait travailler ses btes. + +L'homme, du reste, n'tait pas moins curieux que ses animaux. + +Invariablement vtu d'une blouse en grosse toile, qu'une ceinture de +cuir serrait autour de sa taille, coiff d'un vaste chapeau de feutre +la mode de son pays, chauss de bottes fortes, on n'apercevait que ses +yeux noirs et ptillants au milieu d'un visage hirsute et broussailleux. + +Le fouet en main, il allait et venait au milieu de ses pensionnaires +dmusels avec une insouciance et une tranquillit qui effrayaient et +faisaient penser ces fantastiques meneux de loups, dont on conte +encore les exploits aux veilles dans certaines provinces. + +Le succs de ce Voyageur d'une nouvelle espce, qui ne connaissait gure +que son patois natal, le fit mettre en quarantaine. + +On fit courir sur lui de vilains bruits, mais Chausserouge n'en eut +cure. Il vivait isol, content de voir son magot s'arrondir de jour en +jour. + +Toutes les prventions tomberaient, il le savait bien, le jour o sa +persvrance serait enfin rcompense, o il pourrait comme les autres +acheter une voiture, des chevaux, agrandir son installation si modeste +encore. + +Du reste, il n'tait pas seul l'objet de l'ostracisme et de la haine des +forains. + +Prs de lui et toujours la gauche du campement, une famille de vrais +ramonis au teint basan vivait misrablement sans s'inquiter des +commentaires, sans se soucier des injures. + +Cette famille se composait de trois personnes, le pre, la mre et une +fille de dix-sept ans, superbe avec ses grands yeux et sa chevelure +paisse. Des lvres rouges saignaient au milieu d'une peau brle par le +soleil, dont la couleur bistre faisait encore valoir l'clat de ses +dents trs belles. + +Chausserouge s'tait dit souvent que Maria serait pour lui une rude +compagne. Il avait trente-cinq ans et bien que trs accoutum la vie +d'anachorte qu'il menait depuis son enfance, il s'tait surpris bien +des fois penser que les privations auxquelles il se soumettait, +seraient bien moins dures supporter s'il avait prs lui quelqu'un pour +les partager. + +Et puis, en somme, il tait seul au monde. Il ne se souciait pas de +revoir sa famille; n'tait-il pas temps pour lui de s'en crer une, pour +qui il travaillerait. + +Il aurait des enfants, qui lui succderaient plus tard, qui +augmenteraient leur patrimoine ambulant, qui pourraient le venger des +rebuffades qui l'avaient accueilli. + +Et jamais il n'avait rencontr dans sa vie aucune femme qui rpondit +autant que Maria son idal... Mais un obstacle infranchissable les +sparait. Maria tait ramoni, paenne... lui tait chrtien et il savait +combien les ramonis, qui ne se marient qu'entre eux, sont fidles leur +religion. + +Toutefois, et comme si ces deux tres eussent senti entre eux une sorte +d'affinit, Maria n'avait pas pour Chausserouge le regard de mpris dont +elle couvrait les autres forains et parfois, tandis qu'accroupie +l'ombre de sa caravane moiti dtraque, la jeune fille occupait son +aprs-midi tresser des paniers, Chausserouge, assis, la pipe aux +dents, l'entre de sa tente, passait des heures la contempler +silencieusement. + +Le pre, connu seulement sous le prnom de Michel, raccommodait la +porcelaine et s'occupait pour le surplus des soins donner aux btes, +un vieux cheval efflanqu, qui trouvait la plupart du temps sa pture le +long des routes, une chvre et une guenon. + +La mre tait bonne-ferte, c'est--dire diseuse de bonne aventure. + +Les jours de foire, on suspendait la porte de la caravane un tableau +grossirement peint, et, pour dix centimes, vingt centimes, si l'on +voulait le grand jeu, elle talait ses tarots et dvoilait tout venant +les secrets de l'avenir. + +Et dans la bouche de cette vieille femme, semblable aux sorcires du +moyen ge, la moindre parole prenait l'importance d'un oracle. + +Elle croyait ses prophties et savait imposer sa croyance aux autres. +Si l'on ne sortait pas de chez elle convaincu, on en sortait +impressionn. + +Aussi ses ennemis profitaient-ils de cette disposition pour l'accuser de +magie. + +Quelque malheur frappait-il un Voyageur, c'tait la bonne-ferte qui +avait jet un sort. + +Plusieurs fois, on tait parvenu ameuter contre ces pauvres hres des +populations entires. + +Alors, renferme dans sa caravane, la vieille faisait appel la +science lgue par ses anctres, et si les divins tarots n'annonaient +aucun danger immdiat, elle laissait passer l'orage, sre que rien de +fcheux pour elle ne rsulterait de cette effervescence. + +Les parents de Maria, eux aussi, voyaient Chausserouge d'un bon oeil. + +Depuis un an qu'ils voyageaient cte cte, ils s'taient rendus +mutuellement mille petits services, sans avoir peut-tre jamais chang +dix mots. + +Une sympathie inavoue rapprochait ces parias du Voyage et il fallut +qu'un vnement grave survnt, pour faire clater entre eux ces +sentiments qui n'existaient qu' l'tat latent. + +Un soir d't, dans un village berrichon, comme Chausserouge venait de +s'tendre sur le grabat, qui lui servait de lit, au fond de sa petite +charrette, quelqu'un vint gratter la toile qui recouvrait son primitif +campement. + +Les chiens n'aboyrent pas; ce devait tre une main amie. Le dompteur +prta l'oreille. + +--M'sieu Chausserouge! disait une voix. M'sieu Chausserouge, je vous en +prie! + +Chausserouge se dressa brusquement sur son sant. + +Il avait reconnu la voix de Maria. + +--M'sieu Chausserouge, continua la jeune fille, c'est papa qui est prs +de mourir, je vous en prie, venez! + +Le dompteur sauta bas de sa charrette et une minute aprs, il entrait +dans la caravane des ramonis. + +tendu sur un matelas de varech, le pre Michel rlait. + +Prs de lui, l'oeil sec, quoique empreint d'une souffrance indicible, la +vieille bonne-ferte s'occupait faire chauffer sur un rchaud allum +la hte un breuvage de sa composition. + +--a l'a pris tout l'heure, dit la jeune fille; ce soir il se sentait +mal son aise... il est all panser Cadet... il a essay de manger et +il est tomb d'un seul coup... comme s'il tait frapp d'un coup de +maillet... Il respire encore, mais il ne nous reconnat plus... Il +faudrait un mdecin... + +--Pas de mdecin! grogna la vieille. a ne sert rien... qu' tuer le +monde. + +--Si, m'man, je t'assure! implora la jeune fille, laisse M. Chausserouge +aller chercher un mdecin. + +--Qu'il y aille, s'il veut; puisque a te fait plaisir! + +--J'y vais, mam'zelle Maria! fit le dompteur, qui sortit et prit sa +course travers les rues du village. + +Une demi-heure aprs, il tait de retour. + +Le docteur, qu'il tait parvenu dcouvrir dans ce trou perdu du Berry, +se pencha sur le malade; il l'examina longuement, se fit raconter les +circonstances qui avaient prcd et accompagn sa chute, puis il secoua +la tte d'un air qui indiquait que tout espoir lui semblait perdu. + +Le pre Michel avait t frapp d'une congestion pulmonaire. + +Toutefois, avant de se retirer, le mdecin prescrivit quelques +mdicaments. + +Sur le seuil de la caravane, Chausserouge l'interrogea: + +--Il ne passera pas la nuit! fit le docteur. + +Le dompteur lui glissa dans la main le prix de sa visite et courut de +nouveau au village pour faire excuter l'ordonnance. + +Quand il revint, le malade, rappel la vie par le breuvage que la +vieille, sans se soucier des prescriptions du mdecin, tait parvenue +lui administrer, avait repris connaissance. + +Ses yeux taient ouverts et fixs sur sa fille. + +A la vue de Chausserouge, son regard, terne jusque-l, parut +s'illuminer; ses lvres remurent sans articuler une parole. + +Les trois assistants s'agenouillrent alors au chevet du mourant. + +Le vieux ramoni faisait des efforts inous pour parler; une sueur +froide perlait ses tempes. Il parvint enfin lever un bras, saisit la +main velue du dompteur et il la posa sur celle de sa fille. + +--Que veux-tu, Michel? demanda la bonne-ferte. Que notre voisin pouse +Maria?... + +--Vous me donnez votre fille?... articula le dompteur, la gorge serre +par l'motion. + +Michel ne rpondit pas, mais ses paupires, qui battirent fbrilement, +disaient oui. + +--Il sera fait selon ta volont, si Chausserouge consent, pronona la +vieille. + +--Et si mamz'elle Maria... veut bien de moi, ajouta le dompteur en +implorant la jeune fille d'un regard si tendre, que celle-ci ne put +s'empcher de sourire travers ses pleurs. + +--Je consens! dit-elle, en prenant la main du meneur de loups. + +Alors, le vieux ramoni pencha la tte en fermant les yeux. Tout son +corps reprit une immobilit cadavrique. Soudain, deux hoquets +soulevrent sa poitrine; une pleur de cire s'pandit sur son visage. + +Le pre Michel tait mort. + +Ce fut Chausserouge qui, le surlendemain, conduisit le deuil du ramoni. + +Maria avait demand qu'un prtre accompagnt son pre jusqu' sa +dernire demeure. + +Le Voyage tout entier, quelques exceptions prs, fit cortge au +cercueil. + +Les rancunes semblaient s'tre teintes devant la mort et peut-tre +aussi, les forains, peu curieux d'initier les populations leurs +dissensions intimes, avaient-ils tenu donner un gage public de leur +bonne entente. + +Lorsque Chausserouge et Maria furent de retour du cimetire, ils +trouvrent la bonne-ferte accroupie dans un coin de la caravane, l'oeil +fix sur ses tarots tals. + +Bien qu'elle ressentit une douleur relle de la perte de son mari, sa +croyance en la fatalit lui avait fait rapidement reprendre le dessus. + +--Les cartes annonaient une mort, dit-elle, et je n'avais rien vu. + +--Et les cartes annonaient-elles aussi... un mariage? demanda +timidement le dompteur. + +--Oui, rpliqua la vieille. Il faut que tout s'accomplisse ici-bas. Il +n'y a rien faire contre la destine. Tu te marieras, mon garon! +D'ailleurs, il y a longtemps que tu aimes ma fille, ajouta-t-elle. A +l'heure dernire, le regard des mourants est devin... + +--Mais vous, mamz'elle Maria, m'aimez-vous aussi? + +--Aurais-je t vous chercher si je ne vous avais pas mieux considr +que tous les autres forains du Voyage? rpliqua la jeune fille. + +--Il n'est pas bon que des femmes soient seules dans la vie... pronona +la bonne-ferte. Tu es plus digne que tous les autres d'entrer dans la +grande famille des ramonis... C'est pourquoi le pre, qui voyait loin... +t'a choisi! Sa volont sera faite. + +Le lendemain, Chausserouge fit publier les bans et les forains +comprirent pourquoi ils avaient vu le dompteur conduire le deuil du +vieux ramoni. + +Toutefois, de ce jour la fusion fut complte entre les deux campements. + +La jeune fille apportait en dot une caravane, un vieux cheval et +cinquante cus enfouis au fond d'un vieux bas. + +Le dompteur apportait de son ct son pcule qui se montait trois +mille francs environ et ses animaux. + +La premire partie de son rve tait accomplie. Il allait maintenant +pouvoir marcher de pair avec les forains qui l'avaient si fort mpris +jusque-l. + +Pour permettre la noce de se faire dans ce pays berrichon dont il +garderait dsormais un ternel souvenir, il retarda son dpart et +utilisa le temps que lui laissaient les dlais lgaux, apporter son +nouvel tablissement d'utiles amliorations. + +Il avait achet avant le dpart de ses confrres une caravane spacieuse +et presque neuve un forain qui se retirait des affaires. Il se complut + l'embellir pour la rendre digne de sa compagne, dont ce serait +dsormais le sjour habituel, maintenant qu'elle allait rester voue aux +soins uniques du mnage. + +La vieille caravane de Michel, compltement mise neuf, fut affecte au +transport des animaux. + +Et une fois le mariage accompli, ce fut plein d'orgueil et le coeur +rempli d'espoir que, debout, l'avant de sa maison roulante attele +d'un vigoureux cheval, il prit le chemin qui devait lui faire rejoindre +le Voyage. + +A prsent, il ne doutait plus, il avait foi en son toile. Il avait tout +oubli, les dboires et les douleurs passes. + +Son dsir le plus cher, le ciel l'avait pour ainsi dire miraculeusement +ralis, car comment expliquer autrement le geste suprme de ce mourant, + qui il ne s'tait jamais ouvert de ses sentiments, mettant dans sa +main caleuse la petite main hle de Maria? + +Par quelle divination, par quelle double vue le vieux ramoni avait-il lu +au plus profond de son coeur? + +Il tait sr prsent de faire fortune. + +Aprs trois jours de marche, il atteignit Bourges o le Voyage tait +install. + +Quand il dbarqua sur la place Seraucourt, les forains firent le cercle +autour de la belle caravane verte sur laquelle on lisait, peintes en +lettres jaunes d'un pied de haut, l'inscription suivante: + + GRANDE MNAGERIE CHAUSSEROUGE + +Aprs un moment de stupfaction, les principaux d'entre eux +s'approchrent et serrrent la main du dompteur un peu bahi. + +Une fois de plus, le proverbe avait raison: On pardonne tout aux riches. + +La fortune venait de rhabiliter Chausserouge, de lui donner droit de +cit. + +Le soir mme, sous une tente neuve, il donnait sa premire +reprsentation. + + + + +III + + +Une re de prosprit et de bonheur s'ouvrit pour Chausserouge. Maria +tait en effet la femme forte, accoutume aux privations, aux misres et +aux fatigues du Voyage qu'il s'tait figur; la vieille mre, qui bien +contre-coeur et sur la prire du dompteur, avait renonc son mtier de +bonne-ferte, l'aidait dans les soins du mnage. + +Elle avait pris got la profession de son gendre et elle s'tait +institue l'infirmire des animaux malades. + +Aide par sa grande connaissance des simples, possdant les recettes +traditionnelles de ceux de sa race, elle acquit bientt sur tout le +Voyage une rputation de gurisseuse telle qu'on venait la chercher des +mnageries voisines ds qu'une bte ne mangeait plus ou donnait des +signes de maladie. + +Son concours fut Chausserouge d'une utilit d'autant plus grande qu'il +ne perdait jamais une occasion d'augmenter sa collection. + +Quelques campagnes heureuses lui avaient permis de reconstituer peu +prs son capital; il en profita pour acheter une lionne, puis deux +hynes, puis une panthre. + +La lionne mit bas, et deux lionceaux, qu'il fit lever par une chienne +Terre-Neuve, furent la souche de toute une gnration. + +Sans demander plus de conseils aux spcialistes du mtier qu'il ne +l'avait fait jadis pour les loups et les ours, Chausserouge se livra +l'ducation de ces nouveaux pensionnaires, dont il ne connaissait ni les +habitudes, ni le caractre, avec la mme insouciance et la mme nergie +qu'autrefois. + +Un succs pareil couronna son effort. + +Bref, il et t compltement heureux s'il ft n un enfant de son union +avec Maria. + +Un enfant dont il aurait fait un monsieur, que, selon son expression, il +aurait mis dans la diplomatie, c'est--dire qui il et donn une +profession librale, celle de mdecin ou d'avocat, par exemple. + +Un enfant dont il pt, dans ses vieux jours, tre fier et qui n'aurait +pas besoin de tranailler comme lui par les routes pour gagner son pain. + +Combien de fois n'interrogea-t-il pas cet effet sa belle-mre, qui +passait consulter ses cartes tout le temps que lui laissait ses +multiples occupations. + +--Tu auras un fils, lui rptait toujours la vieille, mais ne dsire pas +trop sa venue, qui sera pour toi le signal d'un grand malheur! + +Et si Chausserouge insistait pour savoir de quelle calamit il tait +menac: + +--Les cartes ne le disent pas. Elles parlent d'un malheur, voil tout! + +La prdiction de la vieille se ralisa. Maria devint enceinte aprs six +ans de mariage et accoucha d'un fils, mais une fivre puerprale +conscutive son accouchement se dclara et l'enleva en trois jours. + +La douleur de Chausserouge fut immense. + +Une pidmie dcimant ses animaux, mme la dconfiture complte le +remettant au point d'o il tait parti, l'et trouv ferme et rsign, +prt recommencer la lutte, mais l'irrmdiable catastrophe qui +l'atteignait brisa son courage en ruinant son esprance. + +Six annes durant, Maria avait t la compagne dvoue, l'assistant dans +ses dboires, l'aidant dans ses entreprises. + +Dsormais, une place allait rester vide ternellement, qui lui +rappellerait son bonheur pass; lui, qui sans appui tait parvenu se +crer une situation indpendante et enviable, il se sentait prsent +isol, faible, comme si le gnie qui avait prsid sa fortune l'et +pour toujours abandonn. + +Il se sentait vaincu et perdait toute foi dans l'avenir. + +La vieille mre se montra plus forte. Aprs l'abattement du premier +moment, elle se releva plus courageuse, plus fataliste que jamais. + +--Ainsi l'a voulu la destine! disait-elle. + +Et elle lui montra le petit Franois, dont l'ducation restait faire. + +C'est pour celui-l que maintenant il allait falloir travailler. + +Le pre, dsol, prit l'enfant dans ses bras et tout en conservant grav +ternellement dans son coeur le souvenir de sa chre Maria, il reporta +sur l'tre chri, dont la venue tant dsire avait cot si cher, toute +l'affection dont il tait capable. + +Il se remit au travail avec plus d'acharnement que jamais, voulant +oublier; il se plut aux exercices les plus audacieux, tels qu'il +n'aurait pas os les tenter auparavant, et il dpassa en prouesses les +dompteurs les plus fameux. + +Il se lanait avec une sorte de furie dans les aventures les plus +hardies, tonnant par le stoque mpris de la mort, le sang-froid avec +lequel il s'exposait au danger. + +Quelques jours avant la mort de sa femme, il avait reu d'un marchand +d'animaux deux superbes tigres royaux adultes, qu'il avait baptiss Jim +et Toby. + +Personne n'avait encore os pntrer dans leur cage et chaque jour il +remettait au lendemain cette dangereuse exprience. + +Un soir, qu'il venait de terminer diffrents exercices dans la cage +centrale, devant une assistance nombreuse, il eut l'ide, soudain, +d'affronter les deux terribles fauves. + +Au lieu de se retirer, comme il avait l'habitude de le faire pour +permettre de faire passer dans des cages voisines les animaux qui ne +devaient pas travailler, il frappa rsolument du pommeau de son fouet, +la mince cloison de planches qui le sparait de Jim et de Toby. + +--Ouvre! cria-t-il au garon de piste. + +--Mais, monsieur Chausserouge, ce sont les tigres! + +--Ouvre! rpta le dompteur d'un ton qui n'admettait pas de rplique. +Passe-moi la fourche et ouvre! + +Tremblant la pense de ce qui allait arriver, s'attendant voir son +matre mis en pices par les monstres furieux, le garon obit. + +A l'aide d'un croc en fer, il tira le portant et livra passage au +dompteur, qui s'avana brusquement, le fouet haut et la fourche en +arrt. + +Un instant stupfait par cette visite inattendue, les deux tigres se +tapirent en grondant au fond de la cage, prts bondir. + +Chausserouge, sous les yeux d'un public haletant, marcha leur +rencontre et fouailla... + +Surpris par l'attaque, fascins par le regard du dompteur, Jim et Toby +s'lancrent, dcrivant autour de la tte de l'imprudent des cercles +vertigineux, branlant la voiture par leurs bonds dsordonns... + +Lui, ne les quittait pas de l'oeil et fouaillait sans relche... + +--La chasse au tigre, messieurs! + +Et il dchargea sur eux ses pistolets chargs poudre... les +poursuivant dans les angles de la cage, ne se laissant pas intimider par +leurs effroyables rugissements... + +--Passe les barrires! cria-t-il tout coup. + +Et les deux tigres affols, harcels par le dompteur, dont la lutte +doublait l'audace et l'nergie, sautrent les barrires d'abord, puis +les cerceaux enflamms. + +Sur les gradins, la foule trpignait d'enthousiasme. + +Enfin, le garon tira de nouveau le portant de sortie et les deux +monstres se prcipitrent dans l'ouverture bante. + +Le dompteur tait sauv. + +Debout, sans une gratignure, toujours trs calme, quoique ruisselant de +sueur, il salua les spectateurs qui l'acclamrent. + +--- Vous savez, patron, lui dit le garon encore tout tremblant +d'motion, c'est bon pour aujourd'hui, mais il ne faudrait pas +recommencer ce petit jeu-l! + +--Pourquoi pas? rpliqua Chausserouge, les tigres sont dompte, ils ont +obi. Maintenant je suis sr de moi! + +Et le lendemain, et les jours suivants, il renouvela son prilleux +exercice avec le mme succs que la veille. + +Cependant le petit Franois grandissait. + +Le pre l'entourait d'une affection jalouse; l'enfant ressemblait trait +pour trait sa mre et il croyait voir revivre en lui sa dfunte. + +La vieille bonne-ferte levait son petit-fils en vrai ramoni. + +Si sept ans, Franois ne connaissait pas ses lettres, il lisait +couramment les tarots et parlait sa langue originelle. + +Habitu vivre au milieu d'eux, les rugissements des fauves ne +l'effrayaient pas. Au contraire, son grand bonheur tait de pouvoir +passer son aprs-midi dans la mnagerie, tandis que son pre, enferm +dans la cage centrale, dressait les animaux. + +Il lui arrivait de dire: + +--Quand je serai grand, moi aussi je dompterai les lions! + +Alors le pre l'interrompait: + +--Quand tu seras grand, tu iras au collge et on fera de toi un savant +afin que tu puisses devenir un jour un monsieur, un diplomate! + +L'enfant faisait la moue et ne rpondait rien, mais il tait facile de +voir que dans sa petite tte tait ne et s'affermissait la rsolution +bien arrte de vivre comme avaient vcu ses parents. + +Nanmoins, le dompteur tint bon, malgr les avis de la bonne-ferte qui +soutenait l'enfant dans sa rvolte. + +--Jamais un ramoni n'a t au collge... laisse-le donc vivre en ramoni! + +Chausserouge n'entendit rien. + +Quand l'enfant eut dix ans, malgr ses cris et ses protestations, il le +plaa dans une institution, Saint-Mand. + +Quatre jours aprs, il le retrouvait un soir dans la mnagerie, +installe alors boulevard de la Villette, blotti derrire la caisse aux +serpents. + +Franois avait profit de la premire promenade pour s'chapper. + +Le dompteur, inflexible, prit son fils par l'oreille et le reconduisit +incontinent, en le recommandant d'une faon particulire. + +Franois Chausserouge passa cinq ans dans cette maison d'o on se serait +bien gard de le renvoyer, car le pre payait largement; mais jamais on +n'avait vu lve plus indocile, plus indisciplin, plus amoureux de sa +libert. + +Il grandissait, s'adonnait avec passion tous les exercices du corps, +mais il montrait pour l'tude une rpugnance invincible, ce point +qu'il avait d redoubler toutes ses classes et qu'il dpassait de la +tte tous ses camarades de cours. + +En vain son pre lui reprochait-il son apathie: + +--Je ne puis pas, rpondait-il, c'est plus fort que moi!... Je veux tre +dompteur... comme toi! + +Chausserouge s'enttait, mais la fin il dut cder. + +A quinze ans, son fils, s'il tait devenu un gaillard hardi et bien +plant, n'avait fait aucun progrs. + +Justement, la vieille bonne-ferte, tombe en enfance, venait de mourir; +la solitude pesait au vieux belluaire. + +Le soir de l'enterrement, il ne reconduisit pas son fils +l'institution. + +--Reste avec moi, lui dit-il avec un soupir, tu m'aideras... C'est +gal, j'aurais tout de mme bien voulu faire de toi un monsieur... + +--Bah! j'en sais assez pour te remplacer... j'ai besoin pour vivre de +l'odeur de toutes ces bonnes btes... J'ai besoin d'entendre leurs +rugissements... je suis n pour cela, je te dis! J'ai le mtier dans le +sang! + +Et il embrassa son pre si tendrement, que le dompteur ne sut s'il +devait dplorer le manque d'aptitude de son fils ou s'en rjouir. + +Dans tous les cas, il avait fait l'impossible pour ouvrir au jeune homme +une carrire moins prilleuse; il ne regrettait pas les sacrifices qu'il +s'tait imposs, puisqu'il avait rempli son devoir. + +--On ne peut pas rsister sa destine, rptait sans cesse Franois, +qui la vieille grand'mre avait inculqu son fanatisme et ses +superstitions.! + +--Eh bien! advienne que pourra! pronona Chausserouge. + +De ce jour, il eut un lieutenant sur lequel il pouvait aveuglment +compter. + +A Franois tait dvolue la tche de surveiller les garons, d'assurer +le service des vivres, de seconder son pre en faisant l'explication +pendant le cours des reprsentations, de prsider au montage et au +dmontage de l'tablissement chacun des dplacements de la mnagerie. + +Mais Franois ne se rsignait qu' regret ce rle qu'il jugeait par +trop effac. + +Ce qu'il voulait, c'tait affronter, lui aussi, les crocs des fauves, +soumettre sa volont les redoutables pensionnaires de la mnagerie. + +Il avait soif des applaudissements qui saluaient son pre, chaque fois +qu'il avait termin ses exercices. + +Vivre libre, courir les routes, ne plus tre oblig de plir sur des +livres entre quatre murs, c'tait trs bien, mais ce qui l'attirait, +c'tait l'appt du danger et le bruit des bravos, journalire rcompense +de la glorieuse victoire de l'homme sur la bte. + +Lui aussi, il voulait voir fixs sur lui les yeux de tout un public +frmissant de crainte, partag entre l'effroi et l'admiration. + +Mais quand il parla pour la premire fois son pre d'entrer son tour +dans les cages, de commencer son apprentissage, il se heurta un refus +formel. + +Cet homme qu'une sorte d'inconscience avait toujours protg contre la +peur, qui avait affront mille prils sans un battement de coeur, +tremblait l'ide de voir son unique enfant s'exposer aux mmes +dangers. + +Franois insista. Le pre tint bon, tout d'abord, mais il finit par se +laisser toucher. + +Il fut convenu que le jeune homme dbuterait le jour o il aurait +atteint sa dix-huitime anne. + +En attendant, le vieux dompteur lui enseigna les premiers principes de +son art. + +Une lionne venait justement de mettre bas. + +Chausserouge rsolut de confier son fils le dressage des trois +lionceaux. + +Tout d'abord, il lui rappela que, comme l'homme, l'animal nat avec des +instincts bons ou mauvais, qu'il n'tait pas rare de trouver dans des +sujets issus du mme pre et de la mme mre, des types de caractres +absolument dissemblables; les uns dociles et doux, les autres rebelles +toute ducation. + +La difficult norme pour le dompteur quand il s'adresse des animaux +arrivs adultes chez lui, se trouve bien amoindrie quand il a affaire +des btes qu'il a vu natre, dont il a eu le temps par consquent +d'tudier le temprament, de discerner le degr de franchise. + +Il lui reste alors habituer ses lves sa prsence, appliquer +chacun le genre de travail qui lui convient, en ayant soin de ne pas +trop demander la fois, afin de ne pas rebuter l'animal et provoquer +ainsi ses lgitimes rvoltes. + +Se faire craindre, en sachant se faire aimer, telle devait tre le but +et la devise du dompteur. + +Chausserouge fut charm de voir avec quel entrain son fils acceptait sa +nouvelle tche, avec quelle adresse il mettait en pratique ses conseils. + +En effet, du moment o il fut institu le prcepteur des lionceaux, +Franois tint ce que nul que lui ne les approcht. + +Il les soignait, leur donnait manger, entrait chaque jour dans leur +cage, afin de les familiariser avec lui. + +Il avait lui deux lionnes et un lion; il les baptisa Sada, Rachel et +Nron. + +Au bout de quelques mois, il commena leur ducation. + +Les lionnes taient assez dociles, surtout Rachel, mais Nron se +montrait rtif; le jeune homme dut dployer l'gard de ce dernier, +beaucoup de patience et d'nergie. + +Le pre qui suivait tous ces essais d'un oeil inquiet, sentit bientt +s'vanouir toutes ses apprhensions. + +Son fils tait bien un vrai Chausserouge; il en avait les qualits, +l'audace et la persvrance, pourquoi fallait-il qu'il y joignit des +dfauts inconnus sa race? + +Car s'il remplissait avec une exemplaire rectitude tous les devoirs de +son nouvel tat, Franois depuis qu'il tait libre, laissait, en dehors +du service auquel il s'astreignait avec joie, un libre cours ses +penchants naturels. + +Son pre lui avait trac la voie; il n'avait pas lutter comme lui avec +les difficults d'un pnible dbut. + +La situation acquise, l'aisance dans laquelle il n'avait qu' se laisser +vivre le dispensait de compter et puisqu'il travaillait, pensait-il, il +tait juste aussi qu'il profitt de l'existence. + +La vie nomade qu'on mne sur le Voyage est pleine de prils pour un +jeune homme; Franois y succomba. + +Tandis que sur la masse des forains, les uns, les srieux et les +conomes, n'ont d'autre dsir, leur journe finie, que de rentrer chez +eux et d'y goter les joies de la famille, les autres se runissent +dans le cabaret dont ils ont fait choix et o ils se donnent rendez-vous +et attendent que l'heure tardive les oblige de regagner leurs caravanes. + +Au fond d'une arrire-salle d'estaminet, on boit, on joue et plus d'un +voyageur a perdu l souvent le gain de sa journe. + +Le soir, quand Chausserouge avait rabattu l'auvent qui fermait l'entre +de la mnagerie, Franois s'esquivait pour aller retrouver les nombreux +amis qu'il s'tait faits. + +Il aimait le jeu, le vin; ces runions avaient pour lui un attrait +irrsistible. + +Ce gros garon si fort, si insoucieux du danger, si audacieux, tait un +faible. + +Il s'tait laiss entraner une premire fois par Jean Tabary, le fils +du directeur d'un Concert Tunisien; peu peu il avait laiss prendre +sur lui par son compagnon de plaisir un ascendant contre lequel il +n'avait pu ragir. + +Le pre Chausserouge, plein d'indulgence, n'avait d'abord vu dans ces +escapades qu'un passe-temps, qu'aprs tout son fils avait bien le droit +de prendre, puis quand il avait compris quelle influence fcheuse +pouvait avoir sur l'avenir de Franois cette habitude de godaille, il +s'tait gendarm, mais en vain. + +Le pli tait form, et Jean Tabary tait l pour contrebalancer son +autorit. + +--Est-ce qu'on ne peut pas rigoler un brin quand on a turbin toute une +sainte journe? Laisse-le donc dire, le vieux! Quand t'auras son ge, +t'auras toujours le temps d'tre srieux, ne cessait de rpter Jean +Tabary. + +Et Franois passait outre; mais comme, le lendemain, il se mettait au +travail avec une nouvelle ardeur, le pre soupirait et fermait les yeux. + +Ce fut la foire de Neuilly que le fils Chausserouge parut pour la +premire fois en public. + +Quand il apparut dans la cage centrale, serr dans un coquet dolman +brandebourgs d'or, culott de blanc, chauss de bottes l'cuyre, il y +eut parmi la foule des spectateurs un petit murmure d'admiration. + +Tout fier et plus mu qu'il ne voulait le paratre, le pre se tenait en +avant des premires, dans l'alle qui longe les cages, un croc de fer +la main. + +Il n'avait voulu laisser personne le soin de faire le service de +garon de piste. + +Tour tour dfilrent, aux applaudissements de la foule, les vieux +pensionnaires de la maison, lions, hynes, ours, loups et jusqu'aux deux +tigres, Jim et Toby, qui volurent sous le fouet et excutrent leurs +exercices habituels sans, de leur part, grande vellit de rsistance. + +La volont du pre Chausserouge les avait rudement asservis; celle du +fils les tenait en respect plus rudement encore. + +Ils comprenaient qu'ils avaient affaire un matre et ils obissaient. + +Le vieux dompteur tait radieux. Il ne regrettait plus maintenant +d'avoir permis au jeune homme de suivre une vocation pour laquelle il +tait si manifestement n. + +Il y eut un entr'acte. + +On jeta de la sciure sur le plancher de la cage, aprs quoi le pre +Chausserouge prit la parole: + +--Mesdames et messieurs, pour terminer la reprsentation, mon fils +Franois Chausserouge--et il prononait ce nom avec orgueil,--va avoir +l'honneur de prsenter, pour la premire fois, un lion et deux lionnes +du Sahara, tous trois adultes et capturs rcemment, Nron, Rachel et +Sada! + +Il se fit un grand silence. + +Chausserouge venait de tirer le portant et d'introduire les trois fauves +dans la grande cage. + +Nron tait maintenant g de trois ans. C'tait une bte superbe. Sa +tte norme disparaissait sous une paisse crinire. + +Il promena un instant son regard torve sur l'assistance et poussa un +sourd rugissement auquel rpondirent les deux lionnes. + +Franois frappa trois coups du pommeau de son fouet, puis il entra +brusquement, tandis que d'une voix de stentor, le pre clamait: + +--Le dompteur Franois Chausserouge dans les cages! + +A la vue du jeune homme, la crinire de Nron se hrissa. + +Suivi des lionnes, la gueule menaante, les crocs prts dchirer, il +s'lana au-devant du nouveau venu. + +Tranquillement, Franois se dbarrassa de son fouet et marcha droit sur +le fauve, qu'il saisit par la crinire, malgr ses grondements. + +Puis, rassemblant ses forces, il le mit debout et le jeta la renverse. + +L'animal retomba sur ses pattes l'angle oppos de la cage. + +Un tonnerre d'applaudissements salua cette nergique entre en matire. + +Franois Chausserouge se tourna aussitt vers Sada, dont il entr'ouvrit +les mchoires, et trois reprises il plaa son bras droit, puis son +visage entre les crocs aigus de la bte. + +Il s'avana ensuite sur le bord de la cage. + +A son commandement, Rachel se dressa contre lui, appuya ses lourdes +pattes contre sa poitrine et lui lcha la face... + +Cette fois, l'enthousiasme fut son comble; le pre Chausserouge +pleurait de joie. + +Franois maniait ses btes avec autant de tranquillit et d'aisance que +s'il se ft agi de jeunes chiens. + +Il se fit passer sur un plat d'tain un morceau de viande, noua autour +du cou de Nron une serviette, plaa la viande devant son nez, et +l'animal ne s'en saisit en grondant que lorsqu'il lui en donna l'ordre. + +--Maintenant, sautez! + +Et tour tour il fit franchir ses lves des barrires de un mtre +cinquante de haut. + +Comme de simples caniches, il les fit passer travers des cerceaux de +papiers et des cerceaux enflamms, puis pour couronner ses exercices, il +donna un signal. + +Instantanment, le gaz fut baiss et la salle se trouva plonge dans +l'obscurit. + +Quand on ralluma, Franois Chausserouge tait tendu terre, la tte +appuye sur Nron et les deux lionnes taient couches ses cts. + +Puis tandis que la salle entire l'acclamait, il se leva, salua +profondment et sortit. + +Il avait peine disparu que les trois fauves se prcipitaient en +rugissant contre la grille, l'branlant sous leurs efforts, labourant le +plancher de leurs griffes. + +--Allons! les agneaux! C'est trop tard, criait narquoisement le pre +Chausserouge, rentrez vos gousses d'ail! Y a rien faire! + +Et se tournant vers le public: + +--Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous remercier. +Demain, deux grandes reprsentations, l'une trois heures, l'autre +neuf heures du soir, la dernire, suivie du repas des animaux! + +Dans la caravane, o il le rejoignit, il treignit longuement son fils +dans ses bras. + +Il pouvait mourir maintenant. Il avait un digne successeur. + +Jamais, mme au temps de sa jeunesse, il n'aurait gal en hardiesse et +en vigueur ce galopin de dix-huit ans. + +Il en avait honte, mais a lui faisait tout de mme bien plaisir. + +Mais en mme temps que, de par son succs, Franois devenait grand +premier rle, un soudain changement s'opra chez lui. + +Gris par ses triomphes quotidiens, il oublia son humble origine et par +quelle srie de privations son pre avait d passer pour atteindre ce +degr de prosprit, qui lui avait permis de dbuter si brillamment. + +Il n'attribua qu' lui l'engouement subit dont le public avait t saisi +et qui faisait chaque soir affluer dans la baraque le monde chic et +tout ce que Paris comptait de notabilits. + +Certes, sa jeunesse, la crnerie avec laquelle il affrontait le pril +taient pour quelque chose dans cet enthousiasme, mais la vieille +renomme de son pre, qui l'avait faonn, instruit, qui l'avait fait +bnficier de ses trente annes de dure exprience, y tait aussi pour +beaucoup. + +Plein d'orgueil, le jeune homme s'en rendit d'autant moins compte qu'il +tait en but des sollicitations bien faites pour flatter sa vanit. + +Comme les militaires, comme les acrobates, comme tout ce qui porte +lgamment un uniforme ou un costume brillant, il fut assailli de +dclarations, de demandes de rendez-vous et il en vint bonnement +penser que ces marques d'une sympathie un peu outre s'adressaient bien +plus son intime personnalit qu' son dolman soutach d'or. + +Il y rpondit, et certaines dconvenues qui auraient d le convaincre +que son prestige tombait quand il n'apparaissait pas dans la cage, +debout au milieu de ses fauves, ne parvinrent pas le dtromper. + +Il ddaigna ds lors de coucher dans la caravane paternelle. + +A proximit du campement, il choisissait un htel de belle apparence et +il y louait une chambre pour la dure de chaque sjour. + +Le pre, aveugl par sa tendresse paternelle, laissait faire. + +--Il jette sa gourme, pensait-il, il deviendra srieux quand il sera +temps. + +Au contraire, la recherche de mauvais got avec laquelle son fils +s'habillait lui semblait le dernier mot de l'lgance. + +Il trouvait un motif d'orgueil dans le genre de succs qu'obtenait +Franois et il finissait par fermer les yeux sur la vie qu'il lui voyait +mener, si en dsaccord pourtant avec l'existence austre qu'il avait +tenue lui-mme dans sa jeunesse. + +Il avait rv de faire un monsieur de son enfant, et Franois avait +trouv le moyen de devenir un monsieur tout en restant dompteur. + +Il rhabilitait la profession; c'tait l'idal. + +Le pauvre homme n'apercevait pas le danger qu'il y avait laisser +contracter son fils des habitudes de plaisir et d'intemprance. + +Mais peu peu Franois se relcha de ses devoirs. S'il se livrait avec +la mme ardeur au prilleux exercice de son tat, il jugea bientt +indigne de lui de s'adonner comme par le pass aux mille petits dtails +que ncessite le bon entretien de la mnagerie. + +En dehors des heures consacres au dressage des nouveaux pensionnaires +ou aux reprsentations, il devint impossible d'obtenir de lui le moindre +service. + +C'et t droger. + +C'est ce qu'il parvint persuader son pre, la premire fois que +celui-ci hasarda une timide observation. + +Il parla mme de renforcer le personnel, d'engager de nouveaux employs. + +--Tant que je serai l, rpliqua le vieillard, nous n'aurons pas besoin +d'augmenter nos frais dj si lourds, je suffirai tout par mon travail +et mon active surveillance, mais si je venais disparatre?... + +--Bah! je gagne assez d'argent pour ne pas m'astreindre une besogne de +manoeuvre et de domestique! + +--Rien ne vaut l'oeil du matre! Tu te laisseras voler et les animaux +en souffriront. Un dompteur doit toujours tenir ses btes en haleine. + +--J'ai mon fouet et cela suffit! rpondait le jeune homme. + +Le pre hochait la tte, n'osait pas insister, et des semaines, des +mois, des annes passrent, sans que rien vint remdier un tat de +choses qu'il ne pouvait s'empcher de dplorer. + +A vingt-cinq ans, le fils Chausserouge tait devenu un dompteur +accompli, mais il s'tait acquis une rputation de noceur et de bourreau +des coeurs dont il tirait vanit. + +Sur tout le Voyage, on ne l'appelait plus que le beau Franois. + +Il tait le chef reconnu de la jeunesse foraine et la chronique +scandaleuse ne s'alimentait que du bruit de ses conqutes et de ses +exploits. + +Puis peu peu et mesure que sa renomme grandissait, le jeune homme +se fit des relations en dehors de son monde. + +Il s'tait trouv en rapport avec des reporters, des boulevardiers +l'occasion des ftes de bienfaisance pour lesquelles on avait rclam +son concours; il se lia avec eux et, ds lors, on put chaque soir, aprs +sa reprsentation, le rencontrer sur le boulevard, habitu assidu des +restaurants de nuit et des tripots clandestins. + +Le pre Chausserouge s'alarma srieusement et ce fut pour mettre fin +cette vie de dbordements que, trs inquiet de l'avenir de son +tablissement, lorsqu'il ne serait plus l pour veiller aux intrts +matriels de la mnagerie, il conut un beau jour le projet de marier +son fils. + +Peut-tre, lorsqu'il saurait trouver chez lui une femme gentille, +aimante, le jeune homme consentirait-il renoncer aux joies turbulentes +et dispendieuses du dehors. + +Justement, il avait quelqu'un lui proposer. + +Un de ses rares amis, originaire de la mme province et directeur d'un +Muse mcanique, le pre Collinet, avait une fille, qui passait sur tout +le Voyage pour une vertu inexpugnable. + +Amlie avait vingt ans et tait fille unique. + +A elle seule devait donc revenir un jour l'hritage du vieil Auvergnat, +un malin lui aussi, qui force d'conomie, avait su arrondir sa pelote. + +C'tait donc un parti. Le fils Chausserouge pouvait dcemment pouser. +Les deux compres eurent ce sujet une longue conversation et ils +tombrent d'autant mieux d'accord, qu'Amlie, pressentie ce sujet, +laissa comprendre que son union avec le jeune dompteur mettrait le +comble ses voeux. + +Franois tait son camarade d'enfance. Ils avaient t levs cte +cte, la baraque de Collinet avoisinant toujours la mnagerie de +Chausserouge. + +Puis, mesure qu'ils avaient grandi, l'affection fraternelle que la +jeune fille portait son ami s'tait change en une sorte d'admiration +muette qu'elle n'osait manifester. + +Elle avait t, comme tout le monde sur le Voyage, spectatrice attriste +du changement si radical survenu dans la manire de vivre de Franois +et, plus que personne, elle en avait souffert tout bas. + +Et voil que ce rve form au plus profond de son coeur de devenir un +jour la compagne du jeune dompteur allait peut-tre se transformer en +une ralit. + +Certes, une bien vive tendresse l'attachait son pre, dont elle tait +l'utile auxiliaire, mais elle n'hsiterait pas quitter cette caravane +dans laquelle elle avait vu le jour pour se consacrer toute entire +l'tre chri pour le bonheur duquel il lui semblait qu'elle tait ne. + +Depuis ses rcents succs, Franois l'avait bien un peu nglige... Il +avait paru oublier son amie des premiers ans, cette petite Amlie si +douce, si aimante... Il lui en avait prfr d'autres plus belles, plus +riches... Mais elle lui pardonnait toutes ses fautes passes, puisqu'il +allait lui revenir et pour toujours! + +Et elle lui montrerait tant de soumission aveugle, tant de dvouement, +qu'il finirait bien, son tour, par l'aimer un peu! + +Son illusion fut de courte dure. + +Lorsque, le soir mme du jour o il avait pris des arrangements avec +Collinet, le pre Chausserouge s'ouvrit son fils de son projet +d'avenir, il se heurta un refus formel. + +--Je n'pouserai pas Amlie, dclara nettement Franois, je n'aime pas +les gnangnans... C'est une bonne fille, mais a ne suffit pas! +D'ailleurs, je suis trop jeune pour me marier... Je n'ai que vingt-cinq +ans, j'ai le temps d'y penser! + +--Amlie t'aime... Elle a une jolie dot... Le pre Collinet a l'ide de +vendre son Muse aussitt aprs le mariage de sa fille pour s'en aller +vivre au pays... Tu vois donc bien que c'est une bonne affaire... Je +n'insisterais pas s'il s'agissait d'une trangre, mais celle-l, tu la +connais... tu sais ce qu'elle vaut... Je te le dis, a sera une vraie +mnagre et, y a pas, une bonne femme, c'est un trsor!... Elle serait +rudement utile chez nous! + +--C'est possible! mais je ne reviens pas sur ce que j'ai dit... Je ne +veux pas me marier! + +Ce fut au tour du pre Chausserouge d'entrer dans une violente colre. + +C'tait la premire fois que son fils lui rsistait aussi ouvertement. + +--Eh bien! rpliqua-t-il durement, libre toi de ne pas m'couter... +Jusqu'ici j'ai ferm les yeux, tu as fait ce que tu as voulu et je n'ai +rien dit, quoiqu'il m'en ait cot... A partir d'aujourd'hui, tout va +changer... Tu n'es plus que mon aide, mon employ... Tu seras victime, +entends-tu, de la vie que tu mnes... Mais comme je ne veux pas qu'il +soit dit que tant que je vivrai, une situation que j'ai eu tant de peine + acqurir soit compromise, comme je ne veux pas que mes btes en +souffrent, je te retire toute autorit... dans ma maison. Aprs ma mort, +tu feras ce que tu voudras... + +--Si l'tablissement marche, qui le dois-tu? riposta insolemment +Franois. Il me semble que c'est moi... Et si je te quittais? + +--Tu le peux! Mais je resterai le matre! Le jour o tu partiras, je +rentrerai dans les cages et on verra une fois de plus ce que peut faire +le pre Chausserouge, sans culottes collantes et sans dolmans +brandebourgs d'or! Je t'apporte le bonheur... tu le refuses, tant pis +pour toi! A la fin, si je cdais toujours, vous vous ficheriez de moi, +toi et toute ta squelle d'amis! Car, veux-tu que je te dise, tu es un +brave garon, fort et courageux comme pas un... mais tu as t perdu par +les galvaudeux dont tu fais ta socit! Il y a surtout Jean, Jean +Tabary!... Celui-l, que je lui voie jamais mettre les pieds dans la +mnagerie, je le flanque dans la cage Nron! + +--Jean Tabary n'a pas plus peur de Nron que de toi! + +--C'est possible! Mais qu'il se le tienne pour dit! Et puis, +finissons-en! Tu ne sors pas de la culotte du pape... Tu es comme moi un +paysan, un Chausserouge... un saltimbanque... Tu vivras en saltimbanque, +puisque tu l'as voulu... puisque, malgr moi, c'est cet tat-l que tu +as choisi! Voil tout ce que j'ai te dire! + +--C'est ton dernier mot? + +--C'est mon dernier mot! + +Rentr seul dans sa caravane, le vieux Chausserouge pleura pour la +premire fois peut-tre depuis la mort de sa femme, mais n'importe, il +avait dcharg son coeur. + +Il s'applaudit tout bas de l'nergie qu'il avait montre et il se jura +de ne pas cder. N'tait-ce pas le bonheur de son enfant qu'il adorait, +qui tait en jeu? + +Il n'avait que trop tard faire acte d'autorit. Il n'tait que temps +de ragir, avant que le pli ne ft pris irrmdiablement. + +Et, en effet, il tint parole. + +A partir de ce jour, il reprit en mains les rnes du gouvernement. + +Il s'installa au contrle, s'occupa des multiples dtails de +l'administration et Franois, qui jadis puisait pleines mains dans la +caisse commune, dut dsormais passer chaque samedi toucher sa paye, +comme le dernier des palefreniers. + +En vain, il essaya de faire revenir son pre sur sa dcision. + +Chausserouge resta inflexible. + +--J'ai fait pour toi tous les sacrifices que me commandait mon +affection. Tu me rsistes... Je cesse de te traiter en fils, car je ne +veux pas voir gaspiller mon bien... Tu travailles, je te donne ton +salaire... Tu n'as le droit de rien exiger de plus... Je ne te dois plus +rien... + +Furieux de cet enttement qu'il tait loin de prvoir, Franois +Chausserouge continua par amour-propre son habituel genre de vie, mais +il ne tarda pas s'apercevoir que l'existence qu'il s'tait choisie +tait hors de proportion avec les ressources relativement modestes dont +il disposait prsent. + +Le premier, il dut s'avouer vaincu. Un soir de dveine, il perdit au +tripot et joua sur parole. + +Le lendemain, il lui fallait mille francs pour acquitter sa dette. + +Aprs de longues hsitations, il dut s'adresser son pre. + +Le vieux dompteur couta en silence, rflchit un instant, puis, levant +son regard vers son fils: + +--Il faut toujours couter les anciens, dit-il, et voil le commencement +de ma prdiction qui se ralise. A ton ge, je n'avais pas mille francs + perdre, ni surtout un pre derrire moi... N'importe! C'est entendu, +tu auras ton argent, mais une condition... Nous partons demain en +villes mortes. + +Partir en villes mortes! Quitter Paris, abandonner le Voyage! Courir la +province de chef-lieu en chef-lieu isolment! Mais a ne se pouvait pas. + +--Alors nous ne partirons pas. + +--Mais l'argent... les mille francs qu'il me faut! + +--Alors partons! Je n'en ai pas autant, vois-tu, garon, te donner +tous les jours, et je ne veux pas me voir oblig une belle fois, de +vendre mes btes pour payer tes dettes... + +--Mais nous sommes en pleine fte de Montmartre! Tous les jours nous +faisons salle comble! La mnagerie est trs courue! C'est de la folie! + +--Tant mieux! Nous ne ferons que de plus belles recettes en province, o +le bruit de tes succs est parvenu et o on ne te connat pas! Quand +nous reviendrons Paris, plus tard... beaucoup plus tard... tu n'en +seras que mieux accueilli!... Nous partirons demain! + +Devant cette dcision sans appel, il n'y avait qu' s'incliner. + +--Soit! tu ne t'en prendras qu' toi de la btise que tu commets +aujourd'hui! rpliqua rageusement Franois. + +Le pre Chausserouge donna sans regret les mille francs au moyen +desquels il payait le bonheur venir de son fils. + +Il tait heureux d'en tre quitte si bon compte. + +Maintenant qu'il allait le tenir loign de cet entourage funeste qui +l'avait perdu, qu'il tait sr de l'avoir prs de lui, toujours, il +tait certain de russir, de rveiller dans le coeur de ce grand enfant +tous les bons sentiments qui sommeillaient. + +L'loignement de Paris, c'tait la rupture dfinitive des habitudes +prises; au milieu des vicissitudes d'une promenade travers le monde, +Franois n'aurait ni le moyen, ni l'occasion de renouer des relations +dangereuses. + +Oblig dsormais de consacrer tous ses instants son mtier, il se +reprendrait aimer la vie tranquille, et qui sait... peut-tre?... + +Quand Franois rendit compte Jean Tabary du rsultat de sont +entretien: + +--Mais tu ne vas pas faire a! Menace de le lcher! Il n'a que toi... Il +n'osera pas te laisser aller... Dis-lui donc, au vieux, que Perdel, son +concurrent, t'offre un engagement magnifique... + +--Tu voudrais que je quitte mon pre? + +--Pourquoi pas? Puisqu'il te traite en gamin. + +--Non! ne me demande pas a... parce que, voisin, il y a aussi mes +btes... Et je les aime, mes btes!... Le vieux passerait outre, quand +mme a lui ferait gros coeur... mais, moi, a me ferait encore plus de +peine de voir mes btes partir sans moi! On se reverra, un jour, va +donc! + +--Tu es un lche, tiens! T'as pas plus de coeur qu'une poule! + +Le soir mme, aprs la dernire reprsentation et la grande +stupfaction du personnel de l'tablissement, le vieux dompteur donna +l'ordre de tout prparer pour le dpart. + +Deux jours aprs, la mnagerie Chausserouge quittait le Voyage. + +Au moment o Franois, qui s'tait attard pour prendre cong de ses +amis, la rejoignait la barrire de Fontainebleau, il remarqua, suivant +les somptueuses voitures qui contenaient les cages et le matriel, une +humble caravane. + +Il regarda plus attentivement. + +C'tait Amlie Collinet qui la conduisait. + +A la vue du jeune homme, elle sourit, mais Franois frona le sourcil, +fouetta nerveusement les poneys attels sa charrette et passa. + + + + +IV + + +Ce fut la premire grande tourne entreprise par la mnagerie +Chausserouge depuis la conscration qu'elle avait reue Paris. + +Elle dpassa en succs tout ce qu'on tait en droit d'esprer. + +Autant le sjour en villes mortes est dsastreux pour une installation +de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit d'un +tablissement connu, capable d'veiller la curiosit de la population +toute entire. + +Du reste, une publicit savante, dans laquelle entrait pour beaucoup la +reproduction dans les journaux locaux d'articles dcoups dans les +feuilles parisiennes et signs de noms retentissants, prcdait, dans +chaque chef-lieu, l'arrive de Chausserouge pre et fils. + +Et, avide d'motions, le public affluait, s'crasait dans la baraque, +pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout Paris. + +La srie d'ovations dont Franois fut l'objet dans toutes les villes +qu'il traversa lui fit bientt oublier le dpit qu'il avait prouv de +quitter le Voyage, et le pre ne tarda pas s'applaudir de l'nergique +rsolution qu'il avait prise. + +C'tait le seul moyen de faire chapper son fils aux influences nfastes +qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce Franois qu'il +avait si bien cru perdu. + +Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement qui +s'oprait lentement; c'tait Amlie Collinet. + +Elle se reprenait maintenant esprer, bien que la froideur que lui +avait tmoigne Franois pendant les premiers jours de la tourne et +bien t de nature lui faire considrer sa cause comme perdue +dfinitivement. + +La prsence de la jeune fille influait videmment beaucoup sur les +nouvelles faons d'tre du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit +compte exactement. + +C'tait bien l-dessus qu'avait compt le vieux dompteur, lorsqu'il +avait eu l'ide de se faire accompagner par les Collinet. + +--Vois-tu, avait-il dit son ami, le jour o il avait d lui +communiquer la rponse de Franois, je connais mon fils... Il est bon et +il obit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il aurait +d ne jamais se lier... Je vais le forcer s'loigner pour un temps... +Viens avec nous... Tu profiteras de ma rclame et il y aura toujours +pour ton muse une petite place la gauche de mon campement... partout +o nous nous arrterons... Nous vivrons ensemble. Amlie prendra +provisoirement la place que je voudrais lui voir dfinitivement +occuper... Je la connais... Elle saura se faire aimer... se rendre +indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il ne verra plus +qu'elle... il sera forc de rendre hommage ses qualits, ses +charmes... Alors, le reste nous regardera... Il s'agira seulement de +savoir profiter du bon moment... + +Quelques objections qu'avait souleves le pre Collinet avaient t vite +aplanies, d'autant plus qu'Amlie avait accueilli avec joie la nouvelle +de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire vivre dans +l'ombre de celui qu'elle chrissait. + +A la premire tape, cependant, sur la route de Melun, le jeune homme +avait manifest tout haut son mcontentement. + +Il avait devin les intentions de son pre et s'tait montr froiss +qu'on voult lui forcer la main. + +Alors Amlie s'tait approche de lui et, trs humblement: + +--Vrai! a t'ennuie tant que a, Franois, que nous soyons partis +ensemble? + +--Non... Mais je trouve que c'tait inutile... + +--Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'tait indispensable. +Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des dtails intrieurs +de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux qu'Amlie ne pouvait +s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent s'en charger. Du reste, +Collinet voulait depuis longtemps quitter le Voyage. a le rapprochera +de son pays et, pour le surplus, il n'avait pas de meilleure occasion, +s'il voulait gagner de l'argent, que d'entreprendre la tourne en notre +compagnie. Tu vois bien que tout est pour le mieux. + +Franois ne rpondit rien et bouda trois jours, mais peu peu il se +sentit insensiblement gagn par le dvouement que lui montrait la jeune +fille, les prvenances dont on l'entourait. + +Lorsqu'il avait donn, les soirs de sjour, sa reprsentation, quand la +ville tait retombe dans le calme monotone des cits de province, et +une fois ses btes panses, il tait bien forc, ne connaissant +personne, de rentrer dans la caravane. + +Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, prs du pole, les +deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis qu'Amlie se +multipliait pour qu'il ne lui restt rien dsirer. + +Aprs le dner, un rams familial ou un piquet quatre les runissait +encore autour de la table et on allait se coucher, non sans avoir pris +pour le lendemain les dernires dispositions. + +On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf +Lyon, Bordeaux, Marseille et Nice o la mnagerie stationna prs +d'un mois. + +Le pre Chausserouge trouvait cette vie nomade, ces courses par les +chemins poudreux, un charme infini. + +Cela lui rappelait l'poque pnible et pourtant si heureuse de ses +dbuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ, la croise de deux +routes et que Maria prparait sur un fourneau improvis en plein vent +le repas du soir, tandis que les chevaux dtels broutaient l'herbe des +fosss. + +Et c'tait certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans les +veines de Franois, puisqu'au bout de deux mois de cette existence, +nouvelle en somme pour lui, habitu comme il tait aux plaisirs de la +grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son front. + +Maintenant, il taquinait Amlie, lui rappelait les jeux de leur enfance, +la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois qu'elle +s'tait ingnie lui faire une surprise agrable: un plat qu'il +aimait, un bibelot qu'elle avait achet et qu'elle cachait sous sa +serviette. + +Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier la jeune fille tous les +ddains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert. + +L'intimit des deux caravanes avait grandi ce point que, maintenant, +pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne formaient +dj plus qu'une seule et mme famille. + +Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains. + +--a marche! a marche. Laissons faire! Amlie est une fine mouche! Il +ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons arrivs nos +fins... et c'est mon garon, lui-mme, qui te demandera ta fille! + +Ce fut dans un dlai plus court encore qu'il ne l'esprait. + +La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de tous +les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme. + +Il ne tarda pas voir en Amlie autre chose qu'une soeur; il remarqua +qu'elle tait grande, bien faite, presque jolie. + +nerv peut-tre aussi par l'abandon naf de la jeune fille qui le +traitait en frre et qui, leve librement, n'avait aucune de ces +pudeurs fminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excits par +l'agaante quoique inconsciente coquetterie qu'elle dployait, il +sentait renatre en lui les instincts brutaux de sa race. + +Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la mnagerie, +faiblement claire par le falot du veilleur, il fut pris du dsir subit +de la possder. + +Il la saisit, appliqua ses lvres sur sa bouche... Trs souple, +confiante et cline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme. + +Elle fermait les yeux, secoue tout entire par la douceur de cette +premire caresse, si longtemps attendue. + +Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait tre aime!... + +Soudain, Franois fit un pas... Il cherchait l'entraner dans l'angle +le plus obscur, l o les palefreniers avaient l'habitude de serrer le +fourrage... + +Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de l'treinte de +son amant; et dit un seul mot: + +--Franois! + +Le jeune homme, surpris de cette rsistance inattendue, s'arrta. + +Il regarda Amlie un instant, puis, aprs un silence: + +--Tu m'as quelquefois, dit-il, reproch de ne pas t'aimer; c'est toi qui +ne m'aimes pas! + +--coute, Franois! je suis une honnte fille! Je veux bien tre ta +femme, mais je ne serai jamais ta matresse!... Si je te cdais +aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que je ne +t'aime pas... que peut-tre j'ai cd d'autres avant toi... tandis que +du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais t qu' toi! Ah! je t'en +prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que tu viens de +faire!... Je penserais que tu ne me considres pas plus que toutes les +autres... celles qui te poursuivaient l-bas, tu sais bien... + +--Celles-l, je n'prouvais pas pour elles le sentiment que j'ai pour +toi! s'cria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te le promets, +je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le veux!... Je +suis un ramoni, moi... par ma mre! Et ceux de notre sang n'ont pas de +ces scrupules btes... On se prend quand on s'aime!... Et si, aprs, on +se convient toujours... on se marie devant le plus ancien de la tribu... +Allons... viens! + +De nouveau il chercha enlacer la jeune fille, mais elle le repoussa +avec force et, se campant rsolument en face de lui: + +--Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta femme... +lgalement, et je t'appartiendrai toute entire... si non, je ne serai +jamais rien pour toi!... Choisis! je te prviens seulement que si je +dois continuer tre en butte de semblables obsessions, indignes de +l'affection que je te porte, demain je pars avec mon pre! + +--Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je te vois +tous les jours, que je me suis habitu toi... Non! Non! je veux que tu +restes... toujours! + +--Alors, tu sais ce qui te reste faire! dit Amlie, en se dirigeant +vers la caravane o l'attendait le vieux Collinet. + +--Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir! + +Et le soir mme, avant de se coucher, il prenait part son pre et lui +demandait officiellement la permission d'pouser Amlie. + +La joie du dompteur fut immense. + +--Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le plus +heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille! + +Il sauta au cou de son fils et dans l'excs de sa joie, il courut la +porte et appela son ami dj rentr dans sa caravane: + +--Collinet! Collinet! arrive donc! c'est Franois qui veut se marier +avec ta fille! + +--Si elle veut, ajouta Franois en riant. + +Pour toute rponse, Amlie, qui tait accourue, tendit ses joues son +ami, puis, pour clbrer cet heureux jour, tous les quatre +s'attablrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en +hte, discutrent les conditions du mariage. + +Ce ne fut pas long, les deux compres en ayant arrt depuis longtemps +les dtails et les fiancs taient bien trop amoureux pour s'attarder en +des considrations qui leur paraissaitent si futiles!... + +Il fut dcid toutefois que l'union serait clbre Paris dans le plus +bref dlai possible; puis le pre Collinet vendrait son muse et se +retirerait la campagne aprs avoir constitu en dot sa fille le +montant de cette vente. + +Il avait ralis assez d'conomies pour pouvoir vivre tranquille le +reste de ses jours dans le petit trou o il avait acquis dj une +maisonnette et quelques lopins de terre. + +Un mois aprs cette soire mmorable, la mnagerie de retour Paris +s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route +d'Aubervilliers, et sur le champ Franois envoyait tous ses amis des +lettres de faire part. + +L'moi fut grand sur le Voyage. + +On ne s'attendait pas cette solution. + +Le beau Franois qu'on avait vu partir contre-coeur, revenir si vite, +converti et amoureux... d'Amlie Collinet, c'tait n'y pas croire! + +Il fallait cependant se rendre l'vidence, mais Jean Tabary se fit +l'interprte du sentiment gnral. + +--Ce n'est pas la peine d'tre fort, d'tre brave, lui dit-il, d'tre la +coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir aussi +piteusement. Je te croyais plus d'nergie. Tu te laisses mener comme un +gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais aujourd'hui... +il ne sera plus temps. + +--Mon cher, je t'assure qu'Amlie est charmante... tu ne la connais pas. + +--Un homme dans ta position doit rester libre et indpendant... Tu es +jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de la vie et ne pas +t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans six mois! + +Cette fois les insinuations de Jean Tabary restrent sans cho. + +Le parti de Franois tait pris irrvocablement. + +Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami sa noce, qui +devait se clbrer avec clat au Salon des Familles, Saint-Mand. + +On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fte laquelle on +avait convoqu le ban et l'arrire-ban de l'industrie foraine. + +Dans une salle immense, tapisse de peaux de lions, orne de trophes, +autour d'une table en fer cheval, charge de victuailles, prirent +place toutes les illustrations, toutes les clbrits du Voyage. + +D'abord, les collgues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, Giovanni, +Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette solennelle +circonstance, donner leur an dans la carrire des marques de leur +sympathie. + +Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis +reconnaissaient pour chef suprme; puis Devisme, Deker, les grands +impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les +Romillard, d thtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir +algrien, enfin la foule des montreurs de phnomnes, des patrons +d'entresorts, manges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand +champion de la lutte, directeur des Grandes Arnes, puis ple-mle des +journalistes, des boulevardiers, des acteurs. + +Amlie Collinet, toute rougissante et fire de s'appuyer sur le bras du +beau dompteur, manifestement gn dans son habit noir, tait charmante +dans son costume de marie. + +Le pre Chausserouge tait rayonnant. Quant Collinet, il ne pouvait +croire tant de bonheur. Jamais, il n'aurait os esprer pour sa +fille, un parti aussi cossu. + +La fte fut pleine de gaiet. On dansa jusqu'au matin aux sons de la +cornemuse, et le pre Chausserouge retrouva ses vingt ans pour ouvrir le +bal avec sa bru, en excutant aux applaudissements de tous, la danse de +son pays, la bourre traditionnelle. + +Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il +convenait de s'arrter. + +La campagne en province avait t particulirement heureuse; Franois +fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus qu'il se +souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses anciens amis. + +Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprs +d'Amlie, ni auprs du vieux dompteur. + +On avait exploit tout le Midi de la France; on exploiterait le Nord, et +l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant sjour Amiens, Arras, +Lille, puis aprs cette dernire tourne, qu'on esprait fructueuse, on +rejoindrait dfinitivement le Voyage. + +Huit jours aprs, le pre Collinet, le coeur un peu gros, embrassait sa +fille dont il se sparait pour la premire fois et la mnagerie se +mettait en route. + +Les annes qui suivirent marqurent l'apoge de la fortune des +Chausserouge. Franois marchait de succs en succs; d'tapes en tapes, +les ovations succdaient aux ovations. + +Puissamment aid par son pre, qui se faisait vieux, mais dont l'entrain +ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui restrent clbres +dans les annales de la banque. + +C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son lion +Nron, et gagner son pari. + +A Bruxelles, une actrice clbre ayant manifest le dsir d'entrer avec +lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en respect +tandis que l'intrpide comdienne, d'une voix calme, rcitait une pice +de vers de Victor Hugo devant un public frmissant d'enthousiasme. + +A la suite de cet exploit, il devint la mode d'assister le dompteur +dans ses exercices et nombre de personnalits connues dfilrent avec +lui dans la cage centrale. + +Ce fut encore lui qui inaugura les sances d'hypnotisme au milieu +d'animaux divers runis pour la circonstance, et jamais un accident ne +vint attrister une seule de ses reprsentations. + +Il fut engag dans les thtres pour jouer les rles de dompteur. Il +parut dans les _Pirates de la Savane_, le _Juif-Errant_, dans une ferie +surtout o il eut l'audace d'entrer en scne, au mpris des rglements +de police, suivi de deux lionnes en libert. + +C'est cette poque qu'il reut en Belgique la croix du Mrite civil. +Bref, Franois Chausserouge connut toutes les gloires, puisa les +honneurs. + +Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sr de +lui que rien dsormais ne pouvait branler sa confiance. Il tait n, +pensait-il, sous une heureuse toile, et c'tait tout. + +Le pre Chausserouge marchait en plein rve, tant ce prodigieux succs +surpassait ses esprances. Quand il examinait le chemin parcouru, qu'il +se reportait ses dbuts, il ne pouvait se dfendre d'une certaine +apprhension, d'un instinctif effroi. + +C'tait trop de bonheur la fois, d'autant plus que son fils tait +heureux jusque dans son mnage, Franois ayant justement trouv dans +Amlie la compagne dvoue et aimante qu'il lui fallait. + +Quoique d'apparence frle, la fille du pre Collinet avait puis dans la +tendresse qu'elle portait son mari la force de remplir les devoirs +nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade travers +le monde. + +Elle avait bien eu se plaindre parfois du caractre changeant, mme un +peu brutal de Franois, dont l'ardeur s'tait calme, mais elle s'tait +montre si dvoue, si attentive et si prvenante que jamais leur union +n'avait t trouble par un dsaccord grave. + +Elle tenait lui, elle l'aimait, elle et souffert mille morts plutt +que d'encourir la colre de cet homme qui elle avait consacr son +existence, de s'aliner l'affection de ce hros qu'elle n'tait pas +loigne de prendre pour un demi-dieu. + +Franois Chausserouge tait en reprsentations Lige lorsqu'elle +accoucha d'une fille qui on donna le prnom d'lisabeth. + +Elle salua cette naissance avec joie; c'tait un lien de plus qui +l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit tre, toute +la tendresse dont elle tait encore capable. + +Le pre Chausserouge eut prfr un fils, mais il se rsigna bien vite, +quand il entendait sa bru lui dire en souriant: + +--Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-l! Nous en +ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas rougir d'elle! + +--Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de l'applaudir! +riposta le vieillard d'un ton mlancolique. + +Peut-tre tait-il hant d'un sinistre pressentiment, car la venue de la +petite lisabeth, Zzette, comme l'appelait son grand-pre, fut la +dernire joie qu'il connut. + +Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris touffs, +venant de la mnagerie, parvinrent jusqu' lui. + +Il prta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne s'tait +pas tromp, il reconnut la voix du veilleur appelant au secours. + +Il courut frapper la porte de la caravane de son fils: + +--Franois, viens vite! Il se passe quelque chose de grave! + +Comme il soulevait l'auvent de la mnagerie, un hennissement s'leva, +plaintif et douloureux, scand de rugissements furieux. + +--Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu! + +Il s'lana, et en deux bonds parvint l'angle de la baraque, dans +lequel il voyait, la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter +des masses confuses. + +Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit son regard. Un lion, +chapp sans doute la suite de l'imprudence du garon de piste charg +de prparer la litire des animaux, s'acharnait sur un des poneys qu'il +avait renvers dans son lan furieux, tandis que le second, bout de +longe, renclait avec terreur. + +Abrit derrire la balustrade des premires, le veilleur le visage en +sang, sans bouger, criait l'aide. + +Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha rsolument sur le lion, + qui il s'effora de faire lcher prise. + +L'animal releva la tte en grondant. + +Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables pensionnaires, +Pacha, une bte arrive adulte chez lui, et qui s'tait toujours montre +rebelle toute ducation. + +Sous les coups redoubls dont il l'accablait, le lion abandonna sa +proie; il recula en rampant, ses yeux injects de sang et qui lanaient +des flammes fixs sur son agresseur. + +--Arrire, Pacha..., sale bte!... arrire!... criait le dompteur en +suivant le monstre dans sa retraite. + +Tout coup, l'animal se sentit accul... Il se dtendit comme un +ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa... + +Alors, accroupi sur sa victime, il commena lui dchirer la poitrine +avec ses griffes. + +Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la +crinire de la bte qu'il saisit la gorge; mais ses forces +s'puisaient. + +Lentement ses doigts se desserrrent, il rassembla toute son nergie et +cria une fois encore: + +--A moi, Franois! + +Puis il ferma les yeux et perdit connaissance. + +Excits par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux, +rveills, bondissaient dans leurs cages pouvantant de leurs +rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand +soudain apparut Franois, demi-vtu, suivi des garons de piste. + +Alors commena une lutte effrayante. + +Franois, arm d'une carabine, n'osait faire feu craignant d'atteindre +son pre. + +Il saisit un sabre-baonnette que lui passa un des assistants et, son +tour, il frappa le lion pour le forcer reculer. + +Mais le monstre ne lchait pas sa proie. + +Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang s'chappt +par vingt blessures, il continuait s'acharner sur le corps pantelant +du vieillard. + +Franois Chausserouge fit appel toute sa vigueur et tout son +sang-froid. + +Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa +victime. + +Puis quand il eut enfin dgag son pre de l'treinte affreuse, avant +mme que l'animal et eu le temps de bondir ou de revenir la charge, +il se releva, tout sanglant lui-mme et dchargea les deux coups de sa +carabine charge balle sur son terrible adversaire. + +Le lion, bless mort, roula terre, se releva et chercha encore une +fois s'lancer sur le dompteur, mais, vaincu dfinitivement, il +s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons l'aide de ses +ongles puissants et faisant une dernire fois retentir la mnagerie de +ses rugissements dsesprs. + +Franois s'approcha de lui avec prcaution et, saisissant le moment, o +vaincu par la souffrance, il restait immobile, une cume sanglante la +gueule, il lui plongea dans le ct son sabre-baonnette. + +Secou par une suprme convulsion, le corps de l'animal eut un +soubresaut, puis retomba inerte... Le lion tait mort. + +Alors, sans se proccuper de ses propres blessures, Franois souleva la +tte de son pre. + +Le pre Chausserouge respirait encore. On tendit le bless sur un lit +de paille, en attendant l'arrive d'un mdecin. + +Amlie qui, remplie d'pouvante, avait assist de loin cette scne de +carnage, s'approcha et resta muette d'horreur. + +Le corps du vieux dompteur n'tait plus qu'une plaie. A voir ce ventre +ouvert, cette poitrine dchire, cette face mconnaissable, on +s'tonnait qu'il pt vivre encore. Une des paules tait broye et le +bras pendait, presque dtach du tronc. + +Agenouill prs de son pre, Franois tanchait les blessures l'aide +d'un linge humide, lavait son visage souill... + +Tout coup, le pre Chausserouge ouvrit les yeux: + +--C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils seul put +l'entendre. + +--Oui, pre, c'est moi!... + +--Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le lion +chapp... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage? + +--Non, pre..., je l'ai tu! + +--C'est dommage!... C'tait une belle bte!... Mais je ne sais plus... +Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!... + +--Non, pre, tu ne mourras pas... le mdecin va venir! Laisse-toi +soigner... Ne parle pas! + +--Je te dis que je vais mourir... et le mdecin n'y fera rien!... Eh +bien! J'aime mieux a!... Mourir en dompteur... comme tous les autres... +les grands... c'est une belle mort, a, tu sais, fils!... a vaut mieux +que de mourir dans un lit... Et puis, a m'est gal... Tu es content... +Tu es heureux... a me fait moins de peine de m'en aller... Oui... +Pacha... c'tait un beau lion... Il faut bien aimer tes btes, tu +sais!... + +puis par l'effort, le bless s'arrta un instant, puis il reprit: + +--Aime bien ta fille Zzette... et puis Mlie aussi... c'est une bonne +femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu vas tre le +matre tout seul... tche qu'on continue dire que les Chausserouge +sont les premiers dompteurs... du monde!... + +En ce moment, le mdecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le +vieillard, et il eut un geste de dcouragement que surprit le vieux +dompteur. + +--Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le mdecin? + +--Mais non, je n'ai pas dit a, mais pour vous panser il faudrait que +vous soyez sur un lit. + +--Non... non... ne vous inquitez pas de moi... Moi, je suis rgl!... +Et je veux finir ici... dans ma mnagerie... Occupez-vous de Franois +qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me dfendant... +Garon, je veux embrasser Zzette!... + +Puis, quand Franois eut apport l'enfant et rempli ainsi le dernier +dsir de son pre, le vieillard laissa tomber sa tte et resta sans +mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la nuit. + +On fit au vieux dompteur des funrailles magnifiques, auxquelles la +ville entire assista. + +Franois avait t cruellement touch par cet affreux accident: + +--Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il sa femme en +rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera oublier +mon chagrin! + +--O allons-nous? + +--A Paris!... retrouver le Voyage! + +Amlie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pense secrte. + + + + +V + + +La disparition du pre Chausserouge causa un plus grande vide dans la +mnagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer. + +Bien que le vieux dompteur ne part plus dans les cages depuis les +dbuts de son fils, il s'tait rserv dans l'administration la part la +plus ingrate et la plus laborieuse. + +Avec une abngation rare, il s'astreignait une surveillance de tous +les instants. + +Lev la premire heure, il avait l'oeil tout, ne se fiant qu' lui +pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers +leur prodiguer. + +C'est ce dvouement absolu la cause commune, joint l'attrait du +spectacle, que la mnagerie devait cette prosprit tonnante qui ne +s'tait pas dmentie depuis des annes. + +Franois ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain +des obsques de son pre, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples +devoirs qui lui incombaient. + +Il en ressentit un dcouragement d'autant plus profond que cette mort +avait t plus imprvue. + +A ce sentiment s'en mlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse +qu'il n'avait jamais prouve jusqu'alors. + +--C'tait bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbuti le vieux +Chausserouge sa dernire heure. Et ces paroles avaient rsonn son +oreille comme un avertissement suprme, dict son pre par cette sorte +de prescience que donne l'approche de la mort. + +Ainsi il tait vou inluctablement cette fin terrible par la dent de +ses btes et ce pouvait tre son tour dans un an, dans un mois, une +semaine, demain... ce soir peut-tre. + +Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingnu sourire de +Zzette ne parvinrent chasser le trouble qui s'empara de son me. + +Pour recouvrer la pleine possession de lui-mme, il avait besoin de ne +plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des ftes, et +c'est ainsi qu'inconsciemment, m par une impulsion secrte qui +l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait rsolu de rejoindre +le Voyage. + +Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps Paris; il tenait ne +pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le +tour de la presse, qui s'tait montre unanimement sympathique. + +Son nom allait revenir la mode; c'tait l'heure ou jamais de mettre +fin sa campagne et d'oprer sa rentre. Justement la fte des +Invalides allait commencer. Il tlgraphia, fit retenir sa place et il +se mit en route. + +Ds son arrive, tous les forains dfilrent dans la mnagerie. On +tenait savoir, de la bouche mme du jeune dompteur, les dtails du +terrible accident et lui apporter le tribut des consolations d'usage. + +Jean Tabary fut un des premiers venir serrer la main de son ancien +ami. + +--Reste, lui dit Franois, j'ai te parler srieusement. + +Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul seul, +heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'pancher +librement et chez qui il tait sr de trouver un appui moral, le +dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernire sparation. + +Il lui dit ses succs, la renomme acquise, la prosprit croissante de +la mnagerie, puis, subitement, la catastrophe inopine dont la +soudainet l'avait terrifi, bien que l'avenir lui appart, d'autre +part, plus souriant que jamais. + +Il lui dit ses doutes, ses apprhensions folles de la mort, cet effroi +de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de +Paris, cette crainte idiote peut-tre, mais relle, la pense qu'il +allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une +responsabilit qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait +prsent charge d'mes. + +Sa femme, cette petite Zzette qui avait t la joie des derniers jours +du pauvre pre Chausserouge et qui tait son unique enfant! + +Ah! non, il avait t gt! S'il tait l'homme des audaces, des actes +hroques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-mme, sur qui il +pt aveuglment compter, qui remplt auprs de lui la place qu'avait +occupe son pre, pendant ces dernires annes. + +Et c'est cet gard, pour s'enlever toute espce de doute, qu'il avait +tenu consulter son ami. + +Jean Tabary haussa ddaigneusement les paules: + +--Tu me fais rire, mon pauvre Franois! lui rpliqua-t-il. Tu seras donc +toujours le mme? A te voir mou comme une chique, peureux comme une +femme, irrsolu, je me demande o tu peux trouver le courage d'entrer +dans les cages et de faire manoeuvrer les btes! Ah a! mais +franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation +que tu puisses rver. Jusqu' aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris +t'a russi... Tu as une collection... de l'argent de ct, une grande +renomme et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose... +l'indpendance! Certes, tu as videmment perdu beaucoup, en perdant ton +pre, qui tait un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de +mme!... mais il n'y a pas dire, ton ge, a devait te peser, +voyons, de ne pas te sentir ton matre! Surtout qu'en somme, ce n'est +pas lui qui l'a fait ta rputation... Tu te l'es bien faite tout seul! +Et voil qu'au moment o le vieux disparat... o tu deviens libre, tu +passes ton temps gmir et dsesprer!... Toi, l'homme le plus brave +qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un +pour surveiller ton monde et veiller ce qu'on ne laisse pas crever de +faim tes btes!... Car enfin, il ne faisait que a, ton pre! Tiens! tu +me fais de la peine! Laisse donc! va, un rgisseur, un administrateur, +a se trouve... On n'a qu' y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en +soupirant, c'est moi qui voudrais tre ta place, au lieu de panader +avec mon truc la manque o il n'y a qu' manger de l'argent... Tu +verrais si je canerais! + +--a ne va donc pas, ton entresort? + +--Non, le mtier se perd. La Prfecture nous cause des ennuis. Voil +qu'elle se mle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquite +de l'ge des femmes qu'on occupe. Si a ne fait pas suer. Et puis nous +avons eu affaire, ces temps derniers, des grincheux, qui ont form une +ligue anti-foraine sous le prtexte que nos installations et le bruit de +nos parades les empchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas +rose! Bien que nous ayons rsist nergiquement, que nous ayons maintenu +des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et +en louant nos places des prix exorbitants, nous avons un mal du diable + nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui +qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre ces gens-l +qu'une fte c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de +l'arrondissement remplie jusqu'aux bords... + +--Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des +amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime +les ftes? + +Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait +subitement la mmoire, il ajouta: + +--Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas faire des +rvolutions! + +--Nous avons eu des runions o on a dit tout a... reprit Tabary. a +n'a servi rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer +dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission +d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui +rendent le travail, sinon impossible, du moins si onreux, que le mtier +de Voyageur, si a continue, va devenir un mtier de crve-la-faim... +Pour comble de malheur, v'l les saisons qui se dtraquent... On ne sait +plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se +repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon +vieux, tu sais, c'est pas drle... Et certainement,--a, c'est encore ta +veine!--y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et +encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment. +Maintenant, on ne sait pas, peut-tre que ton retour va nous porter +bonheur! + +--coute, dit Chausserouge, qui avait cout trs attentivement les +dolances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es +un dbrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer +chez moi? + +--Pourquoi faire?... + +--Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, rpliqua Franois. +Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon pre? Tu seras +rgisseur ou administrateur... ton choix. + +--Aux appointements de?... + +--Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu? + +--Pour a, il faudra que je consulte ma mre. + +--Va l'inviter dner de ma part pour ce soir. Nous causerons et +j'espre bien que nous nous entendrons. + +--Moi, j'en suis sr! dit Jean en se sparant de son ami. + +Quand il fut rest seul, il sembla Chausserouge qu'il tait dbarrass +d'un poids norme. + +L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient. +Avec un aide comme celui-l, sa confiance renaissait; maintenant qu'il +tait sr de trouver constamment prs de lui un conseiller nergique, +habile trouver des expdients, tourner les difficults, l'avenir lui +paraissait moins sombre, moins hriss de prils. + +Bien qu'g de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exerc une +norme influence sur Franois Chausserouge. + +Sa seule prsence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les +craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et +annihilaient la volont du dompteur. + +Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hta d'aller +prvenir sa femme. + +--Ce soir, dit-il Amlie, tu feras dresser la table dans la grande +roulotte. Nous avons du monde dner. + +--Qui donc? + +--Louise Tabary et son fils. + +--Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux. + +--Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens. +Qu'est-ce que tu as contre eux? + +--Moi, rien! Je ne les aime pas, voil tout! + +--Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les +aimais, parce que tu es expose les voir souvent. + +--Comment cela? demanda Amlie qui flairait un danger. + +--Il est probable, continua Chausserouge, qu' partir de demain Jean +Tabary entrera chez nous comme rgisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean +est bien au courant du mtier... Il remplacera le pre... Ainsi... + +La jeune femme plit. + +Jean Tabary entrant comme employ dans la mnagerie! Et pour remplacer +le pre, qui le dtestait tant! Ce Jean qui avait dtourn jadis son +mari, qui l'avait entran dans une vie de dbauches, dont elle avait +tant souffert, laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine +arracher son fils! + +Et voici que ds la premire heure de son retour, Franois retombait +sous cette influence nfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les +portes de sa maison! + +Elle en avait le pressentiment trs net, si elle ne s'opposait pas de +toutes ses forces cette intrusion dangereuse, c'en tait fait de son +bonheur et peut-tre de la fortune de rtablissement. + +Son devoir tait tout trac. + +Elle devait son titre d'pouse et mre de se rvolter contre cette +tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la premire victime. + +Elle appuya sa main sur le bras de Franois et d'une voix trs ferme: + +--Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton pre +avait tant de haine... ce serait insulter sa mmoire! Je regrette +d'avoir te le rappeler... Jean Tabary est un tre perdu, dont tu ne +peux ignorer la mauvaise rputation... Il a t ton mauvais gnie... +Qu'il vienne dner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mre, mais pour +moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!... +Tu trouveras assez autre part un rgisseur connaissant mieux le mtier! + +Franois Chausserouge ne s'attendait pas cette rsistance. Il haussa +les paules: + +--Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnte homme, un excellent ami, qui +nous aime beaucoup, qui est trs malin et qui nous sera d'une grande +utilit. On t'aura mont la tte... Il ne faut jamais couter les +mauvaises langues. + +--Jean Tabary, un honnte homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutt +l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du +Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que +tout le monde sait!... De quel mtier avouable a-t-il vcu jusqu' ce +jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets +que sur la place! Et sa mre?... Sa mre, sais-tu ce qu'on dit +d'elle?... Connais-tu la rputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle +a conserve depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-l que tu vas +faire asseoir... ici... ct de moi... cette table de famille... que +tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-l dont tu vas accepter +les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi! +Tiens, j'en rougis pour toi! + +--Amlie! cria Chausserouge exaspr en levant la main. + +Jamais la jeune femme ne lui avait parl d'un ton si ferme. + +Jamais elle ne s'tait rvolte avant autant de violence contre ses +caprices et ses fantaisies. + +La jeune femme s'tait laisse tomber sur une chaise et les coudes sur +la table, la tte dans ses mains, elle pleurait silencieusement, tonne +elle-mme d'avoir mis tant d'nergie dans son indignation. + +La colre du dompteur tomba en prsence de cette douleur qu'il sentait +si relle; au fond pensa-t-il mme que la jeune femme pouvait avoir +raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre ne vouloir point cder +soit que sa brutalit ordinaire qui ne s'exerait que contre les faibles +et repris le dessus, il s'avana et frappa du poing sur la table: + +--Il n'y a, pronona-t-il durement, qu'un seul matre ici, c'est moi! Et +il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obisse, entends-tu, et je +te dispense de tes rcriminations!... Tu vas faire prparer dner, et, +si cela me plat, Jean Tabary entrera chez nous! + +Puis, fier de cet acte d'autorit, il sortit en faisant claquer la +porte. + +Amlie se leva, le regarda s'loigner, puis elle eut un geste de +rsignation douloureuse, comme si un abme, ses efforts ne +parviendraient jamais combler, venait de s'ouvrir devant elle... + + + + +VI + + +Louise Tabary tait une personnalit fort clbre sur le Voyage. + +Elle tait ne au faubourg Saint-Antoine, d'un pre bniste et d'une +mre passementire. + +Son enfance, peu surveille, s'tait coule au milieu de la promiscuit +des quartiers populeux; et, ds son jeune ge, elle avait montr une +grande prcocit. + +Elle avait treize ans lorsque son pre, un alcoolique invtr, tait +mort l'hpital et sa mre tait reste avec quatre enfants dont elle +tait l'ane. + +Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait t vite en +butte des sollicitations dont elle comprenait la nature, mais sa jeune +exprience dj mre l'avait mise en garde contre le danger. + +Un jour qu'avec un cynisme ingnu elle racontait sa mre une de ces +aventures auxquelles elle tait journellement en butte: + +--Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour rien qui +me plaira, ou pour beaucoup d'argent qui me paiera! + +Elle n'avait pas achev qu'elle recevait une paire de taloches. + +Mais un jour qu'on avait faim la maison et que les petits criaient +devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un pain de six +livres et, ploy dans un papier graisseux, un magnifique poulet rti. + +Puis elle tira de sa poche une pice de vingt francs qu'elle dposa sans +mot dire sur la table. + +Cette fois, la mre embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui +pardonnait sa faute. + +Tel fut le dbut dans la vie de la jeune Louise. + +De ce jour, elle fut libre de vivre sa guise et la maison ne chma +plus. + +La mre, qui se faisait vieille et qui ne ddaignait pas de boire de +temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son mtier et +s'habitua ce rgime, si bien qu'un jour sa fille ne s'tant pas +trouve en mesure d'acquitter le montant du terme, elle leva la main sur +elle pour la rappeler au sentiment de ses devoirs. + +Mais Louise allait avoir seize ans. + +Outre de ce procd, elle ne reparut pas le lendemain, mais une lettre +prvenait la mre de la rsolution de la jeune fille. + +Ma chre mre, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, tant +pis pour toi! Je ne veux pas tre maltraite. Dbrouille-toi. Ne cherche +pas me retrouver, tu n'y arriverais pas. + +Ta fille dvoue, LOUISE. + +La mre furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui +prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la gamine. + +Louise avait profit de la fin de la fte du Trne pour filer avec celui +de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'tre aim, mais le +plus facile conduire. + +Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus riche, +mais un simple photographe ambulant, qui oprait en palque, +c'est--dire derrire un tour de toile en plein vent. + +Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, tait un garon +intelligent qui, par son activit et son savoir-faire, et pu se crer +une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodr pour +l'absinthe. + +Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir avec +lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien craindre et +tout gagner en la gardant, qu'il accepta, flatt, au fond, d'un choix +qui l'avait fait prfrer vingt autres. + +Louise, trs belle fille, dj fort connue des forains, tait, il le +savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collgues. + +Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout emballer, +puis ils partirent par une nuit obscure et quittrent Paris, sans +toutefois trop s'en loigner. + +Ils firent ensemble toutes les ftes de la banlieue. + +C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait +l'esprit inventif et commerant de sa jeune amie. + +Elle se mit rapidement au courant des moindres dtails du mtier et la +baraque prospra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus +engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde. + +Comme il s'tonnait par fois d'un rsultat semblable: + +--Tout a, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spcial de la banque, +c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trpe[1] et +prparer son lantodage[2]. + +[1] Engrainer le trpe.--Attirer le monde. + +[2] Lantodage.--Entre du public en foule. + +En effet, on ne passait pas impunment devant la baraque, vritable +toile d'araigne, dans laquelle elle excellait faire tomber les +mouches. + +--Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on ne vous +demande qu'une minute! + +Et on ne rsistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait +parfois dans l'espoir de trouver derrire ce jour de toile un recoin +tutlaire o l'on put tre l'abri des regards indiscrets... + +--Madame, le portrait de votre joli bb... en une seconde c'est +fait... en souvenir de la fte... Oh! mon Dieu! quel amour d'enfant! + +Et la mre ravie suivait la marcheuse. + +Et l'intrieur, elle savait si bien enjler le client! + +--Voil votre portrait!... Voyez comme il est russi! Malheureusement, +il sera bien vite brl... cause du soleil... tandis qu'avec une +couche d'mail... Ce sera vraiment dommage... Une couche d'mail et vous +pourriez le conserver indfiniment... C'est si vite fait... Oui, +n'est-ce pas?... Charles, maille le portrait de monsieur!... Ce n'est +pas cher, ce n'est qu'un franc! + +Puis, pour faire patienter le client tourdi par ce flot de paroles: + +--Maintenant, continuait-elle, je vais prparer le cadre, un joli +cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner votre +connaissance sans un cadre... Regardez celui-l, tenez!... Partout vous +le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons notre +clientle et qui ne cherchons pas les estamper, ce n'est que trente +sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... Tu sais, +celui-l, pas un autre... c'est celui-l que monsieur a choisi!... + +Et s'il s'agissait d'une jeune femme: + +--Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur une +photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... pour la +pose... Et nous ne prenons rien pour cela! + +Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des +bracelets ses poignets, elle jetait un cri d'admiration: + +--Comme a vous va tout de mme! Comme a requinque tout de suite une +femme!... Ah! Et puis, y'a pas dire vous tiez faite pour porter des +diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous gnez pas! Je +vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me cotent... Nous ne gagnons pas +dessus... C'est pour faire plaisir notre clientle! Et elle vendait sa +garniture de camelote quatre fois sa valeur. + +Elle trouvait toujours un moyen de venir bout des gens les plus +rtifs. C'est elle qui inventa ce truc, usit quelquefois sur le Voyage +par des malins qui ont affaire des clients entts, mais timides. + +Un jour qu'elle avait entran malgr lui, dans le tour de toile, un +vieux paysan porteur de deux normes paquets et que le bonhomme, trs +dfiant, s'tait fait photographier avec ses deux colis dposs droite +et gauche de sa chaise, toute son loquence se heurta une +indiffrence peu commune. + +Le paysan n'accepta ni maillage ni cadre. + +Il allait partir et tendait dj sa pice de vingt sous, lorsque Louise +lui barra la route: + +--Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais +pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous tes un richard et +nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... J'appellerais +plutt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds pour vous tout +seul, mais vos deux paquets et vous a fait trois! Vous ne voudriez pas +que nous fournissions notre marchandise l'oeil... Aboulez trois +francs! + +Et force fut au vieux paysan de s'excuter, pour viter le scandale. + +L'aventure resta lgendaire et quand on la lui rappelait: + +--a prouve tout simplement que j'ai le gnie du commerce! disait-elle +modestement. + +Charles Tabary tait merveill. + +De bonne grce, il se rsignait au rle d'oprateur, comprenant que son +intrt tait de laisser un libre cours l'imagination de sa matresse. + +Elle avait une si grande entente des affaires et il tait si agrable de +n'avoir qu' se laisser vivre! + +De fait, en mme temps qu'elle en tait l'me, Louise tait la vritable +patronne de l'tablissement. + +Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint enceinte. + +Tabary offrit aussitt de rgulariser la position. + +Il devait trop la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions +de lui montrer combien il tenait lui tre agrable et c'tait du reste +une faon de la lier lui. + +--Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je +ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l'autorisation ma +mre, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus... elle et +toute sa marmaille! Soit, puisque tu le dsires, c'est entendu, mais +nous attendrons qu'elle soit morte... En attendant, tu te contenteras de +reconnatre le gosse... D'ailleurs, pour tout le monde, c'est-y pas la +mme chose... Je suis ta mistonne lgitime!... On m'appelle la femme +Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps +de s'y prendre! + +Et comme toujours, Charles Tabary acquiesa. + +Louise accoucha d'un fils qui reut le prnom de Jean et fut mis en +nourrice. La mre avait alors dix-sept ans. + +Cependant le bruit de l'habilet de la jeune femme se rpandit sur le +Voyage. + +--C'tait une roue qui la connaissait dans les coins! disait-on en +parlant d'elle. + +Et ce qu'avait prvu Tabary arriva. + +On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle voulait +entrer qui dans un thtre de marionnettes, o il fallait une +explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir. + +Mais Louise ne se laissa pas tenter. + +Elle tait chez elle et ne se souciait pas de passer au service des +autres, mme des conditions extraordinaires. + +Toutefois, une de ces offres la fit rflchir. + +Elle avait reu la visite de la mre Voiret, la directrice de +l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage: + +--Ma fille, vous tes grande, jeune et bien faite... Vous avez du +bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer +poiroter par tous les temps, pour faire russir un truc de +roustissure[3], venez avec moi... Je monterai pour vous une baraque o +vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme +tigre, la femme torpille, la femme coupe en deux, mme la femme +colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou bien, ce qui est +mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Crole ou la +belle Amade... Je vous assure que c'est l votre vraie voie!... + +[3] Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne. + +Louise Tabary ajourna sa rponse, mais le soir mme, elle posait +brle-pourpoint cette question son amant: + +--Combien avons-nous de ct? + +--Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... peut-tre. + +--Si nous lchions la photographie. + +--Tu veux plaisanter. + +--Pas du tout. Mais la mre Voiret m'a donn une ide. Dans notre +mtier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... Dans le +sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des recettes +admirables. + +Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance dans +une petite glace pendue la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle +revint s'asseoir et continua: + +--Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop dcatie. Au contraire, +ma parole, je crois que la maternit m'a embellie... Eh bien! nous +allons vendre notre matriel, tu n'en garderas que ce qu'il en faut pour +qu'il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si a +t'amuse... Nous achterons une caravane, parce que j'en ai soup d'tre +oblige de loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile +expos au mauvais temps et la porte des voleurs... Puis nous +monterons un entresort... je choisirai un nom ronflant... Louise, c'est +pas assez chic... Losa, par exemple... tiens Losa, la belle Crole... +l'ide de la mre Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connatra +fond les trucs du mtier et qui me les apprendra... Il suffit qu'on +sache bien engrainer le trpe, parce qu'une fois entr dans la baraque, +c'est moi qui me charge de le faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu +en penses? + +--Je pense que c'est une bonne ide, mais a me fait gros coeur tout de +mme de lcher ma photographie... Y aurait pas moyen de faire les deux +ensemble? + +--Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien peur que +ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et t'auras la peine +en plus. + +Ds le lendemain,--car avec la jeune femme, l'excution suivait toujours +de prs le projet,--la peu scrupuleuse Louise s'abouchait avec Joseph, +le bonisseur de la mre Voiret, et lui offrait, s'il voulait entrer +son service, des avantages qu'il ne trouvait pas chez sa patronne +actuelle. + +Joseph Dbucher, dit Boyau-Rouge, tait n Arras. Venu tout jeune +Paris, il s'tait dessal dans les faubourgs et avait exerc un peu +tous les mtiers. En dernier lieu, il avait t garon marchand de vins. + +Pendant une fte, une des odalisques employes dans le Concert Tunisien +de la mre Voiret tait tombe amoureuse de son torse d'hercule et il +avait lch le tablier pour suivre sa conqute. + +Justement la mre Voiret avait besoin d'un surveillant srieux et bien +dcoupl pour garder son harem; autant par intrt que pour faire +plaisir sa pensionnaire, elle avait engag Boyau-Rouge qui s'tait +bientt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise. + +On l'avait alors lev la dignit de bonisseur et nul ne s'acquittait +mieux de cet emploi. + +Sur tout le Voyage, ses lazzis taient clbres, et l'on pouvait tre +sr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de travailler. + +Il tait avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade +de vritables reprsentations, reprenant pour son propre compte avec une +incomparable virtuosit tout le rpertoire de Plessis. + +C'tait bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle +affaire. + +Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille. + +Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bnfices. Ces dames +l'aimaient beaucoup et il et t compltement heureux, sans la jalousie +idiote de Lela, son odalisque particulire... Mais part ce petit +dsagrment, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus +beaux profits ni autant de satisfactions... + +Il et donc t draisonnable lui d'abandonner la proie pour l'ombre, +le certain pour l'incertain. + +Et il accentuait sa dfense de sous-entendus grillards, sur le ton de +fatuit d'un homme habitu aux succs faciles et qui n'hsite pas, le +cas chant, faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses +intrts matriels. + +Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mre Voiret; dans le +nouvel tablissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme +bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame... qui serait +toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l'avantage... + +--J'engagerai Lela, si tu veux... + +--Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait justement pour +ne plus la revoir... Je veux bien tre gentil, mais j'aime pas tre +cramponn! + +Louise devina la secrte pense du rus bonisseur; un instant elle le +considra des pieds la tte, en silence. + +Cette inspection fut sans doute assez favorable Boyau-Rouge, car elle +conclut: + +--J'ai compris... Avec toi je suis sre du succs... donc je saurai +faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... part +deux! Quant au reste, je tcherai que tu ne sois pas trop mcontent! + +Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde. + +--Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son +interlocuteur. + +--Eh bien, soit! + +Le pacte fut scell chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes + l'eau-de-vie. + +A son retour, elle trouva Tabary compltement gris et elle lui exposa +les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire +connatre toutes les charges. + +Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours aprs, la +mre Voiret vint chercher sa rponse: + +--Je vous remercie, rpondit Louise, de votre dmarche et de +l'excellente ide que vous m'avez donne. Je vais la mettre en pratique, +mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon +compte. Faut pas vous en fcher, ni que a nous empche de rester bonnes +amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde... + +--Il faut de l'exprience dans le mtier, ma petite, riposta la mre +Voiret d'un air pinc. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon, +tandis qu'avec moi, c'tait une affaire sre et sans risques... + +--J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire russir, riposta Louise sur +le mme ton. + +Mais la mre Voiret ne comprit bien le sens de cette dernire phrase que +quelques jours aprs, lorsque Boyau-Rouge lui demanda cong et lui +annona son projet de s'tablir de compte demi avec les Tabary. + +Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqu cette voie +l'ambitieuse gamine, qui tait bien capable de lui opposer une +concurrence srieuse. + +Deux semaines s'taient peine coules qu'une belle tente toute neuve +se dressait adosse au tour de toile de Tabary. + +Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros +caractres: + + VENEZ VOIR LOSA + =LA BELLE CROLE= + +et derrire le comptoir une pancarte verte avec ces mots: + + VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT + + _Premires: 30 centimes._ + _Secondes: 20 centimes.--Les militaires: 10 centimes._ + +Boyau-Rouge avait prsid l'amnagement intrieur de la baraque. + +Sur une estrade tablie dans un des angles, Louise Tabary trnait, +moule dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonns dans de +hautes bottines laces. + +Ses cheveux trs noirs, coups courts et friss avec soin, donnaient un +cachet original sa frimousse toujours en veil, et son corsage +largement chancr laissait voir les trsors arrondis d'une gorge trs +blanche et trs ferme. + +Sans tre une des sept merveilles de la cration ainsi que l'annonait +au dehors Boyau-Rouge, dans l'tourdissant boniment qu'il avait +spcialement compos pour la circonstance, Louise tait l'attraction la +plus agrable voir de tout le Voyage. + +Au pied de l'estrade, deux ranges de chaises pour les premires; +derrire une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de +moleskine pour les secondes. Aux troisimes, le public restait debout. + +Boyau-Rouge, costum en clown, recommenait sa parade et ses roulements +dix fois par heure... + +On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur +argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de +pacotille... Cette demoiselle, clbre dans son pays pour sa beaut et +sa grce sans pareille, s'exhiberait en pleine nature. D'o +l'interdiction de pntrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins +de seize ans... Ce n'est qu' prix d'or et pour un temps limit qu'on +avait pu dterminer la belle Losa paratre en public... Il fallait +donc profiler de cette occasion unique... + +--Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent ceux qui ne +seront pas contents! + +A l'intrieur, Losa, ds qu'une assistance suffisante avait pris place +commenait son petit discours, le rcit de sa lamentable aventure, sur +un ton monotone de mlope. + +Elle tait ne aux colonies, et ses parents avaient t assassins par +un ngre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait d venir en +France pour gagner sa vie... etc. + +Puis, bien style par Boyau-Rouge, elle dtaillait elle-mme avec une +complaisance nave les charmes de sa personne, tendant son mollet +qu'elle laissait palper par les messieurs des premires, puis, comme le +public un peu dsappoint murmurait, peu satisfait de ne point voir la +pleine nature promise: + +--Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit +chat... mais ceci tant rserv mes bnfices personnels... je vais me +permettre de faire le tour de la socit. + +Elle recueillait gnralement des spectateurs allchs une ample moisson +de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimul +sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou tait orn d'une +faveur rose, et le posait sur ses genoux. + +--Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour +avoir l'honneur de vous remercier, et si vous tes contents et +satisfaits, vous voudrez bien en faire part vos amis et connaissances. + +Cette plaisanterie d'un got douteux obtenait le succs qu'elle +mritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir t +victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf +toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse relle +de la belle Crole avaient particulirement sduits... + +Ceux-l prenaient gnralement pour confident Boyau-Rouge, qui, bien +pay, acceptait de se faire auprs de la jeune fille l'interprte de ses +admirateurs. C'tait en vain, Louise n'accordant aucune attention ces +dclarations. + +D'un autre ct, Tabary, livr lui-mme, n'obtenait plus que des +rsultats insignifiants. + +Depuis le dpart de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses +frais et il vint un moment o l'entreprise commune ne rapportant pas les +bnfices qu'on en esprait, Boyau-Rouge montra les dents. + +L'activit qu'il dpensait ne portait pas ses fruits et il regrettait +prsent son ancienne situation. Il exposa ses griefs la jeune femme +qui, de son ct, commenait rflchir, et tous deux tinrent conseil. + +On ngligea de demander son avis Tabary, qui, depuis qu'il n'tait +plus surveill, noyait rgulirement son ennui dans les pots. + +--Ma chre amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... et si a +continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le +gnie de la rclame, a ne suffit pas... Dans une industrie comme la +notre, notre mtier consiste nous moquer du public... En somme, on lui +demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intressant... Il +se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empche +les autres de venir. Que de fois dj n'ai-je pas vu des gens en +ballade sur la foire et sur le point d'entrer, tre arrts par l'un +d'eux:--Ah! non, pas l-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs! +Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et offrir des +compensations qui font passer sur la pauvret du spectacle. + +--Je ne comprends pas, dit Louise. + +--Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour o les beaux messieurs, +les rigolos qui viennent pour s'amuser aux ftes sauront trouver ici une +jolie fille... pas bgueule, il n'y aura plus besoin d'aller les +chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils +mettront la mode ton tablissement... Ce n'est pas autrement que la +mre Voiret a fait fortune... + +--Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais +qui voulait au moins avoir l'air de rsister. + +--Charles!... Charles!... qu'est-ce que a peut lui faire... a ne +l'empche pas de le garder... + +--Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignit, car il est le pre de mon +fils! + +--Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant... +avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera +bouffer jusqu' notre dernire galette. Ds l'instant que tout ira bien, +Charles n'aura rien dire... + +--Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle +venait de prendre subitement une rsolution. Qui veut la fin veut les +moyens, et si nous avons envie de devenir riches. + +--Parfaitement... Et tu n'as qu' te fier moi... J'ai l'exprience de +ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: Tu peux marcher! c'est +qu'en effet tu pourras y aller les yeux ferms... Tout sera dbattu +d'avance... Maintenant, pour rtablir un peu l'quilibre du budget, nous +allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager +des chiqus... a m'aidera pour les parades et a ne nous cotera que +trente sous par jour et le dner... Tu as remarqu... mme quand il y a +beaucoup de monde devant la baraque, personne ne mange... Ds qu'il +entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'affaire des chiqus de +faire suivre le trpe, quand je l'ai engrain. + +Toutes ces dispositions prises et approuves, Louise fit le soir mme, +part Tabary de sa nouvelle dcision. + +Elle rencontra d'abord une certaine rsistance; le photographe tenait +son tablissement, ne voulant pas se rsigner s'en sparer... Mais +Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause. + +Elle lui expliqua que l'intrt commun tait en jeu, qu'il fallait tre +pratique et que des scrupules btes taient dplacs dans la +circonstance. + +On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du +service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait +du reste. + +Tabary consentit tout sans demander plus de dtails. Il comprenait +qu'une existence nouvelle, libre et indpendante, lui tait rserve en +rcompense de son effacement. Il pourrait sa volont se livrer son +penchant favori, sans que nul y trouvt redire. + +C'tait l'idal. + +Ds ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut +toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associs lui surent +beaucoup de gr. + +Tel fut le dbut de cette vie trois, qui devint lgendaire sur le +Voyage et qui pendant les longues annes qu'elle dura ne reut jamais un +accroc. + +Les prvisions de Boyau-Rouge s'taient ralises. + +A partir du jour o l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours +facile... du moins jamais cruelle, ni indiffrente aux galanteries, le +public afflua dans le salon de la belle Losa, en dpit de +l'insignifiance ridicule du spectacle. + +Elle devint mme tellement la mode, que le directeur d'un grand +tablissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale attraction. + +Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement +exotiques, au milieu desquelles trnait Losa, qui tait dcidment +devenue une fille superbe. + +Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'tait prise d'une vritable +affection pour ce grand garon, dont les conseils et l'appui lui avaient +t si utiles. + +Elle lui tait reconnaissante du dvouement et de l'abngation qu'il lui +montrait, car lui aussi s'tait attach elle et lui avait donn des +preuves nombreuses de son attachement. + +Gamine avec Tabary, dj trop vieux et trop us pour elle, elle s'tait +rveille femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du +mot, en proie des passions aussi vives, des dsirs aussi ardents que +si elle fut ne rellement sous le ciel brlant des Antilles, que si +elle et t une vritable crole. + +Peut-tre fallait-il chercher dans cette rvolution de tout son tre, le +secret de cette beaut et de cet attrait, qui lui valaient tant +d'adorateurs. + +Toujours est-il que cinq ans aprs ses dbuts, Losa tait clbre et +dj riche. Dans les vitrines s'talaient ses photographies; les chos +des journaux mondains clbraient sa gloire. + +Elle resta toutefois fidle son origine et se refusa toujours +abandonner le Voyage. + +Aprs chaque fugue, la fin de chacun de ses engagements en province ou + l'tranger, elle revenait son point de dpart. + +Elle avait conserv auprs d'elle la troupe de danseuses qu'on avait +forme son intention et elle tait devenue patronne. + +Propritaire de trois immenses caravanes, d'un matriel trs complet et +trs luxueux, elle rva d'organiser sous son unique direction, la srie +complte de toutes les attractions des entresorts. + +C'tait encore une ide suggre par Boyau-Rouge. + +C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle tait l'toile, +elle et une femme torpille, une femme colosse, une femme tigre... + +Elle liait elle ses pensionnaires par des engagements trs durs, leur +enlevant toute libert, afin de les avoir toujours sous la main... + +Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris qui +s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volont de +Boyau-Rouge trouvrent leur emploi. + +Comme Losa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames +mirent profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de +discrtion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put +jamais les trouver en dfaut, et la belle crole gagna en argent tout ce +que la morale perdait en cette affaire. + +Cependant Charles Tabary vieillissait vue d'oeil, non qu'il fut trs +g--il avait dpasse peine la quarantaine--mais l'oisivet dans +laquelle on le faisait vivre avait dvelopp en lui l'amour de la +boisson. + +Son intelligence s'tait paissie, et un jour Boyau-Rouge constata que +l'ami Charles avait un commencement de tremblotte. + +Il en avisa Louise Tabary. La belle crole s'mut de cet tat. + +Elle rflchit longtemps et l'hypothse de la mort de Charles lui +apparut menaante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi +Tabary et elle tait toujours demoiselle. + +Elle devait sa dignit de ne pas rester plus longtemps dans une +situation qu'elle trouva quivoque, et, puisqu'elle avait le pre sous +sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'pouser, il fallait raliser ce +projet au plus vite. + +La situation fausse de Charles, mari et pre _in partibus_, deviendrait +normale et honorable ds qu'il serait mari lgitime. + +Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait plus + craindre d'ennuis de la part de sa mre. Ses frres et soeurs devaient +tre grands. + +Au besoin, maintenant qu'elle tait tablie, riche et considre, elle +prendrait sa famille avec elle. + +Elle eut quelque peine en retrouver la trace. Sa mre tait morte, +ainsi qu'un de ses frres. + +Il restait un garon de dix-huit ans et une soeur de seize ans, +aujourd'hui tous les deux employs dans une fabrique de chaussures. + +Elle leur fit quitter leur emploi, confia son frre la surveillance +d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son +mnage particulier. + +Fire d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle +songea se montrer bonne mre. + +--Vois-tu, dit-elle Tabary, nous avons pu, dans notre jeunesse, +commettre quelques inconsquences... Aujourd'hui que nous sommes en +passe de devenir les forains les plus cals du Voyage... nous n'avons +pas le droit de vivre en dehors de la rgle commune... + +Et elle ajouta srieusement: + +--Pour notre dignit et pour notre considration, il faut que nous +soyons maris... + +--On a bien vcu toujours comme a, objecta Tabary. + +--a ne fait rien, vois-tu, a fait causer! rpliqua l'inconsciente +Losa. On se dit en parlant de toi:--En v'l un fainant, ce Tabary, qui +se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'tant mon mari, on te respectera +et on ne dira plus rien. + +--Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme a, je veux +bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense? + +--Il pense comme moi... D'ailleurs, voil que notre fils grandit. Nous +allons le reprendre avec nous... Il sera pas long comprendre +maintenant, ce petit-l... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais +pas qu'il rougisse de ses parente. + +Cette considration sentimentale fit grand effet sur Tabary. + +--Oui... dcidment, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que +nous soyons maris. + +L'inconscience de Losa tait sincre. + +Elle n'apercevait pas ce que sa conduite prive avait de parfaitement +scandaleux et ne se doutait pas du caractre ignoble de son industrie. + +Elle avait fond un entresort. Elle avait accept de s'exhiber. Elle +avait d, pour obtenir un rsultat, se conformer aux obligations qui +constituent la seule chance de russite d'un tablissement de ce genre. + +A sa vue, elle avait exerc son mtier habilement, voil tout. Mais son +honntet n'avait pour cela reu aucune atteinte. + +Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considrable de +forains et d'amis que la dcision cocasse de Louise amusait autant que +l'attitude recueillie et srieuse qu'elle garda pendant les deux +crmonies, la mairie et l'glise. + +Boyau-Rouge remplissait le rle de garon d'honneur. + +Quant Tabary, il tait tout heureux des marques de sympathie, trop +chaleureuses pour n'tre pas ironiques, qu'on prodiguait sa femme, et +il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui. + +Dans la soire, aprs le repas, il fut pris d'un accs d'attendrissement +et il serra sur son coeur sa chre femme, ce modle des pouses, mais +Louise se dgagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane +particulire o il vivait depuis dj longtemps, seul, avec les +appareils photographiques dont il n'avait pas consenti se sparer. + +Quant elle, elle continua prsider la petite fte, sans qu'elle se +sentt autrement motionne par la gravit de l'acte qu'elle avait +accompli le matin. + +Toutefois, partir de ce jour, elle renona figurer sur l'estrade, au +milieu de ses pensionnaires. + +Elle tait la patronne, une femme tablie, lgitimement marie, ayant +de la surface, il ne lui convenait plus de se mler un tas de +figurantes... + +Nanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succs de +marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec +Boyau-Rouge, et la prosprit de son tablissement s'en accrut tant, +qu'elle ruina du coup l'industrie de la mre Voiret, trop vieille pour +pouvoir lutter. + +On n'allait plus que chez la belle crole, dont l'installation devenait +de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle +avait su grouper. + +Sous son intelligente direction, sa grande baraque tait devenue un +conservatoire o l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des +Miracles o l'on rencontrait tous les phnomnes. + +Mais elle n'exhiba jamais que des personnes du sexe. + +Ce fut elle, notamment, qui lana la femme-poisson, un monstre +authentique, qui n'avait chaque main que deux doigts en forme de +pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous +l'eau. + +Ce fut elle qui perfectionna les trucs clbres, mais un peu uss, de la +femme-torpille et de la femme tigre. + +Pour cette dernire exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de +bonne volont de dix-huit vingt-cinq ans, jolie autant que possible, +mais qui consentit se dfigurer. + +Par des brlures au ptrole ou l'aide de la pierre infernale, on +marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une +jambe--toujours la mme, celle qu'elle dchaussait la demande du +public et moyennant un petit supplment--et le tour tait jou. + +Il ne restait qu' remaquiller la pauvre fille aux mmes endroits et +tous les deux jours. + +Pour les femmes colosses, elle avait invent tout un systme de mollets +lastiques, de chaises trs hautes, de tabourets dissimuls sous des +tapis, ce qui donnait une apparence de gantes aux femmes vtues de +longues robes, tranantes et rembourres, et assises sur une estrade +leve, entoure de glaces de tous cts, les sujets fussent-ils de +taille moyenne. + +Elle maintenait tout son monde sous une discipline trs dure. Le +personnel entier, parqu dans deux voitures transformes en dortoirs, +tait soumis une surveillance svre. Dfense d'en sortir sans une +permission spciale. + +Le salaire tait unique pour toutes: la nourriture et trois francs par +jour. Le _rouleau_, autrement dit la qute obligatoire chaque sance, +tait un des bnfices de la direction. + +Quant aux avantages extrieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de +leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-Rouge, +d'intermdiaire officieux, tait seule juge de la suite qu'il convenait +de donner aux propositions. + +Cette ingrence dans les affaires prives de ses lves, loin de nuire +celles qui en taient l'objet, tait au contraire une sauvegarde pour +elles et au bout de quelques annes d'exercice, l'on citait telles +horizontales de grande marque qui avaient dbut dans l'entresort des +Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise. + +Aussi, tout en sachant trs bien que celle-ci avait d en retirer un +bnfice, lui savaient-elles nanmoins gr de son intervention. + +Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut +facile. + +Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se +prsentaient, puis, peu peu, l'engouement passa. + +Les anciennes pensionnaires, rebutes par les exigences croissantes de +la patronne, dgotaient les nouvelles venues d'un mtier aussi dur et +dans lequel, tout prendre, les occasions vraiment avantageuses taient +rares, Louise, que l'ge tait loin d'avoir fatigue, sachant fort bien +se rserver les aubaines. + +--Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle +entrait en parade, disaient les envieuses, avaient t acquis la plupart +du temps au dtriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus +jolies. + +C'tait le diable, pour les gens bien intentionns, de parvenir jusqu' +elles; il fallait franchir la double barrire leve entre le public et +l'estrade par la patronne et son fidle Boyau-Rouge, un gaillard qui +veillait au grain et dont les intrts, ajoutaient les mauvaises +langues, se confondaient dcidment trop, en dpit du mari, avec ceux de +Louise Tabary. + +Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles +de l'intresse, ne parvenait pas altrer sa srnit. + +Elle tait sre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son +magot s'arrondir. + +Que lui importait le reste? + +Elle se contentait seulement de tenir l'oeil les mcontentes et la +premire incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du +moment o leur renvoi mettait les rcalcitrantes dans le plus grand +embarras. + +Puis, par un discours bien senti, elle prvenait charitablement celles +qui taient tentes de suivre un si dplorable exemple: + +--Je vous avertis qu'avec moi il y a tout gagner ou tout perdre... +Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle la porte la +premire qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai +commenc comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal. Seulement, j'ai +toujours t srieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous +restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai +besoin de vous! + +Et elle disait vrai. + +Mme lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pnurie de sujets dans les +entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le +fallait. + +Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerants +et consultait les petites affiches faites la main, sur papier colier +et colles hauteur d'homme tous les angles de rue. + +C'taient des offres d'emploi:--_On demande des culottires, des +finisseuses de chaussures, etc._, ou des demandes d'ouvrage:--_Une jeune +fille connaissant bien la couture demande entrer au pair... S'adresser + Mlle X..., rue..., n..., etc._, toujours invariablement ornes d'un +timbre de quittance de dix centimes. + +Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait +soigneusement les adresses et se rendait immdiatement au domicile de +celles qui demandaient de l'ouvrage. + +C'taient la plupart du temps de pauvres filles, presses par le besoin, +tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignit +avait prserves jusque-l de l'irrmdiable chute... + +Elle se prsentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne +demandait que de la bonne volont et un peu d'intelligence, sans +toutefois s'expliquer davantage. + +Si la personne tait vieille ou difforme, ou seulement laide, aprs un +bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se +retirait. + +--Dcidment, non... mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour +l'emploi que j'aurais dsir vous confier... Je vous demande pardon... +Ce sera pour une autre fois... + +Si elle tait jolie, bien faite, Louise Tabary apprciait d'un coup +d'oeil le dnuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre +fille et aussitt commenait son boniment. + +Mon Dieu! elle n'tait ni couturire, ni blanchisseuse, ni culottire, +mais elle tait la tte d'une maison prospre, comptant beaucoup +d'employes, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, on +retrouvait une famille et c'tait vraiment une chance, pour une jeune +personne comme il faut et qui veut gagner honntement sa vie, de tomber +sur une femme comme elle. + +--Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez +loge, vtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose faire... Cela +vous va-t-il? + +--Mais encore faudrait-il savoir?... + +--C'est bien simple. Je suis la tte d'un tablissement trs +important, d'un thtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrle de +jeunes personnes avenantes et sres... des caissires enfin! Quatre +heures d'un travail o vous n'aurez qu' sourire et tre polie avec le +public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous +convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne cote rien +d'essayer! + +Neuf fois sur dix, allche par les promesses et le ton maternel de +Louise Tabary, la jeune fille acceptait. + +Pendant les premiers jours, en effet, l'associe de Boyau-Rouge faisait +tenir le contrle la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci tait un +peu apprivoise, lorsqu'elle paraissait habitue ce nouveau genre de +vie, la patronne revenait la charge. + +Il tait vraiment dplorable de voir une aussi jolie fille se contenter +d'un gain aussi drisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas +paradaient sur l'estrade, ralisant des bnfices qu'elle n'atteindrait +jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place +vacante. + +--Vous n'avez pas vous inquiter du costume... ni du linge... Je vous +fournirai tout... crdit... Si vous restez la maison, tout ce qui +vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse dlier... + +La caissire, qui parfois avait regard avec envie ses compagnes plus +favorises, ornes d'oripeaux clatants, tentait l'exprience et la +baraque s'augmentait d'une pensionnaire rgulire de plus. + +Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les +liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers prjugs +et insensiblement elle la faisait rentrer sous la rgle commune. + +Au bout de quelques annes de cette exploitation raisonne, elle trouva +dans son fils Jean un nouvel auxiliaire. + +Aussitt aprs son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, devenait +plus gteux, elle avait retir de nourrice son enfant et l'avait gard +avec elle jusqu' l'ge de dix ans. + +Elle l'avait ensuite plac en pension, mais bientt le gamin avait +dclar qu'il entendait rester avec sa mre, et cette femme autoritaire, +brutale jusqu' la cruaut, ne s'tait pas senti la force d'imposer sa +volont. + +Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et qui +elle exigeait qu'on laisst une libert entire. Aussi donnait-il un +libre cours ses mauvais instincts. + +Personne ne trouvait grce devant lui et il devint bientt le matre +absolu de l'tablissement. + +Sa mre riait aux clats chaque fois que Jean commettait une mauvaise +farce. + +Loin d'tre l'abri des mchancets de son fils, le vieux Tabary devint +sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries +du petit tyran. + +Il partageait ses journes maintenant entre ses stations chez les +mastroquets et le dcoupage l'aide de scies minuscules de petites +planchettes dont il confectionnait des tagres ou des coffrets. Il +avait mont, cet effet, un tour dans la caravane qui lui tait +affecte. + +Le plus grand plaisir de Jean tait de dmonter ou de briser les objets +qui avaient souvent cot son pre de longues heures de travail. + +Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants: + +--M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous embter avec +ses dcoupages. + +--Et la mre, indulgente, souriait et congdiait l'ancien photographe. + +--Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse! C'est +de son ge! + +Le seul, qui trouvt grce devant l'affreux galopin, tait Boyau-Rouge, +dont l'autorit d'associ et les violences lui en imposaient. Il se +souvenait toujours d'une correction que lui avait inflige le bonisseur, +un jour qu'il avait voulu toucher son tambour. + +Mais il en garda sournoisement rancune cette espce de gant, qui seul +avait conserv quelque influence sur Louise. + +A mesure qu'il grandissait, la mchancet et le cynisme de Jean +s'affinaient, encourags par l'aveuglement maternel. + +A dix-huit ans, il tait rput sur tout le Voyage comme le plus fieff +garnement. Habitu de bals publics, coureur de guilledou, batailleur, +dbauch, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal. + +Il avait li connaissance avec les pires individus, et il s'tait form +une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et laquelle on +pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les mfaits +dont les auteurs restaient inconnus. + +Il exerait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une +influence relle et dont il se montrait fier. Malheur au garon honnte +et imprudent qui s'aventurait en sa socit; entran par l'exemple, il +devenait rapidement aussi tar que ses compagnons de plaisir. + +C'est ce qui tait arriv Franois Chausserouge, et au bout de +quelques mois d'intimit, il n'avait fallu rien moins que l'nergique +rsolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour +arracher le jeune homme cet entourage funeste. + +Cependant Franois tait de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais +son esprit faible et irrsolu avait vite capitul devant le caractre +allier et tout d'une pice de son cadet. + +Mais l o Jean Tabary exerait sa tyrannie avec le plus d'pret, +c'tait dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mre l'avait rendu +matre absolu. + +Il tait positivement l'effroi de toutes les pensionnaires. + +Une de ces malheureuses refusait-elle d'obir ses caprices, +repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle tait +impitoyablement chasse, non sans avoir essuy mille avanies pralables. + +Elle n'avait qu'une ressource, rclamer l'appui de Boyau-Rouge, +l'associ de la patronne, qui voyait de trs mauvais oeil l'importance +croissante que prenait le jeune homme dans la maison. + +Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait russi, tait devenu un homme +srieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de conserver +une situation acquise pniblement que de se la prparer. + +Il en rsultait des scnes terribles entre son associe et lui, dans +lesquelles il donnait libre cours sa mauvaise humeur et sa violence +naturelle. + +Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplac l'troite +intimit qui avait rgn entre lui et Louise Tabary. + +Honteux du rle qu'on lui faisait jouer, dcid tout, mme rompre, +s'il en tait besoin, sa colre n'attendait pour clater qu'une occasion +favorable. Ce fut plus tt qu'il ne le pensait. + +Un jour que Jean rclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait +rsist, il s'y opposa carrment. + +--Cette femme, dont je suis trs satisfait, restera chez nous, et il n'y +a aucune raison pour que nous nous privions de ses services. + +--Puisqu'elle a t inconvenante l'gard de mon garon... puisque Jean +le dsire? + +--Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit, +cette fille... elle a t engage ici pour travailler et non pas pour +servir de passe-temps un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne +pour le moucher!... Je suis ici le matre autant que toi!... Ton Jean, +je lui interdis partir d'aujourd'hui l'entre de la caravane des +femmes... Il n'a rien y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et +sans mettre de mitaines! + +--Jean me reprsente, riposta Louise Tabary, il a donc les mmes droits +que moi. J'ai besoin de lui pour dfendre mes intrts... + +--Et moi je suis assez de tout seul pour dfendre les miens... +Seulement, comme je suis trop vieux pour cder, que je ne veux pas me +laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui +partira ou bien moi... Choisis! + +--Mon fils ne me quittera pas! + +--Eh bien! ce sera moi! D'aprs notre trait, nos parts sont gales... +la liquidation sera donc bien simple. La moiti du tout pour chacun de +nous... + +--Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter aprs quinze ans d'une +association si heureuse? + +--Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas devenir +dsastreuse, si je n'tais rsolu y mettre bon ordre... Je te le +rpte, choisis... lui ou moi! + +--Mon choix est fait! rpliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon +fils au monde... Il te gne! je refuse de te le sacrifier... Il restera +avec moi... Quant toi, fais ce que tu voudras. + +--C'est ton dernier mot. + +--Oui. + +--Eh bien! nous nous sparerons, et nous verrons la suite quand je ne +serai plus l pour rparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je +suis, au contraire, trs satisfait d'une circonstance qui me permettra +enfin d'tre seul matre chez moi. Au revoir! + +Et ds le lendemain, les deux associs procdaient la liquidation +gnrale de l'tablissement. + +Le partage des fonds amasss en commun fut facile, Boyau-Rouge ayant +exig depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs. + +Quant au matriel, on s'en rapporta l'estimation d'un voyageur, choisi +comme arbitre, pour viter des frais. + +Restait rgler la question du personnel, mais une premire dsillusion +attendait l Louise Tabary. + +Les engagements contracts par la Socit Tabary-Debucher taient +rsilis de droit. On mit les pensionnaires, libres dsormais, en +demeure de choisir entre les deux associs. + +Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optrent en +faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi la tte d'un tablissement +prt fonctionner, tandis que Jean et sa mre avaient, rests seuls, +tout un personnel reconstituer. + +Pour la premire fois, Louise, qui sentait ses intrts gravement +atteints, s'emporta contre son fils: + +--C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voil +maintenant nos ressources diminues de moiti et tout est recommencer! +Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, notre nez, notre +barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons former une troupe +semblable celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! a +m'apprendra tre faible! + +--Tu as tort, m'man! rpliqua Jean en clinant sa mre. Ne crains rien, +va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'tait un +coup de balai ncessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau-Rouge +tait de trop dans notre existence. Fie-toi moi et tu verras! Les +beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succs... et nous +serons seuls en profiter... C'tait pour toi et non pour lui qu'on +venait!... + +Le pre Tabary apprit cette scission sans tonnement. Nanmoins, il +voulut demander une explication: + +--Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon rien... On te donne +manger... boire, du bois pour tes dcoupages, eh bien! fous-nous la +paix! + +Et le pauvre vieux, demi gteux, se tut, n'osant rpliquer. Il avait +peur de son fils. + +Jean se mit en campagne. + +Quelques jours aprs, il avait racol, et l, dans les quartiers +populeux, dans les bals de barrires, un premier noyau de pensionnaires, +qu'il costuma en mauresques, et qui sa mre donna les premires +notions du mtier. Il se procura aussi deux phnomnes, une femme gante +et une naine. + +Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle +installation, en comparaison de l'ancienne, mme en comparaison de celle +de Boyau-Rouge. + +La premire campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais rsultats. +Les Tabary mangeaient de l'argent. + +Jean ne dcolrait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'tait la vue du +succs de son rival, dont l'tablissement ne dsemplissait pas. + +Pour donner un appt aux clients, il engagea sa mre se dpartir de la +svrit qu'elle avait toujours garde vis--vis de ses pensionnaires. +Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus +volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas dgnrer +en licence. De vritables scnes de dbauche se passaient dans +l'entresort et la police en eut vent. + +Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur +lequel l'entresort tait install fit une descente. Le magistrat ayant +trouv, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prvint +Louise Tabary que la Prfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes +filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention +cet article du rglement, son tablissement serait immdiatement ferm. + +De mme si le bruit du moindre scandale venait la connaissance de +l'administration. + +--C'est idiot! dclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti, +avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis monte la premire +fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela! + +--C'est--dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus +de commerce possible! + +Il fallut nanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se +conformer aux volonts de la Prfecture. Les Tabary apportrent la plus +extrme prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils +parvinrent apaiser les justes susceptibilits des autorits par qui +ils se savaient surveills, ils dcouragrent leur clientle par l'excs +de prcautions qu'ils se sentaient obligs de prendre. C'est ainsi que +de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait +prosprer, leur tablissement perdit sa vogue ancienne. + +Les frais dpassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et +pour faire face aux dpenses, Louise se vit force d'attaquer le fonds +de rserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et +compltement gteux. + +Son tat ncessitait des soins particuliers qu'il fut bientt impossible +de lui donner. + +Louise Tabary, d'accord avec son fils, se dcida placer son mari en +pension dans une maison de refuge. + +C'tait une charge de plus ajoute aux autres; mais elle ne regrettait +pas, disait-elle, ce surcrot de dpense; on se devait sa famille! + +Tel n'tait pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pense. + +--Comme si, dclara-t-il, en revenant de conduire son pre l'hospice, +il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme +cela, nous aurions t dbarrasss. + +--Tais-toi! fils, tais-toi! rpliqua la mre, ne regrette rien, va! Le +pauvre cher homme n'est pas bien mchant... et il ne peut pas maintenant +en avoir pour bien longtemps! Quant nous, maintenant, il faut voir +nous dbrouiller! + +L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient +trouv aucun moyen d'amliorer une situation qui semblait beaucoup +sinon dsespre, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut +sur le Voyage. + +Le jour o le dompteur lui proposa d'entrer son service, Jean comprit +qu'une planche de salut s'offrait lui. + +Franois tait riche; il tait faible. Il y avait l pour le rus coquin +un moyen de rtablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans +la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion. + +Bien qu'il ft dcid ne pas la laisser chapper, il ajourna sa +rponse, prtextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mre, mais +dans le but rel de ne pas faire paratre un empressement qui et pu +veiller les soupons de son ami. + +--Mre! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvs. +Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu? + +Louise Tabary regarda fixement son fils et rflchit un instant. + +--Quel ge a-t-il, Franois? + +--Cinq ans de plus que moi... a lui fait vingt-huit ans. + +--Alors, il faut accepter. + +--Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois +avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son ge? + +--Pour rien... une ide qui me passait par la tte. + +--Tu sais... Je n'ai pas rpondu oui tout de suite... mais nous sommes +invits dner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous +arrangerons l'affaire... + +--Trs bien! En ce cas je vais me prparer. + +Et lorsqu' six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa caravane, son +fils resta merveill. + +Pare de ses plus beaux habits, les poignets chargs de bracelets, +coiffe avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune. + +--Mtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas +voir des amis! + +--Il faut toujours mieux faire envie que piti! riposta Louise Tabary +d'un ton nigmatique. Allons, viens, mon garon! + +Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mre et +tous deux s'acheminrent vers la mnagerie Chausserouge. + + + + +VII + + +Quand ils arrivrent, Chausserouge tait seul dans la caravane. + +--Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en les voyant +entrer, c'est bien gentil vous d'avoir accept mon invitation. + +--Bonjour, Franois! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le +malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garon, j'ai +su cela, tu as t bien prouv! + +--Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte +irrparable et dont je ne me consolerai pas de si tt... Mais que +voulez-vous, dans notre sacr mtier, il faut s'attendre tout; hier, +c'tait mon pre... demain, a sera peut-tre mon tour... mais vous +savez, c'est dur tout de mme, mourir comme a, btement, quand, pendant +trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrap une gratignure! +Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les cages. Enfin! + +Et le dompteur dut raconter, faire connatre en dtail, les +circonstances de l'accident. + +--Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle n'est pas +avec toi? + +--Si! si! elle est ct, elle va venir. + +--Il parat que tu as une petite fille, un amour d'enfant? + +--Oui, ma petite Zzette! Sa mre va nous l'apporter tout l'heure. +Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous tes +aussi frache, aussi jeune que la dernire fois que je vous ai vue, le +jour de mon mariage, si je me souviens bien. + +--a n'empche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi +celui-l, ajouta-t-elle, en lui dsignant son fils, en voil un qui ne +me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... a +fait que comme a, il n'a pas trop honte de sa mre. Et pourtant ce +n'est pas faute d'avoir eu des misres... Ah! c'est dur, un mtier comme +le ntre! + +--Oui, Jean m'a dit un mot de tout a... Vous n'avez pas eu de chance? + +--Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver o j'en suis, +tant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le +beau ct de la chose. Depuis, j'ai pay ma veine... Il parat qu'on ne +peut pas toujours tre heureux... a a d'abord t cette canaille de +Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis +sacrifie, c'est le mot... qui me quitte, m'enlve mes pensionnaires et +organise une concurrence deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de +mari... encore un qui sans moi serait rest dans la crotte et qui le +bon Dieu ferait une belle grce en l'appelant lui... Le voil +maintenant paralys, impotent, plac dans un hospice, o il me cote les +yeux de la tte. Je ne regrette rien, parce qu'aprs tout il est mon +homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la +Prfecture, qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait +mistoufle sur mistoufle. Non, l, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste +et je n'ai pas mrit tout a! Je fais un mtier reconnu, je paye +patente... Ne dirait-on pas, entendre ces messieurs, que je dbauche +les petites filles de douze ans! + +--Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y +aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dnons! + +En ce moment la porte s'ouvrit et Amlie parut, les yeux un peu rouges, +trs simplement mise et portant la petite Zzette dans ses bras. + +Elle s'arrta sur le seuil et son regard se porta immdiatement sur +Louise Tabary. + +Un instant les deux femmes se toisrent; enfin Louise se leva et +s'avana au-devant de la jeune femme. + +--Bonjour, ma chre amie! fit-elle en lui tendant les bras. a me fait +bien plaisir de vous voir... J'espre que vous avez un joli bb! + +Et elle embrassa tour tour la mre et l'enfant. + +Amlie la laissa faire, puis sans rpondre aux effusions de l'invite de +son mari: + +--La table est mise ct! dit-elle simplement. Si vous voulez venir! + +Franois offrit galamment son bras Louise et tous se rendirent dans la +caravane voisine qui servait de salle manger. + +Il y eut d'abord un instant de gne entre les convives. + +Amlie gardait une attitude pleine de rserve, vitant de prendre aucune +part la conversation. + +Ds le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face +d'elle une ennemie et elle s'effora par son entrain, ses prvenances, +ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dner, de +dissiper la prvention de la mre de Zzette. + +Elle affecta d'tre gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que +le malheur n'avait altr en rien sa belle humeur: + +--La gaiet, rpliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience... +Quand on a t honnte toute sa vie... qu'on n'a rien se reprocher... +on n'est jamais triste... + +Puis, comme elle surprenait au coin de la lvre d'Amlie un pli +ironique, elle ajouta: + +--A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui rcent, +comme cette pauvre Amlie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chre +enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse? + +--Si! rpliqua la jeune femme, trs heureuse! Mais c'est l'avenir qui +m'inquite... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de +bonheur pendant longtemps... j'ai peur que a ne continue pas... + +Cette dclaration jeta un froid, surtout l'heure o le but avou de la +runion tait de prendre des rsolutions pour assurer cet avenir qui +semblait si menaant, et Chausserouge se hta de changer la +conversation. + +Au dessert, il prit la parole: + +--Ma chre amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de +notre pre a caus chez nous un vide qui n'est pas prs d'tre rempli... +Rester seul pour veiller tant d'intrts, ce serait, de ma part, +afficher une prsomption et une confiance dans mes propres forces que je +suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary +accepte de devenir mon second. + +--C'est dcid? demanda Amlie. + +--C'est dcid... absolument! dclara Franois en regardant fixement sa +femme, moins que madame Louise ne s'y oppose? + +--Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer ce que mon fils rende +service un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien peu! Et +d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous +une situation meilleure que celle que je puis lui offrir chez moi, par +le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule faire marcher mon petit +truc!... Les affaires vont si mal! + +--Il nous reste rgler les conditions... arrter le chiffre des +appointements, dit le dompteur. + +Mais Louise Tabary l'arrta d'un geste: + +--Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien +que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions seront les +ntres! + +Amlie se leva, s'excusa, auprs de ses convives... il tait l'heure de +coucher Zzette, l'enfant tant peu habitue veiller, et elle sortit, +laissant sa femme de mnage, le soin de desservir. + +Ds qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa +poitrine et clata en sanglots. + +Ainsi, c'tait fini! Malgr ses prires, ses supplications, son mari +avait pass outre! + +Jusqu' l'heure du dner elle avait espr... + +Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous +toutes ses faces et elle aurait trouv des arguments pour qu'il ne ft +donn aucune suite au projet de Franois. + +Mais voici qu'on ne lui avait mme pas fait l'honneur de la consulter. +Les arrangements avaient t pris hors de sa prsence et tout au plus +avait-on consenti l'informer officiellement de la chose, quand la +rsolution avait t irrvocable! + +Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet tre +que le pre Chausserouge dtestait tant qu'il ne parlait rien moins que +de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement d'entrer +dans la mnagerie! + +Et c'tait lui que Franois allait dlguer son autorit! Et cette +femme, la mre, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle +tait destine la voir tous les jours... elle devrait lui faire bon +visage pour complaire son mari! + +Dieu sait pourtant quelles coupables penses, quelles intentions +malfaisantes devaient s'agiter derrire ce visage, beau encore la +vrit, mais dont l'expression mchante et vicieuse l'pouvantait! + +Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne +l'attribut la cause vritable qui l'avait provoque. + +Elle essuya ses yeux, et, ayant couch son enfant, elle se disposa +aller retrouver ses convives. + +Quand elle rentra dans la salle manger, les deux hommes, la pipe aux +dents, trs allums, prenaient le caf, tandis que, renverse sur sa +chaise, Louise Tabary fumait une cigarette. + +--Je vous demande pardon, ma chre. C'est une vieille habitude. J'espre +que vous ne voyez aucun inconvnient... + +--Aucun! balbutia Amlie; mais ce simple dtail, le ton mme de la +phrase de Louise, l'effrayrent sans qu'elle pt imaginer pourquoi. + +--C'est moi, dit Franois, qui ai pri Madame Louise de faire comme chez +elle... Si on se gne avec les amis... il n'y a plus de raison. + +Il s'arrta, considra un instant la fumeuse: + +--Vous avez d tre tout de mme une rude belle fille dans votre temps, +ajouta-t-il la langue lgrement pteuse, car vous en avez de fameux +restes, y a pas dire! Cr mtin! vous faites plaisir voir! + +--Franois! pronona Amlie toute ple, Franois, tu as bu! + +--De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment +maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voil +tout! Je lui dirais peut tre pas si je n'avais pas si bien dn! C'est +de ta faute! + +--Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, a fait toujours plaisir... +quand on a mon ge... + +--Tu sais, continua Franois, tout est arrang, conclu et bcl... Jean +aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense +donc! je n'aurai plus m'occuper de a... A ce propos, faut pas +oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos +btes--et il appuya sur nos--ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut +bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de +nouvelles... Tu vas voir... + +Il se leva avec peine et descendit dans la mnagerie, suivi de ses +convives. + +--Hep! le pisteur! a-t-on prpar le boulotage? + +--Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On attend +l'heure pour la distribution! + +--C'est bon! claire-nous! + +Et tandis que les animaux, rveills par la lumire et reconnaissant +leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il +fit faire aux Tabary le tour de la mnagerie, appelant au passage chaque +bte par son nom, donnant des explications sur leurs moeurs, leurs +habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire son habituelle +clientle. + +--Voil Nron... mon vieux Nron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout +le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Sada... Voici Turc, une +sale bte qu'il faut tenir tout le temps l'oeil si on ne veut pas tre +gratign... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui +aient t dresss... encore deux camarades pas bien commodes... puis +quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire +travailler... Voil mon lopard Agsilas, bon garon quand il veut, mais +hypocrite endiabl... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers, +rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le +fais entrer dans la cage de Nron... Et puis voil Moquart, mon +lphant... toujours ct de son ami Gustave... tu vois, l-bas, le +cormoran! + +Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec +affectueusement: + +--Bonjour, mon vieux dplum! + +Puis il se retourna et montrant une cage vide: + +--C'est de l que s'est chapp Pacha... le lion qui a tu mon pre! En +face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse +abattre l'autre, la pauvre bte, que Pacha avait moiti trangl. +Maintenant, mon vieux Jean, part mes serpents, tu as tout vu; partir +d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... mme dans les cages! + +--Je ne dis pas non! riposta Jean. + +--Ah! si tu veux, je te prends pour lve... l'oeil! Dis-donc, sais-tu +que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est convenu, je compte +sur toi partir de demain, pour l'ouverture! + +--C'est dit! rpondit Jean en serrant la main de son ami. + +--Il me reste te remercier, garon, ainsi que ta femme, dit Louise, de +la bonne soire que tu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la +dernire et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant son tour la main et +en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amiti de +venir me voir... en voisin... tu me feras plaisir! + +--Alors vous me verrez souvent! rpliqua Franois sur le mme ton. + +Il reconduisit ses htes jusqu' la porte et rentra dans sa caravane. + +--Eh bien? demanda-t-il sa femme, comment les trouves-tu? + +--Je n'ai pas chang d'opinion, rpondit Amlie tristement. + +--Tu ne les aime pas? + +--Non! ils me font peur! + +--Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon +camarade... sa mre une femme charmante... Ah! pour sr, charmante!... +Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficele comme a... On la +prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On doit pas s'ennuyer +avec une femme pareille! + +--Franois, tu as bu, ce soir. Peut-tre demain te repentiras-tu de ce +que tu as fait aujourd'hui. coute, il est encore temps, ne prends pas +Jean avec toi! + +--Nos paroles sont changes. + +--Retire la tienne, je t'en supplie! + +Le dompteur se leva, blme de colre: + +--Alors, a va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus +tre tranquille et gai une journe entire! Faut que j'entende tout le +temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne plus me parler de +cela! Tu as compris? + +--Franois! + +--Flanque-moi la paix et couche-toi. + +Amlie soupira et obit. + +Jean Tabary avait accompagn sa mre jusqu' sa caravane. + +--Comment penses-tu que Franois m'ait trouve? lui demanda Louise en se +dbarrassant de ses bijoux. + +--Mais trs bien... il te l'a dit, du reste. + +--Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouve... son got... mieux que sa +femme? + +Jean Tabary regarda sa mre bien en face, puis il sourit: + +--Tu es rudement forte tout de mme... Eh bien! puisque tu veux le +savoir, mon ide est que s'il ne t'a pas trouve mieux que sa femme... +a ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire! +Bonsoir, m'man! + + + + +VIII + + +Ce fut sur l'esplanade des Invalides que Franois Chausserouge fit sa +rentre, devant le public parisien, et d'une faon assez brillante. + +Certes l'engouement d'autrefois tait pass, mais un affichage bien +compris et la relation rcente de la mort du vieux dompteur avaient +ramen l'attention sur la mnagerie. + +Toutefois, ce premier rsultat ne satisfit point pleinement Jean Tabary. + +--Tu sais, dit-il Franois, maintenant que tu m'as pris pour ton +rgisseur, il faudra bien que tu m'coutes, de bon gr ou de force. Je +ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir t pour toi une cause +de dbine... Eh bien! tu as dj commis une faute... Tu n'as pas assez +profit de la mort malheureuse de ton pre... Il y avait l un coup de +rclame patant... + +Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui +rpugnait: + +--Tais-toi donc! rpartit Jean, tu parles comme un petit enfant... +coute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te brossera un grand +tableau reprsentant ton pre terrass par le lion... Toi, luttant avec +l'animal et le forant reculer... On n'est pas oblig de dire que tu +as tu Pacha... et personne ici ne te contredira... La bte peut tre +gurie de ses blessures et tu prsenteras au public l'un quelconque de +tes pensionnaires comme celui qui a boulotte ton pre... Nron, par +exemple, que tu connais bien et qui n'est pas trop mchant, bien qu'il +ait toujours l'air de vouloir tout avaler... Avec un peu de mise en +scne, un boniment bien senti ton entre dans la cage du fauve +redoutable... tu verras l'effet norme... + +--Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire a! dit Franois, +rvolt par cette ide de battre la grosse caisse sur le cadavre de son +pre, non! Et d'ailleurs, a serait tromper le public! Pacha est bien +mort et sa peau toute troue est suspendue dans la baraque... ainsi... + +--a sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, et Pacha +sera baptis Nron avec une tiquette indicative au bord de la cage... +Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de a! + +Et sans attendre que Chausserouge pt formuler une dernire objection, +il s'tait mis en campagne, afin de raliser le plus vite possible son +projet de rclame. + +Amlie, lorsque Franois lui fit part de cette innovation, se montra +trs peine de ce manque de convenances: + +--Voil le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre une premire +btise! Aprs celle-l ce sera une autre. Qu'as-tu besoin d'une +semblable rclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au temps de son +plus grand succs, la mnagerie n'a d sa vogue qu'au courage et la +tmrit que tu montrais tes dbuts... C'est par l qu'il faut +continuer frapper l'imagination des spectateurs... Un dompteur qui a +le souci de sa gloire ne doit devoir qu' lui-mme sa clbrit et les +moyens malsains qu'on te force d'employer n'ajouteront rien ta +valeur... au contraire. Ils ne serviront qu' te faire prendre pour un +saltimbanque et loigner de toi les vritables amateurs... + +Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le raisonnement +d'Amlie tait juste, mais il ne voulait pas avoir l'air d'avoir cd +son rgisseur. Il s'attribua l'initiative de cette innovation, dont Jean +Tabary n'avait t que le metteur en oeuvre. + +--Alors, rpliqua la jeune femme, tu as eu l une mauvaise inspiration, +pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une dcision prendre, +tu ne t'en trouverais pas plus mal. + +--Les femmes n'entendent rien la rclame, riposta Franois d'un ton +bourru, pour mettre un terme l'entretien. + +Et, part lui, il prit la rsolution de ne plus obir aux injonctions +de son aide. + +Mais soit qu'il et devin dans l'attitude du dompteur cette vellit de +rsistance, soit qu'il se sentit assez sr de son influence pour ne pas +avoir craindre un dsaveu, Tabary ne lui eu laissa pas le loisir. + +A partir du jour o il inaugura ses nouvelles fonctions, de son +autorit prive il bouleversa tout dans la mnagerie. + +Il commena par congdier le chef de piste, un vieux serviteur tout +dvou aux Chausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitt +l'tablissement. + +Sous prtexte d'conomies, il remplaa le garon charg de +l'explication, Auguste, qui passait juste titre pour le meilleur +bonisseur de tout le Voyage, et que son dvouement seul avait fait +rester fidle ses patrons, car il avait maintes fois refus les offres +les plus avantageuses de la part des concurrents de Chausserouge. + +Franois, cette fois, se fcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa +tranquillement les paules. + +--Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-l t'exploitent! Tu manges +ton bnfice positivement en payant fort cher des gens qui ne valent +certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me charge, moi, de +faire le boniment aussi bien qu'Auguste... Tu te plains parce que je +prends tes intrts! Elle est raide, celle-l! + +--Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer les animaux d'une +cage dans l'autre, pendant les reprsentations! Je ne tiens pas ce +qu'on se trompe... Un accident est si vite arriv! Avec lui, j'tais +tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire sortir au +moment prcis! + +--Je m'en charge encore! dit Tabary. + +--Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas l'habitude du +mtier!... + +--Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui te cotera +infiniment moins cher. + +--Dans tous les cas, c'taient de vieux serviteurs qui avaient connu mon +pre, qui m'avaient vu enfant... + +--Oh! Oh! si tu entres dans les considrations sentimentales, il n'y a +plus d'affaires possibles! + +Et Franois, peut-tre pas persuad, mais vaincu par l'insistance de son +aide, laissait faire. + +Jean Tabary ne s'en tint pas l; pour continuer l'puration, comme il +disait, il donna leurs huit jours aux musiciens franais de l'orchestre, +dont il fit prendre la place par des ramonis allemands. + +Ceux-l, on les avait moiti prix et ils jouaient des airs de leur +pays. Pas de droits d'auteur payer. + +--Le public va se fcher! objecta timidement Franois. Il y a dj eu +des histoires parce qu'on employait des trangers sur la parade. + +--Je veux bien, moi! rpliquait Jean qui avait toujours une raison +donner, expose-toi tous les jours te faire bouffer par tes btes... +uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec l'argent que +tu gagnes au pril de la vie, je veux bien! C'est stupide, mais c'est +d'un bon Franais!... Ah! tu comprends le commerce, toi! + +Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de l'ancien +personnel. + +Il avait t tout entier remplac par des cratures de Jean Tabary, des +individus plus ou moins tars, qui avaient t les compagnons de +dbauche du rgisseur. + +Maintenant le fils de Louise Tabary tait sr de ne se heurter aucune +rsistance. On excutait ses ordres et tout pliait devant son autorit, +que celle de Chausserouge contrebalanait peine. + +Une seule volont lui faisait obstacle et l'empchait de se considrer +comme le chef occulte, mais suprme de la mnagerie, mais un obstacle +devant lequel se brisait toute sa diplomatie. + +Amlie ne cessait de lui tmoigner l'antipathie, la plus franche, et +bien qu'elle ne prit aucune part l'administration, elle ne perdait +jamais une occasion de s'lever avec force contre des rformes qui +devaient, son avis, conduire l'tablissement sa ruine. + +C'tait entre elle et son mari un ternel sujet de discussion. Elle +n'avait pu prendre son parti de l'ingrence dans la maison de ce Jean, +dont elle avait tant redout ds le premier instant la funeste +influence. + +Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune +femme sur sa mauvaise impression. + +Voyant qu'il ne pouvait y russir, qu'au contraire, elle cherchait par +tous les moyens le perdre dans l'esprit de son mari, il entra +rsolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait vainqueur. + +--Je t'avais bien prvenu, dit-il Franois, le jour o tu m'as fait +part de ton projet de te marier avec la fille du pre Collinet... +Maintenant tu n'es plus le matre chez toi... elle te mne par le bout +du nez... C'est facile voir... + +--Amlie s'occupe du mnage et pas d'autre chose... riposta +Chausserouge. Elle m'obit et je ne reois d'ordres de personne... + +--Non... mais avec a que je ne m'aperois pas que tu n'es plus le mme +chaque fois que tu viens de la quitter... Elle te fourre des ides dans +la tte et il n'y a plus moyen de te faire entendre raison. Je voudrais +avoir une femme qui se permettrait de me faire... simplement des +observations. Nous verrions a! + +--Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je ne la +consulte pas, c'est que tu es ici... malgr elle. + +--Pour une fois que tu as montr de l'nergie! Pardieu, il n'aurait plus +manqu que dans cette occasion-l tu n'aies pas prouv que tu tais le +matre! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait pour t'en tirer! +Mais, mon vieux, ne passe donc pas ta vie dans les jupes de ta femme! +Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent aprs la +reprsentation rigoler dans la caravane de la mre Tabary... On fera une +petite partie entre copains... Veux-tu venir? + +--Je ne sais pas si... + +--Tu vois! Tu n'oses pas rpondre sans consulter ta femme. + +--Eh bien, j'irai! dit Chausserouge piqu au vif. + +--C'est bon, je compte sur toi! On verra si tu es de parole! + +Chausserouge rentra chez lui et prvint sa femme de son intention +d'aller passer la soire chez les Tabary. + +--Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amlie triplement, et puis, +ces derniers temps, Zzette a pris froid; elle tousse... Si tu tais +gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu resterais avec moi. + +--J'ai promis. Il faut que j'y aille. + +--Tu vois... tu prfres la socit de ces gens-l la mienne. Ah! +Franois! Franois! prends garde... je ne sais pas, il me semble qu'un +nouveau malheur nous menace. Et, tu sais, mes pressentiments ne me +trompent pas... + +--Oh! Mais tu m'ennuies la fin... et si a continue, tu vas me rendre +l'existence insupportable! rpliqua durement Chausserouge. J'en ai assez +de toutes ces jrmiades... Je ne suis pas un gamin et je sais ce que +j'ai faire! + +Il dna rapidement, descendit la mnagerie, et aussitt aprs la +dernire reprsentation, il se rendit chez les Tabary. + +Louise, prvenue, avait prpar une collation. + +Elle tait vtue d'un peignoir rose et elle n'avait nglig aucun des +artifices qui pt faire ressortir l'clat de son teint encore frais et +l'attrait de sa beaut dj un peu mre. + +Puis tour tour arrivrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, le +marchand de marionnettes, comme l'appelaient les forains et Troubat, +propritaire d'un mange perfectionn: les chevaux au galop. + +Tous taient des amis de la maison. Ils prirent place dans l'troite +caravane autour d'une table, dont le centre tait occup par un vaste +saladier rempli de vin chaud. + +Louise Tabary avait fait Chausserouge une place auprs d'elle. + +--Sais-tu, dit Jean sa mre, que nous avons failli ne pas avoir l'ami +Franois. La patronne voulait le garder ce soir pour elle toute seule. + +--En voil une goste! dit Louise, elle n'avait qu' l'accompagner, son +cher et tendre, elle aurait t la bienvenue. + +--Ma femme est un peu souffrante ce soir, dit Chausserouge. + +--Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean ironiquement. + +--Il n'y a pourtant pas de quoi. Une vieille femme comme moi! rpliqua +Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de moins! Il y a +eu un moment, quand il a dbut, le petit...--je l'appelle toujours le +petit, je l'ai vu si jeune!-- l'poque o toutes les belles dames lui +couraient aprs, o je n'aurais pas t loigne d'avoir un regard pour +lui. J'tais encore pas trop mal dans ce temps-l, mais j'avais Tabary +qui, lui non plus, n'tait pas encore gteux, le pauvre cher homme, et +je n'aurais pas voulu lui faire de peine. + +--Ah! Madame Louise! dit Chausserouge, trs flatt au fond, si j'avais +pu le deviner!... + +--Voyez-vous! Tenez! le polisson!... Je n'aurais jamais os dans le +temps... Je dis cela maintenant parce que je sais bien qu'il n'y a plus +de danger. + +Et en mme temps elle dcocha une oeillade au dompteur. + +--Euh! Euh! fit Oiselli en riant. + +--Tu peux rire, mon garon! C'est malheureusement trop vrai. Quand je me +regarde dans la glace, je ne me reconnais plus. + +--Il y a des jeunes qui ne vous valent pas, madame Tabary, dit +Romillard, et je connais pas mal de camarades, qui seraient joliment +contents si... + +--Disons pas de btises, interrompit Louise. Quand on a un laideron pour +femme, je ne dis pas, mais quand on est le mari d'Amlie Collinet, c'est +autre chose... C'est qu'il n'y a pas dire, avant d'avoir eu sa gosse, +elle a t une des plus belles filles du Voyage, et sage avec a, et +douce et aimante... Toutes les qualits, quoi! C'est pas vrai, ce que je +dis l? + +--Ne me forcez pas dire ce que je pense, rpartit le dompteur, +visiblement gn par la tournure que prenait la conversation. + +--Oui, c'est vrai! nous ne sommes pas l pour nous amuser. A vos sants, +mes enfants! Ensuite, on va faire une petite partie. + +--Un rams, c'est a! dit Jean qui se leva, tendit un tapis sur la table +et apporta un jeu de cartes. + +Louise avait rapproch sa chaise de celle de Franois. + +--A propos, dit-elle, on peut fumer ici. Et je vais donner l'exemple. + +Et la premire, elle alluma une cigarette. + +On commena jouer. + +--Vous savez, dit Jean, la rgle ordinaire... Quand il n'y a pas de +rams, c'est la noce, tout le monde y va! + +Au premier tour, Chausserouge ne leva pas un pli. + +--V'l que a commence bien pour toi, mon vieux, dit le fils Tabary. + +--Qui gagne en premier vaut pas jus de fumier! dclara sentencieusement +Romillard. + +Chausserouge paya le rams, donna les cartes et annona: + +--La dame! Et je vous attends, mes petits... J'y vais. + +Mais cette fois encore, il perdit. + +--C'est trop fort! s'cria-t-il, avec trois atouts et la dame garde! +C'est la guigne, y a pas dire! + +--Malheureux au jeu, heureux en femmes! pronona le Bel-Homme. + +--En voil une erreur, par exemple... du moins en ce qui me concerne! +fit Chausserouge, en souriant la matresse de maison. + +--Plaignez-vous donc!... Tout le monde vous aime! riposta Louise. + +En mme temps, elle approcha encore sa chaise et le dompteur sentit le +genou de sa voisine frler son genou. + +Il la regarda. Louise Tabary, absorbe en apparence par l'examen de son +jeu, gardait un visage impassible. Peut-tre tait-ce une rencontre +fortuite. Il attendit une minute, puis, timidement, il hasarda son +tour une pression significative laquelle rpondit immdiatement une +autre pression. + +Ds lors il n'eut plus de doute; c'tait bien de la part de sa voisine +une invitation pousser plus loin les choses. + +Et son esprit s'gara en mille suppositions. + +tait-ce de la part de Louise un calcul ou bien un caprice, une +fantaisie subite laquelle elle cdait irrsistiblement? + +Il la considra la drobe et elle lui apparut tout d'un coup sous un +jour nouveau. + +Dcidment, et bien qu'elle frist la quarantaine, elle tait encore +trs bien. Pas de rides, des yeux noirs, des lvres sensuelles qui, +s'entr'ouvrant, laissaient apercevoir une irrprochable dentition, des +narines mobiles, un embonpoint lger qui tait un charme de plus, enfin +le fruit trs sain dans tout l'clat et la saveur de sa maturit. + +Et son souvenir le reportant dix ans en arrire, il se rappela la +rputation de Louise, du temps qu'on l'appelait encore la belle Losa. + +En mme temps qu'il avait t la coqueluche des belles dames, elle aussi +avait fait courir tout Paris... Et une lgende avait couru sur son +compte. + +Elle avait t faible et l'on racontait sur le Voyage qu'elle mritait +son succs par son exprience consomme des choses de l'amour... On ne +l'oubliait plus quand on avait une fois obtenu ses faveurs... + +Boyau-Rouge, avec qui sa liaison avait t publique et qui se +connaissait en femmes, n'avait-il pas dclar maintes fois, avec son +habituelle fatuit--car il ne brillait pas par la dlicatesse--qu'il +n'avait jamais eu matresse si experte!... Cependant elle tait jeune, +dans ce temps-l, un ge o la femme n'est pas encore en pleine +possession de ses facults... + +Et soudain le dsir naquit en lui, persistant, tenace, de possder cette +femme, qui semblait s'offrir lui... un dsir de brute, pareil celui +qu'il avait prouv jadis, en province, le jour o il avait tent de +prendre Amlie, avant son mariage... + +Une comparaison s'imposa son esprit qu'il ne put vaincre, entre cette +crature plantureuse et bien en chair et ce maigrichon d'Amlie, +toujours malade depuis la venue de Zzette, dj vieillotte, malgr ses +vingt-deux ans. + +Jean Tabary avait bien eu raison, jadis, lorsqu'il l'avait mis en garde +contre l'entranement auquel il avait cependant cd... il avait bien +raison lorsqu'il lui reprochait sa faiblesse... + +Non! Amlie n'tait certes pas la femme qu'il lui fallait, lui, +l'homme d'action avant tout... + +Elle n'avait pas su comprendre son caractre; il n'avait pas trouv +auprs d'elle la satisfaction qu'il tait en droit d'attendre. + +Eh bien! il secouerait le joug, montrerait qu'il tait le matre et tant +pis pour elle, puisqu'elle le forait chercher ailleurs quelqu'un dont +le temprament pt rpondre aux besoins de sa nature!... + +Sa pense vagabondait... il n'tait plus au jeu et commettait fautes sur +fautes... + +A une heure, il avait perdu vingt-cinq francs. + +--On touffe ici! dit tout coup Louise, en faisant signe son fils +d'entrebiller la porte de la caravane. + +En mme temps, elle entr'ouvrit son peignoir. + +--Ah! madame Louise, dit Romillard en plaisantant, prenez garde, ils +vont se sauver. + +--Pas de danger! rpliqua-t-elle, ils sont bien attachs, et pourtant +ils ont la partie belle... Je n'ai pas de corset... + +Et elle mit de la coquetterie dcouvrir sa gorge trs blanche. + +--Vous voyez, je n'ai dessous que ma chemise! + +A la vue de la peau mate de sa voisine, de ces seins fermes qui +pointaient sous la batiste, le dsir de Chausserouge s'accrut. + +--Fermez cela, madame Louise! dit-il avec un rire forc, vous me donnez +des ides! + +--Voyez-vous a! mais puisque vous avez chez vous une gentille femme qui +vous attend... il ne peut pas y avoir de danger! + +--Non! non! Ce n'est pas la mme chose! + +La partie continua sans que Chausserouge pt rattraper l'argent qu'il +avait perdu. + +A deux heures, Oiselli se leva. + +--Il ne faut pas oublier que nous avons travailler demain... Ce n'est +pas que je m'ennuie dans votre socit, mais je crois qu'il est plus +sage... + +--Alors, vous faites Charlemagne... + +--Non, je vous jure, mais je suis forc, et puis ma caravane est tout au +bout de la fte. + +--A ct des ntres! firent en se levant Romillard et Troubat. Eh bien! +venez-vous, Chausserouge? + +--Non! Moi, je demeure deux pas, j'ai le temps. + +--Prends garde! dit Jean, en clatant de rire; tu vas te faire gronder +par ta femme! + +--Tu m'ennuies la fin! Et pour le prouver que non, je reste! Madame +Louise, voyons, y a-t-il encore un verre de vin chaud? + +--Alors, nous te laissons, fit le jeune homme, qui sa mre venait de +faire un signe. + +--Tu t'en vas? + +--Oh! dit Jean, n'ayez pas peur, je reviendrai. Je vais seulement +accompagner les amis au bout du chemin. Tu n'es pas plaindre, toi! Tu +vas tenir compagnie maman en attendant mon retour. + +--Si elle consent? + +--Moi, tout ce qu'on voudra. Je ne suis pas bgueule et jamais un homme +ne m'a fait peur. + +Pourtant, quand les invits et son fils furent sortis et qu'elle se +trouva seule en face du dompteur, elle baissa les yeux et prit un air +gn. + +Tous deux se regardrent en silence. Enfin, Chausserouge rompit le +silence le premier. + +--Alors, c'est vrai, madame Louise, ce que vous disiez tout l'heure? +C'est vrai que vous vous intressez moi? + +--Dame oui!... fit Louise, je m'intresse toi... comme quelqu'un +qu'on connat depuis longtemps, qu'on a vu grandir... + +--Mais pas autrement? insista le dompteur, qui prit dans ses mains les +mains de sa voisine. + +--Qu'entends-tu par l? + +--coutez, madame Louise! dit Franois, laissez-moi vous dire tout ce +que je pense... Depuis que je vous ai revue, depuis l'autre jour, je ne +sais pas ce qui s'est pass en moi... je ne sais ce que j'prouve... +Tout l'heure, quand je sentais votre genou qui s'appuyait contre le +mien, je n'tais plus au jeu... Madame Louise, je crois que je vous +aime... + +Louise Tabary repoussa doucement les mains de Chausserouge. + +--Oh! Est-ce que tu es fou... voyons! Aimer une vieille femme comme +moi... toi, l'ami de mon fils... Je pourrais presque tre ta mre! + +--Y a-t-il une si grande diffrence?... J'ai cinq ans de plus que +Jean... a fait douze ans entre nous... C'est pas une affaire!... Ah! +tenez, je comprends qu'on vous ait aime, vous! Y a pas de femme plus +engageante que vous... + +--Ne me dis pas a, Franois... ne me tente pas... D'abord, je suis +marie... Toi aussi... tu as une femme jeune, gentille... tu as un +enfant... + +--Ah! oui! Amlie! fit Franois avec emportement, est-ce que c'est une +femme comme a qu'il me fallait... Un gnangnan, qui ne sait que geindre +et se plaindre, toujours malade... et qui me rend l'existence +insupportable. Ah! si je vous avais mieux connue plus tt, madame +Louise! Avec vous j'aurais t heureux... Et puis, c'est pas tout a, +aujourd'hui j'ai envie de vous... Vous me plaisez... je ne vous dplais +pas trop, n'est-ce pas? + +--Il me demande s'il me dplat! soupira Louise, ah! c'est bien un +malheur pour nous deux que nous nous soyons rencontrs... parce que a +ne sera pour nous qu'une source de souffrances... Mon pauvre Franois! +Oui, je t'assure! Oui, je me sens attire vers toi!... Mais je ne suis +pas libre, je ne voudrais pas rougir devant mon fils! Ah! certes, c'est +bien un homme comme toi qu'il m'aurait fallu! A nous deux, nous aurions +gagn une fortune... Mais qu'est-ce que tu veux, puisque c'est +impossible, puisque nous ne pouvons tre l'un l'autre!... C'est pas la +peine d'insister! Tiens! Tiens! je t'en prie, ne me parle plus... +Va-t'en! a vaudra mieux! + +Mais cette rsistance, laquelle Franois ne s'attendait pas, ne fit +qu'exasprer son dsir. + +Il se leva, prit Louise Tabary dans ses bras et, avec la mme furie qui +l'avait jadis jet sur Amlie, il lui appliqua goulment ses lvres sur +la bouche: + +--- Je te veux, je te dis! J'ai envie de toi! + +Mais Louise se dfendait: + +--Laisse-moi, je t'en prie! C'est impossible! + +Impossible! Ce mot fouetta le sang du dompteur. Il serra les briser +les poignets de Louise Tabary, puis, penche sur elle, et la regardant +bien dans les yeux: + +--Je te dfends de prononcer ce mot-l! Tu n'en as pas le droit! +Pourquoi as-tu t coquette avec moi?... Pourquoi m'as-tu encourag? +Pourquoi as tu excit mes sens?... Tout l'heure, ces mots +caressants... ces frlements de genou, pourquoi?... Et l'heure o je +te demande de m'accorder ce que ta voix, tes gestes, ton attitude m'ont +promis, tu te refuses! Tu me rponds: + +--Impossible! Je ne suis pas libre! Pour qui me prends-tu? Penses-tu +que j'ignore la vie? Dans un temps o tu tais encore moins libre, +puisque Tabary tait l, t'a-t-il t impossible de prendre Boyau-Rouge +pour amant, la barbe de tout le Voyage, et sous le nez mme de +l'autre. Et ensuite, quand tu as tenu toute seule ton entresort... +t'es-tu gne... Je ne veux pas que tu fasses la fire avec moi... Je +t'en prie, Louise, je t'en prie! + +Louise Tabary tait une femme forte. Elle se dgagea de l'treinte du +dompteur et d'une voix dure et sche: + +--Eh bien! j'ai toujours fait ce que j'ai voulu! Mais jamais personne +n'a rien obtenu de moi en s'y prenant comme toi... Oui, tout l'heure, +je ne sais quelles ides m'ont pass par la tte... Tu me plaisais et +peut-tre, si au lieu d'tre brutal... Maintenant c'est trop tard.. +c'est fini... + +--Louise! Louise! implora le dompteur, ne me dis pas a! Je ne savais +plus ce que je faisais... Quand je suis prs de toi... que je te +respire... je ne suis plus matre de moi-mme. + +--Non, va-t'en! Il est tard et ta femme t'attend! D'ailleurs Jean va +rentrer, va-t'en, je te dis. + +--Mais plus tard!... Demain? + +--Plus tard! demain, on verra! Mais aujourd'hui va-t'en! + +Elle tait debout; elle releva Chausserouge, qui entourait ses genoux de +ses bras et le poussa dehors. + +A travers la petite fentre de la caravane, elle le regarda s'loigner +tte nue se dirigeant du ct de la mnagerie. + +Puis elle revint la table et enleva le couvert. Quelques instants +aprs, Jean tait de retour. + +--Eh bien? fit-il en regardant sa mre. + +--Eh bien! a y est, nous le tenons! + +--Il t'a demand?... Et tu as consenti? + +--Ah! non, pas le premier jour, mais sois tranquille, mon garon, +Amlie ne t'ennuiera plus et la mnagerie est nous. + +Dehors, Chausserouge arpentait fivreusement le terrain. Ses tempes +bourdonnaient. Mais de quoi tait faite cette femme pourtant mre, +presque vieille, pour l'avoir ce point boulevers? + +Il revint sur ses pas, rda encore une fois autour de l'entresort, puis, +quand la dernire lumire fut teinte, il rentra chez lui. + +Amlie ne dormait pas. Elle considra un instant son mari qui se +dshabillait sans mot dire, puis: + +--Tu rentres tard, mon ami? + +--Je n'ai pas t libre plus tt, rpliqua-t-il durement. + +Il se coucha, mais le sommeil le fuyait. Jusqu' l'aube il resta +veill, tout ses penses. + +Il se sentait une sorte de rpulsion, presque de la haine pour Amlie, +pour cette femme qui il avait li sa vie, qui lui avait donn un +enfant, qui allait peut-tre demeurer pour lui un obstacle +insurmontable. + +Il ne retrouvait en elle aucun des attraits qui l'avaient pouss jadis +dans ses bras; il s'tonnait d'avoir pu trouver quelque plaisir auprs +d'elle. + +Et elle s'offrait lui, elle tait sa chose... tandis que l'autre, +cette femme, qui avait excit tant de dsirs, allum tant de +convoitises... cette autre dont la chair l'avait gris subitement, se +refusait obstinment! + +--Tu ne dors pas, Franois? dit tout coup Amlie en se rapprochant de +lui; tu sais, Zzette a beaucoup touss, maintenant elle va mieux! + +Elle entoura de ses deux bras la tte de son mari, se fit cline. + +--Laisse-moi! dit Chausserouge brutalement. Je suis fatigu. + +Amlie comprit que quelque chose de grave s'tait pass dans la soire. +Elle n'osa pas insister, se retira et pleura silencieusement. Le temps +des preuves venu pour elle. + +Longuement, Franois repassa dans son esprit les incidents de cette +nuit. La rsolution qu'il prit le calma un peu. Oui, dcidment, il +irait jusqu'au bout... Il possderait Louise! + +Au petit jour, il s'endormit. + + + + +IX + + +Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la mnagerie. + +Il retrouva Jean Tabary son poste et il se sentit pris, sa vue, +d'une sorte de confusion. tait-il au courant de la scne de la veille? + +Mais le rgisseur ne laissa rien paratre dans sa manire d'tre, ni +dans son attitude, qui pt faire supposer au dompteur que sa mre lui +avait racont ce qui s'tait pass. + +Au fond, Franois prouvait une honte et un dpit dont il n'tait pas +matre. Il s'tait montr insolent et brutal inutilement. Comment Louise +accueillerait-elle sa nouvelle proposition? + +Il tait dvor du dsir de la revoir, de lui parler... Il et voulu +savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, ni le +courage de se prsenter devant elle. + +Enfin, le soir, un peu avant l'heure du dner, il n'y tint plus. Il +venait de donner sa reprsentation de jour. Il se dshabilla rapidement +et se dirigea vers l'entresort. + +Louise Tabary tait assise son contrle. + +Il rougit sa vue, s'approcha; elle lui tendit la main. + +--Te voil, toi, homme terrible! dit-elle en souriant. M'en as-tu assez +dit hier soir? Et pourtant, si je t'avais cd, tu ne serais pas l +maintenant. + +Chausserouge sentit tout son courage renatre. + +On ne lui en voulait pas de son incartade. + +--Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais t plus tt. + +--C'est gentil toi, ce que tu dis l! + +--Vous m'aimez donc toujours un peu? + +--Ne me force donc pas te le rpter, mais tu le sais bien, il y a des +scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas matre, et tant +d'obstacles nous sparent! + +--Je les supprimerai! + +--Supprimeras-tu ta femme, ton enfant? + +--En quoi notre amour peut-il leur causer un prjudice? Si nous nous +aimons, cela ne regarde que nous. + +--Aprs... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras d'avoir obi +un caprice passager. Tu t'es bien lass de ta femme qui est plus +jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et alors... je serai +seule souffrir... Non, lu sais, Franois, c'est trs srieux... A un +tranger, si j'en avais eu la fantaisie, je n'aurais rien refus... +Comme tu me l'as dit si mchamment hier... j'ai bien eu d'autres amants, +dont j'ai peine gard le souvenir, mais avec toi... vois-tu, non!... +je le sens, a serait trop grave! + +--Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce que vous +dites l? + +--Assurment. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant? + +--Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes bras!... +Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la femme! + +--Passionn, va! dit Louise Tabary en souriant. + +--Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, a m'est gal! +Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi +esprer... + +--Il faut toujours esprer... dit Louise d'un ton impntrable. + +--Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux qu'ici... quand +est-ce que je vous verrai... seule? + +--a, c'est plus grave!... + +--Oh! si, dites, quand? + +--Eh bien, dit Louise trs bas, quand tu voudras... Le soir... je suis +toujours seule... Dans ma roulotte... aprs la reprsentation! + +--Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit. + +Six heures sonnaient quand il arriva sa caravane. Toute la soire, il +resta proccup, plein de fivre; chaque instant, il consultait sa +montre. Il avait dcid que le soir mme, il mettrait profit la bonne +volont de Louise. + +A peine s'il prit le temps, aprs la reprsentation, d'assister au repas +des animaux. + +--J'ai affaire, dit-il Jean, tu veilleras ce qu'on ne parte pas sans +que tout soit en ordre. + +--Compte sur moi! rpondit le jeune homme avec un sourire plein de +sous-entendus. + +--Ah a! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge en se +glissant hors de la mnagerie... Aprs tout, tant pis! Il a tout intrt + ne pas vendre la mche, puisqu'il s'agit de sa mre!... + +Toutes les lumires taient teintes. Seuls, quelques rares becs de gaz +rpandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui borde +l'esplanade. + +Franois se glissa silencieusement entre les caravanes sombres. + +A son approche, les chiens l'attache sous les voitures aboyaient, puis +se taisaient, ds qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui passait, un du +Voyage. + +Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumire dansait +derrire la vitre de la fentre. Il frappa. + +Presque aussitt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit entendre:. + +--Entre, Franois! + +Louise tait debout, en peignoir rose, plus attife et plus souriante +que jamais. + +--Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus mu qu'il ne voulait le +paratre. + +--J'tais sr que tu viendrais ce soir, rpondit simplement Louise +Tabary. + +Elle s'assit dans un fauteuil, la mme place que la veille, et elle +voulut faire asseoir Chausserouge prs d'elle. + +Il ne prit pas garde son invitation; il s'avana les yeux brillants, +les bras ouverts et voulut la prendre... + +--Oh! c'est gentil toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le +repoussa doucement. + +--Laisse, je t'en prie, j'ai dj des remords! + +--Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime? + +--Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-tre, une mauvaise action... +dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cdant... en te +permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai dtourn de ton mnage +et Dieu sait quels ennuis pourront en rsulter pour toi, quels regrets, +peut-tre, ma faiblesse t'aura prpars... + +--J'accepte tout, riposta Franois qui s'tait agenouill aux pieds de +Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux +fixs dans les yeux de sa matresse... + +--Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-tre ds +prsent des ventualits devant lesquelles tu reculerais, si tu savais +quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que +j'hsite... + +--Que veux-tu dire? demanda Franois, tonn du ton subitement srieux +de Louise Tabary. + +--coute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai +voulu, sans m'inquiter de l'opinion des gens... Pour arriver au point +o j'en suis... je n'ai recul devant aucun scrupule... J'ai eu des +amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation le +commandait... Mais l'intrt seul me guidait et je suis toujours reste +matresse de mon coeur... Dernirement quand je t'ai revu, je me suis +sentie pousse vers toi par un sentiment que je n'avais jamais prouv, +mme pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... Il m'avait +prise gamine, une poque o j'tais malheureuse et je n'avais gure +pour lui autre chose que de la reconnaissance. Boyau-Rouge, lui, m'a +prise par les sens, mais j'ai retrouv chez nombre d'amants les mmes +sensations sans m'attacher plus eux qu' lui... Je l'ai donc quitt +sans regret... Toi, au contraire, toi qui n'as encore rien t pour +moi... tu t'es rendu matre, ds le premier instant, de mon tre tout +entier... Je t'aime parce que tu es beau, parce que tu es brave... parce +que tu es toi!... Je t'aime! et la preuve, c'est que je n'ai pu +m'empcher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est +que je suis prte me donner toi!... Mais, prends garde! C'est un +malheur d'tre aim pareillement par une femme comme moi!... Quand tu +auras t moi une fois, je voudrai te garder tout entier, je serai +jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui +t'aiment... c'est affreux dire! jalouse de ta femme, de ton enfant!... +A mon ge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus +ardent... et la haine plus vivace. La pense continuelle, opinitre, qui +m'a fait reculer jusqu' ce jour, c'est la pense qu'une autre pourra te +possder aprs moi! Je me sens capable de tous les sacrifices, mais +aussi de toutes les fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-tre, pour +te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier... +tu seras mon dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une +situation qui serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu +venais une belle fois te dtacher de moi... Parle maintenant... +veux-tu encore de moi? + +Louise Tabary avait rcit, cette tirade, tout d'une haleine, comme une +leon apprise. + +Tout autre que Franois et recul ou du moins demand rflchir +devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de +l'amoureux dompteur. + +--Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois moi! + +--Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? demanda +l'astucieuse foraine. + +--C'est pour Amlie que tu dis cela? Eh bien! ton tour, coute! Tout +ce que je t'ai laiss entendre l'autre jour tait la vrit!... J'ai +fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis que cela, une +btise!... Je croyais l'aimer et j'tais pouss par mon pre. +Aujourd'hui, je m'aperois que je me suis tromp. Je n'ai jamais +ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, puisque +nos sensations sont identiques... que nous tions faits l'un pour +l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi t'aimer!... +Oui, je serai toi... toujours, rien qu' toi... Amlie, je la dteste, +je la hais depuis que je te connais! + +Il se leva et, dans un lan furieux de passion, il prit dans ses bras sa +matresse qui, cette fois, les yeux ferms, se laissa faire et commena + la dlacer. + +La poitrine de Louise se soulevait... Franois posa ses lvres sur cette +gorge palpitante... + +Tout coup une pense subite traversa son esprit. + +--Et Jean? fit-il l'oreille de Louise. + +--Jean ne viendra pas! + +Sans rpondre, le dompteur, d'un revers de main, teignit la lumire... + +L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait +grand jour quand Franois Chausserouge sortit de la caravane des Tabary. + +Il tait tourdi, gris par la nuit qu'il venait de passer... + +Certes, dans sa vie, il avait eu bien des matresses, mais jamais aucune +qui et ce point nerv ses sens, fait vibrer tout son tre... + +Il marchait sans ide... la tte vide, mais confondu devant une +exprience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais os le +souponner, dlicieusement caress par le souvenir de ces heures +d'extase, n'ayant qu'une ide, les revivre, aujourd'hui, demain... +toujours! + +Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de fidlit... +C'est lui qui viendrait la supplier de n'tre jamais qu' lui... lui +seul! + +C'est lui qui n'et recul devant rien, pour s'assurer l'ternelle +possession de cette femme, jamais rassasie, en qui semblait s'incarner +la joie de vivre! + +Qu'tait-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colre le +secouait la pense qu'Amlie serait dsormais l'ternel obstacle un +bonheur qu'il et voulu avouer, rendre public! + +En cet instant,--et il ne fut pas matre de rprimer ce sentiment,--la +nouvelle de la mort de sa femme l'et soulag. + +--Aprs tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se justifier +vis--vis de lui-mme, est-ce donc un crime de rechercher au dehors les +satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je travaille assez et +j'ai eu assez de dboires pour qu'il me soit permis de ne ngliger +aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les ennuis de +l'existence... + +C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane o, dj leve, et +les yeux rougis par les pleurs, Amlie l'attendait. + +--Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit. + +--J'ai t bien inquite, toute cette nuit, fit doucement la jeune +femme, je craignais qu'il ne te ft arriv quelque accident... + +--Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu n'as pas +t'inquiter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire ailleurs... + +--Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil de la +nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne t'apercevais +pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse... + +--C'est de ta faute, il fallait te coucher! + +--Franois! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... Songe donc, +c'est la premire fois que tu demeurais une nuit entire dehors... + +--Oh! mais, j'espre que tu ne vas pas recommencer gmir! On dirait, +ma parole, que tu as te plaindre! Que te manque-t-il? + +--Franois... quelque chose se passe en toi que je ne puis +m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout l'heure, tu ne +m'as pas mme embrasse... + +--S'il n'y a que cela, c'est facile! + +Et distraitement, du bout des lvres, press d'en finir, comme s'il et +accompli une corve, il effleura la joue de sa femme. + +--Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix! + +--Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille? + +--Zzette? Eh bien! comment va-t-elle? + +--Elle a pass une assez bonne nuit... Mais elle tousse toujours. + +--C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, part a? + +--Non, rien! + +--J'ai faim... donne-moi djeuner! + +Il but et mangea sans rien dire, la pense absente, l'oeil vague. + +Assise auprs de lui, se levant chaque instant pour le servir, Amlie +l'observait en silence, touchant peine aux mets qu'elle avait +prpars. + +--Pourquoi ne manges-tu pas? + +--Je n'ai pas faim. + +Chausserouge haussa les paules, puis quand il eut fini, il se leva, +prit son chapeau et se disposa sortir. + +Amlie s'arma de courage; elle se planta devant son mari: + +--Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas? + +--Je serai absent le temps qu'il faudra, rpondit-il en l'cartant. + +--Franois, dit alors rsolument la jeune femme, tu ne sortiras pas +avant que nous ayons eu tous les deux une explication. Pourquoi ne +m'aimes-tu plus?... T'ai-je donn des motifs qui puissent justifier +l'abandon o tu me laisses... seule avec notre enfant malade... +Rponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?... + +Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine. + +--Ma chre Amlie, dit-il, je sais ce que j'ai faire... Si tu veux que +nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de tes questions, +ni de tes reproches... Je suis en ge de me conduire... + +--Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne pas te +laisser voir combien le chagrin me dvore... Mais il est des heures o +j'touffe... Alors c'est plus fort que moi... Pardonne-moi!... Mais +laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te porte qui dicte mes +paroles... Franois, tu es sur une mauvaise pente! Tu tais meilleur +pour moi, avant notre rentre Paris. Si parfois tu me traitais +durement, tu savais si bien me faire oublier tes durets! Aujourd'hui, +ce que j'avais prvu est arriv... depuis que tu as introduit ici Jean +Tabary... + +--Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te dfends d'accuser +Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre moi-mme! Mais +il n'est, en aucune faon, responsable de ma conduite! Encore une fois, +je fais ce que je veux! Donc, trve tes pleurnicheries et laisse-moi +passer! + +--Tu aimes quelqu'un, Franois!... puisque tu me forces te le dire, je +suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis la contenir! +Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi pleurer... laisse-moi te +dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette femme, si je la +connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre mon bonheur! + +--Tu ne la connatras pas! ricana le dompteur. + +Amlie redressa la tte. Son mari avait avou! + +Donc, il avait une matresse, avec qui il avait pass la nuit, et c'est +au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il venait lui +jeter le sarcasme la face! + +Et c'tait chez elle qu'il passerait peut-tre la nuit prochaine... les +autres! Et personne qui conter sa peine!... + +Ah! si Chausserouge, le pre, et t l, comme tout et chang et comme +il et su imposer sa volont. + +Mais, hlas! elle tait seule et sans force contre cet homme, si faible +avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la braver et +l'humilier! + +Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle tait une enfant du +Voyage. + +A la rude cole de son pre, elle avait appris avoir de l'nergie, +quand il le fallait. + +On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle dfendrait son +bien! + +Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la porte, +elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fivre, elle lui +cria: + +--Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses! + +--Ah! tu sais..., tu m'embtes! riposta le dompteur en se dgageant. + +Puis, son tour, il lui mit la main sur l'paule, la rejeta rudement +l'intrieur de la caravane et sortit en claquant la porte. + +A travers la vitre, Amlie, vaincue, et brise, suivit de l'oeil son +mari qui s'loignait. + +Elle le vit entrer dans la mnagerie. Alors, sre qu'il n'allait pas +un nouveau rendez-vous, elle s'accouda la table et resta longtemps +abme dans les larmes. + +Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scne, Chausserouge ne +fit la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea du bout des dents. + +Amlie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un grand +parti. + +Quelques instants aprs que Chausserouge se ft rendu la mnagerie, +elle s'assura que Zzette dormait bien et elle l'y suivit. + +L, dissimule dans un coin, elle observa les spectateurs, les +spectatrices, esprant saisir au passage un signe d'intelligence qui +pt tre pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait +connatre sa rivale... Son mange n'chappa pas Jean Tabary, qui en +prvint le dompteur. + +--Tu as donc eu des histoires dans ton mnage? On dirait qu'elle est +jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie chaque +cliente qui passe! + +--Si elle est jalouse, rpondit Franois, faut esprer que a lui +passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce qu'elle +voudra, elle est sre de faire chou blanc. + +--La particulire n'est pas l? demanda Tabary d'un ton trs innocent. + +--Non, elle n'est pas l et elle n'est pas en train d'y venir, rpondit +le dompteur, trs satisfait de voir que Jean ne paraissait au courant de +rien, je me cache mieux que a, quand je fais mes farces! + +A minuit, quand il eut quitt son costume, et qu'il se fut assur qu'il +laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de la +caravane de Louise. + +Il allait l'atteindre et se prparait frapper, quand une ombre se +dtacha d'un arbre et lui barra le passage. + +--C'est chez Louise Tabary que tu as t hier... et c'est chez elle que +tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. Eh bien, je +suis l, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas! + +Et Amlie, passant son bras sous celui de son mari, chercha +l'entraner. + +Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, Franois +Chausserouge ne sut d'abord que rpondre. + +Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid. + +--Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de ton +mnage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de savoir +o je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de a, file et que je ne te +retrouve plus sur mes pas... + +Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de modration, +craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un scandale +n'veillt les forains endormis et ne les attirt sur le seuil de leurs +caravanes, mais sa voix tremblait de colre. + +--Va-t'en! rpta-t-il encore une fois; va-t'en! ou a va tourner mal! + +--Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amlie en s'accrochant dsesprment +au bras de son mari. Je t'en prie, Franois! au nom de ton pre, au nom +de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne me laisse pas +retourner seule... Reste avec moi! + +--Je te dis de me lcher... et de partir... j'ai affaire! + +--Tu vas chez la Tabary! Elle est ta matresse maintenant! Cette femme +avec qui tout le Voyage a couch... qui pourrait tre ta mre! Ah! c'est +trop de honte! Eh bien! non, je ne lui cderai pas une place qui +m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dnoncerai tous cette +femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez elle, je +resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... Non, une fois +de plus, je ne partirai pas sans toi... + +La main de Chausserouge serra le briser le poignet de sa femme. Une +fureur l'tranglait, tempre par la peur du scandale. + +--Tais-toi! balbutia-t-il frmissant, tais-toi... ou je cogne! + +--Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux a!... Mais tu ne m'empcheras pas +de me rvolter... + +Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie la gorge et +la serraient l'touffer. + +--Te tairas-tu, sale bte! Te tairas-tu! + +Puis, prenant rapidement une rsolution soudaine, il l'entrana du ct +de la mnagerie, sans un mot. + +Il marchait vite, soutenant ou plutt tranant aprs lui la malheureuse +qui trbuchait chaque pas. + +Arriv et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la porte et +brutalement, il poussa l'intrieur la jeune femme qui tomba la +renverse sur le plancher de la voiture. + +Alors, donnant enfin un libre cours sa fureur, dans l'obscurit, il +s'acharna sur sa victime, la pitinant, la frappant sans mesure, sans +relche, comme il frappait ses btes, quand elles refusaient d'obir. + +Fatigu enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait aucune +rsistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amlie et la jeta sur +le lit. + +--Je pense maintenant que tu seras corrige de t'occuper de ce qui ne te +regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que a t'arrivera! + +Il ressentait pour la misrable une haine froce, la rendant responsable +de tout ce qui lui arrivait de dsagrable, se vengeant sur elle, qui +n'offrait aucune dfense, de la sujtion dans laquelle il tait +inconsciemment maintenu d'autre part. + +Il vengeait sur elle son autorit perdue comme s'il et t heureux de +saisir cette occasion de se prouver lui-mme qu'il tait rest le +matre. + +Et il tait aid, pouss dans cette revanche par la passion sensuelle +que Louise Tabary avait su faire natre et savait si bien entretenir au +fond de son coeur. + +Toutefois, quand il vit sa femme, tendue sans force, moiti nue sur +le lit, son visage boursoufl couvert d'ecchymoses et inond de larmes, +la poitrine souleve par les sanglots, il eut une minute d'hsitation. + +Une sorte de remords l'treignit. Il avait t trop loin, il l'avait +frappe en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspr par ses +reproches, son insistance, ses pleurnicheries? + +Il passa sa main sur son front comme pour se demander quel parti il +allait s'arrter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa pense +se reportant vers Louise, qui, cette heure, l'attendait, il fit un pas +vers la porte. + +--Tu sors?... demanda Amlie d'un ton de voix si douloureux qu'elle le +fit se retourner. + +C'tait la plainte du chien battu qui revient lcher la main de son +matre. + +--Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne veux plus +de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de tes +brutalits... Elles resteront un remords ternel pour toi... et un +souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme aujourd'hui, +en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est entre nous le +commencement d'une rupture dfinitive... Tu l'aimes donc bien, cette +femme?... + +Loin de toucher Chausserouge, cette plainte dsole, en jetant de +nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la +rsolution du dompteur. + +Aussi bien c'tait une occasion de notifier une fois pour toutes sa +femme la nouvelle faon de vivre qu'il entendait dsormais mettre en +pratique. + +--Eh bien! oui, je l'aime, l! Je l'ai dans le sang et je n'ai qu'un +regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tt!... Elle tait faite +pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prvenue, a te dispensera +de m'espionner l'avenir... Bonsoir, je vais la retrouver! + +Et il partit en faisant claquer la porte. + +Reste seule, Amlie se demanda si elle avait t le jouet d'un rve. +Ses gratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait l'oeil gauche +congestionn et tumfi la convainquirent de la ralit de son malheur. + +Ainsi donc, tout tait fini irrmdiablement. + +Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arracht jamais des griffes de +cette femme dont elle savait la terrible rputation. + +Mais par quels sortilges, par quels charmes avait-elle donc pu envoter + ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon quoique un peu +brutal, pour qu'il en arrivt la traiter comme il venait de le faire? + +Elle en avait le pressentiment. + +Dans cet amour funeste, sombreraient la fois et son bonheur elle et +l'avenir mme de l'tablissement. + +Elle n'aurait plus dsormais, comme suprme et unique consolation +tant de dboires, que la prsence de sa chre petite Zzette, +l'innocente laquelle la conduite, ou plutt la folie de son pre, +prparait un avenir si noir. + +Et elle passa le reste de la nuit en proie ces penses, les tempes +marteles par une souffrance morale pire que la souffrance physique +qu'elle endurait. + +Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la caravane de +Louise. + +Il avait besoin de s'tourdir, de ne pas penser l'acte que sa +conscience lui reprochait et il avait hte, pour chapper au remords, de +se retrouver auprs de celle devant qui tout son tre s'annihilait, +avide de sensations et dvor de dsirs fous. + +--Tu t'es fait bien dsirer ce soir, chri, dit Louise qui, ds l'entre +du dompteur, avait compris, voir sa face dcompose, qu'un drame +intime avait d le retenir, j'ai cru un moment que tu ne viendrais pas. + +--Moi... ne pas venir!... s'cria Chausserouge, quand je sais que tu +m'attends, quand tu es moi!... Mais, j'ai d me fcher, montrer que +j'tais le matre et partir d'aujourd'hui, c'est entendu... je serai +ici tous les soirs. Et personne n'aura rien dire... j'y ai mis bon +ordre. + +--Tu as avou Amlie notre liaison? demanda Louise, le sourcil +contract la pense que cette imprudence avait pu tre commise. + +--Il a bien fallu! Elle tait l, deux pas d'ici, il y a une +demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empcher d'entrer, au +moment mme o j'allais mettre la main sur le loquet de la porte... + +--Mais je n'ai rien entendu? + +--Parce que pour viter tout scandale, je l'ai prise et ramene de force + ma caravane. Et l, ajouta-t-il, je lui ai fait comprendre que de +pareilles histoires n'taient pas de mise, que j'aimais ailleurs et que +tout tait dsormais fini entre nous... + +--C'est mal, ce que tu as fait l, Franois, c'est ta femme... et +peut-tre l'as-tu maltraite, frappe... cause de moi? + +--C'est la premire fois aujourd'hui, mais je te jure bien que ce ne +sera pas la dernire... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... l'autre, si +je consens la garder, c'est que je ne peux faire autrement... Et j'en +ai assez de regret... + +--Tu as tort, Franois! rpta Louise Tabary. En somme, j'ai pris sa +place et vois combien de dsagrments peut nous causer ton indiscrtion. +D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va clater sur tout le +Voyage quand on connatra notre liaison... + +--Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une crainte, c'est +que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu as, mais ds que je +t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte plus pour moi... que +toi! + +--Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary. + +--Cela durera tant que tu voudras m'aimer! + +--Alors... toujours! s'cria Louise, qui entoura de ses deux bras le cou +de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien te devoir! + +De ce jour, Chausserouge devint l'hte assidu de la caravane. + +Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant la mnagerie qu'aux +heures o sa prsence y tait indispensable, ou aux heures des repas. + +Amlie avait compris que toute rsistance tait dsormais impossible. + +Elle se rsigna, et les jours passaient sans qu'elle changet dix mots +avec son mari. + +Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, la +nuit, jetait une mantille sur ses paules et sans se soucier de la bise +ni des intempries, elle errait des heures au milieu du Voyage endormi, +rdant autour de la roulotte claire d'une ple veilleuse, o son mari +reposait aux bras de la Tabary. + +Elle allait l, sans but, comprenant bien l'inanit de sa dmarche, +mais pousse par un irrsistible besoin de se rapprocher de l'tre qui +la torturait si cruellement. + +Puis, elle rentrait, frissonnante et glace, et se recouchait, serrant +dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zzette qui dormait +paisiblement. + +Sa sant ne tarda pas s'altrer; elle maigrissait visiblement; souvent +elle tait secoue de quintes de toux, qui lui brisaient la poitrine; +ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que le mal +donnait ses yeux un fivreux clat. + +Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute +esprance de joie, que son bonheur tait jamais envol... + +Elle vgtait, ddaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci dsormais +que la sant de sa fille qui, elle, se reprenait vivre, puisant au +contraire dans cette existence nomade, ce perptuel changement d'air, +une vigueur nouvelle, qui la faisait s'panouir et grandir vue d'oeil. + +Bientt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du +dompteur avec Louise Tabary. + +La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de dissimuler. + +A chacun des dplacements du Voyage, une place tait rserve la +gauche de la mnagerie pour l'entresort des Tabary. + +N'ayant plus se heurter aux rvoltes de sa femme, le dompteur devint +dans l'intimit moins brutal, presque tendre par moments mme. + +On eut dit qu'ayant conscience de l'indignit de sa conduite, mais +n'osant y renoncer, il s'ingniait se la faire pardonner. + +La vrit tait que la rsignation et les larmes muettes de la jeune +femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en lui des +remords que les rsistances de la premire heure, auxquelles il avait +rpondu par la violence. + +Ce fut lui qui, le premier, et avant mme qu'elle et song se +plaindre, s'aperut du changement qui s'tait opr chez Amlie. + +--Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter un +mdecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secoue par de +continuelles crises de toux, n'avait pas touch au djeuner. + +--Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le mdecin ne me +gurira pas! avait rpondu Amlie en hochant douloureusement la tte. + +Chausserouge avait eu un geste d'impatience. + +--Tout a, c'est des btises! Quand on est malade, on se soigne! Tu +seras bien avance, quand tu ne pourras plus aller et qu'il te faudra +garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal temps... + +--Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre. + +--Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avr aujourd'hui +que nous nous sommes tromps tous les deux, en croyant nous aimer. La +suite nous l'a bien montr. Il est clair que nous n'tions pas faits +l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen de revenir l-dessus, +je trouve tout fait inutile de se faire du mal inutilement. Vivons +donc en bons amis, cte cte, le mieux possible, tout n'en ira que +mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces tiraillements qui m'ont +fait porter la main sur toi, un jour que tu m'avais exaspr. Que +diable! personne n'est parfait en ce monde! Acceptons donc l'existence +telle qu'elle nous est faite, sans rechigner... Je ne t'ennuie pas... + +--Pas assez! interrompit Amlie. + +--Allons! pas de ces mots-l! c'est bte! Je ne t'ennuie pas, je ne te +laisse manquer de rien.., tu es matresse chez toi. De quoi te +plains-tu? + +--Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-tre matriel ne +fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens tous les +regards qui s'attachent moi, car on sait maintenant que Louise Tabary +est ta matresse... Tu ne prends mme plus la peine de te cacher... Si +je descends dans la mnagerie, j'y rencontre Jean qui, certes, ne me +manque pas de respect, mais son air narquois quand il me salue de son: +Bonjour, patronne! et la faon insolente dont il me suit des yeux, me +font mal... C'est peine maintenant si tu t'intresses ta fille... Et +je sens une terreur immense m'envahir, la pense de ce qui adviendra +pour elle... le jour o je ne serai plus l... pour l'aimer... et pour +la dfendre peut-tre!... Pourra-t-elle si jeune--car je ne prvois pas +que je puisses vivre longtemps--pourra-t-elle compter sur son pre, dont +l'aveuglement est tel que je dsespre de le voir jamais s'arracher des +griffes qui l'enserrent... + +Chausserouge avait cout cette tirade le sourcil fronc. + +Il eut nanmoins un accs de franchise brutale. + +--Eh bien! oui; l, j'ai peut-tre tort, mais que veux-tu, j'ai trouv +chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune femme... Oui, elle +me tient... et je ne puis, quant prsent, me passer d'elle... je t'en +demande pardon... mais cela ne m'empche pas d'avoir pour toi une +affection sincre... et pour Zzette donc! Tiens! veux-tu que je te +dise, tu ne connais pas Louise... Elle est trs bonne, au fond, elle a +des remords... Elle se reproche d'tre la cause de ton chagrin... Nous +n'avons pas t matres du sentiment qui nous a rapprochs... Il ne se +passe pas de jour que nous ne parlions de toi, de la petite... Elle +voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui te fasse beaucoup... +beaucoup de plaisir... pour te le donner... Voyons! dsires-tu quelque +chose?... quoi? + +Amlie s'tait leve pour ne pas clater en sanglots. Ainsi, son mari en +tait l!... Tellement chang, tellement domin par son absurde passion, +qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'normit de sa proposition. + +Il fallait renoncer tout jamais l'espoir de le reconqurir. C'est +ainsi qu'il rpondait ses plaintes si pleines de rsignation +douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la Tabary! + +--Veux-tu, lui dit-elle suffoque par l'motion qui l'touffait, +veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... plus jamais... Tu +vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en silence, mais je ne veux +plus voir personne... je ne veux plus rien entendre... + +--Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien +l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens ce que tu +voies un mdecin. + +--Ce n'est pas la peine. + +--Je le veux! + +Et le soir mme, il revint accompagn d'un docteur qui interrogea la +jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance. + +En sortant, il prit Chausserouge part. + +--Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais vous je dois +la vrit. Vous m'avez appel bien tard... Votre femme a les poumons +attaqus... Elle a besoin de grands mnagements... Le climat d'ici lui +est trs dfavorable, et si vous pouviez-la dcider faire un voyage +dans le Midi... ce serait encore l la mdication la plus efficace de +toutes celles que je pourrais prescrire... + +--Alors son tat?... demanda Chausserouge effray. + +--Est grave, je ne vous le cache pas! + +Pour la premire fois, Chausserouge prouva un rel chagrin. + +Si au moment du dbut de sa liaison, il avait cru sentir natre au fond +de son coeur une sorte de haine contre sa femme, 'avait t un +sentiment factice, une crise irrflchie cause par l'enragement de sa +passion qui lui faisait considrer comme un ennemi quiconque cherchait +y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait et +il avait suffi pour la rveiller de cette menace latente, du simple +avertissement de l'homme de science. + +Le docteur avait ajout: + +--Elle a d beaucoup souffrir physiquement... ou moralement. + +Et Chausserouge songea l'existence qu'il avait faite sa femme depuis +les longs mois qu'il l'avait dlaisse. Pour la premire fois, il perut +nettement ce que sa conduite avait de rprhensible et de criminel. + +C'tait lui qui avait rduit sa femme ce dernier degr de misre et il +ne pensa plus qu' une chose, lui faire oublier le pass... + +Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourt lui ayant +pardonn... + +Il s'tonna lui-mme de cet excs de sensibilit. Pour la premire fois, +il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais d'apporter +dans ses relations avec elle une discrtion dont lui saurait gr la +pauvre Amlie, habitue moins de mnagements... + +C'est dans cet tat d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure +habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquitude toutefois. + +Comment sa matresse accueillerait-elle la rsolution qu'il venait de +prendre? + +Consentirait-elle cette sorte de partage, elle dont l'amour s'tait +toujours montr si exclusif. + +Ds les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit +s'envoler toute apprhension. + +Louise Tabary se rpandit en condolances. + +Comment! cette pauvre Amlie tait si malade que cela! Oh! voil bien ce +qu'elle avait redout ds les premiers jours! Elle allait tre la cause, +peut-tre, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le pardonnerait +jamais! + +Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empcht d'aller la +soigner, la dorloter! + +Elle aurait eu tant de joie lui faire oublier le mal qu'elle lui avait +fait! Bien innocemment, hlas! et toute la faute en tait son bte de +coeur, dont elle n'avait su refrner les lans! + +Ah! cette ide la rendait rellement malheureuse... et elle esprait +bien que Franois allait faire son devoir. + +Et comme Chausserouge coutait, ravi, tellement ces sentiments +rpondaient ceux qu'il prouvait personnellement, elle continua: + +--Ton devoir, il est tout trac! C'est nous qui, par notre faiblesse +coupable, avons frapp au coeur la pauvre Amlie. Il ne faut pas que +nous ayons nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que ce ne soit +pas sans que nous lui ayons prodigu toutes les consolations, tous les +soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de ce soir, et jusqu' nouvel +ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera pour moi un bien dur sacrifice, +mais auquel mon devoir me commande de me rsoudre. Ce sera aussi une +preuve... Je verrai si l'absence est capable de te faire oublier ton +amie... Tu vas rester prs d'elle... Le mdecin recommande un voyage +dans le Midi... Pars!... N'hsite pas!... + +--Tu viendras avec nous! + +--C'est impossible. Tu emmneras Jean... J'espre que tu m'criras... +Les tournes en province t'ont du reste toujours russi. Recommence +l'exprience... Tu n'as qu' y gagner, puisque, tu le vois comme moi, le +mtier se perd Paris et que, quand on y fait ses frais, il faut +s'estimer heureux. + +--M'loigner de toi... longtemps peut-tre? Tu n'y penses pas. + +--Je n'y pense que trop... De cette faon, mon ami, ajouta-t-elle +tristement, tu me reviendras guri toi-mme... ou plus aimant... Il me +restera alors bnir ou maudire cette circonstance qui m'aura donn +la mesure de la sincrit et de la puissance de ton amour... Ne me fais +pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et demain! + +Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta Jean la conversation +qu'elle avait eue avec son amant. + +--Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment o nous le +tenons, tu l'loignes! Tu le spares volontairement de lui l'heure +mme o nous sommes sur le point de devenir les vritables matres de la +mnagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est faible... Ds +qu'il t'aura quitte, comme il faut qu'il subisse toujours l'influence +de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amlie, et alors, nisco! + +Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les paules. + +--Comme tu es simple, mon pauvre garon! Crois-tu donc que je n'ai pas +tout prvu? D'abord, tu seras l et je compte bien sur toi pour ne pas +lui laisser oublier qu'il reste Paris une femme se mourant d'amour +pour lui. Et quant Amlie, la pauvre, j'ai fait assez causer Franois +pour savoir que je n'ai ds prsent plus rien craindre d'elle... Je +me doutais un peu de tout a... La dernire fois que je l'ai rencontre, +par hasard, elle m'a fait peur!... Une vraie gueule de papier mch... +Elle a la mort dans les os... Elle sera douce, aimable et prvenante, +mais il est des satisfactions qu'elle ne lui donnera pas... des +satisfactions qu'il ne pourra jamais trouver avec d'autres qu'avec +moi... Si, pour mon malheur, je suis vieille dj... l'ge m'a donn de +l'exprience... Crois-moi! je sais par o il faut prendre Chausserouge, +je le tiens bien! + +--Mais puisque tu ne seras pas l? + +--Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... L'habitude tuera +la piti qu'il prouve maintenant... L'existence que sa femme, toujours +plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il regrettera son dpart, +aspirera aprs son retour... Il est probable que nous ne reverrons plus +Amlie... elle est dj trop bas!... Il reviendra donc veuf, libre... La +continence aura renouvel son ardeur, qui commence prsent +s'mousser et alors... plus que jamais, il sera nous!... + +--Mais l'enfant? + +--Je lui servirai de mre, rpliqua Louise Tabary. Ne crains rien, mon +plan est tout trac... Et puis, continua-t-elle, pour tre sr qu'il ne +nous chappera pas, je vais profiter de ses bonnes dispositions +actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes affaires, depuis +qu'il est Paris, il a pas mal d'conomies, bien places... Je vais lui +dire qu'en son absence, j'ai l'intention de donner de l'extension mon +entresort... la mme extension qu'autrefois, pour faire la nique +Boyau-Rouge, mais qu'il me manque des fonds. Comme il dteste +Boyau-Rouge, qui a t mon amant avant lui... j'aurai ce que je voudrai +et dsormais nos intrts d'argent tant communs, il sera bien forc de +penser moi souvent... Ce sera une sret de plus. + +Jean Tabary regarda sa mre avec admiration. + +C'tait dcidment une matresse femme et il n'y avait plus qu' la +laisser faire; quiconque se ft occup de ses affaires n'et jamais su +en tirer un meilleur parti. + +--M'man! lui dit-il en l'embrassant, partir d'aujourd'hui, je ne fais +plus rien sans te consulter! + +--Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te donnerai +avant le dpart de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! surtout, sois, le +plus respectueux et le plus prvenant que tu pourras pour Amlie! Elle +te croira converti et elle sera la premire nous aider. + +--Tu peux compter sur moi. + +Amlie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le rcit +que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des bons +conseils qu'il en avait reus. + +Cette ingrence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui dplaire, +de mme que cette attitude subitement sympathique lui inspirait une +secrte dfiance. + +Elle ne put nanmoins s'lever contre un projet qui ralisait le plus +cher de ses voeux. + +N'tait-ce pas en l'arrachant de vive force l'influence du milieu dans +lequel il vivait que le pre Chausserouge avait pu une premire fois +ramener son fils de meilleurs sentiments? + +Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amlie sentit que c'tait +assurment sur cette prsence que comptait Louise Tabary. + +Le fils veillerait ce que le souvenir de la mre ne sortit pas de la +mmoire du dompteur. + +C'tait elle parer ce danger, mais, hlas! dans son tat de sant, +elle ne se sentait gure de force faire oublier l'autre! + +Toutefois, on prpara tout en vue d'un prochain dpart. Il fut dcid +que la mnagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant petites +journes pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrtant dans chacune +des villes o il serait possible de compter au moins sur deux ou trois +reprsentations fructueuses. + +Quelques jours avant leur dpart, l'une de leurs dernires entrevues, +Louise Tabary fit part son amant du projet qu'elle caressait d'tablir +sur les mmes bases que jadis une concurrence srieuse Boyau-Rouge. + +C'tait un placement sr, tant donn sa grande entente et sa grande +exprience des affaires. + +Comme elle s'y attendait, Chausserouge accda immdiatement son dsir +et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de son +fonds de rserve, pour l'appliquer cette entreprise. + +Louise promit son nouvel associ de le tenir au courant du rsultat de +ses efforts et, par une belle matine de septembre, le convoi s'branla, +prenant ce mme chemin qui, dix ans plus tt, l'avait men la fortune. + + + + +X + + +Ds les premires tapes, Franois Chausserouge apprcia pour quelle +large part l'exprience paternelle avait contribu la prosprit de +l'tablissement. + +Lors de la premire tourne, il s'tait toujours dcharg sur le vieux +dompteur du soin de l'administration. + +Maintenant c'tait Jean Tabary qu'tait chue cette tche plus lourde +qu'on ne le supposait. + +Or, bien que le jeune homme apportt dans l'accomplissement de ses +devoirs une relle conscience, son ignorance des petits dtails du +mtier lui faisait commettre mille maladresses. + +Il tait en outre insuffisamment second par le nouveau personnel qu'il +avait recrut; aussi le succs des premires reprsentations qui furent +donnes s'en ressentit-il. La publicit tait mal faite; les +emplacements mal choisis, l'installation dfectueuse. + +Ou bien le service des vivres tait mal assur et il arriva par deux +fois qu'on dt, dfaut de viande de cheval, mettre sac les +boucheries pour nourrir les animaux. + +C'tait dpenser en pure perte non seulement le bnfice, mais les deux +tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, aprs +plusieurs sjours, il se trouva que les frais n'ayant pas t couverts, +il fallut attaquer la caisse de rserve. + +De plus, les animaux, confis des mains inexprimentes, ne recevaient +plus les soins indispensables. + +Dshabitus des longues prgrinations, plusieurs tombrent malades, et +un lion mme succomba un peu avant d'arriver Lyon. + +Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une +longue srie de reprsentations, mais il n'atteignit pas le rsultat +espr, et au moment o il se prparait continuer son chemin, une +circonstance survint qui le fora prolonger son sjour. + +Amlie qui, vaillamment, jusqu' ce jour, avait support sans se +plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter. + +Son tat empira et le mdecin, appel aussitt, ne jugea pas qu'il ft +possible, malgr le courage qu'elle montrait, de repartir avant un mois. + +Il ne pouvait venir la pense de Chausserouge de laisser sa femme dans +une maison de sant ou un hpital, puisque c'tait pour elle qu'il avait +entrepris cette longue tourne. + +Il retarda donc son dpart et ce fut pour rtablissement un dsastre +d'autant plus grand que, bien que la curiosit des Lyonnais ft mousse +et qu'il ne ft plus possible de compter sur de nouvelles recettes, il +fallait nanmoins subvenir l'entretien et aux frais si considrables +que comporte une mnagerie comptant plus de soixante pensionnaires, +hommes ou btes. + +Chausserouge montra dans cette circonstance une abngation et une +rsignation qui toucha profondment la jeune femme et lui fit presque +oublier un pass qui pourtant lui avait t bien pnible. + +C'est alors qu'elle se surprit peu peu ne plus mpriser autant +Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait. + +Elle tait femme, elle avait aim son mari; malgr ses torts elle le +chrissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu aimer +Franois. + +Sa jalousie et son respect de la foi jure lui faisait blmer cette +liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la +faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte aux +caprices et aux dsirs irraisonns. + +Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en n'hsitant pas + sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put s'empcher de +savoir gr Louise d'avoir t l'instigatrice de cette rsolution. + +Cette excessive indulgence venant aprs les rvoltes des premiers +instants, ses doutes sur le mobile qui avait pouss la Tabary suggrer + son amant l'ide de se sparer d'elle et d'obir aux conseils du +mdecin, faisant ainsi preuve d'une abngation rare chez une amoureuse, +s'expliquait par l'tat maladif o elle se trouvait, un secret +pressentiment peut-tre de sa fin prochaine et inluctable. + +Pendant les longues heures qu'elle passait seule, tendue sur son lit de +douleur, sa pense s'garait; elle revivait les heures passes et +l'excs de misre d'autrefois lui faisait trouver bien doux les soins +attentifs dont elle tait prsent l'objet. + +Elle en arrivait juger presque lgitime le besoin qu'prouvait +Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment sa passion, puisque +sa sant lui interdisait dsormais de lui donner les satisfactions qu'il +tait en droit d'attendre de sa femme. + +D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la mre de +son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait de le lui +prouver victorieusement, tait-il juste de lui faire un crime +irrmissible d'en aimer une autre avec ses sens? + +Ce fut un phnomne curieux, bien fait pour exciter la sagacit des +philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade. + +Elle se trouvait heureuse, aprs tant de dboires, d'une situation +qu'elle n'tait pas matresse de changer et contre laquelle, quelques +mois plus tt, elle s'tait leve avec indignation et violence. + +Le mme revirement s'opra en mme temps chez Chausserouge, et ces deux +tres se comprirent sans se donner le mot. + +Durant les longues heures qu'il passait prs de sa femme, plus tendre et +plus dvou qu'il ne l'avait jamais t, il parlait de Louise Tabary, de +ses qualits, de sa franchise, des remords qu'elle avait montrs, de +ses hsitations, et Amlie l'coulait, sinon avec plaisir, du moins avec +intrt. + +--Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la poussait vers +mon mari; elle a cd, non sans avoir lutt, et elle a fait son possible +pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait caus... + +Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge tait destin, de par +son temprament, avoir d'illgitimes faiblesses, il valait mieux pour +elle qu'il se ft rencontr avec cette femme trop facile peut-tre, mais +que la sincrit de sa passion excusait jusqu' un certain point. +Certainement Louise Tabary tait calomnie, car elle avait du coeur. + +Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps son gard d'une +condescendance laquelle il ne l'avait pas habitue, lui tmoignait des +marques d'intrt qui la touchaient, comme en outre, il affectait, +malgr les embarras qu'avait suscits son administration dfectueuse, un +grand dvouement la cause commune, elle revint peu peu sur ses +prventions son gard. + +Mais la paix ne rgnait pas moins dans le mnage, ce point que l'aveu +lui-mme du prt important que le dompteur avait consenti Louise +Tabary, avant son dpart, ne souleva de la part de la jeune femme aucune +objection. + +Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien faire. + +Bref, Chausserouge et t le plus heureux des hommes, si d'une part il +et pu concevoir l'esprance du rtablissement de sa femme, et si la +prosprit de la mnagerie n'et reu aucun accroc. + +Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long +s'en apercevoir, dans une priode de dveine. + +Un mieux sensible, d peut-tre la phase de quitude morale dans +laquelle vivait Amlie, s'tant manifest, il donna l'ordre du dpart, +et le convoi reprit la route du Midi. + +Nulle part, et pas mme dans les villes sur lesquelles il comptait le +plus, il ne retrouva son succs d'autrefois. + +Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur ddaigneuse +remplaait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes annes. + +C'tait pourtant le mme spectacle, augment d'attractions indites, le +mme travail... Peut-tre tait-on blas sur ce genre de +divertissement... Toujours est-il qu'il continuait ne faire que des +recettes drisoires, insuffisantes mme pour couvrir les frais. + +Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient +mouvoir ni la tmrit de ses exercices, ni le dressage d'animaux +jusque-l rputs indomptables. + +Bref, il vint un jour o, sinon rduit aux expdients, du moins trs +gn, il dut crire Louise Tabary et la prier de lui venir en aide en +lui restituant une partie des sommes qu'il avait avances. + +Mais, Paris non plus, les affaires n'allaient pas. + +Louise avait employ son argent comme il tait convenu. Elle avait fait +de grands frais, agrandi son tablissement, doubl, tripl son +personnel; le succs n'avait pas rcompens son effort et Boyau-Rouge +restait le matre de l'entresort le plus frquent et le plus la mode +de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien nglig pour ramener la +vogue. + +Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu +d'argent, mais se demandant si elle arriverait en gagner. + +Dans ces conditions et son grand regret, il lui tait impossible de +rpondre la demande du dompteur et de mettre aucune somme sa +disposition. + +Cependant il fallait en sortir. + +Le dompteur ne voulait pas s'exposer rester en panne avec sa +mnagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, o il n'avait +aucun crdit attendre. + +Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, il +fut dcid qu'il se rendrait Paris et que l il s'arrangerait pour +contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux obligations qui +lui incombaient, en attendant une campagne plus heureuse. + +--Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser Vermieux. Il a prt + bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son tat... Il sait qui tu +es, il n'ignore pas que ton tablissement vaut de l'argent, tu auras de +lui ce que tu voudras. + +--Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace. + +--Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore bien +content de le trouver. Ma mre le connat. Elle pourra te mettre en +rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire. + +Profitant de son sjour Cette, o il n'avait pas l'espoir de raliser +des bnfices, il sauta en express et partit pour Paris. + +Il tomba l'improviste chez Louise Tabary; aprs l'effusion des +premiers instants, aprs qu'il eut donn des nouvelles de sa femme, il +expliqua sa situation embarrasse. + +Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper Louise. + +Un nouveau rglement de police, concernant les fles foraines, venait +d'tre mis en vigueur et les conditions imposes l'industrie dite des +entresorts, taient ce point inacceptables qu'elles allaient rendre +impossible l'exercice de la profession, si elles taient appliques dans +toute leur rigueur. Ah! quand la malechance s'en mlait, ce n'tait +jamais fini! + +En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut de +l'avis de son fils. + +Il fallait s'adresser Vermieux, qui justement tait Paris en train +d'oprer divers recouvrements. + +--Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moiti de son +temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu' l'poque des +chances. + +--J'aurai recours lui... videmment, dit Chausserouge, s'il m'est +impossible de faire autrement, mais auparavant je veux puiser tous les +autres moyens qui peuvent s'offrir moi. Or, pendant la route, j'ai eu +une ide. Si je russis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai +soutenu bien mieux que je ne pourrais l'tre par Vermieux et en mme +temps cela me cotera moins cher. Voil: par ma mre, je suis ramoni. Tu +sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre ramonis, une sorte de +franc-maonnerie, qui les oblige se soutenir mutuellement. De l, leur +grande force qui les met l'abri de la misre, bien que tous les +membres appartenant cette race soient parpills sur tous les points +de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef +Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur +roi, et ils lui obissent, bien qu'il affecte des allures tout fait +diffrentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne +pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il +dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse +de rserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment, +et qui est destine venir en aide aux frres malheureux. Moi, je ne +lui demanderai pas un secours, mais un prt, avec hypothque sur mon +tablissement; il ne court aucun risque et je ne prvois pas qu'il +puisse me refuser. Il tait trs bien avec mon pre; il a assist mon +mariage... Le jour o nous avons runi pour le clbrer tout le Voyage +au Salon des Familles, Saint-Mand, il tait l. C'est un temps dont +on aime se souvenir... Nous tions heureux... alors! Je le lui +rappellerai. Oui, dcidment; a me cotera moins... j'aime mieux a... + +Louise Tabary hocha la tte d'un air de doute. + +--Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... Sans +doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela tre de +leur race... Tu n'en es qu' moiti... par ta mre et puis, ta +prosprit qui ne s'tait pas dmentie jusqu' ce jour, t'a fait des +jaloux... On ne sera pas fch, et Lamberty le premier, de te savoir +dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prtextes pour te +refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu +demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu rgles. Il +ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez +votre compte et vous ne vous devez rien l'un l'autre. Crois-moi, ne +perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec Vermieux. + +Mais Chausserouge persista; il tenait son ide. + +Le lendemain, il se prsentait chez Lamberty, install pour le moment +sur le boulevard Clichy. + +Lamberty tait un homme gros et court; un long nez crochu partageait en +deux son visage et ses joues taient ornes d'une paire de favoris +poivre et sel, trs pais et clbres sur tout le Voyage. + +Une lourde chane de montre en or, orne de breloques et de cornes de +corail, s'talait sur son ventre lgrement bedonnant; ses doigts velus, +gros et courts taient surchargs de bagues. + +Indpendamment de la royaut qu'on lui attribuait, il jouissait d'une +grande influence parmi les forains qui n'taient pas de sa race. + +On le craignait; voir avec quelle facilit il obtenait les permissions +et les autorisations qu'il demandait, on le souponnait d'avoir des +attaches avec la police.. + +La vrit tait que Lamberty, dou d'une intelligence peu commune et +d'une activit sans pareille, connaissait son mtier fond et qu'il +mettait les facults les plus rares au service de son tat. + +Il tait possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient +simultanment et personne mieux que lui ne savait prvoir la mode, +dcouvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles. + +Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, tenir +toujours sa curiosit en veil, en apportant constamment une +amlioration nouvelle chacun des trucs dont il tait l'infatigable +inventeur. De l son succs. + +Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait homme + ne jamais oublier une injure ni un mauvais procd. + +Chausserouge le trouva dans sa caravane occup se raser le menton +qu'il avait bleu comme un menton de cabot. + +Lamberty reut le dompteur avec de grandes dmonstrations d'amiti, lui +prodiguant les marques de sa sympathie, ce point que ds le premier +abord Franois augura trs bien du rsultat de sa dmarche. + +Mais ds que celui-ci aborda le rcit de sa situation embarrasse, qui +le faisait avoir recours lui, le visage de Lamberty se rembrunit +visiblement. + +Quand il en vint solliciter carrment le prt d'une somme de dix mille +francs, indispensable pour faire face ses affaires, une impassibilit +glaciale remplaa l'enjouement de la premire minute chez le roi des +ramonis qui donnait ce moment les derniers soins sa toilette. + +Il rflchit un instant, puis: + +--Mon cher ami, dit-il Franois, vous savez, je n'en doute pas, +combien est grand mon dsir de vous tre agrable. Vous ne seriez pas +ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre pre qui tait un brave +homme, un honnte homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom +restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il me +le rendait un peu... J'ai connu galement votre mre, une digne +femme..., et ma famille tait mme allie avec ses parents. Toutes +choses que l'on n'oublie pas. Ce prambule pour arriver vous dire que +si je voyais la possibilit de vous rendre service, j'en serais trop +heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais: + +Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voil!... Vous +me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait fait. +Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est +impossible de vous faire la moindre avance. On se mprend beaucoup sur +ma situation de fortune. On me croit trs riche parce que je travaille +beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis +propritaire de plusieurs tablissements. On a tort, et c'est justement +pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital est +parpill. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre diffrents trucs +qui me cotent les yeux de la tte, un Mer-sur-Terre, avec machine +vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon invention, de plus, +un Chemin de l'Amour, une ide extraordinaire, mais prendra-t-elle? Un +tonneau norme, perc aux deux bouts, dans lequel sont disposes des +banquettes sur lesquelles on attache les clients, hommes et femmes, et +on roule le tout... C'est trs drle, mais a donne mal au coeur... +C'est justement ce qui m'inquite... moins que ce ne soit l une cause +de succs! Bref, tous ces essais me cotent gros et mon argent s'est +immobilis. Je vous raconte tout cela, mon cher ami, pour bien vous +faire comprendre qu'il n'y a pas de ma part mauvaise volont, bien au +contraire, seulement... + +Sur ces mots il s'interrompit, complta sa phrase d'un geste dcourag +et se leva pour couper court, puis, voulant donner une conclusion +dfinitive sa tirade, dont il ne savait comment sortir sans se +rpter, il tendit sa main au dompteur. + +--Sans rancune, n'est-ce pas? + +Mais ce n'tait pas l l'affaire de Chausserouge. Il insista, affectant +de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait cong. + +--Je suis trop du mtier, rpliqua-t-il, pour ne pas comprendre que vous +avez des charges, des obligations et que le nombre et la varit de vos +diverses entreprises ne vous permettent pas de disposer personnellement +d'une somme aussi importante; aussi, en venant vous trouver, ce n'tait +pas Lamberty que je voulais m'adresser, mais celui qu'avec raison +nous considrons, nous autres ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous +le savez, je suis ramoni par ma mre et je n'ignore pas qu'il est de +tradition, parmi ceux de notre race, de nous venir mutuellement en +aide... Je n'ignore pas non plus que vous tes le dispensateur suprme. +Notez d'ailleurs que ma demande, si elle est agre, ne videra pas la +caisse commune. Ce n'est pas un secours, mais un simple prt que je +sollicite, remboursable aux poques qu'il vous conviendra et garanti par +une hypothque sur mon tablissement... + +Lamberty parut trs visiblement ennuy de la tournure que prenait +l'entretien. + +Il rflchit un instant, puis avec un sourire contraint: + +--Nous entrons dans un ordre d'ides tout diffrent. Mais tout d'abord +laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis pas, comme +vous le dites, le roi, ni le chef suprme des ramonis... Ma situation +sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement une certaine +autorit sur mes compatriotes... Ils me marquent de la confiance, ils me +choisissent pour arbitre dans leurs contestations prives; ils m'ont +institu leur trsorier et c'est moi qui suis charg de rpartir, entre +les plus ncessiteux, certains fonds dont j'ai en effet la disposition. +Mais il y a loin de cette situation la royaut absolue que vous +m'attribuez... Je dois compte de mes actes, je ne suis que le gardien +fidle des usages et des coutumes de nos pres... Eh bien! ce titre +encore, je ne puis vous venir en aide, attendu que vous ne remplissez +pas les conditions... D'abord, vous n'tes pas dans la misre, vous avez +une surface, une installation qui vaut de l'argent, et les sommes qui +vous seraient confies manqueraient ceux de nos frres qui sont dans +le besoin... Nous sommes une Socit de secours, non un tablissement +de prt... De plus, et c'est l mme la principale et la meilleure +raison; vous n'tes pas des ntres, vous n'tes pas ramoni! + +--Je vous demande pardon! rpliqua vivement Chausserouge, ma mre tait +une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille tait allie +avec la vtre. + +--C'est possible, mais votre mre est morte depuis longtemps; votre pre +tait originaire d'Auvergne, non du pays de Bohme, et le jour o, +contrairement aux coutumes de notre pays, Maria pous Chausserouge, +elle s'est spare tout jamais de ses frres pour prendre la +nationalit de son mari. Et elle pouvait mme s'estimer heureuse de +n'avoir pas attir sur sa tte les maldictions et les anathmes de ses +coreligionnaires. + +Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en +quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, depuis +un temps immmorial, les usages des ramonis. + +Chasss de leur pays, condamns une existence nomade, ils avaient +nanmoins conserv leur autonomie, leur indpendance, parce qu'ils +avaient su s'astreindre une rigoureuse et svre observation des +traditions. + +Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerant les industries +les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs de chaises, +fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne aventure, +rebouteurs ou sorciers, gtant au bord des routes, vivant la grce de +Dieu ou plutt aux dpens de la compagnie, maraudant un brin, mendiant +ou braconnant la barbe du champignol (garde-champtre), les autres, de +gots plus raffins ou plus ambitieux, avaient rejoint le Voyage, +s'taient installs et avaient eu des fortunes diverses. + +Quelques-uns, les insouciants, continuaient vgter dans les derniers +emplois, taient rests garons de piste, musiciens ou chiqus; tandis +que la plupart, comme lui, Lamberty, taient arrivs, force de +travail, acqurir la fois de l'aisance et une certaine notorit. + +Mais, quelque degr de l'chelle sociale qu'ils pussent appartenir, +les raboins,--c'est le terme familier qui sert dsigner les ramonis +sur le Voyage--sans exception obissent la mme loi, et malheur qui +la transgresse! + +Un raboin ne peut pouser qu'une fille de raboins, et encore ce mariage +doit-il tre dpourvu de toutes les formalits ordinaires. + +Pas de mairie, pas d'glise. Les futurs conjoints se runissent devant +le plus ancien de leur tribu,--car bien qu'errants, ils forment encore +des tribus--qui les unit sans autre forme de procs. + +Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voil tout. Toujours +par monts, par vaux et par chemins, ils chappent tout recensement, et +en fait d'impts, ne payent que la patente obligatoire inhrente leur +tat. + +Ils ngligent de faire inscrire leurs enfants la mairie, esquivant par +ce moyen la conscription et le service militaire. + +Ils ne tombent sous la rgle commune qui rgit la socit que le jour de +leur mort. Ne pouvant faire disparatre le cadavre, ils doivent faire la +dclaration de dcs la mairie du pays qu'ils traversent. Mais c'est +l l'unique obligation laquelle il ne leur est pas permis d'chapper. + +Et s'ils sont parvenus conserver ainsi leurs droits et leurs coutumes +traditionnelles dans toute leur intgrit, ils le doivent la svrit +avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient. + +Les anciens s'rigent en tribunal et rendent des arrts sans appel. + +Aussi tait-il tonnant que le mariage de Maria, clbr jadis +contrairement aux rgles, n'et pas donn lieu, de la part des ramonis, + des reprsailles justifies par cette transgression. + +De semblables msalliances n'avaient-elles pas souvent donn lieu des +scnes sanglantes?... + +Dernirement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu un +soir, Asnires, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait +pouser le lendemain une ramoni? + +Ils l'avaient saisi, dpouill, lard de coups de couteau et jet la +Seine. + +Certes, lui, Lamberty, tait loin d'approuver ces mesures extrmes, mais +il tait, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes +anciennes. + +On avait eu raison de laisser pouser Maria par Chausserouge, puisque +tel avait t son bon plaisir, mais partir du jour o elle tait +devenue la femme d'un chrtien, elle avait dlibrment rompu tous les +liens qui rattachaient ceux de sa race. + +Elle avait cess d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualit pour +se rclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas. + +--De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de passer +outre, d'accder votre dsir, je trahirais la cause que je suis charg +de dfendre et je m'attirerais de justes remontrances que je ne veux pas +encourir. + +Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique. + +Dcidment, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prvu la +rception qu'on venait de lui faire et c'tait en connaissance de cause +qu'elle l'avait tout d'abord engag avec tant d'insistance s'adresser + Vermieux. + +Il rendit compte de sa dmarche sa matresse: + +--C'est bien fait, rpondit Louise, je t'avais prvenu, tu n'as pas +voulu m'couter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon temps. +Comme je prvoyais la rponse qu'on t'a faite, je me suis mise +aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera l... je l'ai invit + dner. Tu sais, joue serr avec celui-l. C'est un malin... Du reste, +je serai l pour t'appuyer. + +Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de rputation. Par +ou-dire, il le savait impitoyable et rus comme un singe. + +L'usurier passait pour avoir ruin dj pas mal de forains qui avaient +voulu jouer au plus fin avec lui. De l la rpugnance du dompteur +entrer en relations avec lui. + +Vermieux fut exact au rendez-vous. + +--Bonjour, garon, dit-il Chausserouge avec sa bonhomie cauteleuse, en +lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce que Louise m'a +dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en reviendra!... Je ne +veux pas te dire que je suis content de la circonstance qui me fournit +l'occasion de boire un verre avec toi, mais a me fait plaisir de +trouver le fils d'un vieux camarade, d'un pays... car le pre +Chausserouge aussi tait de l'Auvergne... Et si je peux t'tre utile, +par ma foi, j'en serai content! + +Le repas fut trs anim. + +Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta pendant le +dner de ne faire aucune allusion au motif de leur runion. + +Au dessert, il fallut aborder la question. + +--Vermieux alluma sa pipe, et avec une nettet, une prcision que +Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de faire +de telles libations, il posa une srie de questions au dompteur. + +Puis, lorsqu'il se fut renseign suffisamment. + +--Hum! Hum! fit-il, tu dis, garon, qu'il te faudrait pour te +recaler?... + +--Dix mille francs! + +--Dix mille francs, c'est une somme, et a ne se trouve pas sous le pas +d'un cheval. C'est que, sais-tu, garon, qu'il y a rudement des risques +aujourd'hui, dans notre sacr mtier. Regarde quoi tient le succs! +En dix ans de temps, ton pre, parti de rien, est parvenu faire une +fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien nglig pour russir, tu +as boulott toutes tes conomies... Moi, j'ai dbut sur le Voyage comme +galaupe (petit employ); j'ai russi mettre quatre sous de ct. +Aujourd'hui il n'y aurait plus mche, tout a pour dire que les temps +ont bien chang! + +Et le pre Vermieux passa en revue toutes les industries foraines. + +Les vlocipdes vgtaient; les chevaux de bois taient uss; les bonnes +fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les muses, les +phnomnes ne faisaient plus le sou. + +Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes +tenaient encore coup; la prfecture venait d'y mettre bon ordre et la +mre Tabary en savait quelque chose. + +Plus moyen de faire de musique aprs onze heures; plus d'orchestre. Une +fte sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que a +pouvait se comprendre? + +Les musiciens allemands, qui ne cotaient rien ou peu prs, remplacs +obligatoirement par des musiciens franais, qui exigeaient des six +francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque dmolie par les +patriotes indigns. + +Augmentation des frais, diminution des recettes, tel tait le bilan du +Voyage. + +Et encore, il ne venait d'examiner que le petit ct de la question. + +Voil que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage +d'un petit nombre d'individus ayant mmes origines, mmes gots, mmes +ides, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre +d'adhrents, dont la venue allait, brve chance, causer la ruine des +entrepreneurs de petits spectacles. + +Des compagnies franaises et anglaises se formaient tous les jours avec +un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les +anciens du Voyage, des tablissements clairs la lumire lectrique, +dors, marchant la vapeur, avec un personnel en livre, des caissiers, +des contrleurs, des surveillants, etc., de vritables administrations, +quoi! + +Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la +complicit du placardier (dlgu au placement), des commissaires de +police, des municipalits qu'ils couvraient d'or, au grand dtriment de +ceux qui occupaient les mmes places avant eux. + +C'taient les bateaux Mer-sur-Terre, grands comme de vritables +chaloupes, des chevaux mcaniques, grandeur naturelle et marchant au +galop, des Courses en ballons, un tas d'innovations dont se passaient +bien nos pres et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands +magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien... + +--Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur +intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon la gauche du Voyage, et +le mtre carr se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau +augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans +leurs baraques, attir par la nouveaut, et dlaisse les anciens. Ce +sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis +dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le +Voyage qu'on a fond la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu' +obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup, +a sera la ruine!... Dj le public, par le luxe auquel on l'a habitu, +ne prend plus le mme plaisir nos spectacles modestes, bientt si a +continue, il les dlaissera compltement... Alors ce sera la misre +complte... Pas de recettes, pas de pain donner aux gosses! Et +pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le pre +Vermieux: Pre Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que +c'est... le mtier ne va pas... Je sais plus comment faire... Vous ne +pourriez pas me prter cent francs! Et le pre Vermieux, bonne bte, y +va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et +il en a comme a sur tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est +rudement triste tout de mme pour moi, quand je me vois oblig, pour +rentrer dans mes fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent, +qui savent pas o coucher le soir... Mais pourtant faut tre juste, je +peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme a, je le sais: + +--Oh! le pre Vermieux, c'est une vieille crapule! Crapule! pas tant +que a! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrasss +s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer me rendre utile + mes anciens confrres, faut que j'en garde le moyen, faut que je me +rserve et que je prenne mes prcautions, pas vrai? Tout a, garon, +pour arriver te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la +bonne volont, mais dame! dix mille balles, a me donne rflchir... + +--Mon tablissement, pre Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et +je ne fais que traverser une crise... + +--Et si ta baraque brle... Et si tes pensionnaires crvent... Et si tu +meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera? + +--Vous cherchez la petite bte, pre Vermieux. Je sais soigner mes +animaux; de plus, je suis assur, et si je meurs, la mnagerie ne mourra +pas avec moi!... + +--Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans dompteur, +c'est une marchandise qui cote au lieu de rapporter. Enfin, je veux +bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous autres et les +lutteurs, vous tes encore ceux qui rsistez le mieux... Et encore, les +lutteurs, depuis qu'on a organis des matchs dans les grands +tablissements, depuis qu'on parle de fonder des Arnes nationales... +Enfin suppose que je te prte, comment comptes-tu t'acquitter? + +--C'est vous de rgler les conditions de remboursement. + +Le pre Vermieux se gratta un instant le front, puis: + +--Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothque sur ton tablissement... +Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une premire hypothque... +il n'y en a pas d'autre avant la mienne? + +--- Je ne dois pas un sou, rpliqua Chausserouge, ainsi... + +--Bon, cela! Tu me payeras les intrts raison de dix du cent l'an, en +deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; moi a m'est gal, +pourvu que cela corresponde une fin de trimestre... C'est l'poque o +je reviens rgulirement Paris... Comme je casque rubis sur +l'ongle..., c'est--dire comptant, je te retiens l'escompte, +c'est--dire dix du cent sur la valeur totale... Enfin, je te laisse +trois mois de rpit... et tu me rembourseras partir du quatrime mois, + raison de trois cents francs tous les trente jours... a te va-t-il? +J'espre que je te traite en ami... que ce sont l, vu les risques, des +conditions raisonnables et chrtiennes... Il est bien entendu qu'on +dduira les intrts exigs pour la somme totale, au fur et mesure du +payement des billets que tu vas me signer. + +Chausserouge fit la grimace. + +--Vous voulez donc m'trangler, pre Vermieux! + +--Ah! a c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais pour toi +un sacrifice norme, je te tire d'embarras... et tu te plains... Dis +donc, tu sais, tu n'es pas oblig de traiter avec moi... Tche donc d'en +trouver un autre qui te rendra le mme service, comme a, sans +rcriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles empaills... Ce +sont des bons billets de la Banque de France que je vais t'aligner en +change de ton papier... un papier que je ne pourrais mme pas passer +dans le commerce... + +--M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert la bouche +depuis le commencement de l'entretien, que pour un compatriote vous +auriez pu faire une exception. Si le pre Chausserouge, votre ancien +ami, vous avait demand le mme service, vous lui auriez fait des +conditions moins dures... + +--Les mmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est prendre ou + laisser. Ah! on voit bien que vous n'tes pas dans les affaires, vous +autres!... Il faut se dfendre si on ne veut pas tre mang... Moi, je +vous dis que je suis moi-mme tonn des gards que je montre +Franois... C'est plus fort que moi... Je me sens de l'amiti pour +lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais aux autres! + +Force fut Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il +dut se rsoudre passer par les exigences de Vermieux. + +--Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut parti, +aprs lui avoir donn rendez-vous pour le lendemain, va donc, a ne sera +pas toujours le tour des mmes. Aujourd'hui, nous avons besoin de son +argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous lui revaudrons +sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra bien un jour o on +le forcera de rendre gorge, le grigou!... + +--Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. Trois +cents francs par mois... dix pour cent d'intrts! Mtin, il peut tre +riche! + +Louise Tabary haussa les paules: + +--J'ai pass par des moments qui n'taient pas drles... je te jure, et +j'tais autrement embarrasse quand, toute gosse, il m'a fallu dbuter +avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme qui m'tait plus +dispendieux qu'utile!... a ne m'a pas empch de ressortir... Ah! Et +propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du tout, le pauvre vieux!... +De temps en temps, je vais le voir son hospice... Il est rudement +bas... Il a la langue peu prs paralyse... C'est peine si on +comprend ce qu'il dit... Les mdecins prtendent qu'il a... Attends que +je me rappelle... C'est a, j'y suis!... Ils disent qu'il a de +l'ataxie... La dernire fois que j'ai t le voir, sitt qu'il m'a +aperue, il s'est mis a bredouiller... il me tendait la main... Eh bien! +tu sais, a m'a fait quelque chose... J'y avais apport du chocolat, des +oranges, du tabac, un tas de friandises... J'ai bien peur qu'il ne +finisse pas l'anne... C'tait une bonne bte, tu sais, pas un mchant +homme. + +Elle parlait trs tranquillement, sans motion, comme s'il se fut agi +d'un pauvre qui elle faisait la charit. + +Cette indiffrence dplut Chausserouge. + +--Tout de mme, dit-il d'un ton choqu, tu ne montres pas grande +affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari cependant. + +--Oh! il l'a t si peu! rpliqua Louise. Il m'a aide sortir du +milieu o je suis ne, o j'aurais vcu misrablement. Mais part a, +il a plutt t pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une chose de bien +dans sa vie, c'est son garon. Je le soigne du mieux que je peux... +Grce moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le droit +d'exiger davantage. + +Chausserouge ne resta Paris que le temps ncessaire pour arrter +dfinitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il +rejoignit la mnagerie Cette. + +Il trouva Amlie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la mer +avaient rendu sa face si ple un peu de couleur. + +Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes: + +--Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on est malade +comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir ceux dont on se +spare, mme pour quelques heures. + +--Folle, va! Te voil dj grande fille. Avec un beau temps comme celui +qu'il fait aujourd'hui, tu vas te gurir et tu nous enterreras tous!... + +--Oh! non, pas a, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? a s'est-il +bien pass? + +Chausserouge lui raconta ses dmarches, son insuccs avec Lamberty, ses +conditions avec Vermieux, conditions lonines, mais par lesquelles il +avait bien fallu passer. + +--Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je rapporte, +nous allons pouvoir nous refaire. + +Intentionnellement et par dlicatesse, il ne parla pas de sa matresse. + +--Et Louise Tabary? demanda Amlie, en baissant les yeux. Tu l'as vue? + +--Oui, rpliqua Chausserouge, enchant que la demande vint de sa femme. +Elle s'est beaucoup inquite de toi et elle m'a charg de te dire bien +des choses... Ah! elle m'a t l-bas d'une bien grande utilit. C'est +une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien march? + +--Oui, Jean a t trs bien pour moi... Je suis revenue un peu sur son +compte; tous les jours, ds que j'ai pu me lever, il m'a men faire un +tour de plage avec Zzette. Il s'est beaucoup occup des animaux, et il +n'y a eu aucun accroc... + +Il sembla qu' partir du moment o la mnagerie disposait d'un nouveau +fonds de rserve, elle entrait dans une re nouvelle de prosprit. + +A Marseille, puis Nice, o elle sjourna une grande partie de l'hiver, +les reprsentations eurent beaucoup de succs. + +--Ce que c'est tout de mme, disait Jean Tabary, de ne plus tre +court... Ds que les recettes ne sont plus indispensables absolument +pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que l'eau va la +rivire. + +Cependant Zzette grandissait. Elle allait atteindre sa huitime anne. + +Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas de +lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont la +sant restait chancelante, ne voulait pas se sparer de sa fille, il +fallut aviser. + +Le moment tait venu o il allait falloir s'occuper de son instruction. + +Amlie se fit son institutrice; elle assuma la tche de lui apprendre +lire, mais elle se heurta une indocilit peu commune. + +Chausserouge, plein de faiblesse pour sa petite, souriait de ces +efforts infructueux. + +Il se rappelait sa propre jeunesse, l'poque o il s'chappait de +l'institution o son pre l'avait plac pour venir rejoindre le Voyage. + +Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant. + +--Tu la gtes trop, disait la mre, tu es cause que je n'en puis venir +bout. + +--Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? Pas une +princesse, n'est-ce pas? Alors, quoi bon la tourmenter. On verra plus +tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de dompteur... +et peut-tre une dompteuse... elle en saura toujours assez! + +--Ah! non, par exemple, reprenait la mre, je ne veux pas que ma fille +entre jamais dans les cages. + +--Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout de mme si +c'est son ide. + +Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regrett de +n'avoir pas un garon qui pt lui succder et perptuer la dynastie des +Chausserouge dompteurs. + +L'amour de son mtier le faisait penser autrement que son pre, et il ne +croyait pas qu'il ft possible de choisir une carrire plus glorieuse. + +Les dispositions naturelles de Zzette, certaines particularits qui ne +lui chapprent pas, flattrent son orgueil paternel. L'enfant +manifestait une vritable passion pour les pensionnaires de son pre. + +Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait le +public entrer pour la dernire reprsentation, il tait impossible +d'obtenir qu'elle restt la caravane. + +Alors sa mre la prenait par la main, l'amenait dans la mnagerie et +elle ne consentait rentrer qu'au moment o, le repas des animaux tant +termin, on teignait les derniers becs de gaz. + +Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait en +passant devant leurs cages, et on et dit que, de leur ct, les btes +s'intressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses +menottes... + +Ils avanaient leurs grosses ttes vers les barreaux, comme s'ils +eussent voulu venir elle. + +Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel rpondaient les +grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu' elle, elle +s'accoudait sur son petit lit et rveillait son pre: + +--Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Nron qui t'appelle!... + +Elle distinguait, sans se tromper jamais, la voix de toutes les btes, +rsultat auquel n'tait jamais parvenu Chausserouge lui-mme. + +Dans la journe, chaque fois qu'elle pouvait chapper la surveillance +de sa mre, son grand plaisir tait de courir la mnagerie pour +retrouver son grand ami l'lphant Moquart. + +Moquart montrait Zzette une affection singulire; il avait pour elle +des attentions dlicates. + +Ds qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se +mettait cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il +balanait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux ferms, ses deux +petits bras serrant troitement la trompe. Et il fallait se fcher pour +la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre. + +Ou bien elle prlevait une dme sur son dner, rservait une crote de +pain, un morceau de gteau, qu'elle cachait soigneusement. + +C'tait pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de la +troupe, qui elle passait du bout des doigts et morceau par morceau +mille friandises, s'amusant des mines drles de la bte. + +Quelquefois, pousse par une sorte d'instinct atavique, elle restait +assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les pupilles +dilates, des heures durant. + +Un jour que par suite de la ngligence des garons de piste, la +mnagerie tait dserte, son pre ne l'avait-il pas surprise, debout +dans l'alle qui longe les cages, en face de Nron! + +Le lion tait couch, le muffle prs des barreaux, les yeux demi-clos, +une de ses pattes normes pendant au dehors. + +Zzette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur la +patte et sur le nez! + +Chausserouge plit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas crier et +Zzette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher la bbte, +continuait son mange, auquel Nron paraissait prendre plaisir. + +Le dompteur s'approcha doucement par derrire et quand il fut porte +de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement lui. + +--Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire croquer! + +Nron tait rput pour son affreux caractre et, maintes reprises, il +avait failli faire un mauvais parti aux garons de piste qui avaient eu +l'imprudence de l'approcher de trop prs. + +Alors, elle, d'un ton enfantin, qui dsarma le pre: + +--Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal! + +Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle. +Celle-l aussi serait une dompteuse. + +Il lui expliqua seulement que parfois les btes taient mchantes, soit +qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dner et +qu'il n'tait jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop prs +d'elles... + +--Plus tard! dit-il, quand tu les connatras bien, quand elles aussi te +connatront, tu pourras les caresser. + +--Et tu m'emmneras avec toi... dans les cages, dis, papa? demanda +l'enfant enthousiasme. + +--Oui, si tu es sage et si tu m'coutes! Seulement, auparavant, il faut +bien travailler et contenter ta mre, qui se plaint que tu n'es pas +gentille. + +--a m'ennuie d'apprendre lire. + +--Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre lire comme papa! + +De ce jour, Zzette, au grand tonnement d'Amlie, devint une lve +docile et attentive et elle fit les plus rapides progrs. + +Chausserouge expliqua sa femme les motifs de ce changement si brusque, +qui l'enchantait. + +--Voil l'indice d'une relle vocation! Notre Zzette paiera nos dettes +et rtablira la fortune de la mnagerie! + +--S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mre que ces +dispositions inquitaient. + +Ds lors, chaque jour, l'heure o il arrivait pour djeuner, Zzette +courait au-devant de Chausserouge: + +--Papa, j'ai bien travaill, ce matin... Ma rcompense? + +Le dompteur interrogeait la mre de l'oeil: + +--Je suis trs contente d'elle, rpondait Amlie, elle a t trs sage. + +Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, aprs le repas, il la +prenait par la main et tous deux descendaient la mnagerie. + +Et c'taient de longues explications sur la nature, les moeurs, le +caractre de chaque animal, dans un langage familier, presque enfantin, + la porte de la gamine, qui n'en perdait pas un mot. + +Puis, on faisait un petit tour de balanoire sur la trompe de Moquart, +un tour de promenade autour de l'tablissement, califourchon sur le +dos d'un poney; on allait porter Loustic, le grand cynocphale roux, +quelques friandises grignoter. Ds qu'elle approchait, le singe +bondissait dans sa cage, s'accrochait aux barreaux et riait l'enfant, +en dcouvrant ses dents blanches et en faisant entendre un cri guttural +pareil un bruit de crcelle. + +Puis il tendait sa main velue que Zzette saisissait et dans laquelle +elle dposait un fruit, une amande ou une noisette. + +Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bte et de sa hte + enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle lui +apportait. + +--Tu as tort, disait parfois Amlie, d'encourager les gots de cette +petite, elle finira par aimer mieux ses btes que nous. + +Alors Chausserouge posait la question l'enfant: + +--Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart? + +--J'aime mieux, rpondait-elle invariablement, papa et maman et Loustic +et Moquart. + +On ne put jamais arriver lui faire prciser un choix, ni obtenir +qu'elle ne mt pas sur la mme ligne son pre et sa mre et ses deux +animaux favoris. + +Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un got plus vif + la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand air une +vigueur extraordinaire. + +Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise fortune +tait dfinitivement conjure, et que la mnagerie allait finir par +retrouver sa vogue d'antan. + +Les mois passaient, la tourne se poursuivait avec des alternatives de +gain ou de perte, mais le rsultat gnral demeurait satisfaisant, ce +point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter ses yeux +l'esprance d'une campagne fructueuse, le dompteur se dcida pousser +jusqu'en Italie. + +Aussi bien, un mieux sensible s'tait dclar chez sa femme depuis +qu'ils voyageaient dans le Midi. + +Si Amlie n'tait pas revenue la sant, du moins son tat s'tait +maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mmes inquitudes. + +Jean Tabary avait acquis dans le mtier une exprience qui le mettait +dsormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours, +imprudences qui eussent mis l'tablissement deux doigts de sa perte, +si Chausserouge ne se ft rsign avoir recours Vermieux. + +Le souvenir de la dette contracte tait du reste le seul souci qui +altrt le contentement du dompteur, sans l'inquiter toutefois outre +mesure. + +Il avait pu payer sans trop de gne les premiers billets venus +chance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire ses yeux le +barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir. + +Malheureusement, il ne tarda pas s'apercevoir que ce n'tait l qu'un +temps d'arrt dans l'adversit. + +Il eut un brusque et douloureux rveil. + +L'impresario s'tait engag faire face aux frais considrables que +ncessitait le transport de la mnagerie de l'autre ct de la +frontire. + +Il devait subvenir aux dpenses journalires jusqu'au jour de la +premire reprsentation. + +C'tait encore par ses soins qu'une immense publicit par affiches et +dans la presse devait tre faite dans toutes les villes o le dompteur +devait sjourner. + +Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties gales le montant +des recettes. + +C'tait pour Chausserouge une excellente opration; pas un sou +dbourser et des bnfices assurs. + +Aussi n'hsita-t-il pas signer le trait que le signor +Baldini--c'tait le nom de l'impresario--avait prpar. + +Du reste, cet Italien, aux manires patelines, au parler grasseyant, +flatteur et cauteleux, inspirait tous une gale confiance, sauf +toutefois Jean Tabary. + +--As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-l? demanda-t-il au +dompteur. + +--Tu es bte! rpliqua Chausserouge. Il a dj fait affaire jadis, +m'a-t-il dit, avec mon collgue Perdel, qu'il a transport ses frais +et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce n'est pas +sa premire entreprise... Il a russi dj, il n'y a pas de raison pour +qu'il ne russisse pas avec moi! + +--C'est gal, ta place j'aurais demand un cautionnement... quelque +chose enfin, une garantie! + +--Par exemple! c'et t lui faire injure! C'est un homme trop loyal +pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hsite pas avancer des sommes +considrables, puisqu'il prend la charge de tous nos frais... Tu vois +bien que nous n'avons rien craindre. + +--Je le souhaite, mais prends bien tes prcautions... Il me parait bien +poli pour tre honnte et puis, en principe, je n'aime pas les +Italboches! + +--N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop d'argent +dehors. + +--Oui, mais s'il nous laisse en plan... + +--Je pense que tu es fou! Nous sommes l d'ailleurs!... Et puis, c'est +nous d'y veiller. Tu es le seul avoir de ces ridicules prventions. +Tiens, Amlie, qui est une femme trs entendue, me disait encore +hier:--C'est un coup de fortune qui nous tombe! + +--Amlie n'est qu'une femme qui ne connat pas grand'chose aux affaires. +Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses au pire. Si +le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, seulement il faut +s'arranger pour n'tre pas pris, le cas chant, au dpourvu. + +En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa rputation, +Chausserouge songea corser son spectacle. + +Outre les vieux numros traditionnels dans la mnagerie, il fallait +trouver une attraction indite, un exercice nouveau capable d'exciter la +curiosit et de passionner le public. + +Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de +spectacle, ont chez eux des dompteurs renomms. Il ne voulut pas qu'il +pt rsulter de la comparaison, une infriorit pour les dompteurs +franais. + +En un mot, pour russir il convenait de mettre tous les atouts dans son +jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui n'et +dj t fait. + +Et le temps pressait, l'poque arrivait o il allait falloir se mettre +en route. + +Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une ide qui, disait-il, +devait rvolutionner l'Italie. + +--Vous avez, dit-il Chausserouge, dans son patois moiti franais +moiti italien, une petite fille bien intelligente et dont vous pourriez +tirer un parti excellent. + +--Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frmit la +pense d'exposer Zzette un pareil danger. Vous n'y pensez pas! Me +servir de mon enfant! a, jamais! + +--Pourquoi? Elle est trs brave, elle adore les animaux et vous avez sur +eux une puissance telle que votre seule prsence suffira pour la mettre + l'abri de tout pril. N'avez-vous pas maintes fois fait entrer avec +vous dans vos cages des trangers avides d'motions indites?... + +--Oui, des trangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus la mme +sret! + +--Au contraire, votre autorit sera dcuple... Et ds l'instant que +vous tes sr de n'avoir pas redouter de dfaillance de la part de +votre petite fille, qui est inconsciente du danger, qu'avez-vous +craindre? + +--Sa mre n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui faiblissait. + +Baldini haussa les paules. + +--Madame Chausserouge vous connat trop pour douter de vous. Et elle ne +peut pas; par son enttement, vous forcer refuser une occasion de +fortune. Je vous assure, c'est la fortune assure. + +--Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous? + +--Je pensais d'abord la restitution d'une scne biblique: Daniel dans +la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait Daniel, jet en +pture aux animaux et dlivr par l'ange... L'ange, ce serait vous... +Avec un joli dcor, de beaux costumes, une mise en scne soigne, a +ferait beaucoup d'effet. + +--Oui, mais il faudrait laisser Zzette quelques instants seule dans la +cage? + +--Naturellement. + +--Alors, n'y pensons plus! Ce sera dj bien beau si je consens la +faire entrer en mme temps que moi... La laisser seule, ce serait une +tmrit... Ce serait courir au-devant d'une catastrophe... + +--Alors, une ide plus moderne. Vous pntrez comme d'habitude dans la +cage centrale, o sont rassembls vos animaux, et vous tes accompagn +de la petite Zzette, costume en clown. Vous accomplissez vos exercices +ordinaires que rpte comiquement votre petite fille, dans la mesure qui +vous paratra possible... + +--J'aime dj mieux cette combinaison... + +--Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection des +affiches. + +--Attendez!... Pas avant que je n'aie consult ma femme... + +Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, la rsistance +d'Amlie. + +Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans lesquelles +elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari entrait dans les +cages! + +Ah! oui, bien sr, elle se refusait ce qu'on tentt une exprience si +prilleuse, qui mettrait en danger la vie de sa fille. + +Si, plus tard, il devenait impossible d'empcher Zzette de suivre sa +vocation, elle se rsignerait, mais, au moins, ce moment-l, sa fille +ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa +profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille tenir +tte ses terribles lves. + +Mais pour le prsent, elle, la mre, s'opposait ce qu'il fut donn +suite un projet qui constituait la fois une imprudence et une +mauvaise action. + +Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant moiti +vaincu, fut branl de nouveau. + +Toutefois, avant de s'arrter un parti dfinitif, il jugea utile, +selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait +de prendre une dcision importante, de consulter Jean Tabary. + +Peut-tre mme au fond, son dilettantisme et son amour de l'imprvu, son +dsir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas accepter? + +En somme, n'avait-il pas jadis triomph d'une difficult bien plus +grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu +aucun accident, laiss excuter dans la cage centrale des expriences +d'hypnotisme? + +Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme qu'avaient +excit ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, par-dessus +la barrire que formait une femme raidie par la catalepsie, tendue en +travers sur deux chaises. + +Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary. + +--Mais c'est une ide de gnie, s'cria le jeune homme, et pour la +premire fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon vieux, avec +cela, nous allons dgter les dompteurs passs, prsents et futurs! + +--Il y a eu dj, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel +introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait faire +respecter par ses animaux. + +--Eh bien! c'est cela que Perdel doit sa renomme! Que sera-ce quand +on saura que Chausserouge a remplac le mouton par son propre enfant! + +--Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle motion je +ressentirai... + +--Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera ton +nergie et assurera le succs. + +--C'est ce que Baldini me disait. + +--Il a raison! Tu as tent tout ce que tes collgues ont tent... Tu les +a surpasss par l'audace que tu as dploye et c'est ainsi que tu es +parvenu te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui d'arriver faire ce +qu'aucun d'eux n'a jamais essay et n'essaiera jamais... Je vais faire +comprendre ta femme que c'est la fois ta gloire et ta fortune qui +est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu auras ralis l'impossible! + +--Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se livre en +moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il allait +arriver un accident, quel remords! + +--Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la premire enfant +venue! Mais il s'agit de Zzette... une gamine qui fait mon +admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses neuf ans, +est aussi brave que pre et mre. Elle a du sang de dompteur dans les +veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de caresser +Nron? Et puis, on lui trouvera un petit numro bien tranquille et bien +drle. Elle va tre aux anges, ta mme! D'ailleurs toutes les btes la +connaissent... elle s'est leve au milieu d'elles... Il n'y en a pas +une qui voudrait lui faire du mal? conclut en riant Jean Tabary. + +--Les btes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni tendresse +aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le dessus et +quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le dissimuler, si je +n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle entre les doigts, il +y a probablement longtemps que j'aurais t boulott. Et pourtant, il +n'y a pas de dompteur qui soit plus familier que moi avec ses animaux. +Le malheur vient quand on n'y pense pas... Vois mon pre, qui, pendant +trente ans de sa vie, n'a jamais eu une gratignure... Il a suffi pour +l'enlever d'une circonstance bte. + +--Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique un moyen +de triompher srement, des rsistances de ta femme... Demande Zzette, +si elle a envie de t'accompagner dans les cages? + +--Oh! je suis sr de la rponse, dit Chausserouge en souriant. + +--Essayons toujours, a ne cote rien! + +Le Dompteur fit venir sa petite fille. + +Zzette, dj grandette pour son ge, accourut joyeuse l'appel de son +pre. + +--coute, mignonne, lui dit Franois, trs tendre, tu sais que je t'ai +promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu tais sage... et si tu +travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. Veux-tu entrer avec +moi dans les cages... Je te ferai faire un beau costume et tu feras +travailler les animaux, en mme temps que moi! + +La petite fille regarda fixement son pre, les yeux brillants de +plaisir. + +Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas qu'un +tel bonheur pt sitt lui tre rserv. + +--C'est vrai, dis, petit pre, demanda-t-elle enfin la voix tremblante +d'motion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?... + +--Je te le demande... Mais aussi, je veux tre sr que tu n'auras pas +peur. + +--Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les btes, elles +ne sont pas mchantes... elles me connaissent! Dis! alors c'est vrai que +tu veux bien que j'entre avec toi, partout... + +--Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions... + +--Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! a va? Si tu veux, a +sera moi qui ferai danser la Grandeur! + +Et la petite fille, sans attendre la rponse, s'chappa des bras de son +pre et courut au fond de la mnagerie. + +--La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas travailler, +maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obis pas! + +--Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge Jean. + +--coute, petit pre! dit l'enfant en revenant vers Franois, si tu veux +tre sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! Tiens! +veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur? + +--Ah! une ide! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si a va bien, +j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manoeuvre Zzette, elle +finira par consentir. Et avec l'ours... + +--Oh! celui-l, j'en rponds! interrompit Chausserouge. Je me +promnerais dans la rue avec lui sans rien craindre. + +Sance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. Il +entra le premier et introduisit l'enfant derrire lui. + +A la vue de Zzette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrire et +marcha au-devant d'elle. + +Le pre, son fouet la main, se tenait prt intervenir. + +--Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. Ah! +donne-moi du sucre! + +Alors, l'enfant, avec un srieux et une crnerie admirables, rpta pour +son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois excuter par +son pre. + +Quand elle fut deux pas de l'animal, droite et la tte haute, elle lui +donna sur les pattes un lger coup du manche de son fouet, puis, levant +de la main gauche un morceau de sucre: + +--- Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner! +Dansez! + +Mais au lieu d'obir, l'animal fit entendre un sourd grondement, +avanant le museau vers la friandise promise... + +--Voulez-vous danser tout de suite! rpta l'enfant en tapant du pied. + +Et se souvenant du procd de son pre pour le contraindre +travailler, elle lui cingla de sa lanire les jambes de derrire, +jusqu' ce que, vaincu par la douleur, il se rsignt sauter d'un pied +sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son espce et +qu'il accompagnait d'une srie de grognements plaintifs. + +--Allez! Allez... toujours! criait Zzette, tu vois, papa, il ne manque +plus que la musique! + +--Courez chercher madame Chausserouge! dit Jean tout bas un des +garons de piste, qui, debout devant la cage, s'merveillaient de +l'audace et de l'adresse de l'enfant. + +Amlie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta stupfaite. + +Au moment o elle apparaissait devant les barreaux, Zzette avait +interrompu l'exercice et elle tendait du bout des dents la Grandeur un +morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours chantant +cueillir entre ses lvres. + +--Et ce n'est pas plus difficile que cela! fit Zzette en battant des +mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. Tu vois, +maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis!... Maintenant +un autre! + +--Ah! non, a suffit! dit Chausserouge tout fait rassur maintenant. + +Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les deux +joues. + +--Maintenant sortons! fit-il, en voil assez pour aujourd'hui. + +--Dj! dit Zzette d'un ton chagrin, dj! Je m'amuse tant! Je n'ai +donc pas t assez sage? + +Et avant que son pre ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet, +courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se lchait les babines. + +--Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la Grandeur! + +Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu' ce qu'il se ft +tendu terre. + +Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tte appuye sur +le ventre de la bte, tandis que de la main droite, elle lissait le +plastron jaune et soyeux qui est la caractristique de l'ours des +cocotiers, puis, aprs une demi-minute de repos, elle se souleva sur un +coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau et se releva +prestement. + +--Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille? + +--Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes aux yeux. + +Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille. + +Amlie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans +pouvoir articuler un mot. + +--Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme c'est +amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans toutes... +toutes les cages? + +--Eh bien! madame Amlie! craindrez-vous encore? demanda Jean Tabary, +triomphant. + +La jeune femme ne rpondit pas. Elle leva les yeux de l'air de quelqu'un +qui se soumet, quoique bien contre-coeur. + +--Le sort en est jet! fit-elle, puisqu'il doit en tre ainsi, advienne +que pourra! + +A partir de ce jour-l, Chausserouge commena officiellement l'ducation +de sa fille. + +Toutes les aprs-midi, il descendait avec elle dans la mnagerie et +successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des diffrents +animaux. + +Non seulement Zzette montrait un courage extraordinaire, mais encore +elle prenait un plaisir extrme ces tentatives. + +Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les renouveler et +elle enchantait son pre par son entrain et sa bonne volont. + +Baldini assista plusieurs sances et, comme tout le monde, il fut +frapp de l'aplomb et de l'nergie que dployait la petite fille. + +--Mon cher, dit-il Chausserouge, souvenez-vous de ce que je vous dis, +vous aurez un grand succs! + +Quand on apporta pour la premire fois Zzette le costume paillet +d'argent qu'elle devait revtir, son enthousiasme ne connut plus de +bornes. + +Elle et voulu dbuter le lendemain. + +On et quelque peine calmer son ardeur. On y parvint en lui assurant +que l'heure approchait o bientt elle pourrait paratre devant le +public. En effet, Baldini, qui tait parti en fourrier, ayant +tlgraphi de Turin pour annoncer que tout tait prt, que l'arrive de +la mnagerie tait annonce et prpare, Chausserouge donna l'ordre du +dpart. + +Amlie n'avait pu prendre son parti de cette double dcision: elle ne se +rsignait que bien contre-coeur quitter la France et voir son +enfant aborder si brusquement une carrire si aventureuse. Elle avait +rv pour elle une autre existence. + +Mais puisque le bonheur de Zzette d'une part, le succs de +l'tablissement de l'autre semblaient attachs la tentative nouvelle, +elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit son mari, +sans hasarder mme une observation. + +Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les journaux +taient pleins du rcit des actes de bravoure de Chausserouge. + +La curiosit tait vivement excite et on annonait l'arrive dans la +ville de plusieurs dompteurs italiens, dsireux de voir de prs leur +illustre collgue franais. + +Le soir du jour o la mnagerie fit son entre Turin, au milieu d'une +affluence considrable accourue de tous les points de la cit, et +procda son installation, le dompteur fit, avec sa fille, une +promenade dans la ville. + +Sur tous les murs taient placardes des affiches multicolores en +franais et en italien, avec le nom de Chausserouge en lettres d'un +demi-pied. + +--Vois-tu, dit Franois sa fille, combien il est utile de savoir lire. + +Et, s'arrtant devant une affiche: + +--Tiens, comment y a-t-il, l? + +Et Zzette, merveille, pela lentement: + + CE SOIR ET LES JOURS SUIVANTS + 8 h. 1/2 du soir + AVEC LA PERMISSION DES AUTORITS DE LA VILLE. + GRANDE REPRSENTATION + du clbre dompteur + =FRANOIS CHAUSSEROUGE= + POUR LA PREMIRE FOIS + =LA FILLE DU DOMPTEUR, MADEMOISELLE= + =ZZETTE= + ge de 9 ans + =ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PRE= + +Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les +pensionnaires de la mnagerie. + +En voyant son nom imprim en gros caractres, au-dessous de celui de son +pre, Zzette sauta de joie. + +--Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets! + +Et de retour la mnagerie: + +--Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche! Si tu voyais... grand comme +a! + +Le soir, elle ne mangea pas. Aussitt aprs dner, deux heures avant la +reprsentation, il fallut lui laisser endosser son costume, tant elle +avait hte de s'en revtir. + +Avec une tristesse mle de fiert, Amlie remplit les fonctions +d'habilleuse. + +Zzette tait charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste trs +courte soutache d'argent qui laissait passer les paillettes de sa +ragrafe, et sa perruque toupet de clown. + +Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre, ct de +son pre, cambr dans son dolman brandebourgs, causa une motion. + +Elle se promenait, trs crne, devant le contrle, une minuscule +cravache pommeau d'or passe sous le bras droit. + +Parfois elle s'arrtait, faisait quelques agaceries Loustic, perch au +haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran Gustave et +mlait sa voix grle celle du bonisseur, chaque fois que les cuivres +se taisaient. + +--Entrez! messieurs! mesdames! La reprsentation va commencer! Entrez! + +La salle tait comble quand son tour arriva de paratre dans les cages. +Dj son pre, dans les prilleux exercices par lesquels il avait +dbut, avait obtenu un grand succs, mais l'on peut dire que toute la +curiosit s'tait porte sur elle. + +Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un homme +comme Chausserouge avait peine mater, une enfant de neuf ans? + +L'oeil brillant de plaisir, elle attendit derrire la cage que le +bonisseur aid du garon de piste eut termin la slection des animaux. + +Amlie tait l; elle prit sa fille dans ses bras et la serra contre +elle avec tendresse. + +--Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, regarde!... Moi, +je n'ai pas peur? + +--Vrai! demanda Chausserouge, plus mu qu'il ne voulait le paratre, tu +n'as pas peur? + +--Ah! tu vas bien voir, par exemple! dit la petite fille en levant la +tte d'un air de dfi. + +--Aprs la rptition d'hier, fit Baldini, vous pouvez tre tranquille, +Chausserouge, et vous allez entendre les applaudissements. + +--Franois!... La gosse!... demanda Jean Tabary, qui apparut derrire la +cage. tes-vous prts? Peut-on annoncer? + +--Allez-y! cria la triomphante Zzette. + +Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout l'autre de la +mnagerie, Jean clama: + +--Le dompteur Chausserouge et sa fille Zzette dans les cages! + +Franois frappa trois coups du pommeau de sa cravache la porte +intrieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut, +donnant la main sa fille. + +Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux salurent et +firent deux pas en arrire, tandis que Jean Tabary tirait un portant et +livrait passage aux deux lionnes Rachel et Sada. + +--La barrire! commanda Chausserouge. + +Puis, quand il eut fait en personne excuter ses btes les exercices +ordinaires et comme il feignait de donner l'ordre de les faire sortir: + +--Monsieur Chausserouge! dit Zzette, je ne trouve pas que ce soit bien +fort, votre entre de cage! J'en ferais bien autant! + +--Vous, mademoiselle! + +--Parfaitement, monsieur Chausserouge! + +--Est-ce que par hasard, vous prtendriez faire mieux que moi? + +--Certainement! si vous voulez bien le permettre! + +--Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir... + +Zzette prit une pose, comme jadis le lgendaire Chadwick au Cirque +d'Hiver quand il s'adressait M. Loyal, et interpellant Jean Tabary: + +--Dites-moi, monsieur le bonisseur! Vous n'auriez pas dans votre +mnagerie une bte, un ours, ce que vous voudrez... me confier pour +quelques instants? + +--Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le faire croquer +par les deux lionnes, mademoiselle! + +--Nous verrons bien!... Envoyez toujours! + +--Faut-il, monsieur Chausserouge? + +--Allez! allez! Rira bien qui rira le dernier! + +Et Jean Tabary introduisit la Grandeur. + +A peine entr et sur un signe de Zzette, l'ours se dressait sur ses +pattes de derrire et avanait, marchant presque reculons l'oeil fix +sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les oreilles +basses et l'oeil sanglant, dcouvraient en grondant leurs terribles +mchoires. + +--Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda Zzette. +Voyons! allez dire bonjour ces deux aimables personnes, qui vous +sourient si agrablement. + +Mais comme la Grandeur secouait la tte en ronchonnant, peu soucieux +d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves: + +--Ah! c'est cela, monsieur la Grandeur! je ne me trompais pas. Vous avez +peur! Eh bien, il faut au moins que vous vous rendiez utile quelque +chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel et de Sada, +ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez bien, monsieur +Chausserouge! La barrire vivante! + +Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que l'enfant disposait +tout prs des barreaux. + +Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces pidestaux improviss, de +faon qu'il post galement sur les deux siges. + +Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu de la +cage de faon ce que l'ours, dont la tte restait face au public, +formt une sorte de barrire vivante, puis elle marchait sur les deux +lionnes, la cravache haute: + +--Sautez, mes belles! + +Et les deux fauves, rugissant, rptaient par dessus le dos de la +Grandeur l'exercice que leur avait fait excuter l'instant d'avant +Franois Chausserouge. + +--Je suis oblig de me rendre, proclamait alors le dompteur, ds que les +applaudissements qui saluaient Zzette avaient cess, vous tes plus +forte que moi, mademoiselle! + +--Quand je vous le disais; mais ce n'est pas tout? + +Sur un signe, Jean Tabary tirait un portant et rintgrait les deux +lionnes. + +L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulag, +couchait en travers les deux siges, passait un mors en bois dans la +gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et, cheval sur cette +monture d'un nouveau genre, elle trottait autour de la cage, aussi vite +que le lui permettait les jambes courtes de la bte pesante qu'elle +actionnait de sa houssine. + +Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrtait court +et saluait en envoyant des baisers l'assistance. + +L'aisance avec laquelle Zzette manoeuvrait son ours enleva le public, +qui ne lui mnagea pas les acclamations, et elle termina la +reprsentation en dansant une bourre d'Auvergne en face de la Grandeur, +heureux de sentir enfin la fin de ses preuves et l'heure de la +rcompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir sur +les lvres de sa petite matresse. + +L'effet fut tel que l'avait prvenu Baldini, c'est--dire immense. Le +bruit se rpandit rapidement du dbut triomphal du petit prodige. + +Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours, +l'impresario encaissa des recettes que la mnagerie n'avait jamais +connues, mme au temps de sa plus grande vogue. + +--Eh bien! dit Chausserouge Jean Tabary, ai-je eu raison de passer +outre, de ne pas t'couter?... Je sentais bien que le succs tait au +bout de notre entreprise! Ah! Baldini est un malin... + +--Trop malin peut-tre! dit Tabary, toujours sceptique. T'a-t-il rendu +des comptes? + +--Non! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part qu'il a +avance pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu' ce jour, tous les +frais... Aprs, nous compterons!... + +--Alors, compte donc le plus tt possible! + +Mais quand Chausserouge, que la dfiance du jeune homme avait rendu +souponneux son tour, voulut parler intrts Baldini: + +--Mon cher, rpliqua l'Italien, une affaire comme celle-l ne se rgle +pas du jour au lendemain. J'ai toute une comptabilit mettre en +ordre... Laissez-moi donc faire! Aussi bien, vous n'avez pas eu vous +plaindre de moi jusqu' ce jour... Il faut que j'tablisse une balance +exacte des frais considrables dont j'ai d faire l'avance... que je +prpare en outre notre prochaine campagne, car voici le moment arriv o +il nous faudra quitter Turin... Je suis d'avis qu'il ne convient pas de +s'arrter en si beau chemin... A Milan, nous avons encore des recettes +pareilles raliser... Nos bnfices actuels vont nous permettre de +jouer sur le velours sans rien risquer... Quand j'aurai fait dans la +capitale de la Lombardie une publicit semblable, que nos premires +reprsentations nous auront fait rentrer ces nouveaux dbours, il sera +temps de compter et, ce jour-l, vous ne vous plaindrez pas, je vous +jure, de m'avoir laiss la disposition des fonds qui, ds prsent, +vous reviennent. + +Il parla longtemps pour esquiver un rglement de comptes, et si bien que +Chausserouge se laissa convaincre... + +Il fut d'ailleurs d'autant plus facile persuader que son succs +l'avait gris. Il y avait si longtemps qu'il tait dshabitu des +comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public enthousiaste. + +Quant Zzette, chaque nouvelle reprsentation augmentait son +assurance. Maintenant son pre voyait sans inquitude approcher l'heure +de son entre en cage, les animaux s'taient accoutums elle et, pour +un peu, il l'et prsent laisse seule excuter ses exercices. + +Pour renouveler la curiosit, Jean avait imagin un nouveau numro: la +prsentation en libert de Loustic, costum en gymnaste, qui l'enfant +faisait faire des rtablissements au trapze et des sauts prilleux. + +Moquart tait galement mis contribution. Sous la direction et au +commandement de Zzette, l'intelligente bte, qu'on avait affuble d'une +couverture rouge brode d'or, d'une gigantesque paire de lunettes, d'une +collerette tuyaute et d'un chapeau pointu de clown, jouait de la grosse +caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu' dix, dsignait la +personne la plus ivrogne de la socit,--il s'arrtait toujours devant +Jean Tabary,--la plus amoureuse et la plus jolie de l'assistance. + +Le tout scand d'un accompagnement de cymbales que manoeuvrait Loustic +avec une virtuosit et une dextrit sans pareilles. + +On inaugura galement, pour la plus grande joie de Zzette, les grandes +promenades dans la ville, en costumes, et c'tait toujours Zzette qui +clturait la marche, monte tantt sur Moquart, tantt sur l'Etourdi, le +poney de Chausserouge. + +La petite prenait au srieux son rle d'toile et c'tait avec le plus +grand calme et la plus srieuse conviction qu'elle recueillait sur son +passage les tmoignages de sympathie de ses admirateurs. + +Seule, Amlie conservait toujours une angoisse dont elle n'tait pas +matresse, chaque fois qu'elle assistait une reprsentation et qu'elle +voyait sa fille aux prises avec les lionnes. + +La prsence de Chausserouge, attentif au moindre mouvement de l'enfant +et prt, en cas de danger, intervenir vigoureusement, ne suffisait pas +pour la rassurer. + +L'nergie de Zzette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle +hardiesse, loin de la tranquilliser ne faisait qu'augmenter son effroi. + +Qui sait si un jour un animal mal dispos n'accueillerait pas mal un +coup de houssine, appliqu imprudemment, et alors si le pre allait ne +pas arriver temps! + +Et elle voyait son enfant, tendue, rlant sur le plancher de la cage, +ses membres grles broys par les mchoires puissantes des fauves! + +Zzette, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa mre +manifestait, bien tort, selon elle. + +--Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger!... Je le +sais bien, moi! + +--Ma chrie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien garde! + +Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru: + +--Ma parole, si la petite n'tait si sre d'elle, si elle n'tait pas si +crne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac!... Laisse-la donc +faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir, Milan, a va bien tre +autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une nouvelle attraction, +Tabary et moi! + +Aprs un mois de sjour, Chausserouge donna sa reprsentation d'adieux +et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la publicit +tait faite, il partit pour la Lombardie. + +Une dception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il s'y +attendait, son impresario la porte de la ville, il tomba dans une cit +o, non seulement sa venue n'tait point prpare, mais o son nom tait +mme inconnu. + +Pas une affiche sur les murailles; nulle curiosit de la part des +habitants. De l'tonnement seulement la vue de ce matriel imposant, +dbarquant on ne savait d'o, arrivant l'improviste. + +A l'Htel de Ville, nul ne put renseigner Chausserouge. Baldini y tait +inconnu et personne n'tait venu demander une permission de sjour, ni +un emplacement pour la mnagerie. + +On parut mme assez mal dispos pour ces trangers, la dconvenue +desquels on n'ajoutait aucune crance. + +Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grce, les laisser +stationner sur un des cours loigns de la ville. + +Chausserouge revint dsespr, la rage au coeur. Jean Tabary avait eu +raison de se mfier. Ses prvisions ne l'avaient pas tromp! + +Il avait flair dans Baldini un aventurier, un filou adroit, prparant +de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses dupes. + +Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Chausserouge, ses prcautions, comme, +si souvent, Jean l'avait invit le faire? Par quel aveuglement +avait-il donc t frapp pour ne rien voir, pour n'avoir pas eu une +minute de doute? + +Ainsi, il tait maintenant en pays tranger, rduit ses propres +ressources, ayant perdu le bnfice d'un mois de triomphe, o il avait +ralis les plus grosses recettes de sa vie! + +Si maintenant ce succs allait l'abandonner, il allait se trouver dans +l'obligation de dpenser tout ce qui lui restait, ou peu prs, de la +somme prte par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier! + +--Tu vois, dit Tabary avec un sourire forc, tu vois si je m'tais +tromp! Ton Baldini!... Eh bien, nous voil propres maintenant! + +--Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais bouffer mes +btes! + +--Sais-tu ce que a fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq mille francs +tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il parat que a +t'amuse de travailler pour les autres. + +--Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en deux, d'un +mouvement nerveux, la canne qu'il tenait la main. Mais maintenant, +qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi un conseil..., +je le suivrai aujourd'hui... + +--C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que jamais... +Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. Ce n'est pas +le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller dposer la plainte chez +le procureur du roi, crire celui de Turin. Moi, pendant ce temps-l, +je vais rparer le temps perdu, installer la mnagerie et commencer le +potin dans les journaux... Cette fois-ci, il n'y aura pas de Baldini et +la galette sera bien nous... + +Sance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, Tabary +se mit l'oeuvre, mais il se heurta des difficults qu'il ne +souponnait mme pas. + +Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrmement difficiles +les relations avec les gens qu'il tait oblig de voir, avec lesquels il +lui fallait traiter. + +Autant la population, la presse, la municipalit, bien prpares, +chauffes blanc par un compatriote, s'taient montres sympathiques +Turin, autant elles manifestaient de mfiance et de mauvaise volont +Milan. + +On et dit que brusquement le charme s'tait rompu. + +Toutefois, il parvint tant bien que mal organiser une srie de +reprsentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud devant +lequel il avait fait dbuter sa petite fille. + +Il fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prvention. + +Des applaudissements maigres rcompensrent mal ses efforts, et les +exercices de Zzette, accomplis pourtant par la petite fille avec la +mme maestria, excitrent plus de piti que d'enthousiasme. + +On s'indigna contre la barbarie de ce pre, qui contraignait une enfant +si jeune ceindre la ragrafe traditionnelle et affronter sans +dfense des animaux aussi redoutables. + +Des journaux se firent les interprtes de la pense publique en +s'levant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition malsaine +et attentatoire la morale. + +Ils firent appel la conscience des magistrats de la ville, les +invitant ne pas tolrer plus longtemps que des saltimbanques trangers +donnassent l'exemple d'un semblable scandale... + +A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un +commissaire dlgu par le Parquet vint faire une descente dans la +mnagerie, accompagn d'un mdecin. + +Aprs s'tre fait reprsenter les papiers du dompteur et s'tre assur +que l'installation de la mnagerie tait telle qu'il ne pouvait, en cas +d'alerte ou de ngligence, en rsulter aucun danger pour les +spectateurs, il interrogea longuement Zzette. + +Il avait pleins pouvoirs, au cas o la moindre infraction aux rglements +de police en vigueur dans le pays serait constate, pour interdire +impitoyablement toute reprsentation, mais il dut s'en retourner comme +il tait venu. + +Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les rponses de la +petite fille le convainquirent que non seulement il n'tait exerc son +gard aucun svices, mais qu'au contraire l'empchement qui pouvait lui +tre notifi de paratre dans les cages serait pour elle la plus dure +des privations. + +--Mais, monsieur, moi... j'aime mes btes... et mes btes m'adorent... +Papa me permet de les faire travailler sous ses yeux, parce que j'ai t +trs sage... et que je l'ai mrit par mon application... +Demandez-lui!... Oh! non; dites, n'est-ce pas, vous ne voulez pas +m'empcher de continuer... + +Et comme le fonctionnaire, trs tonn, ne rpondait pas, elle fondit en +larmes. + +--Mais qu'est-ce que a peut vous faire? Ce n'est pas vous qui entrez +dans les cages! + +Puis, se rfugiant dans les bras de son pre, qui avait assist cet +interrogatoire: + +--Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger! + +L'autorisation fut maintenue, mais il demeura vident qu'on n'attendait +qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance sans +importance, mais qui et pu avoir des consquences graves, ne tarda pas + la fournir. + +Un soir,--c'tait la cinquime soire--Zzette tait en train de faire +manoeuvrer les lionnes. + +L'une d'elles, Sada, montrait une indocilit qui ne lui tait pas +habituelle. Tapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obir. + +Zzette voulait approcher, mais son pre l'arrta. + +--Je veux qu'elle saute! criait la petite, en tapant du pied. Donne ton +fouet, papa! + +Le pre se fit immdiatement passer une petite fourche pour se tenir +prt parer tout accident, et il marcha ct de l'enfant, qui +s'avanait, le fouet lev, vers la bte. + +A ce moment, Sada, entrane par l'exemple de sa compagne qui +obissait, bondit son tour, mais, dans son lan, elle renversa la +petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment mme +o la bte s'enlevait. + +Rapidement, Chausserouge fit volte-face, la fourche en arrt, pour tenir +en respect la lionne et l'empcher de revenir la charge. + +Dj Zzette s'tait releve, mais dans sa chute, son front avait +rencontr l'angle d'un des tabourets sur lesquels tait juch La +Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines. + +--La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait pas reu +une blessure plus grave, un coup de griffe peut-tre... + +Jean Tabary tira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la cage +centrale et le dompteur ayant salu, ainsi que Zzette reste souriante, +malgr la douleur, sortit, entranant sa fille. + +--- Tu es blesse? O te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix altre. + +Maintenant que le danger tait pass, il tremblait de tous ses membres. + +--Moi! je n'ai rien... je me suis cogn le front simplement! fit +stoquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu' faire +attention. + +Puis, remarquant que par hasard sa mre tait absente: + +--Heureusement que maman n'est pas l! Elle m'aurait crue morte. + +Un docteur qui se trouvait dans l'assistance vint offrir ses services. +Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y appliqua une +compresse. + +--a ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de mal, +heureusement... + +--Mais, monsieur! riposta Zzette, je n'ai pas mme eu peur! + +Cependant la foule, inattentive dsormais aux nouveaux exercices, +restait dans la mnagerie, toujours sous le coup de l'motion que ce +commencement de drame avait fait prouver. + +La petite Zzette tait-elle blesse grivement? Qu'tait-il rsult de +l'accident? + +Il n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'tait de faire +reparatre Zzette. + +Le mdecin remplaa la compresse par un morceau de diachylum, qu'il prit +dans la pharmacie portative de la mnagerie, et l'enfant revint saluer +le public. + +D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentre. Mais l'incident +fit du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il prit des +proportions inattendues dont s'murent les autorits. + +Ds le lendemain, on notifiait Chausserouge une interdiction en rgle +et l'ordre de quitter la ville au plus tt. + +Cette msaventure mit le comble au dsastre provoqu par l'escroquerie +de l'impresario et atterra Chausserouge. + +Il fallut alors carrment avoir recours au fonds de rserve, ce qui +restait du prt consenti par Vermieux. + +Jean Tabary fut le seul qui conservt dans cette dbcle un peu de +sang-froid. + +--Eh bien! voila tout, c'est la guigne! Une premire imprudence en amne +fatalement une autre. Aprs t'tre confi ridiculement cet Italien de +malheur, tu t'es laiss griser par ton succs Turin, et tu n'as mme +pas pens demander des garanties avant de partir pour Milan. Ici, tu +t'es trouv le bec dans l'eau, avoue que c'est pain bnit... Puis, nous +avons eu la dveine de tomber sur des gens cerveau troit, qui +n'avaient qu'un dsir, nous tre dsagrables... Nous avons cop... +C'tait dans l'ordre des choses... Quant, moi, on ne m'tera jamais de +l'ide que nous devons cette hostilit la jalousie des dompteurs +italiens, qui, si nous avions russi une seconde fois, nous enlevions +le pain de la bouche. + +--Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes cinquante lieues +de la frontire. a va nous coter les yeux de la tte pour nous +rapatrier... Si nous faisions des dmarches pour obtenir la leve de +l'interdiction? + +--C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A prsent l'Italie est +brle. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir comme nous +pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en France, nous +verrons nous dbrouiller... Nous les avons trop vus, pour notre +malheur, ces sales macaronis! + +--Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands succs, +la conscration dfinitive de sa renomme... On l'a dcor en grande +pompe de l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a fait sa +fortune! + +--Il n'y a pas discuter... Perdel a eu la chance... et nous avons la +guigne... Voil qui est clair. Et toutes les rflexions que nous +pourrions faire ce sujet ne changeraient rien la situation. + +Comme si toutes les dveines se fussent conjures pour accabler le +malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'tat +d'Amlie. Une vritable rechute, qui rendait bien difficile la +continuation du voyage. + +Il y avait peine une semaine, qu' marches forces, la mnagerie avait +repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans recettes +cotait gros. + +Amlie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une abngation +admirable. + +--Qu'importe, dit-elle, ma sant et ma vie! Le salut de l'tablissement +avant tout! + +Et comme Chausserouge dclarait qu'il encourrait plutt la ruine totale +que de laisser, faute de soins, l'tat de sa femme empirer, elle reprit: + +--Nous n'avons pas les moyens de nous arrter, aprs les pertes que nous +venons de subir... Me laisser en route pour me faire soigner dans un +hpital, je n'y consentirai jamais... je suis ne sur le Voyage. C'est +sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas d'hsitations! Marchons!... +Une fois de retour Paris, je verrai rparer les forces perdues, +moins que d'ici-l, je n'aie succomb. Mais au moins en mourant, j'aurai +la consolation de me dire que j'aurai lutt jusqu'au bout! C'est ma +volont! + +Il fallut obir au voeu de la moribonde... + +Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie un rel +dcouragement que Chausserouge atteignit la frontire franaise. + +Il poussa ce jour-l un soupir de soulagement, comme si le sol de la +patrie qu'il foulait de nouveau lui et communiqu une nouvelle force. + +Il tait prsent en pays ami; Il n'avait plus redouter les +prventions qui accueillaient l'tranger toute exhibition d'origine +franaise. + +A Grenoble, o il fit son premier sjour, il organisa des +reprsentations, esprant faire des recettes qui lui permettraient aussi +de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient d tre +retourns impays a l'usurier. + +Car c'tait l un souci de plus ajout tous ceux qui le torturaient +dj. Quel accueil lui rservait l'ancien forain? Ne fallait-il pas +s'attendre ce que ses demandes de renouvellement fussent repousses? + +Vermieux avait bien pris ses prcautions; il tait arm contre lui et il +pouvait son gr lui causer, ds son retour, des embarras terribles... +ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le mettraient +compltement dans sa main. + +Heureusement, il rentrait en France avec un numro indit sensation, +et dont il avait expriment Turin l'excellence. + +Il allait faire plir, avec le dbut nouveau de Zzette, l'toile de ses +concurrents, et il savait par exprience combien la vogue, mme +passagre, vous recale rapidement un homme. + +Il ne prvoyait pas que le bruit de son affaire ft parvenu jusqu' +Grenoble et qu'il put avoir se heurter de nouveau des chicanes +administratives. + +Ce fut cependant ce qui lui arriva. + +L'autorisation de sjour lui fut accorde sans difficult, mais quand il +prsenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le numro sur +lequel il comptait tant. + +Comme il s'tonnait et demandait des explications, l'employ de +prfecture auquel il s'adressait se retrancha derrire l'article de la +loi sur le travail des enfants, qui dfend d'employer dans des exercices +dangereux des enfants au-dessous de quinze ans. + +Il eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les troupes +d'acrobates, ou au thtre, on utilisait des enfants trs jeunes. + +Il lui fut rpondu qu'il tait loisible aux municipalits de fermer les +yeux ou de montrer une certaine tolrance, leurs risques et prils, +mais que dans le cas spcial, le maire et le prfet, d'un commun accord, +se refusaient absolument laisser paratre en public dans une cage de +lions, une enfant de neuf ans; que dj, Milan, pareille interdiction +avait t faite, laquelle il avait d se soumettre, la suite d'un +accident, et que, dans ces conditions, l'administration ne pouvait +encourir une responsabilit aussi grave. + +--Allons! pensa Chausserouge, c'est dcidment une srie la noire! + +Passer outre, il n'y fallait pas songer; mieux valait se rsigner. Il +donna donc des reprsentations o Zzette ne parut, son grand +dsespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins, avec +Loustic et l'lphant Moquart. + +De ville en ville, les mmes embarras se rptaient. + +A plusieurs reprises, la sant d'Amlie ncessita des arrts dans des +bourgades infimes qu'il et fallu brler, car les frais d'installation +n'eussent pas t couverts par la recette. + +Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des animaux, +payer le personnel, subvenir aux dpenses de toutes sortes. + +Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le secret de +la difficult, qu'il prouvait a obtenir, depuis son dpart de Milan, +l'autorisation de s'installer. + +L'histoire du pseudo-accident survenu Zzette, grossi dmesurment par +la presse locale, avait t reprise par les journaux franais, et nulle +part on ne voulait assumer de responsabilit. + +Il tait arriv Nevers un matin et il avait t solliciter la +permission d'ouvrir au public sa mnagerie. + +Il ne reut d'abord aucune rponse positive, mais l'indiscrtion d'un +employ de l'htel de ville lui ayant fait connatre que le maire tenait + s'assurer par lui-mme qu'il ne pouvait rsulter de son exhibition +dans les cages aucune espce de danger, il donna l'ordre de surveiller +l'arrive du magistrat. + +A deux heures, le maire se prsenta et demanda Chausserouge. On +l'introduisit dans la mnagerie et il trouva le dompteur dans la cage de +Nron, debout sur la tte de l'animal, qui lui servait d'escabeau, et +s'occupant clouer une tenture. + +--Voici la rponse votre objection, monsieur le maire, dit +Chausserouge, quand le magistrat lui et fait connatre l'objet de sa +visite; Nron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lve-toi, mon +vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du +fauve. + +Le soir mme, il pouvait donner sa premire reprsentation. + +Nanmoins et en dpit de ses efforts, quand la mnagerie atteignit enfin +Paris, Chausserouge, bout d'expdients, avait puis son fonds de +rserve. + +Pour vivre et teindre son passif, il tait dsormais rduit aux seules +ressources que comportait son travail. + +Il retrouva Louise Tabary, vieillie, enlaidie et rendue acaritre par +son persistant insuccs. Si, de son ct, elle n'avait pas mang +compltement l'argent qui lui avait servi remonter son tablissement, +elle tait dans l'absolue impossibilit de le rendre. + +Il tait ncessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il et fallu +raliser pour restituer en partie la somme que lui avait laisse le +dompteur. + +Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, et il +n'tait bruit que des excutions de Vermieux, rendu impitoyable par la +gne gnrale, qui empchait ses dbiteurs de tenir leurs engagements. + +Ds lors, Chausserouge connut tout les dboires et toutes les amertumes +de la pire des misres, la misre en caravane. + +Aussitt aprs son arrive, Vermieux s'tait prsent, non plus en +bonhomme heureux de se sacrifier pour tre utile son semblable, mais +en crancier qui on a fait tort et qui tient sauvegarder ses +intrts. + +Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait chapp par +son loignement mme toute action judiciaire, mais maintenant qu'il +l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernire nergie. + +Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit proroger +l'chance des prochains billets, mais la condition que tous ceux +chus seraient pays immdiatement, et Chausserouge dut se rsigner la +vente de quelques-uns de ses pensionnaires. + +Moquart fut le premier animal dont il se spara, Moquart pour l'achat +duquel il avait reu jadis des propositions d'un de ses collgues. + +Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en esprait, mais il put +nanmoins, grce ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du rpit. + +Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zzette, qui perdait son +grand ami, mais elle comprit quelle ncessit son pre obissait, et +elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de Franois. + +--Que veux-tu, ma pauvre Zzette, nous sommes maintenant trop pauvres +pour conserver Moquart, et puis, il faut bien soigner maman, dit +Chausserouge sa fille, le jour o il donna livraison de l'lphant. +Va! nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les autres. Quand +tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de travailler, nous +gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras!... + +--Et nous le rachterons, dis, papa! + +--Oui, ma fille, je te le promets. + +En effet, Amlie que les fatigues du voyage avaient extnue, +contribuait pour une large part augmenter les dpenses ordinaires de +l'tablissement. + +Elle tait si malade son arrive, qu'il avait fallu la transporter +l'hospice Dubois; l, les bons soins l'avaient remise sur pied et elle +avait insist pour ne pas prolonger dans la maison de sant un sjour +coteux, mais de continuelles rechutes mettaient priodiquement sa vie +en danger. + +--Le coffre est us..., la phtisie accomplit lentement, mais srement +son oeuvre, avait dclar le mdecin Chausserouge, tout ce que la +science peut faire maintenant, c'est d'allger les souffrances de votre +femme, qui est perdue irrmdiablement. + +--Je tiens, avait rpondu le dompteur, ce que vous ne ngligiez +rien... Je veux n'avoir rien me reprocher. + +On et dit qu'il voulait faire oublier la malade, par les soins dont +il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait abreuve. + +Sous le coup de tant de proccupations et d'ennuis de toutes sortes, sa +passion pour Louise Tabary avait reu une rude atteinte, et s'il avait +renou avec elle, du moins depuis son retour, il apportait dans ses +relations une discrtion laquelle il n'avait pas accoutum sa femme. + +Amlie, elle, avait tout oubli, et ne voulait rien voir. Elle se +rendait compte de son tat, et elle ne retenait que les preuves +d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer. + +Elle savait la gne dans laquelle il se dbattait, les privations qu'il +s'imposait pour faire face toutes ses obligations et elle admirait +trop ce dvouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher ses +faiblesses. + +Cette existence pnible, au jour le jour, se prolongea des mois, sans +qu'aucune amlioration se produisit, sans que Chausserouge pt +concevoir, dans un avenir mme loign, l'esprance de relever ses +affaires. + +Zzette grandissait et prenait de l'ge; elle restait l'unique et +dernire consolation de la moribonde. + +Bien que ne pouvant tre d'aucune utilit, puisque le dompteur s'tait +vu refuser, par la Prfecture, l'autorisation de la faire paratre, elle +travaillait sous l'oeil de son pre, acqurant tous les jours une +exprience et une hardiesse nouvelle. Elle tait raisonnable comme une +grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants de son ge +et sa vocation, depuis qu'elle avait dbut, s'tait affirme. + +--N'aie pas peur, va, maman, disait-elle Amlie, durant les longues +heures qu'elle passait la veiller, je saurai vous rcompenser tous les +deux de toutes vos peines... Quand je serai plus grande, je me charge de +vous faire oublier vos chagrins d'aujourd'hui... Nous redeviendrons +riches... Tu verras et tu seras fire de ta fille... + +--Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai te voir, +ma chre petite, rpondait la pauvre mre avec un sourire douloureux. + +--Il ne faut pas dire cela, c'est mal!... Nous te soignerons si bien, +papa et moi, que tu reviendras la sant... Je ne veux pas, entends-tu, +t'entendre dire de ces vilaines choses. + +Mais Amlie secouait la tte: + +--A l'automne, tu n'auras plus de petite mre... Promets-moi alors de +rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton pre. Il +ne faut pas qu'il ait jamais se plaindre de toi. + +Amlie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint un +moment o les alternatives de mieux qui venaient chaque instant rendre + Chausserouge une lueur d'espoir, cessrent tout fait. + +La malade maigrissait vue d'oeil, sentant de jour en jour ses forces +dcrotre. Bientt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne dt plus +songer se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa petite fille +redoutaient une issue fatale. + +Des crises abominables secouaient la mourante et la laissaient froide et +quasi-inanime des heures durant. Quand elle revenait elle, elle +promenait autour de son lit un regard teint, comme si elle ft tonne +elle-mme de revoir le jour. + +Elle prenait alors doucement la main de sa petite fille et: + +--Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix peine +perceptible. + +Pourtant, un jour que les rayons du soleil d'automne filtraient +travers la petite fentre de la caravane, elle se sentit plus forte, +plus dsireuse de vivre que jamais. + +--J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... une poire +ou un raisin... + +Zzette se leva et prsenta une superbe grappe sa mre, qui commena +manger avec avidit. + +--Comme c'est bon! dit-elle, comme c'est frais! a fait du bien o a +passe! a teint l'incendie que je sens l-dedans! + +Mais ds qu'elle et fini, une oppression la saisit; suivie d'une quinte +de toux terrible: + +--Oh! mon Dieu! que je souffre, cela me dchire la poitrine! + +On manda le mdecin, qui examina la malade... + +Puis il prit Chausserouge part: + +--Armez-vous de courage! dit-il, c'est fini, elle ne passera pas la +journe. + +Lut-elle l'arrt qui venait d'tre prononc sur le visage de son mari, +ou bien sentit-elle la mort tendre ses voiles sur elle, toujours est-il +qu'Amlie comprit que son heure tait venue. + +Elle fit venir sa petite fille, Franois, les deux seuls tres qu'elle +aimt au monde, elle les regarda longuement, comme si elle et voulu +fixer jamais leur image dans sa mmoire. + +Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille elle, +elle l'embrassa, puis d'une voix pareille un souffle: + +--Aime-la bien! dit-elle Chausserouge, soigne-la bien!... Et toi, mon +enfant, ajouta-t-elle en s'adressant la petite fille, sois le bon ange +de ton pre... Console-le dans ses peines... Que j'aie au moins en m'en +allant... la pense... que quelqu'un veille et me remplace auprs de +lui... Adieu! + +Elle ferma les yeux, tourna la tte, ses doigts se dtendirent et elle +fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement. + +A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait l'horizon, +Amlie Collinet s'teignit doucement, aprs une agonie de deux heures. + +Bien que ce ft l un dnouement prvu, attendu depuis longtemps, +Chausserouge ressentit une douleur profonde. + +Par le vide qu'il se sentit tout coup au fond du coeur, il comprit +quelle grande place, malgr le rle effac que paraissait jouer la jeune +femme, Amlie tenait dans son existence. + +C'tait au fond son gosme d'homme faible qui se rvoltait. Ce qu'il +perdait aujourd'hui, c'tait la compagne fidle qui trouvait toujours +une parole d'encouragement aprs chacun de ses malheurs, qui s'tait +toujours efforce de lui rendre facile et aimable la vie commune, en lui +pargnant mille soucis. + +Maintenant qu'il allait tre rduit ses propres forces, seul pour +penser tout, mme aux dtails intimes de la vie de forain, puisque +Zzette, qui atteignait peine sa douzime anne, tait trop jeune pour +qu'il pt s'en remettre compltement elle, la caravane allait lui +sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'tendue de sa +perte. + +Repassant ensuite dans sa mmoire la conduite qu'il avait tenue, depuis +son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger une crature +si douce, si dvoue, un pareil martyre... + +Il se souvint avec horreur de ce jour o il avait os lever la main sur +elle, l-bas, sur cette esplanade des Invalides o elle avait, en plein +hiver, pass des heures l'attendre? + +N'tait-ce pas l qu'elle avait pris les germes du mal qui l'emportait +aujourd'hui? + +Ainsi il tait la cause de cette mort, qui venait mettre le comble +tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relche... + +Certes, elle le lui avait rpt bien souvent, durant le cours de sa +longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses brutalits... +Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour mriter ce pardon?... + +Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces rflexions sombres +auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit o reposait la pauvre +Amlie, dont il avait pieusement ferm les yeux, par l'arrive de +Zzette. + +La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'tait cache pour +pleurer. Par un effort de volont, elle tait parvenue recouvrer un +peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle avait faite sa +mre, elle venait consoler Franois Chausserouge. + +Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son paule la tte de l'enfant, +et longtemps confondus dans une muette douleur, le pre et la fille +restrent embrasss. + +Ds que le bruit de la mort d'Amlie se fut rpandu sur le Voyage, Jean +Tabary, aprs avoir rendu ses devoirs la morte, ainsi que tout le +personnel de la mnagerie, courut prvenir sa mre. + +Quelle conduite allait-on avoir tenir dsormais? + +Depuis longtemps, Louise avait louvoy, fait des concessions pour ne pas +paratre entrer en lutte avec la femme lgitime, dont elle avait prvu +la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait russi faire taire les +derniers scrupules de Franois Chausserouge, avec la faiblesse duquel il +avait fallu compter. + +Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant qu'elle +avait dblay la route, la Tabary n'avait plus redouter l'influence +hostile. C'tait elle de regagner le terrain perdu. + +Louise Tabary avait rflchi depuis longtemps l'ventualit qui se +prsentait aujourd'hui. Aussi avait-elle un nouveau plan de campagne +tout dress. + +--Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu' marcher, Chausserouge +est nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls conseillers. Il +s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en charge, de ne laisser +prendre personne la place que nous occupons. Une fois matres de la +place, la mnagerie marchera, je t'en rponds... Tu sais que je m'y +entends. + +--Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire? + +--Rien. Rgle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je suis de +bon conseil. + +Elle s'habilla et se rendit la mnagerie. + +--Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit-elle en tendant la main au +dompteur. + +Chausserouge, accabl, lui montra sans rpondre la couche mortuaire. + +--Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement pitoyable, pour +t'offrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on reconnat ses +amis. + +--Merci! balbutia Franois. + +--Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs rendre la +dfunte... + +Puis remarquant Zzette qui pleurait silencieusement dans un coin. + +--Chre enfant! dit-elle en l'attirant elle, ne pleure pas... Nous +aurons soin de toi! + +Mais la petite fille, comme si elle et conscience d'avoir affaire une +ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant: + +--Laissez-moi, madame! + +Les obsques eurent lieu le lendemain. + +Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de forains. + +Les diverses formalits qui accompagnent ordinairement les funrailles +ne pouvant avoir lieu l'intrieur, vu l'exigut des caravanes, se +font dehors, au milieu d'un cercle invitable de curieux. + +Chausserouge avait fait tendre de noir la faade de sa roulotte et, +tandis que les employs transformaient la voiture en chapelle ardente, +le cercueil de chne gisait terre, prs de l'escalier mobile, +attirant tous les regards. Il resta l, expos la vue des passants, +jusqu' l'heure de la mise en bire. + +Tous ces amnagements, tous ces prparatifs se faisaient en hte, sans +recueillement, comme une besogne qu'on expdie. + +Quand vint le moment o, l'heure approchant, il fallut prendre les +dernires dispositions, un des croque-morts se pencha hors de la +roulotte et, s'adressant un collgue rest en bas: + +--Passe-moi la boite! cria-t-il! + +Et un instant aprs, on entendait trs distinctement, au milieu des +sanglots touffs, les coups de marteau assujettissant le couvercle pour +permettre de le visser ensuite plus facilement. + +Puis un signal du matre des crmonies, le cortge, compos de tous +les forains prsents sur le Voyage, s'branla, fit une station +l'glise prochaine, et se mit en marche de nouveau, aprs une crmonie +courte, se dirigeant vers le cimetire de Bagneux. + +La course tait longue; la tte du convoi pressait le pas, en sorte que +la queue s'allongeait indfiniment, les derniers suivant avec peine. + +Quant la cloche du gardien annona l'entre, dans le champ funbre, du +corbillard, qui disparaissait presque sous les couronnes et les fleurs, +la foule des assistants tait rduite de moiti. + +L'autre moiti tait reste en route; on la retrouva la sortie, dj +attable la porte des marchands de vin. + +Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amlie sa dernire demeure, +revint, appuy sur le bras de Jean Tabary et donnant la main sa fille +Zzette, qui, elle aussi, avait tenu conduire le deuil ct de son +pre. + +Toutefois, partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le +spectacle attristant de sa femme agonisant, puis tendue morte sur ce +lit o elle avait souffert de si longs mois, il recouvra un peu +d'nergie. + +Cet homme fort, brutal, tait un impressionnable. De l, sa versatilit, +sa faiblesse, sa tendance continuelle subir l'influence d'autrui. + +C'tait ce qu'avait si bien compris Louise Tabary. + +Essayer d'entrer en lutte avec Amlie l'heure o dj condamne, elle +ne pouvait plus qu'exciter la piti du dompteur et par l provoquer des +remords dans l'me du mari, c'et t une mauvaise tactique. + +Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle tait plus +misrable avait disparue, elle restait seule matresse de la volont de +son amant qui, n'ayant rien compris ce mange savant, lui savait gr +de l'abngation qu'elle avait sembl montrer. Il tait prt maintenant +lui prouver sa reconnaissance. + +Et ce que Louise avait prvu et espr arriva; plus que jamais, il +devint son esclave. + +Quinze jours aprs l'enterrement d'Amlie, son insu et sans qu'il s'en +rendit compte, il n'tait dj plus le vritable matre de son +tablissement. + +Tout d'abord, et sous prtexte de le soustraire des souvenirs +douloureux, Louise Tabary l'avait dcid a lire domicile dans sa +caravane elle. + +Cette cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude, +accueillit l'ide avec empressement, ne devait avoir dans le principe +qu'un caractre provisoire; l'habitude ne tarda pas la rendre +dfinitive. + +Zzette fut loge dans la caravane rserve aux sujets de l'entresort +et confie spcialement aux soins de l'une des pensionnaires. + +Louise Tabary se montrait affectueuse, tendre, prvenante; Jean +recherchait tous les moyens d'effacer le pass du souvenir de son ami, +si bien qu'un mois ne s'tait pas cout que le dompteur avait recouvr +sa bonne humeur, oubli la dfunte et se ft trouv le plus heureux des +hommes si les affaires eussent t plus florissantes. + +Mais la gne persistait et il ne parvenait qu'avec peine joindre les +deux bouts. + +--Enfin, disait-il, je suis tout de mme heureux, au milieu de mes +peines, d'avoir trouv point nomm une nouvelle famille qui me soigne, +me dorlote... La tranquillit intrieure, a aide joliment supporter +les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperois, moi, dont +la vie s'est coule, depuis la mort de mon pre, dans des tracas de +toutes sortes. + +De l, accuser Amlie d'avoir t la cause indirecte de tout ce qui +lui tait arriv de malheureux jusqu' ce jour, il n'y avait qu'un pas +et ce pas fut rapidement franchi. + +Mais alors, s'il perait quelque amertume dans ses paroles, il tait +aussitt interrompu par Louise; + +--Tais-toi! C'est mal ce que tu dis l! dclarait-elle d'un ton svre, +la pauvre femme avait bon coeur... Elle t'aimait... Elle tait plus +plaindre qu' blmer... Ce n'tait pas sa faute si elle tait ne +incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait un crime de +lui reprocher quelque chose. + +--Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que tu ne la +connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de son apathie +et de son insignifiance. + +--Je ne suis pas indulgente... je suis juste, voil tout!... Tout ce +qu'on peut dire, c'est que vous vous tes tromps en vous pousant... Ce +n'tait pas une femme pour toi, simplement... Ajouter quelque chose de +plus ce serait insulter sa mmoire et c'est ce que tu ne dois pas +faire, car aprs tout, elle est la mre de ton enfant. C'est comme si, +moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a t pourtant qu'un embarras +dans ma vie. Est-ce que a m'empche de faire mon devoir son gard?... + +--Tu es une femme parfaite, rpliquait Chausserouge en embrassant sa +matresse, plein d'admiration pour ces sentiments si nobles. + +Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait des intrts ne +quittait plus la mnagerie. Les deux baraques se compltaient. + +C'tait un mme tablissement sous une direction unique, celle de +Chausserouge en apparence, celle des Tabary en ralit. + +On discutait en commun les mesures prendre, et c'tait toujours l'avis +de Louise qui prvalait, Franois se rangeant invitablement l'opinion +de cette dernire, dont il admirait l'entente et l'habilet. + +--Moi, dclarait-il, si j'avais eu la chance de te connatre plus tt, +avec les veines que j'ai eues dans mon existence, je serais +millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la pure. + +Le plus grand souci de Louise Tabary tait la conduite tenir vis--vis +de Vermieux. + +Certes, grce aux sacrifices consentis, on avait pu viter tout accroc +et contenter ses exigences. Mais on avait obr l'avenir, qui se +prsentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas. + +--Il est vident, disait-elle, et je t'en avais prvenu, que Vermieux, +comme il le fait toujours, a profit du besoin urgent dans lequel tu te +trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il t'a vol, il n'y +a pas de doute, mais il t'a vol adroitement... Le prochain billet ne +vient que dans trois mois... A ce moment l, nous serons la foire du +Trne et il faut bien esprer que nous y gagnerons quelqu'argent et que, +par consquent, nous serons en mesure de faire face l'chance. Le +vieux sera l l'heure, il faut s'y attendre... Quand il s'agit de +palper, il n'est jamais en retard, mais si d'ici ce temps-l, nous +pouvions lui jouer un tour de sa faon, un joli tour de cochon... avouez +que a serait pain bnit! + +--Ah! pour sr! dit Jean. + +--C'est justement le moyen d'en arriver l que je cherche et que je ne +trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience! a peut me venir +tout d'un coup, et alors, gare dessous... nous serions deux! + +--Tu veux dire trois! interrompit Chausserouge en riant. Je compte +aussi pour quelque chose l-dedans. + +--C'est donc bien ton avis, toi aussi? demanda Louise. + +--- Ah! pour sr! Et vous verrez si je boude l'ouvrage, quand il +s'agira de faire rendre gorge ce vieux grigou, qui extermine le +Voyage. + +--Et que j'ai connu jadis sans le sou! ajouta la Tabary. En voil un qui +a su faire suer ses confrres pour arriver la position qu'il a! Ah! il +n'est pas Auvergnat pour rien. + +--Ah! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que j'en suis! + +--Toi!... Auvergnat! Par ton pre, a ne compte Pas! On est plus fils de +sa mre que de son pre! Tu es un vrai ramoni... Tu en as toutes les +qualits, l'audace, la force, la brutalit mme, et aussi toutes les +faiblesses... tu es sensible, impressionnable, superstitieux... et trop +bon!... Ce sont ces dfauts-l qui t'ont fait perdre ce que tes qualits +t'avaient gagn... Avec moi, n'aie pas peur, a n'arrivera plus... Je +suis du faubourg Antoine et je ne m'emballe pas! + +Ds lors, pour Chausserouge, commena une existence pour ainsi dire +contemplative. En dehors de ses entres de cage, il ne prenait plus +aucune part l'administration de la mnagerie. + +N'avait-il pas pour le seconder une femme de tte qui s'acquitterait de +ce soin, mieux qu'il n'et pu le faire lui-mme? Nanmoins toute la +rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent pas affluer le +public. + +Du reste, tout le Voyage tait log la mme enseigne. Dans quelque +quartier qu'il ft install, nulle de ses attractions n'attirait la +foule. + +C'tait une plainte gnrale de tous les propritaires de baraques +contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts ne +pouvaient parvenir lasser. + +Et l'poque avanait o il allait falloir trouver de l'argent pour +l'impitoyable Vermieux. + +--Pourvu que nous puissions arriver Pques sans encombre! disait Jean +Tabary, qui, charg des approvisionnements, se voyait rduit la plus +stricte conomie s'il voulait tous les jours donner de quoi manger aux +pensionnaires de la mnagerie. + +Un matin, Chausserouge fut rveill en sursaut par le veilleur, qui vint +frapper la porte de la caravane. + +Il se leva en hte. + +--Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tte par la petite +fentre de la voiture. + +--Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute drle. +Elle est couche et elle se plaint... Je suis sr qu'elle est malade. + +--Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son lait. + +Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immdiatement +spare de ses trois lionceaux qu'on avait donn lever une chienne +terre-neuve. + +--O vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller +rapidement. + +--O je vais? Je vais la mnagerie, pardieu! o Sultane est en train +de crever! C'est fait pour nous, ces choses-l! + +--Sultane!... je te suis! + +Un instant aprs, Chausserouge et les deux Tabary taient devant la cage +de la lionne, une ble superbe, pour laquelle le dompteur avait une +prdilection. + +Elle tait tendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de ses +griffes, en grondant... + +Ses yeux rvulss exprimaient la douleur et de temps en temps, son +ventre avait des sursauts. + +--Elle a les coliques... C'est sr! Y a-t-il longtemps qu'elle est comme +cela? + +--Je m'en suis aperu deux heures du matin, rpliqua le veilleur. + +--Prparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce qu'elle a +mang comme l'ordinaire, minuit? + +--Oui, patron! Elle tait trs bien portante hier soir. + +Tout coup, une ide subite traversa la cervelle de Chausserouge. + +--La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il encore de la +dernire distribution! + +--Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros quartiers. + +Le dompteur courut l'tal et examina les morceaux suspects. Il les +sentit, les palpa. + +--Ce n'est pas tonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni +frache... Ah a, nom de Dieu, o as-tu t pocher cette carne-l? +ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary. + +--Comme d'habitude, au March aux chevaux... Un carcan que j'ai achet +trente francs... + +--Et qui va nous en coter dix mille ou cinquante mille!... Il tait +malade, ton sale canasson, et si toutes les bles en ont mang, a va +tre une crevaison gnrale... Ah! une fameuse conomie que tu as faite +l!... Allons! fous le camp! va chercher le vtrinaire... il n'est que +temps! + +Tandis que Jean, atterr, disparaissait, il se fit clairer et passa +rapidement la revue de tous ses animaux. + +Sans exception, les pensionnaires de la mnagerie taient couchs, mais, +sauf les ours, qui on ne donnait pas de viande, tous paraissaitent +fatigus, accabls par le mme malaise, quoiqu' un degr bien moindre. + +--C'est bien a... ils sont tous atteints... Mais c'est la lionne qui a +eu le morceau le plus attaqu... le sige du mal... Elle est +empoisonne... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... Allons, +le pisteur, ouvre-moi la cage! + +--N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dvorer! + +--Elle n'a gure envie de manger, la pauvre bte... Tu ne veux pas que +je la laisse crever!... + +Tout d'abord la lionne ne prit pas garde la prsence du dompteur, +mais au moment o il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranches +telles qu'elle devint inabordable. + +Renverse sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant de +douleur, puis tout coup, elle se redressa, bondit, retomba, et courbe +en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal. + +A la fin, puise par ses efforts rpts, vaincue par la souffrance, +elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et dchirante. + +Le dompteur gui s'tait tenu tapi dans un angle de la cage, put alors +s'agenouiller auprs de la bte malade. + +Il la caressa, tta son rentre gonfl et brlant, puis comme on +apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant elle. + +La lionne en lapa quelques gorges, puis sa tte retomba inerte. + +En ce moment le vtrinaire apparut. + +On lui expliqua rapidement ce qui s'tait pass; il examina son tour +la viande qu'il dclara malsaine, puis aprs un rapide coup d'oeil jet + la lionne: + +--Cette bte est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil de quitter +la cage... Tout l'heure, avant de mourir, elle aura une srie de +crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, c'est fini, il +n'y a plus rien faire. + +--Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne pouvait se +rsigner. + +--Trop tard! je vous dis, a ne servirait rien! Allons, sortez, sortez +vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui ne sont peut-tre +pas aussi pincs! + +--Je l'espre bien! dit le dompteur, que cette dernire observation +dcida obir. + +Il tait peine hors de la cage que la lionne, les yeux injects, une +bave sanglante aux lvres, entra en agonie. + +Elle bondissait dans l'troit espace o elle avait t enferme, se +frappant la tte aux barreaux, roulant terre, tordue par d'atroces +convulsions. + +A ses rugissements rpondaient les rugissements des autres fauves et +pendant un instant un concert effroyable rsonna dans la mnagerie. + +--Ah! non! je ne pourrai pas voir a plus longtemps! fit Chausserouge. + +--Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vtrinaire, je vous dis qu'elle +est perdue. + +Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment o la +lionne ne bougeait pas, il passa le canon travers les barreaux, le lui +appuya contre une oreille et pressa la dtente. + +Le coup partit... la lionne frappe mort fit un dernier bond, poussa +un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte... + +--Et voil dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le sourcil +fronc par l'motion, tout a pour quelques kilos de charogne! Ah! un +fameux mtier que le mtier de dompteur d'animaux!... Ma meilleure bte +de reproduction! + +Immdiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il tait +encore temps. + +Le vtrinaire tait adroit; il prodigua le contrepoison que +Chausserouge parvint leur administrer et au petit jour, tout danger +paraissait conjur. + +--Voil une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me finir! +grommelait Franois dsespr, oh! voir souffrir ses btes, c'est pire +que si on souffrait soi mme! + +A ce moment, il sentit une langue chaude qui lchait sa main. Il se +retourna. + +C'tait Mirza, sa chienne Terre-Neuve. + +--Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-l? Oui, c'est +vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient malades, eux +aussi? + +Il courut la caisse qui servait de niche la petite famille et, +presque aussitt des miaulements rauques se firent entendre. + +Pench sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans l'obscurit, +puis, peu peu, ses yeux s'accoutumrent. Les cris taient pousss par +l'un des trois lionceaux qui remuait encore au milieu de ses frres, +dont les cadavres taient dj raidis. + +--Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donn de la charogne toutes +les btes, mme aux lionceaux! + +--Mais est-ce que tu n'as pas recommand de leur donner chaque jour un +peu de filet... + +--De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande saine!... Pas +de la charogne!... a va faire quinze mille francs! + +Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui +prodigua ne russirent pas le ramener la vie. Il expira une heure +plus tard. + +En prsence d'un tel dsastre, Louise Tabary elle-mme n'osait risquer +aucune consolation. + +En somme, c'tait son fils le coupable; c'tait lui qui avait commis +cette gaffe, qui mettait la mnagerie deux doigts de sa perte. + +--Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voil ce qui arrive +quand on ne fait pas tout soi-mme, ne cessait de rpter le malheureux +Chausserouge. + +A cet tat de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment songer + calmer, succda un abattement, une prostration dont profita Louise +Tabary. + +--Aprs tout, qui n'arrive-t-il pas malheur? La mme chose et pu lui +arriver, lui Chausserouge, en personne! + +--Ah! non, jamais! rpliquait le dompteur, j'aime trop mes btes! On ne +plaisante pas avec a. Je me serais pass de manger plutt que de leur +donner de la carne! a cote trop cher! + +Le lendemain cependant, une raction s'tait produite et bien que +toujours attrist par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires +occupations. + +Mais il ne permit plus Jean de faire le march et il se rserva +dsormais ce soin. + +Sur ces entrefaites, Louise Tabary reut une lettre du directeur de +l'hospice o tait soign son mari. + +Le bonhomme tait fort malade et on invitait sa femme se hter si elle +voulait le revoir vivant. + +--Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de dtachement +extraordinaire. + +--Oui, rpliqua la mre d'un ton calme. Je sais bien que a ne fera ni +chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux pas avoir +de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, j'ai trop +faire. + +Mais lorsqu'elle arriva le lendemain l'hpital, le corps de Tabary, +mort dans la nuit, tait dj tendu sur une dalle d'amphithtre. + +--Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert pour +mourir? + +--Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit il +appelait: Louise! Louise! + +--Il pensait moi, c'est bien cela! + +Et ce fut toute l'oraison funbre de l'ancien photographe. + +Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un de sa +famille fut dchiquet, paya les frais du convoi, qu'elle suivit en +grand deuil, accompagne de son fils, furieux de cette corve, et de +quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et travaill +avec lui. + +--a m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de l'enterrement. +C'est toujours comme a! N'est-ce pas, un homme qu'on a connu tout +jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et son ge... +Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini.. + +Le soir, elle dit en dnant Chausserouge. + +--Tu ne te figures pas le poids que a m'te de dessus l'estomac! Quand +je t'ai connu, t'tais mari, moi aussi... J'avais beau t'aimer, j'avais +pas la conscience tranquille! Je me disais, comme cela, que ce n'tait +pas bien ce que nous faisions l... que nous n'avions pas le droit +d'tre l'un l'autre... Aujourd'hui, nous sommes veufs tous les deux... +a me tranquillise, il me semble que je t'en aimerai mieux. + +Et, trs froidement, elle fit la description du corps de Tabary, maigre +comme un squelette, qu'elle avait peine reconnu l-bas, sur la dalle +froide... + +--Je me suis demand comment j'avais pu m'attacher ce magot-l!.. +C'est vrai a, vois-tu, quand je le compare toi!... + +Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui laissait +dire et laissait faire, flatt au fond de cette comparaison bizarre de +la mgre. + +La situation de la mnagerie ne s'tait pas amliore, au contraire, +quand on arriva Pques. Il avait fallu accomplir des prodiges pour +faire face aux frais journaliers. + +Chausserouge congdia une partie de son personnel et promut Zzette, qui +venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissire. C'tait elle qui +tenait le contrle pendant les reprsentations. + +Pendant la semaine sainte, il s'installa sa place habituelle sur +l'avenue de Vincennes. La saison tait avance, et le soleil brilla +pendant tout le temps que dura le montage de la mnagerie. Les arbres +avaient dj des jeunes pousses et tout faisait prvoir que la fte +serait favorise par une temprature exceptionnelle. + +--Qu'est-ce que je te disais, dclara triomphalement Jean Tabary, c'est +la foire du Trne qui va nous recaler... + +--Je le souhaite, rpondait Chausserouge, car nous en avons rudement +besoin. + +Mais ds le jour de Pques, Jean dut convenir qu'il s'tait trop ht +dans ses prvisions. + +Une pluie torrentielle loigna le public et c'est peine si les +baraques, durant une accalmie, purent donner une seule reprsentation. + +--Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce n'est +qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain! + +Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit au +beau. On passait par des alternatives de chaleur crasante et de +vritables dluges. L'eau transperait les bches, dtriorait +l'installation intrieure et toujours le public rtif s'obstinait ne +pas tenir compte des rclames habiles que rpandait profusion dans +Paris le syndicat des forains. + +Bref, ce fut la campagne la plus dsastreuse qu'eut jamais entreprise +Chausserouge. + +La misre rgnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres +saltimbanques obligs de s'adresser l'Assistance pour donner du pain +leurs familles. + +De plus, on touchait une poque redoute de tous les dbiteurs de +Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de la +fte, chaque anne, pour raliser celles de ses crances, venues +chance. Et cette fois, personne n'tait en mesure de faire face aux +obligations contractes. + +Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain +s'attendait se voir oblig d'abandonner en paiement un matriel +chrement acquis et peut-tre la caravane paternelle... + +Et aprs que faire? + +On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du +Thtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait excut, lors de sa +dernire apparition sur le Voyage il qui mourait littralement de faim +avec ses petits. + +Le second dimanche de Pques survint, puis le lundi s'coula, puis le +mardi, puis le mercredi... + +Les forains intresss restrent pleins de stupeur. + +L'chance tait passe et pour la premire fois de sa vie, Vermieux +n'avait pas paru! + + + + +XI + + +Le lendemain de l'arrive de Vermieux Paris et de sa descente dans la +mnagerie, le petit jour trouva debout Franois Chausserouge et Jean +Tabary. + +Ils avaient pass le reste de la nuit faire disparatre les traces de +leur crime et rien ne subsistait qui pt faire souponner qu'un drame +terrible s'tait pass dans l'enceinte de la baraque. + +Les cendres des habits de la victime avaient t disperses. + +Les quelques dbris d'os qui avaient t recueillis dans les cages +avaient t enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la +toile; les taches de sang avaient t effaces. + +Derrire les barreaux, les animaux repus somnolaient. + +Aprs l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balay l'horizon et +chass les derniers nuages. + +Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, schant la terre et donnant + la sve une vigueur nouvelle. + +Une vritable journe de printemps s'annonait. + +Franois Chausserouge, ple, les traits tirs par les motions de la +nuit, assistait en silence ce rveil de la nature. + +Il se sentait peu peu revivre; son courage s'affermissait maintenant +qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les murailles, la +lueur de la lanterne, l'ombre menaante du vieil usurier. + +Jean Tabary tait gouailleur, comme d'habitude. La russite de son plan +si rapidement conu, si heureusement excut, l'absence de tout pril le +rendait guilleret. + +A six heures du matin, la mnagerie tait nette et luisante de propret. + +Tout tait en ordre. + +--Tout de mme, dit-il, il faut avouer qu' quelque chose malheur est +bon... Si la misre ne t'avait pas contraint de renvoyer rcemment la +moiti de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le garon de piste +qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de nous dbarrasser +de l'autre... + +--Mais les autres employs, qui couchent dehors et qui viendront tout +l'heure pour le mnage des btes, a ne leur paratra pas louche de +trouver leur travail fait? + +--a, j'en fais mon affaire! rpliqua Jean Tabary. En attendant, je te +conseille de te dbarbouiller un peu... C'est inou ce que tu as une +sale tte. + +Chausserouge tait en train de faire ses ablutions dans un seau d'eau +quand les employs arrivrent. + +Jean Tabary les runit autour de lui: + +--Il y a longtemps, dclara-t-il, que je me plains du travail... Tous +les jours, quand nous descendons la mnagerie, nous trouvons sans +cesse quelque chose redire... Aujourd'hui, nous avons voulu vous +montrer l'exemple... Voil comment je veux voir tous les matins la +besogne faite... Examinez-moi a et tenez-vous le pour dit! + +Puis il rejoignit Chausserouge et l'entrana chez le prochain marchand +de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un verre de marc, +la boutique tait dserte. Ils purent s'attabler dans un coin et causer +tranquillement. + +--Ce n'est pas tout a, dit le dompteur, mais maintenant que nous avons +de l'argent, comment expliquer cette fortune subite Louise... pour +qu'elle n'ait pas de soupons? + +Jean Tabary haussa les paules. + +--Ce sera bien simple... Tout l'heure, quand nous aurons fini de boire +notre verre de schnick, nous allons rentrer la caravane et nous lui +raconterons tout bonnement la chose. + +Franois Chausserouge sursauta en devenant subitement trs ple. + +--Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou! + +--Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement Jean. + +--Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, elle +m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... quand +elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis un +assassin!... + +Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras. + +--Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout pas de +gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce que nous +devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir des regrets, +puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui concerne Louise, tu +me fais l'effet de ne pas la connatre... C'est une femme qui a les +ides larges et une femme sre dont l'avis sera prcieux en la +circonstance... Maintenant que nous avons gagn la partie, nous ne +pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. Elle est de bon +conseil et si nous l'coutons, elle qui est dsintresse dans la +question et qui, par consquent, envisagera la situation plus nettement +que nous ne saurions le faire, nous sommes srs de ne jamais nous trahir +ni tre trahis. + +--Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas? + +--Elle nous aurait encourags dans notre entreprise, si elle et pu la +prvoir. + +--Eh bien! J'aime mieux a! pronona Chausserouge, que l'ide de trouver +dans sa matresse une allie ragaillardissait. + +Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur! + +Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le soleil +n'tait pas venu chasser l'obscurit, il redoutait de voir disparatre +de nouveau l'astre brillant. + +Peut-tre avec l'ombre, ses terreurs renatraient-elles et et-il pu +les cacher Louise, dont il partageait la couche! + +Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait +complice; elle serait l toute heure pour le rconforter, chasser les +fantmes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui, +peut-tre, reviendraient troubler son sommeil. + +Il lui semblait que la part de responsabilit qu'assumerait sur sa tte +Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait d'autant +la sienne. + +Et il ne put se tenir de rpter encore: + +--Eh bien, oui! j'aime mieux a! + +Il se leva, appela le garon et rgla la consommation, voulant partir +tout de suite. + +--Oh! Oh! comme tu es press! dit Jean en riant de cette hte subite. + +--Oui!... finissons-en... a sera un poids de moins!... Comme a, aprs, +il n'en sera plus question! + +Quand ils arrivrent la caravane, Louise Tabary tait leve. + +Dj, trs tonne de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de n'avoir +pas rencontr son fils, elle tait descendue la mnagerie pour +demander des nouvelles. + +Peut-tre un nouvel accident tait-il survenu qui avait ncessit leur +prsence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas prvenue? + +On l'avait rassure tout de suite. + +Les employs leur arrive avaient trouv le patron et Jean en train de +nettoyer la mnagerie; tous deux venaient de sortir. + +Assurment ils ne devaient pas tre loin. + +--Ah! vous voil, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les +apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai t inquite toute +la nuit! O diable avez-vous pass votre jeunesse? En voil une +conduite! + +--Ferme la porte, dit Jean sans rpondre et en s'asseyant prs de la +table, nous avons parler srieusement. + +Et quand elle eut obi: + +--Maintenant, prends un sige et coute-nous tranquillement. + +Il tira de sa poche son portefeuille, tala sur la table les billets de +banque qui reprsentaient sa part, puis: + +--Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente opration +commerciale... Tout ceci est moi... Chausserouge en a autant... Voil +de quoi nous remettre flot... + +Louise Tabary devint subitement trs srieuse. + +Tour tour elle considra son fils, puis le dompteur, comme pour lire +dans leurs regards. Tous deux restrent impassibles. + +Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne +rvait pas. + +--Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?... + +--Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary. + +Et il ajouta avec un rire gouailleur: + +--Mort et enterr! + +--Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous l'avez... + +--Nous l'avons tu, simplement, dclara le jeune homme. + +Et sans se dpartir de son calme, il conta la nuit passe dans la +mnagerie, n'omettant aucun dtail: l'arrive de l'usurier, venant de la +gare de Lyon et s'abritant dans l'tablissement, l'ide subite qui avait +frapp les deux complices et la faon dont ils l'avaient mise +excution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la russite +complte du plan qui avait t conu. + +Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa matresse, cherchant +deviner les sentiments que faisait natre en elle le terrible rcit, +s'attendant peut-tre une explosion d'indignation. Il lui sembla +qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise demander +tranquillement: + +--Au moins, tes-vous sr que nulle part la prsence de Vermieux n'a t +signale avant son arrive la mnagerie? + +--Parbleu! dit Jean, et c'est lui-mme qui a pris soin de nous +renseigner. Il n'a pas vu une me depuis la gare de Lyon o, comme +toujours, il tait arriv l'improviste, sans avoir annonc personne +son retour. + +--Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaill et je vous en fais mon +compliment! proclama la mgre. + +--Alors, bien sr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux pas? J'avais +peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirt une telle horreur... + +--Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit l'autre +jour que je me creusais la tte pour trouver une faon d'estamper ce +vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous dvaliser... J'avoue que +je n'aurais jamais os vous conseiller un moyen aussi radical, mais +puisque l'occasion s'en est prsente, et que vous l'avez saisie, je ne +puis que vous fliciter hautement. Je n'appelle pas a un crime, +j'appelle a une bonne action. Vous avez fait expier en une seule fois +ce vieux brigand, toutes ses canailleries passes. Vous avez, en mme +temps que les vtres, pay les dettes du Voyage tout entier... Ce sont +les confrres qui vont tre pats de ne pas voir rappliquer Vermieux +avec sa sacoche! + +Et Louise ne put s'empcher d'clater de rire. + +--Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de Chausserouge +qu'elle attira prs d'elle, bien souvent tu as manqu d'nergie, mais +l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, je t'aimerais rien +que pour a! + +--Merci! dit le dompteur, mon tour de te dire ce que nous avons +dcid, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous associons. Tout +en restant matre de la plus grande part de la mnagerie, puisque mon +apport est plus considrable, je prends officiellement ton fils avec +moi... Nous rgulariserons notre situation en passant un acte devant +notaire, ds que la prudence nous permettra d'y songer. Il faut laisser +passer un peu d'eau sous le pont... Mais c'est ds prsent chose +convenue. + +--Alors, tous les bonheurs le mme jour! Plus de dettes! De l'argent! +Mon fils tabli dfinitivement... devenant patron!... Et c'est toi que +je dois a... Je ne t'en remercierai jamais assez! + +Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux joues. + +--Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dner par +l-dessus et il n'y paratra plus... + +Puis, comme si un soupon nouveau lui traversait la cervelle: + +--Vous tes bien sur qu'il n'y avait personne dans la mnagerie quand +vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... personne? + +--Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant les +paules. + +--On n'a rien entendu du dehors? + +--Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le tonnerre, +les clairs, tout le diable et son train... Je te dis que tout le monde +tait d'accord... jusqu'aux btes qui rclamaient de la pture... Il +fallait qu'il y passe... Sa dernire heure avait sonn... Ce n'est pas +notre faute... Nous n'avons t que des instruments... + +--Qui ont obi la destine! dit le superstitieux Chausserouge, heureux +de trouver dans l'argumentation de son complice une excuse propre +calmer le cri de sa conscience. + +Puis, comme l'heure du repas approchait: + +--Maintenant, les enfants, vous savez, assez caus. Nous n'avons plus +rien nous dire... Il ne s'est rien pass et nous ne savons rien. + +Elle se pencha hors de la caravane et appela: + +--Fatma, dis Zzette de venir djeuner. + +Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la tente +qui avoisinait la caravane. + +--Mme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zzette, elle est +toute drle, ce matin! + +--Elle est malade? demanda le dompteur vivement. + +--Je ne sais pas... Elle est couche... elle ne se plaint pas et elle a +les yeux grands ouverts. + +Chausserouge descendit et entra dans la tente. + +La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait chaque +soir,--depuis que son pre avait lu domicile chez Louise Tabary-- ct +de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires de l'entresort. + +Elle avait le visage empourpr, les yeux cerns, les mains brlantes. + +A l'aspect de son pre, son regard se mouilla, tandis que ses traits se +contractaient. Sans doute la vue de son pre renouvelait en elle les +motions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, car un +tremblement convulsif secoua tout son corps. + +Chausserouge s'tait assis, trs tendre et trs caressant, auprs de sa +petite fille. Il lui tta le pouls qui lui parut agit. + +--Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite Zzette? + +Elle regarda fixement son pre, comme pour se demander si elle n'avait +pas t l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination effroyable. + +Cet homme, si bon, si doux, tait-il bien le mme, qu'elle avait vu, la +nuit prcdente, distribuant ses btes, des lambeaux de chair humaine? + +Elle avait envie de lui crier: + +--Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rv! Tu n'es pas un assassin! + +Mais elle se contint et balbutia: + +--J'ai eu peur... cette nuit! + +--Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se froncrent. Peur de +quoi? + +Elle fit un effort sur elle-mme: + +--J'ai eu peur de l'orage. + +Au ton dont son pre venait de lui poser cette dernire question, elle +venait de comprendre qu'elle ne s'tait point trompe. Un travail +s'opra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait +pas connatre, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur +de son pre? + +Et qui sait? + +Peut-tre Franois n'tait-il si tendre avec elle que parce qu'il se +doutait... Peut-tre tait-ce une feinte et voulait-il s'assurer +qu'elle, Zzette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait +entendre qu'elle savait... quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un +homme qui n'hsite pas tuer, n'hsiterait peut-tre pas se +dbarrasser de l'unique tmoin de son crime? + +Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggra une fable qu'elle +dbita d'une voix haletante, entrecoupe: + +--Voil... je t'ai dsobi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je +suis rentre dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient +pas travaill taient dj couches... Quand j'ai vu qu'elles dormaient, +je suis ressortie... J'ai pens que malgr la pluie... il y avait +peut-tre une dernire reprsentation chez Decker... o on joue Peau +d'ne... J'avais envie de voir... J'ai profit d'un moment o a +tombait moins fort... et j'ai couru prs des colonnes de la place du +Trne o Decker est install... Mais c'tait ferm... Alors j'ai voulu +revenir, mais le tonnerre s'est mis gronder... j'ai eu peur et je me +suis cache derrire un tour de toile... J'tais mouille... j'ai eu +froid... Quand je suis rentre et que je me suis mise au lit... je +grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voil! + +Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait rien. + +--C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton fch... Tu +vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et demain il n'y +paratra plus. Voil ce que c'est que de dsobir son pre. + +Et il s'loigna aprs avoir embrass sa fille, qui ne lui rendit pas son +baiser. + +--Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant rentrer. + +--Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce matin, +elle a un peu de fivre nerveuse... C'est tout le temprament de sa +mre, cette sacre gamine, la moindre imprudence la flanque par terre! + +La vrit tait que, depuis la mort d'Amlie, Zzette, habitue aux +clineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de l'abandon +dans lequel la laissait son pre. + +Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge +dsertait chaque nuit, on avait imagin d'tablir son lit dans la tente +des pensionnaires de l'entresort, qui taient censes veiller sur elle. + +Mais elle avait souffrir d'un isolement encore plus pnible. Les trois +femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le moment o +Louise rentrait dans sa caravane, et sres ds lors de ne pas tre +surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et couraient +rejoindre, dans les htels du voisinage, l'amant en titre ou l'amant de +rencontre, que leur avait fourni, dans la journe, le hasard des +reprsentations. + +Tout d'abord, elles avaient t gnes par la prsence de l'enfant, mais +Fatma qui, par ses prvenances, avait conquis, ds l'abord, le coeur de +Zzette, s'tait assure de son silence, et bientt elles avaient pu +continuer leurs expditions nocturnes. + +Zzette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. Nglige +par son pre, elle avait report sur ses btes toute l'affection dont +elle tait capable. + +Une fois seule, elle se levait son tour, parvenait en talonnant +jusqu' la mnagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant +par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin +dans un petit nid, au milieu du fourrage, deux pas de l'Etourdi, son +poney. + +Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire passer +sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la caresser +et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au milieu de ses +btes. + +Parfois un rugissement la rveillait. Les yeux ferms, ses lvres +murmuraient le nom de la bte... qu'elle reconnaissait au son de sa +voix. + +--Tiens!... Rachel qui ne dort pas! + +Et elle reprenait son sommeil peine interrompu. + +Chaque nuit, depuis que le veilleur avait t supprim, elle rptait le +mme mange, ne regagnant la tente qu' l'heure prcise o les employs +allaient arriver pour nettoyer la mnagerie et prparer la +reprsentation. + +Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient +reposant trs calme, dans son petit lit et prte se lever. + +Ces escapades taient pour elle pleines de charme. + +La mnagerie, c'tait sa raison d'tre; toutes les btes taient ses +amies; Elle respirait avec dlices la senteur du foin au milieu duquel +elle s'enfouissait, l'odeur cre des fauves... Elle tait l dans son +lment. L, elle oubliait tout, sa mre morte, ses chagrins de petite +fille... + +La nuit du crime, pendant que le service tait termin, elle tait venue +s'installer sa place accoutume, au moment mme o dans sa caravane, +le dompteur, aid de son complice, dpouillait Vermieux aprs l'avoir +assassin. + +Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les clats de la foudre qui +tonnait sans relche. Elle avait ferm les yeux, puis tout coup un son +de voix l'avait veille et une lueur tremblante avait attir son +attention. + +Souleve sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son pre, +poussant l'tal sur lequel gisaient pars des membres humains... qu'ils +distribuaient aux animaux! + +Terrifie par ce spectacle, elle avait t sur le point de pousser un +cri... ce cri s'tait trangl dans sa gorge. + +A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient +d'elle... + +Et voil que tout coup, au moment o ils taient parvenus cinq pas +du fenil, en face de la cage de Nron, elle avait vu jeter l'animal +une cuisse dcharne, une cuisse humaine!... + +Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqu sur l'tal un nouveau +morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de Vermieux!... + +C'tait le vieil usurier que les deux hommes avaient tu... et qu'ils +avaient dpec avant de le distribuer aux btes!... + +Cette fois, son effroi avait surpass ses forces... Ses yeux s'taient +voils et elle tait tomb sans connaissance au fond du petit nid +qu'elle s'tait mnag. + +Quand elle revint elle, ranime par l'haleine chaude du poney, qui +promenait son nez sur le visage glac de sa petite matresse, le jour +allait poindre. + +Elle rassembla ses esprits, frmit au souvenir du spectacle auquel elle +avait assist, bien involontairement, crut un instant avoir rv, mais +la prsence des deux hommes qu'elle vit l'autre bout de la mnagerie, +occups un travail dont elle ne put se rendre compte cause de +l'loignement, la convainquit qu'elle ne s'tait pas trompe. + +Elle n'eut plus qu'une ide: se sauver, regagner la tente sans qu'on la +vt. + +Et elle y parvint en profitant d'un moment o son pre et Jean Tabary +procdaient, toujours l'aide de leur lanterne, au nettoyage de la cage +extrme, occupe par les tigres. + +Elle ne respira l'aise que lorsqu'elle se sentit tendue entre les +draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la raction qui s'opra +en elle, une fivre la saisit qui ne la quitta plus jusqu' l'heure o +son pre vint prendre de ses nouvelles. + +Toutefois, et en dpit des recommandations de Franois, elle se leva +dans l'aprs-midi. + +Comme si la nature entire se rjouissait de la disparition de +l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de +foire. + +On et dit que le hasard taquin avait renonc tenir rigueur aux +forains, maintenant qu' leur insu ils n'taient plus sous le coup d'un +remboursement qu'il leur et t, la veille, impossible d'effectuer. + +Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de monde, +mme le jour de Pques; jamais on n'avait ralis d'aussi belles +recettes. + +Cette circonstance inspira Jean Tabary quelques rflexions +philosophiques: + +--Dire que si nous avions eu ce temps-l hier, murmura-t-il l'oreille +de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain nous +aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-tre +aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, toi +de la mme somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie d'un +homme, tout de mme! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas +dire! C'est la destine! + +Mais le dompteur n'tait pas en train de philosopher. A mesure que +l'heure s'avanait, une sorte d'inquitude intime, sinon de peur, et +qu'il n'avait jamais prouve avant d'entrer dans les cages l'treignait +et le rendait nerveux. + +Quand, aprs le djeuner, il descendit dans la mnagerie et qu'il passa +devant les cages, il se sentit agit par un petit frmissement. + +Il prouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais ressenti +en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte superstitieuse qu'il +ne s'expliquait pas. + +Invinciblement, et quelque effort qu'il ft pour la chasser, la vision +obsdante de la scne de la nuit revenait devant ses yeux. + +Sur l'tal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans le +regard de ces btes qui avaient dvor le corps de l'usurier, il lui +semblait retrouver le regard de la victime. + +Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. La +vieille tradition des dompteurs lui revint en mmoire. La chair humaine +avait un got... et, quand les animaux en avaient mang une fois... + +Et ce Tabary qui avait pass outre, qui avait dfi la lgende, en +donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile manier, les +plus gros morceaux!... + +Avant de frapper les trois coups, il hsita... + +Mais il songea que de l'autre ct de la cloison qui le sparait des +cages tout un public attendait, un public comme il tait dshabitu d'en +voir la mnagerie. + +L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front baign +de sueur, il fit effort sur lui-mme et il heurta la porte du pommeau de +son fouet. + +--Passez! cria de l'extrieur Jean Tabary. + +Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien +d'insolite dans l'attitude des deux btes; alors, subitement, il +recouvra son sang-froid. + +Il eut honte de lui-mme, et comme pour se punir de son instant de +faiblesse, il redoubla d'audace. + +Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les +pourchassa coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant une +sorte de plaisir cre se venger sur elles de sa peur. + +Et les exercices se succdaient; tous ses pensionnaires dfilrent +devant lui, mens rondement, manoeuvrs avec une vigueur et une tmrit + laquelle il ne les avait pas habitus. + +Et le public enthousiasm par cette furia dont il ne pouvait pas +souponner le mobile, acclamait le dompteur chacune de ses entres de +cage. + +nerv par la lutte, excit par les applaudissements, Chausserouge +accomplit des prodiges. + +Il lui vint subitement en tte de nouvelles ides qu'il eut la fantaisie +de mettre immdiatement en pratique, et sa volont rduisait les animaux +affols une obissance qu'il n'avais jamais obtenue jusqu'ici. + +Jean Tabary suivait d'un oeil tonn les pripties mouvantes de ce +duel. + +--Mtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire d'hier qui +lui a secou le sang! Mais quel succs!... + +Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numro. Franois devait +terminer la reprsentation par les exercices habituels de Nron, le +grand lion crinire noire, dont l'ge avait fait le pensionnaire le +plus redoutable de la mnagerie. + +Pendant qu'on sablait nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit le +dompteur dans le rduit o il attendait que tout ft prpar et qu'on +et introduit l'animal. Franois Chausserouge, l'oeil fivreux, +pongeait son front baign de sueur. + +--Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, tu sais, +sois prudent, tout de mme... avec Nron. Il n'entend pas la +plaisanterie. + +--Ne t'occupes pas de a, riposta le dompteur, d'un ton saccad, il +faudra qu'il marche... comme les autres! + +Un instant aprs, il se trouva face face avec le lion. Mais Nron +tait aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilit qui +exaspra la nervosit de Chausserouge. + +Ne pouvant contraindre l'animal l'obissance par ses moyens habituels, +Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du fauve qui, tapi +dans un coin, les oreilles basses et grondant la colre, le couvait +sournoisement du regard et il s'acharna sur lui. + +Vaincu par la douleur, fascin par l'oeil brillant de son dompteur, +Nron bondit, sauta, lanant des coups de patte qu'esquivait chaque +coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrire. + +A chaque audace nouvelle, chaque attaque pare, le public, que +passionnait cette lutte, applaudissait. + +Enfin, puis, haletant, aprs avoir successivement accompli toute la +srie de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, le +poil hriss, la gueule sanglante... + +Alors Chausserouge s'avana au bord de la cage, salua la foule, puis +rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Nron, saisit de ses +deux mains les mchoires puissantes de son adversaire et, se penchant en +avant, il introduisit la moiti de sa tte dans la gueule bante du +monstre... + +Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inou de +tmrit. + +Tout coup, le dompteur se sentit pris comme dans un tau. Les +mchoires de la bte, dtendues par son effort, se refermaient +progressivement, les crocs s'enfonaient, comprimaient les os du crne. + +Son corps eut un brusque ressaut en arrire, mais impossible d'chapper + l'implacable treinte... + +Dans cette seconde suprme, Chausserouge eut la conscience qu'il tait +perdu. Il fit appel toutes ses forces, poussa un cri touff: + +--A moi! Jean! + +Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la +puissance, il serra l'touffer la gorge du monstre. + +Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le +commencement de cette extraordinaire sance, se tenant prt porter +secours son associ, avait gard porte de sa main une barre longue +et aigu. + +Il en porta, travers les barreaux, un coup terrible dans les flancs du +lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de ce +mouvement, se redressa d'un coup de reins. + +Les crocs avaient creus de chaque ct de sa face de larges sillons. + +Bien qu'aveugl par le sang, mconnaissable, il s'tait aussitt pench, +rapide comme l'clair, avait ramass sa fourche et de nouveau avec rage, +il tait revenu la charge. Le public debout, mass devant la cage, +pouvant, poussait des cris d'effroi... + +En vain Tabary continuait harceler la bte pour l'empcher de se ruer +sur son dompteur, et il clamait de toute sa force: + +--En arrire! En arrire! Sors! on va t'ouvrir! + +Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant chaque +coup la peau du fauve. + +Hurlant de douleur, affol son tour, rendu furieux par la souffrance, +saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'crasant la tte contre +les barreaux. + +Franois sans relche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant au +hasard, comme un fou... Tout coup, Nron poussa un rugissement +formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la +langue pendante. La fourche, pousse d'une main ferme, s'tait enfonce +tout entire dans son ct. + +Ce fut alors un spectacle horrible... + +Comme s'il et voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans se +soucier des coups de griffe que l'animal lanait dans le vide, le +dompteur s'acharnait sur son pensionnaire... + +Enfin, les rugissements cessrent pour faire place des grondements +touffs, la queue cessa de battre les barreaux et le corps du monstre +resta immobile baignant dans une mare de sang. + +La frnsie du dompteur se calma immdiatement. Un voile passa devant +ses yeux, il trbucha et tomba dans les bras des garons de piste qui, +debout derrire la petite porte, taient entrs ds que l'animal, +dsormais sans mouvement, et cess de leur inspirer de la crainte. + +Ds lors, ce fut dans tout l'tablissement un tumulte indescriptible. +Le dompteur tait-il bless grivement?... Le lion tait-il mort? + +Jean Tabary, trs motionn par le spectacle auquel il venait +d'assister, eut toutes les peines du monde faire vacuer la baraque; +puis, ds qu'il eut fait fermer l'auvent de la mnagerie, il courut la +caravane o l'on venait de transporter le bless. + +Dj, un mdecin qui s'tait trouv ml l'assistance, s'occupait +lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes, +n'taient pas graves. + +Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, demi vanoui, pansa +les plaies bantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui se +lamentait. + +--Je l'ai toujours dit! Il tait trop brave! trop tmraire! a devait +arriver! + +--Ne craignez rien! rpliqua le docteur. La convalescence sera longue, +douloureuse, mais, ds prsent, je rponds de sa vie! + +A ct du lit, Zzette considrait le bless, l'oeil sec, comme si une +pense profonde la rendait indiffrente l'accident dont venait d'tre +victime son pre. + +Profitant d'un instant o on l'avait laisse seule, elle s'tait leve, +s'tait glisse dans la mnagerie et enfouie dans la cachette d'o elle +avait assist la veille au dpeage de Vermieux, elle avait suivi toutes +les phases de la lutte d'o Chausserouge tait sorti vainqueur, mais le +visage en lambeaux. + +Comme hypnotise par ce spectacle, pas un cri ne s'tait chapp de sa +gorge, et maintenant dans sa petite tte s'agitaient des penses +confuses, nullement tonne d'une issue qui lui apparaissait la suite +logique du crime de la nuit. + +N'tait-ce pas le commencement fatal de la punition rserve aux +criminels? N'tait-ce pas le commencement de la revanche de Vermieux? + +Mais ni un mot, ni un geste, qui pt faire souponner quiconque +quelles ides contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle +d'enfant. Elle n'prouvait plus pour son pre l'affection d'autrefois... + +Il lui semblait que son bon Franois tait mort et qu'il avait fait +place un homme mchant... dont la vue ne lui causait pas d'horreur, +puisqu'il ressemblait son pre, mais pour lequel elle prouvait une +aversion instinctive. + +Aussi, quand Chausserouge revenu lui et apercevant sa fille assise +son chevet, l'attira lui, en disant d'une voix lente: + +--Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille! + +Elle hsita avant de lui tendre son front. + +Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'et embrasse: + +--Tu aurais t orpheline, vois-tu, continua le dompteur. J'aurais t +retrouver ta mre, si je n'avais pas eu la force d'abattre Nron... Mais +Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, Louise? + +--Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je serai l, la +pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne parle pas, a +te fait mal et le mdecin l'a dfendu. + +Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse, +Zzette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers elle +et resta accoude au lit de son pre. Cette Tabary, elle la dtestait... +sincrement, sans restriction! + +Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement pouss Chausserouge +commettre un crime! + +--Ah! celui-l, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa prsence. Il +tait le mauvais gnie de la maison. Que de fois n'avait-il pas fait +pleurer sa mre! Et aujourd'hui n'tait-il pas cause si elle ne pouvait +plus aimer son pre? + +Cependant, Chausserouge, qui revenait peu peu la mmoire des faits, +maintenant que la douleur lgrement calme lui laissait un peu de +rpit, interrogea: + +--Et Nron? Est-ce que je l'ai tu? + +--Non, rpondit Jean, mais il n'en vaut gure mieux. + +--Ah! dit le dompteur en fermant les yeux. + +Et il n'en demanda pas davantage. + +En effet, aussitt que les soins qu'on avait d prodiguer Chausserouge +avaient laiss quelque rpit, on s'tait occup de Nron. + +L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le +vtrinaire. Grce l'tat de faiblesse du lion, qui respirait peine, +on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit de +paille hors de la cage centrale et l'tablir dans une cage voisine. + +Quand Tabary interrogea le vtrinaire sur l'issue probable de +l'aventure: + +--Je ne puis rien vous dire, rpliqua le praticien, avec ces btes-l, +on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent la vie +comme par enchantement... Leur nature offre tant de rsistance... La +grande difficult ce sera de pouvoir soigner votre pensionnaire quand +ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-l ont beaucoup de +mmoire et beaucoup de rancune. Il y aura l'avenir, s'il en rchappe, +de grandes prcautions prendre. + +--Enfin, vous croyez que nous le sauverons?... + +--Peut-tre! + +--Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pice de la mnagerie! + +Dans la soire, Chausserouge eut la fivre. On dut faire revenir le +mdecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la dite, et dans la +crainte d'un rysiple, prodigua les antiseptiques, mais, aprs son +dpart et ds que la nuit fut compltement venue, la fivre se changea +en dlire. + +Trs agit, le visage en feu, le dompteur pronona des mots sans suite. + +--Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas sa mre, il ne sait +plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le morceau... + +On envoya Zzette se coucher et Louise Tabary dclara qu'elle se +chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas o elle +serait trop fatigue, son fils la supplerait. Bien lui en prit, car +vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquitantes +proportions. + +Chausserouge eut le cauchemar. Au moment o on le croyait assoupi, de +terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se dressa +sur son sant, les pupilles dilates, arracha d'un geste brusque +l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fix sur la porte: + +--Nron! Voil Nron! attends, sale bte! Tu ne veux pas... Tu ne veux +pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! attrape! + +Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille. +Puis, tout coup, il poussa un cri: + +--Ce n'est pas Nron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est pas mort! Il +s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tte! Ma tte! A moi! Au secours! +C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je te dis! Va-t'en! + +Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour chapper +une treinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il +roulait sur son lit. + +En vain, Louise Tabary et Jean consterns, craignant chaque minute que +ses cris n'eussent un cho au dehors, tentaient-ils de te calmer. + +--Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! Calme-toi! + +Chausserouge ne voulait rien entendre. + +--Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois bien! Il +est l. Il ricane, tiens, l, dans le coin! Mais va-t'en donc, dmon! +C'est lui qui s'est veng! C'est lui qui m'a fait mordre par Nron! Mais +je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai! + +Enfin, la voix s'teignit dans sa gorge. puis par cet effort, il +retomba haletant sur son lit. + +Louise pongea soigneusement le visage de Franois humide de sueur et +de sang, humecta et rafrachit les plaies l'aide de compresses +imbibes d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui +subsista jusqu'au matin. + +--Il a eu une nuit fort agite, dit Louise au docteur, quand il revint +prendre des nouvelles du malade. + +--Alors il serait peut-tre prudent de le faire transporter dans un +hpital ou une maison de sant... Il y serait plus aisment et plus +efficacement soign... + +--Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas qu'une +pareille scne se renouvelt devant des trangers. Franois a horreur +des hospices... Ici nous serons mme de lui donner tous les soins que +ncessitera son tat, et l'ide qu'il est ct de sa mnagerie, que +ses btes ont besoin de lui, htera sa convalescence. + +Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, s'tait +rpandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais dans tout +Paris. + +De plusieurs journaux on tait venu interroger Jean Tabary qui, heureux +de la rclame dont allait bnficier l'tablissement, s'tait prt trs +complaisamment aux interviews. + +Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, criant: + + DEMANDEZ LE TERRIBLE ACCIDENT + DE LA MNAGERIE CHAUSSEROUGE + + _Derniers dtails!--Cinq centimes!_ + +Ds le lendemain, la mnagerie fut littralement envahie. On venait +demander des nouvelles du dompteur. On voulait voir Nron. Jean Tabary +rsolt alors d'ouvrir au public les portes de l'tablissement. + +Pour une somme modique, on tait admis visiter les animaux et +plusieurs fois par jour, l'explicateur donnait les mmes dtails qu'aux +reprsentations ordinaires. + +La foule stationnait longuement devant la cage o gisait le lion bless. + +Au bas de cette cage, on avait accroch une large pancarte, portant ces +mots: + + NRON + LION DE L'ATLAS + _qui le 7 avril a failli dvorer le dompteur Chausserouge._ + +Aprs le rcit mouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, les +assistants se retiraient pour faire place de nouveaux curieux. + +--Quel dommage! dit Jean Tabary sa mre, que nous n'ayons personne +pour faire une entre de cage!... C'est toujours notre chance... Si, +comme j'en ai eu l'ide un moment, j'avais appris le mtier... + +--Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne pourrais pas +trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait servir chez nous, +en attendant le rtablissement de Franois? + +--Pourvu qu'il se rtablisse! dit le jeune homme. + +--Il le faut, riposta la mre, nous n'avons pas sign l'acte +d'association, aprs il pourra se faire boulotter, s'il veut..., et +ajouta-t-elle cyniquement, le plus tt sera le mieux... Avec ses +scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet +animal-l!... Ce serait vraiment dommage, au moment o la veine parat +tourner et o nous voil presque au-dessus de nos affaires!... Au fond, +c'est trs heureux, cet accident... si jamais nous avions pu tre +souponn, le bruit qu'on fait autour de nous maintenant droutera les +recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des nouvelles de +Vermieux... alibi tout trouv! Chausserouge au lit! La mnagerie en +l'air, envahie par les curieux... Ce ne serait pas le moment de +commettre un crime... si la chose n'tait pas faite! + +--C'est vrai tout de mme, dit Jean Tabary frapp de l'observation de sa +mre. + +--Et pense, ajouta la mgre, si un second malheur, dfinitif cette +fois, allait arriver Franois... aprs l'acte d'association sign... +C'est nous qui resterions les seuls matres... les patrons. + +--Oui, mais il y a Zzette qui hriterait? + +--Zzette est mineure... et c'est nous qui serions les tuteurs, dit +Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en moi, fillot!... En +attendant occupe-toi de me trouver un remplaant provisoire +Chausserouge! + +Le jour mme, Jean Tabary se mit en qute. + +Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint +dcouvrir son homme. + +Un jeune dompteur, trs connu sur le Voyage sous le nom de Giovanni, +tait actuellement sans emploi. + +Il s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire. + +--Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment o je me prparais +aller vous faire mes offres de service. J'ai appris l'accident survenu +Chausserouge et je pensais, en effet, que vous deviez vous trouver dans +l'embarras... + +--Vous n'avez pas peur de prendre la succession de Chausserouge? + +--Alors, je ne serais pas dompteur! rpliqua le jeune homme en souriant. +Pour nous autres, qui avons l'habitude du mtier, nous trouvons dans le +danger un attrait irrsistible et d'ailleurs, y a-t-il tant de danger? A +part Nron, qui doit tre mort... + +--Non, il est grivement bless et nous esprons le sauver. + +--Eh bien! part Nron, les autres btes ne sont pas dangereuses. Je +connais Chausserouge, je sais ses exercices par coeur et je me fais fort +aprs une rptition pour habituer les btes moi, de paratre en +public... Je vous demande seulement de chauffer un peu mon entre de +cage. + +--Ne craignez rien! Nous allons profiter de la rclame de l'accident et +faire une srieuse publicit. Comptez sur moi. + +--Eh bien! Alors, quand vous voudrez. + +--Ds demain, dit Jean Tabary enchant. + +Sance tenante, il fit signer Giovanni un engagement, puis, aprs la +conclusion du trait, la conversation s'engagea, trs amicale, chacun +donnant l'autre les renseignements qui pouvaient l'intresser. + +Giovanni raconta son histoire. Il tait n Montmartre avait fait chez +son pre, patron menuisier, son apprentissage. + +Il n'avait pu s'accoutumer une existence calme et tranquille; il +rvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini la +vie libre, indpendante et bohme. + +Le soir, ds qu'il avait dn, il s'chappait de la maison paternelle et +courait au thtre Montmartre, o on l'avait admis comme figurant, et +c'tait pour lui une grande joie de revtir les oripeaux brillants des +drames de cape et d'pe. + +Puis, un beau jour, le Voyage tant venu s'installer boulevard de +Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au thtre Decker une +_tte l'huile_[4] trs assidue. + +[4] On appelle _tte l'huile_ les figurants qui prtent leur +concours gratuitement, pour l'amour de l'art. + +On le remarqua; on l'encouragea; il finit par se faire engager de +drisoires appointements et quand le Voyage leva le sige, sa rsolution +tait prise. Il abandonna la maison paternelle et le mtier de menuisier +et partit. + +Depuis, il avait fait un peu tous les mtiers, bonisseur, pitre, etc. Il +ne tarda pas trouver sa vritable voie. + +Entr en dernier lieu comme garon de piste la mnagerie Bella-Mina, +il dut dfendre la baraque de sa patronne contre l'envahissement d'une +bande d'nergumnes rclamant grands cris le renvoi de l'orchestre +compos en grande partie de musiciens allemands. + +Pour calmer l'effervescence, la dompteuse dut se rsoudre remplacer +ces trangers par des Franais, mais il n'tait pas facile d'en recruter +du jour au lendemain. + +Giovanni,--c'tait le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son arrive +sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom mile Pascaud,--s'offrit +de reconstituer la petite troupe; il se souvint que lui mme jadis avait +fait partie de l'_Harmonie Montmartroise_, en qualit de piston, et pour +prix de son service, il s'adjugea le titre de chef d'orchestre. + +Ds lors, il devint le bras droit de Bella-Mina. + +Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses nouvelles +fonctions et la dompteuse n'eut pas regretter le dpart de ses anciens +pensionnaires. + +Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses +reprsentations fort intressantes, mais, un beau jour, aprs une prise +de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger sa +maison et faire ses entres de cage. + +Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire. + +--Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis mis dans la +tte de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et je vous +envie... Je crois qu'aprs avoir bien cherch, ma vocation s'est +rvle... Je veux tre dompteur!... Puisque vous voil seule, c'est +l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leons et +m'autoriser vous suppler? + +--Mais, mon garon, le mtier ne s'apprend pas en une minute, ni en un +jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long apprentissage. + +--Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, l'apprentissage +ncessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les btes et on dirait +qu'elles reconnaissent en moi un homme destin vivre avec elles... Je +ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'tais garon de piste et que +j'avais pour tche de nettoyer les cages, bien souvent, sans vous le +dire, je suis entr faire mon office, par bravade et par plaisir, sans +avoir pris le soin de faire au pralable sortir les animaux... Il ne +m'est jamais rien arriv... Et depuis je vous ai tant vu... qu'il me +semble que rien ne me sera plus facile que de vous imiter et de me faire +obir. + +Bella-Mina considra curieusement ce grand garon si enthousiaste et si +sr de lui-mme. Aprs tout, n'tait ce pas comme cela que les vocations +se manifestaient d'ordinaire? + +Giovanni tait inconnu du public. Il tait jeune--vingt ans +peine--bien fait de sa personne, joli garon. Pourquoi ne russirait-il +pas? + +Et alors, en le prsentant comme son lve, quelle rclame ne se +ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se l'attacherait. + +Il y avait pour elle tout bnfice accepter, d'autant plus que +Giovanni coterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta. +L'exprience ne tarda pas la convaincre qu'elle avait eu raison. +Giovanni eut un dbut excellent. + +Encourag, il prit, de jour en jour, plus de got son mtier, +s'ingnia imaginer des numros indits, difficiles, et au bout de +trois ans il galait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une certaine +clbrit. + +Bella-Mina en conut sinon de la jalousie, du moins un secret dpit, qui +se manifesta dans diverses circonstances o elle n'eut pas toujours pour +son aide le mnagement qu'il eut t en droit d'attendre. + +Il avait toujours fait son service irrprochablement, avait contribu +pour beaucoup au succs de l'tablissement, et il eut mrit plus +d'gards qu'on n'en avait pour lui, mais deux raisons lui faisaient +supporter les petits ennuis de la vie commune: la premire, c'est qu'il +prouvait un grand attachement pour ses btes, dont il connaissait +aujourd'hui les moeurs, le caractre, le temprament; la seconde, c'est +qu'il caressait au fond de son coeur un rve quelque peu ambitieux. + +La mnagerie appartenait en propre Bella-Mina qui tait reste veuve +avec une fille, assez jolie, ge maintenant de dix-sept ans. + +Cette jeune personne, trs bien leve, et laquelle sa mre avait +refus de faire embrasser l'aventureuse carrire de dompteuse, tait +l'unique hritire et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en +place jusqu' l'heure o sonnerait forcment pour Bella-Mina qui allait +maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il deviendrait +l'homme indispensable et probablement le mari de la reine. + +Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se rsigner les voir passer +dans des mains trangres. + +Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait des +esprances sur l'ventuelle succession de la dompteuse, et celle-ci ne +le lui pardonna pas. + +Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accenturent de jour en +jour et un beau matin une scne violente clata. Bella-Mina lui reprocha +amrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le bien +qu'elle lui avait fait. + +Elle l'avait ramass dans la crotte, c'tait le cas de le dire, elle lui +avait donn gratuitement des leons. S'il tait aujourd'hui quelque +chose, c'tait elle qu'il le devait et maintenant il abusait de la +situation... Il dsirait sa mort! Elle en avait assez de faire le bien! + +Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garon de +piste, recueilli par elle, qui vgterait encore quarante sous par +jour si elle ne l'et rencontr sur sa route, se permettre de lever les +yeux sur une jeune fille arrive du couvent, distingue et apportant en +dot une fortune!... une des plus belles mnageries du Voyage! + +Non, dcidment, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de +rien! + +Giovanni avait quelques conomies; furieux d'avoir t du dans son +espoir, humili d'une pareille sortie, rvolt de la malignit de cette +femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en omettant de +tenir compte des succs personnels qu'il avait eus, lui, et qui +n'avaient pas nui la prosprit de la mnagerie, il demanda son +compte. + +Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui +proposer de l'engager. + +--Je suis content de savoir tous ces dtails, dit Jean, parce qu'ils +vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle se figure +videmment vous avoir irrmdiablement jet la cte, nous allons lui +prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de chez elle. +Laissez-moi faire! + +En effet, des annonces adroitement libelles furent, par les soins de +Jean Tabary, insres dans les journaux. + +En substance, il y tait dit que seul, aprs l'accident survenu +Chausserouge, un jeune homme s'tait senti le courage d'affronter, sans +exercice pralable, ces terribles animaux qui avaient failli dvorer +leur propritaire. + +C'tait le fameux Giovanni, un dompteur de vingt-trois ans, dont on +avait pu apprcier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante +audace. + +On conviait donc le public venir applaudir ces dbuts extraordinaires. +L'affluence fut norme et Giovanni, comme il l'avait prvu, aprs la +petite rptition huis-clos qu'il avait exige, n'eut aucune peine +se faire obir des animaux, rompus tous les exercices par de longs +mois d'entranement. + +Il n'avait pas eu, naturellement, prsenter Nron, gisant toujours sur +sa litire. + +Ds lors, la mnagerie redevint la mode. + +Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention sur cette +exhibition dlaisse, moins, ajoutait _in petto_ Jean Tabary, que ce +ne soit la faon brusque dont nous avons dbarrass le Voyage de cette +crapule de Vermieux, qui nous ait port bonheur. + +La fortune favorise les audacieux. + +On fit part Chausserouge du changement opr et de l'engagement de +Giovanni, avec toutes sortes de mnagements. + +Le dompteur, dont la fivre s'tait calme, et qui passait maintenant +ses journes dans un profond mutisme, tout ses penses et comme +accabl par le mal, se plaignit vivement qu'on et pris une semblable +dcision sans le prvenir. + +--On pouvait me consulter, rptait-il, a ne me plat pas beaucoup que +mes btes, qui sont habitues moi, soient manoeuvres par un autre. + +--Mais, rpliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les jours de +l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de laisser +chapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un bruit +norme et que nos recettes se ressentent de la rclame, de la publicit +qui s'est faite autour de nous. + +--a ne fait rien! a ne fait rien! ne cessait de rpter Franois +Chausserouge. + +Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary s'tait +arrt: + +--Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que vous ayez +choisi Giovanni de prfrence tout autre. Je connais son travail. Il +est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui qu'en un vieux, +qui et abruti mes btes et les et rendu quinteuses et rtives. Au +moins vous tes content de lui? + +--Trs content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement le mme +jeu que toi et il porte beaucoup sur le public. + +--Bon!... je voudrais le voir... + +Et Chausserouge, aprs avoir flicit le jeune homme, le retint prs de +lui, lui donna diverses explications, des conseils sur la manire de +traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus grande somme +possible d'obissance. + +Il le flicita sur le courage qu'il avait montr en acceptant une si +prilleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de ses +rponses que celui-ci flicita presque Jean de son initiative. + +--Si tu m'avais consult, j'aurais probablement refus et je confesse +que j'aurais eu tort. Ce garon me plat beaucoup. + +Puis il retomba dans ses penses profondes qui l'absorbaient des +journes entires, ne retrouvant la parole que pour demander des +nouvelles de la recette ou du lion bless dont l'tat ne s'tait pas +aggrav. + +Enfin, un jour, comme s'il eut cd une secrte proccupation, il +appela lui Louise et Jean Tabary. + +--coutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant d'assurer sur des +bases rgulires notre association. Dans la situation actuelle, cela +n'tonnera personne. + +Et comme ses deux interlocuteurs se rcriaient, dclarant qu'on avait +bien le temps d'y penser. + +--Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui meurt! +Vous le voyez bien, aprs ce qui vient de m'arriver, moi, qui depuis +plus de quinze ans que j'exerce le mtier, n'ai jamais attrap une +gratignure... Si Nron revient la vie et qu'il ait un remords de +conscience, je serais capable de n'tre plus aussi heureux et puis, je +ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens ce que +nous rgularisions les choses. + +Il s'interrompit un instant. + +--Ma mnagerie, mes btes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, je ne +veux pas m'en aller avec la pense que tout cela sera dispers ou +tombera entre des mains trangres... Si Zzette avait l'ge, si c'tait +une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus enrage +que moi!... Mais c'est une gamine... mine... Je ne veux pas qu'on +puisse dire quelque chose et que votre ingrence soit conteste... Vous +avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu de nombreux +services... vous tes des amis auxquels je sais qu'on peut aveuglment +se fier... Tout a doit entrer en ligne de compte... Je dsire qu'aprs +moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos parts de proprit +soient nettement tablies. En dfendant vos intrts, vous dfendrez +ceux de ma fille... + +--Mais, mon vieux Franois, tu parles comme un homme qui va passer +demain! Est-ce que tu deviens fou? + +--Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... Mais, +pour ma tranquillit, je veux que l'on fasse ce que je dis. + +Il fallut obir. On manda un notaire, qui couta les dclarations du +dompteur, dressa un acte en rgle o Jean Tabary tait dclar +co-propritaire de la grande mnagerie Chausserouge. Les parts de +proprit furent divises par tiers. Franois en possdait deux tiers et +Jean un tiers seulement. + +--Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille. + +Il fit venir Zzette, qui il rendit compte de la dcision qu'il venait +de prendre dans l'intrt de son avenir pour le cas o un malheur +surviendrait. + +Elle tait assez grande maintenant pour comprendre et il tait bien sr +que, le cas chant, elle saurait, comme toujours se montrer soumise et +reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle son dpart +ses tuteur et tutrice. + +Sans rpondre, Zzette lana un regard haineux Jean Tabary, puis elle +cacha sa figure dans ses mains et clata en sanglots. + +--Mon Dieu! dit Louise, quelle ide aussi de faire inutilement de la +peine cette petite! + +Et elle chercha attirer l'enfant vers elle, mais Zzette se rfugia +contre le chevet de son pre, montrant une rpugnance si nette +rpondre aux avances de la mgre que celle-ci jugea inutile d'insister. + +--Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? demanda +Chausserouge sa fille quand les Tabary furent sortis. + +--Parce que, rpondit l'enfant en regardant fixement son pre; parce que +je ne les aime pas... Ce sont de mchantes gens. + +--Maintenant, dit Louise son fils ds qu'elle fut sortie de la +caravane o reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne le +retiens plus! + +--Tu sais que si a arrivait nous aurions rudement de fil retordre +avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstine de Zzette avait +frapp. + +Louise Tabary haussa les paules: + +--Alors... tant pis pour elle! pronona-t-elle d'un ton ferme. Tu ne +voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse! + + + + +XII + + +Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait t facile +de soigner Nron. L'animal gisait sans force, presque sans mouvement, +entre la vie et la mort. + +On l'avait nourri l'aide de sondes, combattant la fivre et +l'affaiblissement des premires heures par les soins incessants que lui +prodiguaient les garons de piste, puis Giovanni, ds qu'il et pris son +service la mnagerie. + +Il n'y avait aucun pril affronter cette bte, qui ne remuait plus ni +pieds ni pattes et dont toute la vie semblait s'tre rfugie dans le +regard. + +C'tait le grand plaisir de Zzette de profiter de l'instant o l'on +ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrire le dompteur. + +Elle prouvait un contentement infini fouler de nouveau ce plancher, +considrer, travers les barreaux, les banquettes vides sur lesquels +une assistance nombreuse l'avait si souvent applaudie. + +Elle s'agenouillait prs de l'animal, passait ses petites mains dans son +paisse crinire, tapotant la tte norme du fauve. + +Et quand le pansement tait termin, elle se relevait regret et il +fallait presque l'entraner de force hors de la cage. + +Bientt les forces commencrent revenir. Le lion put commencer se +lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de l'approcher. +Giovanni seul fut ds lors charg de lui administrer les remdes. + +Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la premire fois le +lion debout. + +A la vue du jeune homme, Nron poussa un rugissement touff, et marcha +au-devant de lui, la gueule menaante. + +Giovanni avait les mains embarrasses. Se sentant sans dfense, il +battit en retraite et eut le temps de sortir. + +Ds lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de l'animal. +Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard tincelait, et il +faisait effort comme pour s'lancer. + +Chez lui, la rancune tait tenace; on et dit qu'il s'tait jur de ne +plus se laisser approcher par personne. + +C'tait, du reste, ce qu'avait prdit le vtrinaire, appel lui +donner les premiers soins, le soir de l'accident. + +Bien que la nature aidt beaucoup la convalescence du fauve, bien +qu'il ft possible de le remettre dsormais son ancien rgime, les +plaies n'taient pas encore ce point cicatrises que des pansements +ne fussent plus ncessaires. Mais devant l'impossibilit de les +continuer, il fallut y renoncer. + +Un jour que, vers deux heures de l'aprs-midi, la mnagerie tait +dserte, un garon de piste accourut tout effar la caravane de Jean +Tabary. + +--Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci. + +--Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une motion indicible, tout + l'heure, je m'tais absent de la mnagerie... En rentrant, qu'est-ce +que je vois... Mamz'elle Zzette... dans la cage de Nron! + +--Dvore! dit Giovanni en se levant subitement. + +--Non, dit le garon, bien vivante... et s'occupant laver, comme elle +vous l'a vu faire cent fois les blessures de Nron avec une ponge +imbibe d'aromates! Et le lion ne bougeait pas! + +Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut la +mnagerie, passa derrire la toile et se mit en devoir de pntrer dans +la cage. + +Mais avant qu'il et eu le temps d'ouvrir la porte, Nron s'tait +prcipit, et, debout contre cette porte, passant ses pattes normes +travers les barreaux de fer, il s'efforait, en grondant, d'atteindre le +jeune homme. + +Zzette tait toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son +ponge la main. + +--Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton trs calme, +vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous dit qu'il ne +veut plus voir les hommes depuis que mon pre a failli le tuer!... + +--Mais vous, mamz'elle Zzette?... + +--Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connat, et j'ai des jupons! + +Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni en +resta confondu. Il se retira et passa dans la mnagerie. + +Nron, la crinire toujours hrisse, le suivait de l'oeil. + +--Ne vous montrez pas, dit Zzette, a l'excite... et laissez-moi +faire... + +Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'tendre +terre et elle continua, trs calme, son pansement, comme elle l'avait vu +faire pendant les premiers jours de la maladie. + +La bte docile ne remuait pas; elle avait allong son mufle sur le +plancher et faisait entendre une sorte de renclement. + +--Voil! dit-elle enfin, en se relevant. + +Elle tapota une dernire fois le nez de Nron, se retira reculons, +entr'ouvrit brusquement la porte et disparut. + +Dans toute la mnagerie, ce fut un indescriptible moi. + +--Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire obir un +fauve comme personne, mme le plus audacieux dompteur, n'et oser le +tenter! + +Quant elle, trs fire, elle affectait de ne pas comprendre ce que sa +tentative avait de tmraire. A toutes les marques d'admiration qu'on +lui tmoignait, elle se contentait de rpondre navement: + +--Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, c'est pas +plus bte qu'un autre animal, au contraire! + +Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces Tabary +dtests, qui, eux, n'taient bons qu' faire le mal et restaient +parfaitement incapables d'une action pareille celle qu'elle venait +d'accomplir si simplement. + +Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus +profondment, ce fut Franois Chausserouge. + +Toujours couch tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin du +mutisme persistant qu'il observait; il couta, les yeux noys, le rcit +que lui fit Giovanni et quand Zzette apparut sur le seuil, il ouvrit +les bras, ne trouvant qu'un mot: + +--Ma fille!... Ma petite file!... + +Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-mme, +comment l'ide lui tait venue d'entrer dans la cage de Nron, quelles +sensations elle avait prouves. + +Quand elle vint dcrire la fureur qu'avait montre la bte la vue de +Giovanni, il l'interrompit: + +--Maintenant, dit-il, je comprends et il sera dsormais impossible de +faire travailler Nron sans s'exposer tre boulott... Il a gard +rancune de la correction qu'il a reue et il a pris l'horreur de +l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une enfant et que tu as +une robe... Dsormais, Nron sera aussi docile avec toi qu'il restera +indomptable pour tout autre... Continue entrer chaque jour avec lui +pour le soigner, mais veille bien ce qu'aucun homme n'apparaisse aux +abords de la cage pendant tout le temps que tu seras enferme avec +lui... Il pourrait t'arriver malheur... + +--Et quand il sera guri, dis, papa, tu me laisseras encore lui rendre +visite, pour entretenir l'amiti? + +--Oui, aprs que moi-mme, j'aurai pris ma revanche avec lui... + +--Mais toi, papa, il te dvorera, puisque tu dis qu'il se souvient. + +--Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon amour-propre est +engag. Il faudra bien que j'en vienne bout, mais aprs cette +exprience, je te le laisserai. Ce sera ton lion toi, pour quand tu +auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de reparatre en public. + +--Merci, petit pre! dit Zzette en baissant la tte, mais la rsolution +que son pre avait prise de se rencontrer de nouveau avec Nron, la +remplissait d'une crainte instinctive. + +Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle, +retrouverait en face de Chausserouge sa frocit native. Comme si par +une sorte d'affinit, les rancunes de l'animal eussent eu un cho dans +son me, elle tait sre qu'un malheur planait, inluctable, si son pre +persistait. + +Mais il tait toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures +longues cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'esprait, le +pouvoir de s'opposer une pareille imprudence. + +Sur ces entrefaites, le dompteur reut une visite, qui le troubla +singulirement. + +C'tait Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des +dernires victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis joui +d'une situation aise sur le Voyage, tait cauteleux et insinuant. + +Charg de famille et rduit depuis sa ruine la plus affreuse misre, +il avait fini par trouver une place de rgisseur chez Oiselli, au Cirque +des Animaux Savants, mais ses faibles moluments taient loin de suffire + faire vivre sa niche, qu'il abritait ple-mle au fond d'une vieille +caravane moiti dmantele. + +Il devait le surplus la charit de ses anciens confrres, qui ne +voyaient pas sans piti un des leurs dans la mlasse, sachant fort +bien pour la plupart que le lendemain, la suite d'une mauvaise +campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre. + +Chausserouge n'avait pas t un des moins pitoyables, et mme au temps +de sa plus grande dtresse, il avait toujours eu une pice glisser +dans la main du vieux forain. + +Donc Romillard se prsenta, sous le prtexte de venir demander des +nouvelles du bless, en ralit pour quter un petit secours. Mais ce +jour-l, il n'avait plus cette attitude humble et obsquieuse qu'il +affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait min par une +colre sourde. + +Aprs avoir pris des nouvelles du dompteur, il clata. + +--Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de a sur tout le +Voyage... Vermieux a disparu!... + +Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures. + +Louise Tabary, qui tait prsente ainsi que Jean, changea un regard +avec son fils. + +--Oui, continua Romillard trs excit, disparu!... Voil bien ma +veine!... Trois mois plus tt et j'tais hors d'affaire, mais quand on a +la guigne... + +Chausserouge, ple d'motion, avait demi dissimul son visage derrire +l'oreiller. + +Louise fit un effort pour contenir une motion secrte: + +--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que Franois est +malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela? + +--Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairs avec Vermieux? + +--Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous tions parvenus +liquider, malgr le malheur des temps, il y a quelque temps... +Aujourd'hui, nous sommes quittes... + +--C'est ce qui explique que vous n'ayez pas t tonns de ne pas le +voir rappliquer le second dimanche de Pques, une de ses chances, +qu'il n'a jamais manques d'une heure... Bref, voici: vous savez combien +Vermieux tait exact... Il passait sa vie dans son patelin... mais tous +les trois mois, on le voyait rappliquer, sa sacoche au ventre, le +portefeuille bourr de tous les billets qu'on lui avait souscrits sur le +Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour faire tomber aux mmes +dates... Le jour o il apparaissait, il n'y avait pas besoin de +consulter le calendrier... Il dgotait la Banque de France pour la +rgularit... Eh bien! cette anne, nisco, pas de Vermieux!... D'abord, +on s'est dit:--Bah! il aura manqu le train... o il aura t malade... + son ge, c'est permis... Il sera l demain! Mais ni le lendemain, ni +les jours suivants, pas de nouvelles... Jugez si on tait content de ce +rpit, car si la fte marche bien depuis quelques jours, la premire +semaine avait t dsastreuse et pas beaucoup des dbiteurs taient en +mesure! + +--Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise. + +--Je vous crois... et j'en connais pas mal qui a a tir une rude +pine du pied... Vous pensez bien que personne n'a os rclamer... On +tait bien trop content... Pourtant, la fin, y en a un qui s'est mu, +cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai toujours souponn d'avoir +des affaires de compte demi avec Vermieux... Je ne m'tais pas +tromp... C'est lui qui a donn l'veil!... + +--L'veil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un coude. + +--Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, Franois! tu vas prendre +froid. + +Elle se leva, fora le dompteur se recoucher en lui glissant +l'oreille: + +--Tais-toi et laisse-moi faire! + +Puis elle revint et, pour donner une diversion l'motion qu'elle +lisait galement sur le visage de Jean: + +--a vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! dit-elle +simplement. Vous prendrez bien un verre de vin? + +--Ma foi! c'est pas de refus! + +Et quand ils eurent trinqu: + +--Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... a nous intresse!... +Vous disiez que Lamberty avait donn l'veil... Comment a? + +--Il a crit au pays pour savoir du nouveau... Et voil o l'affaire se +corse... Vermieux, trs bien portant, a pris le train dans la mtine de +dimanche de bonne heure, et il aurait d tre Paris vers huit heures +et demie ou neuf heures... Personne ne l'a vu... Naturellement, la +gare de Lyon, son arrive n'a pu tre remarque au milieu de tous les +autres voyageurs... Aucun accident n'est arriv sur la ligne pendant la +route... Vermieux serait donc Paris... Pour qui le connat, il est +inexplicable qu'il n'ait pas paru, sinon le soir mme, du moins le +lendemain, sur le Voyage... Bref, sa trace est perdue partir de son +dpart de l'Auvergne... + +Louise Tabary ne bronchait pas. + +Elle profita d'un moment o Romillard s'interrompait pour vider son +verre: + +--Est-on bien sr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le train... + +--On a montr Lamberty, la gare de Lyon, le seul billet venant de la +station de Vermieux et qui a t exactement remis l'employ charg de +contrler la sortie... On est donc sr que le vieux a accompli son +voyage sans encombre, mais depuis?... + +--Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de cochons, il +tait toujours cousu d'argent... a s'est peut-tre vu... et dame! le +canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu l'eau pour le +voler... Il y a tant de crapules dans le monde... + +--Lamberty est all la Morgue... On n'a rien retrouv! + +--Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... a sera un dbarras +pour le Voyage, voil tout... Est-ce qu'il a de la famille, ce vieux +magot? + +--Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez mauvaise +intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention d'hriter, il a +dpos une plainte au procureur de la Rpublique de Riom... et +aujourd'hui la Sret marche. On n'est pas venu vous demander des +renseignements? + +Il y et cette fois un silence plein de gne. Personne ne rpondit +cette question dangereuse. + +--Voil que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je vais +allumer la lampe. + +Dans son lit, Chausserouge suait grosses gouttes. Jean Tabary sentait +un petit frisson lui parcourir les moelles. + +--La Sret! La Sret! rpliqua-t-il d'un ton bourru, nous n'avons +rien faire avec la Sret! Que lui dirions-nous de plus? + +--Les agents vous demanderont comme tout le monde si vous aviez une +chance, un billet payer dimanche Vermieux, afin de pouvoir au +moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier devait tre +porteur, sans compter la monnaie. + +La question tait pineuse. C'tait le point faible, qui pouvait les +faire souponner si, par une rponse imprudente, on parvenait un jour +les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la question: + +--Et qu'est-ce qu'ont rpondu les autres... Ceux qu'on a dj +interrogs? + +--Ma foi, eux pas btes, ils ont rpondu qu'ils ne devaient rien. + +--Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres? + +--Bah! Vermieux savait peine lire et crire... et il ne se fiait +personne... Il n'y a srement pas d'autres preuves que celles qu'il +portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se taper... + +Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y prit +pas garde et continua: + +--C'est pourquoi je vous disais tout l'heure que j'avais la guigne... +Une occasion unique de me librer bon march, comme les autres et je +la rate! Trois mois plus tt et j'avais toujours mon thtre de +marionnettes, au lieu de crever la faim! + +--Romillard, dit Louise, vous allez dner avec nous ce soir. a va-t-il? + +--Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui m'attendent! + +--Nous avons un pot-au-feu... Et pour clbrer le retour la sant de +Franois et vous remercier de votre bonne visite, nous allons faire une +petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquitez pas! Ils auront +ce soir de quoi bouffer! + +Louise tenait garder Romillard le plus longtemps possible. Elle le +sentait sans dfiance, parfaitement renseign, et il y avait pour elle +un trs grand intrt ne rien ignorer des dtails de cette aventure, +qui passionnait le Voyage. + +Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant toute +la soire. Romillard exhuma des anecdotes o clatait la rapacit de +l'usurier et la conclusion fut que c'tait un grand bonheur pour tout le +monde. + +--S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire qu'au +moins une fois le bon Dieu aura t juste; oui, mais ne reviendra-t-il +pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir comme un diable +d'une boite surprises. + +--Je ne le crois pas, dit Louise froidement. + +--Mais enfin, si, au lieu d'tre un malheur, c'tait tout simplement une +lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie de se payer un +petit tour de promenade. + +--Non, rpliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien craindre. Je +connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon plaisir, je +vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! c'tait trop en +dehors de ses habitudes... + +Chausserouge, qui s'tait lev pour faire honneur son hte et que ces +propos avaient peu prs rassrn, remarqua alors que sa fille +Zzette, assise prs de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague +et incertain, de Louise Jean Tabary, de son pre Romillard; ses +petits doigts avaient des tressaillements nerveux. + +--Est ce que tu souffres, ma chrie, tu ne manges pas, tu es malade? + +--Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim. + +--C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est fatigue, +elle ferait mieux d'aller se coucher. + +--Oui, dit tout bas la petite fille son pre, laisse-moi m'en aller, +je n'en puis plus! + +Elle se leva et courut se rfugier dans la tente o elle couchait +d'habitude. L, elle s'tendit sur son lit, la tte enfonce dans les +couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secoue par la peur. + +Ses nerfs, encore malades la suite de l'pouvante qu'elle avait +ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse +pareille. + +Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, devant +un tranger avec une aisance et une tranquillit telle qu'elle et t +tente de croire que le crime n'existait que dans son imagination, +l'avait remplie de terreur. + +A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux Tabary: + +--C'est vous qui l'avez tu, Vermieux... Je vous ai vus! + +Mais son pre, son pre tait l... aussi coupable que les autres et +qu'il fallait accuser en mme temps! + +Combien elle tait punie de sa dsobissance! Combien ce secret fatal +lui semblait lourd porter! + +Son me d'enfant s'tait transforme. Depuis plusieurs jours, cette +pense unique l'obsdait et elle en tait arrive considrer comme une +revanche la rvolte de Nron. L'accident de son pre, c'tait le +commencement du chtiment... + +Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de la +mauvaise action laquelle on l'avait associ, et c'est pourquoi elle +l'abordait sans crainte, elle dont le coeur tait pur. + +Toute la nuit, elle eut encore la fivre, et l'indisposition persistant, +Chausserouge qui allait mieux, commena s'alarmer. + +Il se rendait parfaitement compte que sa fille pt tre malade, mais il +ne comprenait rien cette nervosit subite, au changement subit +d'allures de la petite Zzette. Il finit par mettre sur le compte d'un +mal inconnu ces phnomnes inexplicables. + +Quant lui, son tat s'amliorait rapidement. + +Le mdecin l'ayant autoris sortir de la caravane, sa premire visite +fut pour ses btes. + +La conversation de Romillard, le temps qui s'tait coul sans qu'aucun +danger part se dessiner l'horizon, l'assurance qu'affectaient les +Tabary avaient fini par calmer ses premires apprhensions. + +Louise n'avait rien nglig pour lui rendre la confiance perdue; d'autre +part, les recettes taient excellentes. Il descendit calme, presque +joyeux. + +Il n'avait pas fait dix pas dans la mnagerie qu'un rugissement furieux +se fit entendre. Il leva les yeux. + +A sa vue, Nron, dont la crinire s'tait hrisse tout entire, s'tait +jet contre les barreaux qu'il s'efforait d'branler sous son effort. + +Les crocs menaants, la gueule cumante, il se tenait debout, puis +s'accroupissait comme pour prendre son lan et bondir sur le dompteur... +puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge s'approcha de la +cage. + +L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et, +toujours grondant, il cherchait attirer l'homme lui. + +--Allons! allons! pas de mchancet, Nron, dit le dompteur, tout en se +tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du fauve. + +Mais il plit et fit un pas en arrire. Au moment o son regard se +croisait avec le regard sanglant de la bte, la mme hallucination le +reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses +nuits de fivre et d'insomnie. + +Dans ces yeux brillants de colre, il retrouvait l'expression des yeux +de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se ft incarn dans +le lion! + +Ds lors, tout lui parut chang dans la mnagerie; les btes que le +rugissement de Nron avait rveilles et qui rpondaient l'appel de +leur redoutable voisin, lui parurent hurler la mort! + +Il lui sembla qu'une sorte d'obscurit envahissait tout coup la +baraque, illumine seulement par les clairs du regard de Nron. + +L'tal roulant, le corps dchiquet de Vermieux, les bras rouges de sang +de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard dchires belles dents +par les fauves affams, la scne toute entire du crime se reconstitua +subitement dans sa cervelle et, comme devant un kalidoscope, toutes les +pripties dfilaient devant ses yeux effars... Il se sentait +magntis, attir fatalement.. + +Vermieux lui criait: + +--Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin! + +Et ses jambes flchissant sur lui... il se laissa tomber sur une +banquette... + +Tabary le retrouva l, hbt, l'oeil fix stupidement dans l'oeil du +lion et une sueur au front. + +--Que fais-tu, Franois? cria le jeune homme frapp de l'attitude +trange du dompteur. + +--L! fit Chausserouge, l! tiens, vois-tu... le lion! + +--Eh bien quoi, Nron? + +Et du doigt lui dsignant l'animal, le dompteur continua: + +--Il est possd de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? Tiens, +regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'lancer! C'est +comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une voix +sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, o malgr moi, tu lui +as donn manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois bien, il +est possd, je te dis! + +--C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! rpliqua Jean qui jeta autour +de lui un regard inquiet, tu as la fivre! Viens, rentrons, ce n'est pas +prudent de rester l... + +Il craignait chaque instant de voir entrer un employ de la mnagerie + qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout rvler. Mais +l'autre s'obstinait. + +--Non, je te dis, c'est Vermieux! Nron est possd par Vermieux! + +Il se dbattit vigoureusement et parvint chapper l'treinte de +Tabary qui cherchait l'entraner. + +--Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!... + +--Tais-toi! tais-toi! tu draisonnes! + +--Non!... non!... je ne draisonne pas! Quand j'tais petit, ma +grand'mre, qui tait une savante, qui connaissait les choses de la vie, +me l'a rpt souvent: + +--Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait pas ce +qu'on a devenir... L'me des chrtiens passe souvent dans le corps des +btes! Eh bien! Cette fois, l'me de Vermieux est passe dans le corps +de Nron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me lchera jamais... Je +ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai commenc... je le +finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le coeur, pour ne plus +voir fixs sur moi, toujours, ces deux yeux-l!... Laisse-moi, je te +dis! Laisse-moi en finir! + +Et compltement hallucin, le poing tendu, il marchait la cage, face +au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lanait avec plus +de fureur, chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans le vide, +travers les barreaux, comme pour saisir et attirer lui son ennemi. + +Enfin, Jean Tabary se rvolta. Il n'y avait pas dire, Chausserouge +tait fou, et sa folie dangereuse risquait de compromettre d'autres que +lui. Il fallait tout prix faire cesser cet accs. + +Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face face son +associ qu'il fit pirouetter sur lui-mme. Puis il le poussa devant lui, +sans lui donner le temps de protester. + +--Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend! + +--Mais je te dis que je veux le tuer! + +--Louise nous attend! Tu le tueras plus tard! + +A chaque enjambe nouvelle, la rsistance du dompteur diminuait. Un peu +de raison semblait luire dans son cerveau fatigu mesure qu'il +s'loignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction dangereuse +du regard du fauve. + +Tabary parvint le faire rentrer la caravane. + +--Que s'est-il pass? demanda vivement Louise en considrant les deux +hommes, l'un Chausserouge, atone et affaiss, l'autre, Jean, nerveux et +tremblant d'motion. + +--Il s'est pass, dit le jeune homme, que ce bougre-l va nous faire +arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, divaguant +dans la mnagerie, en train de raconter l'affaire... Il regardait Nron +et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y avait personne l, +sans quoi... C'est de la folie!... + +--Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton trs bas. Ne dis +rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas l'exciter. + +Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur son +front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa +matresse, Jean Tabary. + +--Est-ce que, par hasard, j'ai dit des btises?... interrogea-t-il. Je +ne me souviens pas! + +--Oui! dit Jean, un peu de fivre seulement, tu croyais voir Vermieux! +Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir avant d'tre +compltement rtabli. + +--Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis. + +Il s'tendit sur son lit, la tte tourne vers le fond. Jean Tabary prit +sa mre part. + +--Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du tout!... +Avec cela, pas moyen de consulter un mdecin... ni de le faire placer +dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accs de +somnambulisme... Sr, il doit avoir une flure depuis son accident. Une +flure par l! ajouta Jean en se frappant le front du doigt. + +--Nous voil propres, avec un infirme pareil sur les bras, grogna +Louise. Toute ma vie, 'aura t la mme chose... je n'aurai toujours eu +affaire qu' des empltres... Mais, sois tranquille, celui-l ne nous +compromettra pas... Je lui serrerais plutt le cou pour l'empcher de +parler! + +Et, ds lors, Chausserouge fut soumis une surveillance attentive de la +part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvr son bon sens; il +agissait, parlait comme avant cette scne d'auto-suggestion qui avait si +fort effray Jean. + +De temps en temps seulement, comme si une impulsion intrieure dont il +n'tait pas matre le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait vers +la porte de la caravane. + +--O vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin. + +--A ct... l... dans la mnagerie... Voir si les btes sont bien +soignes... + +--Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garon veillent tout... + +--Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde aux +reprsentations... + +--Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains rien... On te +rendra compte de tout, ici, mais le mdecin ne veut pas que tu sortes +encore... Tu attraperais du mal... + +Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard o se lisait l'hypocrite +rsolution de dsobir, de suivre l'ide fixe qui paraissait le hanter +toute heure sans qu'il s'en expliqut nettement, ds qu'une occasion +propice se prsenterait et il retombait dans une sorte d'indiffrence, +d'hbtude dont rien ne pouvait le sortir. + +Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrs +qu'il devint bientt vident aux yeux de tous qu'une lsion devait +s'tre produite dans le cerveau du dompteur, lsion qui lui enlevait la +plnitude de ses facults. + +Il en vint se dsintresser de tout ce qui n'tait le souci exact de +la vie matrielle; il restait des journes plong dans une apathie +effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait +d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses +btes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu' lui. Il +tendait alors l'oreille, et comme s'il rpondait un appel, il se +levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait +l'autorit de Louise ou la volont brutale de Jean pour le faire +rasseoir. + +Zzette suivait avec effroi les progrs du mal qui dvorait son pre, +mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun +tonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupfi tout +le monde. + +Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutume Nron, qui +allait maintenant tout fait bien, elle trouva dans la caravane un +mdecin en train d'examiner son pre. + +Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilit qui lui +incomberait si elle persistait garder son malade en charte prive. + +Quelque danger qu'il put en rsulter, elle avait enfin pris le parti de +faire revenir le docteur et elle avait profit d'un moment o +Chausserouge lui paraissait plus calme. + +S'il parlait, maintenant que la dmence ou tout au moins l'inconscience +du dompteur tait bien constate, il serait toujours facile de mettre +ces divagations sur le compte de la maladie. + +Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire. + +Elle raconta en dtail au mdecin toutes les excentricits, les +hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis +quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu' +l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur +lui son lion Nron. + +--Dernirement, dit-elle, un individu nomm Vermieux, que Chausserouge +a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a t +assassin... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans +quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident... +Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Nron, croit revoir +Vermieux. Il prtend que l'me du vieux bonhomme est passe dans le +corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut +toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gard contre lui +une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous +perdions le malheureux Franois de vue, un seul instant, il se ferait +dvorer srement... + +Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas o un soupon +germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le mdecin sur la voie. + +--Vous dites qu'il a t en proie ces hallucinations quelques jours +aprs son accident? demanda-t-il. + +--Oui... Mais ds les premiers jours, il avait commenc divaguer. Nous +avions mis d'abord ces propos incohrents sur le compte de la fivre, +mais, mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a +augment, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister de +vritables actes de folie. + +Le docteur dclara alors que ces explications confirmaient son +diagnostic. + +En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la +tte du malheureux dompteur, avaient caus une dpression des os du +crne. + +De l les troubles crbraux qui enlevaient Chausserouge toute +responsabilit et oblitraient sa raison. + +--Il n'est pas encore dangereux pour les autres... moins que, dans un +moment de crise, il n'chappe votre surveillance et ne cause par son +inconscience un malheur irrparable en ouvrant par exemple la cage des +fauves; mais, pour plus de sret, votre place, je m'adresserais au +commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile o il +recevrait les soins appropris son tat... Je vais, si vous le +dsirez, vous dlivrer un certificat dans ce sens. + +--Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien +consulter un mdecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la +mnagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux + des trangers qui pourraient, un beau jour, prendre au srieux ses +divagations. + +--Dans tous les cas, je vous ai prvenus, dit le mdecin en se retirant, +et j'entends dgager ma responsabilit personnelle. + +--Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur! + +Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la +peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une +aggravation dans l'tat de Chausserouge. + +--Aprs tout, disait cyniquement Jean, une flure, a ne se remet pas. +Et le pauvre Franois est bel et bien foutu... Ah! mon Dieu! le plus tt +que a sera fini, mieux a vaudra pour lui... et pour nous! C'est pas +une existence de vivre comme une vritable brute, avec des ides fixes +qui peuvent compromettre l'tablissement tout entier et, pour nous, de +rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait +dans un moment lucide!... Ah! non, franchement, il vaut mieux en finir! + +--Si encore, dit Louise qu'une rflexion profonde paraissait absorber, +si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le +laisserait aller dans la mnagerie... et se dbrouiller avec Nron... +avec Vermieux comme il dit, surtout si c'tait la nuit!... + +Jean Tabary regarda longuement sa mre. + +--C'est vrai, dit-il tout coup, qu'un accident est si vite arriv! + +Ils n'changrent pas un mot de plus. Chausserouge, ce moment, se +rveillait. Il porta la main sa bouche et balbutia: + +--J'ai faim! + +--Allons, la mre, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon +signe, un malade qui demande manger. a me fait plaisir, mon vieux +Franois, de te voir comme a reprendre got aux bonnes choses. + +--Et le mdecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le +souponneux dompteur en descendant du lit sur lequel il tait tendu. +Est-ce que je pourrai bientt sortir de nouveau? + +--Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espre qu'avec deux +ou trois jours de repos... + +La figure du dompteur s'claira. Il murmura: + +--Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses +doigts, les yeux levs au plafond avec un sourire empreint d'une joie +profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement dissimuler en +pinant les lvres. + +Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux +ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les motions des +entres de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les +applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche +prendre avec Nron dans l'oeil duquel il fallait jamais teindre le +regard obsesseur de Vermieux... Ce regard qui perait la toile de la +caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivie, +tincelant et vengeur, jusque dans son sommeil... + +Et c'tait cette proccupation unique dont se moquait Tabary, qui le +hantait obstinment... qui le rendait indiffrent toutes choses... + +Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'tait pas mort +compltement... Vermieux revivait dans le corps de cette bte... et il +n'achterait, lui Chausserouge, sa tranquillit qu'au prix de la mort de +Nron!... + +Il l'avait manqu une premire fois... Il serait la seconde fois plus +heureux... Et alors, pour toujours dlivr de ce cauchemar, il le +sentait, il renatrait la vie... + +Il prouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui crasait les +paules... S'il faisait quelques pas, il marchait courb en deux, ainsi +qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids... + +Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pense l'issue +tant espre et attendue, de dire haute voix, en secouant les paules +et en se redressant d'un coup de reins: + +--Oh! tiens, vois-tu... APRS... je serai lger comme une plume... Je +sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!... + +--_Aprs_... quoi?... demanda Jean intrigu. + +--Aprs... rien!... rpliqua Chausserouge en retombant dans son mutisme +et en courbant nouveau sa haute taille. + +Et en mme temps, il baissait sournoisement les paupires, furieux de +s'tre vendu, apportant dans cette comdie l'hypocrisie du malade, qui +voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se dfier, dans +tous ceux qui l'entourent. + +Et pour donner le change compltement, craignant d'tre devin et qu'on +ne prit de nouvelles mesures pour l'empcher de mettre son rve +excution: + +--Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content de lui? + +--Trs content!... Et le public lui fait fte! + +Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une +immobilit et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'tre pris +pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le +soir, l'heure o, le jour tombant, la mnagerie reste dserte, les +employs s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le +mannezingue prochain; ou bien partir de minuit, lorsque la +reprsentation dernire termine, chacun se retire pour aller se coucher +ou souper dans un cabaret proche de l'tablissement. + +Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant d'tre +pinc, comme un enfant qui craint d'tre pris en flagrant dlit de +dsobissance, il soulevait doucement la tte, pour s'assurer que Louise +veillait ou Jean Tabary. + +S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait +la porte avec des prcautions infinies, jetait un coup d'oeil autour de +la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour +l'arrter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilit +premire. + +Il ne voulait agir qu' coup sr, certain de n'tre pas drang, ni +ramen de force la caravane, comme cela lui tait arriv une fois. + +Et alors quand, dlivr de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa +haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel +solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui! + +On ne l'accuserait plus d'tre fou... et Tabary lui-mme serait oblig +de reconnatre qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui tait +complice du mme crime, de les avoir dlivrs tout jamais de la +prsence dteste et menaante de ce Vermieux de malheur! + +Plus le temps s'avanait, plus l'impatience de Chausserouge augmentait. +A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu' lui: + +--Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas l... Je ne +puis pas lui rpondre! + +Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin la surveillance +dont on l'entourait incessamment, malgr la promesse ritre qu'on lui +avait faite de le laisser sortir aprs deux ou trois jours de repos, +il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de +traiter de lubie la proccupation qui l'avait obsde jusque-l... + +--Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccad, je vais tout +fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le +docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvnient... + +--Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... rpliquait +Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientt notre bonne +petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien prcipiter... +Attendons de pouvoir clbrer comme il convient ton rtablissement +complet, sans crainte d'une rechute... + +Mais elle ne se mprenait pas sur ce mieux apparent. + +Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur clat fivreux, ses +mains avaient des tremblements nerveux et la simulation tait flagrante. + +--coute, Jean, dit-elle Tabary, je crois que le moment est venu de le +laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le +croit guri ou peu prs, personne ne pourra nous accuser d'avoir t +imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le +surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il +commit une gaffe dont puissent ptir d'autres que lui... S'il cope, +tant pis... ou tant mieux... ton choix! + +--Tant mieux! dit Jean cyniquement. + +Le soir mme, aprs dner: + +--Mon vieux Franois, dit-il, aprs la reprsentation, c'est--dire vers +minuit, nous devons, ma mre et moi, aller souper chez Oiselli... Te +voil devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais +besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne +resterons pas longtemps... deux heures nous serons de retour... Je +peux compter sur toi? + +Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il ptrit fbrilement +dans ses doigts une crote de pain et rpondit en haussant les paules: + +--Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille... +puisque je te dis que je suis guri... Les mdecins sont des +imbciles!... + +Chausserouge, rest seul dans la caravane, attendit avec impatience que +l'heure fut venue de livrer ce combat suprme qui devait le dlivrer +tout jamais de l'obsession terrible. + +Pendant tout le cours de la reprsentation, il resta attentif au fond +de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu' lui. + +Quand aprs le fracas des applaudissements saluant l'exercice final, +clatrent les rugissements des fauves, excits par l'odeur et la vue +des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'tal roulant, le +dompteur eut un sourire. + +--Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout l'heure, n'aie pas peur, va, je +serai l! + +Craignant d'tre surpris par Jean, il se glissa tout habill dans son +lit et feignit de dormir. + +La reprsentation termine, Louise entra avec son fils pour se prparer + sortir, ainsi qu'ils en avaient prvenu Franois. + +Ds le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son amant +cherchait les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans +la respiration haletante du dompteur, le souffle rgulier du vrai +dormeur. Elle n'aperut pas les habits pendus la patre, selon +l'habitude. + +Pour ne rien laisser paratre, elle dit presque haut de manire tre +entendue de Chausserouge: + +--Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir! + +Puis elle se pencha l'oreille de son fils: + +--Il ne dort pas... Il attend notre dpart... C'est srement pour ce +soir... filons vite! + +Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la +baraque d'Oiselli, ils contournrent leur tablissement et sans tre vus +de personne sur ce champ de foire dsormais silencieux et dsert, ils +s'introduisirent sous l'auvent. + +De l, en soulevant la portire, leurs regards pouvaient plonger dans +l'intrieur de la mnagerie. + +Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans +l'angle oppos une lueur scintilla. + +Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il s'tait +introduit furtivement, une lanterne sourde la main. + +Dans le rayon de lumire projet, son ombre se mouvait confusment. Un +instant, il s'arrta, respira longuement, comme si ses poumons taient +soudain rconforts par cet air rempli d'manations animales. + +Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la mnagerie +et sr enfin d'tre seul... et libre, il se dirigea vers la cage de +Nron. + +Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourn du ct o il venait, +l'oeil tincelant dans l'ombre, il grondait sourdement. + +Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bte. Debout devant +la cage, il leva la lanterne la hauteur de sa tte et, d'une voix +saccade: + +--C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons +rgler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te battre les flancs +avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur!... Tu vas voir s'il +cane! + +Il accrocha sa lanterne un poteau face la cage, puis il se gratta la +tte. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-l ne suffisait +pas. + +Un dernier coup d'oeil autour de lui. + +Dcidment, il tait bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du +reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne +durerait gure. + +On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et aprs, +s'en aperut-on, il serait bien temps de l'empcher... quand il serait +dans la cage! + +Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe +de gaz qui courait en face des cages. + +Puis il se dbarrassa rapidement de son paletot de velours marron et +vtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma +d'une fourche de fer, et se dirigea rsolument vers la porte d'entre. + +Il l'avait entr'ouverte et il allait pntrer dans la cage, quand un +cri retentit et un bras l'arrta son passage. + +--Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres! + +C'tait Zzette qui, couche selon son habitude ct du poney, avait +suivi son pre des yeux et arrivait temps pour l'arrter au moment o +il allait dpasser le seuil de la cage. + +Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille: + +--Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue! + +Et il entra, la fourche en avant. + +Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa +s'avancer le dompteur et, au moment o celui-ci, levant le bras, +s'apprtait le frapper, il s'lana et dans son lan furieux, renversa +le malheureux Chausserouge avant mme qu'il eut le temps de se servir de +son arme. + +Dj l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacrant de ses +griffes, faisant craquer ses os sous ses mchoires puissantes, quand de +nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zzette apparut!... + +--Nron! ici, Nron! + +Elle s'tait presque prcipite sur le fauve, l'avait saisi par la +crinire et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait, +s'efforant de l'arracher de dessus le corps quasi inanim de son pre, +mais en vain... + +L'imminence du danger dcuplait ses forces. Elle criait d'une voix +trangle: + +--A moi! moi! au secours! Giovanni! + +Mais l'cho seul rpondait sa voix et le lion n'abandonnait pas sa +proie. Enfin, bout d'expdients, n'en pouvant plus, elle se jeta en +travers sous les pattes et sous la gueule de la bte furieuse, couvrant +de son corps le corps de son pre. + +Nron renifla un moment, hsita en reconnaissant sa petite amie et se +recula en grondant. + +Elle se releva alors, le suivit et le fora se coucher. + +--Lve-toi! papa! Lve-toi donc et sors! + +Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, suivi +de sa mre. + +Il avait suivi de loin les pripties de la lutte sans se rendre compte +exactement de l'issue dfinitive; mais les cris de la petite fille +l'avaient averti de la victoire du fauve. + +--Jean! Jean! cria la petite fille, moi! Retirez mon pre! Je me +charge du lion! + +--Tiens bon, Zzette! rpliqua Tabary, heureux de trouver un tmoin +pouvant attester de son zle et de la part qu'il avait prise au +sauvetage de Chausserouge. + +Il passa derrire la cage et, tandis que Zzette maintenait le lion, il +tira comme il put et mit l'abri des griffes le corps du dompteur. + +Chausserouge tait vanoui. On appela l'aide; des forains, dont la +caravane tait proche, accoururent, rveills par les cris. On +transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le +dshabiller, on s'aperut qu'il avait le ventre ouvert. Les entrailles +s'chappaient; un des bras avait t broy par la mchoire du fauve. + +Il tait peine dpos sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine... +Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tte retomba sur l'oreiller, +tandis qu'une pleur de cire envahissait son visage. Les paupires +entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une cume +sanglante rougit les lvres du dompteur. + +Chausserouge tait mort. + +Zzette, dont personne ne s'tait occupe, tait sortie seule de la cage +du fauve. Elle accourut et s'agenouilla prs du lit de son pre. Le long +de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main. + +--Tu es blesse? demanda Louise. + +--Non, rien, rpliqua la petite fille, Nron, qui m'a touche quand je +cherchais protger papa! + +Et elle embrassait la main dj tide du dompteur, qui pendait hors du +lit, sans toutefois qu'une larme mouillt ses paupires. + +Cette mort... c'tait pour elle l'expiation attendue et invitable... +Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre pour la reconduire + sa tente: + +-Laissez-moi! dit-elle. + +Et dans son regard, la volont de venger son pre apparaissait, son pre +que l'influence des Tabary avait perdu... + +Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant, +tandis que Louise, la voix basse et entrecoupe de sanglots hypocrites, +racontait aux assistants terrifis les dtails de l'aventure abominable: + +-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tte! Ah! +je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laiss seul... Le seul jour... +Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de +ceux-l!.. + + + + +XIII + + +La mort de Chausserouge fut pour les Tabary, en mme temps que le +couronnement de leurs voeux les plus chers, un vritable soulagement. + +L'auteur principal du crime dont ils taient coupables tous deux, Jean +et lui, avait disparu; le drame n'avait plus dsormais qu'un tmoin, et +un complice il est vrai, Louise, mais celui-l, sr et sur lequel on +pouvait compter. + +De plus, cette disparition mettait dfinitivement aux mains des Tabary +l'tablissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement en rgle, +ayant t dpos depuis quelque temps dj chez un notaire. + +Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le change au +public, d'affecter une douleur qu'ils ne ressentaient gure. C'est +quoi ils ne faillirent pas. + +Cette mort bizarre tait du reste un nouveau prtexte rclame. +L'intervention hroque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu +sauver son pre, avait contribu empcher que son corps ne fut mis en +pices par la bte furieuse, fut exploite largement. + +Des colonnes entires furent consacres dans les journaux ce fait +divers peu banal. + +Nron et Zzette devinrent les clbrits du jour. On vint des quatre +coins de Paris contempler l'animal et l'nergique gamine. + +--Ah! disait Jean un reporter, si la Prfecture voulait donc +m'autoriser exhiber Zzette en public... avec son lion Nron! Quel +succs!... Quelle fortune!... + +--Vous n'y pensez pas! Mais la petite fille a chapp par miracle la +mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si heureuse. + +--Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, dans la cage +de Nron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion d'Androcls! je vous +dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androcls est une gamine de douze ans! +Ce fauve terrible qui se dbarrasserait de n'importe quel dompteur aussi +facilement qu'il s'est dbarrass de ce pauvre Chausserouge, respecte +Zzette! il l'aime... il est avec elle caressant comme un chien... Je +vous dis que c'est trs tonnant... Les btes ont de ces sympathies ou +de ces antipathies! + +Tabary tint dployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il +dpensa sans compter pour rendre les obsques du malheureux dompteur +dignes du bruit qui s'tait fait autour de cette mort. + +Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux, +suivit le convoi et accompagna le dfunt jusqu' sa dernire demeure. + +Ds le retour, il fallut penser prendre la dtermination que +comportait la situation des Tabary vis--vis de la petite fille. + +Un conseil de famille fut runi, compos de plusieurs forains notables, +qui avaient t les amis de Chausserouge. + +Pour tenir compte des dernires volonts du dompteur, il fut unanimement +dcid que Jean Tabary serait nomm tuteur et qu' lui devait revenir en +mme temps que la garde de l'enfant, la dfense de ses intrts +matriels, jusqu'au jour de sa majorit. + +L'administration entire resta donc de fait aux mains de Jean Tabary +qui, du reste, l'exerait en ralit depuis longtemps dj sans +contrle. + +On dcida que Giovanni, dont le succs auprs du public s'tait affirm, +resterait le dompteur en titre de la mnagerie et qu' lui serait confi +le dressage gnral de tous les pensionnaires. + +Quant Zzette, et en attendant qu'elle put apporter l'tablissement +son concours effectif, elle serait, sous la surveillance de Louise, +confie aux soins de Fatma, la premire et la plus ancienne de +l'entresort. + +Fatma--de son vrai nom Charlotte Niclausse--tait Lorraine d'origine. + +Trs brune, trs grande, elle jouait les premiers rles sous les ordres +de la mre Tabary; successivement femme-torpille, soeur Siamoise, +femme-camlon, elle s'tait assez vite dgote de ces trucs compliqus +qui tenaient constamment son imagination en veil et l'apparition de +ces Concerts Tunisiens, dont la vogue fut si grande avant leur +interdiction par la police, elle s'tait improvise premier sujet de +danse. + +A cette poque, elle tait dans tout l'clat de sa maturit. Bien en +chair, d'une figure agrable, saltimbanque adroite, elle tait devenue +une des trois cents Belles Fatmas, qui inondrent Paris, aprs le succs +de la premire, la vraie. + +Mme aprs qu'elle eut renonc ce nouvel exercice, elle avait conserv +le nom de Fatma. + +Elle avait successivement pass par tous les tablissements similaires, +y compris celui de Boyau-Rouge, avant de venir prendre du service +l'entresort des Tabary. + +Louise avait de suite compris quelle auxiliaire prcieuse elle pouvait +trouver dans cette fille intelligente, jolie, fort au courant des +dtails de sa profession, connaissant tous les petits secrets du mtier +forain, et elle se l'tait attache par un contrat bien en rgle qui lui +garantissait sa fidlit et son dvouement. + +Si, de certaines poques, l'entresort avait connu des jours +malheureux, on ne pouvait pas s'en prendre raisonnablement Fatma qui +n'avait pour sa part nglig aucun effort pour rendre, l'industrie de +sa patronne sa splendeur premire. + +Fatma tait une fille du peuple, trs bohme, mais doue d'un grand +coeur. Bien souvent, elle avait t tmoin des petites canailleries dont +tait coutumire la mre Tabary, mais elle ne s'y tait jamais associe. + +Lorsque, pour la premire fois, aussitt aprs la mort d'Amlie, on +avait confi Zzette ses soins, elle avait pris tout de suite son rle +au srieux et elle s'tait constitue la petite mre de l'enfant, autant +toutefois que pouvait s'y prter son caractre indpendant. + +Elle ne fit, par affection pour la petite fille, le sacrifice d'aucune +de ses fantaisies, ni d'aucun des caprices dont elle maillait son +existence, mais Zzette tait toujours sre de trouver prs d'elle un +appui, un bon conseil, un secours moral, quand elle se sentait +abandonne par son pre, le seul homme qui l'aimt rellement. + +Aussi, bien que la conduite prive de Fatma ne fut pas d'un excellent +exemple pour la petite fille, on pouvait dire que Zzette avait +rencontr dans la jeune femme le seul tre qui pt lui prodiguer les +consolations sincres, les marques d'affection dont son coeur avait +besoin. + +Fatma n'tait pas insensible aux galanteries des visiteurs et elle se +montrait peu farouche, tirant une sorte de vanit des succs faciles +qu'elle remportait, mais, comme elle le disait elle-mme, tout cela +c'tait de la babiole et de la passade. + +Elle avait beau s'offrir des bguins sans consquence, elle restait +immuablement amoureuse de son Charlot. + +Charlot! Ce nom lui venait la bouche mille fois par jour! Charlot, le +plus beau gars du Voyage, un lutteur travaillant chez Bertrand (de +Marseille), le directeur des Grandes Arnes Athltiques, celui qui vous +enlevait comme une plume, bout de bras, l'haltre de trois cents ou au +choix un essieu de camion! + +Elle l'avait connu trois ans auparavant, une fte de Grenelle. + +Un soir, qu'gare au cours d'une vadrouille avec des amies suspectes +dans un bouge de la rue Frmicourt, l'heure de la fermeture, elle se +trouvait prise deux pas de la porte dans une bagarre, elle s'tait +tout coup sentie enleve par un bras vigoureux et entrane hors de la +zone dangereuse. + +Une minute de plus elle copait, et peut-tre mme, mle une sale +histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains de la +police, qui avait profit du potin pour oprer une rafle gnrale. + +Revenue elle et son motion un peu calme, elle avait reconnu Charlot, +le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes fois vu dans +son entresort. + +Charlot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service lui +laissait un peu de rpit, il ne manquait jamais de venir contempler dans +ses exercices, vtue d'clatants oripeaux, l'odalisque adore. + +Mais Fatma, trs proccupe ce moment par les recherches distingues +dont elle tait l'objet, avait nglig l'amoureux qui en avait t pour +ses oeillades et ses yeux doux. + +Charlot ne s'tait pas tenu pour battu. Assur de trouver un jour une +occasion de montrer son dvouement l'altire Fatma, il s'tait attach + ses pas, l'avait surveille dans l'ombre et le hasard venait de lui +fournir l'occasion providentiellement attendue. + +Fatma lui voua ds lors une reconnaissance qui ne se dmentit jamais. Le +soir mme, elle le forait d'accepter des consommations dites de +remerciement et la nuit des noces terminait cette idylle. + +Chaque soir, lorsque, les lumires teintes, le Voyage tout entier +dormait, c'tait pour aller le retrouver qu'elle dsertait la tente de +la mre Tabary. + +Quant lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa bonne +amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pt voir. + +Cette entente provenait de la diffrence des caractres. Autant Fatma +tait fire, roublarde, dlure, autant ce gros garon tait naf et +bon. + +Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme, +coutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des +articles de foi. + +Il rvait un avenir impossible, une indpendance qu'il gagnerait au +moyen d'conomies ralises sur leur travail tous les deux. + +-Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener une +vie de bohme... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des +autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile, +o je serais mon matre... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait, +mais au moins je n'aurais plus obir... Toi, de ton ct, tu pourrais +aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la richesse... +Dis, on se marierait tous deux... lgitimement... On pourrait coucher +dans une caravane nous, au lieu d'tre oblig de se cacher dans un +htel meubl... + +Mais Fatma haussait les paules. + +-C'tait stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'tait que cette +existence de pot-au-feu!... Ah! non par exemple... D'ailleurs, il y a +pas besoin de cur pour s'aimer... C'tait bien plus drle de mener la +vie libre... + +Et elle lui contait les mille petits vnements de sa vie de femme +d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle tait l'objet de +la part des clients qui affluaient chaque sance. + +Elle lui lisait des dclarations crites qu'elle recevait et discutait +avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions qui taient +faites. + +Elle en tait arrive lui faire considrer comme une des obligations +inhrentes son tat et d'o dpendait le succs, la complaisance qu'il +fallait montrer aux amateurs. + +--Tu comprends, disait-elle, si je n'tais pas gentille, ils ne +reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mre +Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grce eux que je peux +faire des conomies... pour nous! + +Et Charlot riait d'un gros rire bte et bon enfant. + +--Les autres, ajoutait Fatma, en lui passant son bras autour du cou, +clinement, c'est pour le pognon. C'est parce qu'il le faut, mais, toi, +c'est parce que je t'aime, tu le sais bien, gros polisson! + +Et jamais un accroc n'altra cette intimit extraordinaire de deux tres +inconscients que la fatalit de la vie avait runis et qui acceptaient +comme une obligation normale les ncessits de leur bizarre existence. + +De son ct, Charlot tenait Fatma au courant de toutes les aventures +dont il tait dans l'exercice de sa profession le tmoin ordinaire, +parfois le hros. + +Il lui racontait les dessous de la vie de lutteurs, les mystres des +arnes, ignors du commun, et la jeune femme s'amusait de ces +confidences. + +La baraque Bertrand (de Marseille) comptait comme pensionnaires neuf +lutteurs, tous des gars clbres dans le monde du sport athltique sans +compter les chiqus qui aidaient la parade. + +Mais sur ce nombre, en dehors de quelques-uns, vritables +professionnels, n'ayant d'autres moyens d'existence que l'exercice de +leur art, il en existait au moins trois ou quatre, qui, s'ils pouvaient +dcemment entrer en lice, combattre et mriter les applaudissements et +les encouragements des vritables connaisseurs, comptaient plus sur les +avantages de leur plastique que sur leurs succs de lutteurs. + +Dans les baraques, aux premires places, chaque fois que ces athltes, +tous jeunes--de vingt-cinq trente ans au plus--paraissaitent sur +l'affiche, une foule se pressait, des gommeux en habit, des vieux +messieurs cheveux gris, bagus et diamants, attirant dans les coins +celui qu'ils avaient le plus remarqu, s'ternisant en des interviews +dont on devinait le sujet... + +--Y en a un, raconta un jour Chariot, qui s'est tromp et qui s'est +adress moi... Ce que j'ai rigol!... J'ai pouss la blague jusqu'au +bout... et je me suis laiss emmener dans un caboulot... o les +autres... ceux que a amuse et qui a plat... se runissent tous les +soirs... Ah! ma chre, ce que c'tait drle!... Et au dernier moment... +quand je l'ai plaqu... aprs lui avoir fait payer pour plus de vingt +francs de consommations... j'aurais voulu que tu voies sa tte!... Non! +c'tait peindre! + +Et comme Fatma s'indignait en coutant le rcit de ces aventures qui lui +semblaient invraisemblables: + +--C'est tout naturel, dclarait le naf Charlot, de la mme faon que +toi, tu coutes les vieux messieurs qui viennent t'applaudir dans ton +entresort... les lutteurs de chez Bertrand laissent dire ceux qui +s'intressent leurs exercices... et eux... C'est aussi naturel ici +que l... puisque c'est le mtier qui veut a... Seulement, on en prend +que ce qu'on veut bien en prendre... Moi, on m'offrirait tout au +monde... Rien ne vaudra jamais ma petite Fatma... et rien ne la +remplacera!... + +Ce couple trange, d'une honntet et d'une navet bizarres, s'tait +pris d'une affection extraordinaire pour Zzette. + +Charlot, que tous les exercices de force et que la bravoure +enthousiasmait, parlait avec l'enfant amicalement, discutant comme avec +une grande personne. + +N'avait-elle pas fait ses preuves, malgr sa jeunesse, et ne +pouvait-elle pas rivaliser avec lui? + +S'il enlevait bras tendu des poids de cinquante, des haltres de cent +kilos, elle entrait, elle, sans broncher dans la cage de fauves rputs +indomptables! + +Elle avait rvolutionn Paris, mis la presse en mouvement la suite de +son prodigieux exploit avec Nron! + +Cela suffisait pour lui faire concevoir un respect norme pour cette +gamine tonnante. + +Zzette rendait Fatma et Charlot l'amiti qu'ils lui montraient. + +Aussi, quand il s'agit de rgler sa situation, n'hsita-t-elle pas, dans +son besoin d'expansion, se confier eux. + +--Voulez-vous que je vous dise, leur raconta-t-elle confidentiellement, +eh bien! je connais les Tabary comme personne! Ce sont des gens dont il +faut se mfier... Je les tiens l'oeil!... Vous verrez quand je m'y +mettrai! Si j'ai jamais besoin de vous, puis-je compter sur votre aide? + +--Absolument, dit Charlot. J'ai des bras et des poings ta disposition. + +--D'autant plus, dit Fatma, que je garde une dent Louise Tabary. Avec +le succs que je remporte tous les jours, je devrais avoir une autre +situation que celle que j'ai... Mais, l'goste, elle tout le profit, +elle nous estime trop heureuses de trimer son bnfice... Un jour on +se rvoltera, et quand j'en aurai assez... quand je pourrai me passer +d'elle... je lui montrerai qu'on ne se fiche pas de Fatma impunment. + +--Laissez-moi avoir l'ge, disait alors Zzette. La mnagerie est moi, +en somme, puisque je suis l'hritire de mon pre... Un jour viendra, o +fatigue de souffrir, je ferai valoir mes droits... Alors, nous nous +nuirons, et gare au grabuge... Je les forcerai me cder la place... +rsilier... Alors, comme je vous connais, je vous prendrai avec moi... +Est-ce convenu? + +--Oui, disait Fatma, mais ce sont l des imaginations de gamine. Tu n'as +pas treize ans! + +--Quand j'en aurai dix-huit, je pourrai me faire manciper. Nous rirons +alors... Je ne puis rien dire aujourd'hui, car je sais des choses... de +telles choses!.,. Vous verrez, je vous dis!... Vous serez tonne... + +Zzette se mnageait des complices pour le jour o il lui serait +possible de se rvolter contre la sujtion dans laquelle on la +maintenait. + +Elle trouva un autre aide dans le dompteur Giovanni. + +Giovanni, si amoureux de son art qu'il fut, ne s'tait pas encore senti, +malgr son audace, le courage d'affronter Nron, le terrible animal qui +avait tu Chausserouge. + +Il devinait en Zzette une dompteuse qui, dans l'avenir, +rvolutionnerait le Voyage et le public par l'audace qu'elle +dploierait, dans des exercices dont aucune femme n'aurait jamais donn +l'exemple, et il tmoignait pour elle une admiration qui n'avait d'gale +que le mpris qu'il professait _in petto_ pour Tabary. + +De Jean il avait su deviner les instincts mauvais et les basses +cupidits. + +Il avait compris l'hypocrisie des pleurs de Louise, accompagnant le +dompteur au cimetire. Dans le coeur de cette femme un autre sentiment +que celui de la piti et de l'amour devait avoir t la rgle de +conduite, depuis le jour o l'accident qui avait conduit Chausserouge au +tombeau l'avait force de venir faire appel son concours pour ne pas +laisser la mnagerie sans dompteur, l'heure mme o le public +motionn par le rcit publi dans les journaux avait rendu la vogue +l'tablissement si longtemps dsert. + +Il sentit rien qu'en parlant Zzette, la haine que la petite fille +portait ceux que le malheur lui avait donns pour tuteurs, et il se +promit, l'occasion, de soutenir la gamine, dont il avait du reste +tout attendre, puisqu'aussi bien elle tait appele devenir la +relle propritaire de la mnagerie, les Tabary ne possdant qu'une part +peu importante. + +Aprs tout, il n'avait, lui, que vingt-trois ans; Zzette en avait +treize bientt. + +Dix ans! C'tait une diffrence frquente entre poux. + +Il pouvait attendre l'mancipation dont parlait si souvent l'enfant et +devenir, en mme temps que le mari le matre de cet tablissement, un +des plus beaux du Voyage. + +Son intrt se rencontrait avec les sympathies secrtes qui l'attiraient +vers cette petite fille, dsormais seule dans la vie, mais dont +l'nergie l'avait merveill... + +Il ne devait rien personne... il tait dsormais indispensable dans la +mnagerie... Eh bien! si son aide tait ncessaire Zzette, il la lui +accorderait; il lui servirait de second dans la lutte qu'elle +entreprendrait certainement contre les Tabary, s'il en croyait les +dispositions qu'elle montrait... + +Et advienne que pourra! Qui ne risque rien n'a rien... Quand on n'a rien + perdre et tout gagner... pourquoi hsiter marcher, aller de +l'avant?... + +C'est ainsi que, ds le lendemain de la mort de son pre, Zzette tait +dj assure de l'aide de trois personnes, dont l'importance et le +dvouement pouvaient peut-tre contrebalancer l'influence, et la +toute-puissance provisoire des Tabary... + +Aussi la jeune fille profita-t-elle de la premire occasion qui s'offrit + elle pour entrer ouvertement en lutte avec ces gens qu'elle +considrait, juste titre, comme les mauvais gnies de sa famille... + + + + +XIV + + +Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Chausserouge, rien ne +fut notablement chang dans l'existence de Zzette. + +Les Tabary affectrent tout d'abord de lui montrer des prvenances; des +gards auxquels ils l'avaient peu habitue, mais qui faisait dire sur +tout le Voyage: + +--Quelle chance a eue cette petite Zzette de tomber sur les Tabary! +Comme ils sont gentils pour elle! + +S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, c'tait +avec d'hypocrites apitoiements: + +--Cette pauvre enfant!.. qui aimait tant son pre!.. Le malheur avait +fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait pas seule, +abandonne dans la vie... Elle retrouvait une nouvelle famille!... + +Pendant quelque temps, Fatma elle-mme se laissa prendre ces marques +de tendresse, cette sympathie qu'on tmoignait la gamine. + +Il lui parut bien qu'on avait d lui changer la Tabary qu'elle +connaissait, mais on s'amende tout ge et elle mit sur le compte du +changement soudain de position cette faon d'tre si nouvelle et si +inattendue. + +--L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs d'autrui!... +Contrairement mes prvisions, Zzette sera peut-tre plus heureuse +qu'il n'tait permis de l'esprer. + +Seule, Zzette, dont tant d'vnements terribles avaient fortifi le +jugement, Zzette, qui gardait le souvenir du pass, n'ajoutait aucune +foi aux protestations des Tabary. + +Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme +farouche aux tmoignages d'affection qu'on lui prodiguait. + +Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient la +trinit d'amis qu'elle s'tait choisis, comme si elle et prvu qu'elle +aurait bientt mettre leur dvouement l'preuve. + +La suite des vnements lui donna raison. + +Au fur et mesure que s'teignit le bruit qu'on avait fait autour de la +mort de Chausserouge, que le silence se fit sur ces incidents qui +avaient passionn le Voyage, un changement notable s'opra dans la +manire d'agir des Tabary... + +Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme Zzette, ou +tout au moins de la prvenir chaque fois qu'il apportait une +modification quelconque dans l'administration de la mnagerie, ngligea +de la considrer comme l'hritire ou tout au moins la matresse future +de la plus importante des deux parts de l'tablissement. + +Il parlait en matre, achetait et vendait des animaux selon son bon +plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intressait au dressage des +pensionnaires, tche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de +bonheur. + +Le jeune dompteur, trs jaloux de ses prrogatives, subissait fort +impatiemment ce joug. + +Il lui arriva un jour de rpondre Tabary: + +--Si vous tes plus fort que moi... prenez ma place! + +Jean, piqu, l'eut pour cette rponse certainement mis la porte, si la +collaboration du jeune homme, habitu aux animaux et trs sympathique au +public, ne fut devenue indispensable. + +Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot son +subordonn, il rpliqua aigrement: + +--On dirait, ma parole, mon cher, que vous tes seul dompteur au +monde!... Vous exercez un mtier qui ne demande en somme que de l'audace +et un peu d'habitude... Si j'avais commenc votre ge... il est +probable que je serais aussi fort que vous... Comme je veux vous prouver +que sans tre jamais entr dans une cage, je me connais en dressage +autant que vous pouvez vous y connatre, je vous prviens que je vais +faire moi-mme un numro. Ce sera pour vous autant de besogne de +moins... + +Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination. + +Il inventa un intermde comique dont la Grandeur, Loustic et trois +jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet excution. + +Costum en clown, entre deux entres de cage de Giovanni, il donnait une +petite reprsentation qui plut beaucoup au public habituel de la +mnagerie. + +Gris par ce succs, il rva bientt de s'attaquer des animaux plus +redoutables; progressivement, il s'entrana, prit got la profession, +mais pour garder un peu de varit dans les diffrents exercices, il +s'appliqua ne soumettre au dressage que ceux qui ne servaient pas +Giovanni. + +C'tait ainsi qu'on le vit prsenter et faire travailler successivement +un ours blanc, puis des loups russes, puis deux hynes. + +Louise Tabary applaudissait beaucoup cette dcision nouvelle. + +C'tait un pied de plus pour eux dans la mnagerie, d'autant plus que +maintenant Jean apportait un concours effectif, n'apparaissait plus +comme un intrus aux yeux des vritables dompteurs et cette nergique +dtermination coupait court toutes les mdisances et toutes les +calomnies. + +Zzette souffrit beaucoup de cette innovation. + +C'tait son succs elle que Tabary lui volait en reprenant l'ide +qu'avait eue son pre en la faisant dbuter en Italie. + +C'taient ses animaux elle, Loustic et la Grandeur, que le dompteur +improvis prsentait au public et il rendait impossible sa rentre dans +les mmes exercices, le jour o la Prfecture lverait le veto, qui +avait suspendu le cours de ses reprsentations elle. + +Elle le sentait parfaitement. C'tait autant sa rivalit avec Giovanni +que le dsir de la faire oublier, de la dtacher du mtier, qui avait +pouss Jean Tabary tenter cette aventure. + +D'autant plus que, bien qu'elle approcht de quatorze ans, qu'elle et +grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de renouveler +la demande de leve d'interdiction. + +Elle dvorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'tait pas +encore de force, et qu'elle se heurterait un parti pris d'hostilit, +la volont de lui tre dsagrable. + +--Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois Fatima, l'existence +que je mne ici aura une fin, je vous jure, et je reviendrai matresse +inconteste de ma mnagerie! + +Une seule pense la consolait, la pense que son lion, le terrible +Nron, lui restait. Ah! celui-l, il tait bien elle... et il saurait +lui rester fidle! + +Elle ne craignait pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Mme +Giovanni, il n'et pas t prudent de tenter une exprience. + +Maintenant que Nron, qui avait plus de dix ans, c'est--dire qui se +trouvait dans la force de l'ge, tait guri de ses blessures, il +manifestait une frocit qui rendait tout homme fort dangereuse son +approche moins d'un mtre de la cage. + +A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garon de +piste, sa crinire se hrissait, ses yeux lanaient des flammes. + +Debout au bord de la cage, il passait ses pattes de devant travers les +barreaux, lanait dans le vide de formidables coups de griffes, prt +mordre, dchirer quiconque eut t assez os pour passer sa porte. + +Il fallait prendre les plus grandes prcautions pour nettoyer sa cage, +pour lui donner manger. On eut dit qu'il avait report sur le +personnel mle de la mnagerie toute la haine qu'il avait jadis voue +au malheureux Chausserouge. + +Seule la vue de Zzette parvenait le calmer, au milieu mme de ses +plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, docile +et caressant. + +La petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible +bte; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle lui +tendait travers ces barreaux qu'il branlait tout l'heure sous son +effort. + +C'tait l son triomphe, son orgueil; prs de Nron, elle oubliait ses +peines, ses chagrins, les humiliations qu'elle endurait. + +Un jour, comme les Tabary achevaient de djeuner, Jean dit +brle-pourpoint: + +--J'ai trouv vendre Nron... Un beau prix, vingt mille francs... +C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert rien... + +Zzette se redressa, rvolte. + +--Nron! Vendre Nron! Il est moi, je le garde! + +--D'abord, dit Jean qui avait t tout d'abord abasourdi par cette +interruption laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de la +question... Je suis tuteur... et je suis matre... Il m'appartient de +sauvegarder nos intrts comme je l'entends. + +--C'est possible! dit Zzette, bien que toutes tes innovations ne soient +pas de mon got, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, je me +fche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces btes que j'avais +dresses et qui ne connaissaient que moi, j'ai laiss faire, tout en +souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les miennes... +Aujourd'hui, tu veux m'enlever Nron... a ne sera pas! Je suis encore +quelque chose ici. + +--Un animal qui a mang ton pre!... dit Jean Tabary avec colre.. + +--Oui... malheureusement... et qui dvorera quiconque l'approchera, +quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens Nron... Il est n dans +l'tablissement, il n'en sortira pas et c'est avec lui que je ferai ma +rentre devant le public, le jour o j'aurai l'ge... Du reste, ce +jour-l bien des choses seront changes, je t'en rponds!... + +--Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voil une gamine entte! coute +bien, Zzette, dans ton intrt, je ne te conseille pas de faire la +mauvaise tte avec moi... Tu as plus y perdre qu' y gagner... Sinon, +j'agirai avec toi comme on agit avec les petites filles pas sages, je te +flanquerai le fouet... + +--Viens-y donc! cria Zzette en se levant, les bras croiss. + +Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermet; on y lisait +une rsolution si arrte de ne pas se laisser traiter en gamine que +Tabary se sentit moiti vaincu. + +--coute bien, Jean, ajouta la fille de Franois Chausserouge sur un ton +qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire un mot que je +vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus perdre qu' +gagner en te contredisant... + +--Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de colre. + +--A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... bien, trs +bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous tous que je +ne rpte jamais!... + +Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son interlocuteur un +oeil enflamm, elle ajouta: + +--Ne me force pas de parler! + +Puis, sans attendre de rponse, elle sortit en faisant claquer la porte +de la caravane. + +Les deux Tabary s'interrogrent du regard. + +--Enfin, dit Jean, aprs un petit moment de silence, qu'a-t-elle voulu +dire? Y comprends-tu quelque chose? + +--Moi, rien!... rpliqua la mre. Pourtant... si elle savait?... + +--Tu n'as jamais laiss seul son pre avec elle? demanda le jeune homme +dont le sourcil se fronait. + +--Jamais!... C'est gal... Il faut prendre garde et j'ai bien peur +qu'elle ne nous donne pas mal de fil retordre... En attendant, que +vas-tu faire? + +--Moi! passer outre! Je vends Nron!... + +Il se leva, se promena un instant trs agit, puis, brusquement: + +--Aprs tout, dit-il, si elle sait quelque chose, propos de +Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est cela, +qu'elle fasse attention elle!... + +--Pas d'imprudence! interrompit la mre Tabary, laisse-moi rflchir et +aprs... je trouverai peut-tre un moyen... + +Ds le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, qui +avait t choisi pour composer le conseil de famille. + +Zzette tait all se plaindre lui. Il eut une longue confrence avec +le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-tre mieux ne pas se mettre + dos sa pupille et garder le lion. + +Aprs tout, si vingt mille francs taient une somme bonne encaisser, +la mnagerie, en perdant Nron, un lion clbre, perdait une attraction +unique. + +Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite son projet. + +Le jeune homme se rsigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut +Louise qui lui en fournit l'occasion, bref dlai. + +Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de ses +pensionnaires, et que cette dernire, pousse bout, avait quitt +l'entresort, elle conut l'ide de la remplacer par Zzette. + +Comme elle s'attendait de la part de l'enfant une rsistance srieuse, +elle rsolut de la brusquer. + +--Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours de ne rien +faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre utile... +Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans +l'entresort... Tu vas la prendre... + +--Moi? demanda Zzette firement, oh! vous vous trompez, madame Tabary! +Je suis la fille de Franois Chausserouge... Je suis dompteuse... Je ne +monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je n'ai rien y faire. + +--Fatma y est bien! En voil une prtention! fit aigrement la mgre. +Mademoiselle ddaigne de se montrer en public ct de jeunes personnes +qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur socit n'est pas plus +dshonorante que celle des quatre lions pels de la mnagerie. + +--N'importe! N'attendez pas cela de moi. + +La mre Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les +injures ne purent parvenir faire flchir la volont de Zzette. + +Les preuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son pre +avait tremp durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue forte. + +Le soir mme, Louise Tabary rendit compte son fils de ce nouvel +incident. + +--Vois-tu la mijaure! dit-elle. Il faut absolument que nous prenions +son gard des mesures srieuses... Il faut la pousser bout... A la +fin, elle finira bien par tre mate. + +Mais elle se trompait dans ses prvisions. Zzette ne fit aucune +concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de rsultat +que la premire. Elle resta intraitable. + +Ds lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces gards, +plus de ces prvenances insolites qu'avaient affects son gard les +Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on s'en occupait, +c'tait pour la pousser bout et lui reprocher son enttement... + +Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mmes ennuis se +rptaient, les mmes taquineries aggraves et attises par la rancune +de son tuteur. + +Jean Tabary surtout montrait une pret, qui indignait les tmoins +habituels de ses mchancets. + +Zzette dvorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces +efforts conjurs tendaient la forcer fuir loin de cet tablissement +qui tait sien, quitter ce couple que sa prsence gnait et c'est +justement pourquoi elle tenait se montrer tenace, ne rien cder de +ses droits. + +Aussi, comme un jour Fatma, rvolte du cynisme des Tabary, lui offrait +simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs qu' la +mnagerie, jusqu' l'heure de sa majorit, refusa-t-elle nergiquement. + +--Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, malgr eux. + +--Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras d'un peu +plus loin, voil tout... Charlot, qui j'ai racont tes ennuis et qui +maintenant, est la tte d'un petit pcule, t'offre de le mettre ta +disposition... C'est de l'argent bien plac et il sera si heureux de +t'tre agrable!... + +--Remercie-le de ma part... Peut-tre aurai-je bientt besoin de lui... +ou plutt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours compter sur +lui? + +--Comme sur moi! + +--Merci! + +--Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est intolrable. + +--C'est quoi je rflchis... J'ai une dfense toute prte. Mais j'ai +besoin de beaucoup rflchir... + +--Peut-tre pourrais-je donner un conseil... + +--Jamais! Ce que j'ai dire est trop grave... et nulle que moi ne doit +tre dans la confidence. C'est un secret qui ne m'appartient pas... Ce +n'est pas que je me mfie de toi... Mais je n'en suis pas matresse... + +Les semaines se succdrent sans qu'elle se sentit le courage de prendre +une rsolution dfinitive. Il vint pourtant un jour o sa situation +devint si critique, o les exigences des Tabary devinrent si pressantes +qu'elle dut se rsigner agir. + +--Je ne sais pas, dit-elle Fatma, comment les choses tourneront +aujourd'hui... A tout vnement, dis Charlot de se tenir prt. + +Sre de cet appui, elle s'adressa Giovanni. Le dompteur, tmoin +discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir la jeune fille, +n'avait jamais laiss passer jusque-l une occasion de lui prouver sa +sympathie. + +Elle comptait bien trouver aussi de ce ct une aide effective, mais +elle tait loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent +explosion ds la premire question qu'elle adressa au jeune homme. + +Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-l dirig la conduite, +aimait aujourd'hui Zzette. Rien dans son attitude n'avait toutefois +laiss devin la passion qui grandissait dans son me. + +Tout d'abord une piti immense l'avait fait s'intresser cette enfant +que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux intrigues des +Tabary, pour lesquels il avait ds le premier abord ressenti une +instinctive aversion. + +Puis cette piti avait fait place un intrt dict par le calcul. +Zzette n'tait-elle pas destine recueillir l'hritage de son pre? + +A prsent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les prvenances de +la premire heure par des procds dont il devinait le motif un peu +inavouable, son honntet naturelle s'tait rvolte, et il eut souhait +pouvoir prendre ouvertement la dfense de la jeune fille. + +De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la fille +de Chausserouge... + +En quelques mois, Zzette, enfant lors du dcs de son pre, avait +grandie, s'tait compltement transforme... + +Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La pubert +aidant, en mme temps que ses traits s'taient accentus, la taille de +Zzette s'tait allonge... sa poitrine avait pris de l'ampleur..... +L'enfant avait disparue et comme une chrysalide devenant tout d'un coup +papillon, une jeune fille tait ne... + +A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un clat singulier, ses +cheveux relevs en torsade, on lui et maintenant donn dix-huit ans. + +Elle tait dsirable... et peut-tre tait-ce ce changement soudain +qu'il fallait attribuer l'ide germe dans le cerveau de la mre Tabary, +de la faire dbuter dans son entresort... + +L, elle aurait pu oublier les dures leons de sa jeunesse... Elle se +fut trouve en contact avec un monde nouveau, en but des dclarations, + des tentations auxquelles elle n'et peut-tre pas rsist... Et c'et +t l une drivation excellente... + +Corrompue, dvoye, des sollicitations d'un tout autre ordre l'eussent +dtourne de ses devoirs, de ce qui avait t jusque-l le but de sa +vie... + +L'association Tabary n'aurait plus en rien craindre de l'hritire, +qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu rendre des +comptes... + +--Vous tes tmoin, Giovanni, dit Zzette, des traitements qu'on me fait +endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai besoin de vous, +serez-vous pour moi ou pour... eux? + +--Pouvez-vous le demander, ma chre Zzette? dit le dompteur en +saisissant la main de la jeune fille. + +En mme temps, il l'attira lui, la regarda longuement dans les yeux: + +--Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!... + +--Mme de quitter la mnagerie, demain... s'il le fallait! + +--Mme de quitter la mnagerie!... J'accepte tout, m'engageant d'avance + vous obir aveuglment, sans mme vous demander de raisons. + +--Alors... dit Zzette, en baissant les paupires, vous m'aimez donc? + +--Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me +transporte... D'abord vous tes belle... Vous tes brave! Ah! je vous ai +vue l'oeuvre, le jour o votre pauvre pre tait aux prises avec +Nron!... Je me suis dit ce jour-l, pour la premire fois, que celui-l +serait bien heureux qui parviendrait se faire aimer de vous! + +C'tait la premire parole d'amour qui rsonnait l'oreille de Zzette. +Elle lui parut bien douce dans cet instant o elle allait aborder un +entretien d'o peut-tre allait dpendre sa destine. + +--Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les paroles +que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de bien!... +Merci!... Je vous dirai bientt ce que j'attends de vous... Mais je +veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, moi +aussi, je vous estime pour votre courage et votre nergie!... + +Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupfait et charm la fois. En +vain, il se creusa la tte pour dcouvrir le sens des paroles +mystrieuses de la jeune fille. + +Que pouvait tre ce danger imminent, cette circonstance si grave qui +avait forc Zzette s'ouvrir lui, requrir son aide... + +Il ne trouva rien et se rsigna attendre que les vnements lui +donnassent la clef de cette nigme... + +Toutefois, au moment d'agir, Zzette sentit une dernire hsitation. +Certes, elle tait rsolue braver Tabary, lui jeter la face le +rcit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, le menacer au besoin +de rvler ce forfait abominable, maintenant que son pre mort tait +l'abri de toute poursuite... + +Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, sr de +l'impunit, comptant sur le dfaut de preuves?... + +Quelle serait alors sa situation vis--vis de son ennemi, vis--vis de +cette femme, Louise Tabary? A quelles reprsailles ne s'exposait-elle +pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son parti? + +Bien qu'elle fut dcide pour ne pas salir la mmoire de son pre, ne +jamais rvler l'assassinat de Vermieux la justice, il entrait dans +son plan de laisser croire Tabary qu'elle tait dispose le faire, +s'il ne lui laissait pas dsormais toute indpendance, s'il ne mettait +pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle tait l'objet. + +Mais si Tabary, pour mettre nant son accusation, prenait les devants +et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves matrielles +pourrait-elle donner? + +Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer aprs elle +qu'elle n'avait pas t le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait +pas invent de toutes pices, pour se venger, une fable destine +perdre Tabary. + +Voudrait-on croire que, mme par un jour d'orage, Vermieux avait pu +traverser le Voyage install sur un parcours de deux kilomtres, de la +place du Trne la barrire de Vincennes, dix heures du soir, en +pleine fte, sans avoir t remarqu par aucun forain? Car tous le +connaissaient. + +L'hsitation de Zzette dura peu. Sa dtermination tait prise. + +Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines +et qui menaait de s'terniser. Dt-elle se perdre, elle parlerait! + +Et ds le lendemain, elle mit son projet excution. + +Justement Tabary, table, ayant trouv moyen de lui reprocher pour la +centime fois l'obstination qu'elle mettait ne pas vouloir +travailler, elle se leva et toute frmissante de colre. + +--Je te dfends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de +vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai +quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon pre +vous ait fait dsigner pour mes tuteurs et que vous en abusiez... je ne +vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il +semblerait, vous voir faire, que vous tes dsormais les seuls matres +de la maison... + +Jean Tabary, stupfait de cette sortie laquelle il tait loin de +s'attendre, resta une minute silencieux, puis aprs avoir chang avec +sa mre un regard narquois: + +--Qu'est-ce qui t'a mont le cou? demanda-t-il Zzette. Je n'ai jamais +dit que tu n'tais rien dans la maison, mais jusqu' ta majorit, c'est +moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne +administration de l'tablissement... Tu n'auras le droit de me faire des +reproches que le jour o je te rendrai des comptes... Quand tu auras +vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en +recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta +plaisanterie de tout l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser +faire la leon par une gamine... + +--Et moi... je ne suis pas en train, rpliqua Zzette, de me laisser +tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez +tous les deux... Je vous gne, pardieu!... et si je n'tais pas l!... +Mais je vous connais trop bien et je saurai me dfendre... toute jeune +que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous +me laissiez libre... indpendante... + +Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole. + +Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lvre plisse, le regard +dur. + +--Ma fille, dit-elle, je t'ai laisse dire ce que tu as voulu... par +respect pour la mmoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu +dpasses la mesure, je te prviens que je saurai t'imposer silence, j'en +ai mat de plus malignes que toi! + +--Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plat? riposta insolemment +Zzette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous agissez avec tous +ceux qui vous gnent... comme vous avez agi avec mon pre, dont vous +saviez l'tat et que vous avez abandonn sans surveillance, sachant trs +bien qu'il abuserait de sa libert... Je n'ai rien dit jusqu'ici, mais +j'ai compris votre mange.. Je ne me suis pas laisse prendre vos +prvenances, aux gards que vous avez fait semblant de me tmoigner... +a n'a pas dur longtemps du reste... Aujourd'hui, je me rvolte... + +--Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pleur subite envahit la face, +tais-toi, ou je te... + +Et, la main leve, il s'avana menaant vers Zzette. + +Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, dcide tout. + +--Frappe! dit-elle froidement, mais je te prviens, si tu ne me tues pas +du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout, +entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi! + +--Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien craindre... on connat ma +vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de calmer moiti. + +--Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de Vermieux! +articula Zzette, qui attendit l'effet de sa phrase. + +La foudre clatant dans un ciel bleu n'eut pas frapp les Tabary d'une +terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un mot. La +mre et le fils restrent attrs sous le coup de cette accusation +terrible. + +Ainsi, une autre qu'eux possdait ce secret d'o dpendait leur libert, +leur vie... + +Ils taient la merci de cette enfant qu'ils avaient rv de faire +disparatre pour rester les seuls matres d'une situation si chrement +acquise. + +En quelques secondes, un monde de penses traversa leur esprit. Pour +montrer tant d'nergie, pour parler avec tant de sret, elle devait ne +pas tre seule connatre ce secret abominable... + +D'autres qu'elle devaient tre au courant de leurs machinations, de +leurs infamies qui commenaient l'envotement de Chausserouge par +Louise Tabary, pour finir l'assassinat de Vermieux... + +D'autres, qui, prvenus, s'ils tentaient de retrancher ce tmoin gnant, +parleraient leur tour et vengeraient Zzette... + +Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime? + +Devait-elle la connaissance de l'attentat une confidence _in extremis_ +du dompteur plein de remords? + +Avait-elle vu? + +Ou possdait-elle une pice, remise en mains sres, attestant leur +culpabilit? + +Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver +connatre la vrit ou dtourner les soupons si, par hasard, +l'accusation n'tait encore base que sur des soupons? + +Ce fut Louise Tabary qui, la premire, recouvra la parole et trouva les +mots qu'il fallait pour arracher la vrit sans se compromettre +davantage. + +--Ma chre Zzette, dit-elle solennellement, tu viens de formuler une +accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, tout mus... +Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... Nous pouvons, tout +en cherchant soutenir nos communs intrts, nous tre parfois +tromps... Personne n'est parfait en ce monde... mais notre conscience +ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis une action coupable +et nous souffrons que tu puisses avoir eu un instant la pense que nous +tions pour quelque chose dans la disparition de Vermieux... Nous avons +droit une explication... Au besoin, nous l'exigeons... + +--Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication. + +Zzette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs. + +Maintenant, elle tait tranquille. Elle comprenait en entendant cette +phrase embarrasse qu'elle avait frapp juste et que maintenant elle les +tenait tous les deux sa discrtion. + +--C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! J'tais +dans la mnagerie le jour o Vermieux, tremp de pluie, est venu +demander l'hospitalit... Cache dans la litire, prs de mon poney, +ajouta-t-elle en appuyant avec cruaut sur chaque mot, j'ai vu toute la +scne... une scne qui ne sortira jamais de ma mmoire, quand je devrais +vivre cent ans... Vermieux a t tu dans la caravane... J'ai vu mon +pauvre pre et toi, Jean, rapporter son corps, l'tendre sur l'tal... +le dcouper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout cela de mes +yeux... et je suis prte le raconter aux juges... + +--Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tu... moi, j'ai dcoup le +corps de Vermieux?... Tu as rv! + +--Je n'ai pas rv... Et je pardonne mon pre, parce que j'ai entendu +la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, honnte toute sa +vie, jusqu' ce jour de malheur!... Il ne voulait pas... c'est toi qui +l'a forc, entends-tu, de devenir un assassin... Il en est mort, du +reste!... Toi, tu restes... Dbarrass d'un complice... tu veux encore +te dbarrasser de moi... Non, vois-tu, Jean, c'est assez de deux +hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus personne mnager!... + +--Je te ferai rentrer tes paroles infmes dans la gorge, petite gueuse! + +--Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes prcautions... Si tu me touches +du bout du doigt, demain je serai venge!... Et mon pre aussi! + +Tabary laissa tomber ses bras. C'tait l ce qu'il craignait... D'autres +que Zzette possdaient son secret! + +Il fut assez matre de lui toutefois pour matriser l'motion qui le +poignait et sur un ton railleur: + +--Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi des imaginations d'enfant? +Jamais une de nos btes ne mangerait de chair humaine, quand mme on +leur en donnerait... Elles sont habitue la viande de cheval!... + +Tous tes dompteurs te le diront... + +--Qu'importe! dit Zzette, s'ils se trompent! Alors, le lendemain du +jour o Vermieux a t tu et dpec, pourquoi le repas de la veille +tait-il intact... Il n'y a pas eu de distribution publique, puisqu'il +n'y a pas eu de reprsentation minuit... Alors les animaux n'ont donc +pas mang cette nuit-l? + +--Qui t'a dit? + +--J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constat... Ils ont +constat aussi que, cette mme nuit, les employs, leur arrive, ont +trouv, contre l'usage, la mnagerie lave et dans un tat de propret +admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se couchent pas pour +faire l'ouvrage de leurs garons de piste?... Tu n'as qu' te rappeler +la date... dont je me souviens, moi... C'tait le second dimanche de +Pques, le jour mme o Vermieux tait attendu sur le Voyage... le jour +mme o a t signal la gare de Lyon l'arrive du vieil usurier. +Penses-tu encore que j'ai rv?.. Nous ferons les magistrats juges de +tout cela... + +--Zzette... Zzette!... + +Mais Zzette, implacable, continua: + +--Et les quinze mille francs ou peu prs que mon pre devait encore +Vermieux... et dont on n'a pas trouv trace... Et la subite opulence qui +t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans cette mnagerie, +dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que je pense tout +cela... Par respect pour la mmoire de mon pre, j'aurais gard le +secret... si, par ta conduite... par ta faon d'agir vis--vis de moi, +tu ne m'avais forc de parler... Maintenant, fais ce que tu voudras... +Je suis prte accepter la lutte! + +Zzette parlait comme une femme instruite ds longtemps par +l'exprience; elle se dfendait pied pied, avec un calme, une +tranquillit, une nergie dont ne pouvaient la faire dpartir ni les +violences, ni les railleries de Jean Tabary. + +Ce dernier comprit qu'il tait bien cette fois dans les mains de la +jeune fille. Alors quoi bon la pousser bout? + +Quand bien mme une enqute provoque n'amnerait aucun rsultat +srieux... Quand bien mme, il sortirait indemne de cette aventure, le +scandale serait si grand que son avenir resterait jamais, sinon perdu, +du moins compromis. + +Et tait-il bien sr que cette accusation, ces preuves morales ne +seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation? + +Qui sait si Zzette ne conservait pas, pour dernier et dcisif argument, +une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait nant tout +l'chafaudage de sa dfense? + +Elle tait si forte, si sre d'elle-mme, cette gamine! + +D'un regard furtif, il consulta sa mre, qui, de son ct, ne trouvait +rien rpondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe. + +Alors il avoua. + +--Oui, c'tait vrai!... Vermieux avait t assassin dans la mnagerie, +mais c'tait Chausserouge qui avait tu!.. Chausserouge sur la mmoire +duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il tait chez lui, +puisque c'tait pour se librer vis--vis d'un crancier inexorable +qu'il avait frapp, profitant d'une occasion qui s'tait offerte +fortuitement!... Il n'y avait pas eu de prmditation... C'tait la +fatalit des choses qui leur avait livr le vieil usurier... Maintenant +que le silence s'tait fait sur cette disparition inexplique, Zzette +voudrait-elle, par sa dlation, dnoncer un crime qui la dshonorerait +tout jamais? Certainement, il acceptait dans cette affaire une large +part de responsabilit. Mais il avait cd, ainsi que Chausserouge, +une tentation qu'expliquait presque la canaillerie avre de Vermieux... +L'assassinat n'est pas un crime excusable, mais, dans ce cas spcial, ne +mritait-il pas des circonstances attnuantes?... Vermieux! un homme qui +avait ruin le Voyage, dont l'industrie elle-mme tait une infamie... +entre les mains de qui la mnagerie ft tombe forcment sans ce coup +d'audace, dont il avait personnellement gard, lui, Tabary, des remords +profonds et qu'il n'et jamais excut sans cet extraordinaire concours +de circonstances, qui avaient mis les deux complices l'abri de toutes +recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler, +de le traiter comme un criminel indigne de toute commisration, capable +de tous les forfaits? + +Cette fois, Zzette triomphait. + +Cet homme, si insolent tout l'heure, devenu en un instant si humble, +finissait par lui inspirer plutt un dgot mlang de piti que de la +haine ou du mpris. + +--Eh bien! reprit Jean, voyons, Zzette, faisons-nous la paix? + +--Je n'ai pas de paix faire... je veux vivre tranquille, indpendante, +je l'ai dj dit... Je ne dois rien, aprs tout, ni toi, ni ta +mre... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir agir ma +guise, m'occuper de mes btes que je connais mieux que toi, sans subir +le contrle, ni avoir couter les observations de personne... + +--Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence?... + +--Je n'ai d'autre dsir, dit Zzette tristement, que celui de garder +ternellement ce secret dans ma mmoire, ne serait-ce que par respect +pour mon pre... Il n'en sortira que le jour o tu m'y auras forc... + +--Tu n'as dit personne que?... pronona Tabary, sans oser achever sa +phrase. + +--Je n'ai pas rpondre... j'ai simplement pris mes prcautions... +Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la mienne... + +Aprs cette conversation, les deux Tabary, rests seuls, eurent une +longue confrence. + +Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup de +massue, Louise rflchissait, se demandant quelle conduite il convenait + prsent de tenir. + +La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son +habitude, elle manquait de cette merveilleuse spontanit de dcision +qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie. + +Enfin, elle releva la tte et rpondant son fils: + +--Finalement, dit-elle, tu t'es laiss refaire par une gamine! Nous +voil dans de jolis draps! + +--Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle tait l... deux pas de +nous... le jour o... + +--Quand on fait de ces coups-l, dit la mgre brutalement, on prend ses +prcautions et on regarde derrire soi... C'est la moindre des choses... +Maintenant, nous voil dans la main de cette petite, qui nous fera +marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mtine, conclut +Louise, qui, malgr sa colre, ne pouvait s'empcher de concevoir une +secrte admiration pour l'nergie de Zzette, je ne l'aurais pas crue si +forte!... Quel malheur que ds le premier jour nous n'ayons pas compris +son caractre... de quel secours elle nous aurait t! Maintenant, adieu +tous nos beaux projets... elle ne nous lchera pas, la petite rosse! + +--coute, dit Jean, penses-tu srieusement qu'elle nous vendrait? + +--Parfaitement, si nous la poussions bout! Maintenant, il faudra avoir +raison d'elle par la douceur et la patience... + +--Ce sera long, dit le jeune homme. + +Il fit une pause, puis, comme si une pense qu'il craignait de formuler, +venait de se prsenter subitement son esprit, il ajouta: + +--Comme a serait plus sr, plus court et plus profitable... un bon +petit accident! N'aurons-nous donc jamais cette chance-l! + +Mais Louise Tabary haussa les paules. + +--Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je n'tais pas +l... Si tu n'as que des moyens comme cela proposer, tu ferais mieux +de te tenir tranquille!... Tu as eu dans ta vie une bonne ide... a n'a +march qu' moiti, puisque si tu as pu dpister la justice, tu n'as pu +tre assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que vous tiez +espionns... puisque demain, peut-tre, tu pourrais tre vendu la +police... D'ailleurs, on ne russit jamais deux fois le mme coup... Et +puis, nous sommes surveills! + +--Aprs tout, dit Jean, si Zzette parlait, il n'est pas si sr que cela +qu'on la croirait. Moi, de mon ct, je nierais, et qui donc pourrait +affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont pas les lions, +je suppose? + +--Mets-toi donc une bonne fois dans la tte, rpliqua la mre +impatiente, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, dans +le cas prsent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... Rflchis +donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le Voyage, et +d'autant plus qu'on n'aura plus redouter Vermieux, on sera trop +content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon jeter aux chiens +et tu entendras dire par des gens qui te serrent la main aujourd'hui: +Ah! a ne m'tonne pas de la part de Tabary! La police qui est aux +abois, qui tous les journaux reprochent son insuffisance prcisment +cause de l'affaire Vermieux, sera enchante de trouver une nouvelle +piste, si invraisemblable qu'elle puisse paratre... Il lui faut son +coupable, elle marchera... et si par hasard il manque assez de preuves +matrielles pour que tu puisses tre condamn, il restera assez de +prsomptions pour te perdre tout jamais... L'enqute, le scandale, +mme suivis d'une issue favorable, c'est pour toi la ruine et le +dshonneur... Ce quoi il faut tout prix parvenir, c'est viter le +moindre bruit... La petite m'a l'air trs carre, je ne pense pas qu'il +y ait quelque chose craindre d'elle, au moins jusqu' nouvel ordre... +Mais plus tard, quand elle aura l'ge, vingt et un ans, lorsqu'elle +n'aura plus aucun mnagement garder avec nous et qu'au contraire son +intrt sera de nous mettre dehors, si elle peut... + +--Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton avis, +commande, j'obirai, dit Jean plus troubl qu'il ne voulait le paratre. + +--Je ne te cacherai pas qu'il est trs difficile de prendre, de but en +blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi critique. +Toutefois, moi, si j'tais ta place, voil ce que je ferais... Je +tcherais d'arriver par les moyens doux parce qu'avec les moyens +violents on fait four... quand on ne se compromet pas!... Tu as dans les +trente ans bientt... la petite va sur ses quinze ans... Elle n'est pas +mal... Elle sera encore mieux dans quelques annes, toi, tu n'es pas +trop dchir... Il faudra toujours que tu te maries un jour ou +l'autre... quand je ne serai plus l... pour te soigner et veiller sur +toi. Fais-lui la cour et tche de te faire aimer. + +--Faire la cour Zzette! + +--Pourquoi pas!... On a vu des choses plus drles. + +--Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux? + +--Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une gamine qui +la mnagerie appartient plus qu' toi... Une gamine qui n'a qu'un mot +dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il faut jouer un jeu +serr, car elle est fine comme l'ambre... Comprends-tu maintenant? + +--Oui, dit Jean, je commence voir plus clair dans ton projet. Aprs? + +--Aprs! aprs! a te regarde, je n'ai pas te dire ce que tu auras +faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de Chausserouge, et +c'tait autrement difficile, car j'avais une rivale et une rivale +lgitime... Amlie! Toi, ta n'as pas de concurrent. Tche de russir +aussi bien que moi. C'est grce moi que tu es rentr dans la place. +Tche de t'y maintenir. + +--L'enfant ne m'a jamais montr aucune sympathie, et maintenant, je +suis sre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle prouve pour +moi! + +--Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mre Tabary. +Encore une fois, fie-toi donc moi! C'est peut-tre cause de cela +qu'elle finira par t'aimer. + +--Dans tous les cas, aprs la faon dont nous l'avons traite jusqu' ce +jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre quel mobile me +fera agir. + +Cette fois, Louise Tabary s'impatienta. + +--Tu m'embtes la fin! Je t'indique un moyen... le seul mon sens, +capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en profites pas... +aprs tout, a m'est gal! Tu cherches des si et des cas... Tu as tent +dans ta vie des choses plus difficiles que a... et qui n'taient pas si +utiles... Il nous faut cette petite dans notre jeu... Notre premier +procd a chou... Nous devons essayer du second. Voil tout. + +--Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, ds le premier jour, +elle me fait comprendre que toute recherche, toute poursuite est +inutile?... + +--Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y prendre +adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en douceur, si +tu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines prvenances, il n'y +a pas de raison pour que tu n'arrives pas tes fins. Veux-tu que je +t'indique dj une faon de lui montrer combien tu dsires lui tre +agrable... Ds demain, cours la Prfecture et demande pour elle +l'administration la permission de reprendre ses anciens exercices, le +jour o elle aura atteint ses quinze ans. Je pense que a doit tre +possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon point pour toi... Aprs +tu la laisseras matresse de travailler avec les pensionnaires qu'elle +voudra, Nron et les autres. Pendant qu'elle pensera faire du +dressage, elle ne pensera pas autre chose. Au contraire, encourage-la + tenter quelque chose d'indit... C'est peut-tre comme cela que nous +arriverons un rsultat... Car enfin, on ne sait pas... Au cours d'une +entre de cage, si un accident providentiel allait nous l'enlever, a te +dispenserait du reste. Toutefois, ne compte pas trop l-dessus, car le +hasard est aveugle. La vie journalire, l'exprience t'apprendra comment +tu devras agir par la suite. Mais il faut... il faut que tu +aboutisses... de gr ou de force! + +--Comment?... De gr ou de force? dit Jean. + +--Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... dit +Louise, et il n'y aurait en somme que nous, ses tuteurs, qui puissions +porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... dans un moment +d'garement... Il est des femmes qui ne dtestent pas une douce +violence... + +--Comment tu me conseillerais... mme d'abuser? + +--Pas de gros mots, fiston! Abuser!... jamais!... La passion excuse +tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication... +pourrait-elle jamais, la jeune Zzette, accuser le pre de son enfant +d'tre un assassin? + +--Maman! tu es trs forte! dit Jean que cette ide nouvelle de sa mre, +toujours si experte en combinaisons qui dfiaient les cas les plus +dsesprs, remplissait d'admiration. + +--Tu me l'as dj dit... Tche de te montrer digne de moi! + +--J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le diable si on +me refuse encore la permission de faire travailler Zzette. + +--Fais-toi appuyer! Tu n'as qu' demander une lettre un conseiller +municipal, ennemi de la Prfecture, un du parti ouvrier... Tu auras ce +que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette bote-l! + +--Adieu, maman! + +Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus tranquille +que deux heures avant la mnagerie, o Giovanni se prparait pour la +reprsentation de la journe. + + + + +XV + + +A partir de ce jour, une existence nouvelle commena pour Zzette. + +Libre dsormais, elle put vivre sa guise, contenter ses caprices, sans +se heurter aucune volont contraire. + +Sur sa demande, on fit restaurer et amnager l'ancienne caravane de +Chausserouge, qu'il avait t un moment question de vendre et elle en +fit son domicile elle. + +Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses repas. La +vieille femme mielleuse et insinuante avait chang compltement de +tactique. + +A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des lgrets, +lgret dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en traitant jadis +Zzette avec svrit. Que voulez-vous? Elle s'tait figure avoir +toujours affaire une gosse! + +Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'habitude l'avait +rendue aveugle comme il arrive toutes les mres, qui ne voient pas +grandir leur enfant. + +L'autre jour une nouvelle Zzette lui tait apparue, et c'est alors +seulement qu'elle avait compris quel point elle s'tait trompe. + +La fille de Chausserouge tait une jeune personne infiniment plus +raisonnable que ses compagnes du mme ge, bonne marier pour tout +dire... + +Joignez cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous mrissent +avant l'ge... Ah! 'avait t positivement une rvlation que cette +dcouverte! + +Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le coeur de Zzette. +Elle tait bien sre qu'on lui pardonnait son erreur. + +Il en tait de mme pour Jean. Ce garon fruste, brutal par moments, +que la fatalit seule avait fait criminel en un jour d'garement, tait +au fond trs sensible et trs aimant. + +Le rveil avait t encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle encore, +il avait souffert en songeant aux manques d'gards dont il s'tait rendu +coupable et il tait rsolu par sa conduite venir, non seulement les +faire oublier, mais encore mriter les bonnes grces de la jeune +fille. + +Mais Louise Tabary avait beau se rpandre en protestations, Zzette +montrait par son mutisme qu'elle n'tait pas dupe de ce si brusque +changement d'allures, et qu'elle ne se mprenait pas sur le motif de ces +avances. + +Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la traitaient +comme elle avait le droit d'tre traite, elle le devait la crainte +qu'elle avait su leur inspirer, non pas un salutaire retour sur +eux-mmes. + +Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien ne +pouvait diminuer l'horreur qu'elle prouvait pour ces tres qui sa +destine tait lie encore pendant des annes. + +Au contraire, ces prvenances inusites lui inspiraient une sorte de +dfiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on tait plus +aimable pour elle. + +Ces gens, qui n'avaient pas hsit faire disparatre un homme, +uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hsiteraient-ils la +faire disparatre, elle, pour se dlivrer de la menace perptuelle d'un +tmoin dangereux, si jamais une occasion favorable se prsentait? + +Elle tait sre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait les +Tabary seuls propritaires de la mnagerie. + +Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et +Charlot, et surtout Giovanni. Ceux-l taient sa sauvegarde. + +L'indcision dans laquelle elle avait laiss les Tabary lorsqu'ils lui +avaient demand si elle s'tait confie quelqu'un, l'affirmation +qu'elle leur avait donne qu'elle serait le lendemain venge, si quelque +chose de funeste lui survenait, la protgeait mieux que n'importe quelle +dnonciation. + +Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquitude, l'issue de +l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au courant du +rsultat: + +--J'ai gagn la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, +prsent, je les tiens... vous verrez... l'avenir, s'ils se permettront +de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse attention, que je me +tienne sur mes gardes... Si je lchais pied, je sais qu'ils saisiraient +la premire occasion de reprendre le dessus... Alors... et subitement +elle devenait grave, presque solennelle,--alors je serais perdue! + +Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considrait d'un air +tonn, ne comprenant rien ces mystres. + +--Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous dfendre efficacement, +de quoi il s'agit?... + +--Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous rvler, pour le +moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... Mon secret est +grave... C'est peut-tre pour moi une question de vie ou de mort... +Faites comme si vous saviez... + +Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une +question. + +Souvent, il considrait cette jeune fille, hier encore une enfant, qui +tout d'un coup s'tait dveloppe au point de paratre avoir dj +dix-huit ans. + +Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait, +cherchant y lire la vrit, mais le visage de Zzette, que venait par +instant clairer un sourire ple et triste, ne trahissait jamais les +secrets sentiments qui animaient l'me de cette fille des ramonis. + +Elle, au contraire, avait devin tout de suite, voir l'motion que +ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle, +quel amour il prouvait, et elle ne l'encourageait jamais que par la +confiance qu'elle lui tmoignait, l'abandon avec lequel elle se +suspendait son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, aprs la +reprsentation, jusqu' la porte de sa caravane. + +Mais bien qu'elle ne l'avout pas, elle sentait chaque jour son +affection grandir pour le jeune homme. + +Elle l'aimait d'autant plus qu'elle dtestait davantage les autres, +qu'il tait le seul homme sur le dvouement sincre de qui elle pouvait +compter. + +Certes, elle avait aussi Charlot, qui, sur un mot d'elle, et boulevers +la mnagerie et trangl Tabary, mais celui-l n'tait qu'une bonne bte +qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle tait l'amie de sa +matresse. + +L'inexplicable changement des Tabary, leur humilit, l'autorit +subitement reconnue par eux de la petite Zzette causa dans le personnel +de l'tablissement une vritable stupfaction. + +Que devait-il donc s'tre pass pour que l'enfant, sans dfense en +apparence, et pu venir bout de mater les Tabary, dont tout le monde +redoutait la violence? + +Les plus malins en trouvrent l'explication dans ce fait que la jeune +fille venait d'atteindre sa quinzime anne, et que son arrive cet +ge constituait Zzette des droits qu'il et t de la part des Tabary +imprudent de mconnatre. + +Puis bientt cet incident fit place d'autres. On s'habitua cet tat +de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus question. + +Quelques mois s'coulrent encore sans que rien vint rompre, pour les +directeurs de la mnagerie, la monotonie de l'existence. + +Les affaires allaient bien. L'tablissement encaissait de belles +recettes, et tout et t souhait pour Zzette si un petit nuage ne +ft venu altrer cette belle tranquillit dont elle avait t si +longtemps prive. + +Elle s'aperut qu'une hostilit sourde menaait d'clater entre Jean et +le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimit augmentait avec le jeune +homme et il fut avr pour elle que Tabary en prenait ombrage. Le mobile +n'en devint bientt pour elle que trop vident. + +Le fils de Louise tait jaloux. + +Depuis le fameux jour o, selon l'expression de la mre Tabary, Jean +avait cess de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regarde avec +les mmes yeux. + +tait-ce calcul, tait-ce passion? + +Elle voulut d'abord attribuer les gards dont il l'entourait la +crainte qu'elle lui avait inspire, mais il ne lui fut bientt plus +possible de conserver un doute. + +Tabary poursuivait un but. Il avait d se confier sa mre, si elle en +jugeait d'aprs les insinuations constantes de la vieille femme, qui ne +perdait jamais une occasion de vanter les mrites de son fils, un garon +que de mauvaises frquentations avaient jadis dtourn du droit chemin, +mais qui, depuis, s'tait tant amend! + +Ah! la femme qui l'pouserait ne serait pas plaindre! Et puisqu'on +parlait mariage, n'allait-il pas bientt tre temps d'y songer?... +Zzette si grande, si srieuse pour ses quinze ans, tait maintenant en +ge... + +Mais la vieille avait beau tendre la perche; Zzette faisait la sourde +oreille. Comment ces gens taient-ils assez aveugles pour ne pas voir +quelle haine elle gardait au fond de son coeur, avec quel dgot elle +subissait leur socit. + +Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui tait odieux, +mais c'tait une ncessit,--la dernire--qu'elle subissait... + +Quand donc en serait-elle dlivre? Elle n'existait rellement que +pendant les longues heures qu'elle vivait dans la mnagerie, seule ou en +compagnie de Giovanni. + +Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les +reprsentations termines, avant de rentrer chez elle, une longue +promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils +marchaient lentement, heureux de se sentir l'un prs de l'autre, +s'entretenant de mille choses, parlant des mille dtails du mtier... + +Lui, racontait sa petite amie ses dbuts difficiles, lui faisait part +en termes mesurs, de peur de la choquer, de ses projets d'avenir... + +Le jour o il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, combien +il serait heureux d'abandonner cette vie de clibataire qui lui pesait +plus qu'il ne pouvait le dire... + +Combien il lui serait agrable, aprs les fatigues de la journe, de +rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la soire +ct de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... l'argent... +a ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... il mettait le bonheur +au-dessus de toutes les richesses... + +Et Zzette ne rpondait pas... Seulement elle laissait peser davantage +son bras sur celui de son ami, toute ses penses intimes. + +Il leur arrivait parfois au moment o elle se sparait du jeune homme +pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin d'eux, +dans l'obscurit, une ombre... + +Tout d'abord, elle n'y prta aucune attention, mais le mme fait s'tant +renouvel le lendemain et les jours suivants, elle voulut en avoir le +coeur net, pia les alles et venues de l'intrus, videmment post pour +les surveiller et elle reconnut Jean Tabary. + +--On nous observe! dit-elle tout bas son ami. Je sais qui c'est! + +Mais, bien que de son ct Giovanni et devin l'identit de cet +tranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcrent son nom. + +Le lendemain, Zzette prit part Jean Tabary: + +--Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda-t-elle. Je ne fais pas de +mal... et tu sais bien nos conventions. + +Jean n'essaya pas de se disculper. + +--Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis jaloux, +rpliqua-t-il avec franchise. + +Zzette ne put s'empcher de plir. + +--Tu m'aimes, toi? fit-elle effraye d'un pareil aveu. + +--Pourquoi pas? Tu es assez jolie pour a... Avant aujourd'hui, je +n'avais pas os te le dire... Mais, puisque tu m'en fournis l'occasion! +Ne l'avais-tu donc pas devin? + +Zzette mentit. + +--Non! rpondit-elle d'un ton ferme. coute! le pass est pass... Nous +avons fait la paix et tu n'as rien craindre de moi, puisque tu as +rempli tes engagements. C'est par prudence que tu veux me persuader que +tu prouves pour moi une passion subite... C'est bien inutile et je ne +te crois pas... D'ailleurs, quand a serait vrai--et elle appuya sur le +mot--nous ne pouvons pas nous aimer!... + +--Alors, c'est l'autre... C'est Giovanni? demanda Jean en fronant le +sourcil. + +--Je n'ai rien dit de pareil... J'ai beaucoup d'affection pour Giovanni, +dont j'admire le courage, qui exerce le mme mtier que moi, avec lequel +je parle de choses qui nous intressent tous deux... C'est pourquoi je +prends plaisir me promener avec lui.. Voil tout. + +--C'est bien sr? demanda encore Jean Tabary. + +--Laissons l cette conversation, dit Zzette, et ne parlons jamais de +cela. + +--Zzette! tu reconnatras un jour que tu as tort et que je ne suis pas +tel que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on a fait des btises dans sa +vie qu'on est incapable d'un bon sentiment... La preuve que je ne mens +pas... c'est que je voudrais que tu me demandes n'importe quoi... +quelque chose de trs difficile... Pour t'tre agrable, je ne +reculerais devant rien... Et, sais-tu depuis quand je me suis aperu que +j'tais attir vers toi, que je t'aimais... c'est depuis que je t'ai vue +avec Giovanni... Zzette! je t'en prie, rflchis! + +--Jean, je te sais gr de ce que tu me dis l, mais c'est inutile... Je +ne t'aime pas... et je ne puis pas t'aimer... + +--Pourtant si je parvenais te convaincre, te prouver combien je suis +sincre... + +--Je te remercierais et nous continuerions vivre en bonne +intelligence... + +--Alors, tu me dfends d'esprer?... Prends garde!... + +--Tu me menaces? interrogea Zzette avec hauteur. + +--Je te menace, rpliqua Jean en affectant de sourire, oui, mais pas +comme tu l'entends... Je veux vaincre ta rsistance et te conqurir, +malgr toi... par le dvouement que je te montrerai... Tu verras! + +Sur ces mots, il s'loigna, et la jeune fille resta pensive, inquite +d'un revirement qui mettait dans sa vie une nouvelle complication, +l'heure mme o elle pouvait esprer avoir, par son nergie, conquis +sinon le bonheur, sinon une existence calme, dnue de tous soucis. + +S'il tait vrai que Jean Tabary prouvait pour elle une passion sincre, +ne pouvait-elle pas s'attendre, tant donn le naturel haineux et +foncirement mchant de son tuteur, des procds dont elle ne pourrait +se dfendre, attendu qu'ils ne seraient pas employs contre elle, mais +qui la blesseraient profondment en atteignant l'homme qu'elle aimait, +Giovanni! + +Elle s'attendait tout et se promit de veiller, mais elle ngligea +toutefois d'informer le jeune dompteur de sa dcouverte et de lui faire +part de ses craintes. + +Il serait toujours temps de le mettre en garde lorsque le danger serait +imminent. + +Sa surprise fut grande, lorsque, le lendemain du jour o Tabary lui +avait fait l'aveu de son amour, il se prsenta elle, souriant et +aimable comme il ne l'avait jamais t son gard: + +--Voil, lui dit-il, en lui tendant un papier sur lequel s'talait un +large timbre administratif, voil le commencement de ma vengeance... Il +y a huit jours que je me dpense, sans te le dire, en dmarches de +toutes sortes afin d'obtenir pour toi la permission de travailler... +J'ai fini, grce certaines influences, gagner mon procs... +Maintenant, tu es libre de reprendre tes exercices... + +Zzette resta un moment sans voix, tremblante d'motion. + +--Alors, c'est vrai... Je vais pouvoir?... On me permet?... + +--On vient de me remettre, de la part du commissaire, la notification +qui vient de la Prfecture! + +--Oh! merci! Je suis bien contente! dit la jeune fille en serrant la +main de Tabary et en saisissant le papier qu'elle lut avidement. + +--Et ce n'est pas fini, va! Je te jure que je te forcerai bien de +m'aimer un peu! + +Zzette dclara qu'elle entendait mettre immdiatement profit +l'autorisation, mais Jean Tabary fit observer avec raison qu'il ne +fallait rien prcipiter et qu'il convenait au contraire de rserver un +dbut qui promettait d'tre clatant pour une occasion favorable. + +La mnagerie se trouvait installe sur le boulevard de la Villette et la +fte touchait son terme; d'autre part, il tait urgent de procder +quelques rptitions; quelqu'entrans que fussent les animaux par les +exercices habituels auxquels les soumettait Giovanni, il tait +ncessaire de les habituer de nouveau la jeune dompteuse. + +Une grande fte de bienfaisance pour laquelle on avait rclam le +concours de la mnagerie se prparait l'esplanade des Invalides. + +On tait assur l d'un public de choix, qui saurait faire le succs +qu'elle mritait Zzette. + +La presse qui avait pris l'initiative de la fte ne manquerait pas de +clbrer ce petit prodige, et par une rclame habile de rendre +l'tablissement la vogue qui jadis avait accueilli Franois Chausserouge + ses dbuts. + +La jeune fille avait un mois devant elle. Elle l'employa utilement et +ds les premiers jours, en juger par l'entrain et la vigueur qu'elle +dploya, on ne put qu'augurer trs bien du rsultat de la prochaine +campagne. + +Elle s'tait commande un superbe costume bleu ciel, soutach d'or, +compos d'un dolman qui moulait sa taille fine et d'une jupe courte +fendue sur le ct. + +Des bottes vernies glands d'or, un schapska compltaient son +ajustement. + +Quelques jours avant l'ouverture de la mnagerie, alors que tout le +personnel s'occupait monter la baraque, que pour l'occasion on se +disposait dcorer fastueusement, Tabary, qui montrait une ardeur sans +pareille, tenant ne rien laisser au hasard, vint de nouveau trouver +Zzette. + +--Eh bien? lui demanda-t-il, es-tu contente de moi? + +--Oui, bien contente... + +--Alors, je viens te demander quelque chose... Dans quelques jours, tu +vas tre la dompteuse en pied de la grande mnagerie Chausserouge... Tu +seras chez toi absolument. Nous n'aurons donc plus besoin de personne... +Je suis l pour surveiller l'administration, et nous deux, a +suffit... Toute autre dpense est inutile... J'ai dans l'intention de +remercier Giovanni... Mais je n'ai pas voulu le faire sans te +prvenir... C'est entendu, n'est-ce pas? + +Mais Zzette n'entendait pas de cette oreille-l. + +Elle rpondit nettement: + +--Mon cher, tout ce que tu voudras, mais Giovanni restera chez nous. +Outre qu'il nous a rendu de grands services une heure o nous tions +fort embarrasss, il a l'habitude de nos animaux et moi, il sera +utile... J'entends que ce soit lui qui prpare mes entres de cage et +qui fasse la slection des btes pendant les reprsentations... + +--Mais, moi?... + +--Toi... tu auras assez faire t'occuper de l'administration. Ne me +parle plus de cela, encore une fois. Je tiens ce que Giovanni reste +avec nous. + +Tabary eut un sourire mauvais. + +--Ainsi, dit-il, c'est dcid.. Tout ce que je pourrai jamais faire ne +servira rien... C'est lui que tu aimes... que tu aimeras toujours? +Peut-tre est-il dj ton amant? + +--Tais-toi! dit la jeune fille, je te dfends de calomnier Giovanni; et +je n'ai pas de comptes te rendre. Je t'ai dit ce que je voulais, a +suffit! + +--Alors, pronona lentement Tabary, tant pis pour lui! + +--Tant pis pour lui! Que veux-tu dire? Explique-toi! + +Tabary tait seul ce moment devant la porte de la mnagerie. + +La nuit tombait sous ces mmes arbres o jadis Amlie, la mre de +Zzette, avait pass tant de nuits rder autour de sa caravane, +dserte par Franois Chausserouge, pour aller retrouver sa matresse. + +Zzette avait gard le souvenir trs net de cette poque nfaste, et en +entendant le fils de cette Louise maudite murmurer son oreille les +mmes paroles que l'autre, la mgre, avait d faire entendre son +pre, elle ne put rprimer un petit frisson. + +C'est l qu'avaient commenc les dsastres qui avaient frapp sa +famille; c'est l que sa mre s'tait alite, ressentant, aprs tant de +secousses terribles, les premires atteintes du mal qui devait +l'emporter. + +Ce lieu allait-il encore lui porter malheur, l'heure mme o la +fortune paraissait vouloir lui redevenir favorable? + +Elle avait montr jusque-l trop d'nergie pour ne pas continuer; elle +entendait ne pas perdre un pouce du terrain qu'elle avait gagn, rester +matresse de la situation. + +Aussi fut-ce d'une voix ferme qu'elle rpta: + +--Que veux-tu dire?... J'entends que tu t'expliques?... + +Tabary prit le bras de la jeune fille, le passa sous le sien, et tous +deux marchrent l'ombre des hauts platanes, tous deux dcids la +lutte. + +--C'est tant pis pour lui, rpta-t-il sourdement, parce que tous les +jours la passion que j'ai pour toi augmente, parce que je veux que tu +sois moi et que s'il se met en travers de mon chemin, ce sera entre +nous un duel sans merci... + +--Tu le traiteras comme tu as trait Vermieux, sans doute? fit Zzette +durement... Tu le tueras!... + +--Non... je ne le tuerai pas... Je ne sais pas ce que je ferai, mais je +te jures que je sortirai victorieux du combat dont tu seras la +rcompense... + +--Alors, moi... mon consentement... tu ne le comptes pour rien? A mon +tour, coute-moi! Pour tout ce que tu tenteras de faire contre Giovanni, +tu trouveras en moi une adversaire rsolue... Tu sais de quelles armes +je dispose contre toi... Ainsi, rflchis... + +--Tu n'as pas, je pense, te plaindre de moi personnellement, et j'ai +tenu les engagements que j'ai pris envers toi, mais je ne puis commander + ma passion et ce que je dois toi, je ne le dois pas Giovanni... + +--En frappant Giovanni, c'est moi que tu atteins... + +--Il est des circonstances o ton aide, ton concours et toute +l'affection que tu lui portes ne pourraient le sauver et qui te mettront +mme dans l'impossibilit de te servir contre moi du secret qui nous +lie... + +--Alors c'est entendu, demanda Zzette en quittant le bras de Tabary, +c'est la guerre? + +--La guerre avec Giovanni, oui! + +--Alors, avec moi! + +--Eh bien! si tu veux! dit Tabary en clatant enfin. Je t'ai fait toutes +les concessions que je pouvais te faire... je n'ai plus la force d'en +faire davantage... Duss-je me perdre... je gagnerai! + +--J'attendrai que tu commences, dit la jeune fille. + +Zzette sortit de cet entretien, plus trouble qu'elle ne voulait se +l'avouer elle-mme. + +De ce jour, elle connut l'tendue de son amour pour le jeune dompteur. + +Aussitt en quittant Tabary, elle rejoignit le jeune homme, qui cette +fois elle raconta tout, omettant toujours de parler du fameux secret. + +Mais Giovanni, sans s'effrayer, hocha doucement la tte. + +Les craintes qu'prouvaient son endroit Zzette, ces dangers qu'elle +redoutait pour lui et qu'elle voulait tout prix dtourner lui +semblaient exagrs. + +Certes, on pouvait le renvoyer, le chasser, en trouvant un prtexte... +Mais puisque jamais sa conduite n'avait fourni l'occasion d'un reproche, +puisque sa conscience tait calme, qu'avait-il craindre? + +A eux deux, ils sauraient djouer les plans de cette vieille teneuse +d'entresort qui devait tre au fond l'instigatrice de ces complications +nouvelles. + +--Tu ne connais pas les Tabary! dit Zzette, en tutoyant pour la +premire fois son amant. Ils sont capables de tout! + +--Qu'importe! puisque je n'ai rien me reprocher! + +--a ne fait rien! dit Zzette, dont la pense se reportait +invinciblement la scne du crime. Tu ne sais pas tout! Tu ne peux pas +tout savoir! + +--Ne me raconteras-tu pas au moins un jour?... + +--Pas encore! dit la jeune fille. Mais prends garde! C'est tout ce que +je puis te dire! En attendant, comme j'ai mes raisons pour n'avoir +confiance qu'en toi, c'est toi que je charge de m'assister pendant les +reprsentations. + +--Cependant si Tabary, dont c'est l'emploi habituel, s'y oppose? + +--C'est ma volont que je lui ai notifie nettement. + +Quelques jours aprs, devant une assistance d'lite, Zzette faisait ses +vritables dbuts. + +Tous les journaux avaient annonc grand renfort de rclame cette +attraction nouvelle et indite. + +On avait habilement rappel l'accident qui avait caus la mort de +Chausserouge; on avait annonc que pour la premire fois depuis cette +mort, un dompteur ou plutt une dompteuse affronterait le redoutable +fauve. + +Et cette dompteuse tait la propre fille de la victime, la jeune +Zzette, ge de quinze ans peine! + +Aussi le succs dpassa-t-il les esprances de la jeune fille. + +Elle avait gard pour la fin de la reprsentation l'entre dans la cage +de Nron. C'tait ce numro qu'on attendait avec impatience, le clou +vritable de la soire. + +Aprs avoir provoqu d'unanimes applaudissements pour la maestria et +l'aisance avec laquelle elle manoeuvrait les pensionnaires ordinaires de +la mnagerie, elle excita l'admiration gnrale pour l'nergie avec +laquelle elle sut faire excuter au terrible Nron les exercices les +plus difficiles. + +L'aspect de cette jeune fille au corps frle, jolie, aux prises avec un +animal dont la frocit lgendaire dfiait le courage des dompteurs les +plus intrpides, causait une motion norme. + +Aussi Tabary put-il, sa sortie, prdire la jeune fille un triomphe +pareil celui qui avait fait jadis la fortune de Chausserouge. + +--Tout Paris dfilera dans la baraque, ma chre Zzette! Tout Paris +voudra t'applaudir! Il n'y a plus besoin de chercher autre chose! lui +dit-il en lui pressant la main. Ah! si tu voulais... comme nous serions +heureux et comme nous serions vite riches! + +--Veux-tu me faire un plaisir? dit Zzette qui ce retour une +proposition qui lui faisait horreur gtait la moiti de sa joie, tu ne +me reparleras plus de cela. + +--Comme tu voudras! dit Tabary schement en lui lanant un regard +furieux. + +Giovanni tait aussi fier que sa matresse du succs qu'elle venait +d'obtenir. Que lui importait d'tre dsormais relgu au second rang, +lui, qui avait jusqu' ce jour rempli le premier rle dans la mnagerie! + +--Il me semblait, lui dit-il, que ces applaudissements qui te saluaient +s'adressaient moi... Tu tais si jolie... si dsirable... dans ton +costume bleu... faisant voluer tes btes coup de fouet!... +Zzette!... Zzette! tu ne sauras jamais combien je t'aime! + +--Si! je le sais! rpondait la jeune dompteuse en s'abandonnant. Mais +soyons prudent... Tabary veille! + +Tabary en effet veillait. Comme Giovanni, la vue de la jeune fille avait +fouett ses sens, aviv son dsir. + +Cette passion qu'il avait affecte par calcul, sur le conseil de sa +mre, avait revtu un nouveau caractre. + +La rivalit de Giovanni l'avait rendu sincre. A prsent, il dsirait +vraiment Zzette, rvait de l'enlever au jeune dompteur... A prsent il +aimait rellement sa pupille. + +Il oubliait tout et son crime et la menace de Zzette de le dnoncer et +les recommandations de sa mre, qui lui conseillait de ne rien +brusquer... jusqu' nouvel ordre. Jamais il n'avait ressenti au mme +degr le dsir violent de possder cette petite... qui le refusait pour +se donner un autre. + +Louise Tabary qui il fit confidence de cette exaltation en fut tout +d'abord un peu effraye. + +--Fais bien attention... lui dit-elle, il ne faut pas nous mettre dans +notre tort. Sois prudent! Avec une gamine aussi forte, il faut savoir +prendre ses prcautions... + +--N'est-ce pas toi qui me conseillais l'autre jour de passer outre... de +la prendre?... + +--Oui... de la prendre! Mais au moment prcis o tu aurais su l'amener +dsirer tout bas ce qu'elle n'oserait te donner de bonne volont. Je +t'ai conseill de lui faire une douce violence. Il faut attendre qu'elle +te dise non, uniquement parce qu'elle ne se sent pas la force de dire +oui... Mais il faut qu'au fond du coeur, elle te remercie d'avoir pass +outre. + +--Elle aime trop Giovanni et elle me dteste trop pour en tre l! + +--Alors, je ne puis plus te conseiller... Tu es meilleur juge que moi. +Agis comme tu croiras devoir le faire... Mais sois prudent! Tu l'aimes +donc vraiment? + +--A tuer pour elle un autre Vermieux! + +--Eh bien, vas-y! Elle te pardonnera peut-tre, si elle comprend que la +passion t'a seule guid... Quant Giovanni, j'en fais mon affaire! Dans +trois jours, nous en serons dbarrasss pour toujours! + +--Comment? + +--C'est mon secret. + +--Je me fie toi. Demain Zzette m'appartiendra. + +Jean Tabary tait guid par deux sentiments qui se compltaient. + +Tout d'abord, pouss par son instinct brutal, il voulait possder la +jeune fille pour satisfaire son apptit sensuel, subitement veill par +la prfrence qu'elle semblait accorder Giovanni, puis il avait la +conscience que la conqute de Zzette, mme prise de force, l'assurerait + jamais de l'impunit. + +S'il parvenait la mater une premire fois et puisque sa mre se +chargeait de le dbarrasser d'un rival gnant, il tait sr de la tenir, +d'en faire sa chose, de lui enlever pour toujours la tentation de +recouvrer l'indpendance qu'un instant de faiblesse de sa part lui avait +donne. + +De nouveau il serait le matre, le matre absolu de la mnagerie. C'est + lui que profiterait le succs de la dompteuse et ainsi dlivr du pire +des soucis, il pourrait en paix attendre l'heure de la reddition des +comptes. + +D'ici au jour o Zzette aurait atteint sa vingt et unime anne, il +aurait le temps de se retourner, de voir venir et qui sait si d'ici-l +un hasard heureux n'aurait pas rendu la fille de Chausserouge sa +complice, aussi intresse que lui ne pas divulguer son crime--ou sa +femme. + +Il tait bien dcid. Plutt que de vivre dans cette incertitude qui le +tuait, il risquerait le tout pour le tout, se perdrait irrmdiablement +ou s'assurerait une victoire dfinitive. + +Il comptait sans l'nergie de Zzette. + +Bien que la dompteuse eut montr jusqu'alors une force de caractre dont +eussent t capables peu de jeunes filles de son ge, il tait loin de +supposer qu'elle pt rsister l'assaut dsespr qu'il tait rsolu +lui livrer. + +Il se trompait. Les menaces qu'il lui avait faites fort imprudemment +avaient veill les soupons de l'enfant, qui, connaissant le caractre +de son tuteur, s'attendait tout et avait pris ses mesures en +consquence. + +Elle avait le pressentiment qu'elle courait un grand danger; elle +arrangea sa vie de faon ne jamais demeurer seule. + +Depuis huit jours, elle avait demand Giovanni, qui logeait en ville, +de ne plus quitter les abords de la mnagerie, mme la nuit, surtout la +nuit. + +Certes, elle n'tait pas peureuse, mais une sorte de superstition lui +faisait craindre, se sachant en butte aux poursuites de l'assassin, de +rester seule dans cette caravane, o avait t tu Vermieux. + +Giovanni, sans demander d'explication, s'tait conform au dsir de sa +matresse. + +Pendant tout le jour il tait son chevalier fidle, et le soir, il se +retirait dans une caravane voisine, d'o il lui tait facile d'accourir +au premier appel. + +La journe du lendemain se passa sans incident. Jean Tabary, bien que +fort soucieux, se montra comme toujours trs prvenant, fort empress +pour la jeune fille. + +Pourtant dans la soire, il lui demanda comme la veille, comme tous les +jours: + +--Tu as bien rflchi, Zzette? Tu ne veux pas m'aimer? + +--Tu m'ennuies... Je t'ai dj dit de ne plus revenir l-dessus... +jamais! rpliqua la jeune fille schement. + +--Tant pis! + +Lorsqu'aprs la dernire reprsentation, Zzette, appuye sur le bras du +dompteur fit comme d'habitude, avant de rentrer, le tour des baraques, +elle ne montra pas, ainsi que d'ordinaire, la mme expansion nave. + +Elle tait triste, proccupe, et Giovanni s'alarma. + +--Tu n'es pas malade au moins? demanda-t-il d'un ton trs tendre. + +--Non... je m'embte... + +--Pourtant tout a trs bien march aujourd'hui... Voyons! je ne +m'explique pas?... + +--Je ne sais pas ce que j'ai... mais je suis nerveuse. Il me semble +qu'il va m'arriver un malheur... + +--Je suis l, moi, tu sais bien! Et prt te dfendre + +--Vois-tu, dit Zzette, je voudrais avoir dix-huit ans... Alors je +serais plus forte... je me ferais manciper. Et puis, quand mme a ne +conviendrait pas ces Tabary, qui t'en veulent tant, je ne sais pas +pourquoi... je pourrais me marier avec toi... Alors, nous serions +deux... + +--Laisse passer le temps, ma chrie, le temps viendra... + +--Oui... Mais d'ici l? Moi, je me tirerai toujours d'affaire... Ils +ont trop besoin de moi et, aprs tout, je les tiens! Mais toi, qui +restes malgr eux dans la mnagerie, toi, dont je leur ai impos la +prsence!... Ah! je t' en prie, prends bien garde! + +Il tait une heure du matin quand les deux amants se quittrent. Zzette +rentra chez elle, alluma sa lampe et ferma sa porte clef. Elle se +prparait se dshabiller quand un bruit la fit retourner. + +Derrire elle Jean Tabary debout la regardait l'oeil brillant de +convoitise. + +--Toi, ici! que fais-tu? demanda Zzette qui se sentit devenir ple. + +--Je t'ai prvenue, dit le jeune homme, la voix haletante. Je t'ai fait +l'aveu de la passion que j'prouve, tu n'as jamais voulu m'couter. Tu +me fermes la bouche chaque fois que je veux te faire entendre une parole +d'affection. Tu affectes de croire que parce que j'ai sur la conscience +un acte que j'ai regrett et qui me pse, je suis incapable de tout bon +sentiment. Je tiens te prouver le contraire. C'est pourquoi je suis +venu ce soir... + +--Je n'ai pas t'couter... je ne veux rien entendre de toi! Va-t'en! +je t'ordonne de t'en aller! + +--Non! je ne partirai pas avant que je t'aie dit tout ce que j'ai te +dire. La vie dsormais m'est insupportable sans toi... Je te veux!... +Chaque fois que je te regarde, je sens en moi quelque chose qui m'enlve +la notion de tout ce qui m'entoure... Si je suis un misrable, je sens +que ton amour me rendrait meilleur... Je t'aime, je veux que tu m'aimes! + +--Encore une fois, va-t'en! dit Zzette en passant derrire la table qui +la sparait du lit. + +--Et depuis que tu prodigues ce Giovanni les marques de ton affection, + la vue de tout le monde, je suis pris d'une jalousie que je ne puis +refrner. Je voudrais le prendre, le tenir en mon pouvoir, le tuer, pour +tre sa place... Ah! un jour ou l'autre, nous rglerons cette affaire +de lui moi, je te le promets... Aprs tout, tu es ma pupille, j'ai +autorit sur toi! Et c'est lui qui t'a dtourne! + +--As-tu donc dj oubli nos conventions? Un mot de plus et ds demain, +je mets ma menace excution! cria Zzette dont les doigts se +crisprent sur le dossier d'une chaise. + +--Eh bien! que m'importe! Tu me dnonceras! On m'arrtera! J'aime mieux +tout que la vie que je mne. Le scandale ruinera la mnagerie et je +serai veng!... Que m'importe la vie si je ne t'ai pas!... Aussi bien, +est-ce une vie que le supplice que j'endure sans trve?... Je te veux... +Nous serons l'un l'autre toujours... Sinon... + +--Sinon, quoi? demanda Zzette pouvante de l'expression du regard de +Tabary. + +--Sinon... je te prends! De gr ou de force tu m'appartiendras! + +Il carta la table et fit un pas vers la jeune fille. + +--N'avance pas! dit Zzette rsolument en saisissant un chandelier qui +se trouvait plac sur une petite commode. N'avance pas ou j'appelle et +je frappe!... + +--Tu appelleras! dit Jean narquoisement. Et qui donc? Giovanni sans +doute? Il est loin prsent!... La mnagerie est isole. Les caravanes +voisines sont dsertes. Celles qui sont occupes renferment des gens qui +dorment et que tes cris n'veilleront pas. Crois-moi, ne rsiste pas... +Tes coups ne m'effraient pas plus que tes menaces! + +Il n'avait pas achev que Zzette ayant d'un revers de main ouvert la +petite fentre, appelait de toute la force de ses poumons: + +--Giovanni, moi! l'aide! au secours! + +--Je dis qu'il ne viendra pas! gronda Tabary en renversant la table pour +s'lancer sur la jeune fille. + +La lampe tomba et s'teignit. + +Avant que la jeune fille et le temps de se servir de son arme, elle se +sentit enleve dans les bras nerveux de Jean Tabary. + +Il la dposa sur le lit, lui faisant un billon avec sa main, +l'immobilisant sous le poids de son corps... + +Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques, +inarticuls, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entre +vola en clats et une voix retentit au dehors... + +--Tiens bon, Zzette, me voici! + +C'tait Giovanni. Mais la porte ferme en dedans tenait bon. + +Jean Tabary s'tait moiti redress, incertain s'il devait lcher sa +proie ou s'lancer au-devant du nouveau venu. + +Il allait s'arrter a ce dernier parti, s'opposer l'entre du dompteur +quand, la porte, branle par des efforts rpts, cda enfin... + +Giovanni tait dans la place. + +Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa compltement, les +poings ferms, prt la lutte. + +Mais le dompteur le prvint. D'un bond, il sauta sur cette ombre dans +laquelle son instinct lui fit reconnatre Tabary. + +--Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais dj Giovanni +avait saisi son adversaire, lui serrant la gorge comme dans un tau. Les +deux hommes s'enlacrent, puis leurs pieds s'embarrassrent dans la +table renverse et ils roulrent ensemble terre. + +On n'entendait plus que des sons touffs, des injures peine +distinctes... Une masse vivante et indcise se tordait... sans qu'il ft +possible de distinguer qui avait le dessous. + +Alors Zzette sauta terre... grce son exacte connaissance des +lieux, elle put trouver une allumette et une minute aprs la scne +s'claira. + +Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary rlant. + +--Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misrable! Abuser d'une +enfant! + +--Laisse-le, Giovanni! implora Zzette. + +--Quand je serai sr qu'il ne recommencera pas! Et de son poing ferm il +martelait la face dj tumfie de Tabary. + +Enfin las de cette lutte dsormais ingale, il obit. Il aida son +ennemi, aveugl par le sang, se relever. + +--Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne pas t'avoir trangl, comme tu le +mritais! + +Sans un mot, Jean sortit, mais ds qu'il fut dehors: + +--Giovanni, cria-t-il, nous nous retrouverons!... Et quant toi, +Zzette, prends bien garde! + +Il disparut en courant dans l'obscurit, tandis que la jeune fille +tombait dans les bras de son sauveur. + +--Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je t'aime! + + + + +XVI + + +L'attentat inou de Jean Tabary dtermina la rupture dfinitive de +Zzette avec son tuteur, sans toutefois que personne songet tirer +parti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice satisfaire +toutes les rancunes. + +Si d'une part Jean renona se venger ouvertement de la rsistance de +la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de Giovanni, +celle-ci de son ct ne pensa pas une minute mettre ses menaces +excution. + +Bien que l'acte de Tabary, prvu par le Code et sanctionn par le +tmoignage du dompteur, ft une arme dangereuse, elle ne s'en servit pas +plus que de la connaissance du crime. + +Le scandale qui fut rsult d'une double dnonciation eut amen +peut-tre la ruine de la mnagerie et, d'autre part, il eut fallu mler +le nom de Franois Chausserouge toute cette affaire. + +C'tait une extrmit laquelle Zzette, quelque dsir et quelque +besoin qu'elle en et, ne pouvait se rsoudre, et qui rpugnait son +caractre. + +Comme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la +police une instinctive horreur. + +Il lui suffisait de continuer inspirer ses ennemis uns crainte +salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour +user de ce moyen. + +Maintenant que Tabary, par la brutalit de son attentat et son insigne +maladresse, avait encore aggrav son cas, elle se sentait plus que +jamais matresse de la situation. + +La scne de la veille lui permettait dsormais de dicter sa volont, +d'affirmer son autorit, de rompre avec son tuteur toute autre relation +que celles que la bonne administration de la mnagerie rendait +indispensable, cela lui suffisait. + +Elle songea seulement profiter de cette nouvelle victoire en se +mettant pour l'avenir compltement l'abri d'une nouvelle agression. + +La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention +constante lui sembla un danger pour le jeune homme. + +Qui sait, maintenant que son amour n'tait plus un secret pour Jean, si +celui-ci, conseill par sa mre, ne serait pas capable, la jalousie +aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des embarras +cet amoureux d'une fille de quinze ans? + +Il fallait donc mettre le dompteur l'abri de toute tentative de ce +genre, et c'est alors qu'elle songea avoir recours cette fois la +protection de Charlot. + +Avec un pareil appoint, elle se sentait de force lutter contre les +Tabary. + +Fatma, qui s'tait mise, ainsi que son lutteur, si aimablement sa +disposition, fut la seule qui elle fit la confidence de ce qui s'tait +pass. + +Aucune indiscrtion n'tait naturellement craindre de la part de Jean, +qui, ds son retour la caravane de sa mre, s'tait mis au lit, +faisant rpandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait +quelques jours de repos. + +Fatma ne montra pas le moindre tonnement en entendant le rcit que lui +fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait t victime. + +--De la part de Tabary que je connais depuis des annes, dit-elle, il +faut s'attendre tout, c'est crapule et compagnie!... Seulement dans +cette affaire-l, tu as le beau rle, il faut le garder. Tu as raison de +vouloir que ton amoureux ne se montre plus. Viens avec moi, nous allons +trouver Charlot, qui est sa baraque... En route nous rflchirons sur +ce qu'il y a lieu de faire. + +Il tait deux heures de l'aprs-midi; la mnagerie ne donnait qu' +quatre heures sa premire reprsentation de jour; ils avaient le temps +d'aviser. + +--Je ne veux plus, dit Zzette, remettre jamais les pieds dans la +caravane des Tabary. Ce matin, j'ai djeun avec Giovanni au restaurant. +Mais tout l'heure, quand je vais me trouver dans la mnagerie en face +de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de faire? + +--Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'tait pass. Ne +souffle pas mot de ce qui t'est arriv dans la nuit, mais exige tout ce +que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dgage +compltement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas de +cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te +plaindrais-tu pas? + +--Parce que, dit Zzette, je ne veux avoir aucun +rapport avec la police. Cela m'entranerait dire des choses qui ne +doivent pas sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le +moment sera venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir +recours personne. J'ai mes raisons pour cela. + +Et en parlant ainsi d'un ton trs modr, trs calme, les yeux de +Zzette brillaient d'un clat inaccoutum. + +On et dit que maintenant qu'elle se sentait plus forte, mieux arme, +partant plus sre de russir, elle mrissait un plan, caressait un +projet, que la protection dont elle allait tre l'objet et le concours +des circonstances allaient rendre ralisable. + +Elle sourit, puis, sur un ton assez indfinissable: + +--Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon pre m'a dit souvent: Zzette, +chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un principe dont il +ne faut jamais s'carter, si l'on veut maintenir intactes sa dignit et +son indpendance: oeil pour oeil, dent pour dent! Eh bien! on m'a fait +souffrir, on a fait souffrir mon pre, j'acquitterai cette vieille +dette, je rendrai au centuple tout ce qu'on m'a fait... Je vengerai du +mme coup et mon pre et ma mre, que Louise Tabary a tue, et +moi-mme... Et cela toute seule, avec vous deux et Giovanni, si vous +voulez m'aider... quand le moment sera venu... + +--Mais pour le moment? interrogea Fatma. Que veux-tu de nous? + +--En attendant que l'heure ait sonn, je veux tre l'abri d'une scne +semblable celle d'hier... simplement. + +--Zzette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous fais tu mystre, nous, +tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets d'avenir?... Nous pourrions +peut-tre ds prsent t'aider plus utilement. + +--Non! Non! riposta Zzette, plus tard... plus tard, je t'en prie! + +Et elle ajouta en riant: + +--Je ne me suis confie jusqu' ce jour qu' mon lion Nron, qui me +comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit personne, pas +mme Giovanni... Mais, tu verras, tu verras! + +En ce moment les deux femmes arrivaient la baraque de Bertrand (de +Marseille), chez qui tait engag Charlot. + +Le jeune lutteur, bien cambr dans son maillot, tait en parade, car le +patron des Arnes donnait sans discontinuer, toutes les demi-heures, +des reprsentations pendant l'aprs-midi entire. + +Dj la foule nombreuse des curieux venus la fte entouraient +l'estrade, le bonisseur avait embouch son porte-voix et conviait les +amateurs de belles luttes entrer afin d'admirer la force et l'adresse +des plus redoutables champions franais, tous engags par M. Bertrand, +si soucieux de conserver son tablissement unique au monde, son renom +et sa clientle. + +--Crois-tu qu'il est beau! dit Fatma en s'arrtant subitement et en +dsignant son amie le torse musculeux de Charlot. Il ne nous a pas +aperues. Nous allons entrer par derrire sans qu'il le sache et nous le +verrons lutter. + +--Si tu veux! dit Zzette, auquel plaisaient tous les genres d'exercices +qui demandent du courage ou de la force. + +Elles assistrent la reprsentation, caches dans le coin le plus +sombre de la baraque. + +Aprs l'enlvement des haltres par un colosse appel le Terrible +Toulousain, qui jongla galement avec des poids de cinquante +kilogrammes, on aborda la partie la plus intressante de la +reprsentation. + +Charlot fut un des vainqueurs. + +Fatma, les yeux bants d'admiration, serrait le bras de sa compagne +chaque coup que portait son amant, chacune de ses parades savantes. + +--Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un lutteur pay +pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous a vues et +c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il beau? +Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras tre tranquille? + +Aprs la reprsentation, Fatma tomba dans les bras de son amant. + +--Tu sais, je suis bien souvent mchante avec toi... Mais chaque fois +que je te vois travailler, a me fait la mme motion et le mme +plaisir. J'oublie tout!... Dans ces moments-l, tu pourrais me demander +ce que tu voudrais. + +Charlot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa matresse. + +--Tout a, pronona-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me voyais me +battre srieusement, a serait bien autre chose! + +--Eh bien! y a peut-tre Zzette qui a de l'ouvrage te donner. + +--Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Charlot galamment, du moment que a +vous fait plaisir toutes deux. + +Le lutteur tait un garon d'intelligence trs ferme, d'esprit un peu +lourd. Trs fier de ses biceps, il tait dvou l'excs et s'il tait +heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des dames, +comme il disait, c'tait autant par orgueil que par bont d'me. + +Pour Fatma, qui avait sur lui une influence norme, il se fut lanc sans +une objection dans les aventures les plus prilleuses, sans se soucier +le moins du monde, ni mme se douter du danger. + +Il tait honnte, mais d'une honntet lui, qui l'empchait de +concevoir et par consquent d'accomplir une mauvaise action, mais son +inconscience lui et fait commettre une infamie, sans du reste qu'il +s'en doutt, simple instrument dans la main de sa matresse. + +--Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribu le +rouleau. Aprs a, je suis vous. + +On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des qutes invariablement +faites dans les baraques, aprs chaque exercice. + +Ce rouleau appartient toujours dans tous les tablissements au patron. +Chez les lutteurs seulement, elle est partage galement entre les +pensionnaires de la maison. + +Quelques instants aprs, tous les trois taient attabls dans un petit +bar tabli sur l'esplanade, non loin des Arnes, et Fatma exposait la +situation. Elle raconta l'attentat dont Zzette avait failli tre +victime. + +--C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Charlot, Giovanni ne +pouvait donc pas le crever tout fait? + +--Oh! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas rebiffer, +mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une correction +srieuse et digne de ses mrites, comme il est plus sage de ne pas +laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est l'amant de +Zzette, j'ai dit notre amie qu'elle pouvait compter sur toi. + +--Je te crois! dit Charlot, j'aurai vraiment du plaisir lui tarauder +les ctes cet animal-l, surtout aprs ce que sa mre a fait +Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous +exploiter! + +Alors Zzette prenant la main du lutteur: + +--Je vous remercie, mon vieux Charlot, c'est gentil ce que vous faites +pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les deux yeux, s'il +fallait m'aider dans une occasion o il pourrait y avoir du danger pour +nous deux... est-ce que je pourrais compter?... + +--Pardi!... alors ce serait bien plus drle! dit le gant. + +--Voil une cachottire qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a envie de +faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma. + +--Si c'est pas le moment... elle a peut-tre raison. Ds l'instant que +je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera venu... + +Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes. + +Il fut entendu que Charlot passerait dsormais la mnagerie toutes les +heures que lui laisserait son service. Zzette se faisait forte de +contraindre les Tabary accepter ce contrle. + +Puis, comme il n'tait pas prudent la jeune fille de continuer +habiter seule dans une caravane isole, o elle restait en butte de +pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane tait trop +troite pour donner asile trois personnes, il fut entendu que la fille +de Chausserouge irait demeurer rue Cler, dans le petit htel meubl o +Charlot avait lu domicile. + +C'est l que chaque soir, Fatma, s'chappant de la tente o elle tait +cense passer ses nuits, allait retrouver son amant. + +Dans une chambre voisine du couple, Zzette n'aurait absolument rien +craindre. De l, comme disait Charlot, et en prenant ses prcautions, on +pouvait voir venir. + +Les deux femmes furent de retour la mnagerie juste au moment o les +garons de piste prparaient la parade et donnaient l'intrieur le +dernier coup de fion. + +Fatma courut son entresort et Zzette rentra dans sa caravane pour +s'habiller et se prparer paratre. + +Elle y tait depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pntra son +tour, aprs avoir frapp un lger coup la porte. + +Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse. + +--Eh bien! ma chre enfant, que se passe-t-il donc? Tu n'es pas venue +djeuner ce matin... Tu n'es pas malade? + +La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupfaite, aprs +ce qui s'tait pass d'une audace semblable. + +--Non!... rpliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce n'est pas la +faute de votre fils... Aprs la scne de cette nuit, vous ne voudriez +pas que je remette jamais les pieds chez vous? + +--Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade la pense du mal +qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reues. Il t'aime tant qu'il +avait perdu la tte, et c'est lui qui m'envoie pour te demander +d'oublier. + +--Madame Tabary, riposta Zzette nettement, si vous voulez bien, nous +ne parlerons plus de rien. Mon ge m'empche et m'empchera longtemps +encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du pass, +l'attentat d'hier, m'ont valu l'indpendance. Je ne veux pas l'aliner. +Il y a maintenant un abme entre nous. Je ne le franchirai pas. Du +reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai rsister mme par la force. + +--Alors, dit Louise trs ple, c'est la guerre que tu nous dclares +dcidment? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre nous que +nos intrts? + +--Parfaitement. + +--Eh bien! mon tour, je te prviens que cette solution ne me convient +pas... Nous avons jusqu'ici t trop faibles... En somme, tu n'es qu'une +enfant. Nous t'avons jusqu' ce jour laiss suivre ton caprice et ta +fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons des droits sur +toi. Nous les exercerons. Je te prviens qu' partir d'aujourd'hui nous +exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu refuses, nous +saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues faire la +mauvaise tte, nous runirons le conseil de famille qui avisera pour les +mesures prendre... + +--Eh bien! je parlerai!... + +--Tu parleras! A ta volont! Nous acceptons la lutte... Il est probable +qu'on accordera plus de crdit la parole de mon fils et la mienne +qu'aux accusations dnues de preuves que tu pourras fournir et que +c'est toi qui supporteras les consquences de ta mauvaise action... La +mmoire de ton pre en souffrira et, d'autre part, si nous sortons +vainqueurs, je te prviens que tu peux t'attendre tout... Nous verrons +qui cdera le premier... Est-ce ton dernier mot?... + +Zzette hsita une minute. Une rougeur subite colora ses joues.. + +Voil que subitement et au moment o elle s'y attendait le moins, ses +adversaires se rvoltaient. Voici que furieux d'avoir t vaincus une +premire fois, ils se dcidaient jouer leur dernire carte, le tout +pour le tout! + +A quel parti s'arrter? + +Son plan chouait puisqu'elle tait dsarme, puisque la menace d'une +dnonciation ne les effrayait plus. Elle pesa mentalement les +consquences de la dcision suprme qu'elle allait prendre. + +Sans doute le rsultat de cette rflexion rapide la satisfit; elle +estima que mme livre elle-mme, puisqu'elle avait depuis longtemps +renonc mettre la justice en mouvement, et aide par ses complices, +elle tait de taille gagner cette dernire partie, car un sourire +claira sa physionomie. + +--Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot. + +--Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la Tabary en +prenant cong et cessant dsormais de dissimuler. + +Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut +rejoindre son fils. + +--Tu sais, dit-elle Jean, la mme est la rebiffe! Ah! ma foi, a m'a +tellement exaspre que je lui ai lch son paquet... Je l'ai mise en +demeure de nous dnoncer si bon lui semble, mais je lui ai signifi +qu'elle ait dsormais nous obir comme par le pass. + +--Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un coude, alors +nous sommes fichus! + +--Dors tranquille, mon fillot! La mre Tabary n'est pas de la rose de +ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les matres, +car demain, comme je te l'ai promis, nous serons dbarrasss de l'autre, +de celui qui nous gne, du beau dompteur, du dfenseur des orphelins... +Quant la petite, je sais d'avance qu'elle ne parlera pas! + +--Mais si pourtant elle allait?.. + +--Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es malade, ne +t'occupe de rien... + +--Mre, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis t'tre utile... + +--Il faut que tu ne prennes part rien... au contraire. Demain soir tu +pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-l. + +Quant Zzette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la +laissa fort trouble. + +Elle avait encore quelques minutes avant la reprsentation, elle courut +prvenir Fatma de ce qui venait de se passer. + +videmment, un danger inconnu la menaait; elle pouvait prsent +s'attendre tout; il fallait qu'elle se sentit de suite vigoureusement +appuye. + +--Fais vite venir Charlot... Je prvois qu'il y aura du grabuge... Tout +sera fini d'une faon ou de l'autre d'ici quarante-huit heures, mais +je ne veux pas tre prise au dpourvu. Qu'il s'arrange pour tre libre, +je lui revaudrai cela... + +--Que devra-t-il faire? + +--Rien pour l'instant. M'obir ensuite! Mais qu'il soit l! + +--C'est bon! tu peux y compter, puisque nous te l'avons promis! + +Zzette tait prsent une toute autre femme. + +Trs bonne et trs dvoue en temps ordinaire, toute la sauvagerie, la +rancune froce des gens de sa race se rveillaient en elle, maintenant +qu'on la poussait bout. + +Le mme sentiment qui avait dcid Chausserouge, cet tre si faible, si +indcis, frapper Vermieux, la dcidait prsent agir. Elle tait +rsolue ne reculer devant aucune extrmit. + +--C'est bon! C'est bon! On va voir! murmurait-elle tout bas, comment se +venge une ramoni! + +Elle voulait sortir tout prix victorieuse de la lutte qu'elle avait +accepte. Il lui fallait tous les atouts; elle prparait son jeu. + +En descendant dans la mnagerie, elle s'arrta devant la cage de Nron. + +Le lion vint en reniflant coller son nez devant les barreaux. Elle +passa sa petite main et flatta l'animal. + +--Tu es avec moi, dis, mon vieux Nron? Tu ne m'abandonneras pas? + +Et le fauve, relevant la tte, chercha lcher le poignet de son amie, +comme s'il voulait rpondre son affectueuse parole. + +Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annonc le commencement +de la reprsentation, Zzette, redevenue calme, fit son entre. + +Aprs les exercices de Giovanni, elle manoeuvra ses btes avec la mme +aisance qu' l'ordinaire. + +Le dernier numro, c'est--dire son entre dans la cage de Nron, +remporta un norme succs. + +Elle mit une sorte de coquetterie obtenir de la docilit de l'animal +des rsultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-l. Le fauve, sous +le fouet de sa dompteuse, devenait clin. + +Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tte boucle dans +sa gueule. + +Nron excutait comme un simple caniche les exercices les plus varis +sans la moindre rsistance. + +Elle sortit de l au milieu des applaudissements, encore plus calme +qu'auparavant. + +Au premier rang des spectateurs, Charlot le lutteur, qu'un avis de Fatma +avait fait accourir, se faisait remarquer par son enthousiasme. + +Quand la foule se fut coule, il resta seul dans la mnagerie et vint +complimenter Zzette. + +--Je me suis arrang pour tre libre, dit-il bas l'oreille de la jeune +fille. Je suis votre disposition. Que faut il faire? + +--Dire comme moi et me faire respecter mme par la force. + +A ce moment, Louise Tabary s'approcha. + +--Zzette, dit-elle d'un ton plein d'autorit, ce soir tu viendras +dner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te prviens en outre que tu +coucheras l'avenir dans notre caravane, comme par le pass. Il ne +convient pas qu'une jeune fille de ton ge aille loger loin de ses +parents, seule dans un htel meubl. + +--D'abord, madame, dit Zzette, vous n'tes point mes parents, ni votre +fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais jamais les +pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dnerai et je coucherai o bon +me semblera. + +--Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois obissance! + +--Pardon! dit Zzette en reculant d'un pas, je refuse! + +--Tu refuses? + +--Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous la +protection de M. Charlot, qui rpond de moi. Donc, soyez tranquille, il +ne m'arrivera rien de fcheux. + +--Charlot n'a rien voir l-dedans. Tu es ma pupille. + +--Eh bien! je m'mancipe, voil tout! + +--Madame, dit Charlot, en avanant sur un signe de la jeune dompteuse, +mamz'elle Zzette s'est remise moi pour la protger. Je m'en suis +charg. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... aura +affaire Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse. + +--Alors, dit Louise, ple de colre, ce n'est plus Giovanni, tu donnes +dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement monsieur, l'amant +de Fatma, je crois! Je vais la prvenir, nous verrons comment elle +acceptera cela... + +--Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-mme qui a pri Charlot de +me prter son aide et il n'a rien lui refuser, dit Zzette. Ainsi!... + +--C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de scandale inutile, +mais nous verrons comment tout cela finira. + +Elle courut au contrle o Giovanni, en l'absence de Jean, comptait la +recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint sa +caravane. + +Une heure plus tard, et comme Charlot attendait sa matresse, en +compagnie de Zzette, dans le restaurant o ils avaient l'habitude de +prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colre. + +--Ah a! Voyons, m'expliquerez-vous, demanda-t-elle, ce qui s'est pass? +La mre Tabary est venue au moment o j'tais sur l'estrade... Entre +deux sances, elle s'est mise m'agoniser de sottises... Je ne sais pas +tout ce qu'elle ne m'a pas racont..! Elle m'a traite comme la dernire +des dernires... Nous nous sommes engueules ferme et ma foi, j'ai fini +par lui ficher mon compte! Me voil libre maintenant! Demain, j'irai +trouver Boyau-Rouge... Je lui vendrai les trucs de la vieille et, +puisqu'elle fait la mchante, nous allons la flanquer en bas, elle et +son entresort. + +On mit rapidement Fatma au courant de la scne qui venait de se passer. + +--Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!... a +chauffe... nous allons rire... + +On tait au dessert quand Giovanni, qui avait t retenu jusque-l par +les occupations multiples qui lui incombaient depuis l'indisposition de +Jean, vint retrouver ses amis. + +--Je ne sais pas, dit-il son tour, ce qu'a la mre Louise, +aujourd'hui. Je la connais, je suis sur qu'elle manigance un tour de sa +faon... Ouvrons l'oeil! + +Zzette prtait, sans y prendre part, une oreille distraite cette +conversation. + +Enfin, et comme si elle sortait d'une rverie qui l'avait transporte +mille lieues de ses complices: + +--Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais vous +rvler mon secret... + +Et d'une voix haletante, pleine d'motion, elle raconta tout, les +intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-pre, +l'histoire de sa mre, morte petit feu, mine autant par le chagrin +que par la maladie, l'influence nfaste de Tabary sur Chausserouge, +l'assassinat de Vermieux, auquel elle avait assist, la mort de son +pre, les scnes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle conclut: + +--J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas le courage, +et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont devin et veulent passer +outre. A tout prix, les Tabary veulent me faire disparatre pour rester +les seuls matres de la mnagerie. Demain, j'aurai gagn... moins que +ce ne soit eux! Si nous restons victorieux, je veux que nous ne le +devions qu' nous-mmes, sans l'assistance d'aucune police et j'ai pris +une rsolution terrible... + +Elle se tut. + +Zzette avait parl d'un ton si solennel que tous les assistants +sentirent que la dcision de la jeune fille tait irrvocable. + +--Laquelle? demanda enfin Fatma. + +--Celle de me dbarrasser de Jean Tabary, rpliqua tranquillement la +fille de Chausserouge. Je vous ai racont tout l'heure comment il +avait t le mauvais gnie de ma famille... Aujourd'hui il est encore +mon ennemi... A bref dlai, je serai sa victime, si je ne me rvolte +pas... Le moment est donc venu... Il faut que Jean Tabary ou moi +disparaissions... Hier, nous nous sommes lanc un dernier dfi, la mre +Louise et moi... Il faut que demain tout soit fini... Aprs-demain, il +sera peut-tre trop tard! + +--Mais, interrompit Fatma, tu partes absolument de te dbarrasser d'un +homme comme de la chose la plus naturelle du monde... Et la police?... + +--Il ne tiendrait qu' moi de la mettre en mouvement... Mais je vous ai +dj dit que je voulais agir par moi-mme... Il ne s'agit que de savoir +choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien dire... + +--Il y a l'exemple de Vermieux, dit Giovanni, comme tu nous l'a racont +tout l'heure. Je ne pense pas que ce soit ce moyen que tu as choisi. +a russit une fois, mais rarement deux fois... + +--Il y a Nron, simplement... dit Zzette, mon Nron, qui m'obit comme +un chien docile et dont la frocit est connue de tout le personnel de +la mnagerie... + +--C'est vrai que Nron ne ferait qu'une bouche de Jean Tabary, dit +Fatma, mais comment arriver ?.. + +--Je n'hsite qu'en ce qui concerne le moyen d'excution... Tabary, pour +son inoffensif numro, entre dans certaines cages... Une erreur du +garon de piste peut faire pntrer dans la cage centrale l'animal +furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais a ne pourrait se +faire qu'en pleine sance, en public, au cours des reprsentations... Et +ce moyen-l est dangereux... Il en est un autre: Ouvrir la porte de la +cage et y jeter, la tte premire, Tabary. Avec l'aide d'un gars comme +Charlot, a serait facile, mais Charlot voudra-t-il se compromettre ce +point?... conclut Zzette en regardant fixement le lutteur. + +Charlot ne broncha pas. Devant cette interrogation muette de la jeune +fille, il haussa lgrement les paules.. + +--Puisque je t'ai dit que j'tais dcid tout.,. S'il le faut, je te +le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je me charge de +te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres. + +--Nous n'en arriverons l que si nous ne pouvons faire autrement, dit +Zzette, qui parlait de cette rsolution extrme de la faon la plus +naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour rien l'ami +Charlot. + +--Alors, que dcides-tu? + +--Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez franchement si +vous m'approuvez? + +--Absolument! dit Fatma. Dent pour dent, oeil pour oeil. + +--Donc, nous attendrons les vnements. L journe de demain sera une +journe mmorable, d'o dpendra notre avenir tous. Nous laisserons +les Tabary nous attaquer... Il suffit seulement que je sache +aujourd'hui que j'ai sous la main des amis dtermins agir, et en +venir aux dernires extrmits si la faon dont on nous traitera nous y +force. Donc, ne vous loignez pas... Ce soir, aprs la dernire +reprsentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de moi, +afin d'tre prts toute ventualit, et, ensuite, la garde de Dieu! + +Elle rentra la premire dans sa caravane. Les conjurs rests seuls +demeurrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une +enfant, en somme. + +Ils admiraient qu'elle et pu, jusqu' ce jour, porter le poids d'un +pareil secret et rsister si vaillamment aux entreprises de ses ennemis. + +Aussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songet riposter, +prparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait infligs. + +A ces gens d'esprit droit, mais peu cultiv, la peine du talion semblait +une punition juste, mrite, et puisque la justice avait t impuissante +jusqu' ce jour protger l'innocence perscute et punir le mal, il +paraissait quitable de choisir une revanche digne du forfait. + +--En voil une petite, dit Fatma, qui a de la tte! Tu l'pouseras, +Giovanni, et avec elle, quand vous serez tous deux redevenus les matres +de la mnagerie, qui n'aurait jamais d cesser de vous appartenir, o +les Tabary n'auraient jamais d mettre les pieds, vous ferez de l'or! +Vous deviendrez riches, je vous le dis! + +--Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le dompteur, +mais la lutte sera-t-elle gale, avec ces gens qui ont l'habitude du +crime, qui ont pour eux l'ge, presque le droit, puisqu'en somme, ils +sont les tuteurs? + +--Mais puisque Charlot se charge de tout! riposta Fatma. N'est-ce pas, +Charlot? + +--Pour sr! dit le lutteur, je les dteste, ces canailles-l, comme si +c'tait moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hsiterai pas une +minute, quand je devrais y perdre mon nom! + +Jusqu' l'heure des reprsentations de la soire, les conjurs restrent +ensemble, faisant leurs projets d'avenir. + +Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps aprs le dpart de +Giovanni, le lutteur et sa matresse durent enfin se retirer, ils se +rendirent sans bruit, vitant de se faire remarquer, vers la caravane +dserte voisine de celle de Zzette, o ils avaient dcid de passer +cette nuit suprme. + +Giovanni y couchait encore, mais on avait tendu un matelas terre, sur +lequel devaient reposer les deux amants. + +Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurit de la nuit, +ils aperurent une ombre qui les prcdait et se dirigeait vers la +voiture. + +Fatma serra le bras de son amant. + +--- Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable va-t-elle faire par l? + +Tous les deux, trs intrigus de cette dcouverte, voulant en avoir le +coeur net, se dissimulrent dans l'angle form par deux baraques +accoles l'une l'autre. + +Louise s'arrta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup d'oeil, +puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra. + +Charlot s'avana alors doucement, monta sur une roue et jeta un coup +d'oeil l'intrieur par la petite fentre. + +Louise Tabary avait allum une bougie; elle s'tait arrte devant le +porte-manteau qui supportait les vtements ordinaires de Giovanni. + +Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la +vieille femme, qui presqu'aussitt souffla la lumire et ressortit, non +sans s'tre assure en promenant de nouveau autour d'elle un regard +investigateur qu'elle n'avait pas t pie, mais il se rserva +d'avertir le dompteur de cette dmarche insolite que rien n'expliquait. + +La caravane appartenait Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait rien + y faire et sa prsence une pareille heure ne prsageait pas un but +honnte. + +En effet, aprs la reprsentation, Charlot raconta ce qu'il avait vu +Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'nigme. + +--Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais dmnag et si son +fils pouvait recommencer sans danger sa tentative rcente. Elle aura t +fixe, puisqu'il lui aura t possible de s'apercevoir que, non +seulement je ne me disposais pas cder la place, mais encore que tout +tait prpar pour vous recevoir. Donc nous serons tranquilles cette +nuit... Attendons la suite! + +En effet, Zzette put, toute cette nuit, reposer en paix. + +Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas. + +Le lendemain, onze heures, Giovanni allait chercher la jeune fille +pour la conduire leur restaurant habituel quand il fut accost par un +personnage qu'escortaient deux hommes mine suspecte. + +--Vous tes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu. + +--Oui, monsieur. + +--Veuillez alors me conduire votre caravane. Je suis commissaire de +police du quartier des Invalides et vous tes accus d'avoir vol la +femme Tabary une somme de 550 francs. + +--Mais, monsieur... protesta le dompteur.. + +--Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne demande pas +mieux que de vous trouver innocent. + +Une minutieuse perquisition n'amena aucun rsultat, quand tout coup, +dans l'une des poches intrieures d'un veston du dompteur, un inspecteur +dcouvrit une petite liasse qu'il ouvrit... + +Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent francs +et un billet de cinquante, exactement la somme rclame par Louise +Tabary. + +Giovanni tait atterr. Comment cet argent se trouvait-il dans sa poche? + +Il y eut un moment de silence que rompit le premier le commissaire. + +--Monsieur, dit-il, vous tes arrt. Je vous prie de me suivre mon +bureau, o vous allez tre interrog rgulirement. + +--Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je vous +assure, je vous jure... + +--Vous vous expliquerez tout l'heure, repartit le magistrat d'un ton +glacial. + +--Monsieur le commissaire, dit alors Zzette, je vous affirme sur +l'honneur que Giovanni est innocent!... Je suis la fille du dompteur +Chausserouge, aussi intresse par consquent que Mme Tabary ce que +ces cinq cents francs que l'on prtend avoir t vols se retrouvent et +je sais... je suis sre que Giovanni est l'objet d'une machination +infme... qu'il est innocent!... + +--Nous verrons! dit le magistrat. + +Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entranrent +Giovanni. + +Zzette demeura seule, dsespre. + +C'tait donc l le commencement de cette vengeance dont l'avait menace +Louise Tabary! Et maintenant quelles reprsailles n'allait-elle pas se +livrer? + +Aujourd'hui, c'tait le tour de Giovanni. Demain, ce serait le sien! + +Et une haine sauvage mordait l'enfant au coeur, une haine qu'elle et +voulu assouvir de suite! + +Giovanni arrt!... Ce garon si doux, si bon, si incapable d'une +mauvaise action! + +Et se trouver dans l'impossibilit de le secourir, de l'arracher des +griffes de cette police dteste! + +Courir son tour derrire le jeune homme, au commissariat, rvler ce +qu'elle savait, quoi bon! + +On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant qu'on +pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, uniquement +pour sauver son amant! + +Car enfin, quelle autre preuve possdait-elle que son tmoignage, ce +tmoignage que l'arrestation de Giovanni rendait dsormais suspect. + +Ah! certes, il fallait agir, agir promptement et srement. + +La vieille femme s'tait promis une revanche... elle la prenait ou du +moins commenait la prendre. + +Non, elle, Zzette, ne donnerait pas sa mortelle ennemie, une pareille +satisfaction! + +Ce qui importait prsent, c'tait de chercher un moyen de prouver +l'innocence de Giovanni et l'indignit de la conduite des Tabary. + +C'tait de trouver une occasion de vengeance. + +Et soudain revint son esprit, le projet qu'elle avait form tout bas +et qu'elle caressait depuis si longtemps. + +Ah! certes, il tait grand temps de le mettre excution... mais +comment? + +Elle en voulait bien plus Jean, la cause premire de tous ses maux, +qu' Louise, mais Jean, retenu la chambre, n'avait pas paru depuis +deux jours. + +N'importe! il fallait agir! Peut-tre un hasard heureux la +favoriserait-il! + +Et elle descendit la mnagerie. + +L'tablissement tait dsert. Les btes assoupies reposaient, tendues +dans leurs cages. Mlancoliquement, le cerveau rempli de penses, du +projets contradictoires, elle marcha lentement dans la petite alle qui +longe les barreaux. + +En passant, elle appelait par son nom, chacun des pensionnaires, et +flattant, quand ils taient proximit de sa main, ceux que leur bon +caractre dsignait sa caresse. + +Une inspiration ne lui viendrait donc pas... un moyen de se venger et de +faire une clatante justice!... + +Et c'tait sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi accomplir +la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour triompher! + +Quand elle fut en face de son grand ami, du hros de tant de drames, de +Nron, elle s'accouda la balustrade et demeura rveuse... + +De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en tte... + +Le lion, la vue de la jeune fille, s'tait lev; il se battait les +flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le plancher +avec ses ongles... + +L'oeil de Zzette s'illumina... + +Pauvre Nron! C'tait sur lui qu'elle avait compt surtout... + +Mais aucune occasion ne se prsentait... + +Plus elle regardait le lion, plus l'ide fixe qui l'obsdait +s'implantait dans sa cervelle... + +Et ce moment o, toute sa haine, elle tait prte tous les +hrosmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable. + +Elle s'tonna de n'en avoir pas plus tt tent l'excution. + +C'tait si simple! + +Profiter d'une occasion o Jean Tabary seul avec elle dans la mnagerie +viendrait proximit de la cage, faire un signe Charlot rest aux +aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant son ennemi par +la ceinture, l'enfournerait par l'troite ouverture jusque sous les +pattes du fauve! + +Pourquoi avait-elle recul? + +Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre Charlot, +malgr sa bonne volont. + +Pourtant, il n'y avait rien craindre... + +On avait tu Vermieux et nul doute n'avait germ dans l'esprit des gens +de police. + +Cette fois encore, sans tmoins, ils attribueraient la mort de Tabary +un accident frquent dans les mnageries. + +Dcidment, elle avait t faible et elle subissait aujourd'hui la peine +de son dfaut d'nergie. + +Du coup elle et t venge; Giovanni n'et pas t arrt et, son crime +et-il t dcouvert, sa situation n'et certainement pas t pire. + +Quel avenir lui tait rserv pendant les quatre annes qui la +sparaient encore de sa majorit, vis--vis de ses bourreaux, qui +avaient pour eux la force et la ruse? + +Elle en tait l de ses dsolantes rflexions et elle s'oubliait +caresser Nron, quand soudain la crinire de l'animal se hrissa et il +se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd +rugissement. + +Elle se retourna. + +Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la mnagerie. + +Il avana, l'air goguenard, les lvres plisses par un sourire mauvais. + +--Bonjour, Zzette!... Eh bien! tu te consoles avec Nron d'avoir perdu +ton amoureux. + +L'enfant ne rpondit pas. + +Elle se retourna et resta adosse la cage. + +--Un joli choix que tu avais fait l! Un voleur! Encore heureux que ma +mre s'est aperue temps de son mange... Et ce n'tait probablement +pas son coup d'essai! + +--Tais-toi! fit la jeune fille. Tais-toi! a vaudra mieux! Mieux que +personne, tu sais que tu mens!... + +Ne crains rien! a ne te portera pas bonheur! + +--Qu'est-ce que tu veux que a me fasse? Je suis le matre ici... Il a +port la main sur moi... Il est puni! + +--Le dernier mot n'est pas dit... pronona Zzette, je suis l encore, +moi... et tu ne me feras pas arrter!... + +--Non, mais je te prendrai... j'ai jur que tu serais moi, Zzette... +je ne reculerai devant rien... je t'en prviens! Je t'avais prvenue, tu +vois que je tiens ma promesse... + +--Il me reste d'autres dfenseurs... et ceux-l peut-tre auront raison +de toi! + +--Qui cela?... Fatma... et Charlot, deux brutes! + +--Il y a aussi Nron, dit Zzette, en montrant du doigt le lion qui, la +gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean Tabary. + +--Si celui-l me gne trop, rpliqua le jeune homme, je ne regarde pas +un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il ne sera pas sage +ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite raison. + +--Pas tant que je serai l! cria Zzette. Nron est moi... et si aprs +m'avoir enlev Giovanni, tu tentais de toucher celui-l, qui +m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le jure, +je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes salets en une +fois!... + +--Oh! pas de gros mots, ma petite! riposta Tabary en s'avanant. Je ne +sais mme pas pourquoi je discute avec toi. Je n'aime pas qu'on me +rsiste... Maintenant ou plus tard tu seras moi et je saurai djouer +toutes tes finasseries! Ah! pauvre gamine! tu ferais bien mieux de +m'couter... au lieu de te mettre en travers... Tu y gagnerais +davantage... + +Et tout en parlant, il s'avanait, l'oeil allum... + +Il regarda autour de lui et comme s'il eut t aiguillonn par un dsir +subit, il ouvrit les bras et chercha saisir la jeune fille. + +Mais elle s'tait cramponne aux barreaux de la cage. + +Trois pas seulement la sparaient encore de l'homme. + +--N'avance pas davantage, sinon... + +--Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi? + +--Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante cette +fourche dans le ventre... + +Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entres de +cage, elle l'avait saisie et la tendait son agresseur. + +--Tu me fais rire, tiens! dit Jean. + +Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses deux +mains et parvenant l'arracher de celles de la jeune fille: + +--Tu vois bien! fit-il en s'avanant de nouveau. + +--Alors tant pis pour toi! + +Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le solide +loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit toute +grande. + +--Ici! Nron! cria-t-elle. + +Surpris par cet acte dsespr, Jean plit et recula. + +--Tu es folle! Veux-tu fermer! + +--Ah! tu as peur, ricana Zzette. Allez, Nron, hop, sautez! + +A la vue de l'ouverture bante, Nron s'tait lanc en rugissant. En +deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur les +paules, l'avait renvers sous lui... + +Un instant, les yeux brillants de haine, Zzette considra le fauve, +effroyable, s'acharnant sur sa victime... + +Jean rlait. + +--Zzette! A moi! je t'en prie! + +Mais l'enfant ne bougeait pas. + +Aux rugissements du lion rpondaient maintenant les rugissements de tous +les pensionnaires. + +On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Charlot, puis +la mre Tabary... et tous restrent pouvants devant ce spectacle +terrible. + +Maintenant, Jean, le corps dchir, mis en lambeaux, ne bougeait plus... + +Zzette ramassa sa fourche. + +--En arrire, Nron, rentrez!... + +A cette injonction, le lion abandonna sa proie. + +Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il recula... +et deux minutes aprs, tandis qu'on tendait le cadavre sur un lit de +paille, il tait rintgr dans sa cage... + +Alors Zzette marcha vers la mre Tabary et d'une voix haute: + +--Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Nron; je regrette de +n'tre pas arrive temps pour le sauver. + +La vieille femme ne trouva pas un seul mot. Le coup qui la frappait +tait si inattendu que son nergie habituelle et son sang-froid +ordinaire l'avaient abandonne. + +Puis sur un ton plus bas: + +--J'ai accept la lutte. Ne pensez-vous pas que mon pre est bien veng! + +Louise Tabary comprit enfin. Elle clata: + +--C'est possible! Mais je tiens l'autre! Je ne le lcherai pas, +Giovanni, le voleur! + +En ce moment et comme s'il n'et attendu que ce mot pour se montrer, +Giovanni parut: + +--Giovanni le voleur, pronona le jeune homme, qu'on vient de mettre en +libert... sur la dclaration de Charlot, qui vous a vue, la nuit +dernire, au moment o vous cachiez dans mes vtements la somme que vous +m'accusiez d'avoir vole. + +--Tu mens! cria Louise. + +--Nous avons vu! dclarrent d'une seule voix Fatma et le lutteur, qui +entraient derrire le dompteur. + +Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotrent... Elle tait cette +fois vaincue irrmdiablement, elle dfaillit et tomba sans force sur le +corps inanim de son fils... + +Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris: + + DEMAIN + A LA MNAGERIE CHAUSSEROUGE + _Dbuts dans leurs exercices nouveaux_ + =Du dompteur GIOVANNI= + et de sa femme + =La clbre ZZETTE= + +mancipe par le mariage, la jeune fille tait enfin redevenue seule +matresse de la mnagerie. + +Fatma et Charlot taient propritaires d'un entresort qui rivalisait +avec celui de Boyau-Rouge. + +Louise Tabary, sa liquidation termine, avait quitt le Voyage. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Zzette : moeurs foraines, by Oscar Mtnier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ZZETTE : MOEURS FORAINES *** + +***** This file should be named 13478-8.txt or 13478-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/7/13478/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Zzette: moeurs foraines, par + Oscar Mtnier.</title> +<style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + P { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .note {margin-left: 2em; margin-right: 2em;} /* footnote */ + .blkquot {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} /* block indent */ + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; margin-bottom: 1em; margin-top: 1em; padding-left: 1em; font-size: smaller; float: right; clear: right;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + .poem .caesura {vertical-align: -200%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + +</style> + </head> + + <body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Zzette : moeurs foraines, by Oscar Mtnier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Zzette : moeurs foraines + +Author: Oscar Mtnier + +Release Date: September 16, 2004 [EBook #13478] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ZZETTE : MOEURS FORAINES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + <h1>ZZETTE</h1> + + <h1>MOEURS FORAINES</h1> + + <h2>PAR OSCAR MTNIER</h2> + <br> + <br> + <br> + + <center> + PARIS<br> + BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br> + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + </center> + <br> + <br> + <br> + + <center> + 1891 + </center> + <br> + <br> + + <hr style='width: 65%;'> + <!-- Autogenerated TOC. Modified. --> + + <h2>Chapitres</h2> + <br> + + <center> + <big><a href='#I'><b>I</b></a> <a href= + '#II'><b>II</b></a> <a href= + '#III'><b>III</b></a> <a href= + '#IV'><b>IV</b></a> <a href= + '#V'><b>V</b></a> <a href= + '#VI'><b>VI</b></a> <a href= + '#VII'><b>VII</b></a> <a href= + '#VIII'><b>VIII</b></a><br> + <a href='#IX'><b>IX</b></a> <a href= + '#X'><b>X</b></a> <a href= + '#XI'><b>XI</b></a> <a href= + '#XII'><b>XII</b></a>, <a href= + '#XIII'><b>XIII</b></a> <a href= + '#XIV'><b>XIV</b></a> <a href= + '#XV'><b>XV</b></a> <a href='#XVI'><b>XVI</b></a></big> + </center> + <br> + <br> + <!-- End Autogenerated TOC. --> + + <hr style='width: 65%;'> + <a name='I'></a> + + <h2>I</h2> + <br> + + + <p>Debout sur la parade, Chausserouge fit un signe et l'orchestre + attaqua les premires mesures d'une marche.</p> + + <p>Puis, tandis que pistons et trombones s'vertuaient, il jeta un + coup d'oeil autour de lui.</p> + + <p>A ses pieds, un cormoran dplum faisait claquer son bec, tandis + que, perch au sommet d'une chelle, un singe enchan promenait sur + les rares passants un regard rsign.</p> + + <p>Une peau de lion et une peau d'ours, se faisant face, tapissaient + le rduit ouvert qui donnait accs dans la mnagerie. Au fond, un + trophe de cornes gigantesques entourait une tte de bison.</p> + + <p>Soudain, Chausserouge remarqua que le contrle tait vide. Il + courut l'entre des premires, souleva une portire effiloche, et + de sa grosse voix brutale:</p> + + <p>—Zzette, cria-t-il, ah a! vas-tu venir, mauvaise + gamine!</p> + + <p>—Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me + suivre...</p> + + <p>—Eh bien! tape dessus!</p> + + <p>Et presqu'aussitt apparut une petite fille de douze ans environ, + dont les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la + pleur, tranant derrire elle, comme un chien, un jeune lionceau.</p> + + <p>—Donne-moi a! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse + des mains de l'enfant, colle-toi ton comptoir et fais-moi le plaisir + de ne plus en bouger.</p> + + <p>Puis comme l'animal rsistait, cherchant avec ses pattes de devant + se dbarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea + un coup de pied qui l'amena au bord du plancher.</p> + + <p>—Avance donc, sale bte!</p> + + <p>Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint + se tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la + laisse.</p> + + <p>L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, rsonner, + un gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son + invariable discours, il vint se camper, face au public, le jarret + tendu, les bras croiss sur son dolman bleu-ciel brandebourgs + noirs.</p> + + <p>Mais, ni cette mise en scne, ni les allchantes promesses du + boniment, ne parvenaient fixer l'attention des rares passants qui + sillonnaient encore le cours de Vincennes.</p> + + <p>Il tait dix heures du soir, et bien que la fte battit son plein, + qu'on ft encore dans la semaine de Pques, jamais peut-tre, de + mmoire de voyageur, la foire n'avait attir moins de monde.</p> + + <p>En vain, de la place du Trne la barrire, les orchestres + faisaient rage; en vain les bateleurs dployaient toutes les + ressources de leur esprit, le public passait indiffrent, accordant + peine un regard aux parades, un sourire aux lazzis des pitres.</p> + + <p>Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait + regretter la bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncels + l'horizon se rapprochaient; un petit vent, prcurseur de l'orage, + faisait bruisser les feuilles des arbres et voltiger l'toffe des + drapeaux.</p> + + <p>—Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez + vos places! Entrez! Pour la dernire reprsentation de la soire, + c'est cinquante centimes les premires, vingt-cinq centimes les + secondes! Travail dans toutes les cages par le clbre dompteur + Chausserouge! Et la sance sera termine par le repas des animaux! + Entrez! Entrez!</p> + + <p>Mais personne ne rpondait cet appel. Les projections lectriques + des baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, nervs + par l'atmosphre pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages + poussant des rugissements sourds, quand tout coup de larges gouttes + de pluie mouchetrent les marches de bois de la mnagerie.</p> + + <p>—V'l d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce + soir... Allons, rentre, Gustave!</p> + + <p>Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fracheur de + la pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes.</p> + + <p>—Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel + gueux de temps!</p> + + <p>Et d'un geste colre, il rabattit l'auvent qui fermait la + mnagerie.</p> + + <p>Soudain l'horizon se dchira; un formidable coup de tonnerre + retentit et l'orage creva.</p> + + <p>Comme par enchantement, le silence s'tait fait dans toute la + foire; les lumires s'taient teintes. Les animaux nerveux tout + l'heure s'taient calms.</p> + + <p>On n'entendit plus pendant un instant que le crpitement continu de + l'eau sur les bches de toile.</p> + + <p>—C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit + Chausserouge, bourru; au moins ce soir, avec de la fracheur, on + aurait du monde. Allons, la mme, compte la recette.</p> + + <p>Zzette vida son tiroir sur le contrle et aligna les pices.</p> + + <p>—Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une + journe pour donner bouffer cinquante-trois pensionnaires, hommes + et btes! Allez vous aligner avec a! Ah! chien de mtier! A la paye, + vous autres!</p> + + <p>Un un, les musiciens de l'orchestre s'avancrent. Il remit + chacun d'eux le prix de leur journe, puis, comme la pluie semblait + tomber avec moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la + baraque aprs, avoir souhait le bonsoir au patron.</p> + + <p>—Comme on aurait envie, dans des moments comme a, de foutre + la clef sous la porte et de filer n'importe o! rptait le dompteur + dcourag. Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour + aujourd'hui. Je vas aller servir les btes... pour leur enlever l'ide + de se payer sur ma peau demain matin.</p> + + <p>—Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur.</p> + + <p>—Dam! puisqu'y a pas de sance! Je ferai l'affaire avec + Jean.</p> + + <p>—Bonsoir, patron?</p> + + <p>—Bonsoir!</p> + + <p>Rest seul, le dompteur se dvtit rapidement et tendit son dolman + Zzette.</p> + + <p>—Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dn?</p> + + <p>—Oui, papa, fit humblement la petite fille.</p> + + <p>—Alors, tu peux filer chez la mre Tabary. Je n'ai plus + besoin de toi.</p> + + <p>Chausserouge rentra dans la mnagerie.</p> + + <p>Dans un coin, un grand gaillard aux solides paules tait occup + dcouper sur un large tal, support par deux roues, des quartiers de + viande de cheval.</p> + + <p>—C'est fini, Jean? demanda le dompteur.</p> + + <p>—A peu prs, mais tu sais, ils en auront pour une dent + creuse, ce soir.</p> + + <p>—Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui + augmentera leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des + vieux, de ceux qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je + vas te donner un coup de main.</p> + + <p>Ils allaient commencer la distribution quand la portire se souleva + et un vieillard, vtu d'une blouse bleue compltement mouille, fit + son entre.</p> + + <p>—Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voil une de + sauce!</p> + + <p>Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient.</p> + + <p>—Bonjour, pre Vermieux! firent les deux hommes en changeant + un regard mlancolique.</p> + + <p>Le pre Vermieux tait l'usurier des forains.</p> + + <p>Ancien voyageur, il avait un beau jour vendu le mange de chevaux + de bois avec lequel il avait fait fortune et s'tait retir dans le + petit trou d'Auvergne o il tait n.</p> + + <p>Mais bientt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait + rejoint le Voyage et il s'tait constitu le banquier de ses anciens + confrres.</p> + + <p>Aux uns, il prtait la petite semaine; aux autres, aux riches, + ceux dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances + plus long terme, surveillant lui-mme l'emploi des fonds qu'il + confiait, pourtant de gros intrts.</p> + + <p>De temps en temps, le pre Vermieux faisait un tour au pays, puis + on le voyait rgulirement reparatre aux chances. Il tait avare et + sa parfaite connaissance du mtier et de la solvabilit de ses + dbiteurs l'assurait contre toute mauvaise spculation.</p> + + <p>Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever la + suite d'une campagne malheureuse, il tait intraitable l'gard de + ceux qui taient la cte, et il les excutait alors sans piti.</p> + + <p>On le craignait plus, encore qu'on ne le dtestait, car il n'tait + peut-tre pas un forain sur le Voyage qui n'et eu besoin dans sa + vie d'avoir recours lui.</p> + + <p>Justement Chausserouge tait son oblig. C'tait le surlendemain + qu'il devait payer Vermieux une somme de trois cents francs; il + l'avait oubli; l'apparition du petit vieux venait brusquement de + rappeler ce lger dtail sa mmoire.</p> + + <p>—Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-l? + a ne doit pas faire aller le commerce?</p> + + <p>—M'en parlez pas, pre Vermieux! Nous avons d fermer dix + heures.</p> + + <p>—Eh pardieu! vous n'tes pas les seuls! Depuis le Trne, j'ai + pas rencontr me qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon + patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit... + j'ai mang un morceau prs de la gare et je m'en suis venu tout + doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'l le + tonnerre, les clairs, tout le diable et son train!... Toutes les + baraques fermes... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie... + j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voil!... Dis donc, + garon, t'aurais pas une blouse me prter pour faire scher + celle-l...</p> + + <p>—Mais si, mais si! pre Vermieux! Et si vous voulez, on va + prendre ensemble un verre de vin... a vous rchauffera!</p> + + <p>—Ah! c'est pardieu pas de refus!</p> + + <p>Et Chausserouge, prcdant l'usurier, le conduisit dans la caravane + adosse la mnagerie.</p> + + <p>—Tenez, pre Vermieux, voil de quoi vous mettre l'aise. + Pendant ce temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de + prparer souper aux animaux... Tout l'heure nous serons + vous.</p> + + <p>Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en + sifflant sous les toiles et la foudre tonnait sans relche.</p> + + <p>Chausserouge rejoignit son aide.</p> + + <p>—Encore trois cents francs payer aprs-demain... et pas le + premier sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre!</p> + + <p>Il y eut un silence. Les deux hommes absorbs par les penses que + suscitait la prsence inopine de l'usurier, continuaient dcouper + les quartiers de viande.</p> + + <p>Jean parla le premier.</p> + + <p>—Tout de mme, fit-il avec un mauvais rire, si on n'tait pas + des honntes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une + fois.</p> + + <p>—Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris.</p> + + <p>—Oh! rien, une ide qui me passait par la tte...</p> + + <p>Il s'arrta, puis:</p> + + <p>—Comme a serait tout de mme un dbarras pour tout le + Voyage, aussi bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le + dompteur.</p> + + <p>—Ne parlons pas de a! interrompit Chausserouge, videmment + sous le coup d'une pareille obsession.</p> + + <p>Mais Jean continua.</p> + + <p>—Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre me qui vive + dans la confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et + que personne n'aime... qui dbarque un beau soir incognito la gare + de Lyon... et qui vous tombe dans une mnagerie, sans que pas un + chrtien l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi + tenter des gens pas scrupuleux?...</p> + + <p>—Nous sommes des honntes gens, fit observer + Chausserouge.</p> + + <p>—Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule!</p> + + <p>—Et une belle!</p> + + <p>—Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu' quel point + ce serait une mauvaise action...</p> + + <p>—Tais-toi!... un assassinat... Jamais!...</p> + + <p>—Avec a qu'il se gnera aprs-demain... malgr que tu + l'auras hberg ce soir... de te faire des misres... mme de te faire + vendre... si tu ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte + toujours son argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie...</p> + + <p>Chausserouge leva les yeux et regarda son tour bien en face son + interlocuteur.</p> + + <p>—Alors, toi, tu n'hsiterais pas?</p> + + <p>—Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!...</p> + + <p>—Enfin, que me conseilles-tu?</p> + + <p>—Dame! c'est surtout toi que a regarde...</p> + + <p>—Et alors si, en fin de compte... je me dcidais, je pourrais + compter?...</p> + + <p>—Comme sur toi-mme... tu le sais bien, acheva Jean, mais + part deux, car, faut tre juste, c'est moi qui ai eu l'ide...</p> + + <p>—Soit! fit brusquement Chausserouge, qui cet entretien + pesait.</p> + + <p>Pourtant, cette seconde o il venait de prendre une si subite et + si terrible dtermination, il se sentit une sorte d'hsitation, comme + si l'ide du partage qu'il venait de consentir lui semblait un + sacrifice trop lourd, tant donn la responsabilit qu'il assumait. + Mais il rflchit que ce partage, en tablissant la complicit de son + aide, rassurait en mme temps de son silence, et il conclut:</p> + + <p>—Dpchons-nous! Voil les btes qui s'impatientent.</p> + + <p>Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur.</p> + + <p>—Laisse donc! Ce sera de l'conomie pour demain, puisque + c'est dcid... ils vont en avoir, de la viande, tout l'heure!</p> + + <p>—Viens! fit Chausserouge.</p> + + <p>Tous deux rentrrent dans la caravane.</p> + + <p>Le pre Vermieux tait attabl.</p> + + <p>—Vous avez dj fini! demanda-t-il.</p> + + <p>—Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas + encore l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu' minuit.</p> + + <p>En ce moment, un long rugissement partit de la mnagerie.</p> + + <p>—C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. + En voil un qui rclame.</p> + + <p>—Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi + tout l'heure.</p> + + <p>—Vous savez, continua le pre Vermieux, je ne me gne pas, je + fais comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouv une + bouteille de vin... je l'ai entame, en vous attendant...</p> + + <p>—Vous avez bien fait, pre Vermieux!</p> + + <p>L'usurier, quand il tait chez ses dbiteurs, saisissait toutes les + occasions de se payer en nature. C'tait autant de pris sur + l'ennemi.</p> + + <p>Chausserouge s'tait assis prs du vieillard. Jean tait debout, + appuy contre le lit qui garnissait le fond de la caravane.</p> + + <p>—Viens donc par ici, garon, qu'on te voie, dit Vermieux. La + mre Tabary va toujours bien?</p> + + <p>—Mais, pas mal... je vous remercie...</p> + + <p>—J'irai demain lui dire un petit bonjour.</p> + + <p>—a lui fera plaisir. Et vous, pre Vermieux, vous tes + content?</p> + + <p>—Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps + derniers. J'avais oblig ces gredins de Romillard, vous savez, le + petit thtre de Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien + contre mon gr, il m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retir mes + frais... c'tait trop tard... A votre sant, mes enfants!</p> + + <p>Chausserouge et Jean trinqurent ensemble et changrent un + regard.</p> + + <p>Les Romillard taient de malheureux saltimbanques que les exigences + de Vermieux avaient ruin et qui mouraient littralement de faim.</p> + + <p>—Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au + dompteur, que tu ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton + costume, que je vois pendu l, dans le coin, est rudement + loqueteux.</p> + + <p>—Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance + non plus... soupira le dompteur, et je suis log la mme enseigne + que les camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la + maladie m'a cot les yeux de la tte, il m'est survenu toutes sortes + de malheurs. Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, + avec ses trois lionceaux... Encore heureux que a s'est born l et + que mes autres btes n'y ont pas pass... De la viande malade qu'on + nous avait livre...</p> + + <p>—Voil ce que c'est de ne pas acheter de la bonne + marchandise. On y perd plus qu'on y gagne, pronona Vermieux.</p> + + <p>—Je comptais sur la foire du Trne pour me refaire un peu... + Nous avons eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des + recettes drisoires. Et dame! a cote cher, une mnagerie + entretenir.</p> + + <p>—Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient + aprs-demain? Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu + seras en mesure?</p> + + <p>—Ayez pas peur, pre Vermieux, je serai en mesure + aprs-demain! rpliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous + ne buvez pas!</p> + + <p>—C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassnr, mais dame! a + tient ce qu'il n'y a plus rien dans la bouteille.</p> + + <p>—Je dois en avoir une autre par l... une bonne!</p> + + <p>—Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur + sa moustache grise.</p> + + <p>Chausserouge se leva, passa derrire la table et fit mine de + chercher dans un petit meuble situ un angle obscur de la caravane, + au pied du lit.</p> + + <p>Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui + servait dpecer les viandes et dont il s'tait muni tout + hasard.</p> + + <p>—Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux + hommes, y a rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon + vin, bu avec des...</p> + + <p>Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge + venait de lui fendre le crne.</p> + + <p>Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis + son corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le ct.</p> + + <p>Les deux hommes se regardrent un instant en silence.</p> + + <p>Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle + retomba inerte.</p> + + <p>—a y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas + de temps! Le magot!</p> + + <p>Il fouilla dans les poches de l'assassin, en retira un + portefeuille qu'il soupesa une minute.</p> + + <p>—Mtin! Il est lourd!</p> + + <p>Il l'ouvrit et tala son contenu sur la table: des lettres, des + traites parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq + mille francs en billets de banque.</p> + + <p>—Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour + chacun de nous... et en plus, pour toi, ta dette liquide.</p> + + <p>Jean, trs calme, avait conserv tout son sang-froid. Maintenant + que le coup tait fait, Chausserouge sentait une terreur singulire + s'emparer de tout son tre. Ses yeux papillotaient, il voyait des + ombres danser sur les murs... Ses dents claquaient...</p> + + <p>—Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! + Prends ce qui te revient et brlons le reste!... Faut bien faire + quelque chose pour les copains... C'est eux qui seront pats de ne + pas voir rappliquer Vermieux...</p> + + <p>—Tiens! fit Chausserouge qui considrait machinalement la + liasse de billets souscrits par lui, il y a mme celui d'aprs-demain. + Il ne l'avait donc pas pass un banquier?..</p> + + <p>—Pas si bte, le pre Vermieux... Il conomisait + l'escompte... Allons! Liquidons! Liquidons!</p> + + <p>Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma + au-dessus de la lampe fumeuse qui les clairait.</p> + + <p>La flamme jetait autour d'eux des reflets rougetres qui firent de + nouveau frissonner le dompteur.</p> + + <p>—Poule mouille! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les + paules.</p> + + <p>—Je n'ai pas peur... mais je suis plus mon aise quand + j'entre dans mes cages.</p> + + <p>—Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voil, ajouta-t-il en + broyant sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-f, les + infamies de Vermieux rpares et notre crime pardonn.</p> + + <p>A ce moment, un clair illumina la caravane, suivi presque aussitt + d'un coup de foudre terrible, auquel rpondirent les rugissements des + btes fauves.</p> + + <p>—V'l le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en!</p> + + <p>Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'tait cramponn, pour ne + pas tomber, la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes + flageoler sous lui.</p> + + <p>—Ah! Tu m'embtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin + est tir... il faut le boire! Aide-moi!</p> + + <p>—Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur.</p> + + <p>—Je le croyais plus d'aplomb que a, tu sais... Aide-moi + seulement le dshabiller... Aprs, je me charge du reste!</p> + + <p>Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et + tous deux relevrent le cadavre toujours chaud qu'ils tendirent sur + la table.</p> + + <p>Le visage, couvert de sang, tait mconnaissable. Le crne presque + chauve de l'usurier tait partag en deux par une large ligne + sanglante. A la hte et en silence, les deux hommes enlevrent les + vtements souills du vieillard qu'ils transportrent ensuite dans la + mnagerie.</p> + + <p>Rapidement, Jean dbarrassa l'tat roulant, il y coucha le corps et + se prpara commencer son office.</p> + + <p>—Barricade la portire... commanda-t-il, et viens + m'clairer.</p> + + <p>Chausserouge plaa devant l'entre deux larges planches qu'il + assujettit avec une barre de fer, puis, la lampe la main, il regarda + son aide accomplissant sa terrible besogne.</p> + + <p>Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, mthodiquement, + sans apparence d'motion, il dtacha les membres du tronc.</p> + + <p>Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, allchs par + l'odeur du sang, rugissaient.</p> + + <p>Tout coup, dans un angle obscur de la mnagerie, trente pas des + deux hommes, une tte mergea d'un monceau de paille.</p> + + <p>C'tait Zzette, qui, contrevenant l'ordre de son pre et + pouvante par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mre + Tabary, s'tait tapie dans le rduit o le dompteur serrait le + fourrage.</p> + + <p>Elle reconnut son pre, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit + pas compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'trangla dans + sa gorge...</p> + + <p>C'tait bien un homme... un homme mort... assassin sans doute... + que l'autre, l'aide, dpeait avec tranquillit...</p> + + <p>Elle crut rver... Mais non, elle ne se trompait pas.</p> + + <p>Un des lions, Nron, le plus rapproch des deux hommes, grattait + avec fureur le plancher de sa cage, les yeux injects, la crinire + hrisse.</p> + + <p>—Allons! patience donc, Nron! Voil que c'est fini! fit Jean + en poussant devant lui son tal roulant.</p> + + <p>La petite charrette passa trois pas de l'enfant... Ses yeux + agrandis par l'pouvante ne pouvaient se dtacher de l'horrible + spectacle auquel prsidait son pre.</p> + + <p>Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se + montrer... de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... + On la tuerait peut-tre aussi, elle, si on la trouvait l... et elle + sentit tout son petit corps frissonner des pieds la tte.</p> + + <p>Jean s'tait arm d'une fourche de fer; il commena la + distribution.</p> + + <p>—Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix + gouailleuse en passant une cuisse Nron, qui se jeta sur cette + proie, dans laquelle il enfona ses crocs avec rage.</p> + + <p>—Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, + c'est un morceau de roi... n'en laissez pas surtout!</p> + + <p>—coute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide + perler ses tempes, n'en donne pas aux btes qui travaillent. J'ai + entendu dire que la chair humaine avait un got, et que quand ils en + avaient mang une fois...</p> + + <p>—Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part!</p> + + <p>Quelques instants aprs, l'tal tait vide. Il ne restait plus rien + du corps de Vermieux.</p> + + <p>—Et voil... a y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je + vais me laver les mains et la police sera rudement fine si elle + retrouve la trace du vieux!</p> + + <p>—Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur.</p> + + <p>—Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut + veiller ce que ces sacrs animaux-l n'en laissent pas une miette... + Vois-tu qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du pre Vermieux? + Aprs, nous brlerons ses frusques!</p> + + <p>Tout coup un bruit semblable un cri humain retentit derrire + eux.</p> + + <p>—As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant + vivement.</p> + + <p>—Mon Dieu! que tu es embtant... c'est un singe qui jacte... + Il n'y a ici que des amis... des croque-mort!</p> + + <p>Les deux hommes prirent place sur un banc des premires.</p> + + <p>—Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean.</p> + + <p>—Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir.</p> + + <p>—Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous!</p> + + <p>—Oui! c'est cela, associons-nous! rpliqua vivement le + dompteur. Comme cela, pensait-il, il restera prs de moi toujours et + je ne serai plus seul... en face de ces btes qui ont mang + Vermieux.</p> + + <p>Derrire eux gisait, vanouie sur la paille, Zzette qui avait + compris.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='II'></a> + + <h2>II</h2> + <br> + + + <p>Franois Chausserouge, g de trente-cinq ans environ, tait, par + sa mre, d'origine bohme, de cette race aujourd'hui peu prs + disparue qu'on nomme sur tout le Voyage, <i>romanichelle</i>, par + corruption abrviative, <i>ramoni</i>.</p> + + <p>Son pre, un robuste Auvergnat, dernier n d'une nombreuse famille, + avait, au temps de sa prime jeunesse, et fatigu de la vie des champs, + quitt le pays pour suivre une mnagerie de passage, en qualit de + palefrenier.</p> + + <p>Trs satisfait de ses services, le directeur l'avait lev bientt + au rang de garon de mnagerie.</p> + + <p>Peu peu, le jeune homme s'tait familiaris avec les animaux et + il avait t mordu de la secrte ambition de travailler son + compte.</p> + + <p>A force d'conomies, il avait fini par amasser un petit pcule et + un beau jour, profitant d'une occasion qui s'offrait lui, il quitta + son patron, acheta un ours et deux loups et se fit montreur de + btes.</p> + + <p>Pendant des annes, il parcourut les campagnes, faisant travailler + ses pensionnaires sur les places publiques des villages.</p> + + <p>Pas assez riche pour acheter un cheval, ni une caravane, il avait + fait l'acquisition d'une petite charrette trane par des chiens, dans + laquelle il renfermait ses vivres et son maigre matriel.</p> + + <p>Cela dura jusqu'au moment o, ayant renforc sa troupe de plusieurs + singes et d'un perroquet, il songea se joindre au Voyage, + c'est--dire la runion gnrale des saltimbanques.</p> + + <p>Il suivrait les foires, profiterait de la rclame de ses voisins, + pousserait peut-tre jusqu' Paris, si toutefois les circonstances le + favorisaient.</p> + + <p>Il fut de prime abord assez mal reu.</p> + + <p>Il n'existe pas d'association o l'on se sente davantage les coudes + que chez les Voyageurs. L, tout nouveau venu est un concurrent qui + accaparera forcment une nouvelle part de la recette gnrale. C'est + un ennemi qu'il faut vincer.</p> + + <p>Mais Chausserouge tait homme ne se laisser rebuter ni par les + mauvais procds, ni par les injustices.</p> + + <p>Sa tnacit eut raison des jalousies et des colres qu'il excita. + Comme ses nouveaux collgues, il avait droit sa place au soleil, il + la prit.</p> + + <p>Ceux-ci, forts de leur exprience, de leur anciennet, + connaissaient les bons endroits, s'installaient les premiers, ne + laissant l'intrus que les coins dont ils ne voulaient pas.</p> + + <p>Chausserouge ne rclamait jamais et triomphait gnralement, car + l'tranget du spectacle qu'il donnait captivait le public plus que ne + le pouvait faire les attractions dj vues de ses voisins.</p> + + <p>Sans instruction, sans possder aucun des secrets des dompteurs de + profession, n'ayant pour tout aide qu'une patience toute preuve, il + tait parvenu obtenir des rsultats merveilleux et on s'crasait + dans le tour de toile en plein vent o il faisait travailler ses + btes.</p> + + <p>L'homme, du reste, n'tait pas moins curieux que ses animaux.</p> + + <p>Invariablement vtu d'une blouse en grosse toile, qu'une ceinture + de cuir serrait autour de sa taille, coiff d'un vaste chapeau de + feutre la mode de son pays, chauss de bottes fortes, on + n'apercevait que ses yeux noirs et ptillants au milieu d'un visage + hirsute et broussailleux.</p> + + <p>Le fouet en main, il allait et venait au milieu de ses + pensionnaires dmusels avec une insouciance et une tranquillit qui + effrayaient et faisaient penser ces fantastiques meneux de loups, + dont on conte encore les exploits aux veilles dans certaines + provinces.</p> + + <p>Le succs de ce Voyageur d'une nouvelle espce, qui ne connaissait + gure que son patois natal, le fit mettre en quarantaine.</p> + + <p>On fit courir sur lui de vilains bruits, mais Chausserouge n'en eut + cure. Il vivait isol, content de voir son magot s'arrondir de jour en + jour.</p> + + <p>Toutes les prventions tomberaient, il le savait bien, le jour o + sa persvrance serait enfin rcompense, o il pourrait comme les + autres acheter une voiture, des chevaux, agrandir son installation si + modeste encore.</p> + + <p>Du reste, il n'tait pas seul l'objet de l'ostracisme et de la + haine des forains.</p> + + <p>Prs de lui et toujours la gauche du campement, une famille de + vrais ramonis au teint basan vivait misrablement sans s'inquiter + des commentaires, sans se soucier des injures.</p> + + <p>Cette famille se composait de trois personnes, le pre, la mre et + une fille de dix-sept ans, superbe avec ses grands yeux et sa + chevelure paisse. Des lvres rouges saignaient au milieu d'une peau + brle par le soleil, dont la couleur bistre faisait encore valoir + l'clat de ses dents trs belles.</p> + + <p>Chausserouge s'tait dit souvent que Maria serait pour lui une rude + compagne. Il avait trente-cinq ans et bien que trs accoutum la vie + d'anachorte qu'il menait depuis son enfance, il s'tait surpris bien + des fois penser que les privations auxquelles il se soumettait, + seraient bien moins dures supporter s'il avait prs lui quelqu'un + pour les partager.</p> + + <p>Et puis, en somme, il tait seul au monde. Il ne se souciait pas de + revoir sa famille; n'tait-il pas temps pour lui de s'en crer une, + pour qui il travaillerait.</p> + + <p>Il aurait des enfants, qui lui succderaient plus tard, qui + augmenteraient leur patrimoine ambulant, qui pourraient le venger des + rebuffades qui l'avaient accueilli.</p> + + <p>Et jamais il n'avait rencontr dans sa vie aucune femme qui + rpondit autant que Maria son idal... Mais un obstacle + infranchissable les sparait. Maria tait ramoni, paenne... lui tait + chrtien et il savait combien les ramonis, qui ne se marient qu'entre + eux, sont fidles leur religion.</p> + + <p>Toutefois, et comme si ces deux tres eussent senti entre eux une + sorte d'affinit, Maria n'avait pas pour Chausserouge le regard de + mpris dont elle couvrait les autres forains et parfois, tandis + qu'accroupie l'ombre de sa caravane moiti dtraque, la jeune + fille occupait son aprs-midi tresser des paniers, Chausserouge, + assis, la pipe aux dents, l'entre de sa tente, passait des heures + la contempler silencieusement.</p> + + <p>Le pre, connu seulement sous le prnom de Michel, raccommodait la + porcelaine et s'occupait pour le surplus des soins donner aux btes, + un vieux cheval efflanqu, qui trouvait la plupart du temps sa pture + le long des routes, une chvre et une guenon.</p> + + <p>La mre tait bonne-ferte, c'est--dire diseuse de bonne + aventure.</p> + + <p>Les jours de foire, on suspendait la porte de la caravane un + tableau grossirement peint, et, pour dix centimes, vingt centimes, si + l'on voulait le grand jeu, elle talait ses tarots et dvoilait tout + venant les secrets de l'avenir.</p> + + <p>Et dans la bouche de cette vieille femme, semblable aux sorcires + du moyen ge, la moindre parole prenait l'importance d'un oracle.</p> + + <p>Elle croyait ses prophties et savait imposer sa croyance aux + autres. Si l'on ne sortait pas de chez elle convaincu, on en sortait + impressionn.</p> + + <p>Aussi ses ennemis profitaient-ils de cette disposition pour + l'accuser de magie.</p> + + <p>Quelque malheur frappait-il un Voyageur, c'tait la bonne-ferte qui + avait jet un sort.</p> + + <p>Plusieurs fois, on tait parvenu ameuter contre ces pauvres hres + des populations entires.</p> + + <p>Alors, renferme dans sa caravane, la vieille faisait appel la + science lgue par ses anctres, et si les divins tarots n'annonaient + aucun danger immdiat, elle laissait passer l'orage, sre que rien de + fcheux pour elle ne rsulterait de cette effervescence.</p> + + <p>Les parents de Maria, eux aussi, voyaient Chausserouge d'un bon + oeil.</p> + + <p>Depuis un an qu'ils voyageaient cte cte, ils s'taient rendus + mutuellement mille petits services, sans avoir peut-tre jamais + chang dix mots.</p> + + <p>Une sympathie inavoue rapprochait ces parias du Voyage et il + fallut qu'un vnement grave survnt, pour faire clater entre eux ces + sentiments qui n'existaient qu' l'tat latent.</p> + + <p>Un soir d't, dans un village berrichon, comme Chausserouge venait + de s'tendre sur le grabat, qui lui servait de lit, au fond de sa + petite charrette, quelqu'un vint gratter la toile qui recouvrait son + primitif campement.</p> + + <p>Les chiens n'aboyrent pas; ce devait tre une main amie. Le + dompteur prta l'oreille.</p> + + <p>—M'sieu Chausserouge! disait une voix. M'sieu Chausserouge, + je vous en prie!</p> + + <p>Chausserouge se dressa brusquement sur son sant.</p> + + <p>Il avait reconnu la voix de Maria.</p> + + <p>—M'sieu Chausserouge, continua la jeune fille, c'est papa qui + est prs de mourir, je vous en prie, venez!</p> + + <p>Le dompteur sauta bas de sa charrette et une minute aprs, il + entrait dans la caravane des ramonis.</p> + + <p>tendu sur un matelas de varech, le pre Michel rlait.</p> + + <p>Prs de lui, l'oeil sec, quoique empreint d'une souffrance + indicible, la vieille bonne-ferte s'occupait faire chauffer sur un + rchaud allum la hte un breuvage de sa composition.</p> + + <p>—a l'a pris tout l'heure, dit la jeune fille; ce soir il + se sentait mal son aise... il est all panser Cadet... il a essay + de manger et il est tomb d'un seul coup... comme s'il tait frapp + d'un coup de maillet... Il respire encore, mais il ne nous reconnat + plus... Il faudrait un mdecin...</p> + + <p>—Pas de mdecin! grogna la vieille. a ne sert rien... qu' + tuer le monde.</p> + + <p>—Si, m'man, je t'assure! implora la jeune fille, laisse M. + Chausserouge aller chercher un mdecin.</p> + + <p>—Qu'il y aille, s'il veut; puisque a te fait plaisir!</p> + + <p>—J'y vais, mam'zelle Maria! fit le dompteur, qui sortit et + prit sa course travers les rues du village.</p> + + <p>Une demi-heure aprs, il tait de retour.</p> + + <p>Le docteur, qu'il tait parvenu dcouvrir dans ce trou perdu du + Berry, se pencha sur le malade; il l'examina longuement, se fit + raconter les circonstances qui avaient prcd et accompagn sa chute, + puis il secoua la tte d'un air qui indiquait que tout espoir lui + semblait perdu.</p> + + <p>Le pre Michel avait t frapp d'une congestion pulmonaire.</p> + + <p>Toutefois, avant de se retirer, le mdecin prescrivit quelques + mdicaments.</p> + + <p>Sur le seuil de la caravane, Chausserouge l'interrogea:</p> + + <p>—Il ne passera pas la nuit! fit le docteur.</p> + + <p>Le dompteur lui glissa dans la main le prix de sa visite et courut + de nouveau au village pour faire excuter l'ordonnance.</p> + + <p>Quand il revint, le malade, rappel la vie par le breuvage que la + vieille, sans se soucier des prescriptions du mdecin, tait parvenue + lui administrer, avait repris connaissance.</p> + + <p>Ses yeux taient ouverts et fixs sur sa fille.</p> + + <p>A la vue de Chausserouge, son regard, terne jusque-l, parut + s'illuminer; ses lvres remurent sans articuler une parole.</p> + + <p>Les trois assistants s'agenouillrent alors au chevet du + mourant.</p> + + <p>Le vieux ramoni faisait des efforts inous pour parler; une sueur + froide perlait ses tempes. Il parvint enfin lever un bras, saisit + la main velue du dompteur et il la posa sur celle de sa fille.</p> + + <p>—Que veux-tu, Michel? demanda la bonne-ferte. Que notre + voisin pouse Maria?...</p> + + <p>—Vous me donnez votre fille?... articula le dompteur, la + gorge serre par l'motion.</p> + + <p>Michel ne rpondit pas, mais ses paupires, qui battirent + fbrilement, disaient oui.</p> + + <p>—Il sera fait selon ta volont, si Chausserouge consent, + pronona la vieille.</p> + + <p>—Et si mamz'elle Maria... veut bien de moi, ajouta le + dompteur en implorant la jeune fille d'un regard si tendre, que + celle-ci ne put s'empcher de sourire travers ses pleurs.</p> + + <p>—Je consens! dit-elle, en prenant la main du meneur de + loups.</p> + + <p>Alors, le vieux ramoni pencha la tte en fermant les yeux. Tout son + corps reprit une immobilit cadavrique. Soudain, deux hoquets + soulevrent sa poitrine; une pleur de cire s'pandit sur son + visage.</p> + + <p>Le pre Michel tait mort.</p> + + <p>Ce fut Chausserouge qui, le surlendemain, conduisit le deuil du + ramoni.</p> + + <p>Maria avait demand qu'un prtre accompagnt son pre jusqu' sa + dernire demeure.</p> + + <p>Le Voyage tout entier, quelques exceptions prs, fit cortge au + cercueil.</p> + + <p>Les rancunes semblaient s'tre teintes devant la mort et peut-tre + aussi, les forains, peu curieux d'initier les populations leurs + dissensions intimes, avaient-ils tenu donner un gage public de leur + bonne entente.</p> + + <p>Lorsque Chausserouge et Maria furent de retour du cimetire, ils + trouvrent la bonne-ferte accroupie dans un coin de la caravane, + l'oeil fix sur ses tarots tals.</p> + + <p>Bien qu'elle ressentit une douleur relle de la perte de son mari, + sa croyance en la fatalit lui avait fait rapidement reprendre le + dessus.</p> + + <p>—Les cartes annonaient une mort, dit-elle, et je n'avais + rien vu.</p> + + <p>—Et les cartes annonaient-elles aussi... un mariage? demanda + timidement le dompteur.</p> + + <p>—Oui, rpliqua la vieille. Il faut que tout s'accomplisse + ici-bas. Il n'y a rien faire contre la destine. Tu te marieras, mon + garon! D'ailleurs, il y a longtemps que tu aimes ma fille, + ajouta-t-elle. A l'heure dernire, le regard des mourants est + devin...</p> + + <p>—Mais vous, mamz'elle Maria, m'aimez-vous aussi?</p> + + <p>—Aurais-je t vous chercher si je ne vous avais pas mieux + considr que tous les autres forains du Voyage? rpliqua la jeune + fille.</p> + + <p>—Il n'est pas bon que des femmes soient seules dans la vie... + pronona la bonne-ferte. Tu es plus digne que tous les autres d'entrer + dans la grande famille des ramonis... C'est pourquoi le pre, qui + voyait loin... t'a choisi! Sa volont sera faite.</p> + + <p>Le lendemain, Chausserouge fit publier les bans et les forains + comprirent pourquoi ils avaient vu le dompteur conduire le deuil du + vieux ramoni.</p> + + <p>Toutefois, de ce jour la fusion fut complte entre les deux + campements.</p> + + <p>La jeune fille apportait en dot une caravane, un vieux cheval et + cinquante cus enfouis au fond d'un vieux bas.</p> + + <p>Le dompteur apportait de son ct son pcule qui se montait trois + mille francs environ et ses animaux.</p> + + <p>La premire partie de son rve tait accomplie. Il allait + maintenant pouvoir marcher de pair avec les forains qui l'avaient si + fort mpris jusque-l.</p> + + <p>Pour permettre la noce de se faire dans ce pays berrichon dont il + garderait dsormais un ternel souvenir, il retarda son dpart et + utilisa le temps que lui laissaient les dlais lgaux, apporter + son nouvel tablissement d'utiles amliorations.</p> + + <p>Il avait achet avant le dpart de ses confrres une caravane + spacieuse et presque neuve un forain qui se retirait des affaires. + Il se complut l'embellir pour la rendre digne de sa compagne, dont + ce serait dsormais le sjour habituel, maintenant qu'elle allait + rester voue aux soins uniques du mnage.</p> + + <p>La vieille caravane de Michel, compltement mise neuf, fut + affecte au transport des animaux.</p> + + <p>Et une fois le mariage accompli, ce fut plein d'orgueil et le coeur + rempli d'espoir que, debout, l'avant de sa maison roulante attele + d'un vigoureux cheval, il prit le chemin qui devait lui faire + rejoindre le Voyage.</p> + + <p>A prsent, il ne doutait plus, il avait foi en son toile. Il avait + tout oubli, les dboires et les douleurs passes.</p> + + <p>Son dsir le plus cher, le ciel l'avait pour ainsi dire + miraculeusement ralis, car comment expliquer autrement le geste + suprme de ce mourant, qui il ne s'tait jamais ouvert de ses + sentiments, mettant dans sa main caleuse la petite main hle de + Maria?</p> + + <p>Par quelle divination, par quelle double vue le vieux ramoni + avait-il lu au plus profond de son coeur?</p> + + <p>Il tait sr prsent de faire fortune.</p> + + <p>Aprs trois jours de marche, il atteignit Bourges o le Voyage + tait install.</p> + + <p>Quand il dbarqua sur la place Seraucourt, les forains firent le + cercle autour de la belle caravane verte sur laquelle on lisait, + peintes en lettres jaunes d'un pied de haut, l'inscription + suivante:</p> + <br> + <br> + + <center> + GRANDE MNAGERIE CHAUSSEROUGE + </center> + <br> + <br> + + + <p>Aprs un moment de stupfaction, les principaux d'entre eux + s'approchrent et serrrent la main du dompteur un peu bahi.</p> + + <p>Une fois de plus, le proverbe avait raison: On pardonne tout aux + riches.</p> + + <p>La fortune venait de rhabiliter Chausserouge, de lui donner droit + de cit.</p> + + <p>Le soir mme, sous une tente neuve, il donnait sa premire + reprsentation.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='III'></a> + + <h2>III</h2> + <br> + + + <p>Une re de prosprit et de bonheur s'ouvrit pour Chausserouge. + Maria tait en effet la femme forte, accoutume aux privations, aux + misres et aux fatigues du Voyage qu'il s'tait figur; la vieille + mre, qui bien contre-coeur et sur la prire du dompteur, avait + renonc son mtier de bonne-ferte, l'aidait dans les soins du + mnage.</p> + + <p>Elle avait pris got la profession de son gendre et elle s'tait + institue l'infirmire des animaux malades.</p> + + <p>Aide par sa grande connaissance des simples, possdant les + recettes traditionnelles de ceux de sa race, elle acquit bientt sur + tout le Voyage une rputation de gurisseuse telle qu'on venait la + chercher des mnageries voisines ds qu'une bte ne mangeait plus ou + donnait des signes de maladie.</p> + + <p>Son concours fut Chausserouge d'une utilit d'autant plus grande + qu'il ne perdait jamais une occasion d'augmenter sa collection.</p> + + <p>Quelques campagnes heureuses lui avaient permis de reconstituer + peu prs son capital; il en profita pour acheter une lionne, puis deux + hynes, puis une panthre.</p> + + <p>La lionne mit bas, et deux lionceaux, qu'il fit lever par une + chienne Terre-Neuve, furent la souche de toute une gnration.</p> + + <p>Sans demander plus de conseils aux spcialistes du mtier qu'il ne + l'avait fait jadis pour les loups et les ours, Chausserouge se livra + l'ducation de ces nouveaux pensionnaires, dont il ne connaissait ni + les habitudes, ni le caractre, avec la mme insouciance et la mme + nergie qu'autrefois.</p> + + <p>Un succs pareil couronna son effort.</p> + + <p>Bref, il et t compltement heureux s'il ft n un enfant de son + union avec Maria.</p> + + <p>Un enfant dont il aurait fait un monsieur, que, selon son + expression, il aurait mis dans la diplomatie, c'est--dire qui il + et donn une profession librale, celle de mdecin ou d'avocat, par + exemple.</p> + + <p>Un enfant dont il pt, dans ses vieux jours, tre fier et qui + n'aurait pas besoin de tranailler comme lui par les routes pour + gagner son pain.</p> + + <p>Combien de fois n'interrogea-t-il pas cet effet sa belle-mre, + qui passait consulter ses cartes tout le temps que lui laissait ses + multiples occupations.</p> + + <p>—Tu auras un fils, lui rptait toujours la vieille, mais ne + dsire pas trop sa venue, qui sera pour toi le signal d'un grand + malheur!</p> + + <p>Et si Chausserouge insistait pour savoir de quelle calamit il + tait menac:</p> + + <p>—Les cartes ne le disent pas. Elles parlent d'un malheur, + voil tout!</p> + + <p>La prdiction de la vieille se ralisa. Maria devint enceinte aprs + six ans de mariage et accoucha d'un fils, mais une fivre puerprale + conscutive son accouchement se dclara et l'enleva en trois + jours.</p> + + <p>La douleur de Chausserouge fut immense.</p> + + <p>Une pidmie dcimant ses animaux, mme la dconfiture complte le + remettant au point d'o il tait parti, l'et trouv ferme et rsign, + prt recommencer la lutte, mais l'irrmdiable catastrophe qui + l'atteignait brisa son courage en ruinant son esprance.</p> + + <p>Six annes durant, Maria avait t la compagne dvoue, l'assistant + dans ses dboires, l'aidant dans ses entreprises.</p> + + <p>Dsormais, une place allait rester vide ternellement, qui lui + rappellerait son bonheur pass; lui, qui sans appui tait parvenu se + crer une situation indpendante et enviable, il se sentait prsent + isol, faible, comme si le gnie qui avait prsid sa fortune l'et + pour toujours abandonn.</p> + + <p>Il se sentait vaincu et perdait toute foi dans l'avenir.</p> + + <p>La vieille mre se montra plus forte. Aprs l'abattement du premier + moment, elle se releva plus courageuse, plus fataliste que jamais.</p> + + <p>—Ainsi l'a voulu la destine! disait-elle.</p> + + <p>Et elle lui montra le petit Franois, dont l'ducation restait + faire.</p> + + <p>C'est pour celui-l que maintenant il allait falloir + travailler.</p> + + <p>Le pre, dsol, prit l'enfant dans ses bras et tout en conservant + grav ternellement dans son coeur le souvenir de sa chre Maria, il + reporta sur l'tre chri, dont la venue tant dsire avait cot si + cher, toute l'affection dont il tait capable.</p> + + <p>Il se remit au travail avec plus d'acharnement que jamais, voulant + oublier; il se plut aux exercices les plus audacieux, tels qu'il + n'aurait pas os les tenter auparavant, et il dpassa en prouesses les + dompteurs les plus fameux.</p> + + <p>Il se lanait avec une sorte de furie dans les aventures les plus + hardies, tonnant par le stoque mpris de la mort, le sang-froid avec + lequel il s'exposait au danger.</p> + + <p>Quelques jours avant la mort de sa femme, il avait reu d'un + marchand d'animaux deux superbes tigres royaux adultes, qu'il avait + baptiss Jim et Toby.</p> + + <p>Personne n'avait encore os pntrer dans leur cage et chaque jour + il remettait au lendemain cette dangereuse exprience.</p> + + <p>Un soir, qu'il venait de terminer diffrents exercices dans la cage + centrale, devant une assistance nombreuse, il eut l'ide, soudain, + d'affronter les deux terribles fauves.</p> + + <p>Au lieu de se retirer, comme il avait l'habitude de le faire pour + permettre de faire passer dans des cages voisines les animaux qui ne + devaient pas travailler, il frappa rsolument du pommeau de son fouet, + la mince cloison de planches qui le sparait de Jim et de Toby.</p> + + <p>—Ouvre! cria-t-il au garon de piste.</p> + + <p>—Mais, monsieur Chausserouge, ce sont les tigres!</p> + + <p>—Ouvre! rpta le dompteur d'un ton qui n'admettait pas de + rplique. Passe-moi la fourche et ouvre!</p> + + <p>Tremblant la pense de ce qui allait arriver, s'attendant voir + son matre mis en pices par les monstres furieux, le garon + obit.</p> + + <p>A l'aide d'un croc en fer, il tira le portant et livra passage au + dompteur, qui s'avana brusquement, le fouet haut et la fourche en + arrt.</p> + + <p>Un instant stupfait par cette visite inattendue, les deux tigres + se tapirent en grondant au fond de la cage, prts bondir.</p> + + <p>Chausserouge, sous les yeux d'un public haletant, marcha leur + rencontre et fouailla...</p> + + <p>Surpris par l'attaque, fascins par le regard du dompteur, Jim et + Toby s'lancrent, dcrivant autour de la tte de l'imprudent des + cercles vertigineux, branlant la voiture par leurs bonds + dsordonns...</p> + + <p>Lui, ne les quittait pas de l'oeil et fouaillait sans + relche...</p> + + <p>—La chasse au tigre, messieurs!</p> + + <p>Et il dchargea sur eux ses pistolets chargs poudre... les + poursuivant dans les angles de la cage, ne se laissant pas intimider + par leurs effroyables rugissements...</p> + + <p>—Passe les barrires! cria-t-il tout coup.</p> + + <p>Et les deux tigres affols, harcels par le dompteur, dont la lutte + doublait l'audace et l'nergie, sautrent les barrires d'abord, puis + les cerceaux enflamms.</p> + + <p>Sur les gradins, la foule trpignait d'enthousiasme.</p> + + <p>Enfin, le garon tira de nouveau le portant de sortie et les deux + monstres se prcipitrent dans l'ouverture bante.</p> + + <p>Le dompteur tait sauv.</p> + + <p>Debout, sans une gratignure, toujours trs calme, quoique + ruisselant de sueur, il salua les spectateurs qui l'acclamrent.</p> + + <p>--- Vous savez, patron, lui dit le garon encore tout tremblant + d'motion, c'est bon pour aujourd'hui, mais il ne faudrait pas + recommencer ce petit jeu-l!</p> + + <p>—Pourquoi pas? rpliqua Chausserouge, les tigres sont + dompte, ils ont obi. Maintenant je suis sr de moi!</p> + + <p>Et le lendemain, et les jours suivants, il renouvela son prilleux + exercice avec le mme succs que la veille.</p> + + <p>Cependant le petit Franois grandissait.</p> + + <p>Le pre l'entourait d'une affection jalouse; l'enfant ressemblait + trait pour trait sa mre et il croyait voir revivre en lui sa + dfunte.</p> + + <p>La vieille bonne-ferte levait son petit-fils en vrai ramoni.</p> + + <p>Si sept ans, Franois ne connaissait pas ses lettres, il lisait + couramment les tarots et parlait sa langue originelle.</p> + + <p>Habitu vivre au milieu d'eux, les rugissements des fauves ne + l'effrayaient pas. Au contraire, son grand bonheur tait de pouvoir + passer son aprs-midi dans la mnagerie, tandis que son pre, enferm + dans la cage centrale, dressait les animaux.</p> + + <p>Il lui arrivait de dire:</p> + + <p>—Quand je serai grand, moi aussi je dompterai les lions!</p> + + <p>Alors le pre l'interrompait:</p> + + <p>—Quand tu seras grand, tu iras au collge et on fera de toi + un savant afin que tu puisses devenir un jour un monsieur, un + diplomate!</p> + + <p>L'enfant faisait la moue et ne rpondait rien, mais il tait facile + de voir que dans sa petite tte tait ne et s'affermissait la + rsolution bien arrte de vivre comme avaient vcu ses parents.</p> + + <p>Nanmoins, le dompteur tint bon, malgr les avis de la bonne-ferte + qui soutenait l'enfant dans sa rvolte.</p> + + <p>—Jamais un ramoni n'a t au collge... laisse-le donc vivre + en ramoni!</p> + + <p>Chausserouge n'entendit rien.</p> + + <p>Quand l'enfant eut dix ans, malgr ses cris et ses protestations, + il le plaa dans une institution, Saint-Mand.</p> + + <p>Quatre jours aprs, il le retrouvait un soir dans la mnagerie, + installe alors boulevard de la Villette, blotti derrire la caisse + aux serpents.</p> + + <p>Franois avait profit de la premire promenade pour + s'chapper.</p> + + <p>Le dompteur, inflexible, prit son fils par l'oreille et le + reconduisit incontinent, en le recommandant d'une faon + particulire.</p> + + <p>Franois Chausserouge passa cinq ans dans cette maison d'o on se + serait bien gard de le renvoyer, car le pre payait largement; mais + jamais on n'avait vu lve plus indocile, plus indisciplin, plus + amoureux de sa libert.</p> + + <p>Il grandissait, s'adonnait avec passion tous les exercices du + corps, mais il montrait pour l'tude une rpugnance invincible, ce + point qu'il avait d redoubler toutes ses classes et qu'il dpassait + de la tte tous ses camarades de cours.</p> + + <p>En vain son pre lui reprochait-il son apathie:</p> + + <p>—Je ne puis pas, rpondait-il, c'est plus fort que moi!... Je + veux tre dompteur... comme toi!</p> + + <p>Chausserouge s'enttait, mais la fin il dut cder.</p> + + <p>A quinze ans, son fils, s'il tait devenu un gaillard hardi et bien + plant, n'avait fait aucun progrs.</p> + + <p>Justement, la vieille bonne-ferte, tombe en enfance, venait de + mourir; la solitude pesait au vieux belluaire.</p> + + <p>Le soir de l'enterrement, il ne reconduisit pas son fils + l'institution.</p> + + <p>—Reste avec moi, lui dit-il avec un soupir, tu m'aideras... + C'est gal, j'aurais tout de mme bien voulu faire de toi un + monsieur...</p> + + <p>—Bah! j'en sais assez pour te remplacer... j'ai besoin pour + vivre de l'odeur de toutes ces bonnes btes... J'ai besoin d'entendre + leurs rugissements... je suis n pour cela, je te dis! J'ai le mtier + dans le sang!</p> + + <p>Et il embrassa son pre si tendrement, que le dompteur ne sut s'il + devait dplorer le manque d'aptitude de son fils ou s'en rjouir.</p> + + <p>Dans tous les cas, il avait fait l'impossible pour ouvrir au jeune + homme une carrire moins prilleuse; il ne regrettait pas les + sacrifices qu'il s'tait imposs, puisqu'il avait rempli son + devoir.</p> + + <p>—On ne peut pas rsister sa destine, rptait sans cesse + Franois, qui la vieille grand'mre avait inculqu son fanatisme et + ses superstitions.!</p> + + <p>—Eh bien! advienne que pourra! pronona Chausserouge.</p> + + <p>De ce jour, il eut un lieutenant sur lequel il pouvait aveuglment + compter.</p> + + <p>A Franois tait dvolue la tche de surveiller les garons, + d'assurer le service des vivres, de seconder son pre en faisant + l'explication pendant le cours des reprsentations, de prsider au + montage et au dmontage de l'tablissement chacun des dplacements + de la mnagerie.</p> + + <p>Mais Franois ne se rsignait qu' regret ce rle qu'il jugeait + par trop effac.</p> + + <p>Ce qu'il voulait, c'tait affronter, lui aussi, les crocs des + fauves, soumettre sa volont les redoutables pensionnaires de la + mnagerie.</p> + + <p>Il avait soif des applaudissements qui saluaient son pre, chaque + fois qu'il avait termin ses exercices.</p> + + <p>Vivre libre, courir les routes, ne plus tre oblig de plir sur + des livres entre quatre murs, c'tait trs bien, mais ce qui + l'attirait, c'tait l'appt du danger et le bruit des bravos, + journalire rcompense de la glorieuse victoire de l'homme sur la + bte.</p> + + <p>Lui aussi, il voulait voir fixs sur lui les yeux de tout un public + frmissant de crainte, partag entre l'effroi et l'admiration.</p> + + <p>Mais quand il parla pour la premire fois son pre d'entrer son + tour dans les cages, de commencer son apprentissage, il se heurta un + refus formel.</p> + + <p>Cet homme qu'une sorte d'inconscience avait toujours protg contre + la peur, qui avait affront mille prils sans un battement de coeur, + tremblait l'ide de voir son unique enfant s'exposer aux mmes + dangers.</p> + + <p>Franois insista. Le pre tint bon, tout d'abord, mais il finit par + se laisser toucher.</p> + + <p>Il fut convenu que le jeune homme dbuterait le jour o il aurait + atteint sa dix-huitime anne.</p> + + <p>En attendant, le vieux dompteur lui enseigna les premiers principes + de son art.</p> + + <p>Une lionne venait justement de mettre bas.</p> + + <p>Chausserouge rsolut de confier son fils le dressage des trois + lionceaux.</p> + + <p>Tout d'abord, il lui rappela que, comme l'homme, l'animal nat avec + des instincts bons ou mauvais, qu'il n'tait pas rare de trouver dans + des sujets issus du mme pre et de la mme mre, des types de + caractres absolument dissemblables; les uns dociles et doux, les + autres rebelles toute ducation.</p> + + <p>La difficult norme pour le dompteur quand il s'adresse des + animaux arrivs adultes chez lui, se trouve bien amoindrie quand il a + affaire des btes qu'il a vu natre, dont il a eu le temps par + consquent d'tudier le temprament, de discerner le degr de + franchise.</p> + + <p>Il lui reste alors habituer ses lves sa prsence, appliquer + chacun le genre de travail qui lui convient, en ayant soin de ne pas + trop demander la fois, afin de ne pas rebuter l'animal et provoquer + ainsi ses lgitimes rvoltes.</p> + + <p>Se faire craindre, en sachant se faire aimer, telle devait tre le + but et la devise du dompteur.</p> + + <p>Chausserouge fut charm de voir avec quel entrain son fils + acceptait sa nouvelle tche, avec quelle adresse il mettait en + pratique ses conseils.</p> + + <p>En effet, du moment o il fut institu le prcepteur des lionceaux, + Franois tint ce que nul que lui ne les approcht.</p> + + <p>Il les soignait, leur donnait manger, entrait chaque jour dans + leur cage, afin de les familiariser avec lui.</p> + + <p>Il avait lui deux lionnes et un lion; il les baptisa Sada, + Rachel et Nron.</p> + + <p>Au bout de quelques mois, il commena leur ducation.</p> + + <p>Les lionnes taient assez dociles, surtout Rachel, mais Nron se + montrait rtif; le jeune homme dut dployer l'gard de ce dernier, + beaucoup de patience et d'nergie.</p> + + <p>Le pre qui suivait tous ces essais d'un oeil inquiet, sentit + bientt s'vanouir toutes ses apprhensions.</p> + + <p>Son fils tait bien un vrai Chausserouge; il en avait les qualits, + l'audace et la persvrance, pourquoi fallait-il qu'il y joignit des + dfauts inconnus sa race?</p> + + <p>Car s'il remplissait avec une exemplaire rectitude tous les devoirs + de son nouvel tat, Franois depuis qu'il tait libre, laissait, en + dehors du service auquel il s'astreignait avec joie, un libre cours + ses penchants naturels.</p> + + <p>Son pre lui avait trac la voie; il n'avait pas lutter comme lui + avec les difficults d'un pnible dbut.</p> + + <p>La situation acquise, l'aisance dans laquelle il n'avait qu' se + laisser vivre le dispensait de compter et puisqu'il travaillait, + pensait-il, il tait juste aussi qu'il profitt de l'existence.</p> + + <p>La vie nomade qu'on mne sur le Voyage est pleine de prils pour un + jeune homme; Franois y succomba.</p> + + <p>Tandis que sur la masse des forains, les uns, les srieux et les + conomes, n'ont d'autre dsir, leur journe finie, que de rentrer chez + eux et d'y goter les joies de la famille, les autres se runissent + dans le cabaret dont ils ont fait choix et o ils se donnent + rendez-vous et attendent que l'heure tardive les oblige de regagner + leurs caravanes.</p> + + <p>Au fond d'une arrire-salle d'estaminet, on boit, on joue et plus + d'un voyageur a perdu l souvent le gain de sa journe.</p> + + <p>Le soir, quand Chausserouge avait rabattu l'auvent qui fermait + l'entre de la mnagerie, Franois s'esquivait pour aller retrouver + les nombreux amis qu'il s'tait faits.</p> + + <p>Il aimait le jeu, le vin; ces runions avaient pour lui un attrait + irrsistible.</p> + + <p>Ce gros garon si fort, si insoucieux du danger, si audacieux, + tait un faible.</p> + + <p>Il s'tait laiss entraner une premire fois par Jean Tabary, le + fils du directeur d'un Concert Tunisien; peu peu il avait laiss + prendre sur lui par son compagnon de plaisir un ascendant contre + lequel il n'avait pu ragir.</p> + + <p>Le pre Chausserouge, plein d'indulgence, n'avait d'abord vu dans + ces escapades qu'un passe-temps, qu'aprs tout son fils avait bien le + droit de prendre, puis quand il avait compris quelle influence + fcheuse pouvait avoir sur l'avenir de Franois cette habitude de + godaille, il s'tait gendarm, mais en vain.</p> + + <p>Le pli tait form, et Jean Tabary tait l pour contrebalancer son + autorit.</p> + + <p>—Est-ce qu'on ne peut pas rigoler un brin quand on a turbin + toute une sainte journe? Laisse-le donc dire, le vieux! Quand t'auras + son ge, t'auras toujours le temps d'tre srieux, ne cessait de + rpter Jean Tabary.</p> + + <p>Et Franois passait outre; mais comme, le lendemain, il se mettait + au travail avec une nouvelle ardeur, le pre soupirait et fermait les + yeux.</p> + + <p>Ce fut la foire de Neuilly que le fils Chausserouge parut pour la + premire fois en public.</p> + + <p>Quand il apparut dans la cage centrale, serr dans un coquet dolman + brandebourgs d'or, culott de blanc, chauss de bottes l'cuyre, + il y eut parmi la foule des spectateurs un petit murmure + d'admiration.</p> + + <p>Tout fier et plus mu qu'il ne voulait le paratre, le pre se + tenait en avant des premires, dans l'alle qui longe les cages, un + croc de fer la main.</p> + + <p>Il n'avait voulu laisser personne le soin de faire le service de + garon de piste.</p> + + <p>Tour tour dfilrent, aux applaudissements de la foule, les vieux + pensionnaires de la maison, lions, hynes, ours, loups et jusqu'aux + deux tigres, Jim et Toby, qui volurent sous le fouet et excutrent + leurs exercices habituels sans, de leur part, grande vellit de + rsistance.</p> + + <p>La volont du pre Chausserouge les avait rudement asservis; celle + du fils les tenait en respect plus rudement encore.</p> + + <p>Ils comprenaient qu'ils avaient affaire un matre et ils + obissaient.</p> + + <p>Le vieux dompteur tait radieux. Il ne regrettait plus maintenant + d'avoir permis au jeune homme de suivre une vocation pour laquelle il + tait si manifestement n.</p> + + <p>Il y eut un entr'acte.</p> + + <p>On jeta de la sciure sur le plancher de la cage, aprs quoi le pre + Chausserouge prit la parole:</p> + + <p>—Mesdames et messieurs, pour terminer la reprsentation, mon + fils Franois Chausserouge—et il prononait ce nom avec + orgueil,—va avoir l'honneur de prsenter, pour la premire fois, + un lion et deux lionnes du Sahara, tous trois adultes et capturs + rcemment, Nron, Rachel et Sada!</p> + + <p>Il se fit un grand silence.</p> + + <p>Chausserouge venait de tirer le portant et d'introduire les trois + fauves dans la grande cage.</p> + + <p>Nron tait maintenant g de trois ans. C'tait une bte superbe. + Sa tte norme disparaissait sous une paisse crinire.</p> + + <p>Il promena un instant son regard torve sur l'assistance et poussa + un sourd rugissement auquel rpondirent les deux lionnes.</p> + + <p>Franois frappa trois coups du pommeau de son fouet, puis il entra + brusquement, tandis que d'une voix de stentor, le pre clamait:</p> + + <p>—Le dompteur Franois Chausserouge dans les cages!</p> + + <p>A la vue du jeune homme, la crinire de Nron se hrissa.</p> + + <p>Suivi des lionnes, la gueule menaante, les crocs prts dchirer, + il s'lana au-devant du nouveau venu.</p> + + <p>Tranquillement, Franois se dbarrassa de son fouet et marcha droit + sur le fauve, qu'il saisit par la crinire, malgr ses + grondements.</p> + + <p>Puis, rassemblant ses forces, il le mit debout et le jeta la + renverse.</p> + + <p>L'animal retomba sur ses pattes l'angle oppos de la cage.</p> + + <p>Un tonnerre d'applaudissements salua cette nergique entre en + matire.</p> + + <p>Franois Chausserouge se tourna aussitt vers Sada, dont il + entr'ouvrit les mchoires, et trois reprises il plaa son bras + droit, puis son visage entre les crocs aigus de la bte.</p> + + <p>Il s'avana ensuite sur le bord de la cage.</p> + + <p>A son commandement, Rachel se dressa contre lui, appuya ses lourdes + pattes contre sa poitrine et lui lcha la face...</p> + + <p>Cette fois, l'enthousiasme fut son comble; le pre Chausserouge + pleurait de joie.</p> + + <p>Franois maniait ses btes avec autant de tranquillit et d'aisance + que s'il se ft agi de jeunes chiens.</p> + + <p>Il se fit passer sur un plat d'tain un morceau de viande, noua + autour du cou de Nron une serviette, plaa la viande devant son nez, + et l'animal ne s'en saisit en grondant que lorsqu'il lui en donna + l'ordre.</p> + + <p>—Maintenant, sautez!</p> + + <p>Et tour tour il fit franchir ses lves des barrires de un + mtre cinquante de haut.</p> + + <p>Comme de simples caniches, il les fit passer travers des cerceaux + de papiers et des cerceaux enflamms, puis pour couronner ses + exercices, il donna un signal.</p> + + <p>Instantanment, le gaz fut baiss et la salle se trouva plonge + dans l'obscurit.</p> + + <p>Quand on ralluma, Franois Chausserouge tait tendu terre, la + tte appuye sur Nron et les deux lionnes taient couches ses + cts.</p> + + <p>Puis tandis que la salle entire l'acclamait, il se leva, salua + profondment et sortit.</p> + + <p>Il avait peine disparu que les trois fauves se prcipitaient en + rugissant contre la grille, l'branlant sous leurs efforts, labourant + le plancher de leurs griffes.</p> + + <p>—Allons! les agneaux! C'est trop tard, criait narquoisement + le pre Chausserouge, rentrez vos gousses d'ail! Y a rien faire!</p> + + <p>Et se tournant vers le public:</p> + + <p>—Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous + remercier. Demain, deux grandes reprsentations, l'une trois heures, + l'autre neuf heures du soir, la dernire, suivie du repas des + animaux!</p> + + <p>Dans la caravane, o il le rejoignit, il treignit longuement son + fils dans ses bras.</p> + + <p>Il pouvait mourir maintenant. Il avait un digne successeur.</p> + + <p>Jamais, mme au temps de sa jeunesse, il n'aurait gal en + hardiesse et en vigueur ce galopin de dix-huit ans.</p> + + <p>Il en avait honte, mais a lui faisait tout de mme bien + plaisir.</p> + + <p>Mais en mme temps que, de par son succs, Franois devenait grand + premier rle, un soudain changement s'opra chez lui.</p> + + <p>Gris par ses triomphes quotidiens, il oublia son humble origine et + par quelle srie de privations son pre avait d passer pour atteindre + ce degr de prosprit, qui lui avait permis de dbuter si + brillamment.</p> + + <p>Il n'attribua qu' lui l'engouement subit dont le public avait t + saisi et qui faisait chaque soir affluer dans la baraque le monde + chic et tout ce que Paris comptait de notabilits.</p> + + <p>Certes, sa jeunesse, la crnerie avec laquelle il affrontait le + pril taient pour quelque chose dans cet enthousiasme, mais la + vieille renomme de son pre, qui l'avait faonn, instruit, qui + l'avait fait bnficier de ses trente annes de dure exprience, y + tait aussi pour beaucoup.</p> + + <p>Plein d'orgueil, le jeune homme s'en rendit d'autant moins compte + qu'il tait en but des sollicitations bien faites pour flatter sa + vanit.</p> + + <p>Comme les militaires, comme les acrobates, comme tout ce qui porte + lgamment un uniforme ou un costume brillant, il fut assailli de + dclarations, de demandes de rendez-vous et il en vint bonnement + penser que ces marques d'une sympathie un peu outre s'adressaient + bien plus son intime personnalit qu' son dolman soutach d'or.</p> + + <p>Il y rpondit, et certaines dconvenues qui auraient d le + convaincre que son prestige tombait quand il n'apparaissait pas dans + la cage, debout au milieu de ses fauves, ne parvinrent pas le + dtromper.</p> + + <p>Il ddaigna ds lors de coucher dans la caravane paternelle.</p> + + <p>A proximit du campement, il choisissait un htel de belle + apparence et il y louait une chambre pour la dure de chaque + sjour.</p> + + <p>Le pre, aveugl par sa tendresse paternelle, laissait faire.</p> + + <p>—Il jette sa gourme, pensait-il, il deviendra srieux quand + il sera temps.</p> + + <p>Au contraire, la recherche de mauvais got avec laquelle son fils + s'habillait lui semblait le dernier mot de l'lgance.</p> + + <p>Il trouvait un motif d'orgueil dans le genre de succs qu'obtenait + Franois et il finissait par fermer les yeux sur la vie qu'il lui + voyait mener, si en dsaccord pourtant avec l'existence austre qu'il + avait tenue lui-mme dans sa jeunesse.</p> + + <p>Il avait rv de faire un monsieur de son enfant, et Franois + avait trouv le moyen de devenir un monsieur tout en restant + dompteur.</p> + + <p>Il rhabilitait la profession; c'tait l'idal.</p> + + <p>Le pauvre homme n'apercevait pas le danger qu'il y avait laisser + contracter son fils des habitudes de plaisir et d'intemprance.</p> + + <p>Mais peu peu Franois se relcha de ses devoirs. S'il se livrait + avec la mme ardeur au prilleux exercice de son tat, il jugea + bientt indigne de lui de s'adonner comme par le pass aux mille + petits dtails que ncessite le bon entretien de la mnagerie.</p> + + <p>En dehors des heures consacres au dressage des nouveaux + pensionnaires ou aux reprsentations, il devint impossible d'obtenir + de lui le moindre service.</p> + + <p>C'et t droger.</p> + + <p>C'est ce qu'il parvint persuader son pre, la premire fois que + celui-ci hasarda une timide observation.</p> + + <p>Il parla mme de renforcer le personnel, d'engager de nouveaux + employs.</p> + + <p>—Tant que je serai l, rpliqua le vieillard, nous n'aurons + pas besoin d'augmenter nos frais dj si lourds, je suffirai tout + par mon travail et mon active surveillance, mais si je venais + disparatre?...</p> + + <p>—Bah! je gagne assez d'argent pour ne pas m'astreindre une + besogne de manoeuvre et de domestique!</p> + + <p>—Rien ne vaut l'oeil du matre! Tu te laisseras voler et les + animaux en souffriront. Un dompteur doit toujours tenir ses btes en + haleine.</p> + + <p>—J'ai mon fouet et cela suffit! rpondait le jeune homme.</p> + + <p>Le pre hochait la tte, n'osait pas insister, et des semaines, des + mois, des annes passrent, sans que rien vint remdier un tat de + choses qu'il ne pouvait s'empcher de dplorer.</p> + + <p>A vingt-cinq ans, le fils Chausserouge tait devenu un dompteur + accompli, mais il s'tait acquis une rputation de noceur et de + bourreau des coeurs dont il tirait vanit.</p> + + <p>Sur tout le Voyage, on ne l'appelait plus que le beau + Franois.</p> + + <p>Il tait le chef reconnu de la jeunesse foraine et la chronique + scandaleuse ne s'alimentait que du bruit de ses conqutes et de ses + exploits.</p> + + <p>Puis peu peu et mesure que sa renomme grandissait, le jeune + homme se fit des relations en dehors de son monde.</p> + + <p>Il s'tait trouv en rapport avec des reporters, des boulevardiers + l'occasion des ftes de bienfaisance pour lesquelles on avait + rclam son concours; il se lia avec eux et, ds lors, on put chaque + soir, aprs sa reprsentation, le rencontrer sur le boulevard, habitu + assidu des restaurants de nuit et des tripots clandestins.</p> + + <p>Le pre Chausserouge s'alarma srieusement et ce fut pour mettre + fin cette vie de dbordements que, trs inquiet de l'avenir de son + tablissement, lorsqu'il ne serait plus l pour veiller aux intrts + matriels de la mnagerie, il conut un beau jour le projet de marier + son fils.</p> + + <p>Peut-tre, lorsqu'il saurait trouver chez lui une femme gentille, + aimante, le jeune homme consentirait-il renoncer aux joies + turbulentes et dispendieuses du dehors.</p> + + <p>Justement, il avait quelqu'un lui proposer.</p> + + <p>Un de ses rares amis, originaire de la mme province et directeur + d'un Muse mcanique, le pre Collinet, avait une fille, qui passait + sur tout le Voyage pour une vertu inexpugnable.</p> + + <p>Amlie avait vingt ans et tait fille unique.</p> + + <p>A elle seule devait donc revenir un jour l'hritage du vieil + Auvergnat, un malin lui aussi, qui force d'conomie, avait su + arrondir sa pelote.</p> + + <p>C'tait donc un parti. Le fils Chausserouge pouvait dcemment + pouser. Les deux compres eurent ce sujet une longue conversation + et ils tombrent d'autant mieux d'accord, qu'Amlie, pressentie ce + sujet, laissa comprendre que son union avec le jeune dompteur mettrait + le comble ses voeux.</p> + + <p>Franois tait son camarade d'enfance. Ils avaient t levs cte + cte, la baraque de Collinet avoisinant toujours la mnagerie de + Chausserouge.</p> + + <p>Puis, mesure qu'ils avaient grandi, l'affection fraternelle que + la jeune fille portait son ami s'tait change en une sorte + d'admiration muette qu'elle n'osait manifester.</p> + + <p>Elle avait t, comme tout le monde sur le Voyage, spectatrice + attriste du changement si radical survenu dans la manire de vivre de + Franois et, plus que personne, elle en avait souffert tout bas.</p> + + <p>Et voil que ce rve form au plus profond de son coeur de devenir + un jour la compagne du jeune dompteur allait peut-tre se transformer + en une ralit.</p> + + <p>Certes, une bien vive tendresse l'attachait son pre, dont elle + tait l'utile auxiliaire, mais elle n'hsiterait pas quitter cette + caravane dans laquelle elle avait vu le jour pour se consacrer toute + entire l'tre chri pour le bonheur duquel il lui semblait qu'elle + tait ne.</p> + + <p>Depuis ses rcents succs, Franois l'avait bien un peu nglige... + Il avait paru oublier son amie des premiers ans, cette petite Amlie + si douce, si aimante... Il lui en avait prfr d'autres plus belles, + plus riches... Mais elle lui pardonnait toutes ses fautes passes, + puisqu'il allait lui revenir et pour toujours!</p> + + <p>Et elle lui montrerait tant de soumission aveugle, tant de + dvouement, qu'il finirait bien, son tour, par l'aimer un peu!</p> + + <p>Son illusion fut de courte dure.</p> + + <p>Lorsque, le soir mme du jour o il avait pris des arrangements + avec Collinet, le pre Chausserouge s'ouvrit son fils de son projet + d'avenir, il se heurta un refus formel.</p> + + <p>—Je n'pouserai pas Amlie, dclara nettement Franois, je + n'aime pas les gnangnans... C'est une bonne fille, mais a ne suffit + pas! D'ailleurs, je suis trop jeune pour me marier... Je n'ai que + vingt-cinq ans, j'ai le temps d'y penser!</p> + + <p>—Amlie t'aime... Elle a une jolie dot... Le pre Collinet a + l'ide de vendre son Muse aussitt aprs le mariage de sa fille pour + s'en aller vivre au pays... Tu vois donc bien que c'est une bonne + affaire... Je n'insisterais pas s'il s'agissait d'une trangre, mais + celle-l, tu la connais... tu sais ce qu'elle vaut... Je te le dis, a + sera une vraie mnagre et, y a pas, une bonne femme, c'est un + trsor!... Elle serait rudement utile chez nous!</p> + + <p>—C'est possible! mais je ne reviens pas sur ce que j'ai + dit... Je ne veux pas me marier!</p> + + <p>Ce fut au tour du pre Chausserouge d'entrer dans une violente + colre.</p> + + <p>C'tait la premire fois que son fils lui rsistait aussi + ouvertement.</p> + + <p>—Eh bien! rpliqua-t-il durement, libre toi de ne pas + m'couter... Jusqu'ici j'ai ferm les yeux, tu as fait ce que tu as + voulu et je n'ai rien dit, quoiqu'il m'en ait cot... A partir + d'aujourd'hui, tout va changer... Tu n'es plus que mon aide, mon + employ... Tu seras victime, entends-tu, de la vie que tu mnes... + Mais comme je ne veux pas qu'il soit dit que tant que je vivrai, une + situation que j'ai eu tant de peine acqurir soit compromise, comme + je ne veux pas que mes btes en souffrent, je te retire toute + autorit... dans ma maison. Aprs ma mort, tu feras ce que tu + voudras...</p> + + <p>—Si l'tablissement marche, qui le dois-tu? riposta + insolemment Franois. Il me semble que c'est moi... Et si je te + quittais?</p> + + <p>—Tu le peux! Mais je resterai le matre! Le jour o tu + partiras, je rentrerai dans les cages et on verra une fois de plus ce + que peut faire le pre Chausserouge, sans culottes collantes et sans + dolmans brandebourgs d'or! Je t'apporte le bonheur... tu le refuses, + tant pis pour toi! A la fin, si je cdais toujours, vous vous + ficheriez de moi, toi et toute ta squelle d'amis! Car, veux-tu que je + te dise, tu es un brave garon, fort et courageux comme pas un... mais + tu as t perdu par les galvaudeux dont tu fais ta socit! Il y a + surtout Jean, Jean Tabary!... Celui-l, que je lui voie jamais mettre + les pieds dans la mnagerie, je le flanque dans la cage Nron!</p> + + <p>—Jean Tabary n'a pas plus peur de Nron que de toi!</p> + + <p>—C'est possible! Mais qu'il se le tienne pour dit! Et puis, + finissons-en! Tu ne sors pas de la culotte du pape... Tu es comme moi + un paysan, un Chausserouge... un saltimbanque... Tu vivras en + saltimbanque, puisque tu l'as voulu... puisque, malgr moi, c'est cet + tat-l que tu as choisi! Voil tout ce que j'ai te dire!</p> + + <p>—C'est ton dernier mot?</p> + + <p>—C'est mon dernier mot!</p> + + <p>Rentr seul dans sa caravane, le vieux Chausserouge pleura pour la + premire fois peut-tre depuis la mort de sa femme, mais n'importe, il + avait dcharg son coeur.</p> + + <p>Il s'applaudit tout bas de l'nergie qu'il avait montre et il se + jura de ne pas cder. N'tait-ce pas le bonheur de son enfant qu'il + adorait, qui tait en jeu?</p> + + <p>Il n'avait que trop tard faire acte d'autorit. Il n'tait que + temps de ragir, avant que le pli ne ft pris irrmdiablement.</p> + + <p>Et, en effet, il tint parole.</p> + + <p>A partir de ce jour, il reprit en mains les rnes du + gouvernement.</p> + + <p>Il s'installa au contrle, s'occupa des multiples dtails de + l'administration et Franois, qui jadis puisait pleines mains dans + la caisse commune, dut dsormais passer chaque samedi toucher sa paye, + comme le dernier des palefreniers.</p> + + <p>En vain, il essaya de faire revenir son pre sur sa dcision.</p> + + <p>Chausserouge resta inflexible.</p> + + <p>—J'ai fait pour toi tous les sacrifices que me commandait mon + affection. Tu me rsistes... Je cesse de te traiter en fils, car je ne + veux pas voir gaspiller mon bien... Tu travailles, je te donne ton + salaire... Tu n'as le droit de rien exiger de plus... Je ne te dois + plus rien...</p> + + <p>Furieux de cet enttement qu'il tait loin de prvoir, Franois + Chausserouge continua par amour-propre son habituel genre de vie, mais + il ne tarda pas s'apercevoir que l'existence qu'il s'tait choisie + tait hors de proportion avec les ressources relativement modestes + dont il disposait prsent.</p> + + <p>Le premier, il dut s'avouer vaincu. Un soir de dveine, il perdit + au tripot et joua sur parole.</p> + + <p>Le lendemain, il lui fallait mille francs pour acquitter sa + dette.</p> + + <p>Aprs de longues hsitations, il dut s'adresser son pre.</p> + + <p>Le vieux dompteur couta en silence, rflchit un instant, puis, + levant son regard vers son fils:</p> + + <p>—Il faut toujours couter les anciens, dit-il, et voil le + commencement de ma prdiction qui se ralise. A ton ge, je n'avais + pas mille francs perdre, ni surtout un pre derrire moi... + N'importe! C'est entendu, tu auras ton argent, mais une condition... + Nous partons demain en villes mortes.</p> + + <p>Partir en villes mortes! Quitter Paris, abandonner le Voyage! + Courir la province de chef-lieu en chef-lieu isolment! Mais a ne se + pouvait pas.</p> + + <p>—Alors nous ne partirons pas.</p> + + <p>—Mais l'argent... les mille francs qu'il me faut!</p> + + <p>—Alors partons! Je n'en ai pas autant, vois-tu, garon, te + donner tous les jours, et je ne veux pas me voir oblig une belle + fois, de vendre mes btes pour payer tes dettes...</p> + + <p>—Mais nous sommes en pleine fte de Montmartre! Tous les + jours nous faisons salle comble! La mnagerie est trs courue! C'est + de la folie!</p> + + <p>—Tant mieux! Nous ne ferons que de plus belles recettes en + province, o le bruit de tes succs est parvenu et o on ne te connat + pas! Quand nous reviendrons Paris, plus tard... beaucoup plus + tard... tu n'en seras que mieux accueilli!... Nous partirons + demain!</p> + + <p>Devant cette dcision sans appel, il n'y avait qu' s'incliner.</p> + + <p>—Soit! tu ne t'en prendras qu' toi de la btise que tu + commets aujourd'hui! rpliqua rageusement Franois.</p> + + <p>Le pre Chausserouge donna sans regret les mille francs au moyen + desquels il payait le bonheur venir de son fils.</p> + + <p>Il tait heureux d'en tre quitte si bon compte.</p> + + <p>Maintenant qu'il allait le tenir loign de cet entourage funeste + qui l'avait perdu, qu'il tait sr de l'avoir prs de lui, toujours, + il tait certain de russir, de rveiller dans le coeur de ce grand + enfant tous les bons sentiments qui sommeillaient.</p> + + <p>L'loignement de Paris, c'tait la rupture dfinitive des habitudes + prises; au milieu des vicissitudes d'une promenade travers le monde, + Franois n'aurait ni le moyen, ni l'occasion de renouer des relations + dangereuses.</p> + + <p>Oblig dsormais de consacrer tous ses instants son mtier, il se + reprendrait aimer la vie tranquille, et qui sait... + peut-tre?...</p> + + <p>Quand Franois rendit compte Jean Tabary du rsultat de sont + entretien:</p> + + <p>—Mais tu ne vas pas faire a! Menace de le lcher! Il n'a que + toi... Il n'osera pas te laisser aller... Dis-lui donc, au vieux, que + Perdel, son concurrent, t'offre un engagement magnifique...</p> + + <p>—Tu voudrais que je quitte mon pre?</p> + + <p>—Pourquoi pas? Puisqu'il te traite en gamin.</p> + + <p>—Non! ne me demande pas a... parce que, voisin, il y a aussi + mes btes... Et je les aime, mes btes!... Le vieux passerait outre, + quand mme a lui ferait gros coeur... mais, moi, a me ferait encore + plus de peine de voir mes btes partir sans moi! On se reverra, un + jour, va donc!</p> + + <p>—Tu es un lche, tiens! T'as pas plus de coeur qu'une + poule!</p> + + <p>Le soir mme, aprs la dernire reprsentation et la grande + stupfaction du personnel de l'tablissement, le vieux dompteur donna + l'ordre de tout prparer pour le dpart.</p> + + <p>Deux jours aprs, la mnagerie Chausserouge quittait le Voyage.</p> + + <p>Au moment o Franois, qui s'tait attard pour prendre cong de + ses amis, la rejoignait la barrire de Fontainebleau, il remarqua, + suivant les somptueuses voitures qui contenaient les cages et le + matriel, une humble caravane.</p> + + <p>Il regarda plus attentivement.</p> + + <p>C'tait Amlie Collinet qui la conduisait.</p> + + <p>A la vue du jeune homme, elle sourit, mais Franois frona le + sourcil, fouetta nerveusement les poneys attels sa charrette et + passa.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='IV'></a> + + <h2>IV</h2> + <br> + + + <p>Ce fut la premire grande tourne entreprise par la mnagerie + Chausserouge depuis la conscration qu'elle avait reue Paris.</p> + + <p>Elle dpassa en succs tout ce qu'on tait en droit d'esprer.</p> + + <p>Autant le sjour en villes mortes est dsastreux pour une + installation de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit + d'un tablissement connu, capable d'veiller la curiosit de la + population toute entire.</p> + + <p>Du reste, une publicit savante, dans laquelle entrait pour + beaucoup la reproduction dans les journaux locaux d'articles dcoups + dans les feuilles parisiennes et signs de noms retentissants, + prcdait, dans chaque chef-lieu, l'arrive de Chausserouge pre et + fils.</p> + + <p>Et, avide d'motions, le public affluait, s'crasait dans la + baraque, pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout + Paris.</p> + + <p>La srie d'ovations dont Franois fut l'objet dans toutes les + villes qu'il traversa lui fit bientt oublier le dpit qu'il avait + prouv de quitter le Voyage, et le pre ne tarda pas s'applaudir de + l'nergique rsolution qu'il avait prise.</p> + + <p>C'tait le seul moyen de faire chapper son fils aux influences + nfastes qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce + Franois qu'il avait si bien cru perdu.</p> + + <p>Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement + qui s'oprait lentement; c'tait Amlie Collinet.</p> + + <p>Elle se reprenait maintenant esprer, bien que la froideur que + lui avait tmoigne Franois pendant les premiers jours de la tourne + et bien t de nature lui faire considrer sa cause comme perdue + dfinitivement.</p> + + <p>La prsence de la jeune fille influait videmment beaucoup sur les + nouvelles faons d'tre du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit + compte exactement.</p> + + <p>C'tait bien l-dessus qu'avait compt le vieux dompteur, lorsqu'il + avait eu l'ide de se faire accompagner par les Collinet.</p> + + <p>—Vois-tu, avait-il dit son ami, le jour o il avait d lui + communiquer la rponse de Franois, je connais mon fils... Il est bon + et il obit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il + aurait d ne jamais se lier... Je vais le forcer s'loigner pour un + temps... Viens avec nous... Tu profiteras de ma rclame et il y aura + toujours pour ton muse une petite place la gauche de mon + campement... partout o nous nous arrterons... Nous vivrons ensemble. + Amlie prendra provisoirement la place que je voudrais lui voir + dfinitivement occuper... Je la connais... Elle saura se faire + aimer... se rendre indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il + ne verra plus qu'elle... il sera forc de rendre hommage ses + qualits, ses charmes... Alors, le reste nous regardera... Il + s'agira seulement de savoir profiter du bon moment...</p> + + <p>Quelques objections qu'avait souleves le pre Collinet avaient t + vite aplanies, d'autant plus qu'Amlie avait accueilli avec joie la + nouvelle de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire + vivre dans l'ombre de celui qu'elle chrissait.</p> + + <p>A la premire tape, cependant, sur la route de Melun, le jeune + homme avait manifest tout haut son mcontentement.</p> + + <p>Il avait devin les intentions de son pre et s'tait montr + froiss qu'on voult lui forcer la main.</p> + + <p>Alors Amlie s'tait approche de lui et, trs humblement:</p> + + <p>—Vrai! a t'ennuie tant que a, Franois, que nous soyons + partis ensemble?</p> + + <p>—Non... Mais je trouve que c'tait inutile...</p> + + <p>—Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'tait + indispensable. Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des + dtails intrieurs de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux + qu'Amlie ne pouvait s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent + s'en charger. Du reste, Collinet voulait depuis longtemps quitter le + Voyage. a le rapprochera de son pays et, pour le surplus, il n'avait + pas de meilleure occasion, s'il voulait gagner de l'argent, que + d'entreprendre la tourne en notre compagnie. Tu vois bien que tout + est pour le mieux.</p> + + <p>Franois ne rpondit rien et bouda trois jours, mais peu peu il + se sentit insensiblement gagn par le dvouement que lui montrait la + jeune fille, les prvenances dont on l'entourait.</p> + + <p>Lorsqu'il avait donn, les soirs de sjour, sa reprsentation, + quand la ville tait retombe dans le calme monotone des cits de + province, et une fois ses btes panses, il tait bien forc, ne + connaissant personne, de rentrer dans la caravane.</p> + + <p>Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, prs du pole, + les deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis + qu'Amlie se multipliait pour qu'il ne lui restt rien dsirer.</p> + + <p>Aprs le dner, un rams familial ou un piquet quatre les + runissait encore autour de la table et on allait se coucher, non sans + avoir pris pour le lendemain les dernires dispositions.</p> + + <p>On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf + Lyon, Bordeaux, Marseille et Nice o la mnagerie stationna prs + d'un mois.</p> + + <p>Le pre Chausserouge trouvait cette vie nomade, ces courses par + les chemins poudreux, un charme infini.</p> + + <p>Cela lui rappelait l'poque pnible et pourtant si heureuse de ses + dbuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ, la croise de + deux routes et que Maria prparait sur un fourneau improvis en plein + vent le repas du soir, tandis que les chevaux dtels broutaient + l'herbe des fosss.</p> + + <p>Et c'tait certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans + les veines de Franois, puisqu'au bout de deux mois de cette + existence, nouvelle en somme pour lui, habitu comme il tait aux + plaisirs de la grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son + front.</p> + + <p>Maintenant, il taquinait Amlie, lui rappelait les jeux de leur + enfance, la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois + qu'elle s'tait ingnie lui faire une surprise agrable: un plat + qu'il aimait, un bibelot qu'elle avait achet et qu'elle cachait sous + sa serviette.</p> + + <p>Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier la jeune fille tous les + ddains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert.</p> + + <p>L'intimit des deux caravanes avait grandi ce point que, + maintenant, pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne + formaient dj plus qu'une seule et mme famille.</p> + + <p>Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains.</p> + + <p>—a marche! a marche. Laissons faire! Amlie est une fine + mouche! Il ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons + arrivs nos fins... et c'est mon garon, lui-mme, qui te demandera + ta fille!</p> + + <p>Ce fut dans un dlai plus court encore qu'il ne l'esprait.</p> + + <p>La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de + tous les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme.</p> + + <p>Il ne tarda pas voir en Amlie autre chose qu'une soeur; il + remarqua qu'elle tait grande, bien faite, presque jolie.</p> + + <p>nerv peut-tre aussi par l'abandon naf de la jeune fille qui le + traitait en frre et qui, leve librement, n'avait aucune de ces + pudeurs fminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excits par + l'agaante quoique inconsciente coquetterie qu'elle dployait, il + sentait renatre en lui les instincts brutaux de sa race.</p> + + <p>Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la mnagerie, + faiblement claire par le falot du veilleur, il fut pris du dsir + subit de la possder.</p> + + <p>Il la saisit, appliqua ses lvres sur sa bouche... Trs souple, + confiante et cline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme.</p> + + <p>Elle fermait les yeux, secoue tout entire par la douceur de cette + premire caresse, si longtemps attendue.</p> + + <p>Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait tre + aime!...</p> + + <p>Soudain, Franois fit un pas... Il cherchait l'entraner dans + l'angle le plus obscur, l o les palefreniers avaient l'habitude de + serrer le fourrage...</p> + + <p>Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de + l'treinte de son amant; et dit un seul mot:</p> + + <p>—Franois!</p> + + <p>Le jeune homme, surpris de cette rsistance inattendue, + s'arrta.</p> + + <p>Il regarda Amlie un instant, puis, aprs un silence:</p> + + <p>—Tu m'as quelquefois, dit-il, reproch de ne pas t'aimer; + c'est toi qui ne m'aimes pas!</p> + + <p>—coute, Franois! je suis une honnte fille! Je veux bien + tre ta femme, mais je ne serai jamais ta matresse!... Si je te + cdais aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que + je ne t'aime pas... que peut-tre j'ai cd d'autres avant toi... + tandis que du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais t qu' toi! + Ah! je t'en prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que + tu viens de faire!... Je penserais que tu ne me considres pas plus + que toutes les autres... celles qui te poursuivaient l-bas, tu sais + bien...</p> + + <p>—Celles-l, je n'prouvais pas pour elles le sentiment que + j'ai pour toi! s'cria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te + le promets, je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le + veux!... Je suis un ramoni, moi... par ma mre! Et ceux de notre sang + n'ont pas de ces scrupules btes... On se prend quand on s'aime!... Et + si, aprs, on se convient toujours... on se marie devant le plus + ancien de la tribu... Allons... viens!</p> + + <p>De nouveau il chercha enlacer la jeune fille, mais elle le + repoussa avec force et, se campant rsolument en face de lui:</p> + + <p>—Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta + femme... lgalement, et je t'appartiendrai toute entire... si non, je + ne serai jamais rien pour toi!... Choisis! je te prviens seulement + que si je dois continuer tre en butte de semblables obsessions, + indignes de l'affection que je te porte, demain je pars avec mon + pre!</p> + + <p>—Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je + te vois tous les jours, que je me suis habitu toi... Non! Non! je + veux que tu restes... toujours!</p> + + <p>—Alors, tu sais ce qui te reste faire! dit Amlie, en se + dirigeant vers la caravane o l'attendait le vieux Collinet.</p> + + <p>—Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir!</p> + + <p>Et le soir mme, avant de se coucher, il prenait part son pre et + lui demandait officiellement la permission d'pouser Amlie.</p> + + <p>La joie du dompteur fut immense.</p> + + <p>—Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le + plus heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille!</p> + + <p>Il sauta au cou de son fils et dans l'excs de sa joie, il courut + la porte et appela son ami dj rentr dans sa caravane:</p> + + <p>—Collinet! Collinet! arrive donc! c'est Franois qui veut se + marier avec ta fille!</p> + + <p>—Si elle veut, ajouta Franois en riant.</p> + + <p>Pour toute rponse, Amlie, qui tait accourue, tendit ses joues + son ami, puis, pour clbrer cet heureux jour, tous les quatre + s'attablrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en + hte, discutrent les conditions du mariage.</p> + + <p>Ce ne fut pas long, les deux compres en ayant arrt depuis + longtemps les dtails et les fiancs taient bien trop amoureux pour + s'attarder en des considrations qui leur paraissaitent si + futiles!...</p> + + <p>Il fut dcid toutefois que l'union serait clbre Paris dans le + plus bref dlai possible; puis le pre Collinet vendrait son muse et + se retirerait la campagne aprs avoir constitu en dot sa fille le + montant de cette vente.</p> + + <p>Il avait ralis assez d'conomies pour pouvoir vivre tranquille le + reste de ses jours dans le petit trou o il avait acquis dj une + maisonnette et quelques lopins de terre.</p> + + <p>Un mois aprs cette soire mmorable, la mnagerie de retour + Paris s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route + d'Aubervilliers, et sur le champ Franois envoyait tous ses amis des + lettres de faire part.</p> + + <p>L'moi fut grand sur le Voyage.</p> + + <p>On ne s'attendait pas cette solution.</p> + + <p>Le beau Franois qu'on avait vu partir contre-coeur, revenir si + vite, converti et amoureux... d'Amlie Collinet, c'tait n'y pas + croire!</p> + + <p>Il fallait cependant se rendre l'vidence, mais Jean Tabary se + fit l'interprte du sentiment gnral.</p> + + <p>—Ce n'est pas la peine d'tre fort, d'tre brave, lui dit-il, + d'tre la coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir + aussi piteusement. Je te croyais plus d'nergie. Tu te laisses mener + comme un gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais + aujourd'hui... il ne sera plus temps.</p> + + <p>—Mon cher, je t'assure qu'Amlie est charmante... tu ne la + connais pas.</p> + + <p>—Un homme dans ta position doit rester libre et + indpendant... Tu es jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de + la vie et ne pas t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans + six mois!</p> + + <p>Cette fois les insinuations de Jean Tabary restrent sans cho.</p> + + <p>Le parti de Franois tait pris irrvocablement.</p> + + <p>Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami sa noce, qui + devait se clbrer avec clat au Salon des Familles, + Saint-Mand.</p> + + <p>On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fte + laquelle on avait convoqu le ban et l'arrire-ban de l'industrie + foraine.</p> + + <p>Dans une salle immense, tapisse de peaux de lions, orne de + trophes, autour d'une table en fer cheval, charge de victuailles, + prirent place toutes les illustrations, toutes les clbrits du + Voyage.</p> + + <p>D'abord, les collgues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, + Giovanni, Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette + solennelle circonstance, donner leur an dans la carrire des + marques de leur sympathie.</p> + + <p>Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis + reconnaissaient pour chef suprme; puis Devisme, Deker, les grands + impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les + Romillard, d thtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir + algrien, enfin la foule des montreurs de phnomnes, des patrons + d'entresorts, manges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand + champion de la lutte, directeur des Grandes Arnes, puis ple-mle des + journalistes, des boulevardiers, des acteurs.</p> + + <p>Amlie Collinet, toute rougissante et fire de s'appuyer sur le + bras du beau dompteur, manifestement gn dans son habit noir, tait + charmante dans son costume de marie.</p> + + <p>Le pre Chausserouge tait rayonnant. Quant Collinet, il ne + pouvait croire tant de bonheur. Jamais, il n'aurait os esprer pour + sa fille, un parti aussi cossu.</p> + + <p>La fte fut pleine de gaiet. On dansa jusqu'au matin aux sons de + la cornemuse, et le pre Chausserouge retrouva ses vingt ans pour + ouvrir le bal avec sa bru, en excutant aux applaudissements de tous, + la danse de son pays, la bourre traditionnelle.</p> + + <p>Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il + convenait de s'arrter.</p> + + <p>La campagne en province avait t particulirement heureuse; + Franois fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus + qu'il se souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses + anciens amis.</p> + + <p>Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprs + d'Amlie, ni auprs du vieux dompteur.</p> + + <p>On avait exploit tout le Midi de la France; on exploiterait le + Nord, et l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant sjour Amiens, + Arras, Lille, puis aprs cette dernire tourne, qu'on esprait + fructueuse, on rejoindrait dfinitivement le Voyage.</p> + + <p>Huit jours aprs, le pre Collinet, le coeur un peu gros, + embrassait sa fille dont il se sparait pour la premire fois et la + mnagerie se mettait en route.</p> + + <p>Les annes qui suivirent marqurent l'apoge de la fortune des + Chausserouge. Franois marchait de succs en succs; d'tapes en + tapes, les ovations succdaient aux ovations.</p> + + <p>Puissamment aid par son pre, qui se faisait vieux, mais dont + l'entrain ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui + restrent clbres dans les annales de la banque.</p> + + <p>C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son + lion Nron, et gagner son pari.</p> + + <p>A Bruxelles, une actrice clbre ayant manifest le dsir d'entrer + avec lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en + respect tandis que l'intrpide comdienne, d'une voix calme, rcitait + une pice de vers de Victor Hugo devant un public frmissant + d'enthousiasme.</p> + + <p>A la suite de cet exploit, il devint la mode d'assister le + dompteur dans ses exercices et nombre de personnalits connues + dfilrent avec lui dans la cage centrale.</p> + + <p>Ce fut encore lui qui inaugura les sances d'hypnotisme au milieu + d'animaux divers runis pour la circonstance, et jamais un accident ne + vint attrister une seule de ses reprsentations.</p> + + <p>Il fut engag dans les thtres pour jouer les rles de dompteur. + Il parut dans les <i>Pirates de la Savane</i>, le <i>Juif-Errant</i>, + dans une ferie surtout o il eut l'audace d'entrer en scne, au + mpris des rglements de police, suivi de deux lionnes en libert.</p> + + <p>C'est cette poque qu'il reut en Belgique la croix du Mrite + civil. Bref, Franois Chausserouge connut toutes les gloires, puisa + les honneurs.</p> + + <p>Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sr + de lui que rien dsormais ne pouvait branler sa confiance. Il tait + n, pensait-il, sous une heureuse toile, et c'tait tout.</p> + + <p>Le pre Chausserouge marchait en plein rve, tant ce prodigieux + succs surpassait ses esprances. Quand il examinait le chemin + parcouru, qu'il se reportait ses dbuts, il ne pouvait se dfendre + d'une certaine apprhension, d'un instinctif effroi.</p> + + <p>C'tait trop de bonheur la fois, d'autant plus que son fils tait + heureux jusque dans son mnage, Franois ayant justement trouv dans + Amlie la compagne dvoue et aimante qu'il lui fallait.</p> + + <p>Quoique d'apparence frle, la fille du pre Collinet avait puis + dans la tendresse qu'elle portait son mari la force de remplir les + devoirs nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade + travers le monde.</p> + + <p>Elle avait bien eu se plaindre parfois du caractre changeant, + mme un peu brutal de Franois, dont l'ardeur s'tait calme, mais + elle s'tait montre si dvoue, si attentive et si prvenante que + jamais leur union n'avait t trouble par un dsaccord grave.</p> + + <p>Elle tenait lui, elle l'aimait, elle et souffert mille morts + plutt que d'encourir la colre de cet homme qui elle avait consacr + son existence, de s'aliner l'affection de ce hros qu'elle n'tait + pas loigne de prendre pour un demi-dieu.</p> + + <p>Franois Chausserouge tait en reprsentations Lige lorsqu'elle + accoucha d'une fille qui on donna le prnom d'lisabeth.</p> + + <p>Elle salua cette naissance avec joie; c'tait un lien de plus qui + l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit tre, toute + la tendresse dont elle tait encore capable.</p> + + <p>Le pre Chausserouge eut prfr un fils, mais il se rsigna bien + vite, quand il entendait sa bru lui dire en souriant:</p> + + <p>—Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-l! + Nous en ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas rougir + d'elle!</p> + + <p>—Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de + l'applaudir! riposta le vieillard d'un ton mlancolique.</p> + + <p>Peut-tre tait-il hant d'un sinistre pressentiment, car la venue + de la petite lisabeth, Zzette, comme l'appelait son grand-pre, fut + la dernire joie qu'il connut.</p> + + <p>Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris + touffs, venant de la mnagerie, parvinrent jusqu' lui.</p> + + <p>Il prta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne + s'tait pas tromp, il reconnut la voix du veilleur appelant au + secours.</p> + + <p>Il courut frapper la porte de la caravane de son fils:</p> + + <p>—Franois, viens vite! Il se passe quelque chose de + grave!</p> + + <p>Comme il soulevait l'auvent de la mnagerie, un hennissement + s'leva, plaintif et douloureux, scand de rugissements furieux.</p> + + <p>—Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu!</p> + + <p>Il s'lana, et en deux bonds parvint l'angle de la baraque, dans + lequel il voyait, la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter + des masses confuses.</p> + + <p>Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit son regard. Un + lion, chapp sans doute la suite de l'imprudence du garon de piste + charg de prparer la litire des animaux, s'acharnait sur un des + poneys qu'il avait renvers dans son lan furieux, tandis que le + second, bout de longe, renclait avec terreur.</p> + + <p>Abrit derrire la balustrade des premires, le veilleur le visage + en sang, sans bouger, criait l'aide.</p> + + <p>Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha rsolument sur le + lion, qui il s'effora de faire lcher prise.</p> + + <p>L'animal releva la tte en grondant.</p> + + <p>Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables + pensionnaires, Pacha, une bte arrive adulte chez lui, et qui s'tait + toujours montre rebelle toute ducation.</p> + + <p>Sous les coups redoubls dont il l'accablait, le lion abandonna sa + proie; il recula en rampant, ses yeux injects de sang et qui + lanaient des flammes fixs sur son agresseur.</p> + + <p>—Arrire, Pacha..., sale bte!... arrire!... criait le + dompteur en suivant le monstre dans sa retraite.</p> + + <p>Tout coup, l'animal se sentit accul... Il se dtendit comme un + ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa...</p> + + <p>Alors, accroupi sur sa victime, il commena lui dchirer la + poitrine avec ses griffes.</p> + + <p>Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la + crinire de la bte qu'il saisit la gorge; mais ses forces + s'puisaient.</p> + + <p>Lentement ses doigts se desserrrent, il rassembla toute son + nergie et cria une fois encore:</p> + + <p>—A moi, Franois!</p> + + <p>Puis il ferma les yeux et perdit connaissance.</p> + + <p>Excits par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux, + rveills, bondissaient dans leurs cages pouvantant de leurs + rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand + soudain apparut Franois, demi-vtu, suivi des garons de piste.</p> + + <p>Alors commena une lutte effrayante.</p> + + <p>Franois, arm d'une carabine, n'osait faire feu craignant + d'atteindre son pre.</p> + + <p>Il saisit un sabre-baonnette que lui passa un des assistants et, + son tour, il frappa le lion pour le forcer reculer.</p> + + <p>Mais le monstre ne lchait pas sa proie.</p> + + <p>Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang + s'chappt par vingt blessures, il continuait s'acharner sur le + corps pantelant du vieillard.</p> + + <p>Franois Chausserouge fit appel toute sa vigueur et tout son + sang-froid.</p> + + <p>Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa + victime.</p> + + <p>Puis quand il eut enfin dgag son pre de l'treinte affreuse, + avant mme que l'animal et eu le temps de bondir ou de revenir la + charge, il se releva, tout sanglant lui-mme et dchargea les deux + coups de sa carabine charge balle sur son terrible adversaire.</p> + + <p>Le lion, bless mort, roula terre, se releva et chercha encore + une fois s'lancer sur le dompteur, mais, vaincu dfinitivement, il + s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons l'aide de ses + ongles puissants et faisant une dernire fois retentir la mnagerie de + ses rugissements dsesprs.</p> + + <p>Franois s'approcha de lui avec prcaution et, saisissant le + moment, o vaincu par la souffrance, il restait immobile, une cume + sanglante la gueule, il lui plongea dans le ct son + sabre-baonnette.</p> + + <p>Secou par une suprme convulsion, le corps de l'animal eut un + soubresaut, puis retomba inerte... Le lion tait mort.</p> + + <p>Alors, sans se proccuper de ses propres blessures, Franois + souleva la tte de son pre.</p> + + <p>Le pre Chausserouge respirait encore. On tendit le bless sur un + lit de paille, en attendant l'arrive d'un mdecin.</p> + + <p>Amlie qui, remplie d'pouvante, avait assist de loin cette + scne de carnage, s'approcha et resta muette d'horreur.</p> + + <p>Le corps du vieux dompteur n'tait plus qu'une plaie. A voir ce + ventre ouvert, cette poitrine dchire, cette face mconnaissable, on + s'tonnait qu'il pt vivre encore. Une des paules tait broye et le + bras pendait, presque dtach du tronc.</p> + + <p>Agenouill prs de son pre, Franois tanchait les blessures + l'aide d'un linge humide, lavait son visage souill...</p> + + <p>Tout coup, le pre Chausserouge ouvrit les yeux:</p> + + <p>—C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils + seul put l'entendre.</p> + + <p>—Oui, pre, c'est moi!...</p> + + <p>—Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le + lion chapp... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage?</p> + + <p>—Non, pre..., je l'ai tu!</p> + + <p>—C'est dommage!... C'tait une belle bte!... Mais je ne sais + plus... Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!...</p> + + <p>—Non, pre, tu ne mourras pas... le mdecin va venir! + Laisse-toi soigner... Ne parle pas!</p> + + <p>—Je te dis que je vais mourir... et le mdecin n'y fera + rien!... Eh bien! J'aime mieux a!... Mourir en dompteur... comme tous + les autres... les grands... c'est une belle mort, a, tu sais, + fils!... a vaut mieux que de mourir dans un lit... Et puis, a m'est + gal... Tu es content... Tu es heureux... a me fait moins de peine de + m'en aller... Oui... Pacha... c'tait un beau lion... Il faut bien + aimer tes btes, tu sais!...</p> + + <p>puis par l'effort, le bless s'arrta un instant, puis il + reprit:</p> + + <p>—Aime bien ta fille Zzette... et puis Mlie aussi... c'est + une bonne femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu + vas tre le matre tout seul... tche qu'on continue dire que les + Chausserouge sont les premiers dompteurs... du monde!...</p> + + <p>En ce moment, le mdecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le + vieillard, et il eut un geste de dcouragement que surprit le vieux + dompteur.</p> + + <p>—Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le mdecin?</p> + + <p>—Mais non, je n'ai pas dit a, mais pour vous panser il + faudrait que vous soyez sur un lit.</p> + + <p>—Non... non... ne vous inquitez pas de moi... Moi, je suis + rgl!... Et je veux finir ici... dans ma mnagerie... Occupez-vous de + Franois qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me + dfendant... Garon, je veux embrasser Zzette!...</p> + + <p>Puis, quand Franois eut apport l'enfant et rempli ainsi le + dernier dsir de son pre, le vieillard laissa tomber sa tte et resta + sans mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la + nuit.</p> + + <p>On fit au vieux dompteur des funrailles magnifiques, auxquelles la + ville entire assista.</p> + + <p>Franois avait t cruellement touch par cet affreux accident:</p> + + <p>—Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il sa femme + en rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera + oublier mon chagrin!</p> + + <p>—O allons-nous?</p> + + <p>—A Paris!... retrouver le Voyage!</p> + + <p>Amlie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pense secrte.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='V'></a> + + <h2>V</h2> + <br> + + + <p>La disparition du pre Chausserouge causa un plus grande vide dans + la mnagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.</p> + + <p>Bien que le vieux dompteur ne part plus dans les cages depuis les + dbuts de son fils, il s'tait rserv dans l'administration la part + la plus ingrate et la plus laborieuse.</p> + + <p>Avec une abngation rare, il s'astreignait une surveillance de + tous les instants.</p> + + <p>Lev la premire heure, il avait l'oeil tout, ne se fiant qu' + lui pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins + journaliers leur prodiguer.</p> + + <p>C'est ce dvouement absolu la cause commune, joint l'attrait + du spectacle, que la mnagerie devait cette prosprit tonnante qui + ne s'tait pas dmentie depuis des annes.</p> + + <p>Franois ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au + lendemain des obsques de son pre, lorsqu'il se trouva seul en face + des multiples devoirs qui lui incombaient.</p> + + <p>Il en ressentit un dcouragement d'autant plus profond que cette + mort avait t plus imprvue.</p> + + <p>A ce sentiment s'en mlait un autre: une sorte de crainte + superstitieuse qu'il n'avait jamais prouve jusqu'alors.</p> + + <p>—C'tait bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbuti + le vieux Chausserouge sa dernire heure. Et ces paroles avaient + rsonn son oreille comme un avertissement suprme, dict son pre + par cette sorte de prescience que donne l'approche de la mort.</p> + + <p>Ainsi il tait vou inluctablement cette fin terrible par la + dent de ses btes et ce pouvait tre son tour dans un an, dans un + mois, une semaine, demain... ce soir peut-tre.</p> + + <p>Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingnu + sourire de Zzette ne parvinrent chasser le trouble qui s'empara de + son me.</p> + + <p>Pour recouvrer la pleine possession de lui-mme, il avait besoin de + ne plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des ftes, + et c'est ainsi qu'inconsciemment, m par une impulsion secrte qui + l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait rsolu de rejoindre + le Voyage.</p> + + <p>Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps Paris; il tenait + ne pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait + fait le tour de la presse, qui s'tait montre unanimement + sympathique.</p> + + <p>Son nom allait revenir la mode; c'tait l'heure ou jamais de + mettre fin sa campagne et d'oprer sa rentre. Justement la fte des + Invalides allait commencer. Il tlgraphia, fit retenir sa place et il + se mit en route.</p> + + <p>Ds son arrive, tous les forains dfilrent dans la mnagerie. On + tenait savoir, de la bouche mme du jeune dompteur, les dtails du + terrible accident et lui apporter le tribut des consolations + d'usage.</p> + + <p>Jean Tabary fut un des premiers venir serrer la main de son + ancien ami.</p> + + <p>—Reste, lui dit Franois, j'ai te parler srieusement.</p> + + <p>Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul + seul, heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put + s'pancher librement et chez qui il tait sr de trouver un appui + moral, le dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernire + sparation.</p> + + <p>Il lui dit ses succs, la renomme acquise, la prosprit + croissante de la mnagerie, puis, subitement, la catastrophe inopine + dont la soudainet l'avait terrifi, bien que l'avenir lui appart, + d'autre part, plus souriant que jamais.</p> + + <p>Il lui dit ses doutes, ses apprhensions folles de la mort, cet + effroi de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le + chemin de Paris, cette crainte idiote peut-tre, mais relle, la + pense qu'il allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, + assumer une responsabilit qui lui semblait d'autant plus grave qu'il + avait prsent charge d'mes.</p> + + <p>Sa femme, cette petite Zzette qui avait t la joie des derniers + jours du pauvre pre Chausserouge et qui tait son unique enfant!</p> + + <p>Ah! non, il avait t gt! S'il tait l'homme des audaces, des + actes hroques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-mme, sur + qui il pt aveuglment compter, qui remplt auprs de lui la place + qu'avait occupe son pre, pendant ces dernires annes.</p> + + <p>Et c'est cet gard, pour s'enlever toute espce de doute, qu'il + avait tenu consulter son ami.</p> + + <p>Jean Tabary haussa ddaigneusement les paules:</p> + + <p>—Tu me fais rire, mon pauvre Franois! lui rpliqua-t-il. Tu + seras donc toujours le mme? A te voir mou comme une chique, peureux + comme une femme, irrsolu, je me demande o tu peux trouver le courage + d'entrer dans les cages et de faire manoeuvrer les btes! Ah a! mais + franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle + situation que tu puisses rver. Jusqu' aujourd'hui, tout ce que tu as + entrepris t'a russi... Tu as une collection... de l'argent de ct, + une grande renomme et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque + chose... l'indpendance! Certes, tu as videmment perdu beaucoup, en + perdant ton pre, qui tait un rude homme, un peu brute, mais rude + homme tout de mme!... mais il n'y a pas dire, ton ge, a devait + te peser, voyons, de ne pas te sentir ton matre! Surtout qu'en somme, + ce n'est pas lui qui l'a fait ta rputation... Tu te l'es bien faite + tout seul! Et voil qu'au moment o le vieux disparat... o tu + deviens libre, tu passes ton temps gmir et dsesprer!... Toi, + l'homme le plus brave qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce + qu'il te manque quelqu'un pour surveiller ton monde et veiller ce + qu'on ne laisse pas crever de faim tes btes!... Car enfin, il ne + faisait que a, ton pre! Tiens! tu me fais de la peine! Laisse donc! + va, un rgisseur, un administrateur, a se trouve... On n'a qu' y + mettre le prix! Ah bien! conclut-il en soupirant, c'est moi qui + voudrais tre ta place, au lieu de panader avec mon truc la manque + o il n'y a qu' manger de l'argent... Tu verrais si je canerais!</p> + + <p>—a ne va donc pas, ton entresort?</p> + + <p>—Non, le mtier se perd. La Prfecture nous cause des ennuis. + Voil qu'elle se mle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle + s'inquite de l'ge des femmes qu'on occupe. Si a ne fait pas suer. + Et puis nous avons eu affaire, ces temps derniers, des grincheux, + qui ont form une ligue anti-foraine sous le prtexte que nos + installations et le bruit de nos parades les empchaient de dormir... + Ah! mon vieux, tout n'est pas rose! Bien que nous ayons rsist + nergiquement, que nous ayons maintenu des droits, que nous achetons + d'ailleurs assez cher en payant patente et en louant nos places des + prix exorbitants, nous avons un mal du diable nous en tirer... + Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas + entendre. Pas moyen de faire comprendre ces gens-l qu'une fte + c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de l'arrondissement + remplie jusqu'aux bords...</p> + + <p>—Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut + des amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on + supprime les ftes?</p> + + <p>Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait + subitement la mmoire, il ajouta:</p> + + <p>—Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas faire des + rvolutions!</p> + + <p>—Nous avons eu des runions o on a dit tout a... reprit + Tabary. a n'a servi rien. Et alors, chaque fois que nous allons + nous installer dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la + permission d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des + conditions qui rendent le travail, sinon impossible, du moins si + onreux, que le mtier de Voyageur, si a continue, va devenir un + mtier de crve-la-faim... Pour comble de malheur, v'l les saisons + qui se dtraquent... On ne sait plus comment on vit ni sur quoi + compter... Il fait beau quand on se repose. Il fait mauvais quand il + devrait faire beau... Ah! non, mon vieux, tu sais, c'est pas drle... + Et certainement,—a, c'est encore ta veine!—y a que toi + depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et encore parce que + tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment. Maintenant, on ne sait + pas, peut-tre que ton retour va nous porter bonheur!</p> + + <p>—coute, dit Chausserouge, qui avait cout trs + attentivement les dolances de son ami, je te connais depuis + longtemps, je sais que tu es un dbrouillard... Il me faut quelqu'un + pour m'aider... Veux-tu entrer chez moi?</p> + + <p>—Pourquoi faire?...</p> + + <p>—Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, rpliqua + Franois. Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon pre? Tu + seras rgisseur ou administrateur... ton choix.</p> + + <p>—Aux appointements de?...</p> + + <p>—Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?</p> + + <p>—Pour a, il faudra que je consulte ma mre.</p> + + <p>—Va l'inviter dner de ma part pour ce soir. Nous causerons + et j'espre bien que nous nous entendrons.</p> + + <p>—Moi, j'en suis sr! dit Jean en se sparant de son ami.</p> + + <p>Quand il fut rest seul, il sembla Chausserouge qu'il tait + dbarrass d'un poids norme.</p> + + <p>L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient. + Avec un aide comme celui-l, sa confiance renaissait; maintenant qu'il + tait sr de trouver constamment prs de lui un conseiller nergique, + habile trouver des expdients, tourner les difficults, l'avenir + lui paraissait moins sombre, moins hriss de prils.</p> + + <p>Bien qu'g de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exerc + une norme influence sur Franois Chausserouge.</p> + + <p>Sa seule prsence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, + les craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et + annihilaient la volont du dompteur.</p> + + <p>Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hta d'aller + prvenir sa femme.</p> + + <p>—Ce soir, dit-il Amlie, tu feras dresser la table dans la + grande roulotte. Nous avons du monde dner.</p> + + <p>—Qui donc?</p> + + <p>—Louise Tabary et son fils.</p> + + <p>—Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint + soucieux.</p> + + <p>—Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes + gens. Qu'est-ce que tu as contre eux?</p> + + <p>—Moi, rien! Je ne les aime pas, voil tout!</p> + + <p>—Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme + si tu les aimais, parce que tu es expose les voir souvent.</p> + + <p>—Comment cela? demanda Amlie qui flairait un danger.</p> + + <p>—Il est probable, continua Chausserouge, qu' partir de + demain Jean Tabary entrera chez nous comme rgisseur... Il nous faut + quelqu'un. Jean est bien au courant du mtier... Il remplacera le + pre... Ainsi...</p> + + <p>La jeune femme plit.</p> + + <p>Jean Tabary entrant comme employ dans la mnagerie! Et pour + remplacer le pre, qui le dtestait tant! Ce Jean qui avait dtourn + jadis son mari, qui l'avait entran dans une vie de dbauches, dont + elle avait tant souffert, laquelle le vieux Chausserouge avait eu + tant de peine arracher son fils!</p> + + <p>Et voici que ds la premire heure de son retour, Franois + retombait sous cette influence nfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes + grandes les portes de sa maison!</p> + + <p>Elle en avait le pressentiment trs net, si elle ne s'opposait pas + de toutes ses forces cette intrusion dangereuse, c'en tait fait de + son bonheur et peut-tre de la fortune de rtablissement.</p> + + <p>Son devoir tait tout trac.</p> + + <p>Elle devait son titre d'pouse et mre de se rvolter contre + cette tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la premire + victime.</p> + + <p>Elle appuya sa main sur le bras de Franois et d'une voix trs + ferme:</p> + + <p>—Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel + ton pre avait tant de haine... ce serait insulter sa mmoire! Je + regrette d'avoir te le rappeler... Jean Tabary est un tre perdu, + dont tu ne peux ignorer la mauvaise rputation... Il a t ton mauvais + gnie... Qu'il vienne dner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mre, + mais pour moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en + supplie!... Tu trouveras assez autre part un rgisseur connaissant + mieux le mtier!</p> + + <p>Franois Chausserouge ne s'attendait pas cette rsistance. Il + haussa les paules:</p> + + <p>—Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnte homme, un + excellent ami, qui nous aime beaucoup, qui est trs malin et qui nous + sera d'une grande utilit. On t'aura mont la tte... Il ne faut + jamais couter les mauvaises langues.</p> + + <p>—Jean Tabary, un honnte homme! Ta faiblesse pour lui, ou + plutt l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je + suis du Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce + que que tout le monde sait!... De quel mtier avouable a-t-il vcu + jusqu' ce jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les + mastroquets que sur la place! Et sa mre?... Sa mre, sais-tu ce qu'on + dit d'elle?... Connais-tu la rputation qu'elle s'est acquise... et + qu'elle a conserve depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-l que + tu vas faire asseoir... ici... ct de moi... cette table de + famille... que tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-l dont + tu vas accepter les conseils, en attendant qu'ils te donnent des + ordres... chez toi! Tiens, j'en rougis pour toi!</p> + + <p>—Amlie! cria Chausserouge exaspr en levant la main.</p> + + <p>Jamais la jeune femme ne lui avait parl d'un ton si ferme.</p> + + <p>Jamais elle ne s'tait rvolte avant autant de violence contre ses + caprices et ses fantaisies.</p> + + <p>La jeune femme s'tait laisse tomber sur une chaise et les coudes + sur la table, la tte dans ses mains, elle pleurait silencieusement, + tonne elle-mme d'avoir mis tant d'nergie dans son indignation.</p> + + <p>La colre du dompteur tomba en prsence de cette douleur qu'il + sentait si relle; au fond pensa-t-il mme que la jeune femme pouvait + avoir raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre ne vouloir point + cder soit que sa brutalit ordinaire qui ne s'exerait que contre les + faibles et repris le dessus, il s'avana et frappa du poing sur la + table:</p> + + <p>—Il n'y a, pronona-t-il durement, qu'un seul matre ici, + c'est moi! Et il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obisse, + entends-tu, et je te dispense de tes rcriminations!... Tu vas faire + prparer dner, et, si cela me plat, Jean Tabary entrera chez + nous!</p> + + <p>Puis, fier de cet acte d'autorit, il sortit en faisant claquer la + porte.</p> + + <p>Amlie se leva, le regarda s'loigner, puis elle eut un geste de + rsignation douloureuse, comme si un abme, ses efforts ne + parviendraient jamais combler, venait de s'ouvrir devant elle...</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='VI'></a> + + <h2>VI</h2> + <br> + + + <p>Louise Tabary tait une personnalit fort clbre sur le + Voyage.</p> + + <p>Elle tait ne au faubourg Saint-Antoine, d'un pre bniste et + d'une mre passementire.</p> + + <p>Son enfance, peu surveille, s'tait coule au milieu de la + promiscuit des quartiers populeux; et, ds son jeune ge, elle avait + montr une grande prcocit.</p> + + <p>Elle avait treize ans lorsque son pre, un alcoolique invtr, + tait mort l'hpital et sa mre tait reste avec quatre enfants + dont elle tait l'ane.</p> + + <p>Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait t + vite en butte des sollicitations dont elle comprenait la nature, + mais sa jeune exprience dj mre l'avait mise en garde contre le + danger.</p> + + <p>Un jour qu'avec un cynisme ingnu elle racontait sa mre une de + ces aventures auxquelles elle tait journellement en butte:</p> + + <p>—Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour + rien qui me plaira, ou pour beaucoup d'argent qui me paiera!</p> + + <p>Elle n'avait pas achev qu'elle recevait une paire de taloches.</p> + + <p>Mais un jour qu'on avait faim la maison et que les petits + criaient devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un + pain de six livres et, ploy dans un papier graisseux, un magnifique + poulet rti.</p> + + <p>Puis elle tira de sa poche une pice de vingt francs qu'elle dposa + sans mot dire sur la table.</p> + + <p>Cette fois, la mre embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui + pardonnait sa faute.</p> + + <p>Tel fut le dbut dans la vie de la jeune Louise.</p> + + <p>De ce jour, elle fut libre de vivre sa guise et la maison ne + chma plus.</p> + + <p>La mre, qui se faisait vieille et qui ne ddaignait pas de boire + de temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son + mtier et s'habitua ce rgime, si bien qu'un jour sa fille ne + s'tant pas trouve en mesure d'acquitter le montant du terme, elle + leva la main sur elle pour la rappeler au sentiment de ses + devoirs.</p> + + <p>Mais Louise allait avoir seize ans.</p> + + <p>Outre de ce procd, elle ne reparut pas le lendemain, mais une + lettre prvenait la mre de la rsolution de la jeune fille.</p> + + <p>Ma chre mre, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, + tant pis pour toi! Je ne veux pas tre maltraite. Dbrouille-toi. Ne + cherche pas me retrouver, tu n'y arriverais pas.</p> + + <p>Ta fille dvoue, LOUISE.</p> + + <p>La mre furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui + prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la + gamine.</p> + + <p>Louise avait profit de la fin de la fte du Trne pour filer avec + celui de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'tre aim, + mais le plus facile conduire.</p> + + <p>Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus + riche, mais un simple photographe ambulant, qui oprait en palque, + c'est--dire derrire un tour de toile en plein vent.</p> + + <p>Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, tait un garon + intelligent qui, par son activit et son savoir-faire, et pu se crer + une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodr pour + l'absinthe.</p> + + <p>Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir + avec lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien + craindre et tout gagner en la gardant, qu'il accepta, flatt, au + fond, d'un choix qui l'avait fait prfrer vingt autres.</p> + + <p>Louise, trs belle fille, dj fort connue des forains, tait, il + le savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collgues.</p> + + <p>Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout + emballer, puis ils partirent par une nuit obscure et quittrent Paris, + sans toutefois trop s'en loigner.</p> + + <p>Ils firent ensemble toutes les ftes de la banlieue.</p> + + <p>C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait + l'esprit inventif et commerant de sa jeune amie.</p> + + <p>Elle se mit rapidement au courant des moindres dtails du mtier et + la baraque prospra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus + engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde.</p> + + <p>Comme il s'tonnait par fois d'un rsultat semblable:</p> + + <p>—Tout a, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spcial de la + banque, c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trpe<a + name='FNanchor_1_1'></a><a href='#Footnote_1_1'><sup>[1]</sup></a> et + prparer son lantodage<a name='FNanchor_2_2'></a><a href= + '#Footnote_2_2'><sup>[2]</sup></a>.</p> + + <p>En effet, on ne passait pas impunment devant la baraque, vritable + toile d'araigne, dans laquelle elle excellait faire tomber les + mouches.</p> + + <p>—Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on + ne vous demande qu'une minute!</p> + + <p>Et on ne rsistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait + parfois dans l'espoir de trouver derrire ce jour de toile un recoin + tutlaire o l'on put tre l'abri des regards indiscrets...</p> + + <p>—Madame, le portrait de votre joli bb... en une seconde + c'est fait... en souvenir de la fte... Oh! mon Dieu! quel amour + d'enfant!</p> + + <p>Et la mre ravie suivait la marcheuse.</p> + + <p>Et l'intrieur, elle savait si bien enjler le client!</p> + + <p>—Voil votre portrait!... Voyez comme il est russi! + Malheureusement, il sera bien vite brl... cause du soleil... + tandis qu'avec une couche d'mail... Ce sera vraiment dommage... Une + couche d'mail et vous pourriez le conserver indfiniment... C'est si + vite fait... Oui, n'est-ce pas?... Charles, maille le portrait de + monsieur!... Ce n'est pas cher, ce n'est qu'un franc!</p> + + <p>Puis, pour faire patienter le client tourdi par ce flot de + paroles:</p> + + <p>—Maintenant, continuait-elle, je vais prparer le cadre, un + joli cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner votre + connaissance sans un cadre... Regardez celui-l, tenez!... Partout + vous le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons + notre clientle et qui ne cherchons pas les estamper, ce n'est que + trente sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... + Tu sais, celui-l, pas un autre... c'est celui-l que monsieur a + choisi!...</p> + + <p>Et s'il s'agissait d'une jeune femme:</p> + + <p>—Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur + une photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... + pour la pose... Et nous ne prenons rien pour cela!</p> + + <p>Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, + des bracelets ses poignets, elle jetait un cri d'admiration:</p> + + <p>—Comme a vous va tout de mme! Comme a requinque tout de + suite une femme!... Ah! Et puis, y'a pas dire vous tiez faite pour + porter des diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous + gnez pas! Je vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me cotent... Nous ne + gagnons pas dessus... C'est pour faire plaisir notre clientle! Et + elle vendait sa garniture de camelote quatre fois sa valeur.</p> + + <p>Elle trouvait toujours un moyen de venir bout des gens les plus + rtifs. C'est elle qui inventa ce truc, usit quelquefois sur le + Voyage par des malins qui ont affaire des clients entts, mais + timides.</p> + + <p>Un jour qu'elle avait entran malgr lui, dans le tour de toile, + un vieux paysan porteur de deux normes paquets et que le bonhomme, + trs dfiant, s'tait fait photographier avec ses deux colis dposs + droite et gauche de sa chaise, toute son loquence se heurta une + indiffrence peu commune.</p> + + <p>Le paysan n'accepta ni maillage ni cadre.</p> + + <p>Il allait partir et tendait dj sa pice de vingt sous, lorsque + Louise lui barra la route:</p> + + <p>—Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous + amuser, mais pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous tes + un richard et nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... + J'appellerais plutt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds + pour vous tout seul, mais vos deux paquets et vous a fait trois! Vous + ne voudriez pas que nous fournissions notre marchandise l'oeil... + Aboulez trois francs!</p> + + <p>Et force fut au vieux paysan de s'excuter, pour viter le + scandale.</p> + + <p>L'aventure resta lgendaire et quand on la lui rappelait:</p> + + <p>—a prouve tout simplement que j'ai le gnie du commerce! + disait-elle modestement.</p> + + <p>Charles Tabary tait merveill.</p> + + <p>De bonne grce, il se rsignait au rle d'oprateur, comprenant que + son intrt tait de laisser un libre cours l'imagination de sa + matresse.</p> + + <p>Elle avait une si grande entente des affaires et il tait si + agrable de n'avoir qu' se laisser vivre!</p> + + <p>De fait, en mme temps qu'elle en tait l'me, Louise tait la + vritable patronne de l'tablissement.</p> + + <p>Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint + enceinte.</p> + + <p>Tabary offrit aussitt de rgulariser la position.</p> + + <p>Il devait trop la jeune fille pour ne pas saisir toutes les + occasions de lui montrer combien il tenait lui tre agrable et + c'tait du reste une faon de la lier lui.</p> + + <p>—Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier + avec toi, je ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander + l'autorisation ma mre, qui doit me chercher partout. Elle nous + tombera dessus... elle et toute sa marmaille! Soit, puisque tu le + dsires, c'est entendu, mais nous attendrons qu'elle soit morte... En + attendant, tu te contenteras de reconnatre le gosse... D'ailleurs, + pour tout le monde, c'est-y pas la mme chose... Je suis ta mistonne + lgitime!... On m'appelle la femme Tabary! Pour ce que nous voulons + en faire, va, ce sera toujours le temps de s'y prendre!</p> + + <p>Et comme toujours, Charles Tabary acquiesa.</p> + + <p>Louise accoucha d'un fils qui reut le prnom de Jean et fut mis en + nourrice. La mre avait alors dix-sept ans.</p> + + <p>Cependant le bruit de l'habilet de la jeune femme se rpandit sur + le Voyage.</p> + + <p>—C'tait une roue qui la connaissait dans les coins! + disait-on en parlant d'elle.</p> + + <p>Et ce qu'avait prvu Tabary arriva.</p> + + <p>On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle + voulait entrer qui dans un thtre de marionnettes, o il fallait une + explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.</p> + + <p>Mais Louise ne se laissa pas tenter.</p> + + <p>Elle tait chez elle et ne se souciait pas de passer au service des + autres, mme des conditions extraordinaires.</p> + + <p>Toutefois, une de ces offres la fit rflchir.</p> + + <p>Elle avait reu la visite de la mre Voiret, la directrice de + l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce + langage:</p> + + <p>—Ma fille, vous tes grande, jeune et bien faite... Vous avez + du bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer + poiroter par tous les temps, pour faire russir un truc de + roustissure<a name='FNanchor_3_3'></a><a href= + '#Footnote_3_3'><sup>[3]</sup></a>, venez avec moi... Je monterai pour + vous une baraque o vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui + vous plaira, la femme tigre, la femme torpille, la femme coupe en + deux, mme la femme colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou + bien, ce qui est mieux et encore plus simple, vous serez simplement la + belle Crole ou la belle Amade... Je vous assure que c'est l votre + vraie voie!...</p> + + <p>Louise Tabary ajourna sa rponse, mais le soir mme, elle posait + brle-pourpoint cette question son amant:</p> + + <p>—Combien avons-nous de ct?</p> + + <p>—Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... + peut-tre.</p> + + <p>—Si nous lchions la photographie.</p> + + <p>—Tu veux plaisanter.</p> + + <p>—Pas du tout. Mais la mre Voiret m'a donn une ide. Dans + notre mtier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... + Dans le sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des + recettes admirables.</p> + + <p>Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance + dans une petite glace pendue la muraille, puis, satisfaite sans + doute, elle revint s'asseoir et continua:</p> + + <p>—Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop dcatie. Au + contraire, ma parole, je crois que la maternit m'a embellie... Eh + bien! nous allons vendre notre matriel, tu n'en garderas que ce qu'il + en faut pour qu'il te soit possible de faire de la photographie en + amateur, si a t'amuse... Nous achterons une caravane, parce que j'en + ai soup d'tre oblige de loger en garni et de laisser sur le tas + notre tour de toile expos au mauvais temps et la porte des + voleurs... Puis nous monterons un entresort... je choisirai un nom + ronflant... Louise, c'est pas assez chic... Losa, par exemple... + tiens Losa, la belle Crole... l'ide de la mre Voiret! Nous + prendrons un bonisseur qui connatra fond les trucs du mtier et qui + me les apprendra... Il suffit qu'on sache bien engrainer le trpe, + parce qu'une fois entr dans la baraque, c'est moi qui me charge de le + faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu en penses?</p> + + <p>—Je pense que c'est une bonne ide, mais a me fait gros + coeur tout de mme de lcher ma photographie... Y aurait pas moyen de + faire les deux ensemble?</p> + + <p>—Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien + peur que ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et + t'auras la peine en plus.</p> + + <p>Ds le lendemain,—car avec la jeune femme, l'excution + suivait toujours de prs le projet,—la peu scrupuleuse Louise + s'abouchait avec Joseph, le bonisseur de la mre Voiret, et lui + offrait, s'il voulait entrer son service, des avantages qu'il ne + trouvait pas chez sa patronne actuelle.</p> + + <p>Joseph Dbucher, dit Boyau-Rouge, tait n Arras. Venu tout jeune + Paris, il s'tait dessal dans les faubourgs et avait exerc un + peu tous les mtiers. En dernier lieu, il avait t garon marchand de + vins.</p> + + <p>Pendant une fte, une des odalisques employes dans le Concert + Tunisien de la mre Voiret tait tombe amoureuse de son torse + d'hercule et il avait lch le tablier pour suivre sa conqute.</p> + + <p>Justement la mre Voiret avait besoin d'un surveillant srieux et + bien dcoupl pour garder son harem; autant par intrt que pour faire + plaisir sa pensionnaire, elle avait engag Boyau-Rouge qui s'tait + bientt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa + roublardise.</p> + + <p>On l'avait alors lev la dignit de bonisseur et nul ne + s'acquittait mieux de cet emploi.</p> + + <p>Sur tout le Voyage, ses lazzis taient clbres, et l'on pouvait + tre sr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de + travailler.</p> + + <p>Il tait avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en + parade de vritables reprsentations, reprenant pour son propre compte + avec une incomparable virtuosit tout le rpertoire de Plessis.</p> + + <p>C'tait bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur + nouvelle affaire.</p> + + <p>Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.</p> + + <p>Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bnfices. Ces + dames l'aimaient beaucoup et il et t compltement heureux, sans la + jalousie idiote de Lela, son odalisque particulire... Mais part ce + petit dsagrment, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter + de plus beaux profits ni autant de satisfactions...</p> + + <p>Il et donc t draisonnable lui d'abandonner la proie pour + l'ombre, le certain pour l'incertain.</p> + + <p>Et il accentuait sa dfense de sous-entendus grillards, sur le ton + de fatuit d'un homme habitu aux succs faciles et qui n'hsite pas, + le cas chant, faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses + intrts matriels.</p> + + <p>Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mre Voiret; + dans le nouvel tablissement il travaillerait seul avec la patronne, + une femme bien engageante, bien intelligente certainement, mais + dame... qui serait toujours la patronne, et il ne voyait pas bien + clairement l'avantage...</p> + + <p>—J'engagerai Lela, si tu veux...</p> + + <p>—Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait + justement pour ne plus la revoir... Je veux bien tre gentil, mais + j'aime pas tre cramponn!</p> + + <p>Louise devina la secrte pense du rus bonisseur; un instant elle + le considra des pieds la tte, en silence.</p> + + <p>Cette inspection fut sans doute assez favorable Boyau-Rouge, car + elle conclut:</p> + + <p>—J'ai compris... Avec toi je suis sre du succs... donc je + saurai faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... + part deux! Quant au reste, je tcherai que tu ne sois pas trop + mcontent!</p> + + <p>Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache + blonde.</p> + + <p>—Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de + son interlocuteur.</p> + + <p>—Eh bien, soit!</p> + + <p>Le pacte fut scell chez le prochain marchand de vins, entre deux + prunes l'eau-de-vie.</p> + + <p>A son retour, elle trouva Tabary compltement gris et elle lui + exposa les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en + faire connatre toutes les charges.</p> + + <p>Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours aprs, + la mre Voiret vint chercher sa rponse:</p> + + <p>—Je vous remercie, rpondit Louise, de votre dmarche et de + l'excellente ide que vous m'avez donne. Je vais la mettre en + pratique, mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai + pour mon compte. Faut pas vous en fcher, ni que a nous empche de + rester bonnes amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde...</p> + + <p>—Il faut de l'exprience dans le mtier, ma petite, riposta + la mre Voiret d'un air pinc. Tant pis pour vous si vous buvez un + bouillon, tandis qu'avec moi, c'tait une affaire sre et sans + risques...</p> + + <p>—J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire russir, riposta + Louise sur le mme ton.</p> + + <p>Mais la mre Voiret ne comprit bien le sens de cette dernire + phrase que quelques jours aprs, lorsque Boyau-Rouge lui demanda cong + et lui annona son projet de s'tablir de compte demi avec les + Tabary.</p> + + <p>Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqu cette + voie l'ambitieuse gamine, qui tait bien capable de lui opposer une + concurrence srieuse.</p> + + <p>Deux semaines s'taient peine coules qu'une belle tente toute + neuve se dressait adosse au tour de toile de Tabary.</p> + + <p>Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en + gros caractres:</p> + <br> + <br> + + <center> + VENEZ VOIR LOSA<br> + <b>LA BELLE CROLE</b> + </center> + <br> + <br> + + + <p>et derrire le comptoir une pancarte verte avec ces mots:</p> + <br> + <br> + + <center> + VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT<br> + <i>Premires: 30 centimes.</i><br> + <i>Secondes: 20 centimes.—Les militaires: 10 centimes.</i> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Boyau-Rouge avait prsid l'amnagement intrieur de la + baraque.</p> + + <p>Sur une estrade tablie dans un des angles, Louise Tabary trnait, + moule dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonns dans de + hautes bottines laces.</p> + + <p>Ses cheveux trs noirs, coups courts et friss avec soin, + donnaient un cachet original sa frimousse toujours en veil, et son + corsage largement chancr laissait voir les trsors arrondis d'une + gorge trs blanche et trs ferme.</p> + + <p>Sans tre une des sept merveilles de la cration ainsi que + l'annonait au dehors Boyau-Rouge, dans l'tourdissant boniment qu'il + avait spcialement compos pour la circonstance, Louise tait + l'attraction la plus agrable voir de tout le Voyage.</p> + + <p>Au pied de l'estrade, deux ranges de chaises pour les premires; + derrire une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes + de moleskine pour les secondes. Aux troisimes, le public restait + debout.</p> + + <p>Boyau-Rouge, costum en clown, recommenait sa parade et ses + roulements dix fois par heure...</p> + + <p>On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur + argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de + pacotille... Cette demoiselle, clbre dans son pays pour sa beaut et + sa grce sans pareille, s'exhiberait en pleine nature. D'o + l'interdiction de pntrer faite aux femmes et aux jeunes gens de + moins de seize ans... Ce n'est qu' prix d'or et pour un temps limit + qu'on avait pu dterminer la belle Losa paratre en public... Il + fallait donc profiler de cette occasion unique...</p> + + <p>—Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent ceux + qui ne seront pas contents!</p> + + <p>A l'intrieur, Losa, ds qu'une assistance suffisante avait pris + place commenait son petit discours, le rcit de sa lamentable + aventure, sur un ton monotone de mlope.</p> + + <p>Elle tait ne aux colonies, et ses parents avaient t assassins + par un ngre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait d + venir en France pour gagner sa vie... etc.</p> + + <p>Puis, bien style par Boyau-Rouge, elle dtaillait elle-mme avec + une complaisance nave les charmes de sa personne, tendant son mollet + qu'elle laissait palper par les messieurs des premires, puis, comme + le public un peu dsappoint murmurait, peu satisfait de ne point voir + la pleine nature promise:</p> + + <p>—Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer + mon petit chat... mais ceci tant rserv mes bnfices + personnels... je vais me permettre de faire le tour de la socit.</p> + + <p>Elle recueillait gnralement des spectateurs allchs une ample + moisson de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier + dissimul sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou tait orn + d'une faveur rose, et le posait sur ses genoux.</p> + + <p>—Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... + C'est pour avoir l'honneur de vous remercier, et si vous tes contents + et satisfaits, vous voudrez bien en faire part vos amis et + connaissances.</p> + + <p>Cette plaisanterie d'un got douteux obtenait le succs qu'elle + mritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir t + victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf + toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse relle + de la belle Crole avaient particulirement sduits...</p> + + <p>Ceux-l prenaient gnralement pour confident Boyau-Rouge, qui, + bien pay, acceptait de se faire auprs de la jeune fille l'interprte + de ses admirateurs. C'tait en vain, Louise n'accordant aucune + attention ces dclarations.</p> + + <p>D'un autre ct, Tabary, livr lui-mme, n'obtenait plus que des + rsultats insignifiants.</p> + + <p>Depuis le dpart de la marcheuse, la photographie ne faisait plus + ses frais et il vint un moment o l'entreprise commune ne rapportant + pas les bnfices qu'on en esprait, Boyau-Rouge montra les dents.</p> + + <p>L'activit qu'il dpensait ne portait pas ses fruits et il + regrettait prsent son ancienne situation. Il exposa ses griefs la + jeune femme qui, de son ct, commenait rflchir, et tous deux + tinrent conseil.</p> + + <p>On ngligea de demander son avis Tabary, qui, depuis qu'il + n'tait plus surveill, noyait rgulirement son ennui dans les + pots.</p> + + <p>—Ma chre amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... + et si a continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir + comme moi le gnie de la rclame, a ne suffit pas... Dans une + industrie comme la notre, notre mtier consiste nous moquer du + public... En somme, on lui demande son argent et on ne lui donne en + retour rien d'intressant... Il se laisse bien empiler une fois, mais + il ne revient plus et il empche les autres de venir. Que de fois dj + n'ai-je pas vu des gens en ballade sur la foire et sur le point + d'entrer, tre arrts par l'un d'eux:—Ah! non, pas l-dedans, + je vous en prie, c'est des farceurs! Dans un entresort, vois-tu, il + faut savoir trouver et offrir des compensations qui font passer sur la + pauvret du spectacle.</p> + + <p>—Je ne comprends pas, dit Louise.</p> + + <p>—Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour o les beaux + messieurs, les rigolos qui viennent pour s'amuser aux ftes sauront + trouver ici une jolie fille... pas bgueule, il n'y aura plus besoin + d'aller les chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... + et ils mettront la mode ton tablissement... Ce n'est pas autrement + que la mre Voiret a fait fortune...</p> + + <p>—Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait + admirablement, mais qui voulait au moins avoir l'air de rsister.</p> + + <p>—Charles!... Charles!... qu'est-ce que a peut lui faire... + a ne l'empche pas de le garder...</p> + + <p>—Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignit, car il est le + pre de mon fils!</p> + + <p>—Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton + enfant... avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc + qui nous fera bouffer jusqu' notre dernire galette. Ds l'instant + que tout ira bien, Charles n'aura rien dire...</p> + + <p>—Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme + si elle venait de prendre subitement une rsolution. Qui veut la fin + veut les moyens, et si nous avons envie de devenir riches.</p> + + <p>—Parfaitement... Et tu n'as qu' te fier moi... J'ai + l'exprience de ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: Tu peux + marcher! c'est qu'en effet tu pourras y aller les yeux ferms... Tout + sera dbattu d'avance... Maintenant, pour rtablir un peu l'quilibre + du budget, nous allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte + rien et engager des chiqus... a m'aidera pour les parades et a ne + nous cotera que trente sous par jour et le dner... Tu as remarqu... + mme quand il y a beaucoup de monde devant la baraque, personne ne + mange... Ds qu'il entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est + l'affaire des chiqus de faire suivre le trpe, quand je l'ai + engrain.</p> + + <p>Toutes ces dispositions prises et approuves, Louise fit le soir + mme, part Tabary de sa nouvelle dcision.</p> + + <p>Elle rencontra d'abord une certaine rsistance; le photographe + tenait son tablissement, ne voulant pas se rsigner s'en + sparer... Mais Louise finit comme toujours par obtenir gain de + cause.</p> + + <p>Elle lui expliqua que l'intrt commun tait en jeu, qu'il fallait + tre pratique et que des scrupules btes taient dplacs dans la + circonstance.</p> + + <p>On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du + service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se + chargeait du reste.</p> + + <p>Tabary consentit tout sans demander plus de dtails. Il + comprenait qu'une existence nouvelle, libre et indpendante, lui tait + rserve en rcompense de son effacement. Il pourrait sa volont se + livrer son penchant favori, sans que nul y trouvt redire.</p> + + <p>C'tait l'idal.</p> + + <p>Ds ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il + sut toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associs lui + surent beaucoup de gr.</p> + + <p>Tel fut le dbut de cette vie trois, qui devint lgendaire sur le + Voyage et qui pendant les longues annes qu'elle dura ne reut jamais + un accroc.</p> + + <p>Les prvisions de Boyau-Rouge s'taient ralises.</p> + + <p>A partir du jour o l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours + facile... du moins jamais cruelle, ni indiffrente aux galanteries, le + public afflua dans le salon de la belle Losa, en dpit de + l'insignifiance ridicule du spectacle.</p> + + <p>Elle devint mme tellement la mode, que le directeur d'un grand + tablissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale + attraction.</p> + + <p>Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement + exotiques, au milieu desquelles trnait Losa, qui tait dcidment + devenue une fille superbe.</p> + + <p>Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'tait prise d'une vritable + affection pour ce grand garon, dont les conseils et l'appui lui + avaient t si utiles.</p> + + <p>Elle lui tait reconnaissante du dvouement et de l'abngation + qu'il lui montrait, car lui aussi s'tait attach elle et lui avait + donn des preuves nombreuses de son attachement.</p> + + <p>Gamine avec Tabary, dj trop vieux et trop us pour elle, elle + s'tait rveille femme aux bras du bonisseur et femme dans toute + l'acception du mot, en proie des passions aussi vives, des dsirs + aussi ardents que si elle fut ne rellement sous le ciel brlant des + Antilles, que si elle et t une vritable crole.</p> + + <p>Peut-tre fallait-il chercher dans cette rvolution de tout son + tre, le secret de cette beaut et de cet attrait, qui lui valaient + tant d'adorateurs.</p> + + <p>Toujours est-il que cinq ans aprs ses dbuts, Losa tait clbre + et dj riche. Dans les vitrines s'talaient ses photographies; les + chos des journaux mondains clbraient sa gloire.</p> + + <p>Elle resta toutefois fidle son origine et se refusa toujours + abandonner le Voyage.</p> + + <p>Aprs chaque fugue, la fin de chacun de ses engagements en + province ou l'tranger, elle revenait son point de dpart.</p> + + <p>Elle avait conserv auprs d'elle la troupe de danseuses qu'on + avait forme son intention et elle tait devenue patronne.</p> + + <p>Propritaire de trois immenses caravanes, d'un matriel trs + complet et trs luxueux, elle rva d'organiser sous son unique + direction, la srie complte de toutes les attractions des + entresorts.</p> + + <p>C'tait encore une ide suggre par Boyau-Rouge.</p> + + <p>C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle tait l'toile, + elle et une femme torpille, une femme colosse, une femme + tigre...</p> + + <p>Elle liait elle ses pensionnaires par des engagements trs durs, + leur enlevant toute libert, afin de les avoir toujours sous la + main...</p> + + <p>Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris + qui s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volont de + Boyau-Rouge trouvrent leur emploi.</p> + + <p>Comme Losa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames + mirent profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de + discrtion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put + jamais les trouver en dfaut, et la belle crole gagna en argent tout + ce que la morale perdait en cette affaire.</p> + + <p>Cependant Charles Tabary vieillissait vue d'oeil, non qu'il fut + trs g—il avait dpasse peine la quarantaine—mais + l'oisivet dans laquelle on le faisait vivre avait dvelopp en lui + l'amour de la boisson.</p> + + <p>Son intelligence s'tait paissie, et un jour Boyau-Rouge constata + que l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.</p> + + <p>Il en avisa Louise Tabary. La belle crole s'mut de cet tat.</p> + + <p>Elle rflchit longtemps et l'hypothse de la mort de Charles lui + apparut menaante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi + Tabary et elle tait toujours demoiselle.</p> + + <p>Elle devait sa dignit de ne pas rester plus longtemps dans une + situation qu'elle trouva quivoque, et, puisqu'elle avait le pre sous + sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'pouser, il fallait raliser + ce projet au plus vite.</p> + + <p>La situation fausse de Charles, mari et pre <i>in partibus</i>, + deviendrait normale et honorable ds qu'il serait mari lgitime.</p> + + <p>Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait + plus craindre d'ennuis de la part de sa mre. Ses frres et soeurs + devaient tre grands.</p> + + <p>Au besoin, maintenant qu'elle tait tablie, riche et considre, + elle prendrait sa famille avec elle.</p> + + <p>Elle eut quelque peine en retrouver la trace. Sa mre tait + morte, ainsi qu'un de ses frres.</p> + + <p>Il restait un garon de dix-huit ans et une soeur de seize ans, + aujourd'hui tous les deux employs dans une fabrique de + chaussures.</p> + + <p>Elle leur fit quitter leur emploi, confia son frre la + surveillance d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux + soins de son mnage particulier.</p> + + <p>Fire d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle + songea se montrer bonne mre.</p> + + <p>—Vois-tu, dit-elle Tabary, nous avons pu, dans notre + jeunesse, commettre quelques inconsquences... Aujourd'hui que nous + sommes en passe de devenir les forains les plus cals du Voyage... + nous n'avons pas le droit de vivre en dehors de la rgle + commune...</p> + + <p>Et elle ajouta srieusement:</p> + + <p>—Pour notre dignit et pour notre considration, il faut que + nous soyons maris...</p> + + <p>—On a bien vcu toujours comme a, objecta Tabary.</p> + + <p>—a ne fait rien, vois-tu, a fait causer! rpliqua + l'inconsciente Losa. On se dit en parlant de toi:—En v'l un + fainant, ce Tabary, qui se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'tant + mon mari, on te respectera et on ne dira plus rien.</p> + + <p>—Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme a, je + veux bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?</p> + + <p>—Il pense comme moi... D'ailleurs, voil que notre fils + grandit. Nous allons le reprendre avec nous... Il sera pas long + comprendre maintenant, ce petit-l... intelligent comme il est!... Tu + ne voudrais pas qu'il rougisse de ses parente.</p> + + <p>Cette considration sentimentale fit grand effet sur Tabary.</p> + + <p>—Oui... dcidment, tu as raison. A cause de notre fils, il + faut que nous soyons maris.</p> + + <p>L'inconscience de Losa tait sincre.</p> + + <p>Elle n'apercevait pas ce que sa conduite prive avait de + parfaitement scandaleux et ne se doutait pas du caractre ignoble de + son industrie.</p> + + <p>Elle avait fond un entresort. Elle avait accept de s'exhiber. + Elle avait d, pour obtenir un rsultat, se conformer aux obligations + qui constituent la seule chance de russite d'un tablissement de ce + genre.</p> + + <p>A sa vue, elle avait exerc son mtier habilement, voil tout. Mais + son honntet n'avait pour cela reu aucune atteinte.</p> + + <p>Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considrable + de forains et d'amis que la dcision cocasse de Louise amusait autant + que l'attitude recueillie et srieuse qu'elle garda pendant les deux + crmonies, la mairie et l'glise.</p> + + <p>Boyau-Rouge remplissait le rle de garon d'honneur.</p> + + <p>Quant Tabary, il tait tout heureux des marques de sympathie, + trop chaleureuses pour n'tre pas ironiques, qu'on prodiguait sa + femme, et il serra consciencieusement toutes les mains qui se + tendaient vers lui.</p> + + <p>Dans la soire, aprs le repas, il fut pris d'un accs + d'attendrissement et il serra sur son coeur sa chre femme, ce modle + des pouses, mais Louise se dgagea doucement et elle l'envoya se + coucher dans la caravane particulire o il vivait depuis dj + longtemps, seul, avec les appareils photographiques dont il n'avait + pas consenti se sparer.</p> + + <p>Quant elle, elle continua prsider la petite fte, sans qu'elle + se sentt autrement motionne par la gravit de l'acte qu'elle avait + accompli le matin.</p> + + <p>Toutefois, partir de ce jour, elle renona figurer sur + l'estrade, au milieu de ses pensionnaires.</p> + + <p>Elle tait la patronne, une femme tablie, lgitimement marie, + ayant de la surface, il ne lui convenait plus de se mler un tas de + figurantes...</p> + + <p>Nanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succs + de marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec + Boyau-Rouge, et la prosprit de son tablissement s'en accrut tant, + qu'elle ruina du coup l'industrie de la mre Voiret, trop vieille pour + pouvoir lutter.</p> + + <p>On n'allait plus que chez la belle crole, dont l'installation + devenait de jour en jour trop petite pour contenir toutes les + attractions qu'elle avait su grouper.</p> + + <p>Sous son intelligente direction, sa grande baraque tait devenue un + conservatoire o l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour + des Miracles o l'on rencontrait tous les phnomnes.</p> + + <p>Mais elle n'exhiba jamais que des personnes du sexe.</p> + + <p>Ce fut elle, notamment, qui lana la femme-poisson, un monstre + authentique, qui n'avait chaque main que deux doigts en forme de + pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous + l'eau.</p> + + <p>Ce fut elle qui perfectionna les trucs clbres, mais un peu uss, + de la femme-torpille et de la femme tigre.</p> + + <p>Pour cette dernire exhibition, il suffisait de se procurer un + sujet de bonne volont de dix-huit vingt-cinq ans, jolie autant que + possible, mais qui consentit se dfigurer.</p> + + <p>Par des brlures au ptrole ou l'aide de la pierre infernale, on + marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une + jambe—toujours la mme, celle qu'elle dchaussait la demande + du public et moyennant un petit supplment—et le tour tait + jou.</p> + + <p>Il ne restait qu' remaquiller la pauvre fille aux mmes endroits + et tous les deux jours.</p> + + <p>Pour les femmes colosses, elle avait invent tout un systme de + mollets lastiques, de chaises trs hautes, de tabourets dissimuls + sous des tapis, ce qui donnait une apparence de gantes aux femmes + vtues de longues robes, tranantes et rembourres, et assises sur une + estrade leve, entoure de glaces de tous cts, les sujets + fussent-ils de taille moyenne.</p> + + <p>Elle maintenait tout son monde sous une discipline trs dure. Le + personnel entier, parqu dans deux voitures transformes en dortoirs, + tait soumis une surveillance svre. Dfense d'en sortir sans une + permission spciale.</p> + + <p>Le salaire tait unique pour toutes: la nourriture et trois francs + par jour. Le <i>rouleau</i>, autrement dit la qute obligatoire + chaque sance, tait un des bnfices de la direction.</p> + + <p>Quant aux avantages extrieurs que ses pensionnaires pouvaient + tirer de leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que + Boyau-Rouge, d'intermdiaire officieux, tait seule juge de la suite + qu'il convenait de donner aux propositions.</p> + + <p>Cette ingrence dans les affaires prives de ses lves, loin de + nuire celles qui en taient l'objet, tait au contraire une + sauvegarde pour elles et au bout de quelques annes d'exercice, l'on + citait telles horizontales de grande marque qui avaient dbut dans + l'entresort des Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux + conseils de Louise.</p> + + <p>Aussi, tout en sachant trs bien que celle-ci avait d en retirer + un bnfice, lui savaient-elles nanmoins gr de son intervention.</p> + + <p>Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement + fut facile.</p> + + <p>Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se + prsentaient, puis, peu peu, l'engouement passa.</p> + + <p>Les anciennes pensionnaires, rebutes par les exigences croissantes + de la patronne, dgotaient les nouvelles venues d'un mtier aussi dur + et dans lequel, tout prendre, les occasions vraiment avantageuses + taient rares, Louise, que l'ge tait loin d'avoir fatigue, sachant + fort bien se rserver les aubaines.</p> + + <p>—Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois + qu'elle entrait en parade, disaient les envieuses, avaient t acquis + la plupart du temps au dtriment de pensionnaires plus jeunes et + souvent plus jolies.</p> + + <p>C'tait le diable, pour les gens bien intentionns, de parvenir + jusqu' elles; il fallait franchir la double barrire leve entre le + public et l'estrade par la patronne et son fidle Boyau-Rouge, un + gaillard qui veillait au grain et dont les intrts, ajoutaient les + mauvaises langues, se confondaient dcidment trop, en dpit du mari, + avec ceux de Louise Tabary.</p> + + <p>Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux + oreilles de l'intresse, ne parvenait pas altrer sa srnit.</p> + + <p>Elle tait sre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait + son magot s'arrondir.</p> + + <p>Que lui importait le reste?</p> + + <p>Elle se contentait seulement de tenir l'oeil les mcontentes et + la premire incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours + profiter du moment o leur renvoi mettait les rcalcitrantes dans le + plus grand embarras.</p> + + <p>Puis, par un discours bien senti, elle prvenait charitablement + celles qui taient tentes de suivre un si dplorable exemple:</p> + + <p>—Je vous avertis qu'avec moi il y a tout gagner ou tout + perdre... Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle la + porte la premire qui rebiffe, le cul tout nu et les manches + pareilles!... J'ai commenc comme vous, et je ne m'en porte pas plus + mal. Seulement, j'ai toujours t srieuse... Faites comme moi, si + vous voulez que nous restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin + de moi que je n'ai besoin de vous!</p> + + <p>Et elle disait vrai.</p> + + <p>Mme lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pnurie de sujets dans + les entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand + il le fallait.</p> + + <p>Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers + commerants et consultait les petites affiches faites la main, sur + papier colier et colles hauteur d'homme tous les angles de + rue.</p> + + <p>C'taient des offres d'emploi:—<i>On demande des culottires, + des finisseuses de chaussures, etc.</i>, ou des demandes + d'ouvrage:—<i>Une jeune fille connaissant bien la couture + demande entrer au pair... S'adresser Mlle X..., rue..., n..., + etc.</i>, toujours invariablement ornes d'un timbre de quittance de + dix centimes.</p> + + <p>Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait + soigneusement les adresses et se rendait immdiatement au domicile de + celles qui demandaient de l'ouvrage.</p> + + <p>C'taient la plupart du temps de pauvres filles, presses par le + besoin, tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de + dignit avait prserves jusque-l de l'irrmdiable chute...</p> + + <p>Elle se prsentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui + ne demandait que de la bonne volont et un peu d'intelligence, sans + toutefois s'expliquer davantage.</p> + + <p>Si la personne tait vieille ou difforme, ou seulement laide, aprs + un bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se + retirait.</p> + + <p>—Dcidment, non... mon grand regret, vous ne pouvez + convenir pour l'emploi que j'aurais dsir vous confier... Je vous + demande pardon... Ce sera pour une autre fois...</p> + + <p>Si elle tait jolie, bien faite, Louise Tabary apprciait d'un coup + d'oeil le dnuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre + fille et aussitt commenait son boniment.</p> + + <p>Mon Dieu! elle n'tait ni couturire, ni blanchisseuse, ni + culottire, mais elle tait la tte d'une maison prospre, comptant + beaucoup d'employes, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, + on retrouvait une famille et c'tait vraiment une chance, pour une + jeune personne comme il faut et qui veut gagner honntement sa vie, de + tomber sur une femme comme elle.</p> + + <p>—Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... + Vous serez loge, vtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose + faire... Cela vous va-t-il?</p> + + <p>—Mais encore faudrait-il savoir?...</p> + + <p>—C'est bien simple. Je suis la tte d'un tablissement trs + important, d'un thtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrle de + jeunes personnes avenantes et sres... des caissires enfin! Quatre + heures d'un travail o vous n'aurez qu' sourire et tre polie avec + le public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne + vous convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne + cote rien d'essayer!</p> + + <p>Neuf fois sur dix, allche par les promesses et le ton maternel de + Louise Tabary, la jeune fille acceptait.</p> + + <p>Pendant les premiers jours, en effet, l'associe de Boyau-Rouge + faisait tenir le contrle la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci + tait un peu apprivoise, lorsqu'elle paraissait habitue ce nouveau + genre de vie, la patronne revenait la charge.</p> + + <p>Il tait vraiment dplorable de voir une aussi jolie fille se + contenter d'un gain aussi drisoire, quand d'autres qui ne la valaient + pas paradaient sur l'estrade, ralisant des bnfices qu'elle + n'atteindrait jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa + troupe une place vacante.</p> + + <p>—Vous n'avez pas vous inquiter du costume... ni du + linge... Je vous fournirai tout... crdit... Si vous restez la + maison, tout ce qui vous aura servi vous sera acquis sans que vous + ayez bourse dlier...</p> + + <p>La caissire, qui parfois avait regard avec envie ses compagnes + plus favorises, ornes d'oripeaux clatants, tentait l'exprience et + la baraque s'augmentait d'une pensionnaire rgulire de plus.</p> + + <p>Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les + liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers + prjugs et insensiblement elle la faisait rentrer sous la rgle + commune.</p> + + <p>Au bout de quelques annes de cette exploitation raisonne, elle + trouva dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.</p> + + <p>Aussitt aprs son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, + devenait plus gteux, elle avait retir de nourrice son enfant et + l'avait gard avec elle jusqu' l'ge de dix ans.</p> + + <p>Elle l'avait ensuite plac en pension, mais bientt le gamin avait + dclar qu'il entendait rester avec sa mre, et cette femme + autoritaire, brutale jusqu' la cruaut, ne s'tait pas senti la force + d'imposer sa volont.</p> + + <p>Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et + qui elle exigeait qu'on laisst une libert entire. Aussi + donnait-il un libre cours ses mauvais instincts.</p> + + <p>Personne ne trouvait grce devant lui et il devint bientt le + matre absolu de l'tablissement.</p> + + <p>Sa mre riait aux clats chaque fois que Jean commettait une + mauvaise farce.</p> + + <p>Loin d'tre l'abri des mchancets de son fils, le vieux Tabary + devint sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des + tracasseries du petit tyran.</p> + + <p>Il partageait ses journes maintenant entre ses stations chez les + mastroquets et le dcoupage l'aide de scies minuscules de petites + planchettes dont il confectionnait des tagres ou des coffrets. Il + avait mont, cet effet, un tour dans la caravane qui lui tait + affecte.</p> + + <p>Le plus grand plaisir de Jean tait de dmonter ou de briser les + objets qui avaient souvent cot son pre de longues heures de + travail.</p> + + <p>Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants:</p> + + <p>—M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous + embter avec ses dcoupages.</p> + + <p>—Et la mre, indulgente, souriait et congdiait l'ancien + photographe.</p> + + <p>—Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il + s'amuse! C'est de son ge!</p> + + <p>Le seul, qui trouvt grce devant l'affreux galopin, tait + Boyau-Rouge, dont l'autorit d'associ et les violences lui en + imposaient. Il se souvenait toujours d'une correction que lui avait + inflige le bonisseur, un jour qu'il avait voulu toucher son + tambour.</p> + + <p>Mais il en garda sournoisement rancune cette espce de gant, qui + seul avait conserv quelque influence sur Louise.</p> + + <p>A mesure qu'il grandissait, la mchancet et le cynisme de Jean + s'affinaient, encourags par l'aveuglement maternel.</p> + + <p>A dix-huit ans, il tait rput sur tout le Voyage comme le plus + fieff garnement. Habitu de bals publics, coureur de guilledou, + batailleur, dbauch, joueur, il mettait toute son intelligence au + service du mal.</p> + + <p>Il avait li connaissance avec les pires individus, et il s'tait + form une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et laquelle + on pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les + mfaits dont les auteurs restaient inconnus.</p> + + <p>Il exerait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, + une influence relle et dont il se montrait fier. Malheur au garon + honnte et imprudent qui s'aventurait en sa socit; entran par + l'exemple, il devenait rapidement aussi tar que ses compagnons de + plaisir.</p> + + <p>C'est ce qui tait arriv Franois Chausserouge, et au bout de + quelques mois d'intimit, il n'avait fallu rien moins que l'nergique + rsolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour + arracher le jeune homme cet entourage funeste.</p> + + <p>Cependant Franois tait de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; + mais son esprit faible et irrsolu avait vite capitul devant le + caractre allier et tout d'une pice de son cadet.</p> + + <p>Mais l o Jean Tabary exerait sa tyrannie avec le plus d'pret, + c'tait dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mre l'avait rendu + matre absolu.</p> + + <p>Il tait positivement l'effroi de toutes les pensionnaires.</p> + + <p>Une de ces malheureuses refusait-elle d'obir ses caprices, + repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle tait + impitoyablement chasse, non sans avoir essuy mille avanies + pralables.</p> + + <p>Elle n'avait qu'une ressource, rclamer l'appui de Boyau-Rouge, + l'associ de la patronne, qui voyait de trs mauvais oeil l'importance + croissante que prenait le jeune homme dans la maison.</p> + + <p>Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait russi, tait devenu un + homme srieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de + conserver une situation acquise pniblement que de se la prparer.</p> + + <p>Il en rsultait des scnes terribles entre son associe et lui, + dans lesquelles il donnait libre cours sa mauvaise humeur et sa + violence naturelle.</p> + + <p>Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplac + l'troite intimit qui avait rgn entre lui et Louise Tabary.</p> + + <p>Honteux du rle qu'on lui faisait jouer, dcid tout, mme + rompre, s'il en tait besoin, sa colre n'attendait pour clater + qu'une occasion favorable. Ce fut plus tt qu'il ne le pensait.</p> + + <p>Un jour que Jean rclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui + avait rsist, il s'y opposa carrment.</p> + + <p>—Cette femme, dont je suis trs satisfait, restera chez nous, + et il n'y a aucune raison pour que nous nous privions de ses + services.</p> + + <p>—Puisqu'elle a t inconvenante l'gard de mon garon... + puisque Jean le dsire?</p> + + <p>—Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans + son droit, cette fille... elle a t engage ici pour travailler et + non pas pour servir de passe-temps un morveux, qui aurait encore + besoin d'une bonne pour le moucher!... Je suis ici le matre autant + que toi!... Ton Jean, je lui interdis partir d'aujourd'hui l'entre + de la caravane des femmes... Il n'a rien y faire! Sinon, c'est moi + qui le sortirai, et sans mettre de mitaines!</p> + + <p>—Jean me reprsente, riposta Louise Tabary, il a donc les + mmes droits que moi. J'ai besoin de lui pour dfendre mes + intrts...</p> + + <p>—Et moi je suis assez de tout seul pour dfendre les miens... + Seulement, comme je suis trop vieux pour cder, que je ne veux pas me + laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui + partira ou bien moi... Choisis!</p> + + <p>—Mon fils ne me quittera pas!</p> + + <p>—Eh bien! ce sera moi! D'aprs notre trait, nos parts sont + gales... la liquidation sera donc bien simple. La moiti du tout pour + chacun de nous...</p> + + <p>—Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter aprs quinze + ans d'une association si heureuse?</p> + + <p>—Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas + devenir dsastreuse, si je n'tais rsolu y mettre bon ordre... Je + te le rpte, choisis... lui ou moi!</p> + + <p>—Mon choix est fait! rpliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime + que mon fils au monde... Il te gne! je refuse de te le sacrifier... + Il restera avec moi... Quant toi, fais ce que tu voudras.</p> + + <p>—C'est ton dernier mot.</p> + + <p>—Oui.</p> + + <p>—Eh bien! nous nous sparerons, et nous verrons la suite + quand je ne serai plus l pour rparer ses sottises. Moi, je ne suis + pas inquiet, je suis, au contraire, trs satisfait d'une circonstance + qui me permettra enfin d'tre seul matre chez moi. Au revoir!</p> + + <p>Et ds le lendemain, les deux associs procdaient la liquidation + gnrale de l'tablissement.</p> + + <p>Le partage des fonds amasss en commun fut facile, Boyau-Rouge + ayant exig depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.</p> + + <p>Quant au matriel, on s'en rapporta l'estimation d'un voyageur, + choisi comme arbitre, pour viter des frais.</p> + + <p>Restait rgler la question du personnel, mais une premire + dsillusion attendait l Louise Tabary.</p> + + <p>Les engagements contracts par la Socit Tabary-Debucher taient + rsilis de droit. On mit les pensionnaires, libres dsormais, en + demeure de choisir entre les deux associs.</p> + + <p>Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optrent + en faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi la tte d'un + tablissement prt fonctionner, tandis que Jean et sa mre avaient, + rests seuls, tout un personnel reconstituer.</p> + + <p>Pour la premire fois, Louise, qui sentait ses intrts gravement + atteints, s'emporta contre son fils:</p> + + <p>—C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! + Voil maintenant nos ressources diminues de moiti et tout est + recommencer! Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, notre + nez, notre barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons former + une troupe semblable celle que nous perdons! C'est bien fait pour + moi! a m'apprendra tre faible!</p> + + <p>—Tu as tort, m'man! rpliqua Jean en clinant sa mre. Ne + crains rien, va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de + faire... C'tait un coup de balai ncessaire! Y avait trop longtemps + que ce Boyau-Rouge tait de trop dans notre existence. Fie-toi moi + et tu verras! Les beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre + succs... et nous serons seuls en profiter... C'tait pour toi et + non pour lui qu'on venait!...</p> + + <p>Le pre Tabary apprit cette scission sans tonnement. Nanmoins, il + voulut demander une explication:</p> + + <p>—Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon rien... On te + donne manger... boire, du bois pour tes dcoupages, eh bien! + fous-nous la paix!</p> + + <p>Et le pauvre vieux, demi gteux, se tut, n'osant rpliquer. Il + avait peur de son fils.</p> + + <p>Jean se mit en campagne.</p> + + <p>Quelques jours aprs, il avait racol, et l, dans les quartiers + populeux, dans les bals de barrires, un premier noyau de + pensionnaires, qu'il costuma en mauresques, et qui sa mre donna les + premires notions du mtier. Il se procura aussi deux phnomnes, une + femme gante et une naine.</p> + + <p>Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette + nouvelle installation, en comparaison de l'ancienne, mme en + comparaison de celle de Boyau-Rouge.</p> + + <p>La premire campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais + rsultats. Les Tabary mangeaient de l'argent.</p> + + <p>Jean ne dcolrait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'tait la + vue du succs de son rival, dont l'tablissement ne dsemplissait + pas.</p> + + <p>Pour donner un appt aux clients, il engagea sa mre se dpartir + de la svrit qu'elle avait toujours garde vis--vis de ses + pensionnaires. Quand on pourrait les approcher plus librement, on + viendrait plus volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda + pas dgnrer en licence. De vritables scnes de dbauche se + passaient dans l'entresort et la police en eut vent.</p> + + <p>Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier + sur lequel l'entresort tait install fit une descente. Le magistrat + ayant trouv, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, + prvint Louise Tabary que la Prfecture n'autorisait l'exhibition que + de jeunes filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de + contravention cet article du rglement, son tablissement serait + immdiatement ferm.</p> + + <p>De mme si le bruit du moindre scandale venait la connaissance de + l'administration.</p> + + <p>—C'est idiot! dclara Louise Tabary, quand le commissaire fut + parti, avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis monte la + premire fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour + cela!</p> + + <p>—C'est--dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il + n'y a plus de commerce possible!</p> + + <p>Il fallut nanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se + conformer aux volonts de la Prfecture. Les Tabary apportrent la + plus extrme prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais + s'ils parvinrent apaiser les justes susceptibilits des autorits + par qui ils se savaient surveills, ils dcouragrent leur clientle + par l'excs de prcautions qu'ils se sentaient obligs de prendre. + C'est ainsi que de jour en jour et tandis que l'entresort de + Boyau-Rouge continuait prosprer, leur tablissement perdit sa vogue + ancienne.</p> + + <p>Les frais dpassaient les recettes; chaque mois se soldait en + perte, et pour faire face aux dpenses, Louise se vit force + d'attaquer le fonds de rserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary + devint ataxique et compltement gteux.</p> + + <p>Son tat ncessitait des soins particuliers qu'il fut bientt + impossible de lui donner.</p> + + <p>Louise Tabary, d'accord avec son fils, se dcida placer son mari + en pension dans une maison de refuge.</p> + + <p>C'tait une charge de plus ajoute aux autres; mais elle ne + regrettait pas, disait-elle, ce surcrot de dpense; on se devait sa + famille!</p> + + <p>Tel n'tait pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa + pense.</p> + + <p>—Comme si, dclara-t-il, en revenant de conduire son pre + l'hospice, il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au + moins, comme cela, nous aurions t dbarrasss.</p> + + <p>—Tais-toi! fils, tais-toi! rpliqua la mre, ne regrette + rien, va! Le pauvre cher homme n'est pas bien mchant... et il ne peut + pas maintenant en avoir pour bien longtemps! Quant nous, maintenant, + il faut voir nous dbrouiller!</p> + + <p>L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient + trouv aucun moyen d'amliorer une situation qui semblait beaucoup + sinon dsespre, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge + reparut sur le Voyage.</p> + + <p>Le jour o le dompteur lui proposa d'entrer son service, Jean + comprit qu'une planche de salut s'offrait lui.</p> + + <p>Franois tait riche; il tait faible. Il y avait l pour le rus + coquin un moyen de rtablir ses affaires; il lui suffisait de prendre + pied dans la maison et justement on venait lui en offrir + l'occasion.</p> + + <p>Bien qu'il ft dcid ne pas la laisser chapper, il ajourna sa + rponse, prtextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mre, mais + dans le but rel de ne pas faire paratre un empressement qui et pu + veiller les soupons de son ami.</p> + + <p>—Mre! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes + sauvs. Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en + penses-tu?</p> + + <p>Louise Tabary regarda fixement son fils et rflchit un + instant.</p> + + <p>—Quel ge a-t-il, Franois?</p> + + <p>—Cinq ans de plus que moi... a lui fait vingt-huit ans.</p> + + <p>—Alors, il faut accepter.</p> + + <p>—Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... + Une fois avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me + demandes-tu son ge?</p> + + <p>—Pour rien... une ide qui me passait par la tte.</p> + + <p>—Tu sais... Je n'ai pas rpondu oui tout de suite... mais + nous sommes invits dner tous les deux ce soir, chez lui... Au + dessert nous arrangerons l'affaire...</p> + + <p>—Trs bien! En ce cas je vais me prparer.</p> + + <p>Et lorsqu' six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa + caravane, son fils resta merveill.</p> + + <p>Pare de ses plus beaux habits, les poignets chargs de bracelets, + coiffe avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.</p> + + <p>—Mtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand + tu vas voir des amis!</p> + + <p>—Il faut toujours mieux faire envie que piti! riposta Louise + Tabary d'un ton nigmatique. Allons, viens, mon garon!</p> + + <p>Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa + mre et tous deux s'acheminrent vers la mnagerie Chausserouge.</p> + <br> + + + <div class='note'> + <a name='Footnote_1_1'></a><a href= + '#FNanchor_1_1'><sup>[1]</sup></a> Engrainer le trpe.—Attirer + le monde. + </div> + + <div class='note'> + <a name='Footnote_2_2'></a><a href= + '#FNanchor_2_2'><sup>[2]</sup></a> Lantodage.—Entre du public + en foule. + </div> + + <div class='note'> + <a name='Footnote_3_3'></a><a href= + '#FNanchor_3_3'><sup>[3]</sup></a> Qui ne rapporte pas la peine + qu'on se donne. + </div> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='VII'></a> + + <h2>VII</h2> + <br> + + + <p>Quand ils arrivrent, Chausserouge tait seul dans la caravane.</p> + + <p>—Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en + les voyant entrer, c'est bien gentil vous d'avoir accept mon + invitation.</p> + + <p>—Bonjour, Franois! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils + sont dans le malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon + pauvre garon, j'ai su cela, tu as t bien prouv!</p> + + <p>—Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une + perte irrparable et dont je ne me consolerai pas de si tt... Mais + que voulez-vous, dans notre sacr mtier, il faut s'attendre tout; + hier, c'tait mon pre... demain, a sera peut-tre mon tour... mais + vous savez, c'est dur tout de mme, mourir comme a, btement, quand, + pendant trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrap une + gratignure! Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les + cages. Enfin!</p> + + <p>Et le dompteur dut raconter, faire connatre en dtail, les + circonstances de l'accident.</p> + + <p>—Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle + n'est pas avec toi?</p> + + <p>—Si! si! elle est ct, elle va venir.</p> + + <p>—Il parat que tu as une petite fille, un amour d'enfant?</p> + + <p>—Oui, ma petite Zzette! Sa mre va nous l'apporter tout + l'heure. Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; + vous tes aussi frache, aussi jeune que la dernire fois que je vous + ai vue, le jour de mon mariage, si je me souviens bien.</p> + + <p>—a n'empche pas que je frise la quarantaine... Tiens, + regarde-moi celui-l, ajouta-t-elle, en lui dsignant son fils, en + voil un qui ne me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de + bonne heure... a fait que comme a, il n'a pas trop honte de sa mre. + Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir eu des misres... Ah! c'est + dur, un mtier comme le ntre!</p> + + <p>—Oui, Jean m'a dit un mot de tout a... Vous n'avez pas eu de + chance?</p> + + <p>—Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver o + j'en suis, tant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne + connaissais que le beau ct de la chose. Depuis, j'ai pay ma + veine... Il parat qu'on ne peut pas toujours tre heureux... a a + d'abord t cette canaille de Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la + situation, pour qui je me suis sacrifie, c'est le mot... qui me + quitte, m'enlve mes pensionnaires et organise une concurrence deux + pas de moi. Puis, mon bonhomme de mari... encore un qui sans moi + serait rest dans la crotte et qui le bon Dieu ferait une belle + grce en l'appelant lui... Le voil maintenant paralys, impotent, + plac dans un hospice, o il me cote les yeux de la tte. Je ne + regrette rien, parce qu'aprs tout il est mon homme, et je ne fais que + mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la Prfecture, qui il est + venu des scrupules sur le tard, et qui me fait mistoufle sur + mistoufle. Non, l, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste et je n'ai + pas mrit tout a! Je fais un mtier reconnu, je paye patente... Ne + dirait-on pas, entendre ces messieurs, que je dbauche les petites + filles de douze ans!</p> + + <p>—Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et + nous vous y aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dnons!</p> + + <p>En ce moment la porte s'ouvrit et Amlie parut, les yeux un peu + rouges, trs simplement mise et portant la petite Zzette dans ses + bras.</p> + + <p>Elle s'arrta sur le seuil et son regard se porta immdiatement sur + Louise Tabary.</p> + + <p>Un instant les deux femmes se toisrent; enfin Louise se leva et + s'avana au-devant de la jeune femme.</p> + + <p>—Bonjour, ma chre amie! fit-elle en lui tendant les bras. a + me fait bien plaisir de vous voir... J'espre que vous avez un joli + bb!</p> + + <p>Et elle embrassa tour tour la mre et l'enfant.</p> + + <p>Amlie la laissa faire, puis sans rpondre aux effusions de + l'invite de son mari:</p> + + <p>—La table est mise ct! dit-elle simplement. Si vous + voulez venir!</p> + + <p>Franois offrit galamment son bras Louise et tous se rendirent + dans la caravane voisine qui servait de salle manger.</p> + + <p>Il y eut d'abord un instant de gne entre les convives.</p> + + <p>Amlie gardait une attitude pleine de rserve, vitant de prendre + aucune part la conversation.</p> + + <p>Ds le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face + d'elle une ennemie et elle s'effora par son entrain, ses prvenances, + ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dner, de + dissiper la prvention de la mre de Zzette.</p> + + <p>Elle affecta d'tre gaie et comme Chausserouge faisait la remarque + que le malheur n'avait altr en rien sa belle humeur:</p> + + <p>—La gaiet, rpliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne + conscience... Quand on a t honnte toute sa vie... qu'on n'a rien + se reprocher... on n'est jamais triste...</p> + + <p>Puis, comme elle surprenait au coin de la lvre d'Amlie un pli + ironique, elle ajouta:</p> + + <p>—A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui + rcent, comme cette pauvre Amlie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, + ma chre enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas + heureuse?</p> + + <p>—Si! rpliqua la jeune femme, trs heureuse! Mais c'est + l'avenir qui m'inquite... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai + eu trop de bonheur pendant longtemps... j'ai peur que a ne continue + pas...</p> + + <p>Cette dclaration jeta un froid, surtout l'heure o le but avou + de la runion tait de prendre des rsolutions pour assurer cet avenir + qui semblait si menaant, et Chausserouge se hta de changer la + conversation.</p> + + <p>Au dessert, il prit la parole:</p> + + <p>—Ma chre amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la + mort de notre pre a caus chez nous un vide qui n'est pas prs d'tre + rempli... Rester seul pour veiller tant d'intrts, ce serait, de ma + part, afficher une prsomption et une confiance dans mes propres + forces que je suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer + que Jean Tabary accepte de devenir mon second.</p> + + <p>—C'est dcid? demanda Amlie.</p> + + <p>—C'est dcid... absolument! dclara Franois en regardant + fixement sa femme, moins que madame Louise ne s'y oppose?</p> + + <p>—Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer ce que mon fils + rende service un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien + peu! Et d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas + chez vous une situation meilleure que celle que je puis lui offrir + chez moi, par le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule faire + marcher mon petit truc!... Les affaires vont si mal!</p> + + <p>—Il nous reste rgler les conditions... arrter le + chiffre des appointements, dit le dompteur.</p> + + <p>Mais Louise Tabary l'arrta d'un geste:</p> + + <p>—Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons + fort bien que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions + seront les ntres!</p> + + <p>Amlie se leva, s'excusa, auprs de ses convives... il tait + l'heure de coucher Zzette, l'enfant tant peu habitue veiller, et + elle sortit, laissant sa femme de mnage, le soin de desservir.</p> + + <p>Ds qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre + sa poitrine et clata en sanglots.</p> + + <p>Ainsi, c'tait fini! Malgr ses prires, ses supplications, son + mari avait pass outre!</p> + + <p>Jusqu' l'heure du dner elle avait espr...</p> + + <p>Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question + sous toutes ses faces et elle aurait trouv des arguments pour qu'il + ne ft donn aucune suite au projet de Franois.</p> + + <p>Mais voici qu'on ne lui avait mme pas fait l'honneur de la + consulter. Les arrangements avaient t pris hors de sa prsence et + tout au plus avait-on consenti l'informer officiellement de la + chose, quand la rsolution avait t irrvocable!</p> + + <p>Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet + tre que le pre Chausserouge dtestait tant qu'il ne parlait rien + moins que de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait + seulement d'entrer dans la mnagerie!</p> + + <p>Et c'tait lui que Franois allait dlguer son autorit! Et + cette femme, la mre, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, + elle tait destine la voir tous les jours... elle devrait lui faire + bon visage pour complaire son mari!</p> + + <p>Dieu sait pourtant quelles coupables penses, quelles intentions + malfaisantes devaient s'agiter derrire ce visage, beau encore la + vrit, mais dont l'expression mchante et vicieuse l'pouvantait!</p> + + <p>Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne + l'attribut la cause vritable qui l'avait provoque.</p> + + <p>Elle essuya ses yeux, et, ayant couch son enfant, elle se disposa + aller retrouver ses convives.</p> + + <p>Quand elle rentra dans la salle manger, les deux hommes, la pipe + aux dents, trs allums, prenaient le caf, tandis que, renverse sur + sa chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.</p> + + <p>—Je vous demande pardon, ma chre. C'est une vieille + habitude. J'espre que vous ne voyez aucun inconvnient...</p> + + <p>—Aucun! balbutia Amlie; mais ce simple dtail, le ton mme + de la phrase de Louise, l'effrayrent sans qu'elle pt imaginer + pourquoi.</p> + + <p>—C'est moi, dit Franois, qui ai pri Madame Louise de faire + comme chez elle... Si on se gne avec les amis... il n'y a plus de + raison.</p> + + <p>Il s'arrta, considra un instant la fumeuse:</p> + + <p>—Vous avez d tre tout de mme une rude belle fille dans + votre temps, ajouta-t-il la langue lgrement pteuse, car vous en + avez de fameux restes, y a pas dire! Cr mtin! vous faites plaisir + voir!</p> + + <p>—Franois! pronona Amlie toute ple, Franois, tu as + bu!</p> + + <p>—De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un + compliment maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui + dis, voil tout! Je lui dirais peut tre pas si je n'avais pas si bien + dn! C'est de ta faute!</p> + + <p>—Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, a fait toujours + plaisir... quand on a mon ge...</p> + + <p>—Tu sais, continua Franois, tout est arrang, conclu et + bcl... Jean aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour + rien!... Pense donc! je n'aurai plus m'occuper de a... A ce propos, + faut pas oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que + nos btes—et il appuya sur nos—ne manquent de rien... + D'ailleurs, il faut bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu + sais, y en a pas mal de nouvelles... Tu vas voir...</p> + + <p>Il se leva avec peine et descendit dans la mnagerie, suivi de ses + convives.</p> + + <p>—Hep! le pisteur! a-t-on prpar le boulotage?</p> + + <p>—Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On + attend l'heure pour la distribution!</p> + + <p>—C'est bon! claire-nous!</p> + + <p>Et tandis que les animaux, rveills par la lumire et + reconnaissant leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux + des cages, il fit faire aux Tabary le tour de la mnagerie, appelant + au passage chaque bte par son nom, donnant des explications sur leurs + moeurs, leurs habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire son + habituelle clientle.</p> + + <p>—Voil Nron... mon vieux Nron, le plus beau lion qu'il y + ait sur tout le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Sada... + Voici Turc, une sale bte qu'il faut tenir tout le temps l'oeil si + on ne veut pas tre gratign... Voici Jim et Toby, les deux premiers + tigres royaux qui aient t dresss... encore deux camarades pas bien + commodes... puis quatre loups russes que je viens d'acheter et que je + vais faire travailler... Voil mon lopard Agsilas, bon garon quand + il veut, mais hypocrite endiabl... la Grandeur, un petit amour d'ours + des cocotiers, rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa + gueule, quand je le fais entrer dans la cage de Nron... Et puis voil + Moquart, mon lphant... toujours ct de son ami Gustave... tu + vois, l-bas, le cormoran!</p> + + <p>Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec + affectueusement:</p> + + <p>—Bonjour, mon vieux dplum!</p> + + <p>Puis il se retourna et montrant une cage vide:</p> + + <p>—C'est de l que s'est chapp Pacha... le lion qui a tu mon + pre! En face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je + fasse abattre l'autre, la pauvre bte, que Pacha avait moiti + trangl. Maintenant, mon vieux Jean, part mes serpents, tu as tout + vu; partir d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... mme dans + les cages!</p> + + <p>—Je ne dis pas non! riposta Jean.</p> + + <p>—Ah! si tu veux, je te prends pour lve... l'oeil! + Dis-donc, sais-tu que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est + convenu, je compte sur toi partir de demain, pour l'ouverture!</p> + + <p>—C'est dit! rpondit Jean en serrant la main de son ami.</p> + + <p>—Il me reste te remercier, garon, ainsi que ta femme, dit + Louise, de la bonne soire que tu viens de nous faire passer... Ce ne + sera pas la dernire et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant son + tour la main et en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me + feras l'amiti de venir me voir... en voisin... tu me feras + plaisir!</p> + + <p>—Alors vous me verrez souvent! rpliqua Franois sur le mme + ton.</p> + + <p>Il reconduisit ses htes jusqu' la porte et rentra dans sa + caravane.</p> + + <p>—Eh bien? demanda-t-il sa femme, comment les + trouves-tu?</p> + + <p>—Je n'ai pas chang d'opinion, rpondit Amlie + tristement.</p> + + <p>—Tu ne les aime pas?</p> + + <p>—Non! ils me font peur!</p> + + <p>—Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un + bon camarade... sa mre une femme charmante... Ah! pour sr, + charmante!... Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficele + comme a... On la prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On + doit pas s'ennuyer avec une femme pareille!</p> + + <p>—Franois, tu as bu, ce soir. Peut-tre demain te + repentiras-tu de ce que tu as fait aujourd'hui. coute, il est encore + temps, ne prends pas Jean avec toi!</p> + + <p>—Nos paroles sont changes.</p> + + <p>—Retire la tienne, je t'en supplie!</p> + + <p>Le dompteur se leva, blme de colre:</p> + + <p>—Alors, a va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne + puis plus tre tranquille et gai une journe entire! Faut que + j'entende tout le temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne + plus me parler de cela! Tu as compris?</p> + + <p>—Franois!</p> + + <p>—Flanque-moi la paix et couche-toi.</p> + + <p>Amlie soupira et obit.</p> + + <p>Jean Tabary avait accompagn sa mre jusqu' sa caravane.</p> + + <p>—Comment penses-tu que Franois m'ait trouve? lui demanda + Louise en se dbarrassant de ses bijoux.</p> + + <p>—Mais trs bien... il te l'a dit, du reste.</p> + + <p>—Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouve... son got... + mieux que sa femme?</p> + + <p>Jean Tabary regarda sa mre bien en face, puis il sourit:</p> + + <p>—Tu es rudement forte tout de mme... Eh bien! puisque tu + veux le savoir, mon ide est que s'il ne t'a pas trouve mieux que sa + femme... a ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de + rire! Bonsoir, m'man!</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='VIII'></a> + + <h2>VIII</h2> + <br> + + + <p>Ce fut sur l'esplanade des Invalides que Franois Chausserouge fit + sa rentre, devant le public parisien, et d'une faon assez + brillante.</p> + + <p>Certes l'engouement d'autrefois tait pass, mais un affichage bien + compris et la relation rcente de la mort du vieux dompteur avaient + ramen l'attention sur la mnagerie.</p> + + <p>Toutefois, ce premier rsultat ne satisfit point pleinement Jean + Tabary.</p> + + <p>—Tu sais, dit-il Franois, maintenant que tu m'as pris pour + ton rgisseur, il faudra bien que tu m'coutes, de bon gr ou de + force. Je ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir t pour toi + une cause de dbine... Eh bien! tu as dj commis une faute... Tu n'as + pas assez profit de la mort malheureuse de ton pre... Il y avait l + un coup de rclame patant...</p> + + <p>Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui + rpugnait:</p> + + <p>—Tais-toi donc! rpartit Jean, tu parles comme un petit + enfant... coute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te + brossera un grand tableau reprsentant ton pre terrass par le + lion... Toi, luttant avec l'animal et le forant reculer... On n'est + pas oblig de dire que tu as tu Pacha... et personne ici ne te + contredira... La bte peut tre gurie de ses blessures et tu + prsenteras au public l'un quelconque de tes pensionnaires comme celui + qui a boulotte ton pre... Nron, par exemple, que tu connais bien et + qui n'est pas trop mchant, bien qu'il ait toujours l'air de vouloir + tout avaler... Avec un peu de mise en scne, un boniment bien senti + ton entre dans la cage du fauve redoutable... tu verras l'effet + norme...</p> + + <p>—Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire a! dit + Franois, rvolt par cette ide de battre la grosse caisse sur le + cadavre de son pre, non! Et d'ailleurs, a serait tromper le public! + Pacha est bien mort et sa peau toute troue est suspendue dans la + baraque... ainsi...</p> + + <p>—a sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, + et Pacha sera baptis Nron avec une tiquette indicative au bord de + la cage... Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de a!</p> + + <p>Et sans attendre que Chausserouge pt formuler une dernire + objection, il s'tait mis en campagne, afin de raliser le plus vite + possible son projet de rclame.</p> + + <p>Amlie, lorsque Franois lui fit part de cette innovation, se + montra trs peine de ce manque de convenances:</p> + + <p>—Voil le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre + une premire btise! Aprs celle-l ce sera une autre. Qu'as-tu besoin + d'une semblable rclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au + temps de son plus grand succs, la mnagerie n'a d sa vogue qu'au + courage et la tmrit que tu montrais tes dbuts... C'est par l + qu'il faut continuer frapper l'imagination des spectateurs... Un + dompteur qui a le souci de sa gloire ne doit devoir qu' lui-mme sa + clbrit et les moyens malsains qu'on te force d'employer + n'ajouteront rien ta valeur... au contraire. Ils ne serviront qu' + te faire prendre pour un saltimbanque et loigner de toi les + vritables amateurs...</p> + + <p>Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le + raisonnement d'Amlie tait juste, mais il ne voulait pas avoir l'air + d'avoir cd son rgisseur. Il s'attribua l'initiative de cette + innovation, dont Jean Tabary n'avait t que le metteur en oeuvre.</p> + + <p>—Alors, rpliqua la jeune femme, tu as eu l une mauvaise + inspiration, pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une + dcision prendre, tu ne t'en trouverais pas plus mal.</p> + + <p>—Les femmes n'entendent rien la rclame, riposta Franois + d'un ton bourru, pour mettre un terme l'entretien.</p> + + <p>Et, part lui, il prit la rsolution de ne plus obir aux + injonctions de son aide.</p> + + <p>Mais soit qu'il et devin dans l'attitude du dompteur cette + vellit de rsistance, soit qu'il se sentit assez sr de son + influence pour ne pas avoir craindre un dsaveu, Tabary ne lui eu + laissa pas le loisir.</p> + + <p>A partir du jour o il inaugura ses nouvelles fonctions, de son + autorit prive il bouleversa tout dans la mnagerie.</p> + + <p>Il commena par congdier le chef de piste, un vieux serviteur tout + dvou aux Chausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitt + l'tablissement.</p> + + <p>Sous prtexte d'conomies, il remplaa le garon charg de + l'explication, Auguste, qui passait juste titre pour le meilleur + bonisseur de tout le Voyage, et que son dvouement seul avait fait + rester fidle ses patrons, car il avait maintes fois refus les + offres les plus avantageuses de la part des concurrents de + Chausserouge.</p> + + <p>Franois, cette fois, se fcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa + tranquillement les paules.</p> + + <p>—Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-l t'exploitent! + Tu manges ton bnfice positivement en payant fort cher des gens qui + ne valent certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me + charge, moi, de faire le boniment aussi bien qu'Auguste... Tu te + plains parce que je prends tes intrts! Elle est raide, celle-l!</p> + + <p>—Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer les animaux + d'une cage dans l'autre, pendant les reprsentations! Je ne tiens pas + ce qu'on se trompe... Un accident est si vite arriv! Avec lui, + j'tais tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire + sortir au moment prcis!</p> + + <p>—Je m'en charge encore! dit Tabary.</p> + + <p>—Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas + l'habitude du mtier!...</p> + + <p>—Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui + te cotera infiniment moins cher.</p> + + <p>—Dans tous les cas, c'taient de vieux serviteurs qui avaient + connu mon pre, qui m'avaient vu enfant...</p> + + <p>—Oh! Oh! si tu entres dans les considrations sentimentales, + il n'y a plus d'affaires possibles!</p> + + <p>Et Franois, peut-tre pas persuad, mais vaincu par l'insistance + de son aide, laissait faire.</p> + + <p>Jean Tabary ne s'en tint pas l; pour continuer l'puration, comme + il disait, il donna leurs huit jours aux musiciens franais de + l'orchestre, dont il fit prendre la place par des ramonis + allemands.</p> + + <p>Ceux-l, on les avait moiti prix et ils jouaient des airs de + leur pays. Pas de droits d'auteur payer.</p> + + <p>—Le public va se fcher! objecta timidement Franois. Il y a + dj eu des histoires parce qu'on employait des trangers sur la + parade.</p> + + <p>—Je veux bien, moi! rpliquait Jean qui avait toujours une + raison donner, expose-toi tous les jours te faire bouffer par tes + btes... uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec + l'argent que tu gagnes au pril de la vie, je veux bien! C'est + stupide, mais c'est d'un bon Franais!... Ah! tu comprends le + commerce, toi!</p> + + <p>Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de + l'ancien personnel.</p> + + <p>Il avait t tout entier remplac par des cratures de Jean Tabary, + des individus plus ou moins tars, qui avaient t les compagnons de + dbauche du rgisseur.</p> + + <p>Maintenant le fils de Louise Tabary tait sr de ne se heurter + aucune rsistance. On excutait ses ordres et tout pliait devant son + autorit, que celle de Chausserouge contrebalanait peine.</p> + + <p>Une seule volont lui faisait obstacle et l'empchait de se + considrer comme le chef occulte, mais suprme de la mnagerie, mais + un obstacle devant lequel se brisait toute sa diplomatie.</p> + + <p>Amlie ne cessait de lui tmoigner l'antipathie, la plus franche, + et bien qu'elle ne prit aucune part l'administration, elle ne + perdait jamais une occasion de s'lever avec force contre des rformes + qui devaient, son avis, conduire l'tablissement sa ruine.</p> + + <p>C'tait entre elle et son mari un ternel sujet de discussion. Elle + n'avait pu prendre son parti de l'ingrence dans la maison de ce Jean, + dont elle avait tant redout ds le premier instant la funeste + influence.</p> + + <p>Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune + femme sur sa mauvaise impression.</p> + + <p>Voyant qu'il ne pouvait y russir, qu'au contraire, elle cherchait + par tous les moyens le perdre dans l'esprit de son mari, il entra + rsolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait + vainqueur.</p> + + <p>—Je t'avais bien prvenu, dit-il Franois, le jour o tu + m'as fait part de ton projet de te marier avec la fille du pre + Collinet... Maintenant tu n'es plus le matre chez toi... elle te mne + par le bout du nez... C'est facile voir...</p> + + <p>—Amlie s'occupe du mnage et pas d'autre chose... riposta + Chausserouge. Elle m'obit et je ne reois d'ordres de personne...</p> + + <p>—Non... mais avec a que je ne m'aperois pas que tu n'es + plus le mme chaque fois que tu viens de la quitter... Elle te fourre + des ides dans la tte et il n'y a plus moyen de te faire entendre + raison. Je voudrais avoir une femme qui se permettrait de me faire... + simplement des observations. Nous verrions a!</p> + + <p>—Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je + ne la consulte pas, c'est que tu es ici... malgr elle.</p> + + <p>—Pour une fois que tu as montr de l'nergie! Pardieu, il + n'aurait plus manqu que dans cette occasion-l tu n'aies pas prouv + que tu tais le matre! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait + pour t'en tirer! Mais, mon vieux, ne passe donc pas ta vie dans les + jupes de ta femme! Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent + aprs la reprsentation rigoler dans la caravane de la mre Tabary... + On fera une petite partie entre copains... Veux-tu venir?</p> + + <p>—Je ne sais pas si...</p> + + <p>—Tu vois! Tu n'oses pas rpondre sans consulter ta femme.</p> + + <p>—Eh bien, j'irai! dit Chausserouge piqu au vif.</p> + + <p>—C'est bon, je compte sur toi! On verra si tu es de + parole!</p> + + <p>Chausserouge rentra chez lui et prvint sa femme de son intention + d'aller passer la soire chez les Tabary.</p> + + <p>—Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amlie + triplement, et puis, ces derniers temps, Zzette a pris froid; elle + tousse... Si tu tais gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu + resterais avec moi.</p> + + <p>—J'ai promis. Il faut que j'y aille.</p> + + <p>—Tu vois... tu prfres la socit de ces gens-l la + mienne. Ah! Franois! Franois! prends garde... je ne sais pas, il me + semble qu'un nouveau malheur nous menace. Et, tu sais, mes + pressentiments ne me trompent pas...</p> + + <p>—Oh! Mais tu m'ennuies la fin... et si a continue, tu vas + me rendre l'existence insupportable! rpliqua durement Chausserouge. + J'en ai assez de toutes ces jrmiades... Je ne suis pas un gamin et + je sais ce que j'ai faire!</p> + + <p>Il dna rapidement, descendit la mnagerie, et aussitt aprs la + dernire reprsentation, il se rendit chez les Tabary.</p> + + <p>Louise, prvenue, avait prpar une collation.</p> + + <p>Elle tait vtue d'un peignoir rose et elle n'avait nglig aucun + des artifices qui pt faire ressortir l'clat de son teint encore + frais et l'attrait de sa beaut dj un peu mre.</p> + + <p>Puis tour tour arrivrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, + le marchand de marionnettes, comme l'appelaient les forains et + Troubat, propritaire d'un mange perfectionn: les chevaux au + galop.</p> + + <p>Tous taient des amis de la maison. Ils prirent place dans + l'troite caravane autour d'une table, dont le centre tait occup par + un vaste saladier rempli de vin chaud.</p> + + <p>Louise Tabary avait fait Chausserouge une place auprs + d'elle.</p> + + <p>—Sais-tu, dit Jean sa mre, que nous avons failli ne pas + avoir l'ami Franois. La patronne voulait le garder ce soir pour elle + toute seule.</p> + + <p>—En voil une goste! dit Louise, elle n'avait qu' + l'accompagner, son cher et tendre, elle aurait t la bienvenue.</p> + + <p>—Ma femme est un peu souffrante ce soir, dit + Chausserouge.</p> + + <p>—Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean + ironiquement.</p> + + <p>—Il n'y a pourtant pas de quoi. Une vieille femme comme moi! + rpliqua Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de + moins! Il y a eu un moment, quand il a dbut, le petit...—je + l'appelle toujours le petit, je l'ai vu si jeune!— l'poque o + toutes les belles dames lui couraient aprs, o je n'aurais pas t + loigne d'avoir un regard pour lui. J'tais encore pas trop mal dans + ce temps-l, mais j'avais Tabary qui, lui non plus, n'tait pas encore + gteux, le pauvre cher homme, et je n'aurais pas voulu lui faire de + peine.</p> + + <p>—Ah! Madame Louise! dit Chausserouge, trs flatt au fond, si + j'avais pu le deviner!...</p> + + <p>—Voyez-vous! Tenez! le polisson!... Je n'aurais jamais os + dans le temps... Je dis cela maintenant parce que je sais bien qu'il + n'y a plus de danger.</p> + + <p>Et en mme temps elle dcocha une oeillade au dompteur.</p> + + <p>—Euh! Euh! fit Oiselli en riant.</p> + + <p>—Tu peux rire, mon garon! C'est malheureusement trop vrai. + Quand je me regarde dans la glace, je ne me reconnais plus.</p> + + <p>—Il y a des jeunes qui ne vous valent pas, madame Tabary, dit + Romillard, et je connais pas mal de camarades, qui seraient joliment + contents si...</p> + + <p>—Disons pas de btises, interrompit Louise. Quand on a un + laideron pour femme, je ne dis pas, mais quand on est le mari d'Amlie + Collinet, c'est autre chose... C'est qu'il n'y a pas dire, avant + d'avoir eu sa gosse, elle a t une des plus belles filles du Voyage, + et sage avec a, et douce et aimante... Toutes les qualits, quoi! + C'est pas vrai, ce que je dis l?</p> + + <p>—Ne me forcez pas dire ce que je pense, rpartit le + dompteur, visiblement gn par la tournure que prenait la + conversation.</p> + + <p>—Oui, c'est vrai! nous ne sommes pas l pour nous amuser. A + vos sants, mes enfants! Ensuite, on va faire une petite partie.</p> + + <p>—Un rams, c'est a! dit Jean qui se leva, tendit un tapis + sur la table et apporta un jeu de cartes.</p> + + <p>Louise avait rapproch sa chaise de celle de Franois.</p> + + <p>—A propos, dit-elle, on peut fumer ici. Et je vais donner + l'exemple.</p> + + <p>Et la premire, elle alluma une cigarette.</p> + + <p>On commena jouer.</p> + + <p>—Vous savez, dit Jean, la rgle ordinaire... Quand il n'y a + pas de rams, c'est la noce, tout le monde y va!</p> + + <p>Au premier tour, Chausserouge ne leva pas un pli.</p> + + <p>—V'l que a commence bien pour toi, mon vieux, dit le fils + Tabary.</p> + + <p>—Qui gagne en premier vaut pas jus de fumier! dclara + sentencieusement Romillard.</p> + + <p>Chausserouge paya le rams, donna les cartes et annona:</p> + + <p>—La dame! Et je vous attends, mes petits... J'y vais.</p> + + <p>Mais cette fois encore, il perdit.</p> + + <p>—C'est trop fort! s'cria-t-il, avec trois atouts et la dame + garde! C'est la guigne, y a pas dire!</p> + + <p>—Malheureux au jeu, heureux en femmes! pronona le + Bel-Homme.</p> + + <p>—En voil une erreur, par exemple... du moins en ce qui me + concerne! fit Chausserouge, en souriant la matresse de maison.</p> + + <p>—Plaignez-vous donc!... Tout le monde vous aime! riposta + Louise.</p> + + <p>En mme temps, elle approcha encore sa chaise et le dompteur sentit + le genou de sa voisine frler son genou.</p> + + <p>Il la regarda. Louise Tabary, absorbe en apparence par l'examen de + son jeu, gardait un visage impassible. Peut-tre tait-ce une + rencontre fortuite. Il attendit une minute, puis, timidement, il + hasarda son tour une pression significative laquelle rpondit + immdiatement une autre pression.</p> + + <p>Ds lors il n'eut plus de doute; c'tait bien de la part de sa + voisine une invitation pousser plus loin les choses.</p> + + <p>Et son esprit s'gara en mille suppositions.</p> + + <p>tait-ce de la part de Louise un calcul ou bien un caprice, une + fantaisie subite laquelle elle cdait irrsistiblement?</p> + + <p>Il la considra la drobe et elle lui apparut tout d'un coup + sous un jour nouveau.</p> + + <p>Dcidment, et bien qu'elle frist la quarantaine, elle tait + encore trs bien. Pas de rides, des yeux noirs, des lvres sensuelles + qui, s'entr'ouvrant, laissaient apercevoir une irrprochable + dentition, des narines mobiles, un embonpoint lger qui tait un + charme de plus, enfin le fruit trs sain dans tout l'clat et la + saveur de sa maturit.</p> + + <p>Et son souvenir le reportant dix ans en arrire, il se rappela la + rputation de Louise, du temps qu'on l'appelait encore la belle + Losa.</p> + + <p>En mme temps qu'il avait t la coqueluche des belles dames, elle + aussi avait fait courir tout Paris... Et une lgende avait couru sur + son compte.</p> + + <p>Elle avait t faible et l'on racontait sur le Voyage qu'elle + mritait son succs par son exprience consomme des choses de + l'amour... On ne l'oubliait plus quand on avait une fois obtenu ses + faveurs...</p> + + <p>Boyau-Rouge, avec qui sa liaison avait t publique et qui se + connaissait en femmes, n'avait-il pas dclar maintes fois, avec son + habituelle fatuit—car il ne brillait pas par la + dlicatesse—qu'il n'avait jamais eu matresse si experte!... + Cependant elle tait jeune, dans ce temps-l, un ge o la femme + n'est pas encore en pleine possession de ses facults...</p> + + <p>Et soudain le dsir naquit en lui, persistant, tenace, de possder + cette femme, qui semblait s'offrir lui... un dsir de brute, pareil + celui qu'il avait prouv jadis, en province, le jour o il avait + tent de prendre Amlie, avant son mariage...</p> + + <p>Une comparaison s'imposa son esprit qu'il ne put vaincre, entre + cette crature plantureuse et bien en chair et ce maigrichon d'Amlie, + toujours malade depuis la venue de Zzette, dj vieillotte, malgr + ses vingt-deux ans.</p> + + <p>Jean Tabary avait bien eu raison, jadis, lorsqu'il l'avait mis en + garde contre l'entranement auquel il avait cependant cd... il avait + bien raison lorsqu'il lui reprochait sa faiblesse...</p> + + <p>Non! Amlie n'tait certes pas la femme qu'il lui fallait, lui, + l'homme d'action avant tout...</p> + + <p>Elle n'avait pas su comprendre son caractre; il n'avait pas trouv + auprs d'elle la satisfaction qu'il tait en droit d'attendre.</p> + + <p>Eh bien! il secouerait le joug, montrerait qu'il tait le matre et + tant pis pour elle, puisqu'elle le forait chercher ailleurs + quelqu'un dont le temprament pt rpondre aux besoins de sa + nature!...</p> + + <p>Sa pense vagabondait... il n'tait plus au jeu et commettait + fautes sur fautes...</p> + + <p>A une heure, il avait perdu vingt-cinq francs.</p> + + <p>—On touffe ici! dit tout coup Louise, en faisant signe + son fils d'entrebiller la porte de la caravane.</p> + + <p>En mme temps, elle entr'ouvrit son peignoir.</p> + + <p>—Ah! madame Louise, dit Romillard en plaisantant, prenez + garde, ils vont se sauver.</p> + + <p>—Pas de danger! rpliqua-t-elle, ils sont bien attachs, et + pourtant ils ont la partie belle... Je n'ai pas de corset...</p> + + <p>Et elle mit de la coquetterie dcouvrir sa gorge trs + blanche.</p> + + <p>—Vous voyez, je n'ai dessous que ma chemise!</p> + + <p>A la vue de la peau mate de sa voisine, de ces seins fermes qui + pointaient sous la batiste, le dsir de Chausserouge s'accrut.</p> + + <p>—Fermez cela, madame Louise! dit-il avec un rire forc, vous + me donnez des ides!</p> + + <p>—Voyez-vous a! mais puisque vous avez chez vous une gentille + femme qui vous attend... il ne peut pas y avoir de danger!</p> + + <p>—Non! non! Ce n'est pas la mme chose!</p> + + <p>La partie continua sans que Chausserouge pt rattraper l'argent + qu'il avait perdu.</p> + + <p>A deux heures, Oiselli se leva.</p> + + <p>—Il ne faut pas oublier que nous avons travailler demain... + Ce n'est pas que je m'ennuie dans votre socit, mais je crois qu'il + est plus sage...</p> + + <p>—Alors, vous faites Charlemagne...</p> + + <p>—Non, je vous jure, mais je suis forc, et puis ma caravane + est tout au bout de la fte.</p> + + <p>—A ct des ntres! firent en se levant Romillard et Troubat. + Eh bien! venez-vous, Chausserouge?</p> + + <p>—Non! Moi, je demeure deux pas, j'ai le temps.</p> + + <p>—Prends garde! dit Jean, en clatant de rire; tu vas te faire + gronder par ta femme!</p> + + <p>—Tu m'ennuies la fin! Et pour le prouver que non, je reste! + Madame Louise, voyons, y a-t-il encore un verre de vin chaud?</p> + + <p>—Alors, nous te laissons, fit le jeune homme, qui sa mre + venait de faire un signe.</p> + + <p>—Tu t'en vas?</p> + + <p>—Oh! dit Jean, n'ayez pas peur, je reviendrai. Je vais + seulement accompagner les amis au bout du chemin. Tu n'es pas + plaindre, toi! Tu vas tenir compagnie maman en attendant mon + retour.</p> + + <p>—Si elle consent?</p> + + <p>—Moi, tout ce qu'on voudra. Je ne suis pas bgueule et jamais + un homme ne m'a fait peur.</p> + + <p>Pourtant, quand les invits et son fils furent sortis et qu'elle se + trouva seule en face du dompteur, elle baissa les yeux et prit un air + gn.</p> + + <p>Tous deux se regardrent en silence. Enfin, Chausserouge rompit le + silence le premier.</p> + + <p>—Alors, c'est vrai, madame Louise, ce que vous disiez tout + l'heure? C'est vrai que vous vous intressez moi?</p> + + <p>—Dame oui!... fit Louise, je m'intresse toi... comme + quelqu'un qu'on connat depuis longtemps, qu'on a vu grandir...</p> + + <p>—Mais pas autrement? insista le dompteur, qui prit dans ses + mains les mains de sa voisine.</p> + + <p>—Qu'entends-tu par l?</p> + + <p>—coutez, madame Louise! dit Franois, laissez-moi vous dire + tout ce que je pense... Depuis que je vous ai revue, depuis l'autre + jour, je ne sais pas ce qui s'est pass en moi... je ne sais ce que + j'prouve... Tout l'heure, quand je sentais votre genou qui + s'appuyait contre le mien, je n'tais plus au jeu... Madame Louise, je + crois que je vous aime...</p> + + <p>Louise Tabary repoussa doucement les mains de Chausserouge.</p> + + <p>—Oh! Est-ce que tu es fou... voyons! Aimer une vieille femme + comme moi... toi, l'ami de mon fils... Je pourrais presque tre ta + mre!</p> + + <p>—Y a-t-il une si grande diffrence?... J'ai cinq ans de plus + que Jean... a fait douze ans entre nous... C'est pas une affaire!... + Ah! tenez, je comprends qu'on vous ait aime, vous! Y a pas de femme + plus engageante que vous...</p> + + <p>—Ne me dis pas a, Franois... ne me tente pas... D'abord, je + suis marie... Toi aussi... tu as une femme jeune, gentille... tu as + un enfant...</p> + + <p>—Ah! oui! Amlie! fit Franois avec emportement, est-ce que + c'est une femme comme a qu'il me fallait... Un gnangnan, qui ne sait + que geindre et se plaindre, toujours malade... et qui me rend + l'existence insupportable. Ah! si je vous avais mieux connue plus tt, + madame Louise! Avec vous j'aurais t heureux... Et puis, c'est pas + tout a, aujourd'hui j'ai envie de vous... Vous me plaisez... je ne + vous dplais pas trop, n'est-ce pas?</p> + + <p>—Il me demande s'il me dplat! soupira Louise, ah! c'est + bien un malheur pour nous deux que nous nous soyons rencontrs... + parce que a ne sera pour nous qu'une source de souffrances... Mon + pauvre Franois! Oui, je t'assure! Oui, je me sens attire vers + toi!... Mais je ne suis pas libre, je ne voudrais pas rougir devant + mon fils! Ah! certes, c'est bien un homme comme toi qu'il m'aurait + fallu! A nous deux, nous aurions gagn une fortune... Mais qu'est-ce + que tu veux, puisque c'est impossible, puisque nous ne pouvons tre + l'un l'autre!... C'est pas la peine d'insister! Tiens! Tiens! je + t'en prie, ne me parle plus... Va-t'en! a vaudra mieux!</p> + + <p>Mais cette rsistance, laquelle Franois ne s'attendait pas, ne + fit qu'exasprer son dsir.</p> + + <p>Il se leva, prit Louise Tabary dans ses bras et, avec la mme furie + qui l'avait jadis jet sur Amlie, il lui appliqua goulment ses + lvres sur la bouche:</p> + + <p>--- Je te veux, je te dis! J'ai envie de toi!</p> + + <p>Mais Louise se dfendait:</p> + + <p>—Laisse-moi, je t'en prie! C'est impossible!</p> + + <p>Impossible! Ce mot fouetta le sang du dompteur. Il serra les + briser les poignets de Louise Tabary, puis, penche sur elle, et la + regardant bien dans les yeux:</p> + + <p>—Je te dfends de prononcer ce mot-l! Tu n'en as pas le + droit! Pourquoi as-tu t coquette avec moi?... Pourquoi m'as-tu + encourag? Pourquoi as tu excit mes sens?... Tout l'heure, ces mots + caressants... ces frlements de genou, pourquoi?... Et l'heure o je + te demande de m'accorder ce que ta voix, tes gestes, ton attitude + m'ont promis, tu te refuses! Tu me rponds:</p> + + <p>—Impossible! Je ne suis pas libre! Pour qui me prends-tu? + Penses-tu que j'ignore la vie? Dans un temps o tu tais encore moins + libre, puisque Tabary tait l, t'a-t-il t impossible de prendre + Boyau-Rouge pour amant, la barbe de tout le Voyage, et sous le nez + mme de l'autre. Et ensuite, quand tu as tenu toute seule ton + entresort... t'es-tu gne... Je ne veux pas que tu fasses la fire + avec moi... Je t'en prie, Louise, je t'en prie!</p> + + <p>Louise Tabary tait une femme forte. Elle se dgagea de l'treinte + du dompteur et d'une voix dure et sche:</p> + + <p>—Eh bien! j'ai toujours fait ce que j'ai voulu! Mais jamais + personne n'a rien obtenu de moi en s'y prenant comme toi... Oui, tout + l'heure, je ne sais quelles ides m'ont pass par la tte... Tu me + plaisais et peut-tre, si au lieu d'tre brutal... Maintenant c'est + trop tard.. c'est fini...</p> + + <p>—Louise! Louise! implora le dompteur, ne me dis pas a! Je ne + savais plus ce que je faisais... Quand je suis prs de toi... que je + te respire... je ne suis plus matre de moi-mme.</p> + + <p>—Non, va-t'en! Il est tard et ta femme t'attend! D'ailleurs + Jean va rentrer, va-t'en, je te dis.</p> + + <p>—Mais plus tard!... Demain?</p> + + <p>—Plus tard! demain, on verra! Mais aujourd'hui va-t'en!</p> + + <p>Elle tait debout; elle releva Chausserouge, qui entourait ses + genoux de ses bras et le poussa dehors.</p> + + <p>A travers la petite fentre de la caravane, elle le regarda + s'loigner tte nue se dirigeant du ct de la mnagerie.</p> + + <p>Puis elle revint la table et enleva le couvert. Quelques instants + aprs, Jean tait de retour.</p> + + <p>—Eh bien? fit-il en regardant sa mre.</p> + + <p>—Eh bien! a y est, nous le tenons!</p> + + <p>—Il t'a demand?... Et tu as consenti?</p> + + <p>—Ah! non, pas le premier jour, mais sois tranquille, mon + garon, Amlie ne t'ennuiera plus et la mnagerie est nous.</p> + + <p>Dehors, Chausserouge arpentait fivreusement le terrain. Ses tempes + bourdonnaient. Mais de quoi tait faite cette femme pourtant mre, + presque vieille, pour l'avoir ce point boulevers?</p> + + <p>Il revint sur ses pas, rda encore une fois autour de l'entresort, + puis, quand la dernire lumire fut teinte, il rentra chez lui.</p> + + <p>Amlie ne dormait pas. Elle considra un instant son mari qui se + dshabillait sans mot dire, puis:</p> + + <p>—Tu rentres tard, mon ami?</p> + + <p>—Je n'ai pas t libre plus tt, rpliqua-t-il durement.</p> + + <p>Il se coucha, mais le sommeil le fuyait. Jusqu' l'aube il resta + veill, tout ses penses.</p> + + <p>Il se sentait une sorte de rpulsion, presque de la haine pour + Amlie, pour cette femme qui il avait li sa vie, qui lui avait + donn un enfant, qui allait peut-tre demeurer pour lui un obstacle + insurmontable.</p> + + <p>Il ne retrouvait en elle aucun des attraits qui l'avaient pouss + jadis dans ses bras; il s'tonnait d'avoir pu trouver quelque plaisir + auprs d'elle.</p> + + <p>Et elle s'offrait lui, elle tait sa chose... tandis que l'autre, + cette femme, qui avait excit tant de dsirs, allum tant de + convoitises... cette autre dont la chair l'avait gris subitement, se + refusait obstinment!</p> + + <p>—Tu ne dors pas, Franois? dit tout coup Amlie en se + rapprochant de lui; tu sais, Zzette a beaucoup touss, maintenant + elle va mieux!</p> + + <p>Elle entoura de ses deux bras la tte de son mari, se fit + cline.</p> + + <p>—Laisse-moi! dit Chausserouge brutalement. Je suis + fatigu.</p> + + <p>Amlie comprit que quelque chose de grave s'tait pass dans la + soire. Elle n'osa pas insister, se retira et pleura silencieusement. + Le temps des preuves venu pour elle.</p> + + <p>Longuement, Franois repassa dans son esprit les incidents de cette + nuit. La rsolution qu'il prit le calma un peu. Oui, dcidment, il + irait jusqu'au bout... Il possderait Louise!</p> + + <p>Au petit jour, il s'endormit.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='IX'></a> + + <h2>IX</h2> + <br> + + + <p>Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la + mnagerie.</p> + + <p>Il retrouva Jean Tabary son poste et il se sentit pris, sa vue, + d'une sorte de confusion. tait-il au courant de la scne de la + veille?</p> + + <p>Mais le rgisseur ne laissa rien paratre dans sa manire d'tre, + ni dans son attitude, qui pt faire supposer au dompteur que sa mre + lui avait racont ce qui s'tait pass.</p> + + <p>Au fond, Franois prouvait une honte et un dpit dont il n'tait + pas matre. Il s'tait montr insolent et brutal inutilement. Comment + Louise accueillerait-elle sa nouvelle proposition?</p> + + <p>Il tait dvor du dsir de la revoir, de lui parler... Il et + voulu savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, + ni le courage de se prsenter devant elle.</p> + + <p>Enfin, le soir, un peu avant l'heure du dner, il n'y tint plus. Il + venait de donner sa reprsentation de jour. Il se dshabilla + rapidement et se dirigea vers l'entresort.</p> + + <p>Louise Tabary tait assise son contrle.</p> + + <p>Il rougit sa vue, s'approcha; elle lui tendit la main.</p> + + <p>—Te voil, toi, homme terrible! dit-elle en souriant. M'en + as-tu assez dit hier soir? Et pourtant, si je t'avais cd, tu ne + serais pas l maintenant.</p> + + <p>Chausserouge sentit tout son courage renatre.</p> + + <p>On ne lui en voulait pas de son incartade.</p> + + <p>—Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais t plus tt.</p> + + <p>—C'est gentil toi, ce que tu dis l!</p> + + <p>—Vous m'aimez donc toujours un peu?</p> + + <p>—Ne me force donc pas te le rpter, mais tu le sais bien, + il y a des scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas + matre, et tant d'obstacles nous sparent!</p> + + <p>—Je les supprimerai!</p> + + <p>—Supprimeras-tu ta femme, ton enfant?</p> + + <p>—En quoi notre amour peut-il leur causer un prjudice? Si + nous nous aimons, cela ne regarde que nous.</p> + + <p>—Aprs... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras + d'avoir obi un caprice passager. Tu t'es bien lass de ta femme qui + est plus jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et + alors... je serai seule souffrir... Non, lu sais, Franois, c'est + trs srieux... A un tranger, si j'en avais eu la fantaisie, je + n'aurais rien refus... Comme tu me l'as dit si mchamment hier... + j'ai bien eu d'autres amants, dont j'ai peine gard le souvenir, + mais avec toi... vois-tu, non!... je le sens, a serait trop + grave!</p> + + <p>—Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce + que vous dites l?</p> + + <p>—Assurment. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant?</p> + + <p>—Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes + bras!... Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la + femme!</p> + + <p>—Passionn, va! dit Louise Tabary en souriant.</p> + + <p>—Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, a + m'est gal! Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais + laissez-moi esprer...</p> + + <p>—Il faut toujours esprer... dit Louise d'un ton + impntrable.</p> + + <p>—Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux + qu'ici... quand est-ce que je vous verrai... seule?</p> + + <p>—a, c'est plus grave!...</p> + + <p>—Oh! si, dites, quand?</p> + + <p>—Eh bien, dit Louise trs bas, quand tu voudras... Le soir... + je suis toujours seule... Dans ma roulotte... aprs la + reprsentation!</p> + + <p>—Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit.</p> + + <p>Six heures sonnaient quand il arriva sa caravane. Toute la + soire, il resta proccup, plein de fivre; chaque instant, il + consultait sa montre. Il avait dcid que le soir mme, il mettrait + profit la bonne volont de Louise.</p> + + <p>A peine s'il prit le temps, aprs la reprsentation, d'assister au + repas des animaux.</p> + + <p>—J'ai affaire, dit-il Jean, tu veilleras ce qu'on ne + parte pas sans que tout soit en ordre.</p> + + <p>—Compte sur moi! rpondit le jeune homme avec un sourire + plein de sous-entendus.</p> + + <p>—Ah a! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge + en se glissant hors de la mnagerie... Aprs tout, tant pis! Il a tout + intrt ne pas vendre la mche, puisqu'il s'agit de sa mre!...</p> + + <p>Toutes les lumires taient teintes. Seuls, quelques rares becs de + gaz rpandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui + borde l'esplanade.</p> + + <p>Franois se glissa silencieusement entre les caravanes sombres.</p> + + <p>A son approche, les chiens l'attache sous les voitures aboyaient, + puis se taisaient, ds qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui + passait, un du Voyage.</p> + + <p>Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumire + dansait derrire la vitre de la fentre. Il frappa.</p> + + <p>Presque aussitt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit + entendre:.</p> + + <p>—Entre, Franois!</p> + + <p>Louise tait debout, en peignoir rose, plus attife et plus + souriante que jamais.</p> + + <p>—Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus mu qu'il ne + voulait le paratre.</p> + + <p>—J'tais sr que tu viendrais ce soir, rpondit simplement + Louise Tabary.</p> + + <p>Elle s'assit dans un fauteuil, la mme place que la veille, et + elle voulut faire asseoir Chausserouge prs d'elle.</p> + + <p>Il ne prit pas garde son invitation; il s'avana les yeux + brillants, les bras ouverts et voulut la prendre...</p> + + <p>—Oh! c'est gentil toi de m'avoir permis de venir! Mais elle + le repoussa doucement.</p> + + <p>—Laisse, je t'en prie, j'ai dj des remords!</p> + + <p>—Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?</p> + + <p>—Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-tre, une mauvaise + action... dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te + cdant... en te permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai + dtourn de ton mnage et Dieu sait quels ennuis pourront en rsulter + pour toi, quels regrets, peut-tre, ma faiblesse t'aura + prpars...</p> + + <p>—J'accepte tout, riposta Franois qui s'tait agenouill aux + pieds de Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, + les yeux fixs dans les yeux de sa matresse...</p> + + <p>—Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-tre + ds prsent des ventualits devant lesquelles tu reculerais, si tu + savais quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que + j'hsite...</p> + + <p>—Que veux-tu dire? demanda Franois, tonn du ton subitement + srieux de Louise Tabary.</p> + + <p>—coute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce + que j'ai voulu, sans m'inquiter de l'opinion des gens... Pour arriver + au point o j'en suis... je n'ai recul devant aucun scrupule... J'ai + eu des amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation + le commandait... Mais l'intrt seul me guidait et je suis toujours + reste matresse de mon coeur... Dernirement quand je t'ai revu, je + me suis sentie pousse vers toi par un sentiment que je n'avais jamais + prouv, mme pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... + Il m'avait prise gamine, une poque o j'tais malheureuse et je + n'avais gure pour lui autre chose que de la reconnaissance. + Boyau-Rouge, lui, m'a prise par les sens, mais j'ai retrouv chez + nombre d'amants les mmes sensations sans m'attacher plus eux qu' + lui... Je l'ai donc quitt sans regret... Toi, au contraire, toi qui + n'as encore rien t pour moi... tu t'es rendu matre, ds le premier + instant, de mon tre tout entier... Je t'aime parce que tu es beau, + parce que tu es brave... parce que tu es toi!... Je t'aime! et la + preuve, c'est que je n'ai pu m'empcher de te le faire comprendre, de + te le dire!... La preuve, c'est que je suis prte me donner + toi!... Mais, prends garde! C'est un malheur d'tre aim pareillement + par une femme comme moi!... Quand tu auras t moi une fois, je + voudrai te garder tout entier, je serai jalouse... jalouse de tout ce + qui t'entoure... jalouse de ceux qui t'aiment... c'est affreux dire! + jalouse de ta femme, de ton enfant!... A mon ge, tu sais, les + passions sont plus fortes, l'amour plus ardent... et la haine plus + vivace. La pense continuelle, opinitre, qui m'a fait reculer jusqu' + ce jour, c'est la pense qu'une autre pourra te possder aprs moi! Je + me sens capable de tous les sacrifices, mais aussi de toutes les + fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-tre, pour te conserver... + pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier... tu seras mon + dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une situation qui + serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu venais une belle + fois te dtacher de moi... Parle maintenant... veux-tu encore de + moi?</p> + + <p>Louise Tabary avait rcit, cette tirade, tout d'une haleine, comme + une leon apprise.</p> + + <p>Tout autre que Franois et recul ou du moins demand rflchir + devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de + l'amoureux dompteur.</p> + + <p>—Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois moi!</p> + + <p>—Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? + demanda l'astucieuse foraine.</p> + + <p>—C'est pour Amlie que tu dis cela? Eh bien! ton tour, + coute! Tout ce que je t'ai laiss entendre l'autre jour tait la + vrit!... J'ai fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis + que cela, une btise!... Je croyais l'aimer et j'tais pouss par mon + pre. Aujourd'hui, je m'aperois que je me suis tromp. Je n'ai jamais + ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, + puisque nos sensations sont identiques... que nous tions faits l'un + pour l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi + t'aimer!... Oui, je serai toi... toujours, rien qu' toi... Amlie, + je la dteste, je la hais depuis que je te connais!</p> + + <p>Il se leva et, dans un lan furieux de passion, il prit dans ses + bras sa matresse qui, cette fois, les yeux ferms, se laissa faire et + commena la dlacer.</p> + + <p>La poitrine de Louise se soulevait... Franois posa ses lvres sur + cette gorge palpitante...</p> + + <p>Tout coup une pense subite traversa son esprit.</p> + + <p>—Et Jean? fit-il l'oreille de Louise.</p> + + <p>—Jean ne viendra pas!</p> + + <p>Sans rpondre, le dompteur, d'un revers de main, teignit la + lumire...</p> + + <p>L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait + grand jour quand Franois Chausserouge sortit de la caravane des + Tabary.</p> + + <p>Il tait tourdi, gris par la nuit qu'il venait de passer...</p> + + <p>Certes, dans sa vie, il avait eu bien des matresses, mais jamais + aucune qui et ce point nerv ses sens, fait vibrer tout son + tre...</p> + + <p>Il marchait sans ide... la tte vide, mais confondu devant une + exprience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais os le + souponner, dlicieusement caress par le souvenir de ces heures + d'extase, n'ayant qu'une ide, les revivre, aujourd'hui, demain... + toujours!</p> + + <p>Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de + fidlit... C'est lui qui viendrait la supplier de n'tre jamais qu' + lui... lui seul!</p> + + <p>C'est lui qui n'et recul devant rien, pour s'assurer l'ternelle + possession de cette femme, jamais rassasie, en qui semblait + s'incarner la joie de vivre!</p> + + <p>Qu'tait-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colre + le secouait la pense qu'Amlie serait dsormais l'ternel obstacle + un bonheur qu'il et voulu avouer, rendre public!</p> + + <p>En cet instant,—et il ne fut pas matre de rprimer ce + sentiment,—la nouvelle de la mort de sa femme l'et soulag.</p> + + <p>—Aprs tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se + justifier vis--vis de lui-mme, est-ce donc un crime de rechercher au + dehors les satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je + travaille assez et j'ai eu assez de dboires pour qu'il me soit permis + de ne ngliger aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les + ennuis de l'existence...</p> + + <p>C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane o, dj + leve, et les yeux rougis par les pleurs, Amlie l'attendait.</p> + + <p>—Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit.</p> + + <p>—J'ai t bien inquite, toute cette nuit, fit doucement la + jeune femme, je craignais qu'il ne te ft arriv quelque + accident...</p> + + <p>—Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu + n'as pas t'inquiter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire + ailleurs...</p> + + <p>—Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil + de la nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne + t'apercevais pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse...</p> + + <p>—C'est de ta faute, il fallait te coucher!</p> + + <p>—Franois! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... + Songe donc, c'est la premire fois que tu demeurais une nuit entire + dehors...</p> + + <p>—Oh! mais, j'espre que tu ne vas pas recommencer gmir! On + dirait, ma parole, que tu as te plaindre! Que te manque-t-il?</p> + + <p>—Franois... quelque chose se passe en toi que je ne puis + m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout l'heure, tu ne + m'as pas mme embrasse...</p> + + <p>—S'il n'y a que cela, c'est facile!</p> + + <p>Et distraitement, du bout des lvres, press d'en finir, comme s'il + et accompli une corve, il effleura la joue de sa femme.</p> + + <p>—Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix!</p> + + <p>—Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille?</p> + + <p>—Zzette? Eh bien! comment va-t-elle?</p> + + <p>—Elle a pass une assez bonne nuit... Mais elle tousse + toujours.</p> + + <p>—C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, part a?</p> + + <p>—Non, rien!</p> + + <p>—J'ai faim... donne-moi djeuner!</p> + + <p>Il but et mangea sans rien dire, la pense absente, l'oeil + vague.</p> + + <p>Assise auprs de lui, se levant chaque instant pour le servir, + Amlie l'observait en silence, touchant peine aux mets qu'elle avait + prpars.</p> + + <p>—Pourquoi ne manges-tu pas?</p> + + <p>—Je n'ai pas faim.</p> + + <p>Chausserouge haussa les paules, puis quand il eut fini, il se + leva, prit son chapeau et se disposa sortir.</p> + + <p>Amlie s'arma de courage; elle se planta devant son mari:</p> + + <p>—Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas?</p> + + <p>—Je serai absent le temps qu'il faudra, rpondit-il en + l'cartant.</p> + + <p>—Franois, dit alors rsolument la jeune femme, tu ne + sortiras pas avant que nous ayons eu tous les deux une explication. + Pourquoi ne m'aimes-tu plus?... T'ai-je donn des motifs qui puissent + justifier l'abandon o tu me laisses... seule avec notre enfant + malade... Rponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?...</p> + + <p>Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine.</p> + + <p>—Ma chre Amlie, dit-il, je sais ce que j'ai faire... Si + tu veux que nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de + tes questions, ni de tes reproches... Je suis en ge de me + conduire...</p> + + <p>—Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne + pas te laisser voir combien le chagrin me dvore... Mais il est des + heures o j'touffe... Alors c'est plus fort que moi... + Pardonne-moi!... Mais laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te + porte qui dicte mes paroles... Franois, tu es sur une mauvaise pente! + Tu tais meilleur pour moi, avant notre rentre Paris. Si parfois tu + me traitais durement, tu savais si bien me faire oublier tes durets! + Aujourd'hui, ce que j'avais prvu est arriv... depuis que tu as + introduit ici Jean Tabary...</p> + + <p>—Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te dfends + d'accuser Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre + moi-mme! Mais il n'est, en aucune faon, responsable de ma conduite! + Encore une fois, je fais ce que je veux! Donc, trve tes + pleurnicheries et laisse-moi passer!</p> + + <p>—Tu aimes quelqu'un, Franois!... puisque tu me forces te + le dire, je suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis + la contenir! Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi + pleurer... laisse-moi te dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette + femme, si je la connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre + mon bonheur!</p> + + <p>—Tu ne la connatras pas! ricana le dompteur.</p> + + <p>Amlie redressa la tte. Son mari avait avou!</p> + + <p>Donc, il avait une matresse, avec qui il avait pass la nuit, et + c'est au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il + venait lui jeter le sarcasme la face!</p> + + <p>Et c'tait chez elle qu'il passerait peut-tre la nuit prochaine... + les autres! Et personne qui conter sa peine!...</p> + + <p>Ah! si Chausserouge, le pre, et t l, comme tout et chang et + comme il et su imposer sa volont.</p> + + <p>Mais, hlas! elle tait seule et sans force contre cet homme, si + faible avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la + braver et l'humilier!</p> + + <p>Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle tait une enfant + du Voyage.</p> + + <p>A la rude cole de son pre, elle avait appris avoir de + l'nergie, quand il le fallait.</p> + + <p>On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle dfendrait + son bien!</p> + + <p>Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la + porte, elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fivre, + elle lui cria:</p> + + <p>—Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses!</p> + + <p>—Ah! tu sais..., tu m'embtes! riposta le dompteur en se + dgageant.</p> + + <p>Puis, son tour, il lui mit la main sur l'paule, la rejeta + rudement l'intrieur de la caravane et sortit en claquant la + porte.</p> + + <p>A travers la vitre, Amlie, vaincue, et brise, suivit de l'oeil + son mari qui s'loignait.</p> + + <p>Elle le vit entrer dans la mnagerie. Alors, sre qu'il n'allait + pas un nouveau rendez-vous, elle s'accouda la table et resta + longtemps abme dans les larmes.</p> + + <p>Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scne, + Chausserouge ne fit la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea + du bout des dents.</p> + + <p>Amlie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un + grand parti.</p> + + <p>Quelques instants aprs que Chausserouge se ft rendu la + mnagerie, elle s'assura que Zzette dormait bien et elle l'y + suivit.</p> + + <p>L, dissimule dans un coin, elle observa les spectateurs, les + spectatrices, esprant saisir au passage un signe d'intelligence qui + pt tre pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait + connatre sa rivale... Son mange n'chappa pas Jean Tabary, qui en + prvint le dompteur.</p> + + <p>—Tu as donc eu des histoires dans ton mnage? On dirait + qu'elle est jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie + chaque cliente qui passe!</p> + + <p>—Si elle est jalouse, rpondit Franois, faut esprer que a + lui passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce + qu'elle voudra, elle est sre de faire chou blanc.</p> + + <p>—La particulire n'est pas l? demanda Tabary d'un ton trs + innocent.</p> + + <p>—Non, elle n'est pas l et elle n'est pas en train d'y venir, + rpondit le dompteur, trs satisfait de voir que Jean ne paraissait au + courant de rien, je me cache mieux que a, quand je fais mes + farces!</p> + + <p>A minuit, quand il eut quitt son costume, et qu'il se fut assur + qu'il laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de + la caravane de Louise.</p> + + <p>Il allait l'atteindre et se prparait frapper, quand une ombre se + dtacha d'un arbre et lui barra le passage.</p> + + <p>—C'est chez Louise Tabary que tu as t hier... et c'est chez + elle que tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. + Eh bien, je suis l, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas!</p> + + <p>Et Amlie, passant son bras sous celui de son mari, chercha + l'entraner.</p> + + <p>Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, Franois + Chausserouge ne sut d'abord que rpondre.</p> + + <p>Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid.</p> + + <p>—Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de + ton mnage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de + savoir o je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de a, file et que + je ne te retrouve plus sur mes pas...</p> + + <p>Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de + modration, craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un + scandale n'veillt les forains endormis et ne les attirt sur le + seuil de leurs caravanes, mais sa voix tremblait de colre.</p> + + <p>—Va-t'en! rpta-t-il encore une fois; va-t'en! ou a va + tourner mal!</p> + + <p>—Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amlie en s'accrochant + dsesprment au bras de son mari. Je t'en prie, Franois! au nom de + ton pre, au nom de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne + me laisse pas retourner seule... Reste avec moi!</p> + + <p>—Je te dis de me lcher... et de partir... j'ai affaire!</p> + + <p>—Tu vas chez la Tabary! Elle est ta matresse maintenant! + Cette femme avec qui tout le Voyage a couch... qui pourrait tre ta + mre! Ah! c'est trop de honte! Eh bien! non, je ne lui cderai pas une + place qui m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dnoncerai + tous cette femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez + elle, je resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... + Non, une fois de plus, je ne partirai pas sans toi...</p> + + <p>La main de Chausserouge serra le briser le poignet de sa femme. + Une fureur l'tranglait, tempre par la peur du scandale.</p> + + <p>—Tais-toi! balbutia-t-il frmissant, tais-toi... ou je + cogne!</p> + + <p>—Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux a!... Mais tu ne + m'empcheras pas de me rvolter...</p> + + <p>Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie la + gorge et la serraient l'touffer.</p> + + <p>—Te tairas-tu, sale bte! Te tairas-tu!</p> + + <p>Puis, prenant rapidement une rsolution soudaine, il l'entrana du + ct de la mnagerie, sans un mot.</p> + + <p>Il marchait vite, soutenant ou plutt tranant aprs lui la + malheureuse qui trbuchait chaque pas.</p> + + <p>Arriv et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la + porte et brutalement, il poussa l'intrieur la jeune femme qui tomba + la renverse sur le plancher de la voiture.</p> + + <p>Alors, donnant enfin un libre cours sa fureur, dans l'obscurit, + il s'acharna sur sa victime, la pitinant, la frappant sans mesure, + sans relche, comme il frappait ses btes, quand elles refusaient + d'obir.</p> + + <p>Fatigu enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait + aucune rsistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amlie et la + jeta sur le lit.</p> + + <p>—Je pense maintenant que tu seras corrige de t'occuper de ce + qui ne te regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que a + t'arrivera!</p> + + <p>Il ressentait pour la misrable une haine froce, la rendant + responsable de tout ce qui lui arrivait de dsagrable, se vengeant + sur elle, qui n'offrait aucune dfense, de la sujtion dans laquelle + il tait inconsciemment maintenu d'autre part.</p> + + <p>Il vengeait sur elle son autorit perdue comme s'il et t heureux + de saisir cette occasion de se prouver lui-mme qu'il tait rest le + matre.</p> + + <p>Et il tait aid, pouss dans cette revanche par la passion + sensuelle que Louise Tabary avait su faire natre et savait si bien + entretenir au fond de son coeur.</p> + + <p>Toutefois, quand il vit sa femme, tendue sans force, moiti nue + sur le lit, son visage boursoufl couvert d'ecchymoses et inond de + larmes, la poitrine souleve par les sanglots, il eut une minute + d'hsitation.</p> + + <p>Une sorte de remords l'treignit. Il avait t trop loin, il + l'avait frappe en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspr + par ses reproches, son insistance, ses pleurnicheries?</p> + + <p>Il passa sa main sur son front comme pour se demander quel parti + il allait s'arrter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa + pense se reportant vers Louise, qui, cette heure, l'attendait, il + fit un pas vers la porte.</p> + + <p>—Tu sors?... demanda Amlie d'un ton de voix si douloureux + qu'elle le fit se retourner.</p> + + <p>C'tait la plainte du chien battu qui revient lcher la main de son + matre.</p> + + <p>—Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne + veux plus de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de + tes brutalits... Elles resteront un remords ternel pour toi... et un + souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme + aujourd'hui, en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est + entre nous le commencement d'une rupture dfinitive... Tu l'aimes donc + bien, cette femme?...</p> + + <p>Loin de toucher Chausserouge, cette plainte dsole, en jetant de + nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la + rsolution du dompteur.</p> + + <p>Aussi bien c'tait une occasion de notifier une fois pour toutes + sa femme la nouvelle faon de vivre qu'il entendait dsormais mettre + en pratique.</p> + + <p>—Eh bien! oui, je l'aime, l! Je l'ai dans le sang et je n'ai + qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tt!... Elle tait + faite pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prvenue, a te + dispensera de m'espionner l'avenir... Bonsoir, je vais la + retrouver!</p> + + <p>Et il partit en faisant claquer la porte.</p> + + <p>Reste seule, Amlie se demanda si elle avait t le jouet d'un + rve. Ses gratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait l'oeil + gauche congestionn et tumfi la convainquirent de la ralit de son + malheur.</p> + + <p>Ainsi donc, tout tait fini irrmdiablement.</p> + + <p>Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arracht jamais des + griffes de cette femme dont elle savait la terrible rputation.</p> + + <p>Mais par quels sortilges, par quels charmes avait-elle donc pu + envoter ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon + quoique un peu brutal, pour qu'il en arrivt la traiter comme il + venait de le faire?</p> + + <p>Elle en avait le pressentiment.</p> + + <p>Dans cet amour funeste, sombreraient la fois et son bonheur + elle et l'avenir mme de l'tablissement.</p> + + <p>Elle n'aurait plus dsormais, comme suprme et unique consolation + tant de dboires, que la prsence de sa chre petite Zzette, + l'innocente laquelle la conduite, ou plutt la folie de son pre, + prparait un avenir si noir.</p> + + <p>Et elle passa le reste de la nuit en proie ces penses, les + tempes marteles par une souffrance morale pire que la souffrance + physique qu'elle endurait.</p> + + <p>Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la + caravane de Louise.</p> + + <p>Il avait besoin de s'tourdir, de ne pas penser l'acte que sa + conscience lui reprochait et il avait hte, pour chapper au remords, + de se retrouver auprs de celle devant qui tout son tre s'annihilait, + avide de sensations et dvor de dsirs fous.</p> + + <p>—Tu t'es fait bien dsirer ce soir, chri, dit Louise qui, + ds l'entre du dompteur, avait compris, voir sa face dcompose, + qu'un drame intime avait d le retenir, j'ai cru un moment que tu ne + viendrais pas.</p> + + <p>—Moi... ne pas venir!... s'cria Chausserouge, quand je sais + que tu m'attends, quand tu es moi!... Mais, j'ai d me fcher, + montrer que j'tais le matre et partir d'aujourd'hui, c'est + entendu... je serai ici tous les soirs. Et personne n'aura rien + dire... j'y ai mis bon ordre.</p> + + <p>—Tu as avou Amlie notre liaison? demanda Louise, le + sourcil contract la pense que cette imprudence avait pu tre + commise.</p> + + <p>—Il a bien fallu! Elle tait l, deux pas d'ici, il y a une + demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empcher d'entrer, au + moment mme o j'allais mettre la main sur le loquet de la + porte...</p> + + <p>—Mais je n'ai rien entendu?</p> + + <p>—Parce que pour viter tout scandale, je l'ai prise et + ramene de force ma caravane. Et l, ajouta-t-il, je lui ai fait + comprendre que de pareilles histoires n'taient pas de mise, que + j'aimais ailleurs et que tout tait dsormais fini entre nous...</p> + + <p>—C'est mal, ce que tu as fait l, Franois, c'est ta femme... + et peut-tre l'as-tu maltraite, frappe... cause de moi?</p> + + <p>—C'est la premire fois aujourd'hui, mais je te jure bien que + ce ne sera pas la dernire... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... + l'autre, si je consens la garder, c'est que je ne peux faire + autrement... Et j'en ai assez de regret...</p> + + <p>—Tu as tort, Franois! rpta Louise Tabary. En somme, j'ai + pris sa place et vois combien de dsagrments peut nous causer ton + indiscrtion. D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va + clater sur tout le Voyage quand on connatra notre liaison...</p> + + <p>—Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une + crainte, c'est que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu + as, mais ds que je t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte + plus pour moi... que toi!</p> + + <p>—Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary.</p> + + <p>—Cela durera tant que tu voudras m'aimer!</p> + + <p>—Alors... toujours! s'cria Louise, qui entoura de ses deux + bras le cou de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien + te devoir!</p> + + <p>De ce jour, Chausserouge devint l'hte assidu de la caravane.</p> + + <p>Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant la mnagerie + qu'aux heures o sa prsence y tait indispensable, ou aux heures des + repas.</p> + + <p>Amlie avait compris que toute rsistance tait dsormais + impossible.</p> + + <p>Elle se rsigna, et les jours passaient sans qu'elle changet dix + mots avec son mari.</p> + + <p>Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, + la nuit, jetait une mantille sur ses paules et sans se soucier de la + bise ni des intempries, elle errait des heures au milieu du Voyage + endormi, rdant autour de la roulotte claire d'une ple veilleuse, + o son mari reposait aux bras de la Tabary.</p> + + <p>Elle allait l, sans but, comprenant bien l'inanit de sa dmarche, + mais pousse par un irrsistible besoin de se rapprocher de l'tre qui + la torturait si cruellement.</p> + + <p>Puis, elle rentrait, frissonnante et glace, et se recouchait, + serrant dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zzette qui + dormait paisiblement.</p> + + <p>Sa sant ne tarda pas s'altrer; elle maigrissait visiblement; + souvent elle tait secoue de quintes de toux, qui lui brisaient la + poitrine; ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que + le mal donnait ses yeux un fivreux clat.</p> + + <p>Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute + esprance de joie, que son bonheur tait jamais envol...</p> + + <p>Elle vgtait, ddaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci + dsormais que la sant de sa fille qui, elle, se reprenait vivre, + puisant au contraire dans cette existence nomade, ce perptuel + changement d'air, une vigueur nouvelle, qui la faisait s'panouir et + grandir vue d'oeil.</p> + + <p>Bientt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du + dompteur avec Louise Tabary.</p> + + <p>La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de + dissimuler.</p> + + <p>A chacun des dplacements du Voyage, une place tait rserve la + gauche de la mnagerie pour l'entresort des Tabary.</p> + + <p>N'ayant plus se heurter aux rvoltes de sa femme, le dompteur + devint dans l'intimit moins brutal, presque tendre par moments + mme.</p> + + <p>On eut dit qu'ayant conscience de l'indignit de sa conduite, mais + n'osant y renoncer, il s'ingniait se la faire pardonner.</p> + + <p>La vrit tait que la rsignation et les larmes muettes de la + jeune femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en + lui des remords que les rsistances de la premire heure, auxquelles + il avait rpondu par la violence.</p> + + <p>Ce fut lui qui, le premier, et avant mme qu'elle et song se + plaindre, s'aperut du changement qui s'tait opr chez Amlie.</p> + + <p>—Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter + un mdecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secoue par de + continuelles crises de toux, n'avait pas touch au djeuner.</p> + + <p>—Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le + mdecin ne me gurira pas! avait rpondu Amlie en hochant + douloureusement la tte.</p> + + <p>Chausserouge avait eu un geste d'impatience.</p> + + <p>—Tout a, c'est des btises! Quand on est malade, on se + soigne! Tu seras bien avance, quand tu ne pourras plus aller et qu'il + te faudra garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal temps...</p> + + <p>—Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre.</p> + + <p>—Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avr + aujourd'hui que nous nous sommes tromps tous les deux, en croyant + nous aimer. La suite nous l'a bien montr. Il est clair que nous + n'tions pas faits l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen + de revenir l-dessus, je trouve tout fait inutile de se faire du mal + inutilement. Vivons donc en bons amis, cte cte, le mieux possible, + tout n'en ira que mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces + tiraillements qui m'ont fait porter la main sur toi, un jour que tu + m'avais exaspr. Que diable! personne n'est parfait en ce monde! + Acceptons donc l'existence telle qu'elle nous est faite, sans + rechigner... Je ne t'ennuie pas...</p> + + <p>—Pas assez! interrompit Amlie.</p> + + <p>—Allons! pas de ces mots-l! c'est bte! Je ne t'ennuie pas, + je ne te laisse manquer de rien.., tu es matresse chez toi. De quoi + te plains-tu?</p> + + <p>—Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-tre + matriel ne fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens + tous les regards qui s'attachent moi, car on sait maintenant que + Louise Tabary est ta matresse... Tu ne prends mme plus la peine de + te cacher... Si je descends dans la mnagerie, j'y rencontre Jean qui, + certes, ne me manque pas de respect, mais son air narquois quand il me + salue de son: Bonjour, patronne! et la faon insolente dont il me suit + des yeux, me font mal... C'est peine maintenant si tu t'intresses + ta fille... Et je sens une terreur immense m'envahir, la pense de + ce qui adviendra pour elle... le jour o je ne serai plus l... pour + l'aimer... et pour la dfendre peut-tre!... Pourra-t-elle si + jeune—car je ne prvois pas que je puisses vivre + longtemps—pourra-t-elle compter sur son pre, dont l'aveuglement + est tel que je dsespre de le voir jamais s'arracher des griffes qui + l'enserrent...</p> + + <p>Chausserouge avait cout cette tirade le sourcil fronc.</p> + + <p>Il eut nanmoins un accs de franchise brutale.</p> + + <p>—Eh bien! oui; l, j'ai peut-tre tort, mais que veux-tu, + j'ai trouv chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune + femme... Oui, elle me tient... et je ne puis, quant prsent, me + passer d'elle... je t'en demande pardon... mais cela ne m'empche pas + d'avoir pour toi une affection sincre... et pour Zzette donc! Tiens! + veux-tu que je te dise, tu ne connais pas Louise... Elle est trs + bonne, au fond, elle a des remords... Elle se reproche d'tre la cause + de ton chagrin... Nous n'avons pas t matres du sentiment qui nous a + rapprochs... Il ne se passe pas de jour que nous ne parlions de toi, + de la petite... Elle voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui + te fasse beaucoup... beaucoup de plaisir... pour te le donner... + Voyons! dsires-tu quelque chose?... quoi?</p> + + <p>Amlie s'tait leve pour ne pas clater en sanglots. Ainsi, son + mari en tait l!... Tellement chang, tellement domin par son + absurde passion, qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'normit de + sa proposition.</p> + + <p>Il fallait renoncer tout jamais l'espoir de le reconqurir. + C'est ainsi qu'il rpondait ses plaintes si pleines de rsignation + douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la + Tabary!</p> + + <p>—Veux-tu, lui dit-elle suffoque par l'motion qui + l'touffait, veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... + plus jamais... Tu vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en + silence, mais je ne veux plus voir personne... je ne veux plus rien + entendre...</p> + + <p>—Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien + l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens ce que tu + voies un mdecin.</p> + + <p>—Ce n'est pas la peine.</p> + + <p>—Je le veux!</p> + + <p>Et le soir mme, il revint accompagn d'un docteur qui interrogea + la jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance.</p> + + <p>En sortant, il prit Chausserouge part.</p> + + <p>—Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais + vous je dois la vrit. Vous m'avez appel bien tard... Votre femme a + les poumons attaqus... Elle a besoin de grands mnagements... Le + climat d'ici lui est trs dfavorable, et si vous pouviez-la dcider + faire un voyage dans le Midi... ce serait encore l la mdication la + plus efficace de toutes celles que je pourrais prescrire...</p> + + <p>—Alors son tat?... demanda Chausserouge effray.</p> + + <p>—Est grave, je ne vous le cache pas!</p> + + <p>Pour la premire fois, Chausserouge prouva un rel chagrin.</p> + + <p>Si au moment du dbut de sa liaison, il avait cru sentir natre au + fond de son coeur une sorte de haine contre sa femme, 'avait t un + sentiment factice, une crise irrflchie cause par l'enragement de sa + passion qui lui faisait considrer comme un ennemi quiconque cherchait + y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait + et il avait suffi pour la rveiller de cette menace latente, du simple + avertissement de l'homme de science.</p> + + <p>Le docteur avait ajout:</p> + + <p>—Elle a d beaucoup souffrir physiquement... ou + moralement.</p> + + <p>Et Chausserouge songea l'existence qu'il avait faite sa femme + depuis les longs mois qu'il l'avait dlaisse. Pour la premire fois, + il perut nettement ce que sa conduite avait de rprhensible et de + criminel.</p> + + <p>C'tait lui qui avait rduit sa femme ce dernier degr de misre + et il ne pensa plus qu' une chose, lui faire oublier le pass...</p> + + <p>Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourt lui ayant + pardonn...</p> + + <p>Il s'tonna lui-mme de cet excs de sensibilit. Pour la premire + fois, il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais + d'apporter dans ses relations avec elle une discrtion dont lui + saurait gr la pauvre Amlie, habitue moins de mnagements...</p> + + <p>C'est dans cet tat d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure + habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquitude + toutefois.</p> + + <p>Comment sa matresse accueillerait-elle la rsolution qu'il venait + de prendre?</p> + + <p>Consentirait-elle cette sorte de partage, elle dont l'amour + s'tait toujours montr si exclusif.</p> + + <p>Ds les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit + s'envoler toute apprhension.</p> + + <p>Louise Tabary se rpandit en condolances.</p> + + <p>Comment! cette pauvre Amlie tait si malade que cela! Oh! voil + bien ce qu'elle avait redout ds les premiers jours! Elle allait tre + la cause, peut-tre, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le + pardonnerait jamais!</p> + + <p>Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empcht d'aller la + soigner, la dorloter!</p> + + <p>Elle aurait eu tant de joie lui faire oublier le mal qu'elle lui + avait fait! Bien innocemment, hlas! et toute la faute en tait son + bte de coeur, dont elle n'avait su refrner les lans!</p> + + <p>Ah! cette ide la rendait rellement malheureuse... et elle + esprait bien que Franois allait faire son devoir.</p> + + <p>Et comme Chausserouge coutait, ravi, tellement ces sentiments + rpondaient ceux qu'il prouvait personnellement, elle continua:</p> + + <p>—Ton devoir, il est tout trac! C'est nous qui, par notre + faiblesse coupable, avons frapp au coeur la pauvre Amlie. Il ne faut + pas que nous ayons nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que + ce ne soit pas sans que nous lui ayons prodigu toutes les + consolations, tous les soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de + ce soir, et jusqu' nouvel ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera + pour moi un bien dur sacrifice, mais auquel mon devoir me commande de + me rsoudre. Ce sera aussi une preuve... Je verrai si l'absence est + capable de te faire oublier ton amie... Tu vas rester prs d'elle... + Le mdecin recommande un voyage dans le Midi... Pars!... N'hsite + pas!...</p> + + <p>—Tu viendras avec nous!</p> + + <p>—C'est impossible. Tu emmneras Jean... J'espre que tu + m'criras... Les tournes en province t'ont du reste toujours russi. + Recommence l'exprience... Tu n'as qu' y gagner, puisque, tu le vois + comme moi, le mtier se perd Paris et que, quand on y fait ses + frais, il faut s'estimer heureux.</p> + + <p>—M'loigner de toi... longtemps peut-tre? Tu n'y penses + pas.</p> + + <p>—Je n'y pense que trop... De cette faon, mon ami, + ajouta-t-elle tristement, tu me reviendras guri toi-mme... ou plus + aimant... Il me restera alors bnir ou maudire cette circonstance + qui m'aura donn la mesure de la sincrit et de la puissance de ton + amour... Ne me fais pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et + demain!</p> + + <p>Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta Jean la + conversation qu'elle avait eue avec son amant.</p> + + <p>—Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment o + nous le tenons, tu l'loignes! Tu le spares volontairement de lui + l'heure mme o nous sommes sur le point de devenir les vritables + matres de la mnagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est + faible... Ds qu'il t'aura quitte, comme il faut qu'il subisse + toujours l'influence de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amlie, + et alors, nisco!</p> + + <p>Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les + paules.</p> + + <p>—Comme tu es simple, mon pauvre garon! Crois-tu donc que je + n'ai pas tout prvu? D'abord, tu seras l et je compte bien sur toi + pour ne pas lui laisser oublier qu'il reste Paris une femme se + mourant d'amour pour lui. Et quant Amlie, la pauvre, j'ai fait + assez causer Franois pour savoir que je n'ai ds prsent plus rien + craindre d'elle... Je me doutais un peu de tout a... La dernire + fois que je l'ai rencontre, par hasard, elle m'a fait peur!... Une + vraie gueule de papier mch... Elle a la mort dans les os... Elle + sera douce, aimable et prvenante, mais il est des satisfactions + qu'elle ne lui donnera pas... des satisfactions qu'il ne pourra jamais + trouver avec d'autres qu'avec moi... Si, pour mon malheur, je suis + vieille dj... l'ge m'a donn de l'exprience... Crois-moi! je sais + par o il faut prendre Chausserouge, je le tiens bien!</p> + + <p>—Mais puisque tu ne seras pas l?</p> + + <p>—Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... + L'habitude tuera la piti qu'il prouve maintenant... L'existence que + sa femme, toujours plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il + regrettera son dpart, aspirera aprs son retour... Il est probable + que nous ne reverrons plus Amlie... elle est dj trop bas!... Il + reviendra donc veuf, libre... La continence aura renouvel son ardeur, + qui commence prsent s'mousser et alors... plus que jamais, il + sera nous!...</p> + + <p>—Mais l'enfant?</p> + + <p>—Je lui servirai de mre, rpliqua Louise Tabary. Ne crains + rien, mon plan est tout trac... Et puis, continua-t-elle, pour tre + sr qu'il ne nous chappera pas, je vais profiter de ses bonnes + dispositions actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes + affaires, depuis qu'il est Paris, il a pas mal d'conomies, bien + places... Je vais lui dire qu'en son absence, j'ai l'intention de + donner de l'extension mon entresort... la mme extension + qu'autrefois, pour faire la nique Boyau-Rouge, mais qu'il me manque + des fonds. Comme il dteste Boyau-Rouge, qui a t mon amant avant + lui... j'aurai ce que je voudrai et dsormais nos intrts d'argent + tant communs, il sera bien forc de penser moi souvent... Ce sera + une sret de plus.</p> + + <p>Jean Tabary regarda sa mre avec admiration.</p> + + <p>C'tait dcidment une matresse femme et il n'y avait plus qu' la + laisser faire; quiconque se ft occup de ses affaires n'et jamais su + en tirer un meilleur parti.</p> + + <p>—M'man! lui dit-il en l'embrassant, partir d'aujourd'hui, + je ne fais plus rien sans te consulter!</p> + + <p>—Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te + donnerai avant le dpart de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! + surtout, sois, le plus respectueux et le plus prvenant que tu pourras + pour Amlie! Elle te croira converti et elle sera la premire nous + aider.</p> + + <p>—Tu peux compter sur moi.</p> + + <p>Amlie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le + rcit que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des + bons conseils qu'il en avait reus.</p> + + <p>Cette ingrence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui + dplaire, de mme que cette attitude subitement sympathique lui + inspirait une secrte dfiance.</p> + + <p>Elle ne put nanmoins s'lever contre un projet qui ralisait le + plus cher de ses voeux.</p> + + <p>N'tait-ce pas en l'arrachant de vive force l'influence du milieu + dans lequel il vivait que le pre Chausserouge avait pu une premire + fois ramener son fils de meilleurs sentiments?</p> + + <p>Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amlie sentit que c'tait + assurment sur cette prsence que comptait Louise Tabary.</p> + + <p>Le fils veillerait ce que le souvenir de la mre ne sortit pas de + la mmoire du dompteur.</p> + + <p>C'tait elle parer ce danger, mais, hlas! dans son tat de + sant, elle ne se sentait gure de force faire oublier l'autre!</p> + + <p>Toutefois, on prpara tout en vue d'un prochain dpart. Il fut + dcid que la mnagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant + petites journes pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrtant + dans chacune des villes o il serait possible de compter au moins sur + deux ou trois reprsentations fructueuses.</p> + + <p>Quelques jours avant leur dpart, l'une de leurs dernires + entrevues, Louise Tabary fit part son amant du projet qu'elle + caressait d'tablir sur les mmes bases que jadis une concurrence + srieuse Boyau-Rouge.</p> + + <p>C'tait un placement sr, tant donn sa grande entente et sa + grande exprience des affaires.</p> + + <p>Comme elle s'y attendait, Chausserouge accda immdiatement son + dsir et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de + son fonds de rserve, pour l'appliquer cette entreprise.</p> + + <p>Louise promit son nouvel associ de le tenir au courant du + rsultat de ses efforts et, par une belle matine de septembre, le + convoi s'branla, prenant ce mme chemin qui, dix ans plus tt, + l'avait men la fortune.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='X'></a> + + <h2>X</h2> + <br> + + + <p>Ds les premires tapes, Franois Chausserouge apprcia pour + quelle large part l'exprience paternelle avait contribu la + prosprit de l'tablissement.</p> + + <p>Lors de la premire tourne, il s'tait toujours dcharg sur le + vieux dompteur du soin de l'administration.</p> + + <p>Maintenant c'tait Jean Tabary qu'tait chue cette tche plus + lourde qu'on ne le supposait.</p> + + <p>Or, bien que le jeune homme apportt dans l'accomplissement de ses + devoirs une relle conscience, son ignorance des petits dtails du + mtier lui faisait commettre mille maladresses.</p> + + <p>Il tait en outre insuffisamment second par le nouveau personnel + qu'il avait recrut; aussi le succs des premires reprsentations qui + furent donnes s'en ressentit-il. La publicit tait mal faite; les + emplacements mal choisis, l'installation dfectueuse.</p> + + <p>Ou bien le service des vivres tait mal assur et il arriva par + deux fois qu'on dt, dfaut de viande de cheval, mettre sac les + boucheries pour nourrir les animaux.</p> + + <p>C'tait dpenser en pure perte non seulement le bnfice, mais les + deux tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, + aprs plusieurs sjours, il se trouva que les frais n'ayant pas t + couverts, il fallut attaquer la caisse de rserve.</p> + + <p>De plus, les animaux, confis des mains inexprimentes, ne + recevaient plus les soins indispensables.</p> + + <p>Dshabitus des longues prgrinations, plusieurs tombrent + malades, et un lion mme succomba un peu avant d'arriver Lyon.</p> + + <p>Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une + longue srie de reprsentations, mais il n'atteignit pas le rsultat + espr, et au moment o il se prparait continuer son chemin, une + circonstance survint qui le fora prolonger son sjour.</p> + + <p>Amlie qui, vaillamment, jusqu' ce jour, avait support sans se + plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter.</p> + + <p>Son tat empira et le mdecin, appel aussitt, ne jugea pas qu'il + ft possible, malgr le courage qu'elle montrait, de repartir avant un + mois.</p> + + <p>Il ne pouvait venir la pense de Chausserouge de laisser sa femme + dans une maison de sant ou un hpital, puisque c'tait pour elle + qu'il avait entrepris cette longue tourne.</p> + + <p>Il retarda donc son dpart et ce fut pour rtablissement un + dsastre d'autant plus grand que, bien que la curiosit des Lyonnais + ft mousse et qu'il ne ft plus possible de compter sur de nouvelles + recettes, il fallait nanmoins subvenir l'entretien et aux frais si + considrables que comporte une mnagerie comptant plus de soixante + pensionnaires, hommes ou btes.</p> + + <p>Chausserouge montra dans cette circonstance une abngation et une + rsignation qui toucha profondment la jeune femme et lui fit presque + oublier un pass qui pourtant lui avait t bien pnible.</p> + + <p>C'est alors qu'elle se surprit peu peu ne plus mpriser autant + Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait.</p> + + <p>Elle tait femme, elle avait aim son mari; malgr ses torts elle + le chrissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu + aimer Franois.</p> + + <p>Sa jalousie et son respect de la foi jure lui faisait blmer cette + liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la + faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte + aux caprices et aux dsirs irraisonns.</p> + + <p>Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en + n'hsitant pas sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put + s'empcher de savoir gr Louise d'avoir t l'instigatrice de cette + rsolution.</p> + + <p>Cette excessive indulgence venant aprs les rvoltes des premiers + instants, ses doutes sur le mobile qui avait pouss la Tabary + suggrer son amant l'ide de se sparer d'elle et d'obir aux + conseils du mdecin, faisant ainsi preuve d'une abngation rare chez + une amoureuse, s'expliquait par l'tat maladif o elle se trouvait, un + secret pressentiment peut-tre de sa fin prochaine et inluctable.</p> + + <p>Pendant les longues heures qu'elle passait seule, tendue sur son + lit de douleur, sa pense s'garait; elle revivait les heures passes + et l'excs de misre d'autrefois lui faisait trouver bien doux les + soins attentifs dont elle tait prsent l'objet.</p> + + <p>Elle en arrivait juger presque lgitime le besoin qu'prouvait + Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment sa passion, + puisque sa sant lui interdisait dsormais de lui donner les + satisfactions qu'il tait en droit d'attendre de sa femme.</p> + + <p>D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la + mre de son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait + de le lui prouver victorieusement, tait-il juste de lui faire un + crime irrmissible d'en aimer une autre avec ses sens?</p> + + <p>Ce fut un phnomne curieux, bien fait pour exciter la sagacit des + philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade.</p> + + <p>Elle se trouvait heureuse, aprs tant de dboires, d'une situation + qu'elle n'tait pas matresse de changer et contre laquelle, quelques + mois plus tt, elle s'tait leve avec indignation et violence.</p> + + <p>Le mme revirement s'opra en mme temps chez Chausserouge, et ces + deux tres se comprirent sans se donner le mot.</p> + + <p>Durant les longues heures qu'il passait prs de sa femme, plus + tendre et plus dvou qu'il ne l'avait jamais t, il parlait de + Louise Tabary, de ses qualits, de sa franchise, des remords qu'elle + avait montrs, de ses hsitations, et Amlie l'coulait, sinon avec + plaisir, du moins avec intrt.</p> + + <p>—Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la + poussait vers mon mari; elle a cd, non sans avoir lutt, et elle a + fait son possible pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait + caus...</p> + + <p>Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge tait destin, + de par son temprament, avoir d'illgitimes faiblesses, il valait + mieux pour elle qu'il se ft rencontr avec cette femme trop facile + peut-tre, mais que la sincrit de sa passion excusait jusqu' un + certain point. Certainement Louise Tabary tait calomnie, car elle + avait du coeur.</p> + + <p>Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps son gard d'une + condescendance laquelle il ne l'avait pas habitue, lui tmoignait + des marques d'intrt qui la touchaient, comme en outre, il affectait, + malgr les embarras qu'avait suscits son administration dfectueuse, + un grand dvouement la cause commune, elle revint peu peu sur ses + prventions son gard.</p> + + <p>Mais la paix ne rgnait pas moins dans le mnage, ce point que + l'aveu lui-mme du prt important que le dompteur avait consenti + Louise Tabary, avant son dpart, ne souleva de la part de la jeune + femme aucune objection.</p> + + <p>Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien + faire.</p> + + <p>Bref, Chausserouge et t le plus heureux des hommes, si d'une + part il et pu concevoir l'esprance du rtablissement de sa femme, et + si la prosprit de la mnagerie n'et reu aucun accroc.</p> + + <p>Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long + s'en apercevoir, dans une priode de dveine.</p> + + <p>Un mieux sensible, d peut-tre la phase de quitude morale dans + laquelle vivait Amlie, s'tant manifest, il donna l'ordre du dpart, + et le convoi reprit la route du Midi.</p> + + <p>Nulle part, et pas mme dans les villes sur lesquelles il comptait + le plus, il ne retrouva son succs d'autrefois.</p> + + <p>Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur ddaigneuse + remplaait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes annes.</p> + + <p>C'tait pourtant le mme spectacle, augment d'attractions + indites, le mme travail... Peut-tre tait-on blas sur ce genre de + divertissement... Toujours est-il qu'il continuait ne faire que des + recettes drisoires, insuffisantes mme pour couvrir les frais.</p> + + <p>Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient + mouvoir ni la tmrit de ses exercices, ni le dressage d'animaux + jusque-l rputs indomptables.</p> + + <p>Bref, il vint un jour o, sinon rduit aux expdients, du moins + trs gn, il dut crire Louise Tabary et la prier de lui venir en + aide en lui restituant une partie des sommes qu'il avait avances.</p> + + <p>Mais, Paris non plus, les affaires n'allaient pas.</p> + + <p>Louise avait employ son argent comme il tait convenu. Elle avait + fait de grands frais, agrandi son tablissement, doubl, tripl son + personnel; le succs n'avait pas rcompens son effort et Boyau-Rouge + restait le matre de l'entresort le plus frquent et le plus la + mode de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien nglig pour + ramener la vogue.</p> + + <p>Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu + d'argent, mais se demandant si elle arriverait en gagner.</p> + + <p>Dans ces conditions et son grand regret, il lui tait impossible + de rpondre la demande du dompteur et de mettre aucune somme sa + disposition.</p> + + <p>Cependant il fallait en sortir.</p> + + <p>Le dompteur ne voulait pas s'exposer rester en panne avec sa + mnagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, o il n'avait + aucun crdit attendre.</p> + + <p>Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, + il fut dcid qu'il se rendrait Paris et que l il s'arrangerait + pour contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux + obligations qui lui incombaient, en attendant une campagne plus + heureuse.</p> + + <p>—Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser Vermieux. + Il a prt bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son tat... Il + sait qui tu es, il n'ignore pas que ton tablissement vaut de + l'argent, tu auras de lui ce que tu voudras.</p> + + <p>—Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace.</p> + + <p>—Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore + bien content de le trouver. Ma mre le connat. Elle pourra te mettre + en rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire.</p> + + <p>Profitant de son sjour Cette, o il n'avait pas l'espoir de + raliser des bnfices, il sauta en express et partit pour Paris.</p> + + <p>Il tomba l'improviste chez Louise Tabary; aprs l'effusion des + premiers instants, aprs qu'il eut donn des nouvelles de sa femme, il + expliqua sa situation embarrasse.</p> + + <p>Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper + Louise.</p> + + <p>Un nouveau rglement de police, concernant les fles foraines, + venait d'tre mis en vigueur et les conditions imposes l'industrie + dite des entresorts, taient ce point inacceptables qu'elles + allaient rendre impossible l'exercice de la profession, si elles + taient appliques dans toute leur rigueur. Ah! quand la malechance + s'en mlait, ce n'tait jamais fini!</p> + + <p>En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut + de l'avis de son fils.</p> + + <p>Il fallait s'adresser Vermieux, qui justement tait Paris en + train d'oprer divers recouvrements.</p> + + <p>—Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moiti + de son temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu' l'poque + des chances.</p> + + <p>—J'aurai recours lui... videmment, dit Chausserouge, s'il + m'est impossible de faire autrement, mais auparavant je veux puiser + tous les autres moyens qui peuvent s'offrir moi. Or, pendant la + route, j'ai eu une ide. Si je russis dans l'entreprise que je vais + tenter, je serai soutenu bien mieux que je ne pourrais l'tre par + Vermieux et en mme temps cela me cotera moins cher. Voil: par ma + mre, je suis ramoni. Tu sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre + ramonis, une sorte de franc-maonnerie, qui les oblige se soutenir + mutuellement. De l, leur grande force qui les met l'abri de la + misre, bien que tous les membres appartenant cette race soient + parpills sur tous les points de la France. Ils forment une + association occulte, qui a pour chef Lamberty, le directeur du Miroir + magique. C'est lui leur pape... ou leur roi, et ils lui obissent, + bien qu'il affecte des allures tout fait diffrentes. A le voir, on + le prendrait pour un beau monsieur et rien ne pourrait faire supposer + l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il dispose. En dehors de + sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse de rserve, car il + y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment, et qui est + destine venir en aide aux frres malheureux. Moi, je ne lui + demanderai pas un secours, mais un prt, avec hypothque sur mon + tablissement; il ne court aucun risque et je ne prvois pas qu'il + puisse me refuser. Il tait trs bien avec mon pre; il a assist + mon mariage... Le jour o nous avons runi pour le clbrer tout le + Voyage au Salon des Familles, Saint-Mand, il tait l. C'est un + temps dont on aime se souvenir... Nous tions heureux... alors! Je + le lui rappellerai. Oui, dcidment; a me cotera moins... j'aime + mieux a...</p> + + <p>Louise Tabary hocha la tte d'un air de doute.</p> + + <p>—Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... + Sans doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela tre + de leur race... Tu n'en es qu' moiti... par ta mre et puis, ta + prosprit qui ne s'tait pas dmentie jusqu' ce jour, t'a fait des + jaloux... On ne sera pas fch, et Lamberty le premier, de te savoir + dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prtextes pour te + refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu + demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu rgles. Il + ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y + trouvez votre compte et vous ne vous devez rien l'un l'autre. + Crois-moi, ne perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec + Vermieux.</p> + + <p>Mais Chausserouge persista; il tenait son ide.</p> + + <p>Le lendemain, il se prsentait chez Lamberty, install pour le + moment sur le boulevard Clichy.</p> + + <p>Lamberty tait un homme gros et court; un long nez crochu + partageait en deux son visage et ses joues taient ornes d'une paire + de favoris poivre et sel, trs pais et clbres sur tout le + Voyage.</p> + + <p>Une lourde chane de montre en or, orne de breloques et de cornes + de corail, s'talait sur son ventre lgrement bedonnant; ses doigts + velus, gros et courts taient surchargs de bagues.</p> + + <p>Indpendamment de la royaut qu'on lui attribuait, il jouissait + d'une grande influence parmi les forains qui n'taient pas de sa + race.</p> + + <p>On le craignait; voir avec quelle facilit il obtenait les + permissions et les autorisations qu'il demandait, on le souponnait + d'avoir des attaches avec la police..</p> + + <p>La vrit tait que Lamberty, dou d'une intelligence peu commune + et d'une activit sans pareille, connaissait son mtier fond et + qu'il mettait les facults les plus rares au service de son tat.</p> + + <p>Il tait possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient + simultanment et personne mieux que lui ne savait prvoir la mode, + dcouvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles.</p> + + <p>Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, + tenir toujours sa curiosit en veil, en apportant constamment une + amlioration nouvelle chacun des trucs dont il tait l'infatigable + inventeur. De l son succs.</p> + + <p>Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait + homme ne jamais oublier une injure ni un mauvais procd.</p> + + <p>Chausserouge le trouva dans sa caravane occup se raser le menton + qu'il avait bleu comme un menton de cabot.</p> + + <p>Lamberty reut le dompteur avec de grandes dmonstrations d'amiti, + lui prodiguant les marques de sa sympathie, ce point que ds le + premier abord Franois augura trs bien du rsultat de sa + dmarche.</p> + + <p>Mais ds que celui-ci aborda le rcit de sa situation embarrasse, + qui le faisait avoir recours lui, le visage de Lamberty se rembrunit + visiblement.</p> + + <p>Quand il en vint solliciter carrment le prt d'une somme de dix + mille francs, indispensable pour faire face ses affaires, une + impassibilit glaciale remplaa l'enjouement de la premire minute + chez le roi des ramonis qui donnait ce moment les derniers soins + sa toilette.</p> + + <p>Il rflchit un instant, puis:</p> + + <p>—Mon cher ami, dit-il Franois, vous savez, je n'en doute + pas, combien est grand mon dsir de vous tre agrable. Vous ne seriez + pas ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre pre qui tait un brave + homme, un honnte homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom + restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il + me le rendait un peu... J'ai connu galement votre mre, une digne + femme..., et ma famille tait mme allie avec ses parents. Toutes + choses que l'on n'oublie pas. Ce prambule pour arriver vous dire + que si je voyais la possibilit de vous rendre service, j'en serais + trop heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais:</p> + + <p>Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voil!... + Vous me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait + fait. Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est + impossible de vous faire la moindre avance. On se mprend beaucoup sur + ma situation de fortune. On me croit trs riche parce que je travaille + beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis + propritaire de plusieurs tablissements. On a tort, et c'est + justement pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital + est parpill. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre diffrents + trucs qui me cotent les yeux de la tte, un Mer-sur-Terre, avec + machine vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon + invention, de plus, un Chemin de l'Amour, une ide extraordinaire, + mais prendra-t-elle? Un tonneau norme, perc aux deux bouts, dans + lequel sont disposes des banquettes sur lesquelles on attache les + clients, hommes et femmes, et on roule le tout... C'est trs drle, + mais a donne mal au coeur... C'est justement ce qui m'inquite... + moins que ce ne soit l une cause de succs! Bref, tous ces essais me + cotent gros et mon argent s'est immobilis. Je vous raconte tout + cela, mon cher ami, pour bien vous faire comprendre qu'il n'y a pas de + ma part mauvaise volont, bien au contraire, seulement...</p> + + <p>Sur ces mots il s'interrompit, complta sa phrase d'un geste + dcourag et se leva pour couper court, puis, voulant donner une + conclusion dfinitive sa tirade, dont il ne savait comment sortir + sans se rpter, il tendit sa main au dompteur.</p> + + <p>—Sans rancune, n'est-ce pas?</p> + + <p>Mais ce n'tait pas l l'affaire de Chausserouge. Il insista, + affectant de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait cong.</p> + + <p>—Je suis trop du mtier, rpliqua-t-il, pour ne pas + comprendre que vous avez des charges, des obligations et que le nombre + et la varit de vos diverses entreprises ne vous permettent pas de + disposer personnellement d'une somme aussi importante; aussi, en + venant vous trouver, ce n'tait pas Lamberty que je voulais + m'adresser, mais celui qu'avec raison nous considrons, nous autres + ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous le savez, je suis ramoni + par ma mre et je n'ignore pas qu'il est de tradition, parmi ceux de + notre race, de nous venir mutuellement en aide... Je n'ignore pas non + plus que vous tes le dispensateur suprme. Notez d'ailleurs que ma + demande, si elle est agre, ne videra pas la caisse commune. Ce n'est + pas un secours, mais un simple prt que je sollicite, remboursable aux + poques qu'il vous conviendra et garanti par une hypothque sur mon + tablissement...</p> + + <p>Lamberty parut trs visiblement ennuy de la tournure que prenait + l'entretien.</p> + + <p>Il rflchit un instant, puis avec un sourire contraint:</p> + + <p>—Nous entrons dans un ordre d'ides tout diffrent. Mais tout + d'abord laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis + pas, comme vous le dites, le roi, ni le chef suprme des ramonis... Ma + situation sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement + une certaine autorit sur mes compatriotes... Ils me marquent de la + confiance, ils me choisissent pour arbitre dans leurs contestations + prives; ils m'ont institu leur trsorier et c'est moi qui suis + charg de rpartir, entre les plus ncessiteux, certains fonds dont + j'ai en effet la disposition. Mais il y a loin de cette situation la + royaut absolue que vous m'attribuez... Je dois compte de mes actes, + je ne suis que le gardien fidle des usages et des coutumes de nos + pres... Eh bien! ce titre encore, je ne puis vous venir en aide, + attendu que vous ne remplissez pas les conditions... D'abord, vous + n'tes pas dans la misre, vous avez une surface, une installation qui + vaut de l'argent, et les sommes qui vous seraient confies + manqueraient ceux de nos frres qui sont dans le besoin... Nous + sommes une Socit de secours, non un tablissement de prt... De + plus, et c'est l mme la principale et la meilleure raison; vous + n'tes pas des ntres, vous n'tes pas ramoni!</p> + + <p>—Je vous demande pardon! rpliqua vivement Chausserouge, ma + mre tait une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille + tait allie avec la vtre.</p> + + <p>—C'est possible, mais votre mre est morte depuis longtemps; + votre pre tait originaire d'Auvergne, non du pays de Bohme, et le + jour o, contrairement aux coutumes de notre pays, Maria pous + Chausserouge, elle s'est spare tout jamais de ses frres pour + prendre la nationalit de son mari. Et elle pouvait mme s'estimer + heureuse de n'avoir pas attir sur sa tte les maldictions et les + anathmes de ses coreligionnaires.</p> + + <p>Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en + quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, + depuis un temps immmorial, les usages des ramonis.</p> + + <p>Chasss de leur pays, condamns une existence nomade, ils avaient + nanmoins conserv leur autonomie, leur indpendance, parce qu'ils + avaient su s'astreindre une rigoureuse et svre observation des + traditions.</p> + + <p>Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerant les + industries les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs + de chaises, fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne + aventure, rebouteurs ou sorciers, gtant au bord des routes, vivant + la grce de Dieu ou plutt aux dpens de la compagnie, maraudant un + brin, mendiant ou braconnant la barbe du champignol + (garde-champtre), les autres, de gots plus raffins ou plus + ambitieux, avaient rejoint le Voyage, s'taient installs et avaient + eu des fortunes diverses.</p> + + <p>Quelques-uns, les insouciants, continuaient vgter dans les + derniers emplois, taient rests garons de piste, musiciens ou + chiqus; tandis que la plupart, comme lui, Lamberty, taient arrivs, + force de travail, acqurir la fois de l'aisance et une certaine + notorit.</p> + + <p>Mais, quelque degr de l'chelle sociale qu'ils pussent + appartenir, les raboins,—c'est le terme familier qui sert + dsigner les ramonis sur le Voyage—sans exception obissent la + mme loi, et malheur qui la transgresse!</p> + + <p>Un raboin ne peut pouser qu'une fille de raboins, et encore ce + mariage doit-il tre dpourvu de toutes les formalits ordinaires.</p> + + <p>Pas de mairie, pas d'glise. Les futurs conjoints se runissent + devant le plus ancien de leur tribu,—car bien qu'errants, ils + forment encore des tribus—qui les unit sans autre forme de + procs.</p> + + <p>Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voil tout. + Toujours par monts, par vaux et par chemins, ils chappent tout + recensement, et en fait d'impts, ne payent que la patente obligatoire + inhrente leur tat.</p> + + <p>Ils ngligent de faire inscrire leurs enfants la mairie, + esquivant par ce moyen la conscription et le service militaire.</p> + + <p>Ils ne tombent sous la rgle commune qui rgit la socit que le + jour de leur mort. Ne pouvant faire disparatre le cadavre, ils + doivent faire la dclaration de dcs la mairie du pays qu'ils + traversent. Mais c'est l l'unique obligation laquelle il ne leur + est pas permis d'chapper.</p> + + <p>Et s'ils sont parvenus conserver ainsi leurs droits et leurs + coutumes traditionnelles dans toute leur intgrit, ils le doivent + la svrit avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient.</p> + + <p>Les anciens s'rigent en tribunal et rendent des arrts sans + appel.</p> + + <p>Aussi tait-il tonnant que le mariage de Maria, clbr jadis + contrairement aux rgles, n'et pas donn lieu, de la part des + ramonis, des reprsailles justifies par cette transgression.</p> + + <p>De semblables msalliances n'avaient-elles pas souvent donn lieu + des scnes sanglantes?...</p> + + <p>Dernirement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu + un soir, Asnires, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait + pouser le lendemain une ramoni?</p> + + <p>Ils l'avaient saisi, dpouill, lard de coups de couteau et jet + la Seine.</p> + + <p>Certes, lui, Lamberty, tait loin d'approuver ces mesures extrmes, + mais il tait, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes + anciennes.</p> + + <p>On avait eu raison de laisser pouser Maria par Chausserouge, + puisque tel avait t son bon plaisir, mais partir du jour o elle + tait devenue la femme d'un chrtien, elle avait dlibrment rompu + tous les liens qui rattachaient ceux de sa race.</p> + + <p>Elle avait cess d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualit + pour se rclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas.</p> + + <p>—De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de + passer outre, d'accder votre dsir, je trahirais la cause que je + suis charg de dfendre et je m'attirerais de justes remontrances que + je ne veux pas encourir.</p> + + <p>Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique.</p> + + <p>Dcidment, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prvu + la rception qu'on venait de lui faire et c'tait en connaissance de + cause qu'elle l'avait tout d'abord engag avec tant d'insistance + s'adresser Vermieux.</p> + + <p>Il rendit compte de sa dmarche sa matresse:</p> + + <p>—C'est bien fait, rpondit Louise, je t'avais prvenu, tu + n'as pas voulu m'couter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon + temps. Comme je prvoyais la rponse qu'on t'a faite, je me suis mise + aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera l... je l'ai + invit dner. Tu sais, joue serr avec celui-l. C'est un malin... + Du reste, je serai l pour t'appuyer.</p> + + <p>Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de rputation. + Par ou-dire, il le savait impitoyable et rus comme un singe.</p> + + <p>L'usurier passait pour avoir ruin dj pas mal de forains qui + avaient voulu jouer au plus fin avec lui. De l la rpugnance du + dompteur entrer en relations avec lui.</p> + + <p>Vermieux fut exact au rendez-vous.</p> + + <p>—Bonjour, garon, dit-il Chausserouge avec sa bonhomie + cauteleuse, en lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce + que Louise m'a dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en + reviendra!... Je ne veux pas te dire que je suis content de la + circonstance qui me fournit l'occasion de boire un verre avec toi, + mais a me fait plaisir de trouver le fils d'un vieux camarade, d'un + pays... car le pre Chausserouge aussi tait de l'Auvergne... Et si je + peux t'tre utile, par ma foi, j'en serai content!</p> + + <p>Le repas fut trs anim.</p> + + <p>Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta + pendant le dner de ne faire aucune allusion au motif de leur + runion.</p> + + <p>Au dessert, il fallut aborder la question.</p> + + <p>—Vermieux alluma sa pipe, et avec une nettet, une prcision + que Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de + faire de telles libations, il posa une srie de questions au + dompteur.</p> + + <p>Puis, lorsqu'il se fut renseign suffisamment.</p> + + <p>—Hum! Hum! fit-il, tu dis, garon, qu'il te faudrait pour te + recaler?...</p> + + <p>—Dix mille francs!</p> + + <p>—Dix mille francs, c'est une somme, et a ne se trouve pas + sous le pas d'un cheval. C'est que, sais-tu, garon, qu'il y a + rudement des risques aujourd'hui, dans notre sacr mtier. Regarde + quoi tient le succs! En dix ans de temps, ton pre, parti de rien, + est parvenu faire une fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien + nglig pour russir, tu as boulott toutes tes conomies... Moi, j'ai + dbut sur le Voyage comme galaupe (petit employ); j'ai russi + mettre quatre sous de ct. Aujourd'hui il n'y aurait plus mche, tout + a pour dire que les temps ont bien chang!</p> + + <p>Et le pre Vermieux passa en revue toutes les industries + foraines.</p> + + <p>Les vlocipdes vgtaient; les chevaux de bois taient uss; les + bonnes fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les muses, + les phnomnes ne faisaient plus le sou.</p> + + <p>Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes + tenaient encore coup; la prfecture venait d'y mettre bon ordre et la + mre Tabary en savait quelque chose.</p> + + <p>Plus moyen de faire de musique aprs onze heures; plus d'orchestre. + Une fte sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que + a pouvait se comprendre?</p> + + <p>Les musiciens allemands, qui ne cotaient rien ou peu prs, + remplacs obligatoirement par des musiciens franais, qui exigeaient + des six francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque dmolie + par les patriotes indigns.</p> + + <p>Augmentation des frais, diminution des recettes, tel tait le bilan + du Voyage.</p> + + <p>Et encore, il ne venait d'examiner que le petit ct de la + question.</p> + + <p>Voil que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester + l'apanage d'un petit nombre d'individus ayant mmes origines, mmes + gots, mmes ides, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un + certain nombre d'adhrents, dont la venue allait, brve chance, + causer la ruine des entrepreneurs de petits spectacles.</p> + + <p>Des compagnies franaises et anglaises se formaient tous les jours + avec un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient + atteindre les anciens du Voyage, des tablissements clairs la + lumire lectrique, dors, marchant la vapeur, avec un personnel en + livre, des caissiers, des contrleurs, des surveillants, etc., de + vritables administrations, quoi!</p> + + <p>Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec + la complicit du placardier (dlgu au placement), des commissaires + de police, des municipalits qu'ils couvraient d'or, au grand + dtriment de ceux qui occupaient les mmes places avant eux.</p> + + <p>C'taient les bateaux Mer-sur-Terre, grands comme de vritables + chaloupes, des chevaux mcaniques, grandeur naturelle et marchant au + galop, des Courses en ballons, un tas d'innovations dont se + passaient bien nos pres et qui tuaient l'industrie des petits, comme + les grands magasins menacent tous les jours d'englober tout le + commerce parisien...</p> + + <p>—Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et + depuis leur intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon la gauche + du Voyage, et le mtre carr se paye des sommes exorbitantes. Ils ont + eu beau augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se + presse dans leurs baraques, attir par la nouveaut, et dlaisse les + anciens. Ce sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, + nous ont mis dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils + ont envahi le Voyage qu'on a fond la Ligue anti-foraine, qui ne tend + rien moins qu' obtenir qu'on nous chasse en dehors des + fortifications. Alors, du coup, a sera la ruine!... Dj le public, + par le luxe auquel on l'a habitu, ne prend plus le mme plaisir nos + spectacles modestes, bientt si a continue, il les dlaissera + compltement... Alors ce sera la misre complte... Pas de recettes, + pas de pain donner aux gosses! Et pourtant faut manger tous les + jours... Et on vient trouver le pre Vermieux: Pre Vermieux! Voyez + notre situation... Vous savez ce que c'est... le mtier ne va pas... + Je sais plus comment faire... Vous ne pourriez pas me prter cent + francs! Et le pre Vermieux, bonne bte, y va de sa bonne galette... + sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et il en a comme a sur + tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est rudement triste tout + de mme pour moi, quand je me vois oblig, pour rentrer dans mes + fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent, qui savent pas + o coucher le soir... Mais pourtant faut tre juste, je peux pas me + mettre sur la paille. Et on dit comme a, je le sais:</p> + + <p>—Oh! le pre Vermieux, c'est une vieille crapule! Crapule! + pas tant que a! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement + embarrasss s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer + me rendre utile mes anciens confrres, faut que j'en garde le moyen, + faut que je me rserve et que je prenne mes prcautions, pas vrai? + Tout a, garon, pour arriver te dire que je ne doute pas de ta + bonne foi et de la bonne volont, mais dame! dix mille balles, a me + donne rflchir...</p> + + <p>—Mon tablissement, pre Vermieux, vaut quatre ou cinq fois + la somme et je ne fais que traverser une crise...</p> + + <p>—Et si ta baraque brle... Et si tes pensionnaires crvent... + Et si tu meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera?</p> + + <p>—Vous cherchez la petite bte, pre Vermieux. Je sais soigner + mes animaux; de plus, je suis assur, et si je meurs, la mnagerie ne + mourra pas avec moi!...</p> + + <p>—Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans + dompteur, c'est une marchandise qui cote au lieu de rapporter. Enfin, + je veux bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous + autres et les lutteurs, vous tes encore ceux qui rsistez le mieux... + Et encore, les lutteurs, depuis qu'on a organis des matchs dans les + grands tablissements, depuis qu'on parle de fonder des Arnes + nationales... Enfin suppose que je te prte, comment comptes-tu + t'acquitter?</p> + + <p>—C'est vous de rgler les conditions de remboursement.</p> + + <p>Le pre Vermieux se gratta un instant le front, puis:</p> + + <p>—Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothque sur ton + tablissement... Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une + premire hypothque... il n'y en a pas d'autre avant la mienne?</p> + + <p>--- Je ne dois pas un sou, rpliqua Chausserouge, ainsi...</p> + + <p>—Bon, cela! Tu me payeras les intrts raison de dix du + cent l'an, en deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; + moi a m'est gal, pourvu que cela corresponde une fin de + trimestre... C'est l'poque o je reviens rgulirement Paris... + Comme je casque rubis sur l'ongle..., c'est--dire comptant, je te + retiens l'escompte, c'est--dire dix du cent sur la valeur totale... + Enfin, je te laisse trois mois de rpit... et tu me rembourseras + partir du quatrime mois, raison de trois cents francs tous les + trente jours... a te va-t-il? J'espre que je te traite en ami... que + ce sont l, vu les risques, des conditions raisonnables et + chrtiennes... Il est bien entendu qu'on dduira les intrts exigs + pour la somme totale, au fur et mesure du payement des billets que + tu vas me signer.</p> + + <p>Chausserouge fit la grimace.</p> + + <p>—Vous voulez donc m'trangler, pre Vermieux!</p> + + <p>—Ah! a c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais + pour toi un sacrifice norme, je te tire d'embarras... et tu te + plains... Dis donc, tu sais, tu n'es pas oblig de traiter avec moi... + Tche donc d'en trouver un autre qui te rendra le mme service, comme + a, sans rcriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles + empaills... Ce sont des bons billets de la Banque de France que je + vais t'aligner en change de ton papier... un papier que je ne + pourrais mme pas passer dans le commerce...</p> + + <p>—M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert + la bouche depuis le commencement de l'entretien, que pour un + compatriote vous auriez pu faire une exception. Si le pre + Chausserouge, votre ancien ami, vous avait demand le mme service, + vous lui auriez fait des conditions moins dures...</p> + + <p>—Les mmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est + prendre ou laisser. Ah! on voit bien que vous n'tes pas dans les + affaires, vous autres!... Il faut se dfendre si on ne veut pas tre + mang... Moi, je vous dis que je suis moi-mme tonn des gards que + je montre Franois... C'est plus fort que moi... Je me sens de + l'amiti pour lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais + aux autres!</p> + + <p>Force fut Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon + coeur. Il dut se rsoudre passer par les exigences de Vermieux.</p> + + <p>—Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut + parti, aprs lui avoir donn rendez-vous pour le lendemain, va donc, + a ne sera pas toujours le tour des mmes. Aujourd'hui, nous avons + besoin de son argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous + lui revaudrons sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra + bien un jour o on le forcera de rendre gorge, le grigou!...</p> + + <p>—Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. + Trois cents francs par mois... dix pour cent d'intrts! Mtin, il + peut tre riche!</p> + + <p>Louise Tabary haussa les paules:</p> + + <p>—J'ai pass par des moments qui n'taient pas drles... je te + jure, et j'tais autrement embarrasse quand, toute gosse, il m'a + fallu dbuter avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme + qui m'tait plus dispendieux qu'utile!... a ne m'a pas empch de + ressortir... Ah! Et propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du + tout, le pauvre vieux!... De temps en temps, je vais le voir son + hospice... Il est rudement bas... Il a la langue peu prs + paralyse... C'est peine si on comprend ce qu'il dit... Les mdecins + prtendent qu'il a... Attends que je me rappelle... C'est a, j'y + suis!... Ils disent qu'il a de l'ataxie... La dernire fois que j'ai + t le voir, sitt qu'il m'a aperue, il s'est mis a bredouiller... il + me tendait la main... Eh bien! tu sais, a m'a fait quelque chose... + J'y avais apport du chocolat, des oranges, du tabac, un tas de + friandises... J'ai bien peur qu'il ne finisse pas l'anne... C'tait + une bonne bte, tu sais, pas un mchant homme.</p> + + <p>Elle parlait trs tranquillement, sans motion, comme s'il se fut + agi d'un pauvre qui elle faisait la charit.</p> + + <p>Cette indiffrence dplut Chausserouge.</p> + + <p>—Tout de mme, dit-il d'un ton choqu, tu ne montres pas + grande affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari + cependant.</p> + + <p>—Oh! il l'a t si peu! rpliqua Louise. Il m'a aide + sortir du milieu o je suis ne, o j'aurais vcu misrablement. Mais + part a, il a plutt t pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une + chose de bien dans sa vie, c'est son garon. Je le soigne du mieux que + je peux... Grce moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le + droit d'exiger davantage.</p> + + <p>Chausserouge ne resta Paris que le temps ncessaire pour arrter + dfinitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il + rejoignit la mnagerie Cette.</p> + + <p>Il trouva Amlie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la + mer avaient rendu sa face si ple un peu de couleur.</p> + + <p>Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes:</p> + + <p>—Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on + est malade comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir + ceux dont on se spare, mme pour quelques heures.</p> + + <p>—Folle, va! Te voil dj grande fille. Avec un beau temps + comme celui qu'il fait aujourd'hui, tu vas te gurir et tu nous + enterreras tous!...</p> + + <p>—Oh! non, pas a, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? a + s'est-il bien pass?</p> + + <p>Chausserouge lui raconta ses dmarches, son insuccs avec Lamberty, + ses conditions avec Vermieux, conditions lonines, mais par lesquelles + il avait bien fallu passer.</p> + + <p>—Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je + rapporte, nous allons pouvoir nous refaire.</p> + + <p>Intentionnellement et par dlicatesse, il ne parla pas de sa + matresse.</p> + + <p>—Et Louise Tabary? demanda Amlie, en baissant les yeux. Tu + l'as vue?</p> + + <p>—Oui, rpliqua Chausserouge, enchant que la demande vint de + sa femme. Elle s'est beaucoup inquite de toi et elle m'a charg de + te dire bien des choses... Ah! elle m'a t l-bas d'une bien grande + utilit. C'est une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien + march?</p> + + <p>—Oui, Jean a t trs bien pour moi... Je suis revenue un peu + sur son compte; tous les jours, ds que j'ai pu me lever, il m'a men + faire un tour de plage avec Zzette. Il s'est beaucoup occup des + animaux, et il n'y a eu aucun accroc...</p> + + <p>Il sembla qu' partir du moment o la mnagerie disposait d'un + nouveau fonds de rserve, elle entrait dans une re nouvelle de + prosprit.</p> + + <p>A Marseille, puis Nice, o elle sjourna une grande partie de + l'hiver, les reprsentations eurent beaucoup de succs.</p> + + <p>—Ce que c'est tout de mme, disait Jean Tabary, de ne plus + tre court... Ds que les recettes ne sont plus indispensables + absolument pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que + l'eau va la rivire.</p> + + <p>Cependant Zzette grandissait. Elle allait atteindre sa huitime + anne.</p> + + <p>Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas + de lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont + la sant restait chancelante, ne voulait pas se sparer de sa fille, + il fallut aviser.</p> + + <p>Le moment tait venu o il allait falloir s'occuper de son + instruction.</p> + + <p>Amlie se fit son institutrice; elle assuma la tche de lui + apprendre lire, mais elle se heurta une indocilit peu + commune.</p> + + <p>Chausserouge, plein de faiblesse pour sa petite, souriait de ces + efforts infructueux.</p> + + <p>Il se rappelait sa propre jeunesse, l'poque o il s'chappait de + l'institution o son pre l'avait plac pour venir rejoindre le + Voyage.</p> + + <p>Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant.</p> + + <p>—Tu la gtes trop, disait la mre, tu es cause que je n'en + puis venir bout.</p> + + <p>—Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? + Pas une princesse, n'est-ce pas? Alors, quoi bon la tourmenter. On + verra plus tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de + dompteur... et peut-tre une dompteuse... elle en saura toujours + assez!</p> + + <p>—Ah! non, par exemple, reprenait la mre, je ne veux pas que + ma fille entre jamais dans les cages.</p> + + <p>—Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout + de mme si c'est son ide.</p> + + <p>Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regrett + de n'avoir pas un garon qui pt lui succder et perptuer la dynastie + des Chausserouge dompteurs.</p> + + <p>L'amour de son mtier le faisait penser autrement que son pre, et + il ne croyait pas qu'il ft possible de choisir une carrire plus + glorieuse.</p> + + <p>Les dispositions naturelles de Zzette, certaines particularits + qui ne lui chapprent pas, flattrent son orgueil paternel. L'enfant + manifestait une vritable passion pour les pensionnaires de son + pre.</p> + + <p>Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait + le public entrer pour la dernire reprsentation, il tait + impossible d'obtenir qu'elle restt la caravane.</p> + + <p>Alors sa mre la prenait par la main, l'amenait dans la mnagerie + et elle ne consentait rentrer qu'au moment o, le repas des animaux + tant termin, on teignait les derniers becs de gaz.</p> + + <p>Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait + en passant devant leurs cages, et on et dit que, de leur ct, les + btes s'intressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses + menottes...</p> + + <p>Ils avanaient leurs grosses ttes vers les barreaux, comme s'ils + eussent voulu venir elle.</p> + + <p>Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel rpondaient les + grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu' elle, + elle s'accoudait sur son petit lit et rveillait son pre:</p> + + <p>—Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Nron qui t'appelle!...</p> + + <p>Elle distinguait, sans se tromper jamais, la voix de toutes les + btes, rsultat auquel n'tait jamais parvenu Chausserouge + lui-mme.</p> + + <p>Dans la journe, chaque fois qu'elle pouvait chapper la + surveillance de sa mre, son grand plaisir tait de courir la + mnagerie pour retrouver son grand ami l'lphant Moquart.</p> + + <p>Moquart montrait Zzette une affection singulire; il avait pour + elle des attentions dlicates.</p> + + <p>Ds qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se + mettait cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il + balanait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux ferms, ses deux + petits bras serrant troitement la trompe. Et il fallait se fcher + pour la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre.</p> + + <p>Ou bien elle prlevait une dme sur son dner, rservait une crote + de pain, un morceau de gteau, qu'elle cachait soigneusement.</p> + + <p>C'tait pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de + la troupe, qui elle passait du bout des doigts et morceau par + morceau mille friandises, s'amusant des mines drles de la bte.</p> + + <p>Quelquefois, pousse par une sorte d'instinct atavique, elle + restait assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les + pupilles dilates, des heures durant.</p> + + <p>Un jour que par suite de la ngligence des garons de piste, la + mnagerie tait dserte, son pre ne l'avait-il pas surprise, debout + dans l'alle qui longe les cages, en face de Nron!</p> + + <p>Le lion tait couch, le muffle prs des barreaux, les yeux + demi-clos, une de ses pattes normes pendant au dehors.</p> + + <p>Zzette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur + la patte et sur le nez!</p> + + <p>Chausserouge plit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas + crier et Zzette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher + la bbte, continuait son mange, auquel Nron paraissait prendre + plaisir.</p> + + <p>Le dompteur s'approcha doucement par derrire et quand il fut + porte de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement lui.</p> + + <p>—Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire + croquer!</p> + + <p>Nron tait rput pour son affreux caractre et, maintes + reprises, il avait failli faire un mauvais parti aux garons de piste + qui avaient eu l'imprudence de l'approcher de trop prs.</p> + + <p>Alors, elle, d'un ton enfantin, qui dsarma le pre:</p> + + <p>—Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal!</p> + + <p>Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle. + Celle-l aussi serait une dompteuse.</p> + + <p>Il lui expliqua seulement que parfois les btes taient mchantes, + soit qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dner + et qu'il n'tait jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop + prs d'elles...</p> + + <p>—Plus tard! dit-il, quand tu les connatras bien, quand elles + aussi te connatront, tu pourras les caresser.</p> + + <p>—Et tu m'emmneras avec toi... dans les cages, dis, papa? + demanda l'enfant enthousiasme.</p> + + <p>—Oui, si tu es sage et si tu m'coutes! Seulement, + auparavant, il faut bien travailler et contenter ta mre, qui se + plaint que tu n'es pas gentille.</p> + + <p>—a m'ennuie d'apprendre lire.</p> + + <p>—Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre lire + comme papa!</p> + + <p>De ce jour, Zzette, au grand tonnement d'Amlie, devint une lve + docile et attentive et elle fit les plus rapides progrs.</p> + + <p>Chausserouge expliqua sa femme les motifs de ce changement si + brusque, qui l'enchantait.</p> + + <p>—Voil l'indice d'une relle vocation! Notre Zzette paiera + nos dettes et rtablira la fortune de la mnagerie!</p> + + <p>—S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mre + que ces dispositions inquitaient.</p> + + <p>Ds lors, chaque jour, l'heure o il arrivait pour djeuner, + Zzette courait au-devant de Chausserouge:</p> + + <p>—Papa, j'ai bien travaill, ce matin... Ma rcompense?</p> + + <p>Le dompteur interrogeait la mre de l'oeil:</p> + + <p>—Je suis trs contente d'elle, rpondait Amlie, elle a t + trs sage.</p> + + <p>Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, aprs le repas, il la + prenait par la main et tous deux descendaient la mnagerie.</p> + + <p>Et c'taient de longues explications sur la nature, les moeurs, le + caractre de chaque animal, dans un langage familier, presque + enfantin, la porte de la gamine, qui n'en perdait pas un mot.</p> + + <p>Puis, on faisait un petit tour de balanoire sur la trompe de + Moquart, un tour de promenade autour de l'tablissement, + califourchon sur le dos d'un poney; on allait porter Loustic, le + grand cynocphale roux, quelques friandises grignoter. Ds qu'elle + approchait, le singe bondissait dans sa cage, s'accrochait aux + barreaux et riait l'enfant, en dcouvrant ses dents blanches et en + faisant entendre un cri guttural pareil un bruit de crcelle.</p> + + <p>Puis il tendait sa main velue que Zzette saisissait et dans + laquelle elle dposait un fruit, une amande ou une noisette.</p> + + <p>Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bte et de sa + hte enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle + lui apportait.</p> + + <p>—Tu as tort, disait parfois Amlie, d'encourager les gots de + cette petite, elle finira par aimer mieux ses btes que nous.</p> + + <p>Alors Chausserouge posait la question l'enfant:</p> + + <p>—Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart?</p> + + <p>—J'aime mieux, rpondait-elle invariablement, papa et maman + et Loustic et Moquart.</p> + + <p>On ne put jamais arriver lui faire prciser un choix, ni + obtenir qu'elle ne mt pas sur la mme ligne son pre et sa mre et + ses deux animaux favoris.</p> + + <p>Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un got + plus vif la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand + air une vigueur extraordinaire.</p> + + <p>Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise + fortune tait dfinitivement conjure, et que la mnagerie allait + finir par retrouver sa vogue d'antan.</p> + + <p>Les mois passaient, la tourne se poursuivait avec des alternatives + de gain ou de perte, mais le rsultat gnral demeurait satisfaisant, + ce point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter ses + yeux l'esprance d'une campagne fructueuse, le dompteur se dcida + pousser jusqu'en Italie.</p> + + <p>Aussi bien, un mieux sensible s'tait dclar chez sa femme depuis + qu'ils voyageaient dans le Midi.</p> + + <p>Si Amlie n'tait pas revenue la sant, du moins son tat s'tait + maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mmes inquitudes.</p> + + <p>Jean Tabary avait acquis dans le mtier une exprience qui le + mettait dsormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours, + imprudences qui eussent mis l'tablissement deux doigts de sa perte, + si Chausserouge ne se ft rsign avoir recours Vermieux.</p> + + <p>Le souvenir de la dette contracte tait du reste le seul souci qui + altrt le contentement du dompteur, sans l'inquiter toutefois outre + mesure.</p> + + <p>Il avait pu payer sans trop de gne les premiers billets venus + chance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire ses yeux + le barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir.</p> + + <p>Malheureusement, il ne tarda pas s'apercevoir que ce n'tait l + qu'un temps d'arrt dans l'adversit.</p> + + <p>Il eut un brusque et douloureux rveil.</p> + + <p>L'impresario s'tait engag faire face aux frais considrables + que ncessitait le transport de la mnagerie de l'autre ct de la + frontire.</p> + + <p>Il devait subvenir aux dpenses journalires jusqu'au jour de la + premire reprsentation.</p> + + <p>C'tait encore par ses soins qu'une immense publicit par affiches + et dans la presse devait tre faite dans toutes les villes o le + dompteur devait sjourner.</p> + + <p>Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties gales le + montant des recettes.</p> + + <p>C'tait pour Chausserouge une excellente opration; pas un sou + dbourser et des bnfices assurs.</p> + + <p>Aussi n'hsita-t-il pas signer le trait que le signor + Baldini—c'tait le nom de l'impresario—avait prpar.</p> + + <p>Du reste, cet Italien, aux manires patelines, au parler + grasseyant, flatteur et cauteleux, inspirait tous une gale + confiance, sauf toutefois Jean Tabary.</p> + + <p>—As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-l? + demanda-t-il au dompteur.</p> + + <p>—Tu es bte! rpliqua Chausserouge. Il a dj fait affaire + jadis, m'a-t-il dit, avec mon collgue Perdel, qu'il a transport + ses frais et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce + n'est pas sa premire entreprise... Il a russi dj, il n'y a pas de + raison pour qu'il ne russisse pas avec moi!</p> + + <p>—C'est gal, ta place j'aurais demand un cautionnement... + quelque chose enfin, une garantie!</p> + + <p>—Par exemple! c'et t lui faire injure! C'est un homme trop + loyal pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hsite pas avancer + des sommes considrables, puisqu'il prend la charge de tous nos + frais... Tu vois bien que nous n'avons rien craindre.</p> + + <p>—Je le souhaite, mais prends bien tes prcautions... Il me + parait bien poli pour tre honnte et puis, en principe, je n'aime pas + les Italboches!</p> + + <p>—N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop + d'argent dehors.</p> + + <p>—Oui, mais s'il nous laisse en plan...</p> + + <p>—Je pense que tu es fou! Nous sommes l d'ailleurs!... Et + puis, c'est nous d'y veiller. Tu es le seul avoir de ces ridicules + prventions. Tiens, Amlie, qui est une femme trs entendue, me disait + encore hier:—C'est un coup de fortune qui nous tombe!</p> + + <p>—Amlie n'est qu'une femme qui ne connat pas grand'chose aux + affaires. Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses + au pire. Si le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, + seulement il faut s'arranger pour n'tre pas pris, le cas chant, au + dpourvu.</p> + + <p>En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa rputation, + Chausserouge songea corser son spectacle.</p> + + <p>Outre les vieux numros traditionnels dans la mnagerie, il fallait + trouver une attraction indite, un exercice nouveau capable d'exciter + la curiosit et de passionner le public.</p> + + <p>Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de + spectacle, ont chez eux des dompteurs renomms. Il ne voulut pas qu'il + pt rsulter de la comparaison, une infriorit pour les dompteurs + franais.</p> + + <p>En un mot, pour russir il convenait de mettre tous les atouts dans + son jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui + n'et dj t fait.</p> + + <p>Et le temps pressait, l'poque arrivait o il allait falloir se + mettre en route.</p> + + <p>Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une ide qui, + disait-il, devait rvolutionner l'Italie.</p> + + <p>—Vous avez, dit-il Chausserouge, dans son patois moiti + franais moiti italien, une petite fille bien intelligente et dont + vous pourriez tirer un parti excellent.</p> + + <p>—Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frmit + la pense d'exposer Zzette un pareil danger. Vous n'y pensez pas! + Me servir de mon enfant! a, jamais!</p> + + <p>—Pourquoi? Elle est trs brave, elle adore les animaux et + vous avez sur eux une puissance telle que votre seule prsence suffira + pour la mettre l'abri de tout pril. N'avez-vous pas maintes fois + fait entrer avec vous dans vos cages des trangers avides d'motions + indites?...</p> + + <p>—Oui, des trangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus + la mme sret!</p> + + <p>—Au contraire, votre autorit sera dcuple... Et ds + l'instant que vous tes sr de n'avoir pas redouter de dfaillance + de la part de votre petite fille, qui est inconsciente du danger, + qu'avez-vous craindre?</p> + + <p>—Sa mre n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui + faiblissait.</p> + + <p>Baldini haussa les paules.</p> + + <p>—Madame Chausserouge vous connat trop pour douter de vous. + Et elle ne peut pas; par son enttement, vous forcer refuser une + occasion de fortune. Je vous assure, c'est la fortune assure.</p> + + <p>—Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous?</p> + + <p>—Je pensais d'abord la restitution d'une scne biblique: + Daniel dans la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait + Daniel, jet en pture aux animaux et dlivr par l'ange... L'ange, ce + serait vous... Avec un joli dcor, de beaux costumes, une mise en + scne soigne, a ferait beaucoup d'effet.</p> + + <p>—Oui, mais il faudrait laisser Zzette quelques instants + seule dans la cage?</p> + + <p>—Naturellement.</p> + + <p>—Alors, n'y pensons plus! Ce sera dj bien beau si je + consens la faire entrer en mme temps que moi... La laisser seule, + ce serait une tmrit... Ce serait courir au-devant d'une + catastrophe...</p> + + <p>—Alors, une ide plus moderne. Vous pntrez comme d'habitude + dans la cage centrale, o sont rassembls vos animaux, et vous tes + accompagn de la petite Zzette, costume en clown. Vous accomplissez + vos exercices ordinaires que rpte comiquement votre petite fille, + dans la mesure qui vous paratra possible...</p> + + <p>—J'aime dj mieux cette combinaison...</p> + + <p>—Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection + des affiches.</p> + + <p>—Attendez!... Pas avant que je n'aie consult ma femme...</p> + + <p>Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, la rsistance + d'Amlie.</p> + + <p>Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans + lesquelles elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari + entrait dans les cages!</p> + + <p>Ah! oui, bien sr, elle se refusait ce qu'on tentt une + exprience si prilleuse, qui mettrait en danger la vie de sa + fille.</p> + + <p>Si, plus tard, il devenait impossible d'empcher Zzette de suivre + sa vocation, elle se rsignerait, mais, au moins, ce moment-l, sa + fille ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa + profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille tenir + tte ses terribles lves.</p> + + <p>Mais pour le prsent, elle, la mre, s'opposait ce qu'il fut + donn suite un projet qui constituait la fois une imprudence et + une mauvaise action.</p> + + <p>Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant moiti + vaincu, fut branl de nouveau.</p> + + <p>Toutefois, avant de s'arrter un parti dfinitif, il jugea utile, + selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait + de prendre une dcision importante, de consulter Jean Tabary.</p> + + <p>Peut-tre mme au fond, son dilettantisme et son amour de + l'imprvu, son dsir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas + accepter?</p> + + <p>En somme, n'avait-il pas jadis triomph d'une difficult bien plus + grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu + aucun accident, laiss excuter dans la cage centrale des expriences + d'hypnotisme?</p> + + <p>Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme + qu'avaient excit ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, + par-dessus la barrire que formait une femme raidie par la catalepsie, + tendue en travers sur deux chaises.</p> + + <p>Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary.</p> + + <p>—Mais c'est une ide de gnie, s'cria le jeune homme, et + pour la premire fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon + vieux, avec cela, nous allons dgter les dompteurs passs, prsents + et futurs!</p> + + <p>—Il y a eu dj, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel + introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait faire + respecter par ses animaux.</p> + + <p>—Eh bien! c'est cela que Perdel doit sa renomme! Que + sera-ce quand on saura que Chausserouge a remplac le mouton par son + propre enfant!</p> + + <p>—Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle + motion je ressentirai...</p> + + <p>—Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera + ton nergie et assurera le succs.</p> + + <p>—C'est ce que Baldini me disait.</p> + + <p>—Il a raison! Tu as tent tout ce que tes collgues ont + tent... Tu les a surpasss par l'audace que tu as dploye et c'est + ainsi que tu es parvenu te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui + d'arriver faire ce qu'aucun d'eux n'a jamais essay et n'essaiera + jamais... Je vais faire comprendre ta femme que c'est la fois ta + gloire et ta fortune qui est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu + auras ralis l'impossible!</p> + + <p>—Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se + livre en moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il + allait arriver un accident, quel remords!</p> + + <p>—Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la + premire enfant venue! Mais il s'agit de Zzette... une gamine qui + fait mon admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses + neuf ans, est aussi brave que pre et mre. Elle a du sang de dompteur + dans les veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de + caresser Nron? Et puis, on lui trouvera un petit numro bien + tranquille et bien drle. Elle va tre aux anges, ta mme! D'ailleurs + toutes les btes la connaissent... elle s'est leve au milieu + d'elles... Il n'y en a pas une qui voudrait lui faire du mal? conclut + en riant Jean Tabary.</p> + + <p>—Les btes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni + tendresse aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le + dessus et quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le + dissimuler, si je n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle + entre les doigts, il y a probablement longtemps que j'aurais t + boulott. Et pourtant, il n'y a pas de dompteur qui soit plus familier + que moi avec ses animaux. Le malheur vient quand on n'y pense pas... + Vois mon pre, qui, pendant trente ans de sa vie, n'a jamais eu une + gratignure... Il a suffi pour l'enlever d'une circonstance bte.</p> + + <p>—Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique + un moyen de triompher srement, des rsistances de ta femme... Demande + Zzette, si elle a envie de t'accompagner dans les cages?</p> + + <p>—Oh! je suis sr de la rponse, dit Chausserouge en + souriant.</p> + + <p>—Essayons toujours, a ne cote rien!</p> + + <p>Le Dompteur fit venir sa petite fille.</p> + + <p>Zzette, dj grandette pour son ge, accourut joyeuse l'appel de + son pre.</p> + + <p>—coute, mignonne, lui dit Franois, trs tendre, tu sais que + je t'ai promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu tais + sage... et si tu travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. + Veux-tu entrer avec moi dans les cages... Je te ferai faire un beau + costume et tu feras travailler les animaux, en mme temps que moi!</p> + + <p>La petite fille regarda fixement son pre, les yeux brillants de + plaisir.</p> + + <p>Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas + qu'un tel bonheur pt sitt lui tre rserv.</p> + + <p>—C'est vrai, dis, petit pre, demanda-t-elle enfin la voix + tremblante d'motion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?...</p> + + <p>—Je te le demande... Mais aussi, je veux tre sr que tu + n'auras pas peur.</p> + + <p>—Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les + btes, elles ne sont pas mchantes... elles me connaissent! Dis! alors + c'est vrai que tu veux bien que j'entre avec toi, partout...</p> + + <p>—Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions...</p> + + <p>—Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! a va? Si tu + veux, a sera moi qui ferai danser la Grandeur!</p> + + <p>Et la petite fille, sans attendre la rponse, s'chappa des bras de + son pre et courut au fond de la mnagerie.</p> + + <p>—La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas + travailler, maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obis pas!</p> + + <p>—Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge Jean.</p> + + <p>—coute, petit pre! dit l'enfant en revenant vers Franois, + si tu veux tre sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! + Tiens! veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur?</p> + + <p>—Ah! une ide! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si a + va bien, j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manoeuvre + Zzette, elle finira par consentir. Et avec l'ours...</p> + + <p>—Oh! celui-l, j'en rponds! interrompit Chausserouge. Je me + promnerais dans la rue avec lui sans rien craindre.</p> + + <p>Sance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. + Il entra le premier et introduisit l'enfant derrire lui.</p> + + <p>A la vue de Zzette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrire et + marcha au-devant d'elle.</p> + + <p>Le pre, son fouet la main, se tenait prt intervenir.</p> + + <p>—Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. + Ah! donne-moi du sucre!</p> + + <p>Alors, l'enfant, avec un srieux et une crnerie admirables, rpta + pour son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois + excuter par son pre.</p> + + <p>Quand elle fut deux pas de l'animal, droite et la tte haute, + elle lui donna sur les pattes un lger coup du manche de son fouet, + puis, levant de la main gauche un morceau de sucre:</p> + + <p>--- Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner! + Dansez!</p> + + <p>Mais au lieu d'obir, l'animal fit entendre un sourd grondement, + avanant le museau vers la friandise promise...</p> + + <p>—Voulez-vous danser tout de suite! rpta l'enfant en tapant + du pied.</p> + + <p>Et se souvenant du procd de son pre pour le contraindre + travailler, elle lui cingla de sa lanire les jambes de derrire, + jusqu' ce que, vaincu par la douleur, il se rsignt sauter d'un + pied sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son + espce et qu'il accompagnait d'une srie de grognements plaintifs.</p> + + <p>—Allez! Allez... toujours! criait Zzette, tu vois, papa, il + ne manque plus que la musique!</p> + + <p>—Courez chercher madame Chausserouge! dit Jean tout bas un + des garons de piste, qui, debout devant la cage, s'merveillaient de + l'audace et de l'adresse de l'enfant.</p> + + <p>Amlie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta + stupfaite.</p> + + <p>Au moment o elle apparaissait devant les barreaux, Zzette avait + interrompu l'exercice et elle tendait du bout des dents la Grandeur + un morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours + chantant cueillir entre ses lvres.</p> + + <p>—Et ce n'est pas plus difficile que cela! fit Zzette en + battant des mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. + Tu vois, maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis!... + Maintenant un autre!</p> + + <p>—Ah! non, a suffit! dit Chausserouge tout fait rassur + maintenant.</p> + + <p>Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les + deux joues.</p> + + <p>—Maintenant sortons! fit-il, en voil assez pour + aujourd'hui.</p> + + <p>—Dj! dit Zzette d'un ton chagrin, dj! Je m'amuse tant! + Je n'ai donc pas t assez sage?</p> + + <p>Et avant que son pre ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet, + courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se lchait les + babines.</p> + + <p>—Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la + Grandeur!</p> + + <p>Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu' ce qu'il se + ft tendu terre.</p> + + <p>Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tte + appuye sur le ventre de la bte, tandis que de la main droite, elle + lissait le plastron jaune et soyeux qui est la caractristique de + l'ours des cocotiers, puis, aprs une demi-minute de repos, elle se + souleva sur un coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau et + se releva prestement.</p> + + <p>—Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille?</p> + + <p>—Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes + aux yeux.</p> + + <p>Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille.</p> + + <p>Amlie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans + pouvoir articuler un mot.</p> + + <p>—Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme + c'est amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans + toutes... toutes les cages?</p> + + <p>—Eh bien! madame Amlie! craindrez-vous encore? demanda Jean + Tabary, triomphant.</p> + + <p>La jeune femme ne rpondit pas. Elle leva les yeux de l'air de + quelqu'un qui se soumet, quoique bien contre-coeur.</p> + + <p>—Le sort en est jet! fit-elle, puisqu'il doit en tre ainsi, + advienne que pourra!</p> + + <p>A partir de ce jour-l, Chausserouge commena officiellement + l'ducation de sa fille.</p> + + <p>Toutes les aprs-midi, il descendait avec elle dans la mnagerie et + successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des diffrents + animaux.</p> + + <p>Non seulement Zzette montrait un courage extraordinaire, mais + encore elle prenait un plaisir extrme ces tentatives.</p> + + <p>Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les + renouveler et elle enchantait son pre par son entrain et sa bonne + volont.</p> + + <p>Baldini assista plusieurs sances et, comme tout le monde, il fut + frapp de l'aplomb et de l'nergie que dployait la petite fille.</p> + + <p>—Mon cher, dit-il Chausserouge, souvenez-vous de ce que je + vous dis, vous aurez un grand succs!</p> + + <p>Quand on apporta pour la premire fois Zzette le costume + paillet d'argent qu'elle devait revtir, son enthousiasme ne connut + plus de bornes.</p> + + <p>Elle et voulu dbuter le lendemain.</p> + + <p>On et quelque peine calmer son ardeur. On y parvint en lui + assurant que l'heure approchait o bientt elle pourrait paratre + devant le public. En effet, Baldini, qui tait parti en fourrier, + ayant tlgraphi de Turin pour annoncer que tout tait prt, que + l'arrive de la mnagerie tait annonce et prpare, Chausserouge + donna l'ordre du dpart.</p> + + <p>Amlie n'avait pu prendre son parti de cette double dcision: elle + ne se rsignait que bien contre-coeur quitter la France et voir + son enfant aborder si brusquement une carrire si aventureuse. Elle + avait rv pour elle une autre existence.</p> + + <p>Mais puisque le bonheur de Zzette d'une part, le succs de + l'tablissement de l'autre semblaient attachs la tentative + nouvelle, elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit + son mari, sans hasarder mme une observation.</p> + + <p>Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les + journaux taient pleins du rcit des actes de bravoure de + Chausserouge.</p> + + <p>La curiosit tait vivement excite et on annonait l'arrive dans + la ville de plusieurs dompteurs italiens, dsireux de voir de prs + leur illustre collgue franais.</p> + + <p>Le soir du jour o la mnagerie fit son entre Turin, au milieu + d'une affluence considrable accourue de tous les points de la cit, + et procda son installation, le dompteur fit, avec sa fille, une + promenade dans la ville.</p> + + <p>Sur tous les murs taient placardes des affiches multicolores en + franais et en italien, avec le nom de Chausserouge en lettres d'un + demi-pied.</p> + + <p>—Vois-tu, dit Franois sa fille, combien il est utile de + savoir lire.</p> + + <p>Et, s'arrtant devant une affiche:</p> + + <p>—Tiens, comment y a-t-il, l?</p> + + <p>Et Zzette, merveille, pela lentement:</p> + <br> + <br> + + <center> + CE SOIR ET LES JOURS SUIVANTS<br> + 8 h. 1/2 du soir<br> + AVEC LA PERMISSION DES AUTORITS DE LA VILLE.<br> + GRANDE REPRSENTATION<br> + du clbre dompteur<br> + <b>FRANOIS CHAUSSEROUGE</b><br> + POUR LA PREMIRE FOIS<br> + <b>LA FILLE DU DOMPTEUR, MADEMOISELLE</b><br> + <b>ZZETTE</b><br> + ge de 9 ans<br> + <b>ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PRE</b> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les + pensionnaires de la mnagerie.</p> + + <p>En voyant son nom imprim en gros caractres, au-dessous de celui + de son pre, Zzette sauta de joie.</p> + + <p>—Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets!</p> + + <p>Et de retour la mnagerie:</p> + + <p>—Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche! Si tu voyais... + grand comme a!</p> + + <p>Le soir, elle ne mangea pas. Aussitt aprs dner, deux heures + avant la reprsentation, il fallut lui laisser endosser son costume, + tant elle avait hte de s'en revtir.</p> + + <p>Avec une tristesse mle de fiert, Amlie remplit les fonctions + d'habilleuse.</p> + + <p>Zzette tait charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste + trs courte soutache d'argent qui laissait passer les paillettes de + sa ragrafe, et sa perruque toupet de clown.</p> + + <p>Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre, + ct de son pre, cambr dans son dolman brandebourgs, causa une + motion.</p> + + <p>Elle se promenait, trs crne, devant le contrle, une minuscule + cravache pommeau d'or passe sous le bras droit.</p> + + <p>Parfois elle s'arrtait, faisait quelques agaceries Loustic, + perch au haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran + Gustave et mlait sa voix grle celle du bonisseur, chaque fois que + les cuivres se taisaient.</p> + + <p>—Entrez! messieurs! mesdames! La reprsentation va commencer! + Entrez!</p> + + <p>La salle tait comble quand son tour arriva de paratre dans les + cages. Dj son pre, dans les prilleux exercices par lesquels il + avait dbut, avait obtenu un grand succs, mais l'on peut dire que + toute la curiosit s'tait porte sur elle.</p> + + <p>Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un + homme comme Chausserouge avait peine mater, une enfant de neuf + ans?</p> + + <p>L'oeil brillant de plaisir, elle attendit derrire la cage que le + bonisseur aid du garon de piste eut termin la slection des + animaux.</p> + + <p>Amlie tait l; elle prit sa fille dans ses bras et la serra + contre elle avec tendresse.</p> + + <p>—Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, + regarde!... Moi, je n'ai pas peur?</p> + + <p>—Vrai! demanda Chausserouge, plus mu qu'il ne voulait le + paratre, tu n'as pas peur?</p> + + <p>—Ah! tu vas bien voir, par exemple! dit la petite fille en + levant la tte d'un air de dfi.</p> + + <p>—Aprs la rptition d'hier, fit Baldini, vous pouvez tre + tranquille, Chausserouge, et vous allez entendre les + applaudissements.</p> + + <p>—Franois!... La gosse!... demanda Jean Tabary, qui apparut + derrire la cage. tes-vous prts? Peut-on annoncer?</p> + + <p>—Allez-y! cria la triomphante Zzette.</p> + + <p>Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout l'autre de la + mnagerie, Jean clama:</p> + + <p>—Le dompteur Chausserouge et sa fille Zzette dans les + cages!</p> + + <p>Franois frappa trois coups du pommeau de sa cravache la porte + intrieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut, + donnant la main sa fille.</p> + + <p>Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux salurent et + firent deux pas en arrire, tandis que Jean Tabary tirait un portant + et livrait passage aux deux lionnes Rachel et Sada.</p> + + <p>—La barrire! commanda Chausserouge.</p> + + <p>Puis, quand il eut fait en personne excuter ses btes les + exercices ordinaires et comme il feignait de donner l'ordre de les + faire sortir:</p> + + <p>—Monsieur Chausserouge! dit Zzette, je ne trouve pas que ce + soit bien fort, votre entre de cage! J'en ferais bien autant!</p> + + <p>—Vous, mademoiselle!</p> + + <p>—Parfaitement, monsieur Chausserouge!</p> + + <p>—Est-ce que par hasard, vous prtendriez faire mieux que + moi?</p> + + <p>—Certainement! si vous voulez bien le permettre!</p> + + <p>—Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir...</p> + + <p>Zzette prit une pose, comme jadis le lgendaire Chadwick au Cirque + d'Hiver quand il s'adressait M. Loyal, et interpellant Jean + Tabary:</p> + + <p>—Dites-moi, monsieur le bonisseur! Vous n'auriez pas dans + votre mnagerie une bte, un ours, ce que vous voudrez... me confier + pour quelques instants?</p> + + <p>—Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le + faire croquer par les deux lionnes, mademoiselle!</p> + + <p>—Nous verrons bien!... Envoyez toujours!</p> + + <p>—Faut-il, monsieur Chausserouge?</p> + + <p>—Allez! allez! Rira bien qui rira le dernier!</p> + + <p>Et Jean Tabary introduisit la Grandeur.</p> + + <p>A peine entr et sur un signe de Zzette, l'ours se dressait sur + ses pattes de derrire et avanait, marchant presque reculons l'oeil + fix sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les + oreilles basses et l'oeil sanglant, dcouvraient en grondant leurs + terribles mchoires.</p> + + <p>—Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda + Zzette. Voyons! allez dire bonjour ces deux aimables personnes, qui + vous sourient si agrablement.</p> + + <p>Mais comme la Grandeur secouait la tte en ronchonnant, peu + soucieux d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves:</p> + + <p>—Ah! c'est cela, monsieur la Grandeur! je ne me trompais pas. + Vous avez peur! Eh bien, il faut au moins que vous vous rendiez utile + quelque chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel + et de Sada, ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez + bien, monsieur Chausserouge! La barrire vivante!</p> + + <p>Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que l'enfant + disposait tout prs des barreaux.</p> + + <p>Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces pidestaux + improviss, de faon qu'il post galement sur les deux siges.</p> + + <p>Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu + de la cage de faon ce que l'ours, dont la tte restait face au + public, formt une sorte de barrire vivante, puis elle marchait sur + les deux lionnes, la cravache haute:</p> + + <p>—Sautez, mes belles!</p> + + <p>Et les deux fauves, rugissant, rptaient par dessus le dos de la + Grandeur l'exercice que leur avait fait excuter l'instant d'avant + Franois Chausserouge.</p> + + <p>—Je suis oblig de me rendre, proclamait alors le dompteur, + ds que les applaudissements qui saluaient Zzette avaient cess, vous + tes plus forte que moi, mademoiselle!</p> + + <p>—Quand je vous le disais; mais ce n'est pas tout?</p> + + <p>Sur un signe, Jean Tabary tirait un portant et rintgrait les deux + lionnes.</p> + + <p>L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulag, + couchait en travers les deux siges, passait un mors en bois dans la + gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et, cheval sur cette + monture d'un nouveau genre, elle trottait autour de la cage, aussi + vite que le lui permettait les jambes courtes de la bte pesante + qu'elle actionnait de sa houssine.</p> + + <p>Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrtait + court et saluait en envoyant des baisers l'assistance.</p> + + <p>L'aisance avec laquelle Zzette manoeuvrait son ours enleva le + public, qui ne lui mnagea pas les acclamations, et elle termina la + reprsentation en dansant une bourre d'Auvergne en face de la + Grandeur, heureux de sentir enfin la fin de ses preuves et l'heure de + la rcompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir + sur les lvres de sa petite matresse.</p> + + <p>L'effet fut tel que l'avait prvenu Baldini, c'est--dire immense. + Le bruit se rpandit rapidement du dbut triomphal du petit + prodige.</p> + + <p>Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours, + l'impresario encaissa des recettes que la mnagerie n'avait jamais + connues, mme au temps de sa plus grande vogue.</p> + + <p>—Eh bien! dit Chausserouge Jean Tabary, ai-je eu raison de + passer outre, de ne pas t'couter?... Je sentais bien que le succs + tait au bout de notre entreprise! Ah! Baldini est un malin...</p> + + <p>—Trop malin peut-tre! dit Tabary, toujours sceptique. + T'a-t-il rendu des comptes?</p> + + <p>—Non! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part + qu'il a avance pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu' ce jour, + tous les frais... Aprs, nous compterons!...</p> + + <p>—Alors, compte donc le plus tt possible!</p> + + <p>Mais quand Chausserouge, que la dfiance du jeune homme avait rendu + souponneux son tour, voulut parler intrts Baldini:</p> + + <p>—Mon cher, rpliqua l'Italien, une affaire comme celle-l ne + se rgle pas du jour au lendemain. J'ai toute une comptabilit + mettre en ordre... Laissez-moi donc faire! Aussi bien, vous n'avez pas + eu vous plaindre de moi jusqu' ce jour... Il faut que j'tablisse + une balance exacte des frais considrables dont j'ai d faire + l'avance... que je prpare en outre notre prochaine campagne, car + voici le moment arriv o il nous faudra quitter Turin... Je suis + d'avis qu'il ne convient pas de s'arrter en si beau chemin... A + Milan, nous avons encore des recettes pareilles raliser... Nos + bnfices actuels vont nous permettre de jouer sur le velours sans + rien risquer... Quand j'aurai fait dans la capitale de la Lombardie + une publicit semblable, que nos premires reprsentations nous auront + fait rentrer ces nouveaux dbours, il sera temps de compter et, ce + jour-l, vous ne vous plaindrez pas, je vous jure, de m'avoir laiss + la disposition des fonds qui, ds prsent, vous reviennent.</p> + + <p>Il parla longtemps pour esquiver un rglement de comptes, et si + bien que Chausserouge se laissa convaincre...</p> + + <p>Il fut d'ailleurs d'autant plus facile persuader que son succs + l'avait gris. Il y avait si longtemps qu'il tait dshabitu des + comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public + enthousiaste.</p> + + <p>Quant Zzette, chaque nouvelle reprsentation augmentait son + assurance. Maintenant son pre voyait sans inquitude approcher + l'heure de son entre en cage, les animaux s'taient accoutums elle + et, pour un peu, il l'et prsent laisse seule excuter ses + exercices.</p> + + <p>Pour renouveler la curiosit, Jean avait imagin un nouveau numro: + la prsentation en libert de Loustic, costum en gymnaste, qui + l'enfant faisait faire des rtablissements au trapze et des sauts + prilleux.</p> + + <p>Moquart tait galement mis contribution. Sous la direction et au + commandement de Zzette, l'intelligente bte, qu'on avait affuble + d'une couverture rouge brode d'or, d'une gigantesque paire de + lunettes, d'une collerette tuyaute et d'un chapeau pointu de clown, + jouait de la grosse caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu' + dix, dsignait la personne la plus ivrogne de la socit,—il + s'arrtait toujours devant Jean Tabary,—la plus amoureuse et la + plus jolie de l'assistance.</p> + + <p>Le tout scand d'un accompagnement de cymbales que manoeuvrait + Loustic avec une virtuosit et une dextrit sans pareilles.</p> + + <p>On inaugura galement, pour la plus grande joie de Zzette, les + grandes promenades dans la ville, en costumes, et c'tait toujours + Zzette qui clturait la marche, monte tantt sur Moquart, tantt sur + l'Etourdi, le poney de Chausserouge.</p> + + <p>La petite prenait au srieux son rle d'toile et c'tait avec le + plus grand calme et la plus srieuse conviction qu'elle recueillait + sur son passage les tmoignages de sympathie de ses admirateurs.</p> + + <p>Seule, Amlie conservait toujours une angoisse dont elle n'tait + pas matresse, chaque fois qu'elle assistait une reprsentation et + qu'elle voyait sa fille aux prises avec les lionnes.</p> + + <p>La prsence de Chausserouge, attentif au moindre mouvement de + l'enfant et prt, en cas de danger, intervenir vigoureusement, ne + suffisait pas pour la rassurer.</p> + + <p>L'nergie de Zzette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle + hardiesse, loin de la tranquilliser ne faisait qu'augmenter son + effroi.</p> + + <p>Qui sait si un jour un animal mal dispos n'accueillerait pas mal + un coup de houssine, appliqu imprudemment, et alors si le pre allait + ne pas arriver temps!</p> + + <p>Et elle voyait son enfant, tendue, rlant sur le plancher de la + cage, ses membres grles broys par les mchoires puissantes des + fauves!</p> + + <p>Zzette, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa + mre manifestait, bien tort, selon elle.</p> + + <p>—Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger!... + Je le sais bien, moi!</p> + + <p>—Ma chrie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien + garde!</p> + + <p>Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru:</p> + + <p>—Ma parole, si la petite n'tait si sre d'elle, si elle + n'tait pas si crne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac!... + Laisse-la donc faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir, Milan, + a va bien tre autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une + nouvelle attraction, Tabary et moi!</p> + + <p>Aprs un mois de sjour, Chausserouge donna sa reprsentation + d'adieux et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la + publicit tait faite, il partit pour la Lombardie.</p> + + <p>Une dception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il + s'y attendait, son impresario la porte de la ville, il tomba dans + une cit o, non seulement sa venue n'tait point prpare, mais o + son nom tait mme inconnu.</p> + + <p>Pas une affiche sur les murailles; nulle curiosit de la part des + habitants. De l'tonnement seulement la vue de ce matriel imposant, + dbarquant on ne savait d'o, arrivant l'improviste.</p> + + <p>A l'Htel de Ville, nul ne put renseigner Chausserouge. Baldini y + tait inconnu et personne n'tait venu demander une permission de + sjour, ni un emplacement pour la mnagerie.</p> + + <p>On parut mme assez mal dispos pour ces trangers, la dconvenue + desquels on n'ajoutait aucune crance.</p> + + <p>Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grce, les + laisser stationner sur un des cours loigns de la ville.</p> + + <p>Chausserouge revint dsespr, la rage au coeur. Jean Tabary avait + eu raison de se mfier. Ses prvisions ne l'avaient pas tromp!</p> + + <p>Il avait flair dans Baldini un aventurier, un filou adroit, + prparant de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses + dupes.</p> + + <p>Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Chausserouge, ses prcautions, + comme, si souvent, Jean l'avait invit le faire? Par quel + aveuglement avait-il donc t frapp pour ne rien voir, pour n'avoir + pas eu une minute de doute?</p> + + <p>Ainsi, il tait maintenant en pays tranger, rduit ses propres + ressources, ayant perdu le bnfice d'un mois de triomphe, o il avait + ralis les plus grosses recettes de sa vie!</p> + + <p>Si maintenant ce succs allait l'abandonner, il allait se trouver + dans l'obligation de dpenser tout ce qui lui restait, ou peu prs, + de la somme prte par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier!</p> + + <p>—Tu vois, dit Tabary avec un sourire forc, tu vois si je + m'tais tromp! Ton Baldini!... Eh bien, nous voil propres + maintenant!</p> + + <p>—Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais + bouffer mes btes!</p> + + <p>—Sais-tu ce que a fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq + mille francs tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il + parat que a t'amuse de travailler pour les autres.</p> + + <p>—Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en + deux, d'un mouvement nerveux, la canne qu'il tenait la main. Mais + maintenant, qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi + un conseil..., je le suivrai aujourd'hui...</p> + + <p>—C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que + jamais... Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. + Ce n'est pas le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller dposer + la plainte chez le procureur du roi, crire celui de Turin. Moi, + pendant ce temps-l, je vais rparer le temps perdu, installer la + mnagerie et commencer le potin dans les journaux... Cette fois-ci, il + n'y aura pas de Baldini et la galette sera bien nous...</p> + + <p>Sance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, + Tabary se mit l'oeuvre, mais il se heurta des difficults qu'il ne + souponnait mme pas.</p> + + <p>Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrmement + difficiles les relations avec les gens qu'il tait oblig de voir, + avec lesquels il lui fallait traiter.</p> + + <p>Autant la population, la presse, la municipalit, bien prpares, + chauffes blanc par un compatriote, s'taient montres sympathiques + Turin, autant elles manifestaient de mfiance et de mauvaise volont + Milan.</p> + + <p>On et dit que brusquement le charme s'tait rompu.</p> + + <p>Toutefois, il parvint tant bien que mal organiser une srie de + reprsentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud + devant lequel il avait fait dbuter sa petite fille.</p> + + <p>Il fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prvention.</p> + + <p>Des applaudissements maigres rcompensrent mal ses efforts, et les + exercices de Zzette, accomplis pourtant par la petite fille avec la + mme maestria, excitrent plus de piti que d'enthousiasme.</p> + + <p>On s'indigna contre la barbarie de ce pre, qui contraignait une + enfant si jeune ceindre la ragrafe traditionnelle et affronter + sans dfense des animaux aussi redoutables.</p> + + <p>Des journaux se firent les interprtes de la pense publique en + s'levant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition + malsaine et attentatoire la morale.</p> + + <p>Ils firent appel la conscience des magistrats de la ville, les + invitant ne pas tolrer plus longtemps que des saltimbanques + trangers donnassent l'exemple d'un semblable scandale...</p> + + <p>A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un + commissaire dlgu par le Parquet vint faire une descente dans la + mnagerie, accompagn d'un mdecin.</p> + + <p>Aprs s'tre fait reprsenter les papiers du dompteur et s'tre + assur que l'installation de la mnagerie tait telle qu'il ne + pouvait, en cas d'alerte ou de ngligence, en rsulter aucun danger + pour les spectateurs, il interrogea longuement Zzette.</p> + + <p>Il avait pleins pouvoirs, au cas o la moindre infraction aux + rglements de police en vigueur dans le pays serait constate, pour + interdire impitoyablement toute reprsentation, mais il dut s'en + retourner comme il tait venu.</p> + + <p>Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les rponses de la + petite fille le convainquirent que non seulement il n'tait exerc + son gard aucun svices, mais qu'au contraire l'empchement qui + pouvait lui tre notifi de paratre dans les cages serait pour elle + la plus dure des privations.</p> + + <p>—Mais, monsieur, moi... j'aime mes btes... et mes btes + m'adorent... Papa me permet de les faire travailler sous ses yeux, + parce que j'ai t trs sage... et que je l'ai mrit par mon + application... Demandez-lui!... Oh! non; dites, n'est-ce pas, vous ne + voulez pas m'empcher de continuer...</p> + + <p>Et comme le fonctionnaire, trs tonn, ne rpondait pas, elle + fondit en larmes.</p> + + <p>—Mais qu'est-ce que a peut vous faire? Ce n'est pas vous qui + entrez dans les cages!</p> + + <p>Puis, se rfugiant dans les bras de son pre, qui avait assist + cet interrogatoire:</p> + + <p>—Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger!</p> + + <p>L'autorisation fut maintenue, mais il demeura vident qu'on + n'attendait qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance + sans importance, mais qui et pu avoir des consquences graves, ne + tarda pas la fournir.</p> + + <p>Un soir,—c'tait la cinquime soire—Zzette tait en + train de faire manoeuvrer les lionnes.</p> + + <p>L'une d'elles, Sada, montrait une indocilit qui ne lui tait pas + habituelle. Tapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obir.</p> + + <p>Zzette voulait approcher, mais son pre l'arrta.</p> + + <p>—Je veux qu'elle saute! criait la petite, en tapant du pied. + Donne ton fouet, papa!</p> + + <p>Le pre se fit immdiatement passer une petite fourche pour se + tenir prt parer tout accident, et il marcha ct de l'enfant, + qui s'avanait, le fouet lev, vers la bte.</p> + + <p>A ce moment, Sada, entrane par l'exemple de sa compagne qui + obissait, bondit son tour, mais, dans son lan, elle renversa la + petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment + mme o la bte s'enlevait.</p> + + <p>Rapidement, Chausserouge fit volte-face, la fourche en arrt, pour + tenir en respect la lionne et l'empcher de revenir la charge.</p> + + <p>Dj Zzette s'tait releve, mais dans sa chute, son front avait + rencontr l'angle d'un des tabourets sur lesquels tait juch La + Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines.</p> + + <p>—La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait + pas reu une blessure plus grave, un coup de griffe peut-tre...</p> + + <p>Jean Tabary tira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la + cage centrale et le dompteur ayant salu, ainsi que Zzette reste + souriante, malgr la douleur, sortit, entranant sa fille.</p> + + <p>--- Tu es blesse? O te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix + altre.</p> + + <p>Maintenant que le danger tait pass, il tremblait de tous ses + membres.</p> + + <p>—Moi! je n'ai rien... je me suis cogn le front simplement! + fit stoquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu' faire + attention.</p> + + <p>Puis, remarquant que par hasard sa mre tait absente:</p> + + <p>—Heureusement que maman n'est pas l! Elle m'aurait crue + morte.</p> + + <p>Un docteur qui se trouvait dans l'assistance vint offrir ses + services. Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y + appliqua une compresse.</p> + + <p>—a ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de + mal, heureusement...</p> + + <p>—Mais, monsieur! riposta Zzette, je n'ai pas mme eu + peur!</p> + + <p>Cependant la foule, inattentive dsormais aux nouveaux exercices, + restait dans la mnagerie, toujours sous le coup de l'motion que ce + commencement de drame avait fait prouver.</p> + + <p>La petite Zzette tait-elle blesse grivement? Qu'tait-il + rsult de l'accident?</p> + + <p>Il n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'tait de + faire reparatre Zzette.</p> + + <p>Le mdecin remplaa la compresse par un morceau de diachylum, qu'il + prit dans la pharmacie portative de la mnagerie, et l'enfant revint + saluer le public.</p> + + <p>D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentre. Mais + l'incident fit du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il + prit des proportions inattendues dont s'murent les autorits.</p> + + <p>Ds le lendemain, on notifiait Chausserouge une interdiction en + rgle et l'ordre de quitter la ville au plus tt.</p> + + <p>Cette msaventure mit le comble au dsastre provoqu par + l'escroquerie de l'impresario et atterra Chausserouge.</p> + + <p>Il fallut alors carrment avoir recours au fonds de rserve, ce + qui restait du prt consenti par Vermieux.</p> + + <p>Jean Tabary fut le seul qui conservt dans cette dbcle un peu de + sang-froid.</p> + + <p>—Eh bien! voila tout, c'est la guigne! Une premire + imprudence en amne fatalement une autre. Aprs t'tre confi + ridiculement cet Italien de malheur, tu t'es laiss griser par ton + succs Turin, et tu n'as mme pas pens demander des garanties + avant de partir pour Milan. Ici, tu t'es trouv le bec dans l'eau, + avoue que c'est pain bnit... Puis, nous avons eu la dveine de tomber + sur des gens cerveau troit, qui n'avaient qu'un dsir, nous tre + dsagrables... Nous avons cop... C'tait dans l'ordre des choses... + Quant, moi, on ne m'tera jamais de l'ide que nous devons cette + hostilit la jalousie des dompteurs italiens, qui, si nous avions + russi une seconde fois, nous enlevions le pain de la bouche.</p> + + <p>—Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes + cinquante lieues de la frontire. a va nous coter les yeux de la + tte pour nous rapatrier... Si nous faisions des dmarches pour + obtenir la leve de l'interdiction?</p> + + <p>—C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A prsent + l'Italie est brle. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir + comme nous pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en + France, nous verrons nous dbrouiller... Nous les avons trop vus, + pour notre malheur, ces sales macaronis!</p> + + <p>—Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands + succs, la conscration dfinitive de sa renomme... On l'a dcor en + grande pompe de l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a + fait sa fortune!</p> + + <p>—Il n'y a pas discuter... Perdel a eu la chance... et nous + avons la guigne... Voil qui est clair. Et toutes les rflexions que + nous pourrions faire ce sujet ne changeraient rien la + situation.</p> + + <p>Comme si toutes les dveines se fussent conjures pour accabler le + malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'tat + d'Amlie. Une vritable rechute, qui rendait bien difficile la + continuation du voyage.</p> + + <p>Il y avait peine une semaine, qu' marches forces, la mnagerie + avait repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans + recettes cotait gros.</p> + + <p>Amlie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une + abngation admirable.</p> + + <p>—Qu'importe, dit-elle, ma sant et ma vie! Le salut de + l'tablissement avant tout!</p> + + <p>Et comme Chausserouge dclarait qu'il encourrait plutt la ruine + totale que de laisser, faute de soins, l'tat de sa femme empirer, + elle reprit:</p> + + <p>—Nous n'avons pas les moyens de nous arrter, aprs les + pertes que nous venons de subir... Me laisser en route pour me faire + soigner dans un hpital, je n'y consentirai jamais... je suis ne sur + le Voyage. C'est sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas + d'hsitations! Marchons!... Une fois de retour Paris, je verrai + rparer les forces perdues, moins que d'ici-l, je n'aie succomb. + Mais au moins en mourant, j'aurai la consolation de me dire que + j'aurai lutt jusqu'au bout! C'est ma volont!</p> + + <p>Il fallut obir au voeu de la moribonde...</p> + + <p>Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie un + rel dcouragement que Chausserouge atteignit la frontire + franaise.</p> + + <p>Il poussa ce jour-l un soupir de soulagement, comme si le sol de + la patrie qu'il foulait de nouveau lui et communiqu une nouvelle + force.</p> + + <p>Il tait prsent en pays ami; Il n'avait plus redouter les + prventions qui accueillaient l'tranger toute exhibition d'origine + franaise.</p> + + <p>A Grenoble, o il fit son premier sjour, il organisa des + reprsentations, esprant faire des recettes qui lui permettraient + aussi de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient d + tre retourns impays a l'usurier.</p> + + <p>Car c'tait l un souci de plus ajout tous ceux qui le + torturaient dj. Quel accueil lui rservait l'ancien forain? Ne + fallait-il pas s'attendre ce que ses demandes de renouvellement + fussent repousses?</p> + + <p>Vermieux avait bien pris ses prcautions; il tait arm contre lui + et il pouvait son gr lui causer, ds son retour, des embarras + terribles... ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le + mettraient compltement dans sa main.</p> + + <p>Heureusement, il rentrait en France avec un numro indit + sensation, et dont il avait expriment Turin l'excellence.</p> + + <p>Il allait faire plir, avec le dbut nouveau de Zzette, l'toile + de ses concurrents, et il savait par exprience combien la vogue, mme + passagre, vous recale rapidement un homme.</p> + + <p>Il ne prvoyait pas que le bruit de son affaire ft parvenu jusqu' + Grenoble et qu'il put avoir se heurter de nouveau des chicanes + administratives.</p> + + <p>Ce fut cependant ce qui lui arriva.</p> + + <p>L'autorisation de sjour lui fut accorde sans difficult, mais + quand il prsenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le + numro sur lequel il comptait tant.</p> + + <p>Comme il s'tonnait et demandait des explications, l'employ de + prfecture auquel il s'adressait se retrancha derrire l'article de la + loi sur le travail des enfants, qui dfend d'employer dans des + exercices dangereux des enfants au-dessous de quinze ans.</p> + + <p>Il eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les troupes + d'acrobates, ou au thtre, on utilisait des enfants trs jeunes.</p> + + <p>Il lui fut rpondu qu'il tait loisible aux municipalits de fermer + les yeux ou de montrer une certaine tolrance, leurs risques et + prils, mais que dans le cas spcial, le maire et le prfet, d'un + commun accord, se refusaient absolument laisser paratre en public + dans une cage de lions, une enfant de neuf ans; que dj, Milan, + pareille interdiction avait t faite, laquelle il avait d se + soumettre, la suite d'un accident, et que, dans ces conditions, + l'administration ne pouvait encourir une responsabilit aussi + grave.</p> + + <p>—Allons! pensa Chausserouge, c'est dcidment une srie la + noire!</p> + + <p>Passer outre, il n'y fallait pas songer; mieux valait se rsigner. + Il donna donc des reprsentations o Zzette ne parut, son grand + dsespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins, avec + Loustic et l'lphant Moquart.</p> + + <p>De ville en ville, les mmes embarras se rptaient.</p> + + <p>A plusieurs reprises, la sant d'Amlie ncessita des arrts dans + des bourgades infimes qu'il et fallu brler, car les frais + d'installation n'eussent pas t couverts par la recette.</p> + + <p>Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des + animaux, payer le personnel, subvenir aux dpenses de toutes + sortes.</p> + + <p>Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le + secret de la difficult, qu'il prouvait a obtenir, depuis son dpart + de Milan, l'autorisation de s'installer.</p> + + <p>L'histoire du pseudo-accident survenu Zzette, grossi + dmesurment par la presse locale, avait t reprise par les journaux + franais, et nulle part on ne voulait assumer de responsabilit.</p> + + <p>Il tait arriv Nevers un matin et il avait t solliciter la + permission d'ouvrir au public sa mnagerie.</p> + + <p>Il ne reut d'abord aucune rponse positive, mais l'indiscrtion + d'un employ de l'htel de ville lui ayant fait connatre que le maire + tenait s'assurer par lui-mme qu'il ne pouvait rsulter de son + exhibition dans les cages aucune espce de danger, il donna l'ordre de + surveiller l'arrive du magistrat.</p> + + <p>A deux heures, le maire se prsenta et demanda Chausserouge. On + l'introduisit dans la mnagerie et il trouva le dompteur dans la cage + de Nron, debout sur la tte de l'animal, qui lui servait d'escabeau, + et s'occupant clouer une tenture.</p> + + <p>—Voici la rponse votre objection, monsieur le maire, dit + Chausserouge, quand le magistrat lui et fait connatre l'objet de sa + visite; Nron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lve-toi, + mon vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du + fauve.</p> + + <p>Le soir mme, il pouvait donner sa premire reprsentation.</p> + + <p>Nanmoins et en dpit de ses efforts, quand la mnagerie atteignit + enfin Paris, Chausserouge, bout d'expdients, avait puis son fonds + de rserve.</p> + + <p>Pour vivre et teindre son passif, il tait dsormais rduit aux + seules ressources que comportait son travail.</p> + + <p>Il retrouva Louise Tabary, vieillie, enlaidie et rendue acaritre + par son persistant insuccs. Si, de son ct, elle n'avait pas mang + compltement l'argent qui lui avait servi remonter son + tablissement, elle tait dans l'absolue impossibilit de le + rendre.</p> + + <p>Il tait ncessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il et + fallu raliser pour restituer en partie la somme que lui avait laisse + le dompteur.</p> + + <p>Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, + et il n'tait bruit que des excutions de Vermieux, rendu impitoyable + par la gne gnrale, qui empchait ses dbiteurs de tenir leurs + engagements.</p> + + <p>Ds lors, Chausserouge connut tout les dboires et toutes les + amertumes de la pire des misres, la misre en caravane.</p> + + <p>Aussitt aprs son arrive, Vermieux s'tait prsent, non plus en + bonhomme heureux de se sacrifier pour tre utile son semblable, mais + en crancier qui on a fait tort et qui tient sauvegarder ses + intrts.</p> + + <p>Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait chapp + par son loignement mme toute action judiciaire, mais maintenant + qu'il l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernire + nergie.</p> + + <p>Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit + proroger l'chance des prochains billets, mais la condition que + tous ceux chus seraient pays immdiatement, et Chausserouge dut se + rsigner la vente de quelques-uns de ses pensionnaires.</p> + + <p>Moquart fut le premier animal dont il se spara, Moquart pour + l'achat duquel il avait reu jadis des propositions d'un de ses + collgues.</p> + + <p>Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en esprait, mais il put + nanmoins, grce ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du + rpit.</p> + + <p>Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zzette, qui perdait son + grand ami, mais elle comprit quelle ncessit son pre obissait, + et elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de Franois.</p> + + <p>—Que veux-tu, ma pauvre Zzette, nous sommes maintenant trop + pauvres pour conserver Moquart, et puis, il faut bien soigner maman, + dit Chausserouge sa fille, le jour o il donna livraison de + l'lphant. Va! nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les + autres. Quand tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de + travailler, nous gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras!...</p> + + <p>—Et nous le rachterons, dis, papa!</p> + + <p>—Oui, ma fille, je te le promets.</p> + + <p>En effet, Amlie que les fatigues du voyage avaient extnue, + contribuait pour une large part augmenter les dpenses ordinaires de + l'tablissement.</p> + + <p>Elle tait si malade son arrive, qu'il avait fallu la + transporter l'hospice Dubois; l, les bons soins l'avaient remise + sur pied et elle avait insist pour ne pas prolonger dans la maison de + sant un sjour coteux, mais de continuelles rechutes mettaient + priodiquement sa vie en danger.</p> + + <p>—Le coffre est us..., la phtisie accomplit lentement, mais + srement son oeuvre, avait dclar le mdecin Chausserouge, tout ce + que la science peut faire maintenant, c'est d'allger les souffrances + de votre femme, qui est perdue irrmdiablement.</p> + + <p>—Je tiens, avait rpondu le dompteur, ce que vous ne + ngligiez rien... Je veux n'avoir rien me reprocher.</p> + + <p>On et dit qu'il voulait faire oublier la malade, par les soins + dont il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait + abreuve.</p> + + <p>Sous le coup de tant de proccupations et d'ennuis de toutes + sortes, sa passion pour Louise Tabary avait reu une rude atteinte, et + s'il avait renou avec elle, du moins depuis son retour, il apportait + dans ses relations une discrtion laquelle il n'avait pas accoutum + sa femme.</p> + + <p>Amlie, elle, avait tout oubli, et ne voulait rien voir. Elle se + rendait compte de son tat, et elle ne retenait que les preuves + d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer.</p> + + <p>Elle savait la gne dans laquelle il se dbattait, les privations + qu'il s'imposait pour faire face toutes ses obligations et elle + admirait trop ce dvouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher + ses faiblesses.</p> + + <p>Cette existence pnible, au jour le jour, se prolongea des mois, + sans qu'aucune amlioration se produisit, sans que Chausserouge pt + concevoir, dans un avenir mme loign, l'esprance de relever ses + affaires.</p> + + <p>Zzette grandissait et prenait de l'ge; elle restait l'unique et + dernire consolation de la moribonde.</p> + + <p>Bien que ne pouvant tre d'aucune utilit, puisque le dompteur + s'tait vu refuser, par la Prfecture, l'autorisation de la faire + paratre, elle travaillait sous l'oeil de son pre, acqurant tous les + jours une exprience et une hardiesse nouvelle. Elle tait raisonnable + comme une grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants + de son ge et sa vocation, depuis qu'elle avait dbut, s'tait + affirme.</p> + + <p>—N'aie pas peur, va, maman, disait-elle Amlie, durant les + longues heures qu'elle passait la veiller, je saurai vous + rcompenser tous les deux de toutes vos peines... Quand je serai plus + grande, je me charge de vous faire oublier vos chagrins + d'aujourd'hui... Nous redeviendrons riches... Tu verras et tu seras + fire de ta fille...</p> + + <p>—Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai + te voir, ma chre petite, rpondait la pauvre mre avec un sourire + douloureux.</p> + + <p>—Il ne faut pas dire cela, c'est mal!... Nous te soignerons + si bien, papa et moi, que tu reviendras la sant... Je ne veux pas, + entends-tu, t'entendre dire de ces vilaines choses.</p> + + <p>Mais Amlie secouait la tte:</p> + + <p>—A l'automne, tu n'auras plus de petite mre... Promets-moi + alors de rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton + pre. Il ne faut pas qu'il ait jamais se plaindre de toi.</p> + + <p>Amlie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint + un moment o les alternatives de mieux qui venaient chaque instant + rendre Chausserouge une lueur d'espoir, cessrent tout fait.</p> + + <p>La malade maigrissait vue d'oeil, sentant de jour en jour ses + forces dcrotre. Bientt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne + dt plus songer se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa + petite fille redoutaient une issue fatale.</p> + + <p>Des crises abominables secouaient la mourante et la laissaient + froide et quasi-inanime des heures durant. Quand elle revenait + elle, elle promenait autour de son lit un regard teint, comme si elle + ft tonne elle-mme de revoir le jour.</p> + + <p>Elle prenait alors doucement la main de sa petite fille et:</p> + + <p>—Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix + peine perceptible.</p> + + <p>Pourtant, un jour que les rayons du soleil d'automne filtraient + travers la petite fentre de la caravane, elle se sentit plus forte, + plus dsireuse de vivre que jamais.</p> + + <p>—J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... + une poire ou un raisin...</p> + + <p>Zzette se leva et prsenta une superbe grappe sa mre, qui + commena manger avec avidit.</p> + + <p>—Comme c'est bon! dit-elle, comme c'est frais! a fait du + bien o a passe! a teint l'incendie que je sens l-dedans!</p> + + <p>Mais ds qu'elle et fini, une oppression la saisit; suivie d'une + quinte de toux terrible:</p> + + <p>—Oh! mon Dieu! que je souffre, cela me dchire la + poitrine!</p> + + <p>On manda le mdecin, qui examina la malade...</p> + + <p>Puis il prit Chausserouge part:</p> + + <p>—Armez-vous de courage! dit-il, c'est fini, elle ne passera + pas la journe.</p> + + <p>Lut-elle l'arrt qui venait d'tre prononc sur le visage de son + mari, ou bien sentit-elle la mort tendre ses voiles sur elle, + toujours est-il qu'Amlie comprit que son heure tait venue.</p> + + <p>Elle fit venir sa petite fille, Franois, les deux seuls tres + qu'elle aimt au monde, elle les regarda longuement, comme si elle et + voulu fixer jamais leur image dans sa mmoire.</p> + + <p>Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille + elle, elle l'embrassa, puis d'une voix pareille un souffle:</p> + + <p>—Aime-la bien! dit-elle Chausserouge, soigne-la bien!... Et + toi, mon enfant, ajouta-t-elle en s'adressant la petite fille, sois + le bon ange de ton pre... Console-le dans ses peines... Que j'aie au + moins en m'en allant... la pense... que quelqu'un veille et me + remplace auprs de lui... Adieu!</p> + + <p>Elle ferma les yeux, tourna la tte, ses doigts se dtendirent et + elle fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement.</p> + + <p>A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait + l'horizon, Amlie Collinet s'teignit doucement, aprs une agonie de + deux heures.</p> + + <p>Bien que ce ft l un dnouement prvu, attendu depuis longtemps, + Chausserouge ressentit une douleur profonde.</p> + + <p>Par le vide qu'il se sentit tout coup au fond du coeur, il + comprit quelle grande place, malgr le rle effac que paraissait + jouer la jeune femme, Amlie tenait dans son existence.</p> + + <p>C'tait au fond son gosme d'homme faible qui se rvoltait. Ce + qu'il perdait aujourd'hui, c'tait la compagne fidle qui trouvait + toujours une parole d'encouragement aprs chacun de ses malheurs, qui + s'tait toujours efforce de lui rendre facile et aimable la vie + commune, en lui pargnant mille soucis.</p> + + <p>Maintenant qu'il allait tre rduit ses propres forces, seul pour + penser tout, mme aux dtails intimes de la vie de forain, puisque + Zzette, qui atteignait peine sa douzime anne, tait trop jeune + pour qu'il pt s'en remettre compltement elle, la caravane allait + lui sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'tendue de + sa perte.</p> + + <p>Repassant ensuite dans sa mmoire la conduite qu'il avait tenue, + depuis son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger une + crature si douce, si dvoue, un pareil martyre...</p> + + <p>Il se souvint avec horreur de ce jour o il avait os lever la main + sur elle, l-bas, sur cette esplanade des Invalides o elle avait, en + plein hiver, pass des heures l'attendre?</p> + + <p>N'tait-ce pas l qu'elle avait pris les germes du mal qui + l'emportait aujourd'hui?</p> + + <p>Ainsi il tait la cause de cette mort, qui venait mettre le comble + tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relche...</p> + + <p>Certes, elle le lui avait rpt bien souvent, durant le cours de + sa longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses + brutalits... Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour + mriter ce pardon?...</p> + + <p>Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces rflexions sombres + auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit o reposait la + pauvre Amlie, dont il avait pieusement ferm les yeux, par l'arrive + de Zzette.</p> + + <p>La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'tait cache + pour pleurer. Par un effort de volont, elle tait parvenue + recouvrer un peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle + avait faite sa mre, elle venait consoler Franois Chausserouge.</p> + + <p>Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son paule la tte de + l'enfant, et longtemps confondus dans une muette douleur, le pre et + la fille restrent embrasss.</p> + + <p>Ds que le bruit de la mort d'Amlie se fut rpandu sur le Voyage, + Jean Tabary, aprs avoir rendu ses devoirs la morte, ainsi que tout + le personnel de la mnagerie, courut prvenir sa mre.</p> + + <p>Quelle conduite allait-on avoir tenir dsormais?</p> + + <p>Depuis longtemps, Louise avait louvoy, fait des concessions pour + ne pas paratre entrer en lutte avec la femme lgitime, dont elle + avait prvu la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait russi + faire taire les derniers scrupules de Franois Chausserouge, avec la + faiblesse duquel il avait fallu compter.</p> + + <p>Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant + qu'elle avait dblay la route, la Tabary n'avait plus redouter + l'influence hostile. C'tait elle de regagner le terrain perdu.</p> + + <p>Louise Tabary avait rflchi depuis longtemps l'ventualit qui + se prsentait aujourd'hui. Aussi avait-elle un nouveau plan de + campagne tout dress.</p> + + <p>—Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu' marcher, + Chausserouge est nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls + conseillers. Il s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en + charge, de ne laisser prendre personne la place que nous occupons. + Une fois matres de la place, la mnagerie marchera, je t'en + rponds... Tu sais que je m'y entends.</p> + + <p>—Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire?</p> + + <p>—Rien. Rgle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je + suis de bon conseil.</p> + + <p>Elle s'habilla et se rendit la mnagerie.</p> + + <p>—Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit-elle en tendant la + main au dompteur.</p> + + <p>Chausserouge, accabl, lui montra sans rpondre la couche + mortuaire.</p> + + <p>—Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement + pitoyable, pour t'offrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on + reconnat ses amis.</p> + + <p>—Merci! balbutia Franois.</p> + + <p>—Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs rendre + la dfunte...</p> + + <p>Puis remarquant Zzette qui pleurait silencieusement dans un + coin.</p> + + <p>—Chre enfant! dit-elle en l'attirant elle, ne pleure + pas... Nous aurons soin de toi!</p> + + <p>Mais la petite fille, comme si elle et conscience d'avoir affaire + une ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant:</p> + + <p>—Laissez-moi, madame!</p> + + <p>Les obsques eurent lieu le lendemain.</p> + + <p>Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de + forains.</p> + + <p>Les diverses formalits qui accompagnent ordinairement les + funrailles ne pouvant avoir lieu l'intrieur, vu l'exigut des + caravanes, se font dehors, au milieu d'un cercle invitable de + curieux.</p> + + <p>Chausserouge avait fait tendre de noir la faade de sa roulotte et, + tandis que les employs transformaient la voiture en chapelle ardente, + le cercueil de chne gisait terre, prs de l'escalier mobile, + attirant tous les regards. Il resta l, expos la vue des passants, + jusqu' l'heure de la mise en bire.</p> + + <p>Tous ces amnagements, tous ces prparatifs se faisaient en hte, + sans recueillement, comme une besogne qu'on expdie.</p> + + <p>Quand vint le moment o, l'heure approchant, il fallut prendre les + dernires dispositions, un des croque-morts se pencha hors de la + roulotte et, s'adressant un collgue rest en bas:</p> + + <p>—Passe-moi la boite! cria-t-il!</p> + + <p>Et un instant aprs, on entendait trs distinctement, au milieu des + sanglots touffs, les coups de marteau assujettissant le couvercle + pour permettre de le visser ensuite plus facilement.</p> + + <p>Puis un signal du matre des crmonies, le cortge, compos de + tous les forains prsents sur le Voyage, s'branla, fit une station + l'glise prochaine, et se mit en marche de nouveau, aprs une + crmonie courte, se dirigeant vers le cimetire de Bagneux.</p> + + <p>La course tait longue; la tte du convoi pressait le pas, en sorte + que la queue s'allongeait indfiniment, les derniers suivant avec + peine.</p> + + <p>Quant la cloche du gardien annona l'entre, dans le champ funbre, + du corbillard, qui disparaissait presque sous les couronnes et les + fleurs, la foule des assistants tait rduite de moiti.</p> + + <p>L'autre moiti tait reste en route; on la retrouva la sortie, + dj attable la porte des marchands de vin.</p> + + <p>Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amlie sa dernire + demeure, revint, appuy sur le bras de Jean Tabary et donnant la main + sa fille Zzette, qui, elle aussi, avait tenu conduire le deuil + ct de son pre.</p> + + <p>Toutefois, partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le + spectacle attristant de sa femme agonisant, puis tendue morte sur ce + lit o elle avait souffert de si longs mois, il recouvra un peu + d'nergie.</p> + + <p>Cet homme fort, brutal, tait un impressionnable. De l, sa + versatilit, sa faiblesse, sa tendance continuelle subir l'influence + d'autrui.</p> + + <p>C'tait ce qu'avait si bien compris Louise Tabary.</p> + + <p>Essayer d'entrer en lutte avec Amlie l'heure o dj condamne, + elle ne pouvait plus qu'exciter la piti du dompteur et par l + provoquer des remords dans l'me du mari, c'et t une mauvaise + tactique.</p> + + <p>Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle tait + plus misrable avait disparue, elle restait seule matresse de la + volont de son amant qui, n'ayant rien compris ce mange savant, lui + savait gr de l'abngation qu'elle avait sembl montrer. Il tait prt + maintenant lui prouver sa reconnaissance.</p> + + <p>Et ce que Louise avait prvu et espr arriva; plus que jamais, il + devint son esclave.</p> + + <p>Quinze jours aprs l'enterrement d'Amlie, son insu et sans qu'il + s'en rendit compte, il n'tait dj plus le vritable matre de son + tablissement.</p> + + <p>Tout d'abord, et sous prtexte de le soustraire des souvenirs + douloureux, Louise Tabary l'avait dcid a lire domicile dans sa + caravane elle.</p> + + <p>Cette cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude, + accueillit l'ide avec empressement, ne devait avoir dans le principe + qu'un caractre provisoire; l'habitude ne tarda pas la rendre + dfinitive.</p> + + <p>Zzette fut loge dans la caravane rserve aux sujets de + l'entresort et confie spcialement aux soins de l'une des + pensionnaires.</p> + + <p>Louise Tabary se montrait affectueuse, tendre, prvenante; Jean + recherchait tous les moyens d'effacer le pass du souvenir de son ami, + si bien qu'un mois ne s'tait pas cout que le dompteur avait + recouvr sa bonne humeur, oubli la dfunte et se ft trouv le plus + heureux des hommes si les affaires eussent t plus florissantes.</p> + + <p>Mais la gne persistait et il ne parvenait qu'avec peine joindre + les deux bouts.</p> + + <p>—Enfin, disait-il, je suis tout de mme heureux, au milieu de + mes peines, d'avoir trouv point nomm une nouvelle famille qui me + soigne, me dorlote... La tranquillit intrieure, a aide joliment + supporter les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperois, + moi, dont la vie s'est coule, depuis la mort de mon pre, dans des + tracas de toutes sortes.</p> + + <p>De l, accuser Amlie d'avoir t la cause indirecte de tout ce + qui lui tait arriv de malheureux jusqu' ce jour, il n'y avait qu'un + pas et ce pas fut rapidement franchi.</p> + + <p>Mais alors, s'il perait quelque amertume dans ses paroles, il + tait aussitt interrompu par Louise;</p> + + <p>—Tais-toi! C'est mal ce que tu dis l! dclarait-elle d'un + ton svre, la pauvre femme avait bon coeur... Elle t'aimait... Elle + tait plus plaindre qu' blmer... Ce n'tait pas sa faute si elle + tait ne incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait + un crime de lui reprocher quelque chose.</p> + + <p>—Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que + tu ne la connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de + son apathie et de son insignifiance.</p> + + <p>—Je ne suis pas indulgente... je suis juste, voil tout!... + Tout ce qu'on peut dire, c'est que vous vous tes tromps en vous + pousant... Ce n'tait pas une femme pour toi, simplement... Ajouter + quelque chose de plus ce serait insulter sa mmoire et c'est ce que + tu ne dois pas faire, car aprs tout, elle est la mre de ton enfant. + C'est comme si, moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a t pourtant + qu'un embarras dans ma vie. Est-ce que a m'empche de faire mon + devoir son gard?...</p> + + <p>—Tu es une femme parfaite, rpliquait Chausserouge en + embrassant sa matresse, plein d'admiration pour ces sentiments si + nobles.</p> + + <p>Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait des intrts + ne quittait plus la mnagerie. Les deux baraques se compltaient.</p> + + <p>C'tait un mme tablissement sous une direction unique, celle de + Chausserouge en apparence, celle des Tabary en ralit.</p> + + <p>On discutait en commun les mesures prendre, et c'tait toujours + l'avis de Louise qui prvalait, Franois se rangeant invitablement + l'opinion de cette dernire, dont il admirait l'entente et + l'habilet.</p> + + <p>—Moi, dclarait-il, si j'avais eu la chance de te connatre + plus tt, avec les veines que j'ai eues dans mon existence, je serais + millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la pure.</p> + + <p>Le plus grand souci de Louise Tabary tait la conduite tenir + vis--vis de Vermieux.</p> + + <p>Certes, grce aux sacrifices consentis, on avait pu viter tout + accroc et contenter ses exigences. Mais on avait obr l'avenir, qui + se prsentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas.</p> + + <p>—Il est vident, disait-elle, et je t'en avais prvenu, que + Vermieux, comme il le fait toujours, a profit du besoin urgent dans + lequel tu te trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il + t'a vol, il n'y a pas de doute, mais il t'a vol adroitement... Le + prochain billet ne vient que dans trois mois... A ce moment l, nous + serons la foire du Trne et il faut bien esprer que nous y + gagnerons quelqu'argent et que, par consquent, nous serons en mesure + de faire face l'chance. Le vieux sera l l'heure, il faut s'y + attendre... Quand il s'agit de palper, il n'est jamais en retard, mais + si d'ici ce temps-l, nous pouvions lui jouer un tour de sa faon, un + joli tour de cochon... avouez que a serait pain bnit!</p> + + <p>—Ah! pour sr! dit Jean.</p> + + <p>—C'est justement le moyen d'en arriver l que je cherche et + que je ne trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience! a + peut me venir tout d'un coup, et alors, gare dessous... nous serions + deux!</p> + + <p>—Tu veux dire trois! interrompit Chausserouge en riant. Je + compte aussi pour quelque chose l-dedans.</p> + + <p>—C'est donc bien ton avis, toi aussi? demanda Louise.</p> + + <p>--- Ah! pour sr! Et vous verrez si je boude l'ouvrage, quand il + s'agira de faire rendre gorge ce vieux grigou, qui extermine le + Voyage.</p> + + <p>—Et que j'ai connu jadis sans le sou! ajouta la Tabary. En + voil un qui a su faire suer ses confrres pour arriver la position + qu'il a! Ah! il n'est pas Auvergnat pour rien.</p> + + <p>—Ah! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que + j'en suis!</p> + + <p>—Toi!... Auvergnat! Par ton pre, a ne compte Pas! On est + plus fils de sa mre que de son pre! Tu es un vrai ramoni... Tu en as + toutes les qualits, l'audace, la force, la brutalit mme, et aussi + toutes les faiblesses... tu es sensible, impressionnable, + superstitieux... et trop bon!... Ce sont ces dfauts-l qui t'ont fait + perdre ce que tes qualits t'avaient gagn... Avec moi, n'aie pas + peur, a n'arrivera plus... Je suis du faubourg Antoine et je ne + m'emballe pas!</p> + + <p>Ds lors, pour Chausserouge, commena une existence pour ainsi dire + contemplative. En dehors de ses entres de cage, il ne prenait plus + aucune part l'administration de la mnagerie.</p> + + <p>N'avait-il pas pour le seconder une femme de tte qui + s'acquitterait de ce soin, mieux qu'il n'et pu le faire lui-mme? + Nanmoins toute la rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent + pas affluer le public.</p> + + <p>Du reste, tout le Voyage tait log la mme enseigne. Dans + quelque quartier qu'il ft install, nulle de ses attractions + n'attirait la foule.</p> + + <p>C'tait une plainte gnrale de tous les propritaires de baraques + contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts ne + pouvaient parvenir lasser.</p> + + <p>Et l'poque avanait o il allait falloir trouver de l'argent pour + l'impitoyable Vermieux.</p> + + <p>—Pourvu que nous puissions arriver Pques sans encombre! + disait Jean Tabary, qui, charg des approvisionnements, se voyait + rduit la plus stricte conomie s'il voulait tous les jours donner + de quoi manger aux pensionnaires de la mnagerie.</p> + + <p>Un matin, Chausserouge fut rveill en sursaut par le veilleur, qui + vint frapper la porte de la caravane.</p> + + <p>Il se leva en hte.</p> + + <p>—Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tte par la + petite fentre de la voiture.</p> + + <p>—Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute + drle. Elle est couche et elle se plaint... Je suis sr qu'elle est + malade.</p> + + <p>—Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son + lait.</p> + + <p>Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immdiatement + spare de ses trois lionceaux qu'on avait donn lever une + chienne terre-neuve.</p> + + <p>—O vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller + rapidement.</p> + + <p>—O je vais? Je vais la mnagerie, pardieu! o Sultane est + en train de crever! C'est fait pour nous, ces choses-l!</p> + + <p>—Sultane!... je te suis!</p> + + <p>Un instant aprs, Chausserouge et les deux Tabary taient devant la + cage de la lionne, une ble superbe, pour laquelle le dompteur avait + une prdilection.</p> + + <p>Elle tait tendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de + ses griffes, en grondant...</p> + + <p>Ses yeux rvulss exprimaient la douleur et de temps en temps, son + ventre avait des sursauts.</p> + + <p>—Elle a les coliques... C'est sr! Y a-t-il longtemps qu'elle + est comme cela?</p> + + <p>—Je m'en suis aperu deux heures du matin, rpliqua le + veilleur.</p> + + <p>—Prparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce + qu'elle a mang comme l'ordinaire, minuit?</p> + + <p>—Oui, patron! Elle tait trs bien portante hier soir.</p> + + <p>Tout coup, une ide subite traversa la cervelle de + Chausserouge.</p> + + <p>—La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il + encore de la dernire distribution!</p> + + <p>—Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros + quartiers.</p> + + <p>Le dompteur courut l'tal et examina les morceaux suspects. Il + les sentit, les palpa.</p> + + <p>—Ce n'est pas tonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni + frache... Ah a, nom de Dieu, o as-tu t pocher cette carne-l? + ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary.</p> + + <p>—Comme d'habitude, au March aux chevaux... Un carcan que + j'ai achet trente francs...</p> + + <p>—Et qui va nous en coter dix mille ou cinquante mille!... Il + tait malade, ton sale canasson, et si toutes les bles en ont mang, + a va tre une crevaison gnrale... Ah! une fameuse conomie que tu + as faite l!... Allons! fous le camp! va chercher le vtrinaire... il + n'est que temps!</p> + + <p>Tandis que Jean, atterr, disparaissait, il se fit clairer et + passa rapidement la revue de tous ses animaux.</p> + + <p>Sans exception, les pensionnaires de la mnagerie taient couchs, + mais, sauf les ours, qui on ne donnait pas de viande, tous + paraissaitent fatigus, accabls par le mme malaise, quoiqu' un + degr bien moindre.</p> + + <p>—C'est bien a... ils sont tous atteints... Mais c'est la + lionne qui a eu le morceau le plus attaqu... le sige du mal... Elle + est empoisonne... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... + Allons, le pisteur, ouvre-moi la cage!</p> + + <p>—N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dvorer!</p> + + <p>—Elle n'a gure envie de manger, la pauvre bte... Tu ne veux + pas que je la laisse crever!...</p> + + <p>Tout d'abord la lionne ne prit pas garde la prsence du dompteur, + mais au moment o il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranches + telles qu'elle devint inabordable.</p> + + <p>Renverse sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant + de douleur, puis tout coup, elle se redressa, bondit, retomba, et + courbe en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal.</p> + + <p>A la fin, puise par ses efforts rpts, vaincue par la + souffrance, elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et + dchirante.</p> + + <p>Le dompteur gui s'tait tenu tapi dans un angle de la cage, put + alors s'agenouiller auprs de la bte malade.</p> + + <p>Il la caressa, tta son rentre gonfl et brlant, puis comme on + apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant + elle.</p> + + <p>La lionne en lapa quelques gorges, puis sa tte retomba + inerte.</p> + + <p>En ce moment le vtrinaire apparut.</p> + + <p>On lui expliqua rapidement ce qui s'tait pass; il examina son + tour la viande qu'il dclara malsaine, puis aprs un rapide coup + d'oeil jet la lionne:</p> + + <p>—Cette bte est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil + de quitter la cage... Tout l'heure, avant de mourir, elle aura une + srie de crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, + c'est fini, il n'y a plus rien faire.</p> + + <p>—Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne + pouvait se rsigner.</p> + + <p>—Trop tard! je vous dis, a ne servirait rien! Allons, + sortez, sortez vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui + ne sont peut-tre pas aussi pincs!</p> + + <p>—Je l'espre bien! dit le dompteur, que cette dernire + observation dcida obir.</p> + + <p>Il tait peine hors de la cage que la lionne, les yeux injects, + une bave sanglante aux lvres, entra en agonie.</p> + + <p>Elle bondissait dans l'troit espace o elle avait t enferme, se + frappant la tte aux barreaux, roulant terre, tordue par d'atroces + convulsions.</p> + + <p>A ses rugissements rpondaient les rugissements des autres fauves + et pendant un instant un concert effroyable rsonna dans la + mnagerie.</p> + + <p>—Ah! non! je ne pourrai pas voir a plus longtemps! fit + Chausserouge.</p> + + <p>—Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vtrinaire, je vous dis + qu'elle est perdue.</p> + + <p>Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment + o la lionne ne bougeait pas, il passa le canon travers les + barreaux, le lui appuya contre une oreille et pressa la dtente.</p> + + <p>Le coup partit... la lionne frappe mort fit un dernier bond, + poussa un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte...</p> + + <p>—Et voil dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le + sourcil fronc par l'motion, tout a pour quelques kilos de charogne! + Ah! un fameux mtier que le mtier de dompteur d'animaux!... Ma + meilleure bte de reproduction!</p> + + <p>Immdiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il + tait encore temps.</p> + + <p>Le vtrinaire tait adroit; il prodigua le contrepoison que + Chausserouge parvint leur administrer et au petit jour, tout danger + paraissait conjur.</p> + + <p>—Voil une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me + finir! grommelait Franois dsespr, oh! voir souffrir ses btes, + c'est pire que si on souffrait soi mme!</p> + + <p>A ce moment, il sentit une langue chaude qui lchait sa main. Il se + retourna.</p> + + <p>C'tait Mirza, sa chienne Terre-Neuve.</p> + + <p>—Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-l? Oui, + c'est vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient + malades, eux aussi?</p> + + <p>Il courut la caisse qui servait de niche la petite famille et, + presque aussitt des miaulements rauques se firent entendre.</p> + + <p>Pench sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans + l'obscurit, puis, peu peu, ses yeux s'accoutumrent. Les cris + taient pousss par l'un des trois lionceaux qui remuait encore au + milieu de ses frres, dont les cadavres taient dj raidis.</p> + + <p>—Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donn de la charogne + toutes les btes, mme aux lionceaux!</p> + + <p>—Mais est-ce que tu n'as pas recommand de leur donner chaque + jour un peu de filet...</p> + + <p>—De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande + saine!... Pas de la charogne!... a va faire quinze mille francs!</p> + + <p>Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui + prodigua ne russirent pas le ramener la vie. Il expira une heure + plus tard.</p> + + <p>En prsence d'un tel dsastre, Louise Tabary elle-mme n'osait + risquer aucune consolation.</p> + + <p>En somme, c'tait son fils le coupable; c'tait lui qui avait + commis cette gaffe, qui mettait la mnagerie deux doigts de sa + perte.</p> + + <p>—Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voil ce qui + arrive quand on ne fait pas tout soi-mme, ne cessait de rpter le + malheureux Chausserouge.</p> + + <p>A cet tat de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment + songer calmer, succda un abattement, une prostration dont profita + Louise Tabary.</p> + + <p>—Aprs tout, qui n'arrive-t-il pas malheur? La mme chose + et pu lui arriver, lui Chausserouge, en personne!</p> + + <p>—Ah! non, jamais! rpliquait le dompteur, j'aime trop mes + btes! On ne plaisante pas avec a. Je me serais pass de manger + plutt que de leur donner de la carne! a cote trop cher!</p> + + <p>Le lendemain cependant, une raction s'tait produite et bien que + toujours attrist par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires + occupations.</p> + + <p>Mais il ne permit plus Jean de faire le march et il se rserva + dsormais ce soin.</p> + + <p>Sur ces entrefaites, Louise Tabary reut une lettre du directeur de + l'hospice o tait soign son mari.</p> + + <p>Le bonhomme tait fort malade et on invitait sa femme se hter si + elle voulait le revoir vivant.</p> + + <p>—Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de dtachement + extraordinaire.</p> + + <p>—Oui, rpliqua la mre d'un ton calme. Je sais bien que a ne + fera ni chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux + pas avoir de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, + j'ai trop faire.</p> + + <p>Mais lorsqu'elle arriva le lendemain l'hpital, le corps de + Tabary, mort dans la nuit, tait dj tendu sur une dalle + d'amphithtre.</p> + + <p>—Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert + pour mourir?</p> + + <p>—Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit + il appelait: Louise! Louise!</p> + + <p>—Il pensait moi, c'est bien cela!</p> + + <p>Et ce fut toute l'oraison funbre de l'ancien photographe.</p> + + <p>Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un + de sa famille fut dchiquet, paya les frais du convoi, qu'elle suivit + en grand deuil, accompagne de son fils, furieux de cette corve, et + de quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et + travaill avec lui.</p> + + <p>—a m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de + l'enterrement. C'est toujours comme a! N'est-ce pas, un homme qu'on a + connu tout jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et + son ge... Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini..</p> + + <p>Le soir, elle dit en dnant Chausserouge.</p> + + <p>—Tu ne te figures pas le poids que a m'te de dessus + l'estomac! Quand je t'ai connu, t'tais mari, moi aussi... J'avais + beau t'aimer, j'avais pas la conscience tranquille! Je me disais, + comme cela, que ce n'tait pas bien ce que nous faisions l... que + nous n'avions pas le droit d'tre l'un l'autre... Aujourd'hui, nous + sommes veufs tous les deux... a me tranquillise, il me semble que je + t'en aimerai mieux.</p> + + <p>Et, trs froidement, elle fit la description du corps de Tabary, + maigre comme un squelette, qu'elle avait peine reconnu l-bas, sur + la dalle froide...</p> + + <p>—Je me suis demand comment j'avais pu m'attacher ce + magot-l!.. C'est vrai a, vois-tu, quand je le compare toi!...</p> + + <p>Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui + laissait dire et laissait faire, flatt au fond de cette comparaison + bizarre de la mgre.</p> + + <p>La situation de la mnagerie ne s'tait pas amliore, au + contraire, quand on arriva Pques. Il avait fallu accomplir des + prodiges pour faire face aux frais journaliers.</p> + + <p>Chausserouge congdia une partie de son personnel et promut + Zzette, qui venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissire. + C'tait elle qui tenait le contrle pendant les reprsentations.</p> + + <p>Pendant la semaine sainte, il s'installa sa place habituelle sur + l'avenue de Vincennes. La saison tait avance, et le soleil brilla + pendant tout le temps que dura le montage de la mnagerie. Les arbres + avaient dj des jeunes pousses et tout faisait prvoir que la fte + serait favorise par une temprature exceptionnelle.</p> + + <p>—Qu'est-ce que je te disais, dclara triomphalement Jean + Tabary, c'est la foire du Trne qui va nous recaler...</p> + + <p>—Je le souhaite, rpondait Chausserouge, car nous en avons + rudement besoin.</p> + + <p>Mais ds le jour de Pques, Jean dut convenir qu'il s'tait trop + ht dans ses prvisions.</p> + + <p>Une pluie torrentielle loigna le public et c'est peine si les + baraques, durant une accalmie, purent donner une seule + reprsentation.</p> + + <p>—Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce + n'est qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain!</p> + + <p>Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit + au beau. On passait par des alternatives de chaleur crasante et de + vritables dluges. L'eau transperait les bches, dtriorait + l'installation intrieure et toujours le public rtif s'obstinait ne + pas tenir compte des rclames habiles que rpandait profusion dans + Paris le syndicat des forains.</p> + + <p>Bref, ce fut la campagne la plus dsastreuse qu'eut jamais + entreprise Chausserouge.</p> + + <p>La misre rgnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres + saltimbanques obligs de s'adresser l'Assistance pour donner du pain + leurs familles.</p> + + <p>De plus, on touchait une poque redoute de tous les dbiteurs de + Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de + la fte, chaque anne, pour raliser celles de ses crances, venues + chance. Et cette fois, personne n'tait en mesure de faire face aux + obligations contractes.</p> + + <p>Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain + s'attendait se voir oblig d'abandonner en paiement un matriel + chrement acquis et peut-tre la caravane paternelle...</p> + + <p>Et aprs que faire?</p> + + <p>On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du + Thtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait excut, lors de sa + dernire apparition sur le Voyage il qui mourait littralement de faim + avec ses petits.</p> + + <p>Le second dimanche de Pques survint, puis le lundi s'coula, puis + le mardi, puis le mercredi...</p> + + <p>Les forains intresss restrent pleins de stupeur.</p> + + <p>L'chance tait passe et pour la premire fois de sa vie, + Vermieux n'avait pas paru!</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XI'></a> + + <h2>XI</h2> + <br> + + + <p>Le lendemain de l'arrive de Vermieux Paris et de sa descente + dans la mnagerie, le petit jour trouva debout Franois Chausserouge + et Jean Tabary.</p> + + <p>Ils avaient pass le reste de la nuit faire disparatre les + traces de leur crime et rien ne subsistait qui pt faire souponner + qu'un drame terrible s'tait pass dans l'enceinte de la baraque.</p> + + <p>Les cendres des habits de la victime avaient t disperses.</p> + + <p>Les quelques dbris d'os qui avaient t recueillis dans les cages + avaient t enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la + toile; les taches de sang avaient t effaces.</p> + + <p>Derrire les barreaux, les animaux repus somnolaient.</p> + + <p>Aprs l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balay l'horizon et + chass les derniers nuages.</p> + + <p>Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, schant la terre et + donnant la sve une vigueur nouvelle.</p> + + <p>Une vritable journe de printemps s'annonait.</p> + + <p>Franois Chausserouge, ple, les traits tirs par les motions de + la nuit, assistait en silence ce rveil de la nature.</p> + + <p>Il se sentait peu peu revivre; son courage s'affermissait + maintenant qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les + murailles, la lueur de la lanterne, l'ombre menaante du vieil + usurier.</p> + + <p>Jean Tabary tait gouailleur, comme d'habitude. La russite de son + plan si rapidement conu, si heureusement excut, l'absence de tout + pril le rendait guilleret.</p> + + <p>A six heures du matin, la mnagerie tait nette et luisante de + propret.</p> + + <p>Tout tait en ordre.</p> + + <p>—Tout de mme, dit-il, il faut avouer qu' quelque chose + malheur est bon... Si la misre ne t'avait pas contraint de renvoyer + rcemment la moiti de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le + garon de piste qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de + nous dbarrasser de l'autre...</p> + + <p>—Mais les autres employs, qui couchent dehors et qui + viendront tout l'heure pour le mnage des btes, a ne leur paratra + pas louche de trouver leur travail fait?</p> + + <p>—a, j'en fais mon affaire! rpliqua Jean Tabary. En + attendant, je te conseille de te dbarbouiller un peu... C'est inou + ce que tu as une sale tte.</p> + + <p>Chausserouge tait en train de faire ses ablutions dans un seau + d'eau quand les employs arrivrent.</p> + + <p>Jean Tabary les runit autour de lui:</p> + + <p>—Il y a longtemps, dclara-t-il, que je me plains du + travail... Tous les jours, quand nous descendons la mnagerie, nous + trouvons sans cesse quelque chose redire... Aujourd'hui, nous avons + voulu vous montrer l'exemple... Voil comment je veux voir tous les + matins la besogne faite... Examinez-moi a et tenez-vous le pour + dit!</p> + + <p>Puis il rejoignit Chausserouge et l'entrana chez le prochain + marchand de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un + verre de marc, la boutique tait dserte. Ils purent s'attabler dans + un coin et causer tranquillement.</p> + + <p>—Ce n'est pas tout a, dit le dompteur, mais maintenant que + nous avons de l'argent, comment expliquer cette fortune subite + Louise... pour qu'elle n'ait pas de soupons?</p> + + <p>Jean Tabary haussa les paules.</p> + + <p>—Ce sera bien simple... Tout l'heure, quand nous aurons + fini de boire notre verre de schnick, nous allons rentrer la + caravane et nous lui raconterons tout bonnement la chose.</p> + + <p>Franois Chausserouge sursauta en devenant subitement trs + ple.</p> + + <p>—Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou!</p> + + <p>—Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement + Jean.</p> + + <p>—Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, + elle m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... + quand elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis + un assassin!...</p> + + <p>Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras.</p> + + <p>—Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout + pas de gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce + que nous devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir + des regrets, puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui + concerne Louise, tu me fais l'effet de ne pas la connatre... C'est + une femme qui a les ides larges et une femme sre dont l'avis sera + prcieux en la circonstance... Maintenant que nous avons gagn la + partie, nous ne pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. + Elle est de bon conseil et si nous l'coutons, elle qui est + dsintresse dans la question et qui, par consquent, envisagera la + situation plus nettement que nous ne saurions le faire, nous sommes + srs de ne jamais nous trahir ni tre trahis.</p> + + <p>—Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas?</p> + + <p>—Elle nous aurait encourags dans notre entreprise, si elle + et pu la prvoir.</p> + + <p>—Eh bien! J'aime mieux a! pronona Chausserouge, que l'ide + de trouver dans sa matresse une allie ragaillardissait.</p> + + <p>Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur!</p> + + <p>Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le + soleil n'tait pas venu chasser l'obscurit, il redoutait de voir + disparatre de nouveau l'astre brillant.</p> + + <p>Peut-tre avec l'ombre, ses terreurs renatraient-elles et et-il + pu les cacher Louise, dont il partageait la couche!</p> + + <p>Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait + complice; elle serait l toute heure pour le rconforter, chasser + les fantmes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui, + peut-tre, reviendraient troubler son sommeil.</p> + + <p>Il lui semblait que la part de responsabilit qu'assumerait sur sa + tte Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait + d'autant la sienne.</p> + + <p>Et il ne put se tenir de rpter encore:</p> + + <p>—Eh bien, oui! j'aime mieux a!</p> + + <p>Il se leva, appela le garon et rgla la consommation, voulant + partir tout de suite.</p> + + <p>—Oh! Oh! comme tu es press! dit Jean en riant de cette hte + subite.</p> + + <p>—Oui!... finissons-en... a sera un poids de moins!... Comme + a, aprs, il n'en sera plus question!</p> + + <p>Quand ils arrivrent la caravane, Louise Tabary tait leve.</p> + + <p>Dj, trs tonne de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de + n'avoir pas rencontr son fils, elle tait descendue la mnagerie + pour demander des nouvelles.</p> + + <p>Peut-tre un nouvel accident tait-il survenu qui avait ncessit + leur prsence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas + prvenue?</p> + + <p>On l'avait rassure tout de suite.</p> + + <p>Les employs leur arrive avaient trouv le patron et Jean en + train de nettoyer la mnagerie; tous deux venaient de sortir.</p> + + <p>Assurment ils ne devaient pas tre loin.</p> + + <p>—Ah! vous voil, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les + apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai t inquite toute + la nuit! O diable avez-vous pass votre jeunesse? En voil une + conduite!</p> + + <p>—Ferme la porte, dit Jean sans rpondre et en s'asseyant prs + de la table, nous avons parler srieusement.</p> + + <p>Et quand elle eut obi:</p> + + <p>—Maintenant, prends un sige et coute-nous + tranquillement.</p> + + <p>Il tira de sa poche son portefeuille, tala sur la table les + billets de banque qui reprsentaient sa part, puis:</p> + + <p>—Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente + opration commerciale... Tout ceci est moi... Chausserouge en a + autant... Voil de quoi nous remettre flot...</p> + + <p>Louise Tabary devint subitement trs srieuse.</p> + + <p>Tour tour elle considra son fils, puis le dompteur, comme pour + lire dans leurs regards. Tous deux restrent impassibles.</p> + + <p>Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer + qu'elle ne rvait pas.</p> + + <p>—Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?...</p> + + <p>—Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary.</p> + + <p>Et il ajouta avec un rire gouailleur:</p> + + <p>—Mort et enterr!</p> + + <p>—Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous + l'avez...</p> + + <p>—Nous l'avons tu, simplement, dclara le jeune homme.</p> + + <p>Et sans se dpartir de son calme, il conta la nuit passe dans la + mnagerie, n'omettant aucun dtail: l'arrive de l'usurier, venant de + la gare de Lyon et s'abritant dans l'tablissement, l'ide subite qui + avait frapp les deux complices et la faon dont ils l'avaient mise + excution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la russite + complte du plan qui avait t conu.</p> + + <p>Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa matresse, + cherchant deviner les sentiments que faisait natre en elle le + terrible rcit, s'attendant peut-tre une explosion d'indignation. + Il lui sembla qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise + demander tranquillement:</p> + + <p>—Au moins, tes-vous sr que nulle part la prsence de + Vermieux n'a t signale avant son arrive la mnagerie?</p> + + <p>—Parbleu! dit Jean, et c'est lui-mme qui a pris soin de nous + renseigner. Il n'a pas vu une me depuis la gare de Lyon o, comme + toujours, il tait arriv l'improviste, sans avoir annonc + personne son retour.</p> + + <p>—Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaill et je vous en + fais mon compliment! proclama la mgre.</p> + + <p>—Alors, bien sr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux + pas? J'avais peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirt une + telle horreur...</p> + + <p>—Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit + l'autre jour que je me creusais la tte pour trouver une faon + d'estamper ce vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous + dvaliser... J'avoue que je n'aurais jamais os vous conseiller un + moyen aussi radical, mais puisque l'occasion s'en est prsente, et + que vous l'avez saisie, je ne puis que vous fliciter hautement. Je + n'appelle pas a un crime, j'appelle a une bonne action. Vous avez + fait expier en une seule fois ce vieux brigand, toutes ses + canailleries passes. Vous avez, en mme temps que les vtres, pay + les dettes du Voyage tout entier... Ce sont les confrres qui vont + tre pats de ne pas voir rappliquer Vermieux avec sa sacoche!</p> + + <p>Et Louise ne put s'empcher d'clater de rire.</p> + + <p>—Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de + Chausserouge qu'elle attira prs d'elle, bien souvent tu as manqu + d'nergie, mais l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, + je t'aimerais rien que pour a!</p> + + <p>—Merci! dit le dompteur, mon tour de te dire ce que nous + avons dcid, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous + associons. Tout en restant matre de la plus grande part de la + mnagerie, puisque mon apport est plus considrable, je prends + officiellement ton fils avec moi... Nous rgulariserons notre + situation en passant un acte devant notaire, ds que la prudence nous + permettra d'y songer. Il faut laisser passer un peu d'eau sous le + pont... Mais c'est ds prsent chose convenue.</p> + + <p>—Alors, tous les bonheurs le mme jour! Plus de dettes! De + l'argent! Mon fils tabli dfinitivement... devenant patron!... Et + c'est toi que je dois a... Je ne t'en remercierai jamais assez!</p> + + <p>Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux + joues.</p> + + <p>—Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dner + par l-dessus et il n'y paratra plus...</p> + + <p>Puis, comme si un soupon nouveau lui traversait la cervelle:</p> + + <p>—Vous tes bien sur qu'il n'y avait personne dans la + mnagerie quand vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... + personne?</p> + + <p>—Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant + les paules.</p> + + <p>—On n'a rien entendu du dehors?</p> + + <p>—Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le + tonnerre, les clairs, tout le diable et son train... Je te dis que + tout le monde tait d'accord... jusqu'aux btes qui rclamaient de la + pture... Il fallait qu'il y passe... Sa dernire heure avait sonn... + Ce n'est pas notre faute... Nous n'avons t que des + instruments...</p> + + <p>—Qui ont obi la destine! dit le superstitieux + Chausserouge, heureux de trouver dans l'argumentation de son complice + une excuse propre calmer le cri de sa conscience.</p> + + <p>Puis, comme l'heure du repas approchait:</p> + + <p>—Maintenant, les enfants, vous savez, assez caus. Nous + n'avons plus rien nous dire... Il ne s'est rien pass et nous ne + savons rien.</p> + + <p>Elle se pencha hors de la caravane et appela:</p> + + <p>—Fatma, dis Zzette de venir djeuner.</p> + + <p>Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la + tente qui avoisinait la caravane.</p> + + <p>—Mme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zzette, + elle est toute drle, ce matin!</p> + + <p>—Elle est malade? demanda le dompteur vivement.</p> + + <p>—Je ne sais pas... Elle est couche... elle ne se plaint pas + et elle a les yeux grands ouverts.</p> + + <p>Chausserouge descendit et entra dans la tente.</p> + + <p>La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait + chaque soir,—depuis que son pre avait lu domicile chez Louise + Tabary— ct de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires + de l'entresort.</p> + + <p>Elle avait le visage empourpr, les yeux cerns, les mains + brlantes.</p> + + <p>A l'aspect de son pre, son regard se mouilla, tandis que ses + traits se contractaient. Sans doute la vue de son pre renouvelait en + elle les motions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, + car un tremblement convulsif secoua tout son corps.</p> + + <p>Chausserouge s'tait assis, trs tendre et trs caressant, auprs + de sa petite fille. Il lui tta le pouls qui lui parut agit.</p> + + <p>—Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite + Zzette?</p> + + <p>Elle regarda fixement son pre, comme pour se demander si elle + n'avait pas t l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination + effroyable.</p> + + <p>Cet homme, si bon, si doux, tait-il bien le mme, qu'elle avait + vu, la nuit prcdente, distribuant ses btes, des lambeaux de chair + humaine?</p> + + <p>Elle avait envie de lui crier:</p> + + <p>—Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rv! Tu n'es pas un + assassin!</p> + + <p>Mais elle se contint et balbutia:</p> + + <p>—J'ai eu peur... cette nuit!</p> + + <p>—Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se + froncrent. Peur de quoi?</p> + + <p>Elle fit un effort sur elle-mme:</p> + + <p>—J'ai eu peur de l'orage.</p> + + <p>Au ton dont son pre venait de lui poser cette dernire question, + elle venait de comprendre qu'elle ne s'tait point trompe. Un travail + s'opra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne + devait pas connatre, un secret qui mettait dans sa main et la vie et + l'honneur de son pre?</p> + + <p>Et qui sait?</p> + + <p>Peut-tre Franois n'tait-il si tendre avec elle que parce qu'il + se doutait... Peut-tre tait-ce une feinte et voulait-il s'assurer + qu'elle, Zzette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait + entendre qu'elle savait... quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un + homme qui n'hsite pas tuer, n'hsiterait peut-tre pas se + dbarrasser de l'unique tmoin de son crime?</p> + + <p>Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggra une fable + qu'elle dbita d'une voix haletante, entrecoupe:</p> + + <p>—Voil... je t'ai dsobi... Quand tu m'as dit d'aller me + coucher... je suis rentre dans la tente... Fatma et les deux + autres... qui n'avaient pas travaill taient dj couches... Quand + j'ai vu qu'elles dormaient, je suis ressortie... J'ai pens que malgr + la pluie... il y avait peut-tre une dernire reprsentation chez + Decker... o on joue Peau d'ne... J'avais envie de voir... J'ai + profit d'un moment o a tombait moins fort... et j'ai couru prs des + colonnes de la place du Trne o Decker est install... Mais c'tait + ferm... Alors j'ai voulu revenir, mais le tonnerre s'est mis + gronder... j'ai eu peur et je me suis cache derrire un tour de + toile... J'tais mouille... j'ai eu froid... Quand je suis rentre et + que je me suis mise au lit... je grelottais... et je n'ai pas dormi de + la nuit... Voil!</p> + + <p>Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait + rien.</p> + + <p>—C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton + fch... Tu vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et + demain il n'y paratra plus. Voil ce que c'est que de dsobir son + pre.</p> + + <p>Et il s'loigna aprs avoir embrass sa fille, qui ne lui rendit + pas son baiser.</p> + + <p>—Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant + rentrer.</p> + + <p>—Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce + matin, elle a un peu de fivre nerveuse... C'est tout le temprament + de sa mre, cette sacre gamine, la moindre imprudence la flanque par + terre!</p> + + <p>La vrit tait que, depuis la mort d'Amlie, Zzette, habitue aux + clineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de + l'abandon dans lequel la laissait son pre.</p> + + <p>Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge + dsertait chaque nuit, on avait imagin d'tablir son lit dans la + tente des pensionnaires de l'entresort, qui taient censes veiller + sur elle.</p> + + <p>Mais elle avait souffrir d'un isolement encore plus pnible. Les + trois femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le + moment o Louise rentrait dans sa caravane, et sres ds lors de ne + pas tre surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et + couraient rejoindre, dans les htels du voisinage, l'amant en titre ou + l'amant de rencontre, que leur avait fourni, dans la journe, le + hasard des reprsentations.</p> + + <p>Tout d'abord, elles avaient t gnes par la prsence de l'enfant, + mais Fatma qui, par ses prvenances, avait conquis, ds l'abord, le + coeur de Zzette, s'tait assure de son silence, et bientt elles + avaient pu continuer leurs expditions nocturnes.</p> + + <p>Zzette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. + Nglige par son pre, elle avait report sur ses btes toute + l'affection dont elle tait capable.</p> + + <p>Une fois seule, elle se levait son tour, parvenait en talonnant + jusqu' la mnagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant + par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin + dans un petit nid, au milieu du fourrage, deux pas de l'Etourdi, son + poney.</p> + + <p>Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire + passer sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la + caresser et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au + milieu de ses btes.</p> + + <p>Parfois un rugissement la rveillait. Les yeux ferms, ses lvres + murmuraient le nom de la bte... qu'elle reconnaissait au son de sa + voix.</p> + + <p>—Tiens!... Rachel qui ne dort pas!</p> + + <p>Et elle reprenait son sommeil peine interrompu.</p> + + <p>Chaque nuit, depuis que le veilleur avait t supprim, elle + rptait le mme mange, ne regagnant la tente qu' l'heure prcise o + les employs allaient arriver pour nettoyer la mnagerie et prparer + la reprsentation.</p> + + <p>Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient + reposant trs calme, dans son petit lit et prte se lever.</p> + + <p>Ces escapades taient pour elle pleines de charme.</p> + + <p>La mnagerie, c'tait sa raison d'tre; toutes les btes taient + ses amies; Elle respirait avec dlices la senteur du foin au milieu + duquel elle s'enfouissait, l'odeur cre des fauves... Elle tait l + dans son lment. L, elle oubliait tout, sa mre morte, ses chagrins + de petite fille...</p> + + <p>La nuit du crime, pendant que le service tait termin, elle tait + venue s'installer sa place accoutume, au moment mme o dans sa + caravane, le dompteur, aid de son complice, dpouillait Vermieux + aprs l'avoir assassin.</p> + + <p>Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les clats de la foudre + qui tonnait sans relche. Elle avait ferm les yeux, puis tout coup + un son de voix l'avait veille et une lueur tremblante avait attir + son attention.</p> + + <p>Souleve sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son + pre, poussant l'tal sur lequel gisaient pars des membres humains... + qu'ils distribuaient aux animaux!</p> + + <p>Terrifie par ce spectacle, elle avait t sur le point de pousser + un cri... ce cri s'tait trangl dans sa gorge.</p> + + <p>A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient + d'elle...</p> + + <p>Et voil que tout coup, au moment o ils taient parvenus cinq + pas du fenil, en face de la cage de Nron, elle avait vu jeter + l'animal une cuisse dcharne, une cuisse humaine!...</p> + + <p>Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqu sur l'tal un + nouveau morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de + Vermieux!...</p> + + <p>C'tait le vieil usurier que les deux hommes avaient tu... et + qu'ils avaient dpec avant de le distribuer aux btes!...</p> + + <p>Cette fois, son effroi avait surpass ses forces... Ses yeux + s'taient voils et elle tait tomb sans connaissance au fond du + petit nid qu'elle s'tait mnag.</p> + + <p>Quand elle revint elle, ranime par l'haleine chaude du poney, + qui promenait son nez sur le visage glac de sa petite matresse, le + jour allait poindre.</p> + + <p>Elle rassembla ses esprits, frmit au souvenir du spectacle auquel + elle avait assist, bien involontairement, crut un instant avoir rv, + mais la prsence des deux hommes qu'elle vit l'autre bout de la + mnagerie, occups un travail dont elle ne put se rendre compte + cause de l'loignement, la convainquit qu'elle ne s'tait pas + trompe.</p> + + <p>Elle n'eut plus qu'une ide: se sauver, regagner la tente sans + qu'on la vt.</p> + + <p>Et elle y parvint en profitant d'un moment o son pre et Jean + Tabary procdaient, toujours l'aide de leur lanterne, au nettoyage + de la cage extrme, occupe par les tigres.</p> + + <p>Elle ne respira l'aise que lorsqu'elle se sentit tendue entre + les draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la raction qui + s'opra en elle, une fivre la saisit qui ne la quitta plus jusqu' + l'heure o son pre vint prendre de ses nouvelles.</p> + + <p>Toutefois, et en dpit des recommandations de Franois, elle se + leva dans l'aprs-midi.</p> + + <p>Comme si la nature entire se rjouissait de la disparition de + l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de + foire.</p> + + <p>On et dit que le hasard taquin avait renonc tenir rigueur aux + forains, maintenant qu' leur insu ils n'taient plus sous le coup + d'un remboursement qu'il leur et t, la veille, impossible + d'effectuer.</p> + + <p>Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de + monde, mme le jour de Pques; jamais on n'avait ralis d'aussi + belles recettes.</p> + + <p>Cette circonstance inspira Jean Tabary quelques rflexions + philosophiques:</p> + + <p>—Dire que si nous avions eu ce temps-l hier, murmura-t-il + l'oreille de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain + nous aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-tre + aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, + toi de la mme somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie + d'un homme, tout de mme! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas + dire! C'est la destine!</p> + + <p>Mais le dompteur n'tait pas en train de philosopher. A mesure que + l'heure s'avanait, une sorte d'inquitude intime, sinon de peur, et + qu'il n'avait jamais prouve avant d'entrer dans les cages + l'treignait et le rendait nerveux.</p> + + <p>Quand, aprs le djeuner, il descendit dans la mnagerie et qu'il + passa devant les cages, il se sentit agit par un petit + frmissement.</p> + + <p>Il prouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais + ressenti en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte + superstitieuse qu'il ne s'expliquait pas.</p> + + <p>Invinciblement, et quelque effort qu'il ft pour la chasser, la + vision obsdante de la scne de la nuit revenait devant ses yeux.</p> + + <p>Sur l'tal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans + le regard de ces btes qui avaient dvor le corps de l'usurier, il + lui semblait retrouver le regard de la victime.</p> + + <p>Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. + La vieille tradition des dompteurs lui revint en mmoire. La chair + humaine avait un got... et, quand les animaux en avaient mang une + fois...</p> + + <p>Et ce Tabary qui avait pass outre, qui avait dfi la lgende, en + donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile manier, les + plus gros morceaux!...</p> + + <p>Avant de frapper les trois coups, il hsita...</p> + + <p>Mais il songea que de l'autre ct de la cloison qui le sparait + des cages tout un public attendait, un public comme il tait + dshabitu d'en voir la mnagerie.</p> + + <p>L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front + baign de sueur, il fit effort sur lui-mme et il heurta la porte du + pommeau de son fouet.</p> + + <p>—Passez! cria de l'extrieur Jean Tabary.</p> + + <p>Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien + d'insolite dans l'attitude des deux btes; alors, subitement, il + recouvra son sang-froid.</p> + + <p>Il eut honte de lui-mme, et comme pour se punir de son instant de + faiblesse, il redoubla d'audace.</p> + + <p>Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les + pourchassa coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant + une sorte de plaisir cre se venger sur elles de sa peur.</p> + + <p>Et les exercices se succdaient; tous ses pensionnaires dfilrent + devant lui, mens rondement, manoeuvrs avec une vigueur et une + tmrit laquelle il ne les avait pas habitus.</p> + + <p>Et le public enthousiasm par cette furia dont il ne pouvait pas + souponner le mobile, acclamait le dompteur chacune de ses entres + de cage.</p> + + <p>nerv par la lutte, excit par les applaudissements, Chausserouge + accomplit des prodiges.</p> + + <p>Il lui vint subitement en tte de nouvelles ides qu'il eut la + fantaisie de mettre immdiatement en pratique, et sa volont rduisait + les animaux affols une obissance qu'il n'avais jamais obtenue + jusqu'ici.</p> + + <p>Jean Tabary suivait d'un oeil tonn les pripties mouvantes de + ce duel.</p> + + <p>—Mtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire + d'hier qui lui a secou le sang! Mais quel succs!...</p> + + <p>Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numro. Franois + devait terminer la reprsentation par les exercices habituels de + Nron, le grand lion crinire noire, dont l'ge avait fait le + pensionnaire le plus redoutable de la mnagerie.</p> + + <p>Pendant qu'on sablait nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit + le dompteur dans le rduit o il attendait que tout ft prpar et + qu'on et introduit l'animal. Franois Chausserouge, l'oeil fivreux, + pongeait son front baign de sueur.</p> + + <p>—Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, + tu sais, sois prudent, tout de mme... avec Nron. Il n'entend pas la + plaisanterie.</p> + + <p>—Ne t'occupes pas de a, riposta le dompteur, d'un ton + saccad, il faudra qu'il marche... comme les autres!</p> + + <p>Un instant aprs, il se trouva face face avec le lion. Mais Nron + tait aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilit qui + exaspra la nervosit de Chausserouge.</p> + + <p>Ne pouvant contraindre l'animal l'obissance par ses moyens + habituels, Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du + fauve qui, tapi dans un coin, les oreilles basses et grondant la + colre, le couvait sournoisement du regard et il s'acharna sur + lui.</p> + + <p>Vaincu par la douleur, fascin par l'oeil brillant de son dompteur, + Nron bondit, sauta, lanant des coups de patte qu'esquivait chaque + coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrire.</p> + + <p>A chaque audace nouvelle, chaque attaque pare, le public, que + passionnait cette lutte, applaudissait.</p> + + <p>Enfin, puis, haletant, aprs avoir successivement accompli toute + la srie de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, + le poil hriss, la gueule sanglante...</p> + + <p>Alors Chausserouge s'avana au bord de la cage, salua la foule, + puis rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Nron, saisit + de ses deux mains les mchoires puissantes de son adversaire et, se + penchant en avant, il introduisit la moiti de sa tte dans la gueule + bante du monstre...</p> + + <p>Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inou + de tmrit.</p> + + <p>Tout coup, le dompteur se sentit pris comme dans un tau. Les + mchoires de la bte, dtendues par son effort, se refermaient + progressivement, les crocs s'enfonaient, comprimaient les os du + crne.</p> + + <p>Son corps eut un brusque ressaut en arrire, mais impossible + d'chapper l'implacable treinte...</p> + + <p>Dans cette seconde suprme, Chausserouge eut la conscience qu'il + tait perdu. Il fit appel toutes ses forces, poussa un cri + touff:</p> + + <p>—A moi! Jean!</p> + + <p>Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la + puissance, il serra l'touffer la gorge du monstre.</p> + + <p>Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le + commencement de cette extraordinaire sance, se tenant prt porter + secours son associ, avait gard porte de sa main une barre + longue et aigu.</p> + + <p>Il en porta, travers les barreaux, un coup terrible dans les + flancs du lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de + ce mouvement, se redressa d'un coup de reins.</p> + + <p>Les crocs avaient creus de chaque ct de sa face de larges + sillons.</p> + + <p>Bien qu'aveugl par le sang, mconnaissable, il s'tait aussitt + pench, rapide comme l'clair, avait ramass sa fourche et de nouveau + avec rage, il tait revenu la charge. Le public debout, mass devant + la cage, pouvant, poussait des cris d'effroi...</p> + + <p>En vain Tabary continuait harceler la bte pour l'empcher de se + ruer sur son dompteur, et il clamait de toute sa force:</p> + + <p>—En arrire! En arrire! Sors! on va t'ouvrir!</p> + + <p>Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant + chaque coup la peau du fauve.</p> + + <p>Hurlant de douleur, affol son tour, rendu furieux par la + souffrance, saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'crasant + la tte contre les barreaux.</p> + + <p>Franois sans relche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant + au hasard, comme un fou... Tout coup, Nron poussa un rugissement + formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la + langue pendante. La fourche, pousse d'une main ferme, s'tait + enfonce tout entire dans son ct.</p> + + <p>Ce fut alors un spectacle horrible...</p> + + <p>Comme s'il et voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans + se soucier des coups de griffe que l'animal lanait dans le vide, le + dompteur s'acharnait sur son pensionnaire...</p> + + <p>Enfin, les rugissements cessrent pour faire place des + grondements touffs, la queue cessa de battre les barreaux et le + corps du monstre resta immobile baignant dans une mare de sang.</p> + + <p>La frnsie du dompteur se calma immdiatement. Un voile passa + devant ses yeux, il trbucha et tomba dans les bras des garons de + piste qui, debout derrire la petite porte, taient entrs ds que + l'animal, dsormais sans mouvement, et cess de leur inspirer de la + crainte.</p> + + <p>Ds lors, ce fut dans tout l'tablissement un tumulte + indescriptible. Le dompteur tait-il bless grivement?... Le lion + tait-il mort?</p> + + <p>Jean Tabary, trs motionn par le spectacle auquel il venait + d'assister, eut toutes les peines du monde faire vacuer la baraque; + puis, ds qu'il eut fait fermer l'auvent de la mnagerie, il courut + la caravane o l'on venait de transporter le bless.</p> + + <p>Dj, un mdecin qui s'tait trouv ml l'assistance, s'occupait + lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes, + n'taient pas graves.</p> + + <p>Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, demi vanoui, + pansa les plaies bantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui + se lamentait.</p> + + <p>—Je l'ai toujours dit! Il tait trop brave! trop tmraire! + a devait arriver!</p> + + <p>—Ne craignez rien! rpliqua le docteur. La convalescence sera + longue, douloureuse, mais, ds prsent, je rponds de sa vie!</p> + + <p>A ct du lit, Zzette considrait le bless, l'oeil sec, comme si + une pense profonde la rendait indiffrente l'accident dont venait + d'tre victime son pre.</p> + + <p>Profitant d'un instant o on l'avait laisse seule, elle s'tait + leve, s'tait glisse dans la mnagerie et enfouie dans la cachette + d'o elle avait assist la veille au dpeage de Vermieux, elle avait + suivi toutes les phases de la lutte d'o Chausserouge tait sorti + vainqueur, mais le visage en lambeaux.</p> + + <p>Comme hypnotise par ce spectacle, pas un cri ne s'tait chapp de + sa gorge, et maintenant dans sa petite tte s'agitaient des penses + confuses, nullement tonne d'une issue qui lui apparaissait la suite + logique du crime de la nuit.</p> + + <p>N'tait-ce pas le commencement fatal de la punition rserve aux + criminels? N'tait-ce pas le commencement de la revanche de + Vermieux?</p> + + <p>Mais ni un mot, ni un geste, qui pt faire souponner quiconque + quelles ides contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle + d'enfant. Elle n'prouvait plus pour son pre l'affection + d'autrefois...</p> + + <p>Il lui semblait que son bon Franois tait mort et qu'il avait + fait place un homme mchant... dont la vue ne lui causait pas + d'horreur, puisqu'il ressemblait son pre, mais pour lequel elle + prouvait une aversion instinctive.</p> + + <p>Aussi, quand Chausserouge revenu lui et apercevant sa fille + assise son chevet, l'attira lui, en disant d'une voix lente:</p> + + <p>—Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille!</p> + + <p>Elle hsita avant de lui tendre son front.</p> + + <p>Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'et + embrasse:</p> + + <p>—Tu aurais t orpheline, vois-tu, continua le dompteur. + J'aurais t retrouver ta mre, si je n'avais pas eu la force + d'abattre Nron... Mais Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, + Louise?</p> + + <p>—Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je + serai l, la pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne + parle pas, a te fait mal et le mdecin l'a dfendu.</p> + + <p>Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse, + Zzette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers + elle et resta accoude au lit de son pre. Cette Tabary, elle la + dtestait... sincrement, sans restriction!</p> + + <p>Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement pouss Chausserouge + commettre un crime!</p> + + <p>—Ah! celui-l, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa + prsence. Il tait le mauvais gnie de la maison. Que de fois + n'avait-il pas fait pleurer sa mre! Et aujourd'hui n'tait-il pas + cause si elle ne pouvait plus aimer son pre?</p> + + <p>Cependant, Chausserouge, qui revenait peu peu la mmoire des + faits, maintenant que la douleur lgrement calme lui laissait un peu + de rpit, interrogea:</p> + + <p>—Et Nron? Est-ce que je l'ai tu?</p> + + <p>—Non, rpondit Jean, mais il n'en vaut gure mieux.</p> + + <p>—Ah! dit le dompteur en fermant les yeux.</p> + + <p>Et il n'en demanda pas davantage.</p> + + <p>En effet, aussitt que les soins qu'on avait d prodiguer + Chausserouge avaient laiss quelque rpit, on s'tait occup de + Nron.</p> + + <p>L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le + vtrinaire. Grce l'tat de faiblesse du lion, qui respirait + peine, on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit + de paille hors de la cage centrale et l'tablir dans une cage + voisine.</p> + + <p>Quand Tabary interrogea le vtrinaire sur l'issue probable de + l'aventure:</p> + + <p>—Je ne puis rien vous dire, rpliqua le praticien, avec ces + btes-l, on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent + la vie comme par enchantement... Leur nature offre tant de + rsistance... La grande difficult ce sera de pouvoir soigner votre + pensionnaire quand ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-l + ont beaucoup de mmoire et beaucoup de rancune. Il y aura l'avenir, + s'il en rchappe, de grandes prcautions prendre.</p> + + <p>—Enfin, vous croyez que nous le sauverons?...</p> + + <p>—Peut-tre!</p> + + <p>—Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pice de la + mnagerie!</p> + + <p>Dans la soire, Chausserouge eut la fivre. On dut faire revenir le + mdecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la dite, et dans la + crainte d'un rysiple, prodigua les antiseptiques, mais, aprs son + dpart et ds que la nuit fut compltement venue, la fivre se changea + en dlire.</p> + + <p>Trs agit, le visage en feu, le dompteur pronona des mots sans + suite.</p> + + <p>—Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas sa mre, il + ne sait plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le + morceau...</p> + + <p>On envoya Zzette se coucher et Louise Tabary dclara qu'elle se + chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas o + elle serait trop fatigue, son fils la supplerait. Bien lui en prit, + car vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquitantes + proportions.</p> + + <p>Chausserouge eut le cauchemar. Au moment o on le croyait assoupi, + de terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se + dressa sur son sant, les pupilles dilates, arracha d'un geste + brusque l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fix sur la + porte:</p> + + <p>—Nron! Voil Nron! attends, sale bte! Tu ne veux pas... Tu + ne veux pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! + attrape!</p> + + <p>Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille. + Puis, tout coup, il poussa un cri:</p> + + <p>—Ce n'est pas Nron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est + pas mort! Il s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tte! Ma tte! A + moi! Au secours! C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je + te dis! Va-t'en!</p> + + <p>Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour chapper + une treinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il + roulait sur son lit.</p> + + <p>En vain, Louise Tabary et Jean consterns, craignant chaque + minute que ses cris n'eussent un cho au dehors, tentaient-ils de te + calmer.</p> + + <p>—Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! + Calme-toi!</p> + + <p>Chausserouge ne voulait rien entendre.</p> + + <p>—Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois + bien! Il est l. Il ricane, tiens, l, dans le coin! Mais va-t'en + donc, dmon! C'est lui qui s'est veng! C'est lui qui m'a fait mordre + par Nron! Mais je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai!</p> + + <p>Enfin, la voix s'teignit dans sa gorge. puis par cet effort, il + retomba haletant sur son lit.</p> + + <p>Louise pongea soigneusement le visage de Franois humide de sueur + et de sang, humecta et rafrachit les plaies l'aide de compresses + imbibes d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui + subsista jusqu'au matin.</p> + + <p>—Il a eu une nuit fort agite, dit Louise au docteur, quand + il revint prendre des nouvelles du malade.</p> + + <p>—Alors il serait peut-tre prudent de le faire transporter + dans un hpital ou une maison de sant... Il y serait plus aisment et + plus efficacement soign...</p> + + <p>—Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas + qu'une pareille scne se renouvelt devant des trangers. Franois a + horreur des hospices... Ici nous serons mme de lui donner tous les + soins que ncessitera son tat, et l'ide qu'il est ct de sa + mnagerie, que ses btes ont besoin de lui, htera sa + convalescence.</p> + + <p>Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, + s'tait rpandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais + dans tout Paris.</p> + + <p>De plusieurs journaux on tait venu interroger Jean Tabary qui, + heureux de la rclame dont allait bnficier l'tablissement, s'tait + prt trs complaisamment aux interviews.</p> + + <p>Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, + criant:</p> + <br> + <br> + + <center> + DEMANDEZ LE TERRIBLE ACCIDENT<br> + DE LA MNAGERIE CHAUSSEROUGE<br> + <i>Derniers dtails!—Cinq centimes!</i> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Ds le lendemain, la mnagerie fut littralement envahie. On venait + demander des nouvelles du dompteur. On voulait voir Nron. Jean Tabary + rsolt alors d'ouvrir au public les portes de l'tablissement.</p> + + <p>Pour une somme modique, on tait admis visiter les animaux et + plusieurs fois par jour, l'explicateur donnait les mmes dtails + qu'aux reprsentations ordinaires.</p> + + <p>La foule stationnait longuement devant la cage o gisait le lion + bless.</p> + + <p>Au bas de cette cage, on avait accroch une large pancarte, portant + ces mots:</p> + <br> + <br> + + <center> + NRON<br> + LION DE L'ATLAS<br> + <i>qui le 7 avril a failli dvorer le dompteur Chausserouge.</i> + </center> + <br> + <br> + + + <p>Aprs le rcit mouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, + les assistants se retiraient pour faire place de nouveaux + curieux.</p> + + <p>—Quel dommage! dit Jean Tabary sa mre, que nous n'ayons + personne pour faire une entre de cage!... C'est toujours notre + chance... Si, comme j'en ai eu l'ide un moment, j'avais appris le + mtier...</p> + + <p>—Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne + pourrais pas trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait + servir chez nous, en attendant le rtablissement de Franois?</p> + + <p>—Pourvu qu'il se rtablisse! dit le jeune homme.</p> + + <p>—Il le faut, riposta la mre, nous n'avons pas sign l'acte + d'association, aprs il pourra se faire boulotter, s'il veut..., et + ajouta-t-elle cyniquement, le plus tt sera le mieux... Avec ses + scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet + animal-l!... Ce serait vraiment dommage, au moment o la veine parat + tourner et o nous voil presque au-dessus de nos affaires!... Au + fond, c'est trs heureux, cet accident... si jamais nous avions pu + tre souponn, le bruit qu'on fait autour de nous maintenant + droutera les recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des + nouvelles de Vermieux... alibi tout trouv! Chausserouge au lit! La + mnagerie en l'air, envahie par les curieux... Ce ne serait pas le + moment de commettre un crime... si la chose n'tait pas faite!</p> + + <p>—C'est vrai tout de mme, dit Jean Tabary frapp de + l'observation de sa mre.</p> + + <p>—Et pense, ajouta la mgre, si un second malheur, dfinitif + cette fois, allait arriver Franois... aprs l'acte d'association + sign... C'est nous qui resterions les seuls matres... les + patrons.</p> + + <p>—Oui, mais il y a Zzette qui hriterait?</p> + + <p>—Zzette est mineure... et c'est nous qui serions les + tuteurs, dit Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en + moi, fillot!... En attendant occupe-toi de me trouver un remplaant + provisoire Chausserouge!</p> + + <p>Le jour mme, Jean Tabary se mit en qute.</p> + + <p>Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint + dcouvrir son homme.</p> + + <p>Un jeune dompteur, trs connu sur le Voyage sous le nom de + Giovanni, tait actuellement sans emploi.</p> + + <p>Il s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire.</p> + + <p>—Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment o je me + prparais aller vous faire mes offres de service. J'ai appris + l'accident survenu Chausserouge et je pensais, en effet, que vous + deviez vous trouver dans l'embarras...</p> + + <p>—Vous n'avez pas peur de prendre la succession de + Chausserouge?</p> + + <p>—Alors, je ne serais pas dompteur! rpliqua le jeune homme en + souriant. Pour nous autres, qui avons l'habitude du mtier, nous + trouvons dans le danger un attrait irrsistible et d'ailleurs, y + a-t-il tant de danger? A part Nron, qui doit tre mort...</p> + + <p>—Non, il est grivement bless et nous esprons le + sauver.</p> + + <p>—Eh bien! part Nron, les autres btes ne sont pas + dangereuses. Je connais Chausserouge, je sais ses exercices par coeur + et je me fais fort aprs une rptition pour habituer les btes moi, + de paratre en public... Je vous demande seulement de chauffer un peu + mon entre de cage.</p> + + <p>—Ne craignez rien! Nous allons profiter de la rclame de + l'accident et faire une srieuse publicit. Comptez sur moi.</p> + + <p>—Eh bien! Alors, quand vous voudrez.</p> + + <p>—Ds demain, dit Jean Tabary enchant.</p> + + <p>Sance tenante, il fit signer Giovanni un engagement, puis, aprs + la conclusion du trait, la conversation s'engagea, trs amicale, + chacun donnant l'autre les renseignements qui pouvaient + l'intresser.</p> + + <p>Giovanni raconta son histoire. Il tait n Montmartre avait fait + chez son pre, patron menuisier, son apprentissage.</p> + + <p>Il n'avait pu s'accoutumer une existence calme et tranquille; il + rvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini + la vie libre, indpendante et bohme.</p> + + <p>Le soir, ds qu'il avait dn, il s'chappait de la maison + paternelle et courait au thtre Montmartre, o on l'avait admis comme + figurant, et c'tait pour lui une grande joie de revtir les oripeaux + brillants des drames de cape et d'pe.</p> + + <p>Puis, un beau jour, le Voyage tant venu s'installer boulevard de + Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au thtre Decker une + <i>tte l'huile</i><a name='FNanchor_4_4'></a><a href= + '#Footnote_4_4'><sup>[4]</sup></a> trs assidue.</p> + + <p>On le remarqua; on l'encouragea; il finit par se faire engager de + drisoires appointements et quand le Voyage leva le sige, sa + rsolution tait prise. Il abandonna la maison paternelle et le mtier + de menuisier et partit.</p> + + <p>Depuis, il avait fait un peu tous les mtiers, bonisseur, pitre, + etc. Il ne tarda pas trouver sa vritable voie.</p> + + <p>Entr en dernier lieu comme garon de piste la mnagerie + Bella-Mina, il dut dfendre la baraque de sa patronne contre + l'envahissement d'une bande d'nergumnes rclamant grands cris le + renvoi de l'orchestre compos en grande partie de musiciens + allemands.</p> + + <p>Pour calmer l'effervescence, la dompteuse dut se rsoudre + remplacer ces trangers par des Franais, mais il n'tait pas facile + d'en recruter du jour au lendemain.</p> + + <p>Giovanni,—c'tait le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son + arrive sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom mile + Pascaud,—s'offrit de reconstituer la petite troupe; il se + souvint que lui mme jadis avait fait partie de l'<i>Harmonie + Montmartroise</i>, en qualit de piston, et pour prix de son service, + il s'adjugea le titre de chef d'orchestre.</p> + + <p>Ds lors, il devint le bras droit de Bella-Mina.</p> + + <p>Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses + nouvelles fonctions et la dompteuse n'eut pas regretter le dpart de + ses anciens pensionnaires.</p> + + <p>Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses + reprsentations fort intressantes, mais, un beau jour, aprs une + prise de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger + sa maison et faire ses entres de cage.</p> + + <p>Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire.</p> + + <p>—Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis + mis dans la tte de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et + je vous envie... Je crois qu'aprs avoir bien cherch, ma vocation + s'est rvle... Je veux tre dompteur!... Puisque vous voil seule, + c'est l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leons + et m'autoriser vous suppler?</p> + + <p>—Mais, mon garon, le mtier ne s'apprend pas en une minute, + ni en un jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long + apprentissage.</p> + + <p>—Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, + l'apprentissage ncessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les + btes et on dirait qu'elles reconnaissent en moi un homme destin + vivre avec elles... Je ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'tais + garon de piste et que j'avais pour tche de nettoyer les cages, bien + souvent, sans vous le dire, je suis entr faire mon office, par + bravade et par plaisir, sans avoir pris le soin de faire au pralable + sortir les animaux... Il ne m'est jamais rien arriv... Et depuis je + vous ai tant vu... qu'il me semble que rien ne me sera plus facile que + de vous imiter et de me faire obir.</p> + + <p>Bella-Mina considra curieusement ce grand garon si enthousiaste + et si sr de lui-mme. Aprs tout, n'tait ce pas comme cela que les + vocations se manifestaient d'ordinaire?</p> + + <p>Giovanni tait inconnu du public. Il tait jeune—vingt ans + peine—bien fait de sa personne, joli garon. Pourquoi ne + russirait-il pas?</p> + + <p>Et alors, en le prsentant comme son lve, quelle rclame ne se + ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se + l'attacherait.</p> + + <p>Il y avait pour elle tout bnfice accepter, d'autant plus que + Giovanni coterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta. + L'exprience ne tarda pas la convaincre qu'elle avait eu raison. + Giovanni eut un dbut excellent.</p> + + <p>Encourag, il prit, de jour en jour, plus de got son mtier, + s'ingnia imaginer des numros indits, difficiles, et au bout de + trois ans il galait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une + certaine clbrit.</p> + + <p>Bella-Mina en conut sinon de la jalousie, du moins un secret + dpit, qui se manifesta dans diverses circonstances o elle n'eut pas + toujours pour son aide le mnagement qu'il eut t en droit + d'attendre.</p> + + <p>Il avait toujours fait son service irrprochablement, avait + contribu pour beaucoup au succs de l'tablissement, et il eut mrit + plus d'gards qu'on n'en avait pour lui, mais deux raisons lui + faisaient supporter les petits ennuis de la vie commune: la premire, + c'est qu'il prouvait un grand attachement pour ses btes, dont il + connaissait aujourd'hui les moeurs, le caractre, le temprament; la + seconde, c'est qu'il caressait au fond de son coeur un rve quelque + peu ambitieux.</p> + + <p>La mnagerie appartenait en propre Bella-Mina qui tait reste + veuve avec une fille, assez jolie, ge maintenant de dix-sept + ans.</p> + + <p>Cette jeune personne, trs bien leve, et laquelle sa mre avait + refus de faire embrasser l'aventureuse carrire de dompteuse, tait + l'unique hritire et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en + place jusqu' l'heure o sonnerait forcment pour Bella-Mina qui + allait maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il + deviendrait l'homme indispensable et probablement le mari de la + reine.</p> + + <p>Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se rsigner les voir + passer dans des mains trangres.</p> + + <p>Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait + des esprances sur l'ventuelle succession de la dompteuse, et + celle-ci ne le lui pardonna pas.</p> + + <p>Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accenturent de jour + en jour et un beau matin une scne violente clata. Bella-Mina lui + reprocha amrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le + bien qu'elle lui avait fait.</p> + + <p>Elle l'avait ramass dans la crotte, c'tait le cas de le dire, + elle lui avait donn gratuitement des leons. S'il tait aujourd'hui + quelque chose, c'tait elle qu'il le devait et maintenant il abusait + de la situation... Il dsirait sa mort! Elle en avait assez de faire + le bien!</p> + + <p>Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garon de + piste, recueilli par elle, qui vgterait encore quarante sous par + jour si elle ne l'et rencontr sur sa route, se permettre de lever + les yeux sur une jeune fille arrive du couvent, distingue et + apportant en dot une fortune!... une des plus belles mnageries du + Voyage!</p> + + <p>Non, dcidment, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de + rien!</p> + + <p>Giovanni avait quelques conomies; furieux d'avoir t du dans + son espoir, humili d'une pareille sortie, rvolt de la malignit de + cette femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en + omettant de tenir compte des succs personnels qu'il avait eus, lui, + et qui n'avaient pas nui la prosprit de la mnagerie, il demanda + son compte.</p> + + <p>Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui + proposer de l'engager.</p> + + <p>—Je suis content de savoir tous ces dtails, dit Jean, parce + qu'ils vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle + se figure videmment vous avoir irrmdiablement jet la cte, nous + allons lui prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de + chez elle. Laissez-moi faire!</p> + + <p>En effet, des annonces adroitement libelles furent, par les soins + de Jean Tabary, insres dans les journaux.</p> + + <p>En substance, il y tait dit que seul, aprs l'accident survenu + Chausserouge, un jeune homme s'tait senti le courage d'affronter, + sans exercice pralable, ces terribles animaux qui avaient failli + dvorer leur propritaire.</p> + + <p>C'tait le fameux Giovanni, un dompteur de vingt-trois ans, dont on + avait pu apprcier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante + audace.</p> + + <p>On conviait donc le public venir applaudir ces dbuts + extraordinaires. L'affluence fut norme et Giovanni, comme il l'avait + prvu, aprs la petite rptition huis-clos qu'il avait exige, + n'eut aucune peine se faire obir des animaux, rompus tous les + exercices par de longs mois d'entranement.</p> + + <p>Il n'avait pas eu, naturellement, prsenter Nron, gisant + toujours sur sa litire.</p> + + <p>Ds lors, la mnagerie redevint la mode.</p> + + <p>Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention sur cette + exhibition dlaisse, moins, ajoutait <i>in petto</i> Jean Tabary, + que ce ne soit la faon brusque dont nous avons dbarrass le Voyage + de cette crapule de Vermieux, qui nous ait port bonheur.</p> + + <p>La fortune favorise les audacieux.</p> + + <p>On fit part Chausserouge du changement opr et de l'engagement + de Giovanni, avec toutes sortes de mnagements.</p> + + <p>Le dompteur, dont la fivre s'tait calme, et qui passait + maintenant ses journes dans un profond mutisme, tout ses penses et + comme accabl par le mal, se plaignit vivement qu'on et pris une + semblable dcision sans le prvenir.</p> + + <p>—On pouvait me consulter, rptait-il, a ne me plat pas + beaucoup que mes btes, qui sont habitues moi, soient manoeuvres + par un autre.</p> + + <p>—Mais, rpliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les + jours de l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de + laisser chapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un + bruit norme et que nos recettes se ressentent de la rclame, de la + publicit qui s'est faite autour de nous.</p> + + <p>—a ne fait rien! a ne fait rien! ne cessait de rpter + Franois Chausserouge.</p> + + <p>Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary + s'tait arrt:</p> + + <p>—Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que + vous ayez choisi Giovanni de prfrence tout autre. Je connais son + travail. Il est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui + qu'en un vieux, qui et abruti mes btes et les et rendu quinteuses + et rtives. Au moins vous tes content de lui?</p> + + <p>—Trs content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement + le mme jeu que toi et il porte beaucoup sur le public.</p> + + <p>—Bon!... je voudrais le voir...</p> + + <p>Et Chausserouge, aprs avoir flicit le jeune homme, le retint + prs de lui, lui donna diverses explications, des conseils sur la + manire de traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus + grande somme possible d'obissance.</p> + + <p>Il le flicita sur le courage qu'il avait montr en acceptant une + si prilleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de + ses rponses que celui-ci flicita presque Jean de son initiative.</p> + + <p>—Si tu m'avais consult, j'aurais probablement refus et je + confesse que j'aurais eu tort. Ce garon me plat beaucoup.</p> + + <p>Puis il retomba dans ses penses profondes qui l'absorbaient des + journes entires, ne retrouvant la parole que pour demander des + nouvelles de la recette ou du lion bless dont l'tat ne s'tait pas + aggrav.</p> + + <p>Enfin, un jour, comme s'il eut cd une secrte proccupation, il + appela lui Louise et Jean Tabary.</p> + + <p>—coutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant + d'assurer sur des bases rgulires notre association. Dans la + situation actuelle, cela n'tonnera personne.</p> + + <p>Et comme ses deux interlocuteurs se rcriaient, dclarant qu'on + avait bien le temps d'y penser.</p> + + <p>—Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui + meurt! Vous le voyez bien, aprs ce qui vient de m'arriver, moi, qui + depuis plus de quinze ans que j'exerce le mtier, n'ai jamais attrap + une gratignure... Si Nron revient la vie et qu'il ait un remords + de conscience, je serais capable de n'tre plus aussi heureux et puis, + je ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens ce + que nous rgularisions les choses.</p> + + <p>Il s'interrompit un instant.</p> + + <p>—Ma mnagerie, mes btes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, + je ne veux pas m'en aller avec la pense que tout cela sera dispers + ou tombera entre des mains trangres... Si Zzette avait l'ge, si + c'tait une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus + enrage que moi!... Mais c'est une gamine... mine... Je ne veux pas + qu'on puisse dire quelque chose et que votre ingrence soit + conteste... Vous avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu + de nombreux services... vous tes des amis auxquels je sais qu'on peut + aveuglment se fier... Tout a doit entrer en ligne de compte... Je + dsire qu'aprs moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos + parts de proprit soient nettement tablies. En dfendant vos + intrts, vous dfendrez ceux de ma fille...</p> + + <p>—Mais, mon vieux Franois, tu parles comme un homme qui va + passer demain! Est-ce que tu deviens fou?</p> + + <p>—Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... + Mais, pour ma tranquillit, je veux que l'on fasse ce que je dis.</p> + + <p>Il fallut obir. On manda un notaire, qui couta les dclarations + du dompteur, dressa un acte en rgle o Jean Tabary tait dclar + co-propritaire de la grande mnagerie Chausserouge. Les parts de + proprit furent divises par tiers. Franois en possdait deux tiers + et Jean un tiers seulement.</p> + + <p>—Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille.</p> + + <p>Il fit venir Zzette, qui il rendit compte de la dcision qu'il + venait de prendre dans l'intrt de son avenir pour le cas o un + malheur surviendrait.</p> + + <p>Elle tait assez grande maintenant pour comprendre et il tait bien + sr que, le cas chant, elle saurait, comme toujours se montrer + soumise et reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle + son dpart ses tuteur et tutrice.</p> + + <p>Sans rpondre, Zzette lana un regard haineux Jean Tabary, puis + elle cacha sa figure dans ses mains et clata en sanglots.</p> + + <p>—Mon Dieu! dit Louise, quelle ide aussi de faire inutilement + de la peine cette petite!</p> + + <p>Et elle chercha attirer l'enfant vers elle, mais Zzette se + rfugia contre le chevet de son pre, montrant une rpugnance si nette + rpondre aux avances de la mgre que celle-ci jugea inutile + d'insister.</p> + + <p>—Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? + demanda Chausserouge sa fille quand les Tabary furent sortis.</p> + + <p>—Parce que, rpondit l'enfant en regardant fixement son pre; + parce que je ne les aime pas... Ce sont de mchantes gens.</p> + + <p>—Maintenant, dit Louise son fils ds qu'elle fut sortie de + la caravane o reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne + le retiens plus!</p> + + <p>—Tu sais que si a arrivait nous aurions rudement de fil + retordre avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstine de Zzette + avait frapp.</p> + + <p>Louise Tabary haussa les paules:</p> + + <p>—Alors... tant pis pour elle! pronona-t-elle d'un ton ferme. + Tu ne voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse!</p> + <br> + + + <div class='note'> + <a name='Footnote_4_4'></a><a href= + '#FNanchor_4_4'><sup>[4]</sup></a> On appelle <i>tte l'huile</i> + les figurants qui prtent leur concours gratuitement, pour l'amour + de l'art. + </div> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XII'></a> + + <h2>XII</h2> + <br> + + + <p>Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait t + facile de soigner Nron. L'animal gisait sans force, presque sans + mouvement, entre la vie et la mort.</p> + + <p>On l'avait nourri l'aide de sondes, combattant la fivre et + l'affaiblissement des premires heures par les soins incessants que + lui prodiguaient les garons de piste, puis Giovanni, ds qu'il et + pris son service la mnagerie.</p> + + <p>Il n'y avait aucun pril affronter cette bte, qui ne remuait + plus ni pieds ni pattes et dont toute la vie semblait s'tre rfugie + dans le regard.</p> + + <p>C'tait le grand plaisir de Zzette de profiter de l'instant o + l'on ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrire le + dompteur.</p> + + <p>Elle prouvait un contentement infini fouler de nouveau ce + plancher, considrer, travers les barreaux, les banquettes vides + sur lesquels une assistance nombreuse l'avait si souvent + applaudie.</p> + + <p>Elle s'agenouillait prs de l'animal, passait ses petites mains + dans son paisse crinire, tapotant la tte norme du fauve.</p> + + <p>Et quand le pansement tait termin, elle se relevait regret et + il fallait presque l'entraner de force hors de la cage.</p> + + <p>Bientt les forces commencrent revenir. Le lion put commencer + se lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de + l'approcher. Giovanni seul fut ds lors charg de lui administrer les + remdes.</p> + + <p>Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la premire + fois le lion debout.</p> + + <p>A la vue du jeune homme, Nron poussa un rugissement touff, et + marcha au-devant de lui, la gueule menaante.</p> + + <p>Giovanni avait les mains embarrasses. Se sentant sans dfense, il + battit en retraite et eut le temps de sortir.</p> + + <p>Ds lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de + l'animal. Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard + tincelait, et il faisait effort comme pour s'lancer.</p> + + <p>Chez lui, la rancune tait tenace; on et dit qu'il s'tait jur de + ne plus se laisser approcher par personne.</p> + + <p>C'tait, du reste, ce qu'avait prdit le vtrinaire, appel lui + donner les premiers soins, le soir de l'accident.</p> + + <p>Bien que la nature aidt beaucoup la convalescence du fauve, bien + qu'il ft possible de le remettre dsormais son ancien rgime, les + plaies n'taient pas encore ce point cicatrises que des pansements + ne fussent plus ncessaires. Mais devant l'impossibilit de les + continuer, il fallut y renoncer.</p> + + <p>Un jour que, vers deux heures de l'aprs-midi, la mnagerie tait + dserte, un garon de piste accourut tout effar la caravane de Jean + Tabary.</p> + + <p>—Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci.</p> + + <p>—Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une motion + indicible, tout l'heure, je m'tais absent de la mnagerie... En + rentrant, qu'est-ce que je vois... Mamz'elle Zzette... dans la cage + de Nron!</p> + + <p>—Dvore! dit Giovanni en se levant subitement.</p> + + <p>—Non, dit le garon, bien vivante... et s'occupant laver, + comme elle vous l'a vu faire cent fois les blessures de Nron avec une + ponge imbibe d'aromates! Et le lion ne bougeait pas!</p> + + <p>Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut la + mnagerie, passa derrire la toile et se mit en devoir de pntrer + dans la cage.</p> + + <p>Mais avant qu'il et eu le temps d'ouvrir la porte, Nron s'tait + prcipit, et, debout contre cette porte, passant ses pattes normes + travers les barreaux de fer, il s'efforait, en grondant, d'atteindre + le jeune homme.</p> + + <p>Zzette tait toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son + ponge la main.</p> + + <p>—Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton + trs calme, vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous + dit qu'il ne veut plus voir les hommes depuis que mon pre a failli le + tuer!...</p> + + <p>—Mais vous, mamz'elle Zzette?...</p> + + <p>—Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connat, et j'ai des + jupons!</p> + + <p>Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni + en resta confondu. Il se retira et passa dans la mnagerie.</p> + + <p>Nron, la crinire toujours hrisse, le suivait de l'oeil.</p> + + <p>—Ne vous montrez pas, dit Zzette, a l'excite... et + laissez-moi faire...</p> + + <p>Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'tendre + terre et elle continua, trs calme, son pansement, comme elle + l'avait vu faire pendant les premiers jours de la maladie.</p> + + <p>La bte docile ne remuait pas; elle avait allong son mufle sur le + plancher et faisait entendre une sorte de renclement.</p> + + <p>—Voil! dit-elle enfin, en se relevant.</p> + + <p>Elle tapota une dernire fois le nez de Nron, se retira + reculons, entr'ouvrit brusquement la porte et disparut.</p> + + <p>Dans toute la mnagerie, ce fut un indescriptible moi.</p> + + <p>—Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire + obir un fauve comme personne, mme le plus audacieux dompteur, n'et + oser le tenter!</p> + + <p>Quant elle, trs fire, elle affectait de ne pas comprendre ce + que sa tentative avait de tmraire. A toutes les marques d'admiration + qu'on lui tmoignait, elle se contentait de rpondre navement:</p> + + <p>—Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, + c'est pas plus bte qu'un autre animal, au contraire!</p> + + <p>Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces + Tabary dtests, qui, eux, n'taient bons qu' faire le mal et + restaient parfaitement incapables d'une action pareille celle + qu'elle venait d'accomplir si simplement.</p> + + <p>Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus + profondment, ce fut Franois Chausserouge.</p> + + <p>Toujours couch tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin + du mutisme persistant qu'il observait; il couta, les yeux noys, le + rcit que lui fit Giovanni et quand Zzette apparut sur le seuil, il + ouvrit les bras, ne trouvant qu'un mot:</p> + + <p>—Ma fille!... Ma petite file!...</p> + + <p>Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-mme, + comment l'ide lui tait venue d'entrer dans la cage de Nron, quelles + sensations elle avait prouves.</p> + + <p>Quand elle vint dcrire la fureur qu'avait montre la bte la + vue de Giovanni, il l'interrompit:</p> + + <p>—Maintenant, dit-il, je comprends et il sera dsormais + impossible de faire travailler Nron sans s'exposer tre boulott... + Il a gard rancune de la correction qu'il a reue et il a pris + l'horreur de l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une + enfant et que tu as une robe... Dsormais, Nron sera aussi docile + avec toi qu'il restera indomptable pour tout autre... Continue + entrer chaque jour avec lui pour le soigner, mais veille bien ce + qu'aucun homme n'apparaisse aux abords de la cage pendant tout le + temps que tu seras enferme avec lui... Il pourrait t'arriver + malheur...</p> + + <p>—Et quand il sera guri, dis, papa, tu me laisseras encore + lui rendre visite, pour entretenir l'amiti?</p> + + <p>—Oui, aprs que moi-mme, j'aurai pris ma revanche avec + lui...</p> + + <p>—Mais toi, papa, il te dvorera, puisque tu dis qu'il se + souvient.</p> + + <p>—Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon + amour-propre est engag. Il faudra bien que j'en vienne bout, mais + aprs cette exprience, je te le laisserai. Ce sera ton lion toi, + pour quand tu auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de + reparatre en public.</p> + + <p>—Merci, petit pre! dit Zzette en baissant la tte, mais la + rsolution que son pre avait prise de se rencontrer de nouveau avec + Nron, la remplissait d'une crainte instinctive.</p> + + <p>Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle, + retrouverait en face de Chausserouge sa frocit native. Comme si par + une sorte d'affinit, les rancunes de l'animal eussent eu un cho dans + son me, elle tait sre qu'un malheur planait, inluctable, si son + pre persistait.</p> + + <p>Mais il tait toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures + longues cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'esprait, le + pouvoir de s'opposer une pareille imprudence.</p> + + <p>Sur ces entrefaites, le dompteur reut une visite, qui le troubla + singulirement.</p> + + <p>C'tait Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des + dernires victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis + joui d'une situation aise sur le Voyage, tait cauteleux et + insinuant.</p> + + <p>Charg de famille et rduit depuis sa ruine la plus affreuse + misre, il avait fini par trouver une place de rgisseur chez Oiselli, + au Cirque des Animaux Savants, mais ses faibles moluments taient + loin de suffire faire vivre sa niche, qu'il abritait ple-mle au + fond d'une vieille caravane moiti dmantele.</p> + + <p>Il devait le surplus la charit de ses anciens confrres, qui ne + voyaient pas sans piti un des leurs dans la mlasse, sachant fort + bien pour la plupart que le lendemain, la suite d'une mauvaise + campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre.</p> + + <p>Chausserouge n'avait pas t un des moins pitoyables, et mme au + temps de sa plus grande dtresse, il avait toujours eu une pice + glisser dans la main du vieux forain.</p> + + <p>Donc Romillard se prsenta, sous le prtexte de venir demander des + nouvelles du bless, en ralit pour quter un petit secours. Mais ce + jour-l, il n'avait plus cette attitude humble et obsquieuse qu'il + affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait min par + une colre sourde.</p> + + <p>Aprs avoir pris des nouvelles du dompteur, il clata.</p> + + <p>—Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de a + sur tout le Voyage... Vermieux a disparu!...</p> + + <p>Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures.</p> + + <p>Louise Tabary, qui tait prsente ainsi que Jean, changea un + regard avec son fils.</p> + + <p>—Oui, continua Romillard trs excit, disparu!... Voil bien + ma veine!... Trois mois plus tt et j'tais hors d'affaire, mais quand + on a la guigne...</p> + + <p>Chausserouge, ple d'motion, avait demi dissimul son visage + derrire l'oreiller.</p> + + <p>Louise fit un effort pour contenir une motion secrte:</p> + + <p>--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que Franois est + malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela?</p> + + <p>—Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairs avec + Vermieux?</p> + + <p>—Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous tions + parvenus liquider, malgr le malheur des temps, il y a quelque + temps... Aujourd'hui, nous sommes quittes...</p> + + <p>—C'est ce qui explique que vous n'ayez pas t tonns de ne + pas le voir rappliquer le second dimanche de Pques, une de ses + chances, qu'il n'a jamais manques d'une heure... Bref, voici: vous + savez combien Vermieux tait exact... Il passait sa vie dans son + patelin... mais tous les trois mois, on le voyait rappliquer, sa + sacoche au ventre, le portefeuille bourr de tous les billets qu'on + lui avait souscrits sur le Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour + faire tomber aux mmes dates... Le jour o il apparaissait, il n'y + avait pas besoin de consulter le calendrier... Il dgotait la Banque + de France pour la rgularit... Eh bien! cette anne, nisco, pas de + Vermieux!... D'abord, on s'est dit:—Bah! il aura manqu le + train... o il aura t malade... son ge, c'est permis... Il sera + l demain! Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, pas de + nouvelles... Jugez si on tait content de ce rpit, car si la fte + marche bien depuis quelques jours, la premire semaine avait t + dsastreuse et pas beaucoup des dbiteurs taient en mesure!</p> + + <p>—Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise.</p> + + <p>—Je vous crois... et j'en connais pas mal qui a a tir une + rude pine du pied... Vous pensez bien que personne n'a os + rclamer... On tait bien trop content... Pourtant, la fin, y en a + un qui s'est mu, cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai + toujours souponn d'avoir des affaires de compte demi avec + Vermieux... Je ne m'tais pas tromp... C'est lui qui a donn + l'veil!...</p> + + <p>—L'veil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un + coude.</p> + + <p>—Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, Franois! tu + vas prendre froid.</p> + + <p>Elle se leva, fora le dompteur se recoucher en lui glissant + l'oreille:</p> + + <p>—Tais-toi et laisse-moi faire!</p> + + <p>Puis elle revint et, pour donner une diversion l'motion qu'elle + lisait galement sur le visage de Jean:</p> + + <p>—a vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! + dit-elle simplement. Vous prendrez bien un verre de vin?</p> + + <p>—Ma foi! c'est pas de refus!</p> + + <p>Et quand ils eurent trinqu:</p> + + <p>—Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... a nous + intresse!... Vous disiez que Lamberty avait donn l'veil... Comment + a?</p> + + <p>—Il a crit au pays pour savoir du nouveau... Et voil o + l'affaire se corse... Vermieux, trs bien portant, a pris le train + dans la mtine de dimanche de bonne heure, et il aurait d tre + Paris vers huit heures et demie ou neuf heures... Personne ne l'a + vu... Naturellement, la gare de Lyon, son arrive n'a pu tre + remarque au milieu de tous les autres voyageurs... Aucun accident + n'est arriv sur la ligne pendant la route... Vermieux serait donc + Paris... Pour qui le connat, il est inexplicable qu'il n'ait pas + paru, sinon le soir mme, du moins le lendemain, sur le Voyage... + Bref, sa trace est perdue partir de son dpart de l'Auvergne...</p> + + <p>Louise Tabary ne bronchait pas.</p> + + <p>Elle profita d'un moment o Romillard s'interrompait pour vider son + verre:</p> + + <p>—Est-on bien sr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le + train...</p> + + <p>—On a montr Lamberty, la gare de Lyon, le seul billet + venant de la station de Vermieux et qui a t exactement remis + l'employ charg de contrler la sortie... On est donc sr que le + vieux a accompli son voyage sans encombre, mais depuis?...</p> + + <p>—Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de + cochons, il tait toujours cousu d'argent... a s'est peut-tre vu... + et dame! le canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu l'eau + pour le voler... Il y a tant de crapules dans le monde...</p> + + <p>—Lamberty est all la Morgue... On n'a rien retrouv!</p> + + <p>—Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... a sera un + dbarras pour le Voyage, voil tout... Est-ce qu'il a de la famille, + ce vieux magot?</p> + + <p>—Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez + mauvaise intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention + d'hriter, il a dpos une plainte au procureur de la Rpublique de + Riom... et aujourd'hui la Sret marche. On n'est pas venu vous + demander des renseignements?</p> + + <p>Il y et cette fois un silence plein de gne. Personne ne rpondit + cette question dangereuse.</p> + + <p>—Voil que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je + vais allumer la lampe.</p> + + <p>Dans son lit, Chausserouge suait grosses gouttes. Jean Tabary + sentait un petit frisson lui parcourir les moelles.</p> + + <p>—La Sret! La Sret! rpliqua-t-il d'un ton bourru, nous + n'avons rien faire avec la Sret! Que lui dirions-nous de plus?</p> + + <p>—Les agents vous demanderont comme tout le monde si vous + aviez une chance, un billet payer dimanche Vermieux, afin de + pouvoir au moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier + devait tre porteur, sans compter la monnaie.</p> + + <p>La question tait pineuse. C'tait le point faible, qui pouvait + les faire souponner si, par une rponse imprudente, on parvenait un + jour les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la + question:</p> + + <p>—Et qu'est-ce qu'ont rpondu les autres... Ceux qu'on a dj + interrogs?</p> + + <p>—Ma foi, eux pas btes, ils ont rpondu qu'ils ne devaient + rien.</p> + + <p>—Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres?</p> + + <p>—Bah! Vermieux savait peine lire et crire... et il ne se + fiait personne... Il n'y a srement pas d'autres preuves que celles + qu'il portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se + taper...</p> + + <p>Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y + prit pas garde et continua:</p> + + <p>—C'est pourquoi je vous disais tout l'heure que j'avais la + guigne... Une occasion unique de me librer bon march, comme les + autres et je la rate! Trois mois plus tt et j'avais toujours mon + thtre de marionnettes, au lieu de crever la faim!</p> + + <p>—Romillard, dit Louise, vous allez dner avec nous ce soir. + a va-t-il?</p> + + <p>—Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui + m'attendent!</p> + + <p>—Nous avons un pot-au-feu... Et pour clbrer le retour la + sant de Franois et vous remercier de votre bonne visite, nous allons + faire une petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquitez pas! + Ils auront ce soir de quoi bouffer!</p> + + <p>Louise tenait garder Romillard le plus longtemps possible. Elle + le sentait sans dfiance, parfaitement renseign, et il y avait pour + elle un trs grand intrt ne rien ignorer des dtails de cette + aventure, qui passionnait le Voyage.</p> + + <p>Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant + toute la soire. Romillard exhuma des anecdotes o clatait la + rapacit de l'usurier et la conclusion fut que c'tait un grand + bonheur pour tout le monde.</p> + + <p>—S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire + qu'au moins une fois le bon Dieu aura t juste; oui, mais ne + reviendra-t-il pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir + comme un diable d'une boite surprises.</p> + + <p>—Je ne le crois pas, dit Louise froidement.</p> + + <p>—Mais enfin, si, au lieu d'tre un malheur, c'tait tout + simplement une lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie + de se payer un petit tour de promenade.</p> + + <p>—Non, rpliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien + craindre. Je connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon + plaisir, je vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! + c'tait trop en dehors de ses habitudes...</p> + + <p>Chausserouge, qui s'tait lev pour faire honneur son hte et que + ces propos avaient peu prs rassrn, remarqua alors que sa fille + Zzette, assise prs de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague + et incertain, de Louise Jean Tabary, de son pre Romillard; ses + petits doigts avaient des tressaillements nerveux.</p> + + <p>—Est ce que tu souffres, ma chrie, tu ne manges pas, tu es + malade?</p> + + <p>—Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim.</p> + + <p>—C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est + fatigue, elle ferait mieux d'aller se coucher.</p> + + <p>—Oui, dit tout bas la petite fille son pre, laisse-moi + m'en aller, je n'en puis plus!</p> + + <p>Elle se leva et courut se rfugier dans la tente o elle couchait + d'habitude. L, elle s'tendit sur son lit, la tte enfonce dans les + couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secoue par la + peur.</p> + + <p>Ses nerfs, encore malades la suite de l'pouvante qu'elle avait + ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse + pareille.</p> + + <p>Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, + devant un tranger avec une aisance et une tranquillit telle qu'elle + et t tente de croire que le crime n'existait que dans son + imagination, l'avait remplie de terreur.</p> + + <p>A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux + Tabary:</p> + + <p>—C'est vous qui l'avez tu, Vermieux... Je vous ai vus!</p> + + <p>Mais son pre, son pre tait l... aussi coupable que les autres + et qu'il fallait accuser en mme temps!</p> + + <p>Combien elle tait punie de sa dsobissance! Combien ce secret + fatal lui semblait lourd porter!</p> + + <p>Son me d'enfant s'tait transforme. Depuis plusieurs jours, cette + pense unique l'obsdait et elle en tait arrive considrer comme + une revanche la rvolte de Nron. L'accident de son pre, c'tait le + commencement du chtiment...</p> + + <p>Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de + la mauvaise action laquelle on l'avait associ, et c'est pourquoi + elle l'abordait sans crainte, elle dont le coeur tait pur.</p> + + <p>Toute la nuit, elle eut encore la fivre, et l'indisposition + persistant, Chausserouge qui allait mieux, commena s'alarmer.</p> + + <p>Il se rendait parfaitement compte que sa fille pt tre malade, + mais il ne comprenait rien cette nervosit subite, au changement + subit d'allures de la petite Zzette. Il finit par mettre sur le + compte d'un mal inconnu ces phnomnes inexplicables.</p> + + <p>Quant lui, son tat s'amliorait rapidement.</p> + + <p>Le mdecin l'ayant autoris sortir de la caravane, sa premire + visite fut pour ses btes.</p> + + <p>La conversation de Romillard, le temps qui s'tait coul sans + qu'aucun danger part se dessiner l'horizon, l'assurance + qu'affectaient les Tabary avaient fini par calmer ses premires + apprhensions.</p> + + <p>Louise n'avait rien nglig pour lui rendre la confiance perdue; + d'autre part, les recettes taient excellentes. Il descendit calme, + presque joyeux.</p> + + <p>Il n'avait pas fait dix pas dans la mnagerie qu'un rugissement + furieux se fit entendre. Il leva les yeux.</p> + + <p>A sa vue, Nron, dont la crinire s'tait hrisse tout entire, + s'tait jet contre les barreaux qu'il s'efforait d'branler sous son + effort.</p> + + <p>Les crocs menaants, la gueule cumante, il se tenait debout, puis + s'accroupissait comme pour prendre son lan et bondir sur le + dompteur... puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge + s'approcha de la cage.</p> + + <p>L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et, + toujours grondant, il cherchait attirer l'homme lui.</p> + + <p>—Allons! allons! pas de mchancet, Nron, dit le dompteur, + tout en se tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du + fauve.</p> + + <p>Mais il plit et fit un pas en arrire. Au moment o son regard se + croisait avec le regard sanglant de la bte, la mme hallucination le + reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses + nuits de fivre et d'insomnie.</p> + + <p>Dans ces yeux brillants de colre, il retrouvait l'expression des + yeux de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se ft + incarn dans le lion!</p> + + <p>Ds lors, tout lui parut chang dans la mnagerie; les btes que le + rugissement de Nron avait rveilles et qui rpondaient l'appel de + leur redoutable voisin, lui parurent hurler la mort!</p> + + <p>Il lui sembla qu'une sorte d'obscurit envahissait tout coup la + baraque, illumine seulement par les clairs du regard de Nron.</p> + + <p>L'tal roulant, le corps dchiquet de Vermieux, les bras rouges de + sang de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard dchires belles + dents par les fauves affams, la scne toute entire du crime se + reconstitua subitement dans sa cervelle et, comme devant un + kalidoscope, toutes les pripties dfilaient devant ses yeux + effars... Il se sentait magntis, attir fatalement..</p> + + <p>Vermieux lui criait:</p> + + <p>—Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin!</p> + + <p>Et ses jambes flchissant sur lui... il se laissa tomber sur une + banquette...</p> + + <p>Tabary le retrouva l, hbt, l'oeil fix stupidement dans l'oeil + du lion et une sueur au front.</p> + + <p>—Que fais-tu, Franois? cria le jeune homme frapp de + l'attitude trange du dompteur.</p> + + <p>—L! fit Chausserouge, l! tiens, vois-tu... le lion!</p> + + <p>—Eh bien quoi, Nron?</p> + + <p>Et du doigt lui dsignant l'animal, le dompteur continua:</p> + + <p>—Il est possd de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? + Tiens, regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'lancer! + C'est comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une + voix sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, o malgr moi, + tu lui as donn manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois + bien, il est possd, je te dis!</p> + + <p>—C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! rpliqua Jean qui + jeta autour de lui un regard inquiet, tu as la fivre! Viens, + rentrons, ce n'est pas prudent de rester l...</p> + + <p>Il craignait chaque instant de voir entrer un employ de la + mnagerie qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout + rvler. Mais l'autre s'obstinait.</p> + + <p>—Non, je te dis, c'est Vermieux! Nron est possd par + Vermieux!</p> + + <p>Il se dbattit vigoureusement et parvint chapper l'treinte de + Tabary qui cherchait l'entraner.</p> + + <p>—Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!...</p> + + <p>—Tais-toi! tais-toi! tu draisonnes!</p> + + <p>—Non!... non!... je ne draisonne pas! Quand j'tais petit, + ma grand'mre, qui tait une savante, qui connaissait les choses de la + vie, me l'a rpt souvent:</p> + + <p>—Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait + pas ce qu'on a devenir... L'me des chrtiens passe souvent dans le + corps des btes! Eh bien! Cette fois, l'me de Vermieux est passe + dans le corps de Nron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me + lchera jamais... Je ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai + commenc... je le finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le + coeur, pour ne plus voir fixs sur moi, toujours, ces deux yeux-l!... + Laisse-moi, je te dis! Laisse-moi en finir!</p> + + <p>Et compltement hallucin, le poing tendu, il marchait la cage, + face au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lanait + avec plus de fureur, chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans + le vide, travers les barreaux, comme pour saisir et attirer lui + son ennemi.</p> + + <p>Enfin, Jean Tabary se rvolta. Il n'y avait pas dire, + Chausserouge tait fou, et sa folie dangereuse risquait de + compromettre d'autres que lui. Il fallait tout prix faire cesser cet + accs.</p> + + <p>Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face + face son associ qu'il fit pirouetter sur lui-mme. Puis il le poussa + devant lui, sans lui donner le temps de protester.</p> + + <p>—Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend!</p> + + <p>—Mais je te dis que je veux le tuer!</p> + + <p>—Louise nous attend! Tu le tueras plus tard!</p> + + <p>A chaque enjambe nouvelle, la rsistance du dompteur diminuait. Un + peu de raison semblait luire dans son cerveau fatigu mesure qu'il + s'loignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction + dangereuse du regard du fauve.</p> + + <p>Tabary parvint le faire rentrer la caravane.</p> + + <p>—Que s'est-il pass? demanda vivement Louise en considrant + les deux hommes, l'un Chausserouge, atone et affaiss, l'autre, Jean, + nerveux et tremblant d'motion.</p> + + <p>—Il s'est pass, dit le jeune homme, que ce bougre-l va nous + faire arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, + divaguant dans la mnagerie, en train de raconter l'affaire... Il + regardait Nron et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y + avait personne l, sans quoi... C'est de la folie!...</p> + + <p>—Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton trs + bas. Ne dis rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas + l'exciter.</p> + + <p>Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur + son front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa + matresse, Jean Tabary.</p> + + <p>—Est-ce que, par hasard, j'ai dit des btises?... + interrogea-t-il. Je ne me souviens pas!</p> + + <p>—Oui! dit Jean, un peu de fivre seulement, tu croyais voir + Vermieux! Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir + avant d'tre compltement rtabli.</p> + + <p>—Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis.</p> + + <p>Il s'tendit sur son lit, la tte tourne vers le fond. Jean Tabary + prit sa mre part.</p> + + <p>—Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du + tout!... Avec cela, pas moyen de consulter un mdecin... ni de le + faire placer dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accs + de somnambulisme... Sr, il doit avoir une flure depuis son accident. + Une flure par l! ajouta Jean en se frappant le front du doigt.</p> + + <p>—Nous voil propres, avec un infirme pareil sur les bras, + grogna Louise. Toute ma vie, 'aura t la mme chose... je n'aurai + toujours eu affaire qu' des empltres... Mais, sois tranquille, + celui-l ne nous compromettra pas... Je lui serrerais plutt le cou + pour l'empcher de parler!</p> + + <p>Et, ds lors, Chausserouge fut soumis une surveillance attentive + de la part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvr son bon sens; + il agissait, parlait comme avant cette scne d'auto-suggestion qui + avait si fort effray Jean.</p> + + <p>De temps en temps seulement, comme si une impulsion intrieure dont + il n'tait pas matre le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait + vers la porte de la caravane.</p> + + <p>—O vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin.</p> + + <p>—A ct... l... dans la mnagerie... Voir si les btes sont + bien soignes...</p> + + <p>—Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garon veillent + tout...</p> + + <p>—Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde + aux reprsentations...</p> + + <p>—Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains + rien... On te rendra compte de tout, ici, mais le mdecin ne veut pas + que tu sortes encore... Tu attraperais du mal...</p> + + <p>Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard o se lisait + l'hypocrite rsolution de dsobir, de suivre l'ide fixe qui + paraissait le hanter toute heure sans qu'il s'en expliqut + nettement, ds qu'une occasion propice se prsenterait et il retombait + dans une sorte d'indiffrence, d'hbtude dont rien ne pouvait le + sortir.</p> + + <p>Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrs + qu'il devint bientt vident aux yeux de tous qu'une lsion devait + s'tre produite dans le cerveau du dompteur, lsion qui lui enlevait + la plnitude de ses facults.</p> + + <p>Il en vint se dsintresser de tout ce qui n'tait le souci exact + de la vie matrielle; il restait des journes plong dans une apathie + effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait + d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses + btes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu' lui. Il + tendait alors l'oreille, et comme s'il rpondait un appel, il se + levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait + l'autorit de Louise ou la volont brutale de Jean pour le faire + rasseoir.</p> + + <p>Zzette suivait avec effroi les progrs du mal qui dvorait son + pre, mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun + tonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupfi tout + le monde.</p> + + <p>Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutume Nron, qui + allait maintenant tout fait bien, elle trouva dans la caravane un + mdecin en train d'examiner son pre.</p> + + <p>Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilit qui + lui incomberait si elle persistait garder son malade en charte + prive.</p> + + <p>Quelque danger qu'il put en rsulter, elle avait enfin pris le + parti de faire revenir le docteur et elle avait profit d'un moment o + Chausserouge lui paraissait plus calme.</p> + + <p>S'il parlait, maintenant que la dmence ou tout au moins + l'inconscience du dompteur tait bien constate, il serait toujours + facile de mettre ces divagations sur le compte de la maladie.</p> + + <p>Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.</p> + + <p>Elle raconta en dtail au mdecin toutes les excentricits, les + hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis + quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu' + l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer + sur lui son lion Nron.</p> + + <p>—Dernirement, dit-elle, un individu nomm Vermieux, que + Chausserouge a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a + t assassin... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, + dans quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident... + Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Nron, croit + revoir Vermieux. Il prtend que l'me du vieux bonhomme est passe + dans le corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et + il veut toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gard + contre lui une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... + Si nous perdions le malheureux Franois de vue, un seul instant, il se + ferait dvorer srement...</p> + + <p>Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas o un + soupon germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le mdecin + sur la voie.</p> + + <p>—Vous dites qu'il a t en proie ces hallucinations + quelques jours aprs son accident? demanda-t-il.</p> + + <p>—Oui... Mais ds les premiers jours, il avait commenc + divaguer. Nous avions mis d'abord ces propos incohrents sur le compte + de la fivre, mais, mesure que les blessures se cicatrisaient, + l'inconscience a augment, et positivement aujourd'hui, il nous fait + assister de vritables actes de folie.</p> + + <p>Le docteur dclara alors que ces explications confirmaient son + diagnostic.</p> + + <p>En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en + comprimant la tte du malheureux dompteur, avaient caus une + dpression des os du crne.</p> + + <p>De l les troubles crbraux qui enlevaient Chausserouge toute + responsabilit et oblitraient sa raison.</p> + + <p>—Il n'est pas encore dangereux pour les autres... moins + que, dans un moment de crise, il n'chappe votre surveillance et ne + cause par son inconscience un malheur irrparable en ouvrant par + exemple la cage des fauves; mais, pour plus de sret, votre place, + je m'adresserais au commissaire de police pour obtenir son admission + dans un asile o il recevrait les soins appropris son tat... Je + vais, si vous le dsirez, vous dlivrer un certificat dans ce + sens.</p> + + <p>—Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait + bien consulter un mdecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la + mnagerie l'attention de la police et de confier un malade si + dangereux des trangers qui pourraient, un beau jour, prendre au + srieux ses divagations.</p> + + <p>—Dans tous les cas, je vous ai prvenus, dit le mdecin en se + retirant, et j'entends dgager ma responsabilit personnelle.</p> + + <p>—Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!</p> + + <p>Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient + plus la peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient + une aggravation dans l'tat de Chausserouge.</p> + + <p>—Aprs tout, disait cyniquement Jean, une flure, a ne se + remet pas. Et le pauvre Franois est bel et bien foutu... Ah! mon + Dieu! le plus tt que a sera fini, mieux a vaudra pour lui... et + pour nous! C'est pas une existence de vivre comme une vritable brute, + avec des ides fixes qui peuvent compromettre l'tablissement tout + entier et, pour nous, de rester toujours sous le coup d'une parole + imprudente qu'il prononcerait dans un moment lucide!... Ah! non, + franchement, il vaut mieux en finir!</p> + + <p>—Si encore, dit Louise qu'une rflexion profonde paraissait + absorber, si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en + danger... On le laisserait aller dans la mnagerie... et se + dbrouiller avec Nron... avec Vermieux comme il dit, surtout si + c'tait la nuit!...</p> + + <p>Jean Tabary regarda longuement sa mre.</p> + + <p>—C'est vrai, dit-il tout coup, qu'un accident est si vite + arriv!</p> + + <p>Ils n'changrent pas un mot de plus. Chausserouge, ce moment, se + rveillait. Il porta la main sa bouche et balbutia:</p> + + <p>—J'ai faim!</p> + + <p>—Allons, la mre, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est + un bon signe, un malade qui demande manger. a me fait plaisir, mon + vieux Franois, de te voir comme a reprendre got aux bonnes + choses.</p> + + <p>—Et le mdecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda + le souponneux dompteur en descendant du lit sur lequel il tait + tendu. Est-ce que je pourrai bientt sortir de nouveau?</p> + + <p>—Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espre + qu'avec deux ou trois jours de repos...</p> + + <p>La figure du dompteur s'claira. Il murmura:</p> + + <p>—Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement + sur ses doigts, les yeux levs au plafond avec un sourire empreint + d'une joie profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement + dissimuler en pinant les lvres.</p> + + <p>Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans + deux ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les + motions des entres de cages, les retentissants coups de gueule du + bonisseur, les applaudissements de la foule... Mais surtout, + surtout... la revanche prendre avec Nron dans l'oeil duquel il + fallait jamais teindre le regard obsesseur de Vermieux... Ce regard + qui perait la toile de la caravane, vrillait la cloison de la + caravane pour le poursuivie, tincelant et vengeur, jusque dans son + sommeil...</p> + + <p>Et c'tait cette proccupation unique dont se moquait Tabary, qui + le hantait obstinment... qui le rendait indiffrent toutes + choses...</p> + + <p>Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'tait pas mort + compltement... Vermieux revivait dans le corps de cette bte... et il + n'achterait, lui Chausserouge, sa tranquillit qu'au prix de la mort + de Nron!...</p> + + <p>Il l'avait manqu une premire fois... Il serait la seconde fois + plus heureux... Et alors, pour toujours dlivr de ce cauchemar, il le + sentait, il renatrait la vie...</p> + + <p>Il prouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui crasait + les paules... S'il faisait quelques pas, il marchait courb en deux, + ainsi qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible + poids...</p> + + <p>Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pense + l'issue tant espre et attendue, de dire haute voix, en secouant + les paules et en se redressant d'un coup de reins:</p> + + <p>—Oh! tiens, vois-tu... APRS... je serai lger comme une + plume... Je sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!...</p> + + <p>—<i>Aprs</i>... quoi?... demanda Jean intrigu.</p> + + <p>—Aprs... rien!... rpliqua Chausserouge en retombant dans + son mutisme et en courbant nouveau sa haute taille.</p> + + <p>Et en mme temps, il baissait sournoisement les paupires, furieux + de s'tre vendu, apportant dans cette comdie l'hypocrisie du malade, + qui voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se + dfier, dans tous ceux qui l'entourent.</p> + + <p>Et pour donner le change compltement, craignant d'tre devin et + qu'on ne prit de nouvelles mesures pour l'empcher de mettre son rve + excution:</p> + + <p>—Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content + de lui?</p> + + <p>—Trs content!... Et le public lui fait fte!</p> + + <p>Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une + immobilit et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'tre + pris pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et + surtout le soir, l'heure o, le jour tombant, la mnagerie reste + dserte, les employs s'absentant invariablement pour aller boire + l'absinthe chez le mannezingue prochain; ou bien partir de minuit, + lorsque la reprsentation dernire termine, chacun se retire pour + aller se coucher ou souper dans un cabaret proche de + l'tablissement.</p> + + <p>Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant + d'tre pinc, comme un enfant qui craint d'tre pris en flagrant dlit + de dsobissance, il soulevait doucement la tte, pour s'assurer que + Louise veillait ou Jean Tabary.</p> + + <p>S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, + ouvrait la porte avec des prcautions infinies, jetait un coup d'oeil + autour de la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient + pour l'arrter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son + immobilit premire.</p> + + <p>Il ne voulait agir qu' coup sr, certain de n'tre pas drang, ni + ramen de force la caravane, comme cela lui tait arriv une + fois.</p> + + <p>Et alors quand, dlivr de toute entrave, il pourrait enfin + assouvir sa haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de + son duel solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui!</p> + + <p>On ne l'accuserait plus d'tre fou... et Tabary lui-mme serait + oblig de reconnatre qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui + tait complice du mme crime, de les avoir dlivrs tout jamais de + la prsence dteste et menaante de ce Vermieux de malheur!</p> + + <p>Plus le temps s'avanait, plus l'impatience de Chausserouge + augmentait. A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu' lui:</p> + + <p>—Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas l... + Je ne puis pas lui rpondre!</p> + + <p>Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin la + surveillance dont on l'entourait incessamment, malgr la promesse + ritre qu'on lui avait faite de le laisser sortir aprs deux ou + trois jours de repos, il simula un changement d'allures, affecta de + penser comme Tabary, de traiter de lubie la proccupation qui l'avait + obsde jusque-l...</p> + + <p>—Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccad, je vais + tout fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant + ni le docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvnient...</p> + + <p>—Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... + rpliquait Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientt + notre bonne petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien + prcipiter... Attendons de pouvoir clbrer comme il convient ton + rtablissement complet, sans crainte d'une rechute...</p> + + <p>Mais elle ne se mprenait pas sur ce mieux apparent.</p> + + <p>Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur clat fivreux, + ses mains avaient des tremblements nerveux et la simulation tait + flagrante.</p> + + <p>—coute, Jean, dit-elle Tabary, je crois que le moment est + venu de le laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais + comme on le croit guri ou peu prs, personne ne pourra nous accuser + d'avoir t imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc + faire!... Nous le surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne + s'agirait pas qu'il commit une gaffe dont puissent ptir d'autres que + lui... S'il cope, tant pis... ou tant mieux... ton choix!</p> + + <p>—Tant mieux! dit Jean cyniquement.</p> + + <p>Le soir mme, aprs dner:</p> + + <p>—Mon vieux Franois, dit-il, aprs la reprsentation, + c'est--dire vers minuit, nous devons, ma mre et moi, aller souper + chez Oiselli... Te voil devenu grand... Je pense que tu seras + raisonnable... Si tu avais besoin de quelqu'un, tu appellerais + Fatma... Du reste... nous ne resterons pas longtemps... deux heures + nous serons de retour... Je peux compter sur toi?</p> + + <p>Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il ptrit + fbrilement dans ses doigts une crote de pain et rpondit en haussant + les paules:</p> + + <p>—Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et + tranquille... puisque je te dis que je suis guri... Les mdecins sont + des imbciles!...</p> + + <p>Chausserouge, rest seul dans la caravane, attendit avec impatience + que l'heure fut venue de livrer ce combat suprme qui devait le + dlivrer tout jamais de l'obsession terrible.</p> + + <p>Pendant tout le cours de la reprsentation, il resta attentif au + fond de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu' + lui.</p> + + <p>Quand aprs le fracas des applaudissements saluant l'exercice + final, clatrent les rugissements des fauves, excits par l'odeur et + la vue des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'tal + roulant, le dompteur eut un sourire.</p> + + <p>—Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout l'heure, n'aie pas + peur, va, je serai l!</p> + + <p>Craignant d'tre surpris par Jean, il se glissa tout habill dans + son lit et feignit de dormir.</p> + + <p>La reprsentation termine, Louise entra avec son fils pour se + prparer sortir, ainsi qu'ils en avaient prvenu Franois.</p> + + <p>Ds le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son + amant cherchait les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut + pas dans la respiration haletante du dompteur, le souffle rgulier du + vrai dormeur. Elle n'aperut pas les habits pendus la patre, selon + l'habitude.</p> + + <p>Pour ne rien laisser paratre, elle dit presque haut de manire + tre entendue de Chausserouge:</p> + + <p>—Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir!</p> + + <p>Puis elle se pencha l'oreille de son fils:</p> + + <p>—Il ne dort pas... Il attend notre dpart... C'est srement + pour ce soir... filons vite!</p> + + <p>Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la + baraque d'Oiselli, ils contournrent leur tablissement et sans tre + vus de personne sur ce champ de foire dsormais silencieux et dsert, + ils s'introduisirent sous l'auvent.</p> + + <p>De l, en soulevant la portire, leurs regards pouvaient plonger + dans l'intrieur de la mnagerie.</p> + + <p>Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand + dans l'angle oppos une lueur scintilla.</p> + + <p>Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il + s'tait introduit furtivement, une lanterne sourde la main.</p> + + <p>Dans le rayon de lumire projet, son ombre se mouvait confusment. + Un instant, il s'arrta, respira longuement, comme si ses poumons + taient soudain rconforts par cet air rempli d'manations + animales.</p> + + <p>Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la + mnagerie et sr enfin d'tre seul... et libre, il se dirigea vers la + cage de Nron.</p> + + <p>Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourn du ct o il venait, + l'oeil tincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.</p> + + <p>Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bte. Debout + devant la cage, il leva la lanterne la hauteur de sa tte et, d'une + voix saccade:</p> + + <p>—C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que + nous allons rgler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te + battre les flancs avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a + peur!... Tu vas voir s'il cane!</p> + + <p>Il accrocha sa lanterne un poteau face la cage, puis il se + gratta la tte. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-l ne + suffisait pas.</p> + + <p>Un dernier coup d'oeil autour de lui.</p> + + <p>Dcidment, il tait bien seul et il pouvait y aller sans danger. + Du reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne + durerait gure.</p> + + <p>On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et + aprs, s'en aperut-on, il serait bien temps de l'empcher... quand il + serait dans la cage!</p> + + <p>Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la + rampe de gaz qui courait en face des cages.</p> + + <p>Puis il se dbarrassa rapidement de son paletot de velours marron + et vtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma + d'une fourche de fer, et se dirigea rsolument vers la porte + d'entre.</p> + + <p>Il l'avait entr'ouverte et il allait pntrer dans la cage, quand + un cri retentit et un bras l'arrta son passage.</p> + + <p>—Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres!</p> + + <p>C'tait Zzette qui, couche selon son habitude ct du poney, + avait suivi son pre des yeux et arrivait temps pour l'arrter au + moment o il allait dpasser le seuil de la cage.</p> + + <p>Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille:</p> + + <p>—Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue!</p> + + <p>Et il entra, la fourche en avant.</p> + + <p>Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa + s'avancer le dompteur et, au moment o celui-ci, levant le bras, + s'apprtait le frapper, il s'lana et dans son lan furieux, + renversa le malheureux Chausserouge avant mme qu'il eut le temps de + se servir de son arme.</p> + + <p>Dj l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacrant + de ses griffes, faisant craquer ses os sous ses mchoires puissantes, + quand de nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zzette apparut!...</p> + + <p>—Nron! ici, Nron!</p> + + <p>Elle s'tait presque prcipite sur le fauve, l'avait saisi par la + crinire et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait, + s'efforant de l'arracher de dessus le corps quasi inanim de son + pre, mais en vain...</p> + + <p>L'imminence du danger dcuplait ses forces. Elle criait d'une voix + trangle:</p> + + <p>—A moi! moi! au secours! Giovanni!</p> + + <p>Mais l'cho seul rpondait sa voix et le lion n'abandonnait pas + sa proie. Enfin, bout d'expdients, n'en pouvant plus, elle se jeta + en travers sous les pattes et sous la gueule de la bte furieuse, + couvrant de son corps le corps de son pre.</p> + + <p>Nron renifla un moment, hsita en reconnaissant sa petite amie et + se recula en grondant.</p> + + <p>Elle se releva alors, le suivit et le fora se coucher.</p> + + <p>—Lve-toi! papa! Lve-toi donc et sors!</p> + + <p>Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, + suivi de sa mre.</p> + + <p>Il avait suivi de loin les pripties de la lutte sans se rendre + compte exactement de l'issue dfinitive; mais les cris de la petite + fille l'avaient averti de la victoire du fauve.</p> + + <p>—Jean! Jean! cria la petite fille, moi! Retirez mon pre! + Je me charge du lion!</p> + + <p>—Tiens bon, Zzette! rpliqua Tabary, heureux de trouver un + tmoin pouvant attester de son zle et de la part qu'il avait prise au + sauvetage de Chausserouge.</p> + + <p>Il passa derrire la cage et, tandis que Zzette maintenait le + lion, il tira comme il put et mit l'abri des griffes le corps du + dompteur.</p> + + <p>Chausserouge tait vanoui. On appela l'aide; des forains, dont + la caravane tait proche, accoururent, rveills par les cris. On + transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut + le dshabiller, on s'aperut qu'il avait le ventre ouvert. Les + entrailles s'chappaient; un des bras avait t broy par la mchoire + du fauve.</p> + + <p>Il tait peine dpos sur le lit, qu'un hoquet souleva sa + poitrine... Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tte retomba sur + l'oreiller, tandis qu'une pleur de cire envahissait son visage. Les + paupires entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une + cume sanglante rougit les lvres du dompteur.</p> + + <p>Chausserouge tait mort.</p> + + <p>Zzette, dont personne ne s'tait occupe, tait sortie seule de la + cage du fauve. Elle accourut et s'agenouilla prs du lit de son pre. + Le long de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.</p> + + <p>—Tu es blesse? demanda Louise.</p> + + <p>—Non, rien, rpliqua la petite fille, Nron, qui m'a touche + quand je cherchais protger papa!</p> + + <p>Et elle embrassait la main dj tide du dompteur, qui pendait hors + du lit, sans toutefois qu'une larme mouillt ses paupires.</p> + + <p>Cette mort... c'tait pour elle l'expiation attendue et + invitable... Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre + pour la reconduire sa tente:</p> + + <p>-Laissez-moi! dit-elle.</p> + + <p>Et dans son regard, la volont de venger son pre apparaissait, son + pre que l'influence des Tabary avait perdu...</p> + + <p>Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant, + tandis que Louise, la voix basse et entrecoupe de sanglots + hypocrites, racontait aux assistants terrifis les dtails de + l'aventure abominable:</p> + + <p>-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa + tte! Ah! je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laiss seul... Le + seul jour... Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et + nous sommes de ceux-l!..</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XIII'></a> + + <h2>XIII</h2> + <br> + + + <p>La mort de Chausserouge fut pour les Tabary, en mme temps que le + couronnement de leurs voeux les plus chers, un vritable + soulagement.</p> + + <p>L'auteur principal du crime dont ils taient coupables tous deux, + Jean et lui, avait disparu; le drame n'avait plus dsormais qu'un + tmoin, et un complice il est vrai, Louise, mais celui-l, sr et sur + lequel on pouvait compter.</p> + + <p>De plus, cette disparition mettait dfinitivement aux mains des + Tabary l'tablissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement + en rgle, ayant t dpos depuis quelque temps dj chez un + notaire.</p> + + <p>Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le + change au public, d'affecter une douleur qu'ils ne ressentaient gure. + C'est quoi ils ne faillirent pas.</p> + + <p>Cette mort bizarre tait du reste un nouveau prtexte rclame. + L'intervention hroque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu + sauver son pre, avait contribu empcher que son corps ne fut mis + en pices par la bte furieuse, fut exploite largement.</p> + + <p>Des colonnes entires furent consacres dans les journaux ce fait + divers peu banal.</p> + + <p>Nron et Zzette devinrent les clbrits du jour. On vint des + quatre coins de Paris contempler l'animal et l'nergique gamine.</p> + + <p>—Ah! disait Jean un reporter, si la Prfecture voulait donc + m'autoriser exhiber Zzette en public... avec son lion Nron! Quel + succs!... Quelle fortune!...</p> + + <p>—Vous n'y pensez pas! Mais la petite fille a chapp par + miracle la mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si + heureuse.</p> + + <p>—Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, + dans la cage de Nron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion + d'Androcls! je vous dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androcls est + une gamine de douze ans! Ce fauve terrible qui se dbarrasserait de + n'importe quel dompteur aussi facilement qu'il s'est dbarrass de ce + pauvre Chausserouge, respecte Zzette! il l'aime... il est avec elle + caressant comme un chien... Je vous dis que c'est trs tonnant... Les + btes ont de ces sympathies ou de ces antipathies!</p> + + <p>Tabary tint dployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il + dpensa sans compter pour rendre les obsques du malheureux dompteur + dignes du bruit qui s'tait fait autour de cette mort.</p> + + <p>Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux, + suivit le convoi et accompagna le dfunt jusqu' sa dernire + demeure.</p> + + <p>Ds le retour, il fallut penser prendre la dtermination que + comportait la situation des Tabary vis--vis de la petite fille.</p> + + <p>Un conseil de famille fut runi, compos de plusieurs forains + notables, qui avaient t les amis de Chausserouge.</p> + + <p>Pour tenir compte des dernires volonts du dompteur, il fut + unanimement dcid que Jean Tabary serait nomm tuteur et qu' lui + devait revenir en mme temps que la garde de l'enfant, la dfense de + ses intrts matriels, jusqu'au jour de sa majorit.</p> + + <p>L'administration entire resta donc de fait aux mains de Jean + Tabary qui, du reste, l'exerait en ralit depuis longtemps dj sans + contrle.</p> + + <p>On dcida que Giovanni, dont le succs auprs du public s'tait + affirm, resterait le dompteur en titre de la mnagerie et qu' lui + serait confi le dressage gnral de tous les pensionnaires.</p> + + <p>Quant Zzette, et en attendant qu'elle put apporter + l'tablissement son concours effectif, elle serait, sous la + surveillance de Louise, confie aux soins de Fatma, la premire et + la plus ancienne de l'entresort.</p> + + <p>Fatma—de son vrai nom Charlotte Niclausse—tait + Lorraine d'origine.</p> + + <p>Trs brune, trs grande, elle jouait les premiers rles sous les + ordres de la mre Tabary; successivement femme-torpille, soeur + Siamoise, femme-camlon, elle s'tait assez vite dgote de ces + trucs compliqus qui tenaient constamment son imagination en veil et + l'apparition de ces Concerts Tunisiens, dont la vogue fut si grande + avant leur interdiction par la police, elle s'tait improvise premier + sujet de danse.</p> + + <p>A cette poque, elle tait dans tout l'clat de sa maturit. Bien + en chair, d'une figure agrable, saltimbanque adroite, elle tait + devenue une des trois cents Belles Fatmas, qui inondrent Paris, aprs + le succs de la premire, la vraie.</p> + + <p>Mme aprs qu'elle eut renonc ce nouvel exercice, elle avait + conserv le nom de Fatma.</p> + + <p>Elle avait successivement pass par tous les tablissements + similaires, y compris celui de Boyau-Rouge, avant de venir prendre du + service l'entresort des Tabary.</p> + + <p>Louise avait de suite compris quelle auxiliaire prcieuse elle + pouvait trouver dans cette fille intelligente, jolie, fort au courant + des dtails de sa profession, connaissant tous les petits secrets du + mtier forain, et elle se l'tait attache par un contrat bien en + rgle qui lui garantissait sa fidlit et son dvouement.</p> + + <p>Si, de certaines poques, l'entresort avait connu des jours + malheureux, on ne pouvait pas s'en prendre raisonnablement Fatma qui + n'avait pour sa part nglig aucun effort pour rendre, l'industrie + de sa patronne sa splendeur premire.</p> + + <p>Fatma tait une fille du peuple, trs bohme, mais doue d'un grand + coeur. Bien souvent, elle avait t tmoin des petites canailleries + dont tait coutumire la mre Tabary, mais elle ne s'y tait jamais + associe.</p> + + <p>Lorsque, pour la premire fois, aussitt aprs la mort d'Amlie, on + avait confi Zzette ses soins, elle avait pris tout de suite son + rle au srieux et elle s'tait constitue la petite mre de l'enfant, + autant toutefois que pouvait s'y prter son caractre indpendant.</p> + + <p>Elle ne fit, par affection pour la petite fille, le sacrifice + d'aucune de ses fantaisies, ni d'aucun des caprices dont elle + maillait son existence, mais Zzette tait toujours sre de trouver + prs d'elle un appui, un bon conseil, un secours moral, quand elle se + sentait abandonne par son pre, le seul homme qui l'aimt + rellement.</p> + + <p>Aussi, bien que la conduite prive de Fatma ne fut pas d'un + excellent exemple pour la petite fille, on pouvait dire que Zzette + avait rencontr dans la jeune femme le seul tre qui pt lui prodiguer + les consolations sincres, les marques d'affection dont son coeur + avait besoin.</p> + + <p>Fatma n'tait pas insensible aux galanteries des visiteurs et elle + se montrait peu farouche, tirant une sorte de vanit des succs + faciles qu'elle remportait, mais, comme elle le disait elle-mme, tout + cela c'tait de la babiole et de la passade.</p> + + <p>Elle avait beau s'offrir des bguins sans consquence, elle restait + immuablement amoureuse de son Charlot.</p> + + <p>Charlot! Ce nom lui venait la bouche mille fois par jour! + Charlot, le plus beau gars du Voyage, un lutteur travaillant chez + Bertrand (de Marseille), le directeur des Grandes Arnes Athltiques, + celui qui vous enlevait comme une plume, bout de bras, l'haltre de + trois cents ou au choix un essieu de camion!</p> + + <p>Elle l'avait connu trois ans auparavant, une fte de + Grenelle.</p> + + <p>Un soir, qu'gare au cours d'une vadrouille avec des amies + suspectes dans un bouge de la rue Frmicourt, l'heure de la + fermeture, elle se trouvait prise deux pas de la porte dans une + bagarre, elle s'tait tout coup sentie enleve par un bras vigoureux + et entrane hors de la zone dangereuse.</p> + + <p>Une minute de plus elle copait, et peut-tre mme, mle une + sale histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains + de la police, qui avait profit du potin pour oprer une rafle + gnrale.</p> + + <p>Revenue elle et son motion un peu calme, elle avait reconnu + Charlot, le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes + fois vu dans son entresort.</p> + + <p>Charlot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service + lui laissait un peu de rpit, il ne manquait jamais de venir + contempler dans ses exercices, vtue d'clatants oripeaux, l'odalisque + adore.</p> + + <p>Mais Fatma, trs proccupe ce moment par les recherches + distingues dont elle tait l'objet, avait nglig l'amoureux qui en + avait t pour ses oeillades et ses yeux doux.</p> + + <p>Charlot ne s'tait pas tenu pour battu. Assur de trouver un jour + une occasion de montrer son dvouement l'altire Fatma, il s'tait + attach ses pas, l'avait surveille dans l'ombre et le hasard venait + de lui fournir l'occasion providentiellement attendue.</p> + + <p>Fatma lui voua ds lors une reconnaissance qui ne se dmentit + jamais. Le soir mme, elle le forait d'accepter des consommations + dites de remerciement et la nuit des noces terminait cette + idylle.</p> + + <p>Chaque soir, lorsque, les lumires teintes, le Voyage tout entier + dormait, c'tait pour aller le retrouver qu'elle dsertait la tente de + la mre Tabary.</p> + + <p>Quant lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa + bonne amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pt + voir.</p> + + <p>Cette entente provenait de la diffrence des caractres. Autant + Fatma tait fire, roublarde, dlure, autant ce gros garon tait + naf et bon.</p> + + <p>Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme, + coutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des + articles de foi.</p> + + <p>Il rvait un avenir impossible, une indpendance qu'il gagnerait au + moyen d'conomies ralises sur leur travail tous les deux.</p> + + <p>-Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener + une vie de bohme... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des + autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile, + o je serais mon matre... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait, + mais au moins je n'aurais plus obir... Toi, de ton ct, tu + pourrais aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la + richesse... Dis, on se marierait tous deux... lgitimement... On + pourrait coucher dans une caravane nous, au lieu d'tre oblig de se + cacher dans un htel meubl...</p> + + <p>Mais Fatma haussait les paules.</p> + + <p>-C'tait stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'tait que + cette existence de pot-au-feu!... Ah! non par exemple... D'ailleurs, + il y a pas besoin de cur pour s'aimer... C'tait bien plus drle de + mener la vie libre...</p> + + <p>Et elle lui contait les mille petits vnements de sa vie de femme + d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle tait l'objet + de la part des clients qui affluaient chaque sance.</p> + + <p>Elle lui lisait des dclarations crites qu'elle recevait et + discutait avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions + qui taient faites.</p> + + <p>Elle en tait arrive lui faire considrer comme une des + obligations inhrentes son tat et d'o dpendait le succs, la + complaisance qu'il fallait montrer aux amateurs.</p> + + <p>—Tu comprends, disait-elle, si je n'tais pas gentille, ils + ne reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mre + Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grce eux que je peux + faire des conomies... pour nous!</p> + + <p>Et Charlot riait d'un gros rire bte et bon enfant.</p> + + <p>—Les autres, ajoutait Fatma, en lui passant son bras autour + du cou, clinement, c'est pour le pognon. C'est parce qu'il le faut, + mais, toi, c'est parce que je t'aime, tu le sais bien, gros + polisson!</p> + + <p>Et jamais un accroc n'altra cette intimit extraordinaire de deux + tres inconscients que la fatalit de la vie avait runis et qui + acceptaient comme une obligation normale les ncessits de leur + bizarre existence.</p> + + <p>De son ct, Charlot tenait Fatma au courant de toutes les + aventures dont il tait dans l'exercice de sa profession le tmoin + ordinaire, parfois le hros.</p> + + <p>Il lui racontait les dessous de la vie de lutteurs, les mystres + des arnes, ignors du commun, et la jeune femme s'amusait de ces + confidences.</p> + + <p>La baraque Bertrand (de Marseille) comptait comme pensionnaires + neuf lutteurs, tous des gars clbres dans le monde du sport + athltique sans compter les chiqus qui aidaient la parade.</p> + + <p>Mais sur ce nombre, en dehors de quelques-uns, vritables + professionnels, n'ayant d'autres moyens d'existence que l'exercice de + leur art, il en existait au moins trois ou quatre, qui, s'ils + pouvaient dcemment entrer en lice, combattre et mriter les + applaudissements et les encouragements des vritables connaisseurs, + comptaient plus sur les avantages de leur plastique que sur leurs + succs de lutteurs.</p> + + <p>Dans les baraques, aux premires places, chaque fois que ces + athltes, tous jeunes—de vingt-cinq trente ans au + plus—paraissaitent sur l'affiche, une foule se pressait, des + gommeux en habit, des vieux messieurs cheveux gris, bagus et + diamants, attirant dans les coins celui qu'ils avaient le plus + remarqu, s'ternisant en des interviews dont on devinait le + sujet...</p> + + <p>—Y en a un, raconta un jour Chariot, qui s'est tromp et qui + s'est adress moi... Ce que j'ai rigol!... J'ai pouss la blague + jusqu'au bout... et je me suis laiss emmener dans un caboulot... o + les autres... ceux que a amuse et qui a plat... se runissent + tous les soirs... Ah! ma chre, ce que c'tait drle!... Et au dernier + moment... quand je l'ai plaqu... aprs lui avoir fait payer pour plus + de vingt francs de consommations... j'aurais voulu que tu voies sa + tte!... Non! c'tait peindre!</p> + + <p>Et comme Fatma s'indignait en coutant le rcit de ces aventures + qui lui semblaient invraisemblables:</p> + + <p>—C'est tout naturel, dclarait le naf Charlot, de la mme + faon que toi, tu coutes les vieux messieurs qui viennent t'applaudir + dans ton entresort... les lutteurs de chez Bertrand laissent dire ceux + qui s'intressent leurs exercices... et eux... C'est aussi naturel + ici que l... puisque c'est le mtier qui veut a... Seulement, on en + prend que ce qu'on veut bien en prendre... Moi, on m'offrirait tout au + monde... Rien ne vaudra jamais ma petite Fatma... et rien ne la + remplacera!...</p> + + <p>Ce couple trange, d'une honntet et d'une navet bizarres, + s'tait pris d'une affection extraordinaire pour Zzette.</p> + + <p>Charlot, que tous les exercices de force et que la bravoure + enthousiasmait, parlait avec l'enfant amicalement, discutant comme + avec une grande personne.</p> + + <p>N'avait-elle pas fait ses preuves, malgr sa jeunesse, et ne + pouvait-elle pas rivaliser avec lui?</p> + + <p>S'il enlevait bras tendu des poids de cinquante, des haltres de + cent kilos, elle entrait, elle, sans broncher dans la cage de fauves + rputs indomptables!</p> + + <p>Elle avait rvolutionn Paris, mis la presse en mouvement la + suite de son prodigieux exploit avec Nron!</p> + + <p>Cela suffisait pour lui faire concevoir un respect norme pour + cette gamine tonnante.</p> + + <p>Zzette rendait Fatma et Charlot l'amiti qu'ils lui + montraient.</p> + + <p>Aussi, quand il s'agit de rgler sa situation, n'hsita-t-elle pas, + dans son besoin d'expansion, se confier eux.</p> + + <p>—Voulez-vous que je vous dise, leur raconta-t-elle + confidentiellement, eh bien! je connais les Tabary comme personne! Ce + sont des gens dont il faut se mfier... Je les tiens l'oeil!... Vous + verrez quand je m'y mettrai! Si j'ai jamais besoin de vous, puis-je + compter sur votre aide?</p> + + <p>—Absolument, dit Charlot. J'ai des bras et des poings ta + disposition.</p> + + <p>—D'autant plus, dit Fatma, que je garde une dent Louise + Tabary. Avec le succs que je remporte tous les jours, je devrais + avoir une autre situation que celle que j'ai... Mais, l'goste, + elle tout le profit, elle nous estime trop heureuses de trimer son + bnfice... Un jour on se rvoltera, et quand j'en aurai assez... + quand je pourrai me passer d'elle... je lui montrerai qu'on ne se + fiche pas de Fatma impunment.</p> + + <p>—Laissez-moi avoir l'ge, disait alors Zzette. La mnagerie + est moi, en somme, puisque je suis l'hritire de mon pre... Un + jour viendra, o fatigue de souffrir, je ferai valoir mes droits... + Alors, nous nous nuirons, et gare au grabuge... Je les forcerai me + cder la place... rsilier... Alors, comme je vous connais, je vous + prendrai avec moi... Est-ce convenu?</p> + + <p>—Oui, disait Fatma, mais ce sont l des imaginations de + gamine. Tu n'as pas treize ans!</p> + + <p>—Quand j'en aurai dix-huit, je pourrai me faire manciper. + Nous rirons alors... Je ne puis rien dire aujourd'hui, car je sais des + choses... de telles choses!.,. Vous verrez, je vous dis!... Vous serez + tonne...</p> + + <p>Zzette se mnageait des complices pour le jour o il lui serait + possible de se rvolter contre la sujtion dans laquelle on la + maintenait.</p> + + <p>Elle trouva un autre aide dans le dompteur Giovanni.</p> + + <p>Giovanni, si amoureux de son art qu'il fut, ne s'tait pas encore + senti, malgr son audace, le courage d'affronter Nron, le terrible + animal qui avait tu Chausserouge.</p> + + <p>Il devinait en Zzette une dompteuse qui, dans l'avenir, + rvolutionnerait le Voyage et le public par l'audace qu'elle + dploierait, dans des exercices dont aucune femme n'aurait jamais + donn l'exemple, et il tmoignait pour elle une admiration qui n'avait + d'gale que le mpris qu'il professait <i>in petto</i> pour + Tabary.</p> + + <p>De Jean il avait su deviner les instincts mauvais et les basses + cupidits.</p> + + <p>Il avait compris l'hypocrisie des pleurs de Louise, accompagnant le + dompteur au cimetire. Dans le coeur de cette femme un autre sentiment + que celui de la piti et de l'amour devait avoir t la rgle de + conduite, depuis le jour o l'accident qui avait conduit Chausserouge + au tombeau l'avait force de venir faire appel son concours pour ne + pas laisser la mnagerie sans dompteur, l'heure mme o le public + motionn par le rcit publi dans les journaux avait rendu la vogue + l'tablissement si longtemps dsert.</p> + + <p>Il sentit rien qu'en parlant Zzette, la haine que la petite + fille portait ceux que le malheur lui avait donns pour tuteurs, et + il se promit, l'occasion, de soutenir la gamine, dont il avait du + reste tout attendre, puisqu'aussi bien elle tait appele devenir + la relle propritaire de la mnagerie, les Tabary ne possdant qu'une + part peu importante.</p> + + <p>Aprs tout, il n'avait, lui, que vingt-trois ans; Zzette en avait + treize bientt.</p> + + <p>Dix ans! C'tait une diffrence frquente entre poux.</p> + + <p>Il pouvait attendre l'mancipation dont parlait si souvent l'enfant + et devenir, en mme temps que le mari le matre de cet tablissement, + un des plus beaux du Voyage.</p> + + <p>Son intrt se rencontrait avec les sympathies secrtes qui + l'attiraient vers cette petite fille, dsormais seule dans la vie, + mais dont l'nergie l'avait merveill...</p> + + <p>Il ne devait rien personne... il tait dsormais indispensable + dans la mnagerie... Eh bien! si son aide tait ncessaire Zzette, + il la lui accorderait; il lui servirait de second dans la lutte + qu'elle entreprendrait certainement contre les Tabary, s'il en croyait + les dispositions qu'elle montrait...</p> + + <p>Et advienne que pourra! Qui ne risque rien n'a rien... Quand on n'a + rien perdre et tout gagner... pourquoi hsiter marcher, aller + de l'avant?...</p> + + <p>C'est ainsi que, ds le lendemain de la mort de son pre, Zzette + tait dj assure de l'aide de trois personnes, dont l'importance et + le dvouement pouvaient peut-tre contrebalancer l'influence, et la + toute-puissance provisoire des Tabary...</p> + + <p>Aussi la jeune fille profita-t-elle de la premire occasion qui + s'offrit elle pour entrer ouvertement en lutte avec ces gens qu'elle + considrait, juste titre, comme les mauvais gnies de sa + famille...</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XIV'></a> + + <h2>XIV</h2> + <br> + + + <p>Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Chausserouge, + rien ne fut notablement chang dans l'existence de Zzette.</p> + + <p>Les Tabary affectrent tout d'abord de lui montrer des prvenances; + des gards auxquels ils l'avaient peu habitue, mais qui faisait dire + sur tout le Voyage:</p> + + <p>—Quelle chance a eue cette petite Zzette de tomber sur les + Tabary! Comme ils sont gentils pour elle!</p> + + <p>S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, + c'tait avec d'hypocrites apitoiements:</p> + + <p>—Cette pauvre enfant!.. qui aimait tant son pre!.. Le + malheur avait fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait + pas seule, abandonne dans la vie... Elle retrouvait une nouvelle + famille!...</p> + + <p>Pendant quelque temps, Fatma elle-mme se laissa prendre ces + marques de tendresse, cette sympathie qu'on tmoignait la + gamine.</p> + + <p>Il lui parut bien qu'on avait d lui changer la Tabary qu'elle + connaissait, mais on s'amende tout ge et elle mit sur le compte du + changement soudain de position cette faon d'tre si nouvelle et si + inattendue.</p> + + <p>—L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs + d'autrui!... Contrairement mes prvisions, Zzette sera peut-tre + plus heureuse qu'il n'tait permis de l'esprer.</p> + + <p>Seule, Zzette, dont tant d'vnements terribles avaient fortifi + le jugement, Zzette, qui gardait le souvenir du pass, n'ajoutait + aucune foi aux protestations des Tabary.</p> + + <p>Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme + farouche aux tmoignages d'affection qu'on lui prodiguait.</p> + + <p>Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient + la trinit d'amis qu'elle s'tait choisis, comme si elle et prvu + qu'elle aurait bientt mettre leur dvouement l'preuve.</p> + + <p>La suite des vnements lui donna raison.</p> + + <p>Au fur et mesure que s'teignit le bruit qu'on avait fait autour + de la mort de Chausserouge, que le silence se fit sur ces incidents + qui avaient passionn le Voyage, un changement notable s'opra dans la + manire d'agir des Tabary...</p> + + <p>Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme + Zzette, ou tout au moins de la prvenir chaque fois qu'il apportait + une modification quelconque dans l'administration de la mnagerie, + ngligea de la considrer comme l'hritire ou tout au moins la + matresse future de la plus importante des deux parts de + l'tablissement.</p> + + <p>Il parlait en matre, achetait et vendait des animaux selon son bon + plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intressait au dressage + des pensionnaires, tche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de + bonheur.</p> + + <p>Le jeune dompteur, trs jaloux de ses prrogatives, subissait fort + impatiemment ce joug.</p> + + <p>Il lui arriva un jour de rpondre Tabary:</p> + + <p>—Si vous tes plus fort que moi... prenez ma place!</p> + + <p>Jean, piqu, l'eut pour cette rponse certainement mis la porte, + si la collaboration du jeune homme, habitu aux animaux et trs + sympathique au public, ne fut devenue indispensable.</p> + + <p>Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot son + subordonn, il rpliqua aigrement:</p> + + <p>—On dirait, ma parole, mon cher, que vous tes seul dompteur + au monde!... Vous exercez un mtier qui ne demande en somme que de + l'audace et un peu d'habitude... Si j'avais commenc votre ge... il + est probable que je serais aussi fort que vous... Comme je veux vous + prouver que sans tre jamais entr dans une cage, je me connais en + dressage autant que vous pouvez vous y connatre, je vous prviens que + je vais faire moi-mme un numro. Ce sera pour vous autant de besogne + de moins...</p> + + <p>Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination.</p> + + <p>Il inventa un intermde comique dont la Grandeur, Loustic et trois + jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet + excution.</p> + + <p>Costum en clown, entre deux entres de cage de Giovanni, il + donnait une petite reprsentation qui plut beaucoup au public habituel + de la mnagerie.</p> + + <p>Gris par ce succs, il rva bientt de s'attaquer des animaux + plus redoutables; progressivement, il s'entrana, prit got la + profession, mais pour garder un peu de varit dans les diffrents + exercices, il s'appliqua ne soumettre au dressage que ceux qui ne + servaient pas Giovanni.</p> + + <p>C'tait ainsi qu'on le vit prsenter et faire travailler + successivement un ours blanc, puis des loups russes, puis deux + hynes.</p> + + <p>Louise Tabary applaudissait beaucoup cette dcision nouvelle.</p> + + <p>C'tait un pied de plus pour eux dans la mnagerie, d'autant plus + que maintenant Jean apportait un concours effectif, n'apparaissait + plus comme un intrus aux yeux des vritables dompteurs et cette + nergique dtermination coupait court toutes les mdisances et + toutes les calomnies.</p> + + <p>Zzette souffrit beaucoup de cette innovation.</p> + + <p>C'tait son succs elle que Tabary lui volait en reprenant l'ide + qu'avait eue son pre en la faisant dbuter en Italie.</p> + + <p>C'taient ses animaux elle, Loustic et la Grandeur, que le + dompteur improvis prsentait au public et il rendait impossible sa + rentre dans les mmes exercices, le jour o la Prfecture lverait le + veto, qui avait suspendu le cours de ses reprsentations elle.</p> + + <p>Elle le sentait parfaitement. C'tait autant sa rivalit avec + Giovanni que le dsir de la faire oublier, de la dtacher du mtier, + qui avait pouss Jean Tabary tenter cette aventure.</p> + + <p>D'autant plus que, bien qu'elle approcht de quatorze ans, qu'elle + et grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de + renouveler la demande de leve d'interdiction.</p> + + <p>Elle dvorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'tait + pas encore de force, et qu'elle se heurterait un parti pris + d'hostilit, la volont de lui tre dsagrable.</p> + + <p>—Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois Fatima, + l'existence que je mne ici aura une fin, je vous jure, et je + reviendrai matresse inconteste de ma mnagerie!</p> + + <p>Une seule pense la consolait, la pense que son lion, le terrible + Nron, lui restait. Ah! celui-l, il tait bien elle... et il + saurait lui rester fidle!</p> + + <p>Elle ne craignait pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Mme + Giovanni, il n'et pas t prudent de tenter une exprience.</p> + + <p>Maintenant que Nron, qui avait plus de dix ans, c'est--dire qui + se trouvait dans la force de l'ge, tait guri de ses blessures, il + manifestait une frocit qui rendait tout homme fort dangereuse + son approche moins d'un mtre de la cage.</p> + + <p>A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garon de + piste, sa crinire se hrissait, ses yeux lanaient des flammes.</p> + + <p>Debout au bord de la cage, il passait ses pattes de devant + travers les barreaux, lanait dans le vide de formidables coups de + griffes, prt mordre, dchirer quiconque eut t assez os pour + passer sa porte.</p> + + <p>Il fallait prendre les plus grandes prcautions pour nettoyer sa + cage, pour lui donner manger. On eut dit qu'il avait report sur le + personnel mle de la mnagerie toute la haine qu'il avait jadis voue + au malheureux Chausserouge.</p> + + <p>Seule la vue de Zzette parvenait le calmer, au milieu mme de + ses plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, + docile et caressant.</p> + + <p>La petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible + bte; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle + lui tendait travers ces barreaux qu'il branlait tout l'heure sous + son effort.</p> + + <p>C'tait l son triomphe, son orgueil; prs de Nron, elle oubliait + ses peines, ses chagrins, les humiliations qu'elle endurait.</p> + + <p>Un jour, comme les Tabary achevaient de djeuner, Jean dit + brle-pourpoint:</p> + + <p>—J'ai trouv vendre Nron... Un beau prix, vingt mille + francs... C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert + rien...</p> + + <p>Zzette se redressa, rvolte.</p> + + <p>—Nron! Vendre Nron! Il est moi, je le garde!</p> + + <p>—D'abord, dit Jean qui avait t tout d'abord abasourdi par + cette interruption laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de + la question... Je suis tuteur... et je suis matre... Il m'appartient + de sauvegarder nos intrts comme je l'entends.</p> + + <p>—C'est possible! dit Zzette, bien que toutes tes innovations + ne soient pas de mon got, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, + je me fche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces btes que + j'avais dresses et qui ne connaissaient que moi, j'ai laiss faire, + tout en souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les + miennes... Aujourd'hui, tu veux m'enlever Nron... a ne sera pas! Je + suis encore quelque chose ici.</p> + + <p>—Un animal qui a mang ton pre!... dit Jean Tabary avec + colre..</p> + + <p>—Oui... malheureusement... et qui dvorera quiconque + l'approchera, quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens + Nron... Il est n dans l'tablissement, il n'en sortira pas et c'est + avec lui que je ferai ma rentre devant le public, le jour o j'aurai + l'ge... Du reste, ce jour-l bien des choses seront changes, je t'en + rponds!...</p> + + <p>—Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voil une gamine + entte! coute bien, Zzette, dans ton intrt, je ne te conseille + pas de faire la mauvaise tte avec moi... Tu as plus y perdre qu' y + gagner... Sinon, j'agirai avec toi comme on agit avec les petites + filles pas sages, je te flanquerai le fouet...</p> + + <p>—Viens-y donc! cria Zzette en se levant, les bras + croiss.</p> + + <p>Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermet; on y + lisait une rsolution si arrte de ne pas se laisser traiter en + gamine que Tabary se sentit moiti vaincu.</p> + + <p>—coute bien, Jean, ajouta la fille de Franois Chausserouge + sur un ton qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire + un mot que je vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus + perdre qu' gagner en te contredisant...</p> + + <p>—Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de + colre.</p> + + <p>—A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... + bien, trs bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous + tous que je ne rpte jamais!...</p> + + <p>Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son + interlocuteur un oeil enflamm, elle ajouta:</p> + + <p>—Ne me force pas de parler!</p> + + <p>Puis, sans attendre de rponse, elle sortit en faisant claquer la + porte de la caravane.</p> + + <p>Les deux Tabary s'interrogrent du regard.</p> + + <p>—Enfin, dit Jean, aprs un petit moment de silence, + qu'a-t-elle voulu dire? Y comprends-tu quelque chose?</p> + + <p>—Moi, rien!... rpliqua la mre. Pourtant... si elle + savait?...</p> + + <p>—Tu n'as jamais laiss seul son pre avec elle? demanda le + jeune homme dont le sourcil se fronait.</p> + + <p>—Jamais!... C'est gal... Il faut prendre garde et j'ai bien + peur qu'elle ne nous donne pas mal de fil retordre... En attendant, + que vas-tu faire?</p> + + <p>—Moi! passer outre! Je vends Nron!...</p> + + <p>Il se leva, se promena un instant trs agit, puis, + brusquement:</p> + + <p>—Aprs tout, dit-il, si elle sait quelque chose, propos de + Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est + cela, qu'elle fasse attention elle!...</p> + + <p>—Pas d'imprudence! interrompit la mre Tabary, laisse-moi + rflchir et aprs... je trouverai peut-tre un moyen...</p> + + <p>Ds le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, + qui avait t choisi pour composer le conseil de famille.</p> + + <p>Zzette tait all se plaindre lui. Il eut une longue confrence + avec le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-tre mieux ne pas se + mettre dos sa pupille et garder le lion.</p> + + <p>Aprs tout, si vingt mille francs taient une somme bonne + encaisser, la mnagerie, en perdant Nron, un lion clbre, perdait + une attraction unique.</p> + + <p>Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite son + projet.</p> + + <p>Le jeune homme se rsigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut + Louise qui lui en fournit l'occasion, bref dlai.</p> + + <p>Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de + ses pensionnaires, et que cette dernire, pousse bout, avait quitt + l'entresort, elle conut l'ide de la remplacer par Zzette.</p> + + <p>Comme elle s'attendait de la part de l'enfant une rsistance + srieuse, elle rsolut de la brusquer.</p> + + <p>—Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours + de ne rien faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre + utile... Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans + l'entresort... Tu vas la prendre...</p> + + <p>—Moi? demanda Zzette firement, oh! vous vous trompez, + madame Tabary! Je suis la fille de Franois Chausserouge... Je suis + dompteuse... Je ne monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je + n'ai rien y faire.</p> + + <p>—Fatma y est bien! En voil une prtention! fit aigrement la + mgre. Mademoiselle ddaigne de se montrer en public ct de jeunes + personnes qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur socit n'est pas + plus dshonorante que celle des quatre lions pels de la + mnagerie.</p> + + <p>—N'importe! N'attendez pas cela de moi.</p> + + <p>La mre Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les + injures ne purent parvenir faire flchir la volont de Zzette.</p> + + <p>Les preuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son pre + avait tremp durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue + forte.</p> + + <p>Le soir mme, Louise Tabary rendit compte son fils de ce nouvel + incident.</p> + + <p>—Vois-tu la mijaure! dit-elle. Il faut absolument que nous + prenions son gard des mesures srieuses... Il faut la pousser + bout... A la fin, elle finira bien par tre mate.</p> + + <p>Mais elle se trompait dans ses prvisions. Zzette ne fit aucune + concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de + rsultat que la premire. Elle resta intraitable.</p> + + <p>Ds lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces + gards, plus de ces prvenances insolites qu'avaient affects son + gard les Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on + s'en occupait, c'tait pour la pousser bout et lui reprocher son + enttement...</p> + + <p>Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mmes ennuis + se rptaient, les mmes taquineries aggraves et attises par la + rancune de son tuteur.</p> + + <p>Jean Tabary surtout montrait une pret, qui indignait les tmoins + habituels de ses mchancets.</p> + + <p>Zzette dvorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces + efforts conjurs tendaient la forcer fuir loin de cet + tablissement qui tait sien, quitter ce couple que sa prsence + gnait et c'est justement pourquoi elle tenait se montrer tenace, + ne rien cder de ses droits.</p> + + <p>Aussi, comme un jour Fatma, rvolte du cynisme des Tabary, lui + offrait simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs + qu' la mnagerie, jusqu' l'heure de sa majorit, refusa-t-elle + nergiquement.</p> + + <p>—Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, + malgr eux.</p> + + <p>—Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras + d'un peu plus loin, voil tout... Charlot, qui j'ai racont tes + ennuis et qui maintenant, est la tte d'un petit pcule, t'offre de + le mettre ta disposition... C'est de l'argent bien plac et il sera + si heureux de t'tre agrable!...</p> + + <p>—Remercie-le de ma part... Peut-tre aurai-je bientt besoin + de lui... ou plutt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours + compter sur lui?</p> + + <p>—Comme sur moi!</p> + + <p>—Merci!</p> + + <p>—Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est + intolrable.</p> + + <p>—C'est quoi je rflchis... J'ai une dfense toute prte. + Mais j'ai besoin de beaucoup rflchir...</p> + + <p>—Peut-tre pourrais-je donner un conseil...</p> + + <p>—Jamais! Ce que j'ai dire est trop grave... et nulle que + moi ne doit tre dans la confidence. C'est un secret qui ne + m'appartient pas... Ce n'est pas que je me mfie de toi... Mais je + n'en suis pas matresse...</p> + + <p>Les semaines se succdrent sans qu'elle se sentit le courage de + prendre une rsolution dfinitive. Il vint pourtant un jour o sa + situation devint si critique, o les exigences des Tabary devinrent si + pressantes qu'elle dut se rsigner agir.</p> + + <p>—Je ne sais pas, dit-elle Fatma, comment les choses + tourneront aujourd'hui... A tout vnement, dis Charlot de se tenir + prt.</p> + + <p>Sre de cet appui, elle s'adressa Giovanni. Le dompteur, tmoin + discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir la jeune fille, + n'avait jamais laiss passer jusque-l une occasion de lui prouver sa + sympathie.</p> + + <p>Elle comptait bien trouver aussi de ce ct une aide effective, + mais elle tait loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent + explosion ds la premire question qu'elle adressa au jeune homme.</p> + + <p>Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-l dirig la conduite, + aimait aujourd'hui Zzette. Rien dans son attitude n'avait toutefois + laiss devin la passion qui grandissait dans son me.</p> + + <p>Tout d'abord une piti immense l'avait fait s'intresser cette + enfant que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux + intrigues des Tabary, pour lesquels il avait ds le premier abord + ressenti une instinctive aversion.</p> + + <p>Puis cette piti avait fait place un intrt dict par le calcul. + Zzette n'tait-elle pas destine recueillir l'hritage de son + pre?</p> + + <p>A prsent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les + prvenances de la premire heure par des procds dont il devinait le + motif un peu inavouable, son honntet naturelle s'tait rvolte, et + il eut souhait pouvoir prendre ouvertement la dfense de la jeune + fille.</p> + + <p>De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la + fille de Chausserouge...</p> + + <p>En quelques mois, Zzette, enfant lors du dcs de son pre, avait + grandie, s'tait compltement transforme...</p> + + <p>Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La + pubert aidant, en mme temps que ses traits s'taient accentus, la + taille de Zzette s'tait allonge... sa poitrine avait pris de + l'ampleur..... L'enfant avait disparue et comme une chrysalide + devenant tout d'un coup papillon, une jeune fille tait ne...</p> + + <p>A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un clat singulier, ses + cheveux relevs en torsade, on lui et maintenant donn dix-huit + ans.</p> + + <p>Elle tait dsirable... et peut-tre tait-ce ce changement + soudain qu'il fallait attribuer l'ide germe dans le cerveau de la + mre Tabary, de la faire dbuter dans son entresort...</p> + + <p>L, elle aurait pu oublier les dures leons de sa jeunesse... Elle + se fut trouve en contact avec un monde nouveau, en but des + dclarations, des tentations auxquelles elle n'et peut-tre pas + rsist... Et c'et t l une drivation excellente...</p> + + <p>Corrompue, dvoye, des sollicitations d'un tout autre ordre + l'eussent dtourne de ses devoirs, de ce qui avait t jusque-l le + but de sa vie...</p> + + <p>L'association Tabary n'aurait plus en rien craindre de + l'hritire, qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu + rendre des comptes...</p> + + <p>—Vous tes tmoin, Giovanni, dit Zzette, des traitements + qu'on me fait endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai + besoin de vous, serez-vous pour moi ou pour... eux?</p> + + <p>—Pouvez-vous le demander, ma chre Zzette? dit le dompteur + en saisissant la main de la jeune fille.</p> + + <p>En mme temps, il l'attira lui, la regarda longuement dans les + yeux:</p> + + <p>—Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!...</p> + + <p>—Mme de quitter la mnagerie, demain... s'il le fallait!</p> + + <p>—Mme de quitter la mnagerie!... J'accepte tout, m'engageant + d'avance vous obir aveuglment, sans mme vous demander de + raisons.</p> + + <p>—Alors... dit Zzette, en baissant les paupires, vous + m'aimez donc?</p> + + <p>—Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me + transporte... D'abord vous tes belle... Vous tes brave! Ah! je vous + ai vue l'oeuvre, le jour o votre pauvre pre tait aux prises avec + Nron!... Je me suis dit ce jour-l, pour la premire fois, que + celui-l serait bien heureux qui parviendrait se faire aimer de + vous!</p> + + <p>C'tait la premire parole d'amour qui rsonnait l'oreille de + Zzette. Elle lui parut bien douce dans cet instant o elle allait + aborder un entretien d'o peut-tre allait dpendre sa destine.</p> + + <p>—Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les + paroles que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de + bien!... Merci!... Je vous dirai bientt ce que j'attends de vous... + Mais je veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, + moi aussi, je vous estime pour votre courage et votre nergie!...</p> + + <p>Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupfait et charm la + fois. En vain, il se creusa la tte pour dcouvrir le sens des paroles + mystrieuses de la jeune fille.</p> + + <p>Que pouvait tre ce danger imminent, cette circonstance si grave + qui avait forc Zzette s'ouvrir lui, requrir son aide...</p> + + <p>Il ne trouva rien et se rsigna attendre que les vnements lui + donnassent la clef de cette nigme...</p> + + <p>Toutefois, au moment d'agir, Zzette sentit une dernire + hsitation. Certes, elle tait rsolue braver Tabary, lui jeter + la face le rcit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, le + menacer au besoin de rvler ce forfait abominable, maintenant que son + pre mort tait l'abri de toute poursuite...</p> + + <p>Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, + sr de l'impunit, comptant sur le dfaut de preuves?...</p> + + <p>Quelle serait alors sa situation vis--vis de son ennemi, vis--vis + de cette femme, Louise Tabary? A quelles reprsailles ne + s'exposait-elle pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son + parti?</p> + + <p>Bien qu'elle fut dcide pour ne pas salir la mmoire de son pre, + ne jamais rvler l'assassinat de Vermieux la justice, il entrait + dans son plan de laisser croire Tabary qu'elle tait dispose le + faire, s'il ne lui laissait pas dsormais toute indpendance, s'il ne + mettait pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle tait + l'objet.</p> + + <p>Mais si Tabary, pour mettre nant son accusation, prenait les + devants et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves + matrielles pourrait-elle donner?</p> + + <p>Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer aprs elle + qu'elle n'avait pas t le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait + pas invent de toutes pices, pour se venger, une fable destine + perdre Tabary.</p> + + <p>Voudrait-on croire que, mme par un jour d'orage, Vermieux avait pu + traverser le Voyage install sur un parcours de deux kilomtres, de la + place du Trne la barrire de Vincennes, dix heures du soir, en + pleine fte, sans avoir t remarqu par aucun forain? Car tous le + connaissaient.</p> + + <p>L'hsitation de Zzette dura peu. Sa dtermination tait prise.</p> + + <p>Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des + semaines et qui menaait de s'terniser. Dt-elle se perdre, elle + parlerait!</p> + + <p>Et ds le lendemain, elle mit son projet excution.</p> + + <p>Justement Tabary, table, ayant trouv moyen de lui reprocher pour + la centime fois l'obstination qu'elle mettait ne pas vouloir + travailler, elle se leva et toute frmissante de colre.</p> + + <p>—Je te dfends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai + assez de vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une + gamine, j'ai quinze ans et je connais mes droits... Bien que la + faiblesse de mon pre vous ait fait dsigner pour mes tuteurs et que + vous en abusiez... je ne vous laisserai pas plus longtemps prendre sur + moi un empire tel qu'il semblerait, vous voir faire, que vous tes + dsormais les seuls matres de la maison...</p> + + <p>Jean Tabary, stupfait de cette sortie laquelle il tait loin de + s'attendre, resta une minute silencieux, puis aprs avoir chang avec + sa mre un regard narquois:</p> + + <p>—Qu'est-ce qui t'a mont le cou? demanda-t-il Zzette. Je + n'ai jamais dit que tu n'tais rien dans la maison, mais jusqu' ta + majorit, c'est moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire + pour la bonne administration de l'tablissement... Tu n'auras le droit + de me faire des reproches que le jour o je te rendrai des comptes... + Quand tu auras vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, + nous en recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer + ta plaisanterie de tout l'heure... Je ne suis pas en train de me + laisser faire la leon par une gamine...</p> + + <p>—Et moi... je ne suis pas en train, rpliqua Zzette, de me + laisser tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous + voudriez tous les deux... Je vous gne, pardieu!... et si je n'tais + pas l!... Mais je vous connais trop bien et je saurai me dfendre... + toute jeune que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, + j'exige que vous me laissiez libre... indpendante...</p> + + <p>Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole.</p> + + <p>Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lvre plisse, le + regard dur.</p> + + <p>—Ma fille, dit-elle, je t'ai laisse dire ce que tu as + voulu... par respect pour la mmoire de mon pauvre Chausserouge... + Mais si tu dpasses la mesure, je te prviens que je saurai t'imposer + silence, j'en ai mat de plus malignes que toi!</p> + + <p>—Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plat? riposta + insolemment Zzette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous + agissez avec tous ceux qui vous gnent... comme vous avez agi avec mon + pre, dont vous saviez l'tat et que vous avez abandonn sans + surveillance, sachant trs bien qu'il abuserait de sa libert... Je + n'ai rien dit jusqu'ici, mais j'ai compris votre mange.. Je ne me + suis pas laisse prendre vos prvenances, aux gards que vous avez + fait semblant de me tmoigner... a n'a pas dur longtemps du reste... + Aujourd'hui, je me rvolte...</p> + + <p>—Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pleur subite envahit + la face, tais-toi, ou je te...</p> + + <p>Et, la main leve, il s'avana menaant vers Zzette.</p> + + <p>Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, dcide + tout.</p> + + <p>—Frappe! dit-elle froidement, mais je te prviens, si tu ne + me tues pas du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout, + entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi!</p> + + <p>—Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien craindre... on + connat ma vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de + calmer moiti.</p> + + <p>—Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de + Vermieux! articula Zzette, qui attendit l'effet de sa phrase.</p> + + <p>La foudre clatant dans un ciel bleu n'eut pas frapp les Tabary + d'une terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un + mot. La mre et le fils restrent attrs sous le coup de cette + accusation terrible.</p> + + <p>Ainsi, une autre qu'eux possdait ce secret d'o dpendait leur + libert, leur vie...</p> + + <p>Ils taient la merci de cette enfant qu'ils avaient rv de faire + disparatre pour rester les seuls matres d'une situation si chrement + acquise.</p> + + <p>En quelques secondes, un monde de penses traversa leur esprit. + Pour montrer tant d'nergie, pour parler avec tant de sret, elle + devait ne pas tre seule connatre ce secret abominable...</p> + + <p>D'autres qu'elle devaient tre au courant de leurs machinations, de + leurs infamies qui commenaient l'envotement de Chausserouge par + Louise Tabary, pour finir l'assassinat de Vermieux...</p> + + <p>D'autres, qui, prvenus, s'ils tentaient de retrancher ce tmoin + gnant, parleraient leur tour et vengeraient Zzette...</p> + + <p>Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime?</p> + + <p>Devait-elle la connaissance de l'attentat une confidence <i>in + extremis</i> du dompteur plein de remords?</p> + + <p>Avait-elle vu?</p> + + <p>Ou possdait-elle une pice, remise en mains sres, attestant leur + culpabilit?</p> + + <p>Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver + connatre la vrit ou dtourner les soupons si, par hasard, + l'accusation n'tait encore base que sur des soupons?</p> + + <p>Ce fut Louise Tabary qui, la premire, recouvra la parole et trouva + les mots qu'il fallait pour arracher la vrit sans se compromettre + davantage.</p> + + <p>—Ma chre Zzette, dit-elle solennellement, tu viens de + formuler une accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, + tout mus... Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... + Nous pouvons, tout en cherchant soutenir nos communs intrts, nous + tre parfois tromps... Personne n'est parfait en ce monde... mais + notre conscience ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis + une action coupable et nous souffrons que tu puisses avoir eu un + instant la pense que nous tions pour quelque chose dans la + disparition de Vermieux... Nous avons droit une explication... Au + besoin, nous l'exigeons...</p> + + <p>—Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication.</p> + + <p>Zzette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs.</p> + + <p>Maintenant, elle tait tranquille. Elle comprenait en entendant + cette phrase embarrasse qu'elle avait frapp juste et que maintenant + elle les tenait tous les deux sa discrtion.</p> + + <p>—C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! + J'tais dans la mnagerie le jour o Vermieux, tremp de pluie, est + venu demander l'hospitalit... Cache dans la litire, prs de mon + poney, ajouta-t-elle en appuyant avec cruaut sur chaque mot, j'ai vu + toute la scne... une scne qui ne sortira jamais de ma mmoire, quand + je devrais vivre cent ans... Vermieux a t tu dans la caravane... + J'ai vu mon pauvre pre et toi, Jean, rapporter son corps, l'tendre + sur l'tal... le dcouper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout + cela de mes yeux... et je suis prte le raconter aux juges...</p> + + <p>—Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tu... moi, j'ai + dcoup le corps de Vermieux?... Tu as rv!</p> + + <p>—Je n'ai pas rv... Et je pardonne mon pre, parce que + j'ai entendu la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, + honnte toute sa vie, jusqu' ce jour de malheur!... Il ne voulait + pas... c'est toi qui l'a forc, entends-tu, de devenir un assassin... + Il en est mort, du reste!... Toi, tu restes... Dbarrass d'un + complice... tu veux encore te dbarrasser de moi... Non, vois-tu, + Jean, c'est assez de deux hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus + personne mnager!...</p> + + <p>—Je te ferai rentrer tes paroles infmes dans la gorge, + petite gueuse!</p> + + <p>—Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes prcautions... Si tu + me touches du bout du doigt, demain je serai venge!... Et mon pre + aussi!</p> + + <p>Tabary laissa tomber ses bras. C'tait l ce qu'il craignait... + D'autres que Zzette possdaient son secret!</p> + + <p>Il fut assez matre de lui toutefois pour matriser l'motion qui + le poignait et sur un ton railleur:</p> + + <p>—Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi des imaginations + d'enfant? Jamais une de nos btes ne mangerait de chair humaine, quand + mme on leur en donnerait... Elles sont habitue la viande de + cheval!...</p> + + <p>Tous tes dompteurs te le diront...</p> + + <p>—Qu'importe! dit Zzette, s'ils se trompent! Alors, le + lendemain du jour o Vermieux a t tu et dpec, pourquoi le repas + de la veille tait-il intact... Il n'y a pas eu de distribution + publique, puisqu'il n'y a pas eu de reprsentation minuit... Alors + les animaux n'ont donc pas mang cette nuit-l?</p> + + <p>—Qui t'a dit?</p> + + <p>—J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constat... + Ils ont constat aussi que, cette mme nuit, les employs, leur + arrive, ont trouv, contre l'usage, la mnagerie lave et dans un + tat de propret admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se + couchent pas pour faire l'ouvrage de leurs garons de piste?... Tu + n'as qu' te rappeler la date... dont je me souviens, moi... C'tait + le second dimanche de Pques, le jour mme o Vermieux tait attendu + sur le Voyage... le jour mme o a t signal la gare de Lyon + l'arrive du vieil usurier. Penses-tu encore que j'ai rv?.. Nous + ferons les magistrats juges de tout cela...</p> + + <p>—Zzette... Zzette!...</p> + + <p>Mais Zzette, implacable, continua:</p> + + <p>—Et les quinze mille francs ou peu prs que mon pre devait + encore Vermieux... et dont on n'a pas trouv trace... Et la subite + opulence qui t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans + cette mnagerie, dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que + je pense tout cela... Par respect pour la mmoire de mon pre, + j'aurais gard le secret... si, par ta conduite... par ta faon d'agir + vis--vis de moi, tu ne m'avais forc de parler... Maintenant, fais ce + que tu voudras... Je suis prte accepter la lutte!</p> + + <p>Zzette parlait comme une femme instruite ds longtemps par + l'exprience; elle se dfendait pied pied, avec un calme, une + tranquillit, une nergie dont ne pouvaient la faire dpartir ni les + violences, ni les railleries de Jean Tabary.</p> + + <p>Ce dernier comprit qu'il tait bien cette fois dans les mains de la + jeune fille. Alors quoi bon la pousser bout?</p> + + <p>Quand bien mme une enqute provoque n'amnerait aucun rsultat + srieux... Quand bien mme, il sortirait indemne de cette aventure, le + scandale serait si grand que son avenir resterait jamais, sinon + perdu, du moins compromis.</p> + + <p>Et tait-il bien sr que cette accusation, ces preuves morales ne + seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation?</p> + + <p>Qui sait si Zzette ne conservait pas, pour dernier et dcisif + argument, une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait nant tout + l'chafaudage de sa dfense?</p> + + <p>Elle tait si forte, si sre d'elle-mme, cette gamine!</p> + + <p>D'un regard furtif, il consulta sa mre, qui, de son ct, ne + trouvait rien rpondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe.</p> + + <p>Alors il avoua.</p> + + <p>—Oui, c'tait vrai!... Vermieux avait t assassin dans la + mnagerie, mais c'tait Chausserouge qui avait tu!.. Chausserouge sur + la mmoire duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il tait + chez lui, puisque c'tait pour se librer vis--vis d'un crancier + inexorable qu'il avait frapp, profitant d'une occasion qui s'tait + offerte fortuitement!... Il n'y avait pas eu de prmditation... + C'tait la fatalit des choses qui leur avait livr le vieil + usurier... Maintenant que le silence s'tait fait sur cette + disparition inexplique, Zzette voudrait-elle, par sa dlation, + dnoncer un crime qui la dshonorerait tout jamais? Certainement, il + acceptait dans cette affaire une large part de responsabilit. Mais il + avait cd, ainsi que Chausserouge, une tentation qu'expliquait + presque la canaillerie avre de Vermieux... L'assassinat n'est pas un + crime excusable, mais, dans ce cas spcial, ne mritait-il pas des + circonstances attnuantes?... Vermieux! un homme qui avait ruin le + Voyage, dont l'industrie elle-mme tait une infamie... entre les + mains de qui la mnagerie ft tombe forcment sans ce coup d'audace, + dont il avait personnellement gard, lui, Tabary, des remords profonds + et qu'il n'et jamais excut sans cet extraordinaire concours de + circonstances, qui avaient mis les deux complices l'abri de toutes + recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler, + de le traiter comme un criminel indigne de toute commisration, + capable de tous les forfaits?</p> + + <p>Cette fois, Zzette triomphait.</p> + + <p>Cet homme, si insolent tout l'heure, devenu en un instant si + humble, finissait par lui inspirer plutt un dgot mlang de piti + que de la haine ou du mpris.</p> + + <p>—Eh bien! reprit Jean, voyons, Zzette, faisons-nous la + paix?</p> + + <p>—Je n'ai pas de paix faire... je veux vivre tranquille, + indpendante, je l'ai dj dit... Je ne dois rien, aprs tout, ni + toi, ni ta mre... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir + agir ma guise, m'occuper de mes btes que je connais mieux que toi, + sans subir le contrle, ni avoir couter les observations de + personne...</p> + + <p>—Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence?...</p> + + <p>—Je n'ai d'autre dsir, dit Zzette tristement, que celui de + garder ternellement ce secret dans ma mmoire, ne serait-ce que par + respect pour mon pre... Il n'en sortira que le jour o tu m'y auras + forc...</p> + + <p>—Tu n'as dit personne que?... pronona Tabary, sans oser + achever sa phrase.</p> + + <p>—Je n'ai pas rpondre... j'ai simplement pris mes + prcautions... Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la + mienne...</p> + + <p>Aprs cette conversation, les deux Tabary, rests seuls, eurent une + longue confrence.</p> + + <p>Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup + de massue, Louise rflchissait, se demandant quelle conduite il + convenait prsent de tenir.</p> + + <p>La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son + habitude, elle manquait de cette merveilleuse spontanit de dcision + qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie.</p> + + <p>Enfin, elle releva la tte et rpondant son fils:</p> + + <p>—Finalement, dit-elle, tu t'es laiss refaire par une gamine! + Nous voil dans de jolis draps!</p> + + <p>—Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle tait l... deux + pas de nous... le jour o...</p> + + <p>—Quand on fait de ces coups-l, dit la mgre brutalement, on + prend ses prcautions et on regarde derrire soi... C'est la moindre + des choses... Maintenant, nous voil dans la main de cette petite, qui + nous fera marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mtine, + conclut Louise, qui, malgr sa colre, ne pouvait s'empcher de + concevoir une secrte admiration pour l'nergie de Zzette, je ne + l'aurais pas crue si forte!... Quel malheur que ds le premier jour + nous n'ayons pas compris son caractre... de quel secours elle nous + aurait t! Maintenant, adieu tous nos beaux projets... elle ne nous + lchera pas, la petite rosse!</p> + + <p>—coute, dit Jean, penses-tu srieusement qu'elle nous + vendrait?</p> + + <p>—Parfaitement, si nous la poussions bout! Maintenant, il + faudra avoir raison d'elle par la douceur et la patience...</p> + + <p>—Ce sera long, dit le jeune homme.</p> + + <p>Il fit une pause, puis, comme si une pense qu'il craignait de + formuler, venait de se prsenter subitement son esprit, il + ajouta:</p> + + <p>—Comme a serait plus sr, plus court et plus profitable... + un bon petit accident! N'aurons-nous donc jamais cette chance-l!</p> + + <p>Mais Louise Tabary haussa les paules.</p> + + <p>—Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je + n'tais pas l... Si tu n'as que des moyens comme cela proposer, tu + ferais mieux de te tenir tranquille!... Tu as eu dans ta vie une bonne + ide... a n'a march qu' moiti, puisque si tu as pu dpister la + justice, tu n'as pu tre assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que + vous tiez espionns... puisque demain, peut-tre, tu pourrais tre + vendu la police... D'ailleurs, on ne russit jamais deux fois le + mme coup... Et puis, nous sommes surveills!</p> + + <p>—Aprs tout, dit Jean, si Zzette parlait, il n'est pas si + sr que cela qu'on la croirait. Moi, de mon ct, je nierais, et qui + donc pourrait affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont + pas les lions, je suppose?</p> + + <p>—Mets-toi donc une bonne fois dans la tte, rpliqua la mre + impatiente, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, + dans le cas prsent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... + Rflchis donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le + Voyage, et d'autant plus qu'on n'aura plus redouter Vermieux, on + sera trop content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon + jeter aux chiens et tu entendras dire par des gens qui te serrent la + main aujourd'hui: Ah! a ne m'tonne pas de la part de Tabary! La + police qui est aux abois, qui tous les journaux reprochent son + insuffisance prcisment cause de l'affaire Vermieux, sera enchante + de trouver une nouvelle piste, si invraisemblable qu'elle puisse + paratre... Il lui faut son coupable, elle marchera... et si par + hasard il manque assez de preuves matrielles pour que tu puisses tre + condamn, il restera assez de prsomptions pour te perdre tout + jamais... L'enqute, le scandale, mme suivis d'une issue favorable, + c'est pour toi la ruine et le dshonneur... Ce quoi il faut tout + prix parvenir, c'est viter le moindre bruit... La petite m'a l'air + trs carre, je ne pense pas qu'il y ait quelque chose craindre + d'elle, au moins jusqu' nouvel ordre... Mais plus tard, quand elle + aura l'ge, vingt et un ans, lorsqu'elle n'aura plus aucun + mnagement garder avec nous et qu'au contraire son intrt sera de + nous mettre dehors, si elle peut...</p> + + <p>—Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton + avis, commande, j'obirai, dit Jean plus troubl qu'il ne voulait le + paratre.</p> + + <p>—Je ne te cacherai pas qu'il est trs difficile de prendre, + de but en blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi + critique. Toutefois, moi, si j'tais ta place, voil ce que je + ferais... Je tcherais d'arriver par les moyens doux parce qu'avec les + moyens violents on fait four... quand on ne se compromet pas!... Tu as + dans les trente ans bientt... la petite va sur ses quinze ans... Elle + n'est pas mal... Elle sera encore mieux dans quelques annes, toi, tu + n'es pas trop dchir... Il faudra toujours que tu te maries un jour + ou l'autre... quand je ne serai plus l... pour te soigner et veiller + sur toi. Fais-lui la cour et tche de te faire aimer.</p> + + <p>—Faire la cour Zzette!</p> + + <p>—Pourquoi pas!... On a vu des choses plus drles.</p> + + <p>—Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux?</p> + + <p>—Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une + gamine qui la mnagerie appartient plus qu' toi... Une gamine qui + n'a qu'un mot dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il + faut jouer un jeu serr, car elle est fine comme l'ambre... + Comprends-tu maintenant?</p> + + <p>—Oui, dit Jean, je commence voir plus clair dans ton + projet. Aprs?</p> + + <p>—Aprs! aprs! a te regarde, je n'ai pas te dire ce que tu + auras faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de + Chausserouge, et c'tait autrement difficile, car j'avais une rivale + et une rivale lgitime... Amlie! Toi, ta n'as pas de concurrent. + Tche de russir aussi bien que moi. C'est grce moi que tu es + rentr dans la place. Tche de t'y maintenir.</p> + + <p>—L'enfant ne m'a jamais montr aucune sympathie, et + maintenant, je suis sre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle + prouve pour moi!</p> + + <p>—Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mre + Tabary. Encore une fois, fie-toi donc moi! C'est peut-tre cause + de cela qu'elle finira par t'aimer.</p> + + <p>—Dans tous les cas, aprs la faon dont nous l'avons traite + jusqu' ce jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre + quel mobile me fera agir.</p> + + <p>Cette fois, Louise Tabary s'impatienta.</p> + + <p>—Tu m'embtes la fin! Je t'indique un moyen... le seul + mon sens, capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en + profites pas... aprs tout, a m'est gal! Tu cherches des si et des + cas... Tu as tent dans ta vie des choses plus difficiles que a... et + qui n'taient pas si utiles... Il nous faut cette petite dans notre + jeu... Notre premier procd a chou... Nous devons essayer du + second. Voil tout.</p> + + <p>—Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, ds le + premier jour, elle me fait comprendre que toute recherche, toute + poursuite est inutile?...</p> + + <p>—Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y + prendre adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en + douceur, si tu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines + prvenances, il n'y a pas de raison pour que tu n'arrives pas tes + fins. Veux-tu que je t'indique dj une faon de lui montrer combien + tu dsires lui tre agrable... Ds demain, cours la Prfecture et + demande pour elle l'administration la permission de reprendre ses + anciens exercices, le jour o elle aura atteint ses quinze ans. Je + pense que a doit tre possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon + point pour toi... Aprs tu la laisseras matresse de travailler avec + les pensionnaires qu'elle voudra, Nron et les autres. Pendant qu'elle + pensera faire du dressage, elle ne pensera pas autre chose. Au + contraire, encourage-la tenter quelque chose d'indit... C'est + peut-tre comme cela que nous arriverons un rsultat... Car enfin, + on ne sait pas... Au cours d'une entre de cage, si un accident + providentiel allait nous l'enlever, a te dispenserait du reste. + Toutefois, ne compte pas trop l-dessus, car le hasard est aveugle. La + vie journalire, l'exprience t'apprendra comment tu devras agir par + la suite. Mais il faut... il faut que tu aboutisses... de gr ou de + force!</p> + + <p>—Comment?... De gr ou de force? dit Jean.</p> + + <p>—Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... + dit Louise, et il n'y aurait en somme que nous, ses tuteurs, qui + puissions porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... + dans un moment d'garement... Il est des femmes qui ne dtestent pas + une douce violence...</p> + + <p>—Comment tu me conseillerais... mme d'abuser?</p> + + <p>—Pas de gros mots, fiston! Abuser!... jamais!... La passion + excuse tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication... + pourrait-elle jamais, la jeune Zzette, accuser le pre de son enfant + d'tre un assassin?</p> + + <p>—Maman! tu es trs forte! dit Jean que cette ide nouvelle de + sa mre, toujours si experte en combinaisons qui dfiaient les cas les + plus dsesprs, remplissait d'admiration.</p> + + <p>—Tu me l'as dj dit... Tche de te montrer digne de moi!</p> + + <p>—J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le + diable si on me refuse encore la permission de faire travailler + Zzette.</p> + + <p>—Fais-toi appuyer! Tu n'as qu' demander une lettre un + conseiller municipal, ennemi de la Prfecture, un du parti ouvrier... + Tu auras ce que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette + bote-l!</p> + + <p>—Adieu, maman!</p> + + <p>Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus + tranquille que deux heures avant la mnagerie, o Giovanni se + prparait pour la reprsentation de la journe.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XV'></a> + + <h2>XV</h2> + <br> + + + <p>A partir de ce jour, une existence nouvelle commena pour + Zzette.</p> + + <p>Libre dsormais, elle put vivre sa guise, contenter ses caprices, + sans se heurter aucune volont contraire.</p> + + <p>Sur sa demande, on fit restaurer et amnager l'ancienne caravane de + Chausserouge, qu'il avait t un moment question de vendre et elle en + fit son domicile elle.</p> + + <p>Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses + repas. La vieille femme mielleuse et insinuante avait chang + compltement de tactique.</p> + + <p>A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des + lgrets, lgret dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en + traitant jadis Zzette avec svrit. Que voulez-vous? Elle s'tait + figure avoir toujours affaire une gosse!</p> + + <p>Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'habitude + l'avait rendue aveugle comme il arrive toutes les mres, qui ne + voient pas grandir leur enfant.</p> + + <p>L'autre jour une nouvelle Zzette lui tait apparue, et c'est alors + seulement qu'elle avait compris quel point elle s'tait trompe.</p> + + <p>La fille de Chausserouge tait une jeune personne infiniment plus + raisonnable que ses compagnes du mme ge, bonne marier pour tout + dire...</p> + + <p>Joignez cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous + mrissent avant l'ge... Ah! 'avait t positivement une rvlation + que cette dcouverte!</p> + + <p>Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le coeur de + Zzette. Elle tait bien sre qu'on lui pardonnait son erreur.</p> + + <p>Il en tait de mme pour Jean. Ce garon fruste, brutal par + moments, que la fatalit seule avait fait criminel en un jour + d'garement, tait au fond trs sensible et trs aimant.</p> + + <p>Le rveil avait t encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle + encore, il avait souffert en songeant aux manques d'gards dont il + s'tait rendu coupable et il tait rsolu par sa conduite venir, non + seulement les faire oublier, mais encore mriter les bonnes grces + de la jeune fille.</p> + + <p>Mais Louise Tabary avait beau se rpandre en protestations, Zzette + montrait par son mutisme qu'elle n'tait pas dupe de ce si brusque + changement d'allures, et qu'elle ne se mprenait pas sur le motif de + ces avances.</p> + + <p>Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la + traitaient comme elle avait le droit d'tre traite, elle le devait + la crainte qu'elle avait su leur inspirer, non pas un salutaire + retour sur eux-mmes.</p> + + <p>Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien + ne pouvait diminuer l'horreur qu'elle prouvait pour ces tres qui + sa destine tait lie encore pendant des annes.</p> + + <p>Au contraire, ces prvenances inusites lui inspiraient une sorte + de dfiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on tait + plus aimable pour elle.</p> + + <p>Ces gens, qui n'avaient pas hsit faire disparatre un homme, + uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hsiteraient-ils + la faire disparatre, elle, pour se dlivrer de la menace perptuelle + d'un tmoin dangereux, si jamais une occasion favorable se + prsentait?</p> + + <p>Elle tait sre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait + les Tabary seuls propritaires de la mnagerie.</p> + + <p>Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et + Charlot, et surtout Giovanni. Ceux-l taient sa sauvegarde.</p> + + <p>L'indcision dans laquelle elle avait laiss les Tabary lorsqu'ils + lui avaient demand si elle s'tait confie quelqu'un, l'affirmation + qu'elle leur avait donne qu'elle serait le lendemain venge, si + quelque chose de funeste lui survenait, la protgeait mieux que + n'importe quelle dnonciation.</p> + + <p>Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquitude, + l'issue de l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au + courant du rsultat:</p> + + <p>—J'ai gagn la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, + prsent, je les tiens... vous verrez... l'avenir, s'ils se + permettront de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse + attention, que je me tienne sur mes gardes... Si je lchais pied, je + sais qu'ils saisiraient la premire occasion de reprendre le dessus... + Alors... et subitement elle devenait grave, presque + solennelle,—alors je serais perdue!</p> + + <p>Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considrait + d'un air tonn, ne comprenant rien ces mystres.</p> + + <p>—Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous dfendre + efficacement, de quoi il s'agit?...</p> + + <p>—Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous + rvler, pour le moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... + Mon secret est grave... C'est peut-tre pour moi une question de vie + ou de mort... Faites comme si vous saviez...</p> + + <p>Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une + question.</p> + + <p>Souvent, il considrait cette jeune fille, hier encore une enfant, + qui tout d'un coup s'tait dveloppe au point de paratre avoir dj + dix-huit ans.</p> + + <p>Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait, + cherchant y lire la vrit, mais le visage de Zzette, que venait + par instant clairer un sourire ple et triste, ne trahissait jamais + les secrets sentiments qui animaient l'me de cette fille des + ramonis.</p> + + <p>Elle, au contraire, avait devin tout de suite, voir l'motion + que ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec + elle, quel amour il prouvait, et elle ne l'encourageait jamais que + par la confiance qu'elle lui tmoignait, l'abandon avec lequel elle se + suspendait son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, aprs la + reprsentation, jusqu' la porte de sa caravane.</p> + + <p>Mais bien qu'elle ne l'avout pas, elle sentait chaque jour son + affection grandir pour le jeune homme.</p> + + <p>Elle l'aimait d'autant plus qu'elle dtestait davantage les autres, + qu'il tait le seul homme sur le dvouement sincre de qui elle + pouvait compter.</p> + + <p>Certes, elle avait aussi Charlot, qui, sur un mot d'elle, et + boulevers la mnagerie et trangl Tabary, mais celui-l n'tait + qu'une bonne bte qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle tait + l'amie de sa matresse.</p> + + <p>L'inexplicable changement des Tabary, leur humilit, l'autorit + subitement reconnue par eux de la petite Zzette causa dans le + personnel de l'tablissement une vritable stupfaction.</p> + + <p>Que devait-il donc s'tre pass pour que l'enfant, sans dfense en + apparence, et pu venir bout de mater les Tabary, dont tout le monde + redoutait la violence?</p> + + <p>Les plus malins en trouvrent l'explication dans ce fait que la + jeune fille venait d'atteindre sa quinzime anne, et que son arrive + cet ge constituait Zzette des droits qu'il et t de la part + des Tabary imprudent de mconnatre.</p> + + <p>Puis bientt cet incident fit place d'autres. On s'habitua cet + tat de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus + question.</p> + + <p>Quelques mois s'coulrent encore sans que rien vint rompre, pour + les directeurs de la mnagerie, la monotonie de l'existence.</p> + + <p>Les affaires allaient bien. L'tablissement encaissait de belles + recettes, et tout et t souhait pour Zzette si un petit nuage ne + ft venu altrer cette belle tranquillit dont elle avait t si + longtemps prive.</p> + + <p>Elle s'aperut qu'une hostilit sourde menaait d'clater entre + Jean et le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimit augmentait avec + le jeune homme et il fut avr pour elle que Tabary en prenait + ombrage. Le mobile n'en devint bientt pour elle que trop vident.</p> + + <p>Le fils de Louise tait jaloux.</p> + + <p>Depuis le fameux jour o, selon l'expression de la mre Tabary, + Jean avait cess de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regarde + avec les mmes yeux.</p> + + <p>tait-ce calcul, tait-ce passion?</p> + + <p>Elle voulut d'abord attribuer les gards dont il l'entourait la + crainte qu'elle lui avait inspire, mais il ne lui fut bientt plus + possible de conserver un doute.</p> + + <p>Tabary poursuivait un but. Il avait d se confier sa mre, si + elle en jugeait d'aprs les insinuations constantes de la vieille + femme, qui ne perdait jamais une occasion de vanter les mrites de son + fils, un garon que de mauvaises frquentations avaient jadis dtourn + du droit chemin, mais qui, depuis, s'tait tant amend!</p> + + <p>Ah! la femme qui l'pouserait ne serait pas plaindre! Et + puisqu'on parlait mariage, n'allait-il pas bientt tre temps d'y + songer?... Zzette si grande, si srieuse pour ses quinze ans, tait + maintenant en ge...</p> + + <p>Mais la vieille avait beau tendre la perche; Zzette faisait la + sourde oreille. Comment ces gens taient-ils assez aveugles pour ne + pas voir quelle haine elle gardait au fond de son coeur, avec quel + dgot elle subissait leur socit.</p> + + <p>Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui tait + odieux, mais c'tait une ncessit,—la dernire—qu'elle + subissait...</p> + + <p>Quand donc en serait-elle dlivre? Elle n'existait rellement que + pendant les longues heures qu'elle vivait dans la mnagerie, seule ou + en compagnie de Giovanni.</p> + + <p>Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les + reprsentations termines, avant de rentrer chez elle, une longue + promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils + marchaient lentement, heureux de se sentir l'un prs de l'autre, + s'entretenant de mille choses, parlant des mille dtails du + mtier...</p> + + <p>Lui, racontait sa petite amie ses dbuts difficiles, lui faisait + part en termes mesurs, de peur de la choquer, de ses projets + d'avenir...</p> + + <p>Le jour o il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, + combien il serait heureux d'abandonner cette vie de clibataire qui + lui pesait plus qu'il ne pouvait le dire...</p> + + <p>Combien il lui serait agrable, aprs les fatigues de la journe, + de rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la + soire ct de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... + l'argent... a ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... il + mettait le bonheur au-dessus de toutes les richesses...</p> + + <p>Et Zzette ne rpondait pas... Seulement elle laissait peser + davantage son bras sur celui de son ami, toute ses penses + intimes.</p> + + <p>Il leur arrivait parfois au moment o elle se sparait du jeune + homme pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin + d'eux, dans l'obscurit, une ombre...</p> + + <p>Tout d'abord, elle n'y prta aucune attention, mais le mme fait + s'tant renouvel le lendemain et les jours suivants, elle voulut en + avoir le coeur net, pia les alles et venues de l'intrus, videmment + post pour les surveiller et elle reconnut Jean Tabary.</p> + + <p>—On nous observe! dit-elle tout bas son ami. Je sais qui + c'est!</p> + + <p>Mais, bien que de son ct Giovanni et devin l'identit de cet + tranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcrent son nom.</p> + + <p>Le lendemain, Zzette prit part Jean Tabary:</p> + + <p>—Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda-t-elle. Je ne fais + pas de mal... et tu sais bien nos conventions.</p> + + <p>Jean n'essaya pas de se disculper.</p> + + <p>—Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis + jaloux, rpliqua-t-il avec franchise.</p> + + <p>Zzette ne put s'empcher de plir.</p> + + <p>—Tu m'aimes, toi? fit-elle effraye d'un pareil aveu.</p> + + <p>—Pourquoi pas? Tu es assez jolie pour a... Avant + aujourd'hui, je n'avais pas os te le dire... Mais, puisque tu m'en + fournis l'occasion! Ne l'avais-tu donc pas devin?</p> + + <p>Zzette mentit.</p> + + <p>—Non! rpondit-elle d'un ton ferme. coute! le pass est + pass... Nous avons fait la paix et tu n'as rien craindre de moi, + puisque tu as rempli tes engagements. C'est par prudence que tu veux + me persuader que tu prouves pour moi une passion subite... C'est bien + inutile et je ne te crois pas... D'ailleurs, quand a serait + vrai—et elle appuya sur le mot—nous ne pouvons pas nous + aimer!...</p> + + <p>—Alors, c'est l'autre... C'est Giovanni? demanda Jean en + fronant le sourcil.</p> + + <p>—Je n'ai rien dit de pareil... J'ai beaucoup d'affection pour + Giovanni, dont j'admire le courage, qui exerce le mme mtier que moi, + avec lequel je parle de choses qui nous intressent tous deux... C'est + pourquoi je prends plaisir me promener avec lui.. Voil tout.</p> + + <p>—C'est bien sr? demanda encore Jean Tabary.</p> + + <p>—Laissons l cette conversation, dit Zzette, et ne parlons + jamais de cela.</p> + + <p>—Zzette! tu reconnatras un jour que tu as tort et que je ne + suis pas tel que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on a fait des + btises dans sa vie qu'on est incapable d'un bon sentiment... La + preuve que je ne mens pas... c'est que je voudrais que tu me demandes + n'importe quoi... quelque chose de trs difficile... Pour t'tre + agrable, je ne reculerais devant rien... Et, sais-tu depuis quand je + me suis aperu que j'tais attir vers toi, que je t'aimais... c'est + depuis que je t'ai vue avec Giovanni... Zzette! je t'en prie, + rflchis!</p> + + <p>—Jean, je te sais gr de ce que tu me dis l, mais c'est + inutile... Je ne t'aime pas... et je ne puis pas t'aimer...</p> + + <p>—Pourtant si je parvenais te convaincre, te prouver + combien je suis sincre...</p> + + <p>—Je te remercierais et nous continuerions vivre en bonne + intelligence...</p> + + <p>—Alors, tu me dfends d'esprer?... Prends garde!...</p> + + <p>—Tu me menaces? interrogea Zzette avec hauteur.</p> + + <p>—Je te menace, rpliqua Jean en affectant de sourire, oui, + mais pas comme tu l'entends... Je veux vaincre ta rsistance et te + conqurir, malgr toi... par le dvouement que je te montrerai... Tu + verras!</p> + + <p>Sur ces mots, il s'loigna, et la jeune fille resta pensive, + inquite d'un revirement qui mettait dans sa vie une nouvelle + complication, l'heure mme o elle pouvait esprer avoir, par son + nergie, conquis sinon le bonheur, sinon une existence calme, dnue + de tous soucis.</p> + + <p>S'il tait vrai que Jean Tabary prouvait pour elle une passion + sincre, ne pouvait-elle pas s'attendre, tant donn le naturel + haineux et foncirement mchant de son tuteur, des procds dont + elle ne pourrait se dfendre, attendu qu'ils ne seraient pas employs + contre elle, mais qui la blesseraient profondment en atteignant + l'homme qu'elle aimait, Giovanni!</p> + + <p>Elle s'attendait tout et se promit de veiller, mais elle ngligea + toutefois d'informer le jeune dompteur de sa dcouverte et de lui + faire part de ses craintes.</p> + + <p>Il serait toujours temps de le mettre en garde lorsque le danger + serait imminent.</p> + + <p>Sa surprise fut grande, lorsque, le lendemain du jour o Tabary lui + avait fait l'aveu de son amour, il se prsenta elle, souriant et + aimable comme il ne l'avait jamais t son gard:</p> + + <p>—Voil, lui dit-il, en lui tendant un papier sur lequel + s'talait un large timbre administratif, voil le commencement de ma + vengeance... Il y a huit jours que je me dpense, sans te le dire, en + dmarches de toutes sortes afin d'obtenir pour toi la permission de + travailler... J'ai fini, grce certaines influences, gagner mon + procs... Maintenant, tu es libre de reprendre tes exercices...</p> + + <p>Zzette resta un moment sans voix, tremblante d'motion.</p> + + <p>—Alors, c'est vrai... Je vais pouvoir?... On me + permet?...</p> + + <p>—On vient de me remettre, de la part du commissaire, la + notification qui vient de la Prfecture!</p> + + <p>—Oh! merci! Je suis bien contente! dit la jeune fille en + serrant la main de Tabary et en saisissant le papier qu'elle lut + avidement.</p> + + <p>—Et ce n'est pas fini, va! Je te jure que je te forcerai bien + de m'aimer un peu!</p> + + <p>Zzette dclara qu'elle entendait mettre immdiatement profit + l'autorisation, mais Jean Tabary fit observer avec raison qu'il ne + fallait rien prcipiter et qu'il convenait au contraire de rserver un + dbut qui promettait d'tre clatant pour une occasion favorable.</p> + + <p>La mnagerie se trouvait installe sur le boulevard de la Villette + et la fte touchait son terme; d'autre part, il tait urgent de + procder quelques rptitions; quelqu'entrans que fussent les + animaux par les exercices habituels auxquels les soumettait Giovanni, + il tait ncessaire de les habituer de nouveau la jeune + dompteuse.</p> + + <p>Une grande fte de bienfaisance pour laquelle on avait rclam le + concours de la mnagerie se prparait l'esplanade des Invalides.</p> + + <p>On tait assur l d'un public de choix, qui saurait faire le + succs qu'elle mritait Zzette.</p> + + <p>La presse qui avait pris l'initiative de la fte ne manquerait pas + de clbrer ce petit prodige, et par une rclame habile de rendre + l'tablissement la vogue qui jadis avait accueilli Franois + Chausserouge ses dbuts.</p> + + <p>La jeune fille avait un mois devant elle. Elle l'employa utilement + et ds les premiers jours, en juger par l'entrain et la vigueur + qu'elle dploya, on ne put qu'augurer trs bien du rsultat de la + prochaine campagne.</p> + + <p>Elle s'tait commande un superbe costume bleu ciel, soutach d'or, + compos d'un dolman qui moulait sa taille fine et d'une jupe courte + fendue sur le ct.</p> + + <p>Des bottes vernies glands d'or, un schapska compltaient son + ajustement.</p> + + <p>Quelques jours avant l'ouverture de la mnagerie, alors que tout le + personnel s'occupait monter la baraque, que pour l'occasion on se + disposait dcorer fastueusement, Tabary, qui montrait une ardeur + sans pareille, tenant ne rien laisser au hasard, vint de nouveau + trouver Zzette.</p> + + <p>—Eh bien? lui demanda-t-il, es-tu contente de moi?</p> + + <p>—Oui, bien contente...</p> + + <p>—Alors, je viens te demander quelque chose... Dans quelques + jours, tu vas tre la dompteuse en pied de la grande mnagerie + Chausserouge... Tu seras chez toi absolument. Nous n'aurons donc plus + besoin de personne... Je suis l pour surveiller l'administration, et + nous deux, a suffit... Toute autre dpense est inutile... J'ai dans + l'intention de remercier Giovanni... Mais je n'ai pas voulu le faire + sans te prvenir... C'est entendu, n'est-ce pas?</p> + + <p>Mais Zzette n'entendait pas de cette oreille-l.</p> + + <p>Elle rpondit nettement:</p> + + <p>—Mon cher, tout ce que tu voudras, mais Giovanni restera chez + nous. Outre qu'il nous a rendu de grands services une heure o nous + tions fort embarrasss, il a l'habitude de nos animaux et moi, il + sera utile... J'entends que ce soit lui qui prpare mes entres de + cage et qui fasse la slection des btes pendant les + reprsentations...</p> + + <p>—Mais, moi?...</p> + + <p>—Toi... tu auras assez faire t'occuper de + l'administration. Ne me parle plus de cela, encore une fois. Je tiens + ce que Giovanni reste avec nous.</p> + + <p>Tabary eut un sourire mauvais.</p> + + <p>—Ainsi, dit-il, c'est dcid.. Tout ce que je pourrai jamais + faire ne servira rien... C'est lui que tu aimes... que tu aimeras + toujours? Peut-tre est-il dj ton amant?</p> + + <p>—Tais-toi! dit la jeune fille, je te dfends de calomnier + Giovanni; et je n'ai pas de comptes te rendre. Je t'ai dit ce que je + voulais, a suffit!</p> + + <p>—Alors, pronona lentement Tabary, tant pis pour lui!</p> + + <p>—Tant pis pour lui! Que veux-tu dire? Explique-toi!</p> + + <p>Tabary tait seul ce moment devant la porte de la mnagerie.</p> + + <p>La nuit tombait sous ces mmes arbres o jadis Amlie, la mre de + Zzette, avait pass tant de nuits rder autour de sa caravane, + dserte par Franois Chausserouge, pour aller retrouver sa + matresse.</p> + + <p>Zzette avait gard le souvenir trs net de cette poque nfaste, + et en entendant le fils de cette Louise maudite murmurer son oreille + les mmes paroles que l'autre, la mgre, avait d faire entendre + son pre, elle ne put rprimer un petit frisson.</p> + + <p>C'est l qu'avaient commenc les dsastres qui avaient frapp sa + famille; c'est l que sa mre s'tait alite, ressentant, aprs tant + de secousses terribles, les premires atteintes du mal qui devait + l'emporter.</p> + + <p>Ce lieu allait-il encore lui porter malheur, l'heure mme o la + fortune paraissait vouloir lui redevenir favorable?</p> + + <p>Elle avait montr jusque-l trop d'nergie pour ne pas continuer; + elle entendait ne pas perdre un pouce du terrain qu'elle avait gagn, + rester matresse de la situation.</p> + + <p>Aussi fut-ce d'une voix ferme qu'elle rpta:</p> + + <p>—Que veux-tu dire?... J'entends que tu t'expliques?...</p> + + <p>Tabary prit le bras de la jeune fille, le passa sous le sien, et + tous deux marchrent l'ombre des hauts platanes, tous deux dcids + la lutte.</p> + + <p>—C'est tant pis pour lui, rpta-t-il sourdement, parce que + tous les jours la passion que j'ai pour toi augmente, parce que je + veux que tu sois moi et que s'il se met en travers de mon chemin, ce + sera entre nous un duel sans merci...</p> + + <p>—Tu le traiteras comme tu as trait Vermieux, sans doute? fit + Zzette durement... Tu le tueras!...</p> + + <p>—Non... je ne le tuerai pas... Je ne sais pas ce que je + ferai, mais je te jures que je sortirai victorieux du combat dont tu + seras la rcompense...</p> + + <p>—Alors, moi... mon consentement... tu ne le comptes pour + rien? A mon tour, coute-moi! Pour tout ce que tu tenteras de faire + contre Giovanni, tu trouveras en moi une adversaire rsolue... Tu sais + de quelles armes je dispose contre toi... Ainsi, rflchis...</p> + + <p>—Tu n'as pas, je pense, te plaindre de moi personnellement, + et j'ai tenu les engagements que j'ai pris envers toi, mais je ne puis + commander ma passion et ce que je dois toi, je ne le dois pas + Giovanni...</p> + + <p>—En frappant Giovanni, c'est moi que tu atteins...</p> + + <p>—Il est des circonstances o ton aide, ton concours et toute + l'affection que tu lui portes ne pourraient le sauver et qui te + mettront mme dans l'impossibilit de te servir contre moi du secret + qui nous lie...</p> + + <p>—Alors c'est entendu, demanda Zzette en quittant le bras de + Tabary, c'est la guerre?</p> + + <p>—La guerre avec Giovanni, oui!</p> + + <p>—Alors, avec moi!</p> + + <p>—Eh bien! si tu veux! dit Tabary en clatant enfin. Je t'ai + fait toutes les concessions que je pouvais te faire... je n'ai plus la + force d'en faire davantage... Duss-je me perdre... je gagnerai!</p> + + <p>—J'attendrai que tu commences, dit la jeune fille.</p> + + <p>Zzette sortit de cet entretien, plus trouble qu'elle ne voulait + se l'avouer elle-mme.</p> + + <p>De ce jour, elle connut l'tendue de son amour pour le jeune + dompteur.</p> + + <p>Aussitt en quittant Tabary, elle rejoignit le jeune homme, qui + cette fois elle raconta tout, omettant toujours de parler du fameux + secret.</p> + + <p>Mais Giovanni, sans s'effrayer, hocha doucement la tte.</p> + + <p>Les craintes qu'prouvaient son endroit Zzette, ces dangers + qu'elle redoutait pour lui et qu'elle voulait tout prix dtourner + lui semblaient exagrs.</p> + + <p>Certes, on pouvait le renvoyer, le chasser, en trouvant un + prtexte... Mais puisque jamais sa conduite n'avait fourni l'occasion + d'un reproche, puisque sa conscience tait calme, qu'avait-il + craindre?</p> + + <p>A eux deux, ils sauraient djouer les plans de cette vieille + teneuse d'entresort qui devait tre au fond l'instigatrice de ces + complications nouvelles.</p> + + <p>—Tu ne connais pas les Tabary! dit Zzette, en tutoyant pour + la premire fois son amant. Ils sont capables de tout!</p> + + <p>—Qu'importe! puisque je n'ai rien me reprocher!</p> + + <p>—a ne fait rien! dit Zzette, dont la pense se reportait + invinciblement la scne du crime. Tu ne sais pas tout! Tu ne peux + pas tout savoir!</p> + + <p>—Ne me raconteras-tu pas au moins un jour?...</p> + + <p>—Pas encore! dit la jeune fille. Mais prends garde! C'est + tout ce que je puis te dire! En attendant, comme j'ai mes raisons pour + n'avoir confiance qu'en toi, c'est toi que je charge de m'assister + pendant les reprsentations.</p> + + <p>—Cependant si Tabary, dont c'est l'emploi habituel, s'y + oppose?</p> + + <p>—C'est ma volont que je lui ai notifie nettement.</p> + + <p>Quelques jours aprs, devant une assistance d'lite, Zzette + faisait ses vritables dbuts.</p> + + <p>Tous les journaux avaient annonc grand renfort de rclame cette + attraction nouvelle et indite.</p> + + <p>On avait habilement rappel l'accident qui avait caus la mort de + Chausserouge; on avait annonc que pour la premire fois depuis cette + mort, un dompteur ou plutt une dompteuse affronterait le redoutable + fauve.</p> + + <p>Et cette dompteuse tait la propre fille de la victime, la jeune + Zzette, ge de quinze ans peine!</p> + + <p>Aussi le succs dpassa-t-il les esprances de la jeune fille.</p> + + <p>Elle avait gard pour la fin de la reprsentation l'entre dans la + cage de Nron. C'tait ce numro qu'on attendait avec impatience, le + clou vritable de la soire.</p> + + <p>Aprs avoir provoqu d'unanimes applaudissements pour la maestria + et l'aisance avec laquelle elle manoeuvrait les pensionnaires + ordinaires de la mnagerie, elle excita l'admiration gnrale pour + l'nergie avec laquelle elle sut faire excuter au terrible Nron les + exercices les plus difficiles.</p> + + <p>L'aspect de cette jeune fille au corps frle, jolie, aux prises + avec un animal dont la frocit lgendaire dfiait le courage des + dompteurs les plus intrpides, causait une motion norme.</p> + + <p>Aussi Tabary put-il, sa sortie, prdire la jeune fille un + triomphe pareil celui qui avait fait jadis la fortune de + Chausserouge.</p> + + <p>—Tout Paris dfilera dans la baraque, ma chre Zzette! Tout + Paris voudra t'applaudir! Il n'y a plus besoin de chercher autre + chose! lui dit-il en lui pressant la main. Ah! si tu voulais... comme + nous serions heureux et comme nous serions vite riches!</p> + + <p>—Veux-tu me faire un plaisir? dit Zzette qui ce retour + une proposition qui lui faisait horreur gtait la moiti de sa joie, + tu ne me reparleras plus de cela.</p> + + <p>—Comme tu voudras! dit Tabary schement en lui lanant un + regard furieux.</p> + + <p>Giovanni tait aussi fier que sa matresse du succs qu'elle venait + d'obtenir. Que lui importait d'tre dsormais relgu au second rang, + lui, qui avait jusqu' ce jour rempli le premier rle dans la + mnagerie!</p> + + <p>—Il me semblait, lui dit-il, que ces applaudissements qui te + saluaient s'adressaient moi... Tu tais si jolie... si dsirable... + dans ton costume bleu... faisant voluer tes btes coup de fouet!... + Zzette!... Zzette! tu ne sauras jamais combien je t'aime!</p> + + <p>—Si! je le sais! rpondait la jeune dompteuse en + s'abandonnant. Mais soyons prudent... Tabary veille!</p> + + <p>Tabary en effet veillait. Comme Giovanni, la vue de la jeune fille + avait fouett ses sens, aviv son dsir.</p> + + <p>Cette passion qu'il avait affecte par calcul, sur le conseil de sa + mre, avait revtu un nouveau caractre.</p> + + <p>La rivalit de Giovanni l'avait rendu sincre. A prsent, il + dsirait vraiment Zzette, rvait de l'enlever au jeune dompteur... A + prsent il aimait rellement sa pupille.</p> + + <p>Il oubliait tout et son crime et la menace de Zzette de le + dnoncer et les recommandations de sa mre, qui lui conseillait de ne + rien brusquer... jusqu' nouvel ordre. Jamais il n'avait ressenti au + mme degr le dsir violent de possder cette petite... qui le + refusait pour se donner un autre.</p> + + <p>Louise Tabary qui il fit confidence de cette exaltation en fut + tout d'abord un peu effraye.</p> + + <p>—Fais bien attention... lui dit-elle, il ne faut pas nous + mettre dans notre tort. Sois prudent! Avec une gamine aussi forte, il + faut savoir prendre ses prcautions...</p> + + <p>—N'est-ce pas toi qui me conseillais l'autre jour de passer + outre... de la prendre?...</p> + + <p>—Oui... de la prendre! Mais au moment prcis o tu aurais su + l'amener dsirer tout bas ce qu'elle n'oserait te donner de bonne + volont. Je t'ai conseill de lui faire une douce violence. Il faut + attendre qu'elle te dise non, uniquement parce qu'elle ne se sent pas + la force de dire oui... Mais il faut qu'au fond du coeur, elle te + remercie d'avoir pass outre.</p> + + <p>—Elle aime trop Giovanni et elle me dteste trop pour en tre + l!</p> + + <p>—Alors, je ne puis plus te conseiller... Tu es meilleur juge + que moi. Agis comme tu croiras devoir le faire... Mais sois prudent! + Tu l'aimes donc vraiment?</p> + + <p>—A tuer pour elle un autre Vermieux!</p> + + <p>—Eh bien, vas-y! Elle te pardonnera peut-tre, si elle + comprend que la passion t'a seule guid... Quant Giovanni, j'en fais + mon affaire! Dans trois jours, nous en serons dbarrasss pour + toujours!</p> + + <p>—Comment?</p> + + <p>—C'est mon secret.</p> + + <p>—Je me fie toi. Demain Zzette m'appartiendra.</p> + + <p>Jean Tabary tait guid par deux sentiments qui se + compltaient.</p> + + <p>Tout d'abord, pouss par son instinct brutal, il voulait possder + la jeune fille pour satisfaire son apptit sensuel, subitement veill + par la prfrence qu'elle semblait accorder Giovanni, puis il avait + la conscience que la conqute de Zzette, mme prise de force, + l'assurerait jamais de l'impunit.</p> + + <p>S'il parvenait la mater une premire fois et puisque sa mre se + chargeait de le dbarrasser d'un rival gnant, il tait sr de la + tenir, d'en faire sa chose, de lui enlever pour toujours la tentation + de recouvrer l'indpendance qu'un instant de faiblesse de sa part lui + avait donne.</p> + + <p>De nouveau il serait le matre, le matre absolu de la mnagerie. + C'est lui que profiterait le succs de la dompteuse et ainsi dlivr + du pire des soucis, il pourrait en paix attendre l'heure de la + reddition des comptes.</p> + + <p>D'ici au jour o Zzette aurait atteint sa vingt et unime anne, + il aurait le temps de se retourner, de voir venir et qui sait si + d'ici-l un hasard heureux n'aurait pas rendu la fille de Chausserouge + sa complice, aussi intresse que lui ne pas divulguer son + crime—ou sa femme.</p> + + <p>Il tait bien dcid. Plutt que de vivre dans cette incertitude + qui le tuait, il risquerait le tout pour le tout, se perdrait + irrmdiablement ou s'assurerait une victoire dfinitive.</p> + + <p>Il comptait sans l'nergie de Zzette.</p> + + <p>Bien que la dompteuse eut montr jusqu'alors une force de caractre + dont eussent t capables peu de jeunes filles de son ge, il tait + loin de supposer qu'elle pt rsister l'assaut dsespr qu'il tait + rsolu lui livrer.</p> + + <p>Il se trompait. Les menaces qu'il lui avait faites fort + imprudemment avaient veill les soupons de l'enfant, qui, + connaissant le caractre de son tuteur, s'attendait tout et avait + pris ses mesures en consquence.</p> + + <p>Elle avait le pressentiment qu'elle courait un grand danger; elle + arrangea sa vie de faon ne jamais demeurer seule.</p> + + <p>Depuis huit jours, elle avait demand Giovanni, qui logeait en + ville, de ne plus quitter les abords de la mnagerie, mme la nuit, + surtout la nuit.</p> + + <p>Certes, elle n'tait pas peureuse, mais une sorte de superstition + lui faisait craindre, se sachant en butte aux poursuites de + l'assassin, de rester seule dans cette caravane, o avait t tu + Vermieux.</p> + + <p>Giovanni, sans demander d'explication, s'tait conform au dsir de + sa matresse.</p> + + <p>Pendant tout le jour il tait son chevalier fidle, et le soir, il + se retirait dans une caravane voisine, d'o il lui tait facile + d'accourir au premier appel.</p> + + <p>La journe du lendemain se passa sans incident. Jean Tabary, bien + que fort soucieux, se montra comme toujours trs prvenant, fort + empress pour la jeune fille.</p> + + <p>Pourtant dans la soire, il lui demanda comme la veille, comme tous + les jours:</p> + + <p>—Tu as bien rflchi, Zzette? Tu ne veux pas m'aimer?</p> + + <p>—Tu m'ennuies... Je t'ai dj dit de ne plus revenir + l-dessus... jamais! rpliqua la jeune fille schement.</p> + + <p>—Tant pis!</p> + + <p>Lorsqu'aprs la dernire reprsentation, Zzette, appuye sur le + bras du dompteur fit comme d'habitude, avant de rentrer, le tour des + baraques, elle ne montra pas, ainsi que d'ordinaire, la mme expansion + nave.</p> + + <p>Elle tait triste, proccupe, et Giovanni s'alarma.</p> + + <p>—Tu n'es pas malade au moins? demanda-t-il d'un ton trs + tendre.</p> + + <p>—Non... je m'embte...</p> + + <p>—Pourtant tout a trs bien march aujourd'hui... Voyons! je + ne m'explique pas?...</p> + + <p>—Je ne sais pas ce que j'ai... mais je suis nerveuse. Il me + semble qu'il va m'arriver un malheur...</p> + + <p>—Je suis l, moi, tu sais bien! Et prt te dfendre</p> + + <p>—Vois-tu, dit Zzette, je voudrais avoir dix-huit ans... + Alors je serais plus forte... je me ferais manciper. Et puis, quand + mme a ne conviendrait pas ces Tabary, qui t'en veulent tant, je ne + sais pas pourquoi... je pourrais me marier avec toi... Alors, nous + serions deux...</p> + + <p>—Laisse passer le temps, ma chrie, le temps viendra...</p> + + <p>—Oui... Mais d'ici l? Moi, je me tirerai toujours + d'affaire... Ils ont trop besoin de moi et, aprs tout, je les tiens! + Mais toi, qui restes malgr eux dans la mnagerie, toi, dont je leur + ai impos la prsence!... Ah! je t' en prie, prends bien garde!</p> + + <p>Il tait une heure du matin quand les deux amants se quittrent. + Zzette rentra chez elle, alluma sa lampe et ferma sa porte clef. + Elle se prparait se dshabiller quand un bruit la fit + retourner.</p> + + <p>Derrire elle Jean Tabary debout la regardait l'oeil brillant de + convoitise.</p> + + <p>—Toi, ici! que fais-tu? demanda Zzette qui se sentit devenir + ple.</p> + + <p>—Je t'ai prvenue, dit le jeune homme, la voix haletante. Je + t'ai fait l'aveu de la passion que j'prouve, tu n'as jamais voulu + m'couter. Tu me fermes la bouche chaque fois que je veux te faire + entendre une parole d'affection. Tu affectes de croire que parce que + j'ai sur la conscience un acte que j'ai regrett et qui me pse, je + suis incapable de tout bon sentiment. Je tiens te prouver le + contraire. C'est pourquoi je suis venu ce soir...</p> + + <p>—Je n'ai pas t'couter... je ne veux rien entendre de toi! + Va-t'en! je t'ordonne de t'en aller!</p> + + <p>—Non! je ne partirai pas avant que je t'aie dit tout ce que + j'ai te dire. La vie dsormais m'est insupportable sans toi... Je te + veux!... Chaque fois que je te regarde, je sens en moi quelque chose + qui m'enlve la notion de tout ce qui m'entoure... Si je suis un + misrable, je sens que ton amour me rendrait meilleur... Je t'aime, je + veux que tu m'aimes!</p> + + <p>—Encore une fois, va-t'en! dit Zzette en passant derrire la + table qui la sparait du lit.</p> + + <p>—Et depuis que tu prodigues ce Giovanni les marques de ton + affection, la vue de tout le monde, je suis pris d'une jalousie que + je ne puis refrner. Je voudrais le prendre, le tenir en mon pouvoir, + le tuer, pour tre sa place... Ah! un jour ou l'autre, nous + rglerons cette affaire de lui moi, je te le promets... Aprs tout, + tu es ma pupille, j'ai autorit sur toi! Et c'est lui qui t'a + dtourne!</p> + + <p>—As-tu donc dj oubli nos conventions? Un mot de plus et + ds demain, je mets ma menace excution! cria Zzette dont les + doigts se crisprent sur le dossier d'une chaise.</p> + + <p>—Eh bien! que m'importe! Tu me dnonceras! On m'arrtera! + J'aime mieux tout que la vie que je mne. Le scandale ruinera la + mnagerie et je serai veng!... Que m'importe la vie si je ne t'ai + pas!... Aussi bien, est-ce une vie que le supplice que j'endure sans + trve?... Je te veux... Nous serons l'un l'autre toujours... + Sinon...</p> + + <p>—Sinon, quoi? demanda Zzette pouvante de l'expression du + regard de Tabary.</p> + + <p>—Sinon... je te prends! De gr ou de force tu + m'appartiendras!</p> + + <p>Il carta la table et fit un pas vers la jeune fille.</p> + + <p>—N'avance pas! dit Zzette rsolument en saisissant un + chandelier qui se trouvait plac sur une petite commode. N'avance pas + ou j'appelle et je frappe!...</p> + + <p>—Tu appelleras! dit Jean narquoisement. Et qui donc? Giovanni + sans doute? Il est loin prsent!... La mnagerie est isole. Les + caravanes voisines sont dsertes. Celles qui sont occupes renferment + des gens qui dorment et que tes cris n'veilleront pas. Crois-moi, ne + rsiste pas... Tes coups ne m'effraient pas plus que tes menaces!</p> + + <p>Il n'avait pas achev que Zzette ayant d'un revers de main ouvert + la petite fentre, appelait de toute la force de ses poumons:</p> + + <p>—Giovanni, moi! l'aide! au secours!</p> + + <p>—Je dis qu'il ne viendra pas! gronda Tabary en renversant la + table pour s'lancer sur la jeune fille.</p> + + <p>La lampe tomba et s'teignit.</p> + + <p>Avant que la jeune fille et le temps de se servir de son arme, + elle se sentit enleve dans les bras nerveux de Jean Tabary.</p> + + <p>Il la dposa sur le lit, lui faisant un billon avec sa main, + l'immobilisant sous le poids de son corps...</p> + + <p>Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques, + inarticuls, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entre + vola en clats et une voix retentit au dehors...</p> + + <p>—Tiens bon, Zzette, me voici!</p> + + <p>C'tait Giovanni. Mais la porte ferme en dedans tenait bon.</p> + + <p>Jean Tabary s'tait moiti redress, incertain s'il devait lcher + sa proie ou s'lancer au-devant du nouveau venu.</p> + + <p>Il allait s'arrter a ce dernier parti, s'opposer l'entre du + dompteur quand, la porte, branle par des efforts rpts, cda + enfin...</p> + + <p>Giovanni tait dans la place.</p> + + <p>Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa compltement, + les poings ferms, prt la lutte.</p> + + <p>Mais le dompteur le prvint. D'un bond, il sauta sur cette ombre + dans laquelle son instinct lui fit reconnatre Tabary.</p> + + <p>—Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais dj + Giovanni avait saisi son adversaire, lui serrant la gorge comme dans + un tau. Les deux hommes s'enlacrent, puis leurs pieds + s'embarrassrent dans la table renverse et ils roulrent ensemble + terre.</p> + + <p>On n'entendait plus que des sons touffs, des injures peine + distinctes... Une masse vivante et indcise se tordait... sans qu'il + ft possible de distinguer qui avait le dessous.</p> + + <p>Alors Zzette sauta terre... grce son exacte connaissance des + lieux, elle put trouver une allumette et une minute aprs la scne + s'claira.</p> + + <p>Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary + rlant.</p> + + <p>—Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misrable! + Abuser d'une enfant!</p> + + <p>—Laisse-le, Giovanni! implora Zzette.</p> + + <p>—Quand je serai sr qu'il ne recommencera pas! Et de son + poing ferm il martelait la face dj tumfie de Tabary.</p> + + <p>Enfin las de cette lutte dsormais ingale, il obit. Il aida son + ennemi, aveugl par le sang, se relever.</p> + + <p>—Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne pas t'avoir trangl, + comme tu le mritais!</p> + + <p>Sans un mot, Jean sortit, mais ds qu'il fut dehors:</p> + + <p>—Giovanni, cria-t-il, nous nous retrouverons!... Et quant + toi, Zzette, prends bien garde!</p> + + <p>Il disparut en courant dans l'obscurit, tandis que la jeune fille + tombait dans les bras de son sauveur.</p> + + <p>—Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je + t'aime!</p> + <hr style='width: 65%;'> + <a name='XVI'></a> + + <h2>XVI</h2> + <br> + + + <p>L'attentat inou de Jean Tabary dtermina la rupture dfinitive de + Zzette avec son tuteur, sans toutefois que personne songet tirer + parti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice satisfaire + toutes les rancunes.</p> + + <p>Si d'une part Jean renona se venger ouvertement de la rsistance + de la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de + Giovanni, celle-ci de son ct ne pensa pas une minute mettre ses + menaces excution.</p> + + <p>Bien que l'acte de Tabary, prvu par le Code et sanctionn par le + tmoignage du dompteur, ft une arme dangereuse, elle ne s'en servit + pas plus que de la connaissance du crime.</p> + + <p>Le scandale qui fut rsult d'une double dnonciation eut amen + peut-tre la ruine de la mnagerie et, d'autre part, il eut fallu + mler le nom de Franois Chausserouge toute cette affaire.</p> + + <p>C'tait une extrmit laquelle Zzette, quelque dsir et quelque + besoin qu'elle en et, ne pouvait se rsoudre, et qui rpugnait son + caractre.</p> + + <p>Comme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la + police une instinctive horreur.</p> + + <p>Il lui suffisait de continuer inspirer ses ennemis uns crainte + salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour + user de ce moyen.</p> + + <p>Maintenant que Tabary, par la brutalit de son attentat et son + insigne maladresse, avait encore aggrav son cas, elle se sentait plus + que jamais matresse de la situation.</p> + + <p>La scne de la veille lui permettait dsormais de dicter sa + volont, d'affirmer son autorit, de rompre avec son tuteur toute + autre relation que celles que la bonne administration de la mnagerie + rendait indispensable, cela lui suffisait.</p> + + <p>Elle songea seulement profiter de cette nouvelle victoire en se + mettant pour l'avenir compltement l'abri d'une nouvelle + agression.</p> + + <p>La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention + constante lui sembla un danger pour le jeune homme.</p> + + <p>Qui sait, maintenant que son amour n'tait plus un secret pour + Jean, si celui-ci, conseill par sa mre, ne serait pas capable, la + jalousie aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des + embarras cet amoureux d'une fille de quinze ans?</p> + + <p>Il fallait donc mettre le dompteur l'abri de toute tentative de + ce genre, et c'est alors qu'elle songea avoir recours cette fois + la protection de Charlot.</p> + + <p>Avec un pareil appoint, elle se sentait de force lutter contre + les Tabary.</p> + + <p>Fatma, qui s'tait mise, ainsi que son lutteur, si aimablement sa + disposition, fut la seule qui elle fit la confidence de ce qui + s'tait pass.</p> + + <p>Aucune indiscrtion n'tait naturellement craindre de la part de + Jean, qui, ds son retour la caravane de sa mre, s'tait mis au + lit, faisant rpandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait + quelques jours de repos.</p> + + <p>Fatma ne montra pas le moindre tonnement en entendant le rcit que + lui fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait t + victime.</p> + + <p>—De la part de Tabary que je connais depuis des annes, + dit-elle, il faut s'attendre tout, c'est crapule et compagnie!... + Seulement dans cette affaire-l, tu as le beau rle, il faut le + garder. Tu as raison de vouloir que ton amoureux ne se montre plus. + Viens avec moi, nous allons trouver Charlot, qui est sa baraque... + En route nous rflchirons sur ce qu'il y a lieu de faire.</p> + + <p>Il tait deux heures de l'aprs-midi; la mnagerie ne donnait qu' + quatre heures sa premire reprsentation de jour; ils avaient le temps + d'aviser.</p> + + <p>—Je ne veux plus, dit Zzette, remettre jamais les pieds dans + la caravane des Tabary. Ce matin, j'ai djeun avec Giovanni au + restaurant. Mais tout l'heure, quand je vais me trouver dans la + mnagerie en face de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de + faire?</p> + + <p>—Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'tait pass. + Ne souffle pas mot de ce qui t'est arriv dans la nuit, mais exige + tout ce que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dgage + compltement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas + de cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te + plaindrais-tu pas?</p> + + <p>—Parce que, dit Zzette, je ne veux avoir aucun rapport avec + la police. Cela m'entranerait dire des choses qui ne doivent pas + sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le moment sera + venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir recours + personne. J'ai mes raisons pour cela.</p> + + <p>Et en parlant ainsi d'un ton trs modr, trs calme, les yeux de + Zzette brillaient d'un clat inaccoutum.</p> + + <p>On et dit que maintenant qu'elle se sentait plus forte, mieux + arme, partant plus sre de russir, elle mrissait un plan, caressait + un projet, que la protection dont elle allait tre l'objet et le + concours des circonstances allaient rendre ralisable.</p> + + <p>Elle sourit, puis, sur un ton assez indfinissable:</p> + + <p>—Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon pre m'a dit souvent: + Zzette, chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un + principe dont il ne faut jamais s'carter, si l'on veut maintenir + intactes sa dignit et son indpendance: oeil pour oeil, dent pour + dent! Eh bien! on m'a fait souffrir, on a fait souffrir mon pre, + j'acquitterai cette vieille dette, je rendrai au centuple tout ce + qu'on m'a fait... Je vengerai du mme coup et mon pre et ma mre, que + Louise Tabary a tue, et moi-mme... Et cela toute seule, avec vous + deux et Giovanni, si vous voulez m'aider... quand le moment sera + venu...</p> + + <p>—Mais pour le moment? interrogea Fatma. Que veux-tu de + nous?</p> + + <p>—En attendant que l'heure ait sonn, je veux tre l'abri + d'une scne semblable celle d'hier... simplement.</p> + + <p>—Zzette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous fais tu + mystre, nous, tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets + d'avenir?... Nous pourrions peut-tre ds prsent t'aider plus + utilement.</p> + + <p>—Non! Non! riposta Zzette, plus tard... plus tard, je t'en + prie!</p> + + <p>Et elle ajouta en riant:</p> + + <p>—Je ne me suis confie jusqu' ce jour qu' mon lion Nron, + qui me comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit + personne, pas mme Giovanni... Mais, tu verras, tu verras!</p> + + <p>En ce moment les deux femmes arrivaient la baraque de Bertrand + (de Marseille), chez qui tait engag Charlot.</p> + + <p>Le jeune lutteur, bien cambr dans son maillot, tait en parade, + car le patron des Arnes donnait sans discontinuer, toutes les + demi-heures, des reprsentations pendant l'aprs-midi entire.</p> + + <p>Dj la foule nombreuse des curieux venus la fte entouraient + l'estrade, le bonisseur avait embouch son porte-voix et conviait les + amateurs de belles luttes entrer afin d'admirer la force et + l'adresse des plus redoutables champions franais, tous engags par M. + Bertrand, si soucieux de conserver son tablissement unique au + monde, son renom et sa clientle.</p> + + <p>—Crois-tu qu'il est beau! dit Fatma en s'arrtant subitement + et en dsignant son amie le torse musculeux de Charlot. Il ne nous a + pas aperues. Nous allons entrer par derrire sans qu'il le sache et + nous le verrons lutter.</p> + + <p>—Si tu veux! dit Zzette, auquel plaisaient tous les genres + d'exercices qui demandent du courage ou de la force.</p> + + <p>Elles assistrent la reprsentation, caches dans le coin le plus + sombre de la baraque.</p> + + <p>Aprs l'enlvement des haltres par un colosse appel le Terrible + Toulousain, qui jongla galement avec des poids de cinquante + kilogrammes, on aborda la partie la plus intressante de la + reprsentation.</p> + + <p>Charlot fut un des vainqueurs.</p> + + <p>Fatma, les yeux bants d'admiration, serrait le bras de sa compagne + chaque coup que portait son amant, chacune de ses parades + savantes.</p> + + <p>—Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un + lutteur pay pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous + a vues et c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il + beau? Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras tre + tranquille?</p> + + <p>Aprs la reprsentation, Fatma tomba dans les bras de son + amant.</p> + + <p>—Tu sais, je suis bien souvent mchante avec toi... Mais + chaque fois que je te vois travailler, a me fait la mme motion et + le mme plaisir. J'oublie tout!... Dans ces moments-l, tu pourrais me + demander ce que tu voudrais.</p> + + <p>Charlot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa matresse.</p> + + <p>—Tout a, pronona-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me + voyais me battre srieusement, a serait bien autre chose!</p> + + <p>—Eh bien! y a peut-tre Zzette qui a de l'ouvrage te + donner.</p> + + <p>—Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Charlot galamment, du moment + que a vous fait plaisir toutes deux.</p> + + <p>Le lutteur tait un garon d'intelligence trs ferme, d'esprit un + peu lourd. Trs fier de ses biceps, il tait dvou l'excs et s'il + tait heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des + dames, comme il disait, c'tait autant par orgueil que par bont + d'me.</p> + + <p>Pour Fatma, qui avait sur lui une influence norme, il se fut lanc + sans une objection dans les aventures les plus prilleuses, sans se + soucier le moins du monde, ni mme se douter du danger.</p> + + <p>Il tait honnte, mais d'une honntet lui, qui l'empchait de + concevoir et par consquent d'accomplir une mauvaise action, mais son + inconscience lui et fait commettre une infamie, sans du reste qu'il + s'en doutt, simple instrument dans la main de sa matresse.</p> + + <p>—Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribu + le rouleau. Aprs a, je suis vous.</p> + + <p>On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des qutes + invariablement faites dans les baraques, aprs chaque exercice.</p> + + <p>Ce rouleau appartient toujours dans tous les tablissements au + patron. Chez les lutteurs seulement, elle est partage galement entre + les pensionnaires de la maison.</p> + + <p>Quelques instants aprs, tous les trois taient attabls dans un + petit bar tabli sur l'esplanade, non loin des Arnes, et Fatma + exposait la situation. Elle raconta l'attentat dont Zzette avait + failli tre victime.</p> + + <p>—C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Charlot, + Giovanni ne pouvait donc pas le crever tout fait?</p> + + <p>—Oh! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas + rebiffer, mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une + correction srieuse et digne de ses mrites, comme il est plus sage de + ne pas laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est + l'amant de Zzette, j'ai dit notre amie qu'elle pouvait compter sur + toi.</p> + + <p>—Je te crois! dit Charlot, j'aurai vraiment du plaisir lui + tarauder les ctes cet animal-l, surtout aprs ce que sa mre a + fait Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous + exploiter!</p> + + <p>Alors Zzette prenant la main du lutteur:</p> + + <p>—Je vous remercie, mon vieux Charlot, c'est gentil ce que + vous faites pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les + deux yeux, s'il fallait m'aider dans une occasion o il pourrait y + avoir du danger pour nous deux... est-ce que je pourrais + compter?...</p> + + <p>—Pardi!... alors ce serait bien plus drle! dit le gant.</p> + + <p>—Voil une cachottire qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a + envie de faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma.</p> + + <p>—Si c'est pas le moment... elle a peut-tre raison. Ds + l'instant que je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera + venu...</p> + + <p>Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes.</p> + + <p>Il fut entendu que Charlot passerait dsormais la mnagerie + toutes les heures que lui laisserait son service. Zzette se faisait + forte de contraindre les Tabary accepter ce contrle.</p> + + <p>Puis, comme il n'tait pas prudent la jeune fille de continuer + habiter seule dans une caravane isole, o elle restait en butte de + pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane tait trop + troite pour donner asile trois personnes, il fut entendu que la + fille de Chausserouge irait demeurer rue Cler, dans le petit htel + meubl o Charlot avait lu domicile.</p> + + <p>C'est l que chaque soir, Fatma, s'chappant de la tente o elle + tait cense passer ses nuits, allait retrouver son amant.</p> + + <p>Dans une chambre voisine du couple, Zzette n'aurait absolument + rien craindre. De l, comme disait Charlot, et en prenant ses + prcautions, on pouvait voir venir.</p> + + <p>Les deux femmes furent de retour la mnagerie juste au moment o + les garons de piste prparaient la parade et donnaient l'intrieur + le dernier coup de fion.</p> + + <p>Fatma courut son entresort et Zzette rentra dans sa caravane + pour s'habiller et se prparer paratre.</p> + + <p>Elle y tait depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pntra + son tour, aprs avoir frapp un lger coup la porte.</p> + + <p>Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse.</p> + + <p>—Eh bien! ma chre enfant, que se passe-t-il donc? Tu n'es + pas venue djeuner ce matin... Tu n'es pas malade?</p> + + <p>La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupfaite, + aprs ce qui s'tait pass d'une audace semblable.</p> + + <p>—Non!... rpliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce + n'est pas la faute de votre fils... Aprs la scne de cette nuit, vous + ne voudriez pas que je remette jamais les pieds chez vous?</p> + + <p>—Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade la pense + du mal qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reues. Il t'aime + tant qu'il avait perdu la tte, et c'est lui qui m'envoie pour te + demander d'oublier.</p> + + <p>—Madame Tabary, riposta Zzette nettement, si vous voulez + bien, nous ne parlerons plus de rien. Mon ge m'empche et m'empchera + longtemps encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du + pass, l'attentat d'hier, m'ont valu l'indpendance. Je ne veux pas + l'aliner. Il y a maintenant un abme entre nous. Je ne le franchirai + pas. Du reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai rsister mme par + la force.</p> + + <p>—Alors, dit Louise trs ple, c'est la guerre que tu nous + dclares dcidment? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre + nous que nos intrts?</p> + + <p>—Parfaitement.</p> + + <p>—Eh bien! mon tour, je te prviens que cette solution ne me + convient pas... Nous avons jusqu'ici t trop faibles... En somme, tu + n'es qu'une enfant. Nous t'avons jusqu' ce jour laiss suivre ton + caprice et ta fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons + des droits sur toi. Nous les exercerons. Je te prviens qu' partir + d'aujourd'hui nous exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu + refuses, nous saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues + faire la mauvaise tte, nous runirons le conseil de famille qui + avisera pour les mesures prendre...</p> + + <p>—Eh bien! je parlerai!...</p> + + <p>—Tu parleras! A ta volont! Nous acceptons la lutte... Il est + probable qu'on accordera plus de crdit la parole de mon fils et + la mienne qu'aux accusations dnues de preuves que tu pourras fournir + et que c'est toi qui supporteras les consquences de ta mauvaise + action... La mmoire de ton pre en souffrira et, d'autre part, si + nous sortons vainqueurs, je te prviens que tu peux t'attendre + tout... Nous verrons qui cdera le premier... Est-ce ton dernier + mot?...</p> + + <p>Zzette hsita une minute. Une rougeur subite colora ses + joues..</p> + + <p>Voil que subitement et au moment o elle s'y attendait le moins, + ses adversaires se rvoltaient. Voici que furieux d'avoir t vaincus + une premire fois, ils se dcidaient jouer leur dernire carte, le + tout pour le tout!</p> + + <p>A quel parti s'arrter?</p> + + <p>Son plan chouait puisqu'elle tait dsarme, puisque la menace + d'une dnonciation ne les effrayait plus. Elle pesa mentalement les + consquences de la dcision suprme qu'elle allait prendre.</p> + + <p>Sans doute le rsultat de cette rflexion rapide la satisfit; elle + estima que mme livre elle-mme, puisqu'elle avait depuis longtemps + renonc mettre la justice en mouvement, et aide par ses complices, + elle tait de taille gagner cette dernire partie, car un sourire + claira sa physionomie.</p> + + <p>—Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot.</p> + + <p>—Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la + Tabary en prenant cong et cessant dsormais de dissimuler.</p> + + <p>Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut + rejoindre son fils.</p> + + <p>—Tu sais, dit-elle Jean, la mme est la rebiffe! Ah! ma + foi, a m'a tellement exaspre que je lui ai lch son paquet... Je + l'ai mise en demeure de nous dnoncer si bon lui semble, mais je lui + ai signifi qu'elle ait dsormais nous obir comme par le pass.</p> + + <p>—Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un + coude, alors nous sommes fichus!</p> + + <p>—Dors tranquille, mon fillot! La mre Tabary n'est pas de la + rose de ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les + matres, car demain, comme je te l'ai promis, nous serons dbarrasss + de l'autre, de celui qui nous gne, du beau dompteur, du dfenseur des + orphelins... Quant la petite, je sais d'avance qu'elle ne parlera + pas!</p> + + <p>—Mais si pourtant elle allait?..</p> + + <p>—Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es + malade, ne t'occupe de rien...</p> + + <p>—Mre, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis + t'tre utile...</p> + + <p>—Il faut que tu ne prennes part rien... au contraire. + Demain soir tu pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-l.</p> + + <p>Quant Zzette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la + laissa fort trouble.</p> + + <p>Elle avait encore quelques minutes avant la reprsentation, elle + courut prvenir Fatma de ce qui venait de se passer.</p> + + <p>videmment, un danger inconnu la menaait; elle pouvait prsent + s'attendre tout; il fallait qu'elle se sentit de suite + vigoureusement appuye.</p> + + <p>—Fais vite venir Charlot... Je prvois qu'il y aura du + grabuge... Tout sera fini d'une faon ou de l'autre d'ici + quarante-huit heures, mais je ne veux pas tre prise au dpourvu. + Qu'il s'arrange pour tre libre, je lui revaudrai cela...</p> + + <p>—Que devra-t-il faire?</p> + + <p>—Rien pour l'instant. M'obir ensuite! Mais qu'il soit + l!</p> + + <p>—C'est bon! tu peux y compter, puisque nous te l'avons + promis!</p> + + <p>Zzette tait prsent une toute autre femme.</p> + + <p>Trs bonne et trs dvoue en temps ordinaire, toute la sauvagerie, + la rancune froce des gens de sa race se rveillaient en elle, + maintenant qu'on la poussait bout.</p> + + <p>Le mme sentiment qui avait dcid Chausserouge, cet tre si + faible, si indcis, frapper Vermieux, la dcidait prsent agir. + Elle tait rsolue ne reculer devant aucune extrmit.</p> + + <p>—C'est bon! C'est bon! On va voir! murmurait-elle tout bas, + comment se venge une ramoni!</p> + + <p>Elle voulait sortir tout prix victorieuse de la lutte qu'elle + avait accepte. Il lui fallait tous les atouts; elle prparait son + jeu.</p> + + <p>En descendant dans la mnagerie, elle s'arrta devant la cage de + Nron.</p> + + <p>Le lion vint en reniflant coller son nez devant les barreaux. Elle + passa sa petite main et flatta l'animal.</p> + + <p>—Tu es avec moi, dis, mon vieux Nron? Tu ne m'abandonneras + pas?</p> + + <p>Et le fauve, relevant la tte, chercha lcher le poignet de son + amie, comme s'il voulait rpondre son affectueuse parole.</p> + + <p>Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annonc le + commencement de la reprsentation, Zzette, redevenue calme, fit son + entre.</p> + + <p>Aprs les exercices de Giovanni, elle manoeuvra ses btes avec la + mme aisance qu' l'ordinaire.</p> + + <p>Le dernier numro, c'est--dire son entre dans la cage de Nron, + remporta un norme succs.</p> + + <p>Elle mit une sorte de coquetterie obtenir de la docilit de + l'animal des rsultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-l. Le + fauve, sous le fouet de sa dompteuse, devenait clin.</p> + + <p>Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tte boucle + dans sa gueule.</p> + + <p>Nron excutait comme un simple caniche les exercices les plus + varis sans la moindre rsistance.</p> + + <p>Elle sortit de l au milieu des applaudissements, encore plus calme + qu'auparavant.</p> + + <p>Au premier rang des spectateurs, Charlot le lutteur, qu'un avis de + Fatma avait fait accourir, se faisait remarquer par son + enthousiasme.</p> + + <p>Quand la foule se fut coule, il resta seul dans la mnagerie et + vint complimenter Zzette.</p> + + <p>—Je me suis arrang pour tre libre, dit-il bas l'oreille + de la jeune fille. Je suis votre disposition. Que faut il faire?</p> + + <p>—Dire comme moi et me faire respecter mme par la force.</p> + + <p>A ce moment, Louise Tabary s'approcha.</p> + + <p>—Zzette, dit-elle d'un ton plein d'autorit, ce soir tu + viendras dner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te prviens en + outre que tu coucheras l'avenir dans notre caravane, comme par le + pass. Il ne convient pas qu'une jeune fille de ton ge aille loger + loin de ses parents, seule dans un htel meubl.</p> + + <p>—D'abord, madame, dit Zzette, vous n'tes point mes parents, + ni votre fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais + jamais les pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dnerai et je + coucherai o bon me semblera.</p> + + <p>—Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois + obissance!</p> + + <p>—Pardon! dit Zzette en reculant d'un pas, je refuse!</p> + + <p>—Tu refuses?</p> + + <p>—Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous + la protection de M. Charlot, qui rpond de moi. Donc, soyez + tranquille, il ne m'arrivera rien de fcheux.</p> + + <p>—Charlot n'a rien voir l-dedans. Tu es ma pupille.</p> + + <p>—Eh bien! je m'mancipe, voil tout!</p> + + <p>—Madame, dit Charlot, en avanant sur un signe de la jeune + dompteuse, mamz'elle Zzette s'est remise moi pour la protger. Je + m'en suis charg. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... + aura affaire Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse.</p> + + <p>—Alors, dit Louise, ple de colre, ce n'est plus Giovanni, + tu donnes dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement + monsieur, l'amant de Fatma, je crois! Je vais la prvenir, nous + verrons comment elle acceptera cela...</p> + + <p>—Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-mme qui a pri + Charlot de me prter son aide et il n'a rien lui refuser, dit + Zzette. Ainsi!...</p> + + <p>—C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de + scandale inutile, mais nous verrons comment tout cela finira.</p> + + <p>Elle courut au contrle o Giovanni, en l'absence de Jean, comptait + la recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint sa + caravane.</p> + + <p>Une heure plus tard, et comme Charlot attendait sa matresse, en + compagnie de Zzette, dans le restaurant o ils avaient l'habitude de + prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colre.</p> + + <p>—Ah a! Voyons, m'expliquerez-vous, demanda-t-elle, ce qui + s'est pass? La mre Tabary est venue au moment o j'tais sur + l'estrade... Entre deux sances, elle s'est mise m'agoniser de + sottises... Je ne sais pas tout ce qu'elle ne m'a pas racont..! Elle + m'a traite comme la dernire des dernires... Nous nous sommes + engueules ferme et ma foi, j'ai fini par lui ficher mon compte! Me + voil libre maintenant! Demain, j'irai trouver Boyau-Rouge... Je lui + vendrai les trucs de la vieille et, puisqu'elle fait la mchante, nous + allons la flanquer en bas, elle et son entresort.</p> + + <p>On mit rapidement Fatma au courant de la scne qui venait de se + passer.</p> + + <p>—Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!... + a chauffe... nous allons rire...</p> + + <p>On tait au dessert quand Giovanni, qui avait t retenu jusque-l + par les occupations multiples qui lui incombaient depuis + l'indisposition de Jean, vint retrouver ses amis.</p> + + <p>—Je ne sais pas, dit-il son tour, ce qu'a la mre Louise, + aujourd'hui. Je la connais, je suis sur qu'elle manigance un tour de + sa faon... Ouvrons l'oeil!</p> + + <p>Zzette prtait, sans y prendre part, une oreille distraite cette + conversation.</p> + + <p>Enfin, et comme si elle sortait d'une rverie qui l'avait + transporte mille lieues de ses complices:</p> + + <p>—Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais + vous rvler mon secret...</p> + + <p>Et d'une voix haletante, pleine d'motion, elle raconta tout, les + intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-pre, + l'histoire de sa mre, morte petit feu, mine autant par le chagrin + que par la maladie, l'influence nfaste de Tabary sur Chausserouge, + l'assassinat de Vermieux, auquel elle avait assist, la mort de son + pre, les scnes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle + conclut:</p> + + <p>—J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas + le courage, et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont devin et + veulent passer outre. A tout prix, les Tabary veulent me faire + disparatre pour rester les seuls matres de la mnagerie. Demain, + j'aurai gagn... moins que ce ne soit eux! Si nous restons + victorieux, je veux que nous ne le devions qu' nous-mmes, sans + l'assistance d'aucune police et j'ai pris une rsolution + terrible...</p> + + <p>Elle se tut.</p> + + <p>Zzette avait parl d'un ton si solennel que tous les assistants + sentirent que la dcision de la jeune fille tait irrvocable.</p> + + <p>—Laquelle? demanda enfin Fatma.</p> + + <p>—Celle de me dbarrasser de Jean Tabary, rpliqua + tranquillement la fille de Chausserouge. Je vous ai racont tout + l'heure comment il avait t le mauvais gnie de ma famille... + Aujourd'hui il est encore mon ennemi... A bref dlai, je serai sa + victime, si je ne me rvolte pas... Le moment est donc venu... Il faut + que Jean Tabary ou moi disparaissions... Hier, nous nous sommes lanc + un dernier dfi, la mre Louise et moi... Il faut que demain tout soit + fini... Aprs-demain, il sera peut-tre trop tard!</p> + + <p>—Mais, interrompit Fatma, tu partes absolument de te + dbarrasser d'un homme comme de la chose la plus naturelle du monde... + Et la police?...</p> + + <p>—Il ne tiendrait qu' moi de la mettre en mouvement... Mais + je vous ai dj dit que je voulais agir par moi-mme... Il ne s'agit + que de savoir choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien dire...</p> + + <p>—Il y a l'exemple de Vermieux, dit Giovanni, comme tu nous + l'a racont tout l'heure. Je ne pense pas que ce soit ce moyen que + tu as choisi. a russit une fois, mais rarement deux fois...</p> + + <p>—Il y a Nron, simplement... dit Zzette, mon Nron, qui + m'obit comme un chien docile et dont la frocit est connue de tout + le personnel de la mnagerie...</p> + + <p>—C'est vrai que Nron ne ferait qu'une bouche de Jean + Tabary, dit Fatma, mais comment arriver ?..</p> + + <p>—Je n'hsite qu'en ce qui concerne le moyen d'excution... + Tabary, pour son inoffensif numro, entre dans certaines cages... Une + erreur du garon de piste peut faire pntrer dans la cage centrale + l'animal furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais a ne + pourrait se faire qu'en pleine sance, en public, au cours des + reprsentations... Et ce moyen-l est dangereux... Il en est un autre: + Ouvrir la porte de la cage et y jeter, la tte premire, Tabary. Avec + l'aide d'un gars comme Charlot, a serait facile, mais Charlot + voudra-t-il se compromettre ce point?... conclut Zzette en + regardant fixement le lutteur.</p> + + <p>Charlot ne broncha pas. Devant cette interrogation muette de la + jeune fille, il haussa lgrement les paules..</p> + + <p>—Puisque je t'ai dit que j'tais dcid tout.,. S'il le + faut, je te le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je + me charge de te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres.</p> + + <p>—Nous n'en arriverons l que si nous ne pouvons faire + autrement, dit Zzette, qui parlait de cette rsolution extrme de la + faon la plus naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour + rien l'ami Charlot.</p> + + <p>—Alors, que dcides-tu?</p> + + <p>—Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez + franchement si vous m'approuvez?</p> + + <p>—Absolument! dit Fatma. Dent pour dent, oeil pour oeil.</p> + + <p>—Donc, nous attendrons les vnements. L journe de demain + sera une journe mmorable, d'o dpendra notre avenir tous. Nous + laisserons les Tabary nous attaquer... Il suffit seulement que je + sache aujourd'hui que j'ai sous la main des amis dtermins agir, et + en venir aux dernires extrmits si la faon dont on nous traitera + nous y force. Donc, ne vous loignez pas... Ce soir, aprs la dernire + reprsentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de + moi, afin d'tre prts toute ventualit, et, ensuite, la garde de + Dieu!</p> + + <p>Elle rentra la premire dans sa caravane. Les conjurs rests seuls + demeurrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une + enfant, en somme.</p> + + <p>Ils admiraient qu'elle et pu, jusqu' ce jour, porter le poids + d'un pareil secret et rsister si vaillamment aux entreprises de ses + ennemis.</p> + + <p>Aussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songet riposter, + prparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait + infligs.</p> + + <p>A ces gens d'esprit droit, mais peu cultiv, la peine du talion + semblait une punition juste, mrite, et puisque la justice avait t + impuissante jusqu' ce jour protger l'innocence perscute et + punir le mal, il paraissait quitable de choisir une revanche digne du + forfait.</p> + + <p>—En voil une petite, dit Fatma, qui a de la tte! Tu + l'pouseras, Giovanni, et avec elle, quand vous serez tous deux + redevenus les matres de la mnagerie, qui n'aurait jamais d cesser + de vous appartenir, o les Tabary n'auraient jamais d mettre les + pieds, vous ferez de l'or! Vous deviendrez riches, je vous le dis!</p> + + <p>—Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le + dompteur, mais la lutte sera-t-elle gale, avec ces gens qui ont + l'habitude du crime, qui ont pour eux l'ge, presque le droit, + puisqu'en somme, ils sont les tuteurs?</p> + + <p>—Mais puisque Charlot se charge de tout! riposta Fatma. + N'est-ce pas, Charlot?</p> + + <p>—Pour sr! dit le lutteur, je les dteste, ces canailles-l, + comme si c'tait moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hsiterai + pas une minute, quand je devrais y perdre mon nom!</p> + + <p>Jusqu' l'heure des reprsentations de la soire, les conjurs + restrent ensemble, faisant leurs projets d'avenir.</p> + + <p>Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps aprs le dpart de + Giovanni, le lutteur et sa matresse durent enfin se retirer, ils se + rendirent sans bruit, vitant de se faire remarquer, vers la caravane + dserte voisine de celle de Zzette, o ils avaient dcid de passer + cette nuit suprme.</p> + + <p>Giovanni y couchait encore, mais on avait tendu un matelas + terre, sur lequel devaient reposer les deux amants.</p> + + <p>Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurit de la + nuit, ils aperurent une ombre qui les prcdait et se dirigeait vers + la voiture.</p> + + <p>Fatma serra le bras de son amant.</p> + + <p>--- Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable va-t-elle faire + par l?</p> + + <p>Tous les deux, trs intrigus de cette dcouverte, voulant en avoir + le coeur net, se dissimulrent dans l'angle form par deux baraques + accoles l'une l'autre.</p> + + <p>Louise s'arrta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup + d'oeil, puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra.</p> + + <p>Charlot s'avana alors doucement, monta sur une roue et jeta un + coup d'oeil l'intrieur par la petite fentre.</p> + + <p>Louise Tabary avait allum une bougie; elle s'tait arrte devant + le porte-manteau qui supportait les vtements ordinaires de + Giovanni.</p> + + <p>Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la + vieille femme, qui presqu'aussitt souffla la lumire et ressortit, + non sans s'tre assure en promenant de nouveau autour d'elle un + regard investigateur qu'elle n'avait pas t pie, mais il se rserva + d'avertir le dompteur de cette dmarche insolite que rien + n'expliquait.</p> + + <p>La caravane appartenait Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait + rien y faire et sa prsence une pareille heure ne prsageait pas + un but honnte.</p> + + <p>En effet, aprs la reprsentation, Charlot raconta ce qu'il avait + vu Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'nigme.</p> + + <p>—Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais dmnag + et si son fils pouvait recommencer sans danger sa tentative rcente. + Elle aura t fixe, puisqu'il lui aura t possible de s'apercevoir + que, non seulement je ne me disposais pas cder la place, mais + encore que tout tait prpar pour vous recevoir. Donc nous serons + tranquilles cette nuit... Attendons la suite!</p> + + <p>En effet, Zzette put, toute cette nuit, reposer en paix.</p> + + <p>Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas.</p> + + <p>Le lendemain, onze heures, Giovanni allait chercher la jeune + fille pour la conduire leur restaurant habituel quand il fut accost + par un personnage qu'escortaient deux hommes mine suspecte.</p> + + <p>—Vous tes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu.</p> + + <p>—Oui, monsieur.</p> + + <p>—Veuillez alors me conduire votre caravane. Je suis + commissaire de police du quartier des Invalides et vous tes accus + d'avoir vol la femme Tabary une somme de 550 francs.</p> + + <p>—Mais, monsieur... protesta le dompteur..</p> + + <p>—Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne + demande pas mieux que de vous trouver innocent.</p> + + <p>Une minutieuse perquisition n'amena aucun rsultat, quand tout + coup, dans l'une des poches intrieures d'un veston du dompteur, un + inspecteur dcouvrit une petite liasse qu'il ouvrit...</p> + + <p>Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent + francs et un billet de cinquante, exactement la somme rclame par + Louise Tabary.</p> + + <p>Giovanni tait atterr. Comment cet argent se trouvait-il dans sa + poche?</p> + + <p>Il y eut un moment de silence que rompit le premier le + commissaire.</p> + + <p>—Monsieur, dit-il, vous tes arrt. Je vous prie de me + suivre mon bureau, o vous allez tre interrog rgulirement.</p> + + <p>—Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je + vous assure, je vous jure...</p> + + <p>—Vous vous expliquerez tout l'heure, repartit le magistrat + d'un ton glacial.</p> + + <p>—Monsieur le commissaire, dit alors Zzette, je vous affirme + sur l'honneur que Giovanni est innocent!... Je suis la fille du + dompteur Chausserouge, aussi intresse par consquent que Mme Tabary + ce que ces cinq cents francs que l'on prtend avoir t vols se + retrouvent et je sais... je suis sre que Giovanni est l'objet d'une + machination infme... qu'il est innocent!...</p> + + <p>—Nous verrons! dit le magistrat.</p> + + <p>Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entranrent + Giovanni.</p> + + <p>Zzette demeura seule, dsespre.</p> + + <p>C'tait donc l le commencement de cette vengeance dont l'avait + menace Louise Tabary! Et maintenant quelles reprsailles + n'allait-elle pas se livrer?</p> + + <p>Aujourd'hui, c'tait le tour de Giovanni. Demain, ce serait le + sien!</p> + + <p>Et une haine sauvage mordait l'enfant au coeur, une haine qu'elle + et voulu assouvir de suite!</p> + + <p>Giovanni arrt!... Ce garon si doux, si bon, si incapable d'une + mauvaise action!</p> + + <p>Et se trouver dans l'impossibilit de le secourir, de l'arracher + des griffes de cette police dteste!</p> + + <p>Courir son tour derrire le jeune homme, au commissariat, rvler + ce qu'elle savait, quoi bon!</p> + + <p>On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant + qu'on pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, + uniquement pour sauver son amant!</p> + + <p>Car enfin, quelle autre preuve possdait-elle que son tmoignage, + ce tmoignage que l'arrestation de Giovanni rendait dsormais + suspect.</p> + + <p>Ah! certes, il fallait agir, agir promptement et srement.</p> + + <p>La vieille femme s'tait promis une revanche... elle la prenait ou + du moins commenait la prendre.</p> + + <p>Non, elle, Zzette, ne donnerait pas sa mortelle ennemie, une + pareille satisfaction!</p> + + <p>Ce qui importait prsent, c'tait de chercher un moyen de prouver + l'innocence de Giovanni et l'indignit de la conduite des Tabary.</p> + + <p>C'tait de trouver une occasion de vengeance.</p> + + <p>Et soudain revint son esprit, le projet qu'elle avait form tout + bas et qu'elle caressait depuis si longtemps.</p> + + <p>Ah! certes, il tait grand temps de le mettre excution... mais + comment?</p> + + <p>Elle en voulait bien plus Jean, la cause premire de tous ses + maux, qu' Louise, mais Jean, retenu la chambre, n'avait pas paru + depuis deux jours.</p> + + <p>N'importe! il fallait agir! Peut-tre un hasard heureux la + favoriserait-il!</p> + + <p>Et elle descendit la mnagerie.</p> + + <p>L'tablissement tait dsert. Les btes assoupies reposaient, + tendues dans leurs cages. Mlancoliquement, le cerveau rempli de + penses, du projets contradictoires, elle marcha lentement dans la + petite alle qui longe les barreaux.</p> + + <p>En passant, elle appelait par son nom, chacun des pensionnaires, et + flattant, quand ils taient proximit de sa main, ceux que leur bon + caractre dsignait sa caresse.</p> + + <p>Une inspiration ne lui viendrait donc pas... un moyen de se venger + et de faire une clatante justice!...</p> + + <p>Et c'tait sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi + accomplir la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour + triompher!</p> + + <p>Quand elle fut en face de son grand ami, du hros de tant de + drames, de Nron, elle s'accouda la balustrade et demeura + rveuse...</p> + + <p>De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en + tte...</p> + + <p>Le lion, la vue de la jeune fille, s'tait lev; il se battait + les flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le + plancher avec ses ongles...</p> + + <p>L'oeil de Zzette s'illumina...</p> + + <p>Pauvre Nron! C'tait sur lui qu'elle avait compt surtout...</p> + + <p>Mais aucune occasion ne se prsentait...</p> + + <p>Plus elle regardait le lion, plus l'ide fixe qui l'obsdait + s'implantait dans sa cervelle...</p> + + <p>Et ce moment o, toute sa haine, elle tait prte tous les + hrosmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable.</p> + + <p>Elle s'tonna de n'en avoir pas plus tt tent l'excution.</p> + + <p>C'tait si simple!</p> + + <p>Profiter d'une occasion o Jean Tabary seul avec elle dans la + mnagerie viendrait proximit de la cage, faire un signe Charlot + rest aux aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant + son ennemi par la ceinture, l'enfournerait par l'troite ouverture + jusque sous les pattes du fauve!</p> + + <p>Pourquoi avait-elle recul?</p> + + <p>Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre + Charlot, malgr sa bonne volont.</p> + + <p>Pourtant, il n'y avait rien craindre...</p> + + <p>On avait tu Vermieux et nul doute n'avait germ dans l'esprit des + gens de police.</p> + + <p>Cette fois encore, sans tmoins, ils attribueraient la mort de + Tabary un accident frquent dans les mnageries.</p> + + <p>Dcidment, elle avait t faible et elle subissait aujourd'hui la + peine de son dfaut d'nergie.</p> + + <p>Du coup elle et t venge; Giovanni n'et pas t arrt et, son + crime et-il t dcouvert, sa situation n'et certainement pas t + pire.</p> + + <p>Quel avenir lui tait rserv pendant les quatre annes qui la + sparaient encore de sa majorit, vis--vis de ses bourreaux, qui + avaient pour eux la force et la ruse?</p> + + <p>Elle en tait l de ses dsolantes rflexions et elle s'oubliait + caresser Nron, quand soudain la crinire de l'animal se hrissa et il + se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd + rugissement.</p> + + <p>Elle se retourna.</p> + + <p>Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la + mnagerie.</p> + + <p>Il avana, l'air goguenard, les lvres plisses par un sourire + mauvais.</p> + + <p>—Bonjour, Zzette!... Eh bien! tu te consoles avec Nron + d'avoir perdu ton amoureux.</p> + + <p>L'enfant ne rpondit pas.</p> + + <p>Elle se retourna et resta adosse la cage.</p> + + <p>—Un joli choix que tu avais fait l! Un voleur! Encore + heureux que ma mre s'est aperue temps de son mange... Et ce + n'tait probablement pas son coup d'essai!</p> + + <p>—Tais-toi! fit la jeune fille. Tais-toi! a vaudra mieux! + Mieux que personne, tu sais que tu mens!...</p> + + <p>Ne crains rien! a ne te portera pas bonheur!</p> + + <p>—Qu'est-ce que tu veux que a me fasse? Je suis le matre + ici... Il a port la main sur moi... Il est puni!</p> + + <p>—Le dernier mot n'est pas dit... pronona Zzette, je suis l + encore, moi... et tu ne me feras pas arrter!...</p> + + <p>—Non, mais je te prendrai... j'ai jur que tu serais moi, + Zzette... je ne reculerai devant rien... je t'en prviens! Je t'avais + prvenue, tu vois que je tiens ma promesse...</p> + + <p>—Il me reste d'autres dfenseurs... et ceux-l peut-tre + auront raison de toi!</p> + + <p>—Qui cela?... Fatma... et Charlot, deux brutes!</p> + + <p>—Il y a aussi Nron, dit Zzette, en montrant du doigt le + lion qui, la gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean + Tabary.</p> + + <p>—Si celui-l me gne trop, rpliqua le jeune homme, je ne + regarde pas un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il + ne sera pas sage ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite + raison.</p> + + <p>—Pas tant que je serai l! cria Zzette. Nron est moi... + et si aprs m'avoir enlev Giovanni, tu tentais de toucher celui-l, + qui m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le + jure, je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes salets en + une fois!...</p> + + <p>—Oh! pas de gros mots, ma petite! riposta Tabary en + s'avanant. Je ne sais mme pas pourquoi je discute avec toi. Je + n'aime pas qu'on me rsiste... Maintenant ou plus tard tu seras moi + et je saurai djouer toutes tes finasseries! Ah! pauvre gamine! tu + ferais bien mieux de m'couter... au lieu de te mettre en travers... + Tu y gagnerais davantage...</p> + + <p>Et tout en parlant, il s'avanait, l'oeil allum...</p> + + <p>Il regarda autour de lui et comme s'il eut t aiguillonn par un + dsir subit, il ouvrit les bras et chercha saisir la jeune + fille.</p> + + <p>Mais elle s'tait cramponne aux barreaux de la cage.</p> + + <p>Trois pas seulement la sparaient encore de l'homme.</p> + + <p>—N'avance pas davantage, sinon...</p> + + <p>—Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi?</p> + + <p>—Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante + cette fourche dans le ventre...</p> + + <p>Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entres + de cage, elle l'avait saisie et la tendait son agresseur.</p> + + <p>—Tu me fais rire, tiens! dit Jean.</p> + + <p>Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses + deux mains et parvenant l'arracher de celles de la jeune fille:</p> + + <p>—Tu vois bien! fit-il en s'avanant de nouveau.</p> + + <p>—Alors tant pis pour toi!</p> + + <p>Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le + solide loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit + toute grande.</p> + + <p>—Ici! Nron! cria-t-elle.</p> + + <p>Surpris par cet acte dsespr, Jean plit et recula.</p> + + <p>—Tu es folle! Veux-tu fermer!</p> + + <p>—Ah! tu as peur, ricana Zzette. Allez, Nron, hop, + sautez!</p> + + <p>A la vue de l'ouverture bante, Nron s'tait lanc en rugissant. + En deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur + les paules, l'avait renvers sous lui...</p> + + <p>Un instant, les yeux brillants de haine, Zzette considra le + fauve, effroyable, s'acharnant sur sa victime...</p> + + <p>Jean rlait.</p> + + <p>—Zzette! A moi! je t'en prie!</p> + + <p>Mais l'enfant ne bougeait pas.</p> + + <p>Aux rugissements du lion rpondaient maintenant les rugissements de + tous les pensionnaires.</p> + + <p>On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Charlot, + puis la mre Tabary... et tous restrent pouvants devant ce + spectacle terrible.</p> + + <p>Maintenant, Jean, le corps dchir, mis en lambeaux, ne bougeait + plus...</p> + + <p>Zzette ramassa sa fourche.</p> + + <p>—En arrire, Nron, rentrez!...</p> + + <p>A cette injonction, le lion abandonna sa proie.</p> + + <p>Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il + recula... et deux minutes aprs, tandis qu'on tendait le cadavre sur + un lit de paille, il tait rintgr dans sa cage...</p> + + <p>Alors Zzette marcha vers la mre Tabary et d'une voix haute:</p> + + <p>—Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Nron; je + regrette de n'tre pas arrive temps pour le sauver.</p> + + <p>La vieille femme ne trouva pas un seul mot. Le coup qui la frappait + tait si inattendu que son nergie habituelle et son sang-froid + ordinaire l'avaient abandonne.</p> + + <p>Puis sur un ton plus bas:</p> + + <p>—J'ai accept la lutte. Ne pensez-vous pas que mon pre est + bien veng!</p> + + <p>Louise Tabary comprit enfin. Elle clata:</p> + + <p>—C'est possible! Mais je tiens l'autre! Je ne le lcherai + pas, Giovanni, le voleur!</p> + + <p>En ce moment et comme s'il n'et attendu que ce mot pour se + montrer, Giovanni parut:</p> + + <p>—Giovanni le voleur, pronona le jeune homme, qu'on vient de + mettre en libert... sur la dclaration de Charlot, qui vous a vue, la + nuit dernire, au moment o vous cachiez dans mes vtements la somme + que vous m'accusiez d'avoir vole.</p> + + <p>—Tu mens! cria Louise.</p> + + <p>—Nous avons vu! dclarrent d'une seule voix Fatma et le + lutteur, qui entraient derrire le dompteur.</p> + + <p>Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotrent... Elle tait + cette fois vaincue irrmdiablement, elle dfaillit et tomba sans + force sur le corps inanim de son fils...</p> + + <p>Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris:</p> + <br> + <br> + + <center> + DEMAIN<br> + A LA MNAGERIE CHAUSSEROUGE<br> + <i>Dbuts dans leurs exercices nouveaux</i><br> + <b>Du dompteur GIOVANNI</b><br> + et de sa femme<br> + <b>La clbre ZZETTE</b> + </center> + <br> + <br> + + + <p>mancipe par le mariage, la jeune fille tait enfin redevenue + seule matresse de la mnagerie.</p> + + <p>Fatma et Charlot taient propritaires d'un entresort qui + rivalisait avec celui de Boyau-Rouge.</p> + + <p>Louise Tabary, sa liquidation termine, avait quitt le Voyage.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Zzette : moeurs foraines, by Oscar Mtnier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ZZETTE : MOEURS FORAINES *** + +***** This file should be named 13478-h.htm or 13478-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/7/13478/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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