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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13478 ***
+
+ZÉZETTE
+MOEURS FORAINES
+
+PAR OSCAR MÉTÉNIER
+
+
+PARIS
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1891
+
+
+
+
+I
+
+
+Debout sur la parade, Chausserouge fit un signe et l'orchestre attaqua
+les premières mesures d'une marche.
+
+Puis, tandis que pistons et trombones s'évertuaient, il jeta un coup
+d'oeil autour de lui.
+
+A ses pieds, un cormoran déplumé faisait claquer son bec, tandis que,
+perché au sommet d'une échelle, un singe enchaîné promenait sur les
+rares passants un regard résigné.
+
+Une peau de lion et une peau d'ours, se faisant face, tapissaient le
+réduit ouvert qui donnait accès dans la ménagerie. Au fond, un trophée
+de cornes gigantesques entourait une tête de bison.
+
+Soudain, Chausserouge remarqua que le contrôle était vide. Il courut à
+l'entrée des premières, souleva une portière effilochée, et de sa grosse
+voix brutale:
+
+--Zézette, cria-t-il, ah ça! vas-tu venir, mauvaise gamine!
+
+--Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me suivre...
+
+--Eh bien! tape dessus!
+
+Et presqu'aussitôt apparut une petite fille de douze ans environ, dont
+les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la pâleur,
+traînant derrière elle, comme un chien, un jeune lionceau.
+
+--Donne-moi ça! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse des
+mains de l'enfant, colle-toi à ton comptoir et fais-moi le plaisir de ne
+plus en bouger.
+
+Puis comme l'animal résistait, cherchant avec ses pattes de devant à se
+débarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea un coup
+de pied qui l'amena au bord du plancher.
+
+--Avance donc, sale bête!
+
+Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint se
+tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la laisse.
+
+L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, résonner, un
+gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son invariable
+discours, il vint se camper, face au public, le jarret tendu, les bras
+croisés sur son dolman bleu-ciel à brandebourgs noirs.
+
+Mais, ni cette mise en scène, ni les alléchantes promesses du boniment,
+ne parvenaient à fixer l'attention des rares passants qui sillonnaient
+encore le cours de Vincennes.
+
+Il était dix heures du soir, et bien que la fête battit son plein, qu'on
+fût encore dans la semaine de Pâques, jamais peut-être, de mémoire de
+«voyageur», la foire n'avait attiré moins de monde.
+
+En vain, de la place du Trône à la barrière, les orchestres faisaient
+rage; en vain les bateleurs déployaient toutes les ressources de leur
+esprit, le public passait indifférent, accordant à peine un regard aux
+parades, un sourire aux lazzis des pitres.
+
+Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait regretter la
+bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncelés à l'horizon se
+rapprochaient; un petit vent, précurseur de l'orage, faisait bruisser
+les feuilles des arbres et voltiger l'étoffe des drapeaux.
+
+--Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez vos
+places! Entrez! Pour la dernière représentation de la soirée, c'est à
+cinquante centimes les premières, vingt-cinq centimes les secondes!
+Travail dans toutes les cages par le célèbre dompteur Chausserouge! Et
+la séance sera terminée par le repas des animaux! Entrez! Entrez!
+
+Mais personne ne répondait à cet appel. Les projections électriques des
+baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, énervés par
+l'atmosphère pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages poussant
+des rugissements sourds, quand tout à coup de larges gouttes de pluie
+mouchetèrent les marches de bois de la ménagerie.
+
+--V'là d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce soir...
+Allons, rentre, Gustave!
+
+Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fraîcheur de la
+pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes.
+
+--Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel gueux de
+temps!
+
+Et d'un geste colère, il rabattit l'auvent qui fermait la ménagerie.
+
+Soudain l'horizon se déchira; un formidable coup de tonnerre retentit et
+l'orage creva.
+
+Comme par enchantement, le silence s'était fait dans toute la foire; les
+lumières s'étaient éteintes. Les animaux nerveux tout à l'heure
+s'étaient calmés.
+
+On n'entendit plus pendant un instant que le crépitement continu de
+l'eau sur les bâches de toile.
+
+--C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit Chausserouge, bourru;
+au moins ce soir, avec de la fraîcheur, on aurait du monde. Allons, la
+même, compte la recette.
+
+Zézette vida son tiroir sur le contrôle et aligna les pièces.
+
+--Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une journée pour
+donner à bouffer à cinquante-trois pensionnaires, hommes et bêtes! Allez
+vous aligner avec ça! Ah! chien de métier! A la paye, vous autres!
+
+Un à un, les musiciens de l'orchestre s'avancèrent. Il remit à chacun
+d'eux le prix de leur journée, puis, comme la pluie semblait tomber avec
+moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la baraque après,
+avoir souhaité le bonsoir au patron.
+
+--Comme on aurait envie, dans des moments comme ça, de foutre la clef
+sous la porte et de filer n'importe où! répétait le dompteur découragé.
+Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour aujourd'hui. Je vas
+aller servir les bêtes... pour leur enlever l'idée de se payer sur ma
+peau demain matin.
+
+--Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur.
+
+--Dam! puisqu'y a pas de séance! Je ferai l'affaire avec Jean.
+
+--Bonsoir, patron?
+
+--Bonsoir!
+
+Resté seul, le dompteur se dévêtit rapidement et tendit son dolman à
+Zézette.
+
+--Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dîné?
+
+--Oui, papa, fit humblement la petite fille.
+
+--Alors, tu peux filer chez la mère Tabary. Je n'ai plus besoin de toi.
+
+Chausserouge rentra dans la ménagerie.
+
+Dans un coin, un grand gaillard aux solides épaules était occupé à
+découper sur un large étal, supporté par deux roues, des quartiers de
+viande de cheval.
+
+--C'est fini, Jean? demanda le dompteur.
+
+--A peu près, mais tu sais, ils en auront pour une dent creuse, ce soir.
+
+--Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui augmentera
+leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des vieux, de ceux
+qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je vas te donner un
+coup de main.
+
+Ils allaient commencer la distribution quand la portière se souleva et
+un vieillard, vêtu d'une blouse bleue complètement mouillée, fit son
+entrée.
+
+--Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voilà une de saucée!
+
+Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient.
+
+--Bonjour, père Vermieux! firent les deux hommes en échangeant un regard
+mélancolique.
+
+Le père Vermieux était l'usurier des forains.
+
+Ancien «voyageur», il avait un beau jour vendu le manège de chevaux de
+bois avec lequel il avait fait fortune et s'était retiré dans le petit
+trou d'Auvergne où il était né.
+
+Mais bientôt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait rejoint
+le «Voyage» et il s'était constitué le banquier de ses anciens
+confrères.
+
+Aux uns, il prêtait à la petite semaine; aux autres, aux riches, à ceux
+dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances à plus
+long terme, surveillant lui-même l'emploi des fonds qu'il confiait,
+pourtant à de gros intérêts.
+
+De temps en temps, le père Vermieux faisait un tour au pays, puis on le
+voyait régulièrement reparaître aux échéances. Il était avare et sa
+parfaite connaissance du métier et de la solvabilité de ses débiteurs
+l'assurait contre toute mauvaise spéculation.
+
+Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever à la suite
+d'une campagne malheureuse, il était intraitable à l'égard de ceux qui
+étaient à la côte, et il les exécutait alors sans pitié.
+
+On le craignait plus, encore qu'on ne le détestait, car il n'était
+peut-être pas un forain sur le «Voyage» qui n'eût eu besoin dans sa vie
+d'avoir recours à lui.
+
+Justement Chausserouge était son obligé. C'était le surlendemain qu'il
+devait payer à Vermieux une somme de trois cents francs; il l'avait
+oublié; l'apparition du petit vieux venait brusquement de rappeler ce
+léger détail à sa mémoire.
+
+--Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-là? Ça ne doit
+pas faire aller le commerce?
+
+--M'en parlez pas, père Vermieux! Nous avons dû fermer à dix heures.
+
+--Eh pardieu! vous n'êtes pas les seuls! Depuis le Trône, j'ai pas
+rencontré âme qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon
+patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit...
+j'ai mangé un morceau près de la gare et je m'en suis venu tout
+doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'là le
+tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train!... Toutes les
+baraques fermées... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie...
+j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voilà!... Dis donc,
+garçon, t'aurais pas une blouse à me prêter pour faire sécher
+celle-là...
+
+--Mais si, mais si! père Vermieux! Et si vous voulez, on va prendre
+ensemble un verre de vin... ça vous réchauffera!
+
+--Ah! c'est pardieu pas de refus!
+
+Et Chausserouge, précédant l'usurier, le conduisit dans la caravane
+adossée à la ménagerie.
+
+--Tenez, père Vermieux, voilà de quoi vous mettre à l'aise. Pendant ce
+temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de préparer à souper
+aux animaux... Tout à l'heure nous serons à vous.
+
+Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en sifflant
+sous les toiles et la foudre tonnait sans relâche.
+
+Chausserouge rejoignit son aide.
+
+--Encore trois cents francs à payer après-demain... et pas le premier
+sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre!
+
+Il y eut un silence. Les deux hommes absorbés par les pensées que
+suscitait la présence inopinée de l'usurier, continuaient à découper les
+quartiers de viande.
+
+Jean parla le premier.
+
+--Tout de même, fit-il avec un mauvais rire, si on n'était pas des
+honnêtes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une fois.
+
+--Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris.
+
+--Oh! rien, une idée qui me passait par la tête...
+
+Il s'arrêta, puis:
+
+--Comme ça serait tout de même un débarras pour tout le Voyage, aussi
+bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le dompteur.
+
+--Ne parlons pas de ça! interrompit Chausserouge, évidemment sous le
+coup d'une pareille obsession.
+
+Mais Jean continua.
+
+--Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre âme qui vive dans la
+confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et que
+personne n'aime... qui débarque un beau soir incognito à la gare de
+Lyon... et qui vous tombe dans une ménagerie, sans que pas un chrétien
+l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi tenter des
+gens pas scrupuleux?...
+
+--Nous sommes des honnêtes gens, fit observer Chausserouge.
+
+--Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule!
+
+--Et une belle!
+
+--Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu'à quel point ce serait
+une mauvaise action...
+
+--Tais-toi!... un assassinat... Jamais!...
+
+--Avec ça qu'il se gênera après-demain... malgré que tu l'auras hébergé
+ce soir... de te faire des misères... même de te faire vendre... si tu
+ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte toujours son
+argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie...
+
+Chausserouge leva les yeux et regarda à son tour bien en face son
+interlocuteur.
+
+--Alors, toi, tu n'hésiterais pas?
+
+--Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!...
+
+--Enfin, que me conseilles-tu?
+
+--Dame! c'est surtout toi que ça regarde...
+
+--Et alors si, en fin de compte... je me décidais, je pourrais
+compter?...
+
+--Comme sur toi-même... tu le sais bien, acheva Jean, mais part à deux,
+car, faut être juste, c'est moi qui ai eu l'idée...
+
+--Soit! fit brusquement Chausserouge, à qui cet entretien pesait.
+
+Pourtant, à cette seconde où il venait de prendre une si subite et si
+terrible détermination, il se sentit une sorte d'hésitation, comme si
+l'idée du partage qu'il venait de consentir lui semblait un sacrifice
+trop lourd, étant donné la responsabilité qu'il assumait. Mais il
+réfléchit que ce partage, en établissant la complicité de son aide,
+rassurait en même temps de son silence, et il conclut:
+
+--Dépêchons-nous! Voilà les bêtes qui s'impatientent.
+
+Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur.
+
+--Laisse donc! Ce sera de l'économie pour demain, puisque c'est
+décidé... ils vont en avoir, de la viande, tout à l'heure!
+
+--Viens! fit Chausserouge.
+
+Tous deux rentrèrent dans la caravane.
+
+Le père Vermieux était attablé.
+
+--Vous avez déjà fini! demanda-t-il.
+
+--Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas encore
+l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu'à minuit.
+
+En ce moment, un long rugissement partit de la ménagerie.
+
+--C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. En voilà
+un qui réclame.
+
+--Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi tout à
+l'heure.
+
+--Vous savez, continua le père Vermieux, je ne me gêne pas, je fais
+comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouvé une bouteille de
+vin... je l'ai entamée, en vous attendant...
+
+--Vous avez bien fait, père Vermieux!
+
+L'usurier, quand il était chez ses débiteurs, saisissait toutes les
+occasions de se payer en nature. C'était autant de pris sur l'ennemi.
+
+Chausserouge s'était assis près du vieillard. Jean était debout, appuyé
+contre le lit qui garnissait le fond de la caravane.
+
+--Viens donc par ici, garçon, qu'on te voie, dit Vermieux. La mère
+Tabary va toujours bien?
+
+--Mais, pas mal... je vous remercie...
+
+--J'irai demain lui dire un petit bonjour.
+
+--Ça lui fera plaisir. Et vous, père Vermieux, vous êtes content?
+
+--Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps derniers. J'avais
+obligé ces gredins de Romillard, vous savez, le petit théâtre de
+Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien contre mon gré, il
+m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retiré mes frais... c'était trop
+tard... A votre santé, mes enfants!
+
+Chausserouge et Jean trinquèrent ensemble et échangèrent un regard.
+
+Les Romillard étaient de malheureux saltimbanques que les exigences de
+Vermieux avaient ruiné et qui mouraient littéralement de faim.
+
+--Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au dompteur, que tu
+ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton costume, que je vois
+pendu là, dans le coin, est rudement loqueteux.
+
+--Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance non plus...
+soupira le dompteur, et je suis logé à la même enseigne que les
+camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la maladie m'a
+coûté les yeux de la tête, il m'est survenu toutes sortes de malheurs.
+Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, avec ses trois
+lionceaux... Encore heureux que ça s'est borné là et que mes autres
+bêtes n'y ont pas passé... De la viande malade qu'on nous avait
+livrée...
+
+--Voilà ce que c'est de ne pas acheter de la bonne marchandise. On y
+perd plus qu'on y gagne, prononça Vermieux.
+
+--Je comptais sur la foire du Trône pour me refaire un peu... Nous avons
+eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des recettes
+dérisoires. Et dame! ça coûte cher, une ménagerie à entretenir.
+
+--Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient après-demain?
+Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu seras en mesure?
+
+--Ayez pas peur, père Vermieux, je serai en mesure après-demain!
+répliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous ne buvez pas!
+
+--C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassénéré, mais dame! ça tient à ce
+qu'il n'y a plus rien dans la bouteille.
+
+--Je dois en avoir une autre par là... une bonne!
+
+--Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur sa
+moustache grise.
+
+Chausserouge se leva, passa derrière la table et fit mine de chercher
+dans un petit meuble situé à un angle obscur de la caravane, au pied du
+lit.
+
+Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui servait
+à dépecer les viandes et dont il s'était muni à tout hasard.
+
+--Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux hommes, y a
+rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon vin, bu avec
+des...
+
+Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge
+venait de lui fendre le crâne.
+
+Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis son
+corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le côté.
+
+Les deux hommes se regardèrent un instant en silence.
+
+Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle retomba
+inerte.
+
+--Ça y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas de temps!
+Le magot!
+
+Il fouilla dans les poches de l'assassiné, en retira un portefeuille
+qu'il soupesa une minute.
+
+--Mâtin! Il est lourd!
+
+Il l'ouvrit et étala son contenu sur la table: des lettres, des traites
+parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq mille
+francs en billets de banque.
+
+--Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour chacun de
+nous... et en plus, pour toi, ta dette liquidée.
+
+Jean, très calme, avait conservé tout son sang-froid. Maintenant que le
+coup était fait, Chausserouge sentait une terreur singulière s'emparer
+de tout son être. Ses yeux papillotaient, il voyait des ombres danser
+sur les murs... Ses dents claquaient...
+
+--Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! Prends ce qui
+te revient et brûlons le reste!... Faut bien faire quelque chose pour
+les copains... C'est eux qui seront épatés de ne pas voir rappliquer
+Vermieux...
+
+--Tiens! fit Chausserouge qui considérait machinalement la liasse de
+billets souscrits par lui, il y a même celui d'après-demain. Il ne
+l'avait donc pas passé à un banquier?..
+
+--Pas si bête, le père Vermieux... Il économisait l'escompte... Allons!
+Liquidons! Liquidons!
+
+Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma
+au-dessus de la lampe fumeuse qui les éclairait.
+
+La flamme jetait autour d'eux des reflets rougeâtres qui firent de
+nouveau frissonner le dompteur.
+
+--Poule mouillée! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les épaules.
+
+--Je n'ai pas peur... mais je suis plus à mon aise quand j'entre dans
+mes cages.
+
+--Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voilà, ajouta-t-il en broyant
+sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-fé, les infamies de
+Vermieux réparées et notre crime pardonné.
+
+A ce moment, un éclair illumina la caravane, suivi presque aussitôt
+d'un coup de foudre terrible, auquel répondirent les rugissements des
+bêtes fauves.
+
+--V'là le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en!
+
+Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'était cramponné, pour ne pas
+tomber, à la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes flageoler
+sous lui.
+
+--Ah! Tu m'embêtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin est tiré...
+il faut le boire! Aide-moi!
+
+--Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur.
+
+--Je le croyais plus d'aplomb que ça, tu sais... Aide-moi seulement à le
+déshabiller... Après, je me charge du reste!
+
+Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et tous
+deux relevèrent le cadavre toujours chaud qu'ils étendirent sur la
+table.
+
+Le visage, couvert de sang, était méconnaissable. Le crâne presque
+chauve de l'usurier était partagé en deux par une large ligne sanglante.
+A la hâte et en silence, les deux hommes enlevèrent les vêtements
+souillés du vieillard qu'ils transportèrent ensuite dans la ménagerie.
+
+Rapidement, Jean débarrassa l'état roulant, il y coucha le corps et se
+prépara à commencer son office.
+
+--Barricade la portière... commanda-t-il, et viens m'éclairer.
+
+Chausserouge plaça devant l'entrée deux larges planches qu'il assujettit
+avec une barre de fer, puis, la lampe à la main, il regarda son aide
+accomplissant sa terrible besogne.
+
+Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, méthodiquement, sans
+apparence d'émotion, il détacha les membres du tronc.
+
+Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, alléchés par
+l'odeur du sang, rugissaient.
+
+Tout à coup, dans un angle obscur de la ménagerie, à trente pas des
+deux hommes, une tête émergea d'un monceau de paille.
+
+C'était Zézette, qui, contrevenant à l'ordre de son père et épouvantée
+par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mère Tabary, s'était
+tapie dans le réduit où le dompteur serrait le fourrage.
+
+Elle reconnut son père, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit pas
+compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'étrangla dans sa
+gorge...
+
+C'était bien un homme... un homme mort... assassiné sans doute... que
+l'autre, l'aide, dépeçait avec tranquillité...
+
+Elle crut rêver... Mais non, elle ne se trompait pas.
+
+Un des lions, Néron, le plus rapproché des deux hommes, grattait avec
+fureur le plancher de sa cage, les yeux injectés, la crinière hérissée.
+
+--Allons! patience donc, Néron! Voilà que c'est fini! fit Jean en
+poussant devant lui son étal roulant.
+
+La petite charrette passa à trois pas de l'enfant... Ses yeux agrandis
+par l'épouvante ne pouvaient se détacher de l'horrible spectacle auquel
+présidait son père.
+
+Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se montrer...
+de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... On la tuerait
+peut-être aussi, elle, si on la trouvait là... et elle sentit tout son
+petit corps frissonner des pieds à la tête.
+
+Jean s'était armé d'une fourche de fer; il commença la distribution.
+
+--Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix gouailleuse en
+passant une cuisse à Néron, qui se jeta sur cette proie, dans laquelle
+il enfonça ses crocs avec rage.
+
+--Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, c'est un
+morceau de roi... n'en laissez pas surtout!
+
+--Écoute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide perler à ses
+tempes, n'en donne pas aux bêtes qui travaillent. J'ai entendu dire que
+la chair humaine avait un goût, et que quand ils en avaient mangé une
+fois...
+
+--Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part!
+
+Quelques instants après, l'étal était vide. Il ne restait plus rien du
+corps de Vermieux.
+
+--Et voilà... ça y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je vais me
+laver les mains et la police sera rudement fine si elle retrouve la
+trace du vieux!
+
+--Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur.
+
+--Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut veiller à
+ce que ces sacrés animaux-là n'en laissent pas une miette... Vois-tu
+qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du père Vermieux? Après,
+nous brûlerons ses frusques!
+
+Tout à coup un bruit semblable à un cri humain retentit derrière eux.
+
+--As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant vivement.
+
+--Mon Dieu! que tu es embêtant... c'est un singe qui jacte... Il n'y a
+ici que des amis... des croque-mort!
+
+Les deux hommes prirent place sur un banc des premières.
+
+--Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean.
+
+--Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir.
+
+--Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous!
+
+--Oui! c'est cela, associons-nous! répliqua vivement le dompteur. Comme
+cela, pensait-il, il restera près de moi toujours et je ne serai plus
+seul... en face de ces bêtes qui ont mangé Vermieux.
+
+Derrière eux gisait, évanouie sur la paille, Zézette qui avait compris.
+
+
+
+
+II
+
+
+François Chausserouge, âgé de trente-cinq ans environ, était, par sa
+mère, d'origine bohème, de cette race aujourd'hui à peu près disparue
+qu'on nomme sur tout le Voyage, _romanichelle_, par corruption
+abréviative, _ramoni_.
+
+Son père, un robuste Auvergnat, dernier né d'une nombreuse famille,
+avait, au temps de sa prime jeunesse, et fatigué de la vie des champs,
+quitté le pays pour suivre une ménagerie de passage, en qualité de
+palefrenier.
+
+Très satisfait de ses services, le directeur l'avait élevé bientôt au
+rang de garçon de ménagerie.
+
+Peu à peu, le jeune homme s'était familiarisé avec les animaux et il
+avait été mordu de la secrète ambition de travailler à son compte.
+
+A force d'économies, il avait fini par amasser un petit pécule et un
+beau jour, profitant d'une occasion qui s'offrait à lui, il quitta son
+patron, acheta un ours et deux loups et se fit montreur de bêtes.
+
+Pendant des années, il parcourut les campagnes, faisant travailler ses
+pensionnaires sur les places publiques des villages.
+
+Pas assez riche pour acheter un cheval, ni une caravane, il avait fait
+l'acquisition d'une petite charrette traînée par des chiens, dans
+laquelle il renfermait ses vivres et son maigre matériel.
+
+Cela dura jusqu'au moment où, ayant renforcé sa troupe de plusieurs
+singes et d'un perroquet, il songea à se joindre au Voyage, c'est-à-dire
+à la réunion générale des saltimbanques.
+
+Il suivrait les foires, profiterait de la réclame de ses voisins,
+pousserait peut-être jusqu'à Paris, si toutefois les circonstances le
+favorisaient.
+
+Il fut de prime abord assez mal reçu.
+
+Il n'existe pas d'association où l'on se sente davantage les coudes que
+chez les Voyageurs. Là, tout nouveau venu est un concurrent qui
+accaparera forcément une nouvelle part de la recette générale. C'est un
+ennemi qu'il faut évincer.
+
+Mais Chausserouge était homme à ne se laisser rebuter ni par les mauvais
+procédés, ni par les injustices.
+
+Sa ténacité eut raison des jalousies et des colères qu'il excita. Comme
+ses nouveaux collègues, il avait droit à sa place au soleil, il la prit.
+
+Ceux-ci, forts de leur expérience, de leur ancienneté, connaissaient les
+bons endroits, s'installaient les premiers, ne laissant à l'intrus que
+les coins dont ils ne voulaient pas.
+
+Chausserouge ne réclamait jamais et triomphait généralement, car
+l'étrangeté du spectacle qu'il donnait captivait le public plus que ne
+le pouvait faire les attractions déjà vues de ses voisins.
+
+Sans instruction, sans posséder aucun des secrets des dompteurs de
+profession, n'ayant pour tout aide qu'une patience à toute épreuve, il
+était parvenu à obtenir des résultats merveilleux et on s'écrasait dans
+le «tour de toile» en plein vent où il faisait travailler ses bêtes.
+
+L'homme, du reste, n'était pas moins curieux que ses animaux.
+
+Invariablement vêtu d'une blouse en grosse toile, qu'une ceinture de
+cuir serrait autour de sa taille, coiffé d'un vaste chapeau de feutre à
+la mode de son pays, chaussé de bottes fortes, on n'apercevait que ses
+yeux noirs et pétillants au milieu d'un visage hirsute et broussailleux.
+
+Le fouet en main, il allait et venait au milieu de ses pensionnaires
+démuselés avec une insouciance et une tranquillité qui effrayaient et
+faisaient penser à ces fantastiques «meneux de loups», dont on conte
+encore les exploits aux veillées dans certaines provinces.
+
+Le succès de ce Voyageur d'une nouvelle espèce, qui ne connaissait guère
+que son patois natal, le fit mettre en quarantaine.
+
+On fit courir sur lui de vilains bruits, mais Chausserouge n'en eut
+cure. Il vivait isolé, content de voir son magot s'arrondir de jour en
+jour.
+
+Toutes les préventions tomberaient, il le savait bien, le jour où sa
+persévérance serait enfin récompensée, où il pourrait comme les autres
+acheter une voiture, des chevaux, agrandir son installation si modeste
+encore.
+
+Du reste, il n'était pas seul l'objet de l'ostracisme et de la haine des
+forains.
+
+Près de lui et toujours à la gauche du campement, une famille de vrais
+ramonis au teint basané vivait misérablement sans s'inquiéter des
+commentaires, sans se soucier des injures.
+
+Cette famille se composait de trois personnes, le père, la mère et une
+fille de dix-sept ans, superbe avec ses grands yeux et sa chevelure
+épaisse. Des lèvres rouges saignaient au milieu d'une peau brûlée par le
+soleil, dont la couleur bistrée faisait encore valoir l'éclat de ses
+dents très belles.
+
+Chausserouge s'était dit souvent que Maria serait pour lui une rude
+compagne. Il avait trente-cinq ans et bien que très accoutumé à la vie
+d'anachorète qu'il menait depuis son enfance, il s'était surpris bien
+des fois à penser que les privations auxquelles il se soumettait,
+seraient bien moins dures à supporter s'il avait près lui quelqu'un pour
+les partager.
+
+Et puis, en somme, il était seul au monde. Il ne se souciait pas de
+revoir sa famille; n'était-il pas temps pour lui de s'en créer une, pour
+qui il travaillerait.
+
+Il aurait des enfants, qui lui succéderaient plus tard, qui
+augmenteraient leur patrimoine ambulant, qui pourraient le venger des
+rebuffades qui l'avaient accueilli.
+
+Et jamais il n'avait rencontré dans sa vie aucune femme qui répondit
+autant que Maria à son idéal... Mais un obstacle infranchissable les
+séparait. Maria était ramoni, païenne... lui était chrétien et il savait
+combien les ramonis, qui ne se marient qu'entre eux, sont fidèles à leur
+religion.
+
+Toutefois, et comme si ces deux êtres eussent senti entre eux une sorte
+d'affinité, Maria n'avait pas pour Chausserouge le regard de mépris dont
+elle couvrait les autres forains et parfois, tandis qu'accroupie à
+l'ombre de sa caravane à moitié détraquée, la jeune fille occupait son
+après-midi à tresser des paniers, Chausserouge, assis, la pipe aux
+dents, à l'entrée de sa tente, passait des heures à la contempler
+silencieusement.
+
+Le père, connu seulement sous le prénom de Michel, raccommodait la
+porcelaine et s'occupait pour le surplus des soins à donner aux bêtes,
+un vieux cheval efflanqué, qui trouvait la plupart du temps sa pâture le
+long des routes, une chèvre et une guenon.
+
+La mère était bonne-ferte, c'est-à-dire diseuse de bonne aventure.
+
+Les jours de foire, on suspendait à la porte de la caravane un tableau
+grossièrement peint, et, pour dix centimes, vingt centimes, si l'on
+voulait le grand jeu, elle étalait ses tarots et dévoilait à tout venant
+les secrets de l'avenir.
+
+Et dans la bouche de cette vieille femme, semblable aux sorcières du
+moyen âge, la moindre parole prenait l'importance d'un oracle.
+
+Elle croyait à ses prophéties et savait imposer sa croyance aux autres.
+Si l'on ne sortait pas de chez elle convaincu, on en sortait
+impressionné.
+
+Aussi ses ennemis profitaient-ils de cette disposition pour l'accuser de
+magie.
+
+Quelque malheur frappait-il un Voyageur, c'était la bonne-ferte qui
+avait jeté un sort.
+
+Plusieurs fois, on était parvenu à ameuter contre ces pauvres hères des
+populations entières.
+
+Alors, renfermée dans sa caravane, la vieille faisait appel à la
+science léguée par ses ancêtres, et si les divins tarots n'annonçaient
+aucun danger immédiat, elle laissait passer l'orage, sûre que rien de
+fâcheux pour elle ne résulterait de cette effervescence.
+
+Les parents de Maria, eux aussi, voyaient Chausserouge d'un bon oeil.
+
+Depuis un an qu'ils voyageaient côte à côte, ils s'étaient rendus
+mutuellement mille petits services, sans avoir peut-être jamais échangé
+dix mots.
+
+Une sympathie inavouée rapprochait ces parias du Voyage et il fallut
+qu'un événement grave survînt, pour faire éclater entre eux ces
+sentiments qui n'existaient qu'à l'état latent.
+
+Un soir d'été, dans un village berrichon, comme Chausserouge venait de
+s'étendre sur le grabat, qui lui servait de lit, au fond de sa petite
+charrette, quelqu'un vint gratter à la toile qui recouvrait son primitif
+campement.
+
+Les chiens n'aboyèrent pas; ce devait être une main amie. Le dompteur
+prêta l'oreille.
+
+--M'sieu Chausserouge! disait une voix. M'sieu Chausserouge, je vous en
+prie!
+
+Chausserouge se dressa brusquement sur son séant.
+
+Il avait reconnu la voix de Maria.
+
+--M'sieu Chausserouge, continua la jeune fille, c'est papa qui est près
+de mourir, je vous en prie, venez!
+
+Le dompteur sauta à bas de sa charrette et une minute après, il entrait
+dans la caravane des ramonis.
+
+Étendu sur un matelas de varech, le père Michel râlait.
+
+Près de lui, l'oeil sec, quoique empreint d'une souffrance indicible, la
+vieille bonne-ferte s'occupait à faire chauffer sur un réchaud allumé à
+la hâte un breuvage de sa composition.
+
+--Ça l'a pris tout à l'heure, dit la jeune fille; ce soir il se sentait
+mal à son aise... il est allé panser Cadet... il a essayé de manger et
+il est tombé d'un seul coup... comme s'il était frappé d'un coup de
+maillet... Il respire encore, mais il ne nous reconnaît plus... Il
+faudrait un médecin...
+
+--Pas de médecin! grogna la vieille. Ça ne sert à rien... qu'à tuer le
+monde.
+
+--Si, m'man, je t'assure! implora la jeune fille, laisse M. Chausserouge
+aller chercher un médecin.
+
+--Qu'il y aille, s'il veut; puisque ça te fait plaisir!
+
+--J'y vais, mam'zelle Maria! fit le dompteur, qui sortit et prit sa
+course à travers les rues du village.
+
+Une demi-heure après, il était de retour.
+
+Le docteur, qu'il était parvenu à découvrir dans ce trou perdu du Berry,
+se pencha sur le malade; il l'examina longuement, se fit raconter les
+circonstances qui avaient précédé et accompagné sa chute, puis il secoua
+la tête d'un air qui indiquait que tout espoir lui semblait perdu.
+
+Le père Michel avait été frappé d'une congestion pulmonaire.
+
+Toutefois, avant de se retirer, le médecin prescrivit quelques
+médicaments.
+
+Sur le seuil de la caravane, Chausserouge l'interrogea:
+
+--Il ne passera pas la nuit! fit le docteur.
+
+Le dompteur lui glissa dans la main le prix de sa visite et courut de
+nouveau au village pour faire exécuter l'ordonnance.
+
+Quand il revint, le malade, rappelé à la vie par le breuvage que la
+vieille, sans se soucier des prescriptions du médecin, était parvenue à
+lui administrer, avait repris connaissance.
+
+Ses yeux étaient ouverts et fixés sur sa fille.
+
+A la vue de Chausserouge, son regard, terne jusque-là, parut
+s'illuminer; ses lèvres remuèrent sans articuler une parole.
+
+Les trois assistants s'agenouillèrent alors au chevet du mourant.
+
+Le vieux ramoni faisait des efforts inouïs pour parler; une sueur
+froide perlait à ses tempes. Il parvint enfin à lever un bras, saisit la
+main velue du dompteur et il la posa sur celle de sa fille.
+
+--Que veux-tu, Michel? demanda la bonne-ferte. Que notre voisin épouse
+Maria?...
+
+--Vous me donnez votre fille?... articula le dompteur, la gorge serrée
+par l'émotion.
+
+Michel ne répondit pas, mais ses paupières, qui battirent fébrilement,
+disaient oui.
+
+--Il sera fait selon ta volonté, si Chausserouge consent, prononça la
+vieille.
+
+--Et si mamz'elle Maria... veut bien de moi, ajouta le dompteur en
+implorant la jeune fille d'un regard si tendre, que celle-ci ne put
+s'empêcher de sourire à travers ses pleurs.
+
+--Je consens! dit-elle, en prenant la main du meneur de loups.
+
+Alors, le vieux ramoni pencha la tête en fermant les yeux. Tout son
+corps reprit une immobilité cadavérique. Soudain, deux hoquets
+soulevèrent sa poitrine; une pâleur de cire s'épandit sur son visage.
+
+Le père Michel était mort.
+
+Ce fut Chausserouge qui, le surlendemain, conduisit le deuil du ramoni.
+
+Maria avait demandé qu'un prêtre accompagnât son père jusqu'à sa
+dernière demeure.
+
+Le Voyage tout entier, à quelques exceptions près, fit cortège au
+cercueil.
+
+Les rancunes semblaient s'être éteintes devant la mort et peut-être
+aussi, les forains, peu curieux d'initier les populations à leurs
+dissensions intimes, avaient-ils tenu à donner un gage public de leur
+bonne entente.
+
+Lorsque Chausserouge et Maria furent de retour du cimetière, ils
+trouvèrent la bonne-ferte accroupie dans un coin de la caravane, l'oeil
+fixé sur ses tarots étalés.
+
+Bien qu'elle ressentit une douleur réelle de la perte de son mari, sa
+croyance en la fatalité lui avait fait rapidement reprendre le dessus.
+
+--Les cartes annonçaient une mort, dit-elle, et je n'avais rien vu.
+
+--Et les cartes annonçaient-elles aussi... un mariage? demanda
+timidement le dompteur.
+
+--Oui, répliqua la vieille. Il faut que tout s'accomplisse ici-bas. Il
+n'y a rien à faire contre la destinée. Tu te marieras, mon garçon!
+D'ailleurs, il y a longtemps que tu aimes ma fille, ajouta-t-elle. A
+l'heure dernière, le regard des mourants est devin...
+
+--Mais vous, mamz'elle Maria, m'aimez-vous aussi?
+
+--Aurais-je été vous chercher si je ne vous avais pas mieux considéré
+que tous les autres forains du Voyage? répliqua la jeune fille.
+
+--Il n'est pas bon que des femmes soient seules dans la vie... prononça
+la bonne-ferte. Tu es plus digne que tous les autres d'entrer dans la
+grande famille des ramonis... C'est pourquoi le père, qui voyait loin...
+t'a choisi! Sa volonté sera faite.
+
+Le lendemain, Chausserouge fit publier les bans et les forains
+comprirent pourquoi ils avaient vu le dompteur conduire le deuil du
+vieux ramoni.
+
+Toutefois, de ce jour la fusion fut complète entre les deux campements.
+
+La jeune fille apportait en dot une caravane, un vieux cheval et
+cinquante écus enfouis au fond d'un vieux bas.
+
+Le dompteur apportait de son côté son pécule qui se montait à trois
+mille francs environ et ses animaux.
+
+La première partie de son rêve était accomplie. Il allait maintenant
+pouvoir marcher de pair avec les forains qui l'avaient si fort méprisé
+jusque-là.
+
+Pour permettre à la noce de se faire dans ce pays berrichon dont il
+garderait désormais un éternel souvenir, il retarda son départ et
+utilisa le temps que lui laissaient les délais légaux, à apporter à son
+nouvel établissement d'utiles améliorations.
+
+Il avait acheté avant le départ de ses confrères une caravane spacieuse
+et presque neuve à un forain qui se retirait des affaires. Il se complut
+à l'embellir pour la rendre digne de sa compagne, dont ce serait
+désormais le séjour habituel, maintenant qu'elle allait rester vouée aux
+soins uniques du ménage.
+
+La vieille caravane de Michel, complètement mise à neuf, fut affectée au
+transport des animaux.
+
+Et une fois le mariage accompli, ce fut plein d'orgueil et le coeur
+rempli d'espoir que, debout, à l'avant de sa maison roulante attelée
+d'un vigoureux cheval, il prit le chemin qui devait lui faire rejoindre
+le Voyage.
+
+A présent, il ne doutait plus, il avait foi en son étoile. Il avait tout
+oublié, les déboires et les douleurs passées.
+
+Son désir le plus cher, le ciel l'avait pour ainsi dire miraculeusement
+réalisé, car comment expliquer autrement le geste suprême de ce mourant,
+à qui il ne s'était jamais ouvert de ses sentiments, mettant dans sa
+main caleuse la petite main hâlée de Maria?
+
+Par quelle divination, par quelle double vue le vieux ramoni avait-il lu
+au plus profond de son coeur?
+
+Il était sûr à présent de faire fortune.
+
+Après trois jours de marche, il atteignit Bourges où le Voyage était
+installé.
+
+Quand il débarqua sur la place Seraucourt, les forains firent le cercle
+autour de la belle caravane verte sur laquelle on lisait, peintes en
+lettres jaunes d'un pied de haut, l'inscription suivante:
+
+ GRANDE MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE
+
+Après un moment de stupéfaction, les principaux d'entre eux
+s'approchèrent et serrèrent la main du dompteur un peu ébahi.
+
+Une fois de plus, le proverbe avait raison: On pardonne tout aux riches.
+
+La fortune venait de réhabiliter Chausserouge, de lui donner droit de
+cité.
+
+Le soir même, sous une tente neuve, il donnait sa première
+représentation.
+
+
+
+
+III
+
+
+Une ère de prospérité et de bonheur s'ouvrit pour Chausserouge. Maria
+était en effet la femme forte, accoutumée aux privations, aux misères et
+aux fatigues du Voyage qu'il s'était figuré; la vieille mère, qui bien à
+contre-coeur et sur la prière du dompteur, avait renoncé à son métier de
+bonne-ferte, l'aidait dans les soins du ménage.
+
+Elle avait pris goût à la profession de son gendre et elle s'était
+instituée l'infirmière des animaux malades.
+
+Aidée par sa grande connaissance des simples, possédant les recettes
+traditionnelles de ceux de sa race, elle acquit bientôt sur tout le
+Voyage une réputation de guérisseuse telle qu'on venait la chercher des
+ménageries voisines dès qu'une bête ne mangeait plus ou donnait des
+signes de maladie.
+
+Son concours fut à Chausserouge d'une utilité d'autant plus grande qu'il
+ne perdait jamais une occasion d'augmenter sa collection.
+
+Quelques campagnes heureuses lui avaient permis de reconstituer à peu
+près son capital; il en profita pour acheter une lionne, puis deux
+hyènes, puis une panthère.
+
+La lionne mit bas, et deux lionceaux, qu'il fit élever par une chienne
+Terre-Neuve, furent la souche de toute une génération.
+
+Sans demander plus de conseils aux spécialistes du métier qu'il ne
+l'avait fait jadis pour les loups et les ours, Chausserouge se livra à
+l'éducation de ces nouveaux pensionnaires, dont il ne connaissait ni les
+habitudes, ni le caractère, avec la même insouciance et la même énergie
+qu'autrefois.
+
+Un succès pareil couronna son effort.
+
+Bref, il eût été complètement heureux s'il fût né un enfant de son union
+avec Maria.
+
+Un enfant dont il aurait fait un monsieur, que, selon son expression, il
+aurait mis dans la «diplomatie», c'est-à-dire à qui il eût donné une
+profession libérale, celle de médecin ou d'avocat, par exemple.
+
+Un enfant dont il pût, dans ses vieux jours, être fier et qui n'aurait
+pas besoin de traînailler comme lui par les routes pour gagner son pain.
+
+Combien de fois n'interrogea-t-il pas à cet effet sa belle-mère, qui
+passait à consulter ses cartes tout le temps que lui laissait ses
+multiples occupations.
+
+--Tu auras un fils, lui répétait toujours la vieille, mais ne désire pas
+trop sa venue, qui sera pour toi le signal d'un grand malheur!
+
+Et si Chausserouge insistait pour savoir de quelle calamité il était
+menacé:
+
+--Les cartes ne le disent pas. Elles parlent d'un malheur, voilà tout!
+
+La prédiction de la vieille se réalisa. Maria devint enceinte après six
+ans de mariage et accoucha d'un fils, mais une fièvre puerpérale
+consécutive à son accouchement se déclara et l'enleva en trois jours.
+
+La douleur de Chausserouge fut immense.
+
+Une épidémie décimant ses animaux, même la déconfiture complète le
+remettant au point d'où il était parti, l'eût trouvé ferme et résigné,
+prêt à recommencer la lutte, mais l'irrémédiable catastrophe qui
+l'atteignait brisa son courage en ruinant son espérance.
+
+Six années durant, Maria avait été la compagne dévouée, l'assistant dans
+ses déboires, l'aidant dans ses entreprises.
+
+Désormais, une place allait rester vide éternellement, qui lui
+rappellerait son bonheur passé; lui, qui sans appui était parvenu à se
+créer une situation indépendante et enviable, il se sentait à présent
+isolé, faible, comme si le génie qui avait présidé à sa fortune l'eût
+pour toujours abandonné.
+
+Il se sentait vaincu et perdait toute foi dans l'avenir.
+
+La vieille mère se montra plus forte. Après l'abattement du premier
+moment, elle se releva plus courageuse, plus fataliste que jamais.
+
+--Ainsi l'a voulu la destinée! disait-elle.
+
+Et elle lui montra le petit François, dont l'éducation restait à faire.
+
+C'est pour celui-là que maintenant il allait falloir travailler.
+
+Le père, désolé, prit l'enfant dans ses bras et tout en conservant gravé
+éternellement dans son coeur le souvenir de sa chère Maria, il reporta
+sur l'être chéri, dont la venue tant désirée avait coûté si cher, toute
+l'affection dont il était capable.
+
+Il se remit au travail avec plus d'acharnement que jamais, voulant
+oublier; il se plut aux exercices les plus audacieux, tels qu'il
+n'aurait pas osé les tenter auparavant, et il dépassa en prouesses les
+dompteurs les plus fameux.
+
+Il se lançait avec une sorte de furie dans les aventures les plus
+hardies, étonnant par le stoïque mépris de la mort, le sang-froid avec
+lequel il s'exposait au danger.
+
+Quelques jours avant la mort de sa femme, il avait reçu d'un marchand
+d'animaux deux superbes tigres royaux adultes, qu'il avait baptisés Jim
+et Toby.
+
+Personne n'avait encore osé pénétrer dans leur cage et chaque jour il
+remettait au lendemain cette dangereuse expérience.
+
+Un soir, qu'il venait de terminer différents exercices dans la cage
+centrale, devant une assistance nombreuse, il eut l'idée, soudain,
+d'affronter les deux terribles fauves.
+
+Au lieu de se retirer, comme il avait l'habitude de le faire pour
+permettre de faire passer dans des cages voisines les animaux qui ne
+devaient pas travailler, il frappa résolument du pommeau de son fouet, à
+la mince cloison de planches qui le séparait de Jim et de Toby.
+
+--Ouvre! cria-t-il au garçon de piste.
+
+--Mais, monsieur Chausserouge, ce sont les tigres!
+
+--Ouvre! répéta le dompteur d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
+Passe-moi la fourche et ouvre!
+
+Tremblant à la pensée de ce qui allait arriver, s'attendant à voir son
+maître mis en pièces par les monstres furieux, le garçon obéit.
+
+A l'aide d'un croc en fer, il tira le portant et livra passage au
+dompteur, qui s'avança brusquement, le fouet haut et la fourche en
+arrêt.
+
+Un instant stupéfait par cette visite inattendue, les deux tigres se
+tapirent en grondant au fond de la cage, prêts à bondir.
+
+Chausserouge, sous les yeux d'un public haletant, marcha à leur
+rencontre et fouailla...
+
+Surpris par l'attaque, fascinés par le regard du dompteur, Jim et Toby
+s'élancèrent, décrivant autour de la tête de l'imprudent des cercles
+vertigineux, ébranlant la voiture par leurs bonds désordonnés...
+
+Lui, ne les quittait pas de l'oeil et fouaillait sans relâche...
+
+--La chasse au tigre, messieurs!
+
+Et il déchargea sur eux ses pistolets chargés à poudre... les
+poursuivant dans les angles de la cage, ne se laissant pas intimider par
+leurs effroyables rugissements...
+
+--Passe les barrières! cria-t-il tout à coup.
+
+Et les deux tigres affolés, harcelés par le dompteur, dont la lutte
+doublait l'audace et l'énergie, sautèrent les barrières d'abord, puis
+les cerceaux enflammés.
+
+Sur les gradins, la foule trépignait d'enthousiasme.
+
+Enfin, le garçon tira de nouveau le portant de sortie et les deux
+monstres se précipitèrent dans l'ouverture béante.
+
+Le dompteur était sauvé.
+
+Debout, sans une égratignure, toujours très calme, quoique ruisselant de
+sueur, il salua les spectateurs qui l'acclamèrent.
+
+--- Vous savez, patron, lui dit le garçon encore tout tremblant
+d'émotion, c'est bon pour aujourd'hui, mais il ne faudrait pas
+recommencer ce petit jeu-là!
+
+--Pourquoi pas? répliqua Chausserouge, les tigres sont domptée, ils ont
+obéi. Maintenant je suis sûr de moi!
+
+Et le lendemain, et les jours suivants, il renouvela son périlleux
+exercice avec le même succès que la veille.
+
+Cependant le petit François grandissait.
+
+Le père l'entourait d'une affection jalouse; l'enfant ressemblait trait
+pour trait à sa mère et il croyait voir revivre en lui sa défunte.
+
+La vieille bonne-ferte élevait son petit-fils en vrai ramoni.
+
+Si à sept ans, François ne connaissait pas ses lettres, il lisait
+couramment les tarots et parlait sa langue originelle.
+
+Habitué à vivre au milieu d'eux, les rugissements des fauves ne
+l'effrayaient pas. Au contraire, son grand bonheur était de pouvoir
+passer son après-midi dans la ménagerie, tandis que son père, enfermé
+dans la cage centrale, dressait les animaux.
+
+Il lui arrivait de dire:
+
+--Quand je serai grand, moi aussi je dompterai les lions!
+
+Alors le père l'interrompait:
+
+--Quand tu seras grand, tu iras au collège et on fera de toi un savant
+afin que tu puisses devenir un jour un monsieur, «un diplomate!»
+
+L'enfant faisait la moue et ne répondait rien, mais il était facile de
+voir que dans sa petite tête était née et s'affermissait la résolution
+bien arrêtée de vivre comme avaient vécu ses parents.
+
+Néanmoins, le dompteur tint bon, malgré les avis de la bonne-ferte qui
+soutenait l'enfant dans sa révolte.
+
+--Jamais un ramoni n'a été au collège... laisse-le donc vivre en ramoni!
+
+Chausserouge n'entendit rien.
+
+Quand l'enfant eut dix ans, malgré ses cris et ses protestations, il le
+plaça dans une institution, à Saint-Mandé.
+
+Quatre jours après, il le retrouvait un soir dans la ménagerie,
+installée alors boulevard de la Villette, blotti derrière la caisse aux
+serpents.
+
+François avait profité de la première promenade pour s'échapper.
+
+Le dompteur, inflexible, prit son fils par l'oreille et le reconduisit
+incontinent, en le recommandant d'une façon particulière.
+
+François Chausserouge passa cinq ans dans cette maison d'où on se serait
+bien gardé de le renvoyer, car le père payait largement; mais jamais on
+n'avait vu élève plus indocile, plus indiscipliné, plus amoureux de sa
+liberté.
+
+Il grandissait, s'adonnait avec passion à tous les exercices du corps,
+mais il montrait pour l'étude une répugnance invincible, à ce point
+qu'il avait dû redoubler toutes ses classes et qu'il dépassait de la
+tête tous ses camarades de cours.
+
+En vain son père lui reprochait-il son apathie:
+
+--Je ne puis pas, répondait-il, c'est plus fort que moi!... Je veux être
+dompteur... comme toi!
+
+Chausserouge s'entêtait, mais à la fin il dut céder.
+
+A quinze ans, son fils, s'il était devenu un gaillard hardi et bien
+planté, n'avait fait aucun progrès.
+
+Justement, la vieille bonne-ferte, tombée en enfance, venait de mourir;
+la solitude pesait au vieux belluaire.
+
+Le soir de l'enterrement, il ne reconduisit pas son fils à
+l'institution.
+
+--Reste avec moi, lui dit-il avec un soupir, tu m'aideras... C'est
+égal, j'aurais tout de même bien voulu faire de toi un monsieur...
+
+--Bah! j'en sais assez pour te remplacer... j'ai besoin pour vivre de
+l'odeur de toutes ces bonnes bêtes... J'ai besoin d'entendre leurs
+rugissements... je suis né pour cela, je te dis! J'ai le métier dans le
+sang!
+
+Et il embrassa son père si tendrement, que le dompteur ne sut s'il
+devait déplorer le manque d'aptitude de son fils ou s'en réjouir.
+
+Dans tous les cas, il avait fait l'impossible pour ouvrir au jeune homme
+une carrière moins périlleuse; il ne regrettait pas les sacrifices qu'il
+s'était imposés, puisqu'il avait rempli son devoir.
+
+--On ne peut pas résister à sa destinée, répétait sans cesse François, à
+qui la vieille grand'mère avait inculqué son fanatisme et ses
+superstitions.!
+
+--Eh bien! advienne que pourra! prononça Chausserouge.
+
+De ce jour, il eut un lieutenant sur lequel il pouvait aveuglément
+compter.
+
+A François était dévolue la tâche de surveiller les garçons, d'assurer
+le service des vivres, de seconder son père en faisant «l'explication»
+pendant le cours des représentations, de présider au montage et au
+démontage de l'établissement à chacun des déplacements de la ménagerie.
+
+Mais François ne se résignait qu'à regret à ce rôle qu'il jugeait par
+trop effacé.
+
+Ce qu'il voulait, c'était affronter, lui aussi, les crocs des fauves,
+soumettre à sa volonté les redoutables pensionnaires de la ménagerie.
+
+Il avait soif des applaudissements qui saluaient son père, chaque fois
+qu'il avait terminé ses exercices.
+
+Vivre libre, courir les routes, ne plus être obligé de pâlir sur des
+livres entre quatre murs, c'était très bien, mais ce qui l'attirait,
+c'était l'appât du danger et le bruit des bravos, journalière récompense
+de la glorieuse victoire de l'homme sur la bête.
+
+Lui aussi, il voulait voir fixés sur lui les yeux de tout un public
+frémissant de crainte, partagé entre l'effroi et l'admiration.
+
+Mais quand il parla pour la première fois à son père d'entrer à son tour
+dans les cages, de commencer son apprentissage, il se heurta à un refus
+formel.
+
+Cet homme qu'une sorte d'inconscience avait toujours protégé contre la
+peur, qui avait affronté mille périls sans un battement de coeur,
+tremblait à l'idée de voir son unique enfant s'exposer aux mêmes
+dangers.
+
+François insista. Le père tint bon, tout d'abord, mais il finit par se
+laisser toucher.
+
+Il fut convenu que le jeune homme débuterait le jour où il aurait
+atteint sa dix-huitième année.
+
+En attendant, le vieux dompteur lui enseigna les premiers principes de
+son art.
+
+Une lionne venait justement de mettre bas.
+
+Chausserouge résolut de confier à son fils le dressage des trois
+lionceaux.
+
+Tout d'abord, il lui rappela que, comme l'homme, l'animal naît avec des
+instincts bons ou mauvais, qu'il n'était pas rare de trouver dans des
+sujets issus du même père et de la même mère, des types de caractères
+absolument dissemblables; les uns dociles et doux, les autres rebelles à
+toute éducation.
+
+La difficulté énorme pour le dompteur quand il s'adresse à des animaux
+arrivés adultes chez lui, se trouve bien amoindrie quand il a affaire à
+des bêtes qu'il a vu naître, dont il a eu le temps par conséquent
+d'étudier le tempérament, de discerner le degré de franchise.
+
+Il lui reste alors à habituer ses élèves à sa présence, à appliquer à
+chacun le genre de travail qui lui convient, en ayant soin de ne pas
+trop demander à la fois, afin de ne pas rebuter l'animal et provoquer
+ainsi ses légitimes révoltes.
+
+Se faire craindre, en sachant se faire aimer, telle devait être le but
+et la devise du dompteur.
+
+Chausserouge fut charmé de voir avec quel entrain son fils acceptait sa
+nouvelle tâche, avec quelle adresse il mettait en pratique ses conseils.
+
+En effet, du moment où il fut institué le précepteur des lionceaux,
+François tint à ce que nul que lui ne les approchât.
+
+Il les soignait, leur donnait à manger, entrait chaque jour dans leur
+cage, afin de les familiariser avec lui.
+
+Il avait à lui deux lionnes et un lion; il les baptisa Saïda, Rachel et
+Néron.
+
+Au bout de quelques mois, il commença leur éducation.
+
+Les lionnes étaient assez dociles, surtout Rachel, mais Néron se
+montrait rétif; le jeune homme dut déployer à l'égard de ce dernier,
+beaucoup de patience et d'énergie.
+
+Le père qui suivait tous ces essais d'un oeil inquiet, sentit bientôt
+s'évanouir toutes ses appréhensions.
+
+Son fils était bien un vrai Chausserouge; il en avait les qualités,
+l'audace et la persévérance, pourquoi fallait-il qu'il y joignit des
+défauts inconnus à sa race?
+
+Car s'il remplissait avec une exemplaire rectitude tous les devoirs de
+son nouvel état, François depuis qu'il était libre, laissait, en dehors
+du service auquel il s'astreignait avec joie, un libre cours à ses
+penchants naturels.
+
+Son père lui avait tracé la voie; il n'avait pas à lutter comme lui avec
+les difficultés d'un pénible début.
+
+La situation acquise, l'aisance dans laquelle il n'avait qu'à se laisser
+vivre le dispensait de compter et puisqu'il travaillait, pensait-il, il
+était juste aussi qu'il profitât de l'existence.
+
+La vie nomade qu'on mène sur le Voyage est pleine de périls pour un
+jeune homme; François y succomba.
+
+Tandis que sur la masse des forains, les uns, les sérieux et les
+économes, n'ont d'autre désir, leur journée finie, que de rentrer chez
+eux et d'y goûter les joies de la famille, les autres se réunissent
+dans le cabaret dont ils ont fait choix et où ils se donnent rendez-vous
+et attendent que l'heure tardive les oblige de regagner leurs caravanes.
+
+Au fond d'une arrière-salle d'estaminet, on boit, on joue et plus d'un
+voyageur a perdu là souvent le gain de sa journée.
+
+Le soir, quand Chausserouge avait rabattu l'auvent qui fermait l'entrée
+de la ménagerie, François s'esquivait pour aller retrouver les nombreux
+amis qu'il s'était faits.
+
+Il aimait le jeu, le vin; ces réunions avaient pour lui un attrait
+irrésistible.
+
+Ce gros garçon si fort, si insoucieux du danger, si audacieux, était un
+faible.
+
+Il s'était laissé entraîner une première fois par Jean Tabary, le fils
+du directeur d'un Concert Tunisien; peu à peu il avait laissé prendre
+sur lui par son compagnon de plaisir un ascendant contre lequel il
+n'avait pu réagir.
+
+Le père Chausserouge, plein d'indulgence, n'avait d'abord vu dans ces
+escapades qu'un passe-temps, qu'après tout son fils avait bien le droit
+de prendre, puis quand il avait compris quelle influence fâcheuse
+pouvait avoir sur l'avenir de François cette habitude de «godaille», il
+s'était gendarmé, mais en vain.
+
+Le pli était formé, et Jean Tabary était là pour contrebalancer son
+autorité.
+
+--Est-ce qu'on ne peut pas rigoler un brin quand on a turbiné toute une
+sainte journée? Laisse-le donc dire, le vieux! Quand t'auras son âge,
+t'auras toujours le temps d'être sérieux, ne cessait de répéter Jean
+Tabary.
+
+Et François passait outre; mais comme, le lendemain, il se mettait au
+travail avec une nouvelle ardeur, le père soupirait et fermait les yeux.
+
+Ce fut à la foire de Neuilly que le fils Chausserouge parut pour la
+première fois en public.
+
+Quand il apparut dans la cage centrale, serré dans un coquet dolman à
+brandebourgs d'or, culotté de blanc, chaussé de bottes à l'écuyère, il y
+eut parmi la foule des spectateurs un petit murmure d'admiration.
+
+Tout fier et plus ému qu'il ne voulait le paraître, le père se tenait en
+avant des premières, dans l'allée qui longe les cages, un croc de fer à
+la main.
+
+Il n'avait voulu laisser à personne le soin de faire le service de
+garçon de piste.
+
+Tour à tour défilèrent, aux applaudissements de la foule, les vieux
+pensionnaires de la maison, lions, hyènes, ours, loups et jusqu'aux deux
+tigres, Jim et Toby, qui évoluèrent sous le fouet et exécutèrent leurs
+exercices habituels sans, de leur part, grande velléité de résistance.
+
+La volonté du père Chausserouge les avait rudement asservis; celle du
+fils les tenait en respect plus rudement encore.
+
+Ils comprenaient qu'ils avaient affaire à un maître et ils obéissaient.
+
+Le vieux dompteur était radieux. Il ne regrettait plus maintenant
+d'avoir permis au jeune homme de suivre une vocation pour laquelle il
+était si manifestement né.
+
+Il y eut un entr'acte.
+
+On jeta de la sciure sur le plancher de la cage, après quoi le père
+Chausserouge prit la parole:
+
+--Mesdames et messieurs, pour terminer la représentation, mon fils
+François Chausserouge--et il prononçait ce nom avec orgueil,--va avoir
+l'honneur de présenter, pour la première fois, un lion et deux lionnes
+du Sahara, tous trois adultes et capturés récemment, Néron, Rachel et
+Saïda!
+
+Il se fit un grand silence.
+
+Chausserouge venait de tirer le portant et d'introduire les trois fauves
+dans la grande cage.
+
+Néron était maintenant âgé de trois ans. C'était une bête superbe. Sa
+tête énorme disparaissait sous une épaisse crinière.
+
+Il promena un instant son regard torve sur l'assistance et poussa un
+sourd rugissement auquel répondirent les deux lionnes.
+
+François frappa trois coups du pommeau de son fouet, puis il entra
+brusquement, tandis que d'une voix de stentor, le père clamait:
+
+--Le dompteur François Chausserouge dans les cages!
+
+A la vue du jeune homme, la crinière de Néron se hérissa.
+
+Suivi des lionnes, la gueule menaçante, les crocs prêts à déchirer, il
+s'élança au-devant du nouveau venu.
+
+Tranquillement, François se débarrassa de son fouet et marcha droit sur
+le fauve, qu'il saisit par la crinière, malgré ses grondements.
+
+Puis, rassemblant ses forces, il le mit debout et le jeta à la renverse.
+
+L'animal retomba sur ses pattes à l'angle opposé de la cage.
+
+Un tonnerre d'applaudissements salua cette énergique entrée en matière.
+
+François Chausserouge se tourna aussitôt vers Saïda, dont il entr'ouvrit
+les mâchoires, et à trois reprises il plaça son bras droit, puis son
+visage entre les crocs aigus de la bête.
+
+Il s'avança ensuite sur le bord de la cage.
+
+A son commandement, Rachel se dressa contre lui, appuya ses lourdes
+pattes contre sa poitrine et lui lécha la face...
+
+Cette fois, l'enthousiasme fut à son comble; le père Chausserouge
+pleurait de joie.
+
+François maniait ses bêtes avec autant de tranquillité et d'aisance que
+s'il se fût agi de jeunes chiens.
+
+Il se fit passer sur un plat d'étain un morceau de viande, noua autour
+du cou de Néron une serviette, plaça la viande devant son nez, et
+l'animal ne s'en saisit en grondant que lorsqu'il lui en donna l'ordre.
+
+--Maintenant, sautez!
+
+Et tour à tour il fit franchir à ses élèves des barrières de un mètre
+cinquante de haut.
+
+Comme de simples caniches, il les fit passer à travers des cerceaux de
+papiers et des cerceaux enflammés, puis pour couronner ses exercices, il
+donna un signal.
+
+Instantanément, le gaz fut baissé et la salle se trouva plongée dans
+l'obscurité.
+
+Quand on ralluma, François Chausserouge était étendu à terre, la tête
+appuyée sur Néron et les deux lionnes étaient couchées à ses côtés.
+
+Puis tandis que la salle entière l'acclamait, il se leva, salua
+profondément et sortit.
+
+Il avait à peine disparu que les trois fauves se précipitaient en
+rugissant contre la grille, l'ébranlant sous leurs efforts, labourant le
+plancher de leurs griffes.
+
+--Allons! les agneaux! C'est trop tard, criait narquoisement le père
+Chausserouge, rentrez vos gousses d'ail! Y a rien à faire!
+
+Et se tournant vers le public:
+
+--Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous remercier.
+Demain, deux grandes représentations, l'une à trois heures, l'autre à
+neuf heures du soir, la dernière, suivie du repas des animaux!
+
+Dans la caravane, où il le rejoignit, il étreignit longuement son fils
+dans ses bras.
+
+Il pouvait mourir maintenant. Il avait un digne successeur.
+
+Jamais, même au temps de sa jeunesse, il n'aurait égalé en hardiesse et
+en vigueur ce galopin de dix-huit ans.
+
+Il en avait honte, mais ça lui faisait tout de même bien plaisir.
+
+Mais en même temps que, de par son succès, François devenait grand
+premier rôle, un soudain changement s'opéra chez lui.
+
+Grisé par ses triomphes quotidiens, il oublia son humble origine et par
+quelle série de privations son père avait dû passer pour atteindre à ce
+degré de prospérité, qui lui avait permis de débuter si brillamment.
+
+Il n'attribua qu'à lui l'engouement subit dont le public avait été saisi
+et qui faisait chaque soir affluer dans la baraque le «monde chic» et
+tout ce que Paris comptait de notabilités.
+
+Certes, sa jeunesse, la crânerie avec laquelle il affrontait le péril
+étaient pour quelque chose dans cet enthousiasme, mais la vieille
+renommée de son père, qui l'avait façonné, instruit, qui l'avait fait
+bénéficier de ses trente années de dure expérience, y était aussi pour
+beaucoup.
+
+Plein d'orgueil, le jeune homme s'en rendit d'autant moins compte qu'il
+était en but à des sollicitations bien faites pour flatter sa vanité.
+
+Comme les militaires, comme les acrobates, comme tout ce qui porte
+élégamment un uniforme ou un costume brillant, il fut assailli de
+déclarations, de demandes de rendez-vous et il en vint bonnement à
+penser que ces marques d'une sympathie un peu outrée s'adressaient bien
+plus à son intime personnalité qu'à son dolman soutaché d'or.
+
+Il y répondit, et certaines déconvenues qui auraient dû le convaincre
+que son prestige tombait quand il n'apparaissait pas dans la cage,
+debout au milieu de ses fauves, ne parvinrent pas à le détromper.
+
+Il dédaigna dès lors de coucher dans la caravane paternelle.
+
+A proximité du campement, il choisissait un hôtel de belle apparence et
+il y louait une chambre pour la durée de chaque séjour.
+
+Le père, aveuglé par sa tendresse paternelle, laissait faire.
+
+--Il jette sa gourme, pensait-il, il deviendra sérieux quand il sera
+temps.
+
+Au contraire, la recherche de mauvais goût avec laquelle son fils
+s'habillait lui semblait le dernier mot de l'élégance.
+
+Il trouvait un motif d'orgueil dans le genre de succès qu'obtenait
+François et il finissait par fermer les yeux sur la vie qu'il lui voyait
+mener, si en désaccord pourtant avec l'existence austère qu'il avait
+tenue lui-même dans sa jeunesse.
+
+Il avait rêvé de faire un «monsieur» de son enfant, et François avait
+trouvé le moyen de devenir un «monsieur» tout en restant dompteur.
+
+Il réhabilitait la profession; c'était l'idéal.
+
+Le pauvre homme n'apercevait pas le danger qu'il y avait à laisser
+contracter à son fils des habitudes de plaisir et d'intempérance.
+
+Mais peu à peu François se relâcha de ses devoirs. S'il se livrait avec
+la même ardeur au périlleux exercice de son état, il jugea bientôt
+indigne de lui de s'adonner comme par le passé aux mille petits détails
+que nécessite le bon entretien de la ménagerie.
+
+En dehors des heures consacrées au dressage des nouveaux pensionnaires
+ou aux représentations, il devint impossible d'obtenir de lui le moindre
+service.
+
+C'eût été déroger.
+
+C'est ce qu'il parvint à persuader à son père, la première fois que
+celui-ci hasarda une timide observation.
+
+Il parla même de renforcer le personnel, d'engager de nouveaux employés.
+
+--Tant que je serai là, répliqua le vieillard, nous n'aurons pas besoin
+d'augmenter nos frais déjà si lourds, je suffirai à tout par mon travail
+et mon active surveillance, mais si je venais à disparaître?...
+
+--Bah! je gagne assez d'argent pour ne pas m'astreindre à une besogne de
+manoeuvre et de domestique!
+
+--Rien ne vaut l'oeil du maître! Tu te laisseras voler et les animaux
+en souffriront. Un dompteur doit toujours tenir ses bêtes en haleine.
+
+--J'ai mon fouet et cela suffit! répondait le jeune homme.
+
+Le père hochait la tête, n'osait pas insister, et des semaines, des
+mois, des années passèrent, sans que rien vint remédier à un état de
+choses qu'il ne pouvait s'empêcher de déplorer.
+
+A vingt-cinq ans, le fils Chausserouge était devenu un dompteur
+accompli, mais il s'était acquis une réputation de noceur et de bourreau
+des coeurs dont il tirait vanité.
+
+Sur tout le Voyage, on ne l'appelait plus que «le beau François».
+
+Il était le chef reconnu de la jeunesse foraine et la chronique
+scandaleuse ne s'alimentait que du bruit de ses conquêtes et de ses
+exploits.
+
+Puis peu à peu et à mesure que sa renommée grandissait, le jeune homme
+se fit des relations en dehors de son monde.
+
+Il s'était trouvé en rapport avec des reporters, des boulevardiers à
+l'occasion des fêtes de bienfaisance pour lesquelles on avait réclamé
+son concours; il se lia avec eux et, dès lors, on put chaque soir, après
+sa représentation, le rencontrer sur le boulevard, habitué assidu des
+restaurants de nuit et des tripots clandestins.
+
+Le père Chausserouge s'alarma sérieusement et ce fut pour mettre fin à
+cette vie de débordements que, très inquiet de l'avenir de son
+établissement, lorsqu'il ne serait plus là pour veiller aux intérêts
+matériels de la ménagerie, il conçut un beau jour le projet de marier
+son fils.
+
+Peut-être, lorsqu'il saurait trouver chez lui une femme gentille,
+aimante, le jeune homme consentirait-il à renoncer aux joies turbulentes
+et dispendieuses du dehors.
+
+Justement, il avait quelqu'un à lui proposer.
+
+Un de ses rares amis, originaire de la même province et directeur d'un
+Musée mécanique, le père Collinet, avait une fille, qui passait sur tout
+le Voyage pour une vertu inexpugnable.
+
+Amélie avait vingt ans et était fille unique.
+
+A elle seule devait donc revenir un jour l'héritage du vieil Auvergnat,
+un malin lui aussi, qui à force d'économie, avait su arrondir sa pelote.
+
+C'était donc un parti. Le fils Chausserouge pouvait décemment épouser.
+Les deux compères eurent à ce sujet une longue conversation et ils
+tombèrent d'autant mieux d'accord, qu'Amélie, pressentie à ce sujet,
+laissa comprendre que son union avec le jeune dompteur mettrait le
+comble à ses voeux.
+
+François était son camarade d'enfance. Ils avaient été élevés côte à
+côte, la baraque de Collinet avoisinant toujours la ménagerie de
+Chausserouge.
+
+Puis, à mesure qu'ils avaient grandi, l'affection fraternelle que la
+jeune fille portait à son ami s'était changée en une sorte d'admiration
+muette qu'elle n'osait manifester.
+
+Elle avait été, comme tout le monde sur le Voyage, spectatrice attristée
+du changement si radical survenu dans la manière de vivre de François
+et, plus que personne, elle en avait souffert tout bas.
+
+Et voilà que ce rêve formé au plus profond de son coeur de devenir un
+jour la compagne du jeune dompteur allait peut-être se transformer en
+une réalité.
+
+Certes, une bien vive tendresse l'attachait à son père, dont elle était
+l'utile auxiliaire, mais elle n'hésiterait pas à quitter cette caravane
+dans laquelle elle avait vu le jour pour se consacrer toute entière à
+l'être chéri pour le bonheur duquel il lui semblait qu'elle était née.
+
+Depuis ses récents succès, François l'avait bien un peu négligée... Il
+avait paru oublier son amie des premiers ans, cette petite Amélie si
+douce, si aimante... Il lui en avait préféré d'autres plus belles, plus
+riches... Mais elle lui pardonnait toutes ses fautes passées, puisqu'il
+allait lui revenir et pour toujours!
+
+Et elle lui montrerait tant de soumission aveugle, tant de dévouement,
+qu'il finirait bien, à son tour, par l'aimer un peu!
+
+Son illusion fut de courte durée.
+
+Lorsque, le soir même du jour où il avait «pris des arrangements» avec
+Collinet, le père Chausserouge s'ouvrit à son fils de son projet
+d'avenir, il se heurta à un refus formel.
+
+--Je n'épouserai pas Amélie, déclara nettement François, je n'aime pas
+les gnangnans... C'est une bonne fille, mais ça ne suffit pas!
+D'ailleurs, je suis trop jeune pour me marier... Je n'ai que vingt-cinq
+ans, j'ai le temps d'y penser!
+
+--Amélie t'aime... Elle a une jolie dot... Le père Collinet a l'idée de
+vendre son Musée aussitôt après le mariage de sa fille pour s'en aller
+vivre au pays... Tu vois donc bien que c'est une bonne affaire... Je
+n'insisterais pas s'il s'agissait d'une étrangère, mais celle-là, tu la
+connais... tu sais ce qu'elle vaut... Je te le dis, ça sera une vraie
+ménagère et, y a pas, une bonne femme, c'est un trésor!... Elle serait
+rudement utile chez nous!
+
+--C'est possible! mais je ne reviens pas sur ce que j'ai dit... Je ne
+veux pas me marier!
+
+Ce fut au tour du père Chausserouge d'entrer dans une violente colère.
+
+C'était la première fois que son fils lui résistait aussi ouvertement.
+
+--Eh bien! répliqua-t-il durement, libre à toi de ne pas m'écouter...
+Jusqu'ici j'ai fermé les yeux, tu as fait ce que tu as voulu et je n'ai
+rien dit, quoiqu'il m'en ait coûté... A partir d'aujourd'hui, tout va
+changer... Tu n'es plus que mon aide, mon employé... Tu seras victime,
+entends-tu, de la vie que tu mènes... Mais comme je ne veux pas qu'il
+soit dit que tant que je vivrai, une situation que j'ai eu tant de peine
+à acquérir soit compromise, comme je ne veux pas que mes bêtes en
+souffrent, je te retire toute autorité... dans ma maison. Après ma mort,
+tu feras ce que tu voudras...
+
+--Si l'établissement marche, à qui le dois-tu? riposta insolemment
+François. Il me semble que c'est à moi... Et si je te quittais?
+
+--Tu le peux! Mais je resterai le maître! Le jour où tu partiras, je
+rentrerai dans les cages et on verra une fois de plus ce que peut faire
+le père Chausserouge, sans culottes collantes et sans dolmans à
+brandebourgs d'or! Je t'apporte le bonheur... tu le refuses, tant pis
+pour toi! A la fin, si je cédais toujours, vous vous ficheriez de moi,
+toi et toute ta séquelle d'amis! Car, veux-tu que je te dise, tu es un
+brave garçon, fort et courageux comme pas un... mais tu as été perdu par
+les galvaudeux dont tu fais ta société! Il y a surtout Jean, Jean
+Tabary!... Celui-là, que je lui voie jamais mettre les pieds dans la
+ménagerie, je le flanque dans la cage à Néron!
+
+--Jean Tabary n'a pas plus peur de Néron que de toi!
+
+--C'est possible! Mais qu'il se le tienne pour dit! Et puis,
+finissons-en! Tu ne sors pas de la culotte du pape... Tu es comme moi un
+paysan, un Chausserouge... un saltimbanque... Tu vivras en saltimbanque,
+puisque tu l'as voulu... puisque, malgré moi, c'est cet état-là que tu
+as choisi! Voilà tout ce que j'ai à te dire!
+
+--C'est ton dernier mot?
+
+--C'est mon dernier mot!
+
+Rentré seul dans sa caravane, le vieux Chausserouge pleura pour la
+première fois peut-être depuis la mort de sa femme, mais n'importe, il
+avait déchargé son coeur.
+
+Il s'applaudit tout bas de l'énergie qu'il avait montrée et il se jura
+de ne pas céder. N'était-ce pas le bonheur de son enfant qu'il adorait,
+qui était en jeu?
+
+Il n'avait que trop tardé à faire acte d'autorité. Il n'était que temps
+de réagir, avant que le pli ne fût pris irrémédiablement.
+
+Et, en effet, il tint parole.
+
+A partir de ce jour, il reprit en mains les rênes du gouvernement.
+
+Il s'installa au contrôle, s'occupa des multiples détails de
+l'administration et François, qui jadis puisait à pleines mains dans la
+caisse commune, dut désormais passer chaque samedi toucher sa paye,
+comme le dernier des palefreniers.
+
+En vain, il essaya de faire revenir son père sur sa décision.
+
+Chausserouge resta inflexible.
+
+--J'ai fait pour toi tous les sacrifices que me commandait mon
+affection. Tu me résistes... Je cesse de te traiter en fils, car je ne
+veux pas voir gaspiller mon bien... Tu travailles, je te donne ton
+salaire... Tu n'as le droit de rien exiger de plus... Je ne te dois plus
+rien...
+
+Furieux de cet entêtement qu'il était loin de prévoir, François
+Chausserouge continua par amour-propre son habituel genre de vie, mais
+il ne tarda pas à s'apercevoir que l'existence qu'il s'était choisie
+était hors de proportion avec les ressources relativement modestes dont
+il disposait à présent.
+
+Le premier, il dut s'avouer vaincu. Un soir de déveine, il perdit au
+tripot et joua sur parole.
+
+Le lendemain, il lui fallait mille francs pour acquitter sa dette.
+
+Après de longues hésitations, il dut s'adresser à son père.
+
+Le vieux dompteur écouta en silence, réfléchit un instant, puis, levant
+son regard vers son fils:
+
+--Il faut toujours écouter les anciens, dit-il, et voilà le commencement
+de ma prédiction qui se réalise. A ton âge, je n'avais pas mille francs
+à perdre, ni surtout un père derrière moi... N'importe! C'est entendu,
+tu auras ton argent, mais à une condition... Nous partons demain en
+«villes mortes».
+
+Partir en villes mortes! Quitter Paris, abandonner le Voyage! Courir la
+province de chef-lieu en chef-lieu isolément! Mais ça ne se pouvait pas.
+
+--Alors nous ne partirons pas.
+
+--Mais l'argent... les mille francs qu'il me faut!
+
+--Alors partons! Je n'en ai pas autant, vois-tu, garçon, à te donner
+tous les jours, et je ne veux pas me voir obligé une belle fois, de
+vendre mes bêtes pour payer tes dettes...
+
+--Mais nous sommes en pleine fête de Montmartre! Tous les jours nous
+faisons salle comble! La ménagerie est très courue! C'est de la folie!
+
+--Tant mieux! Nous ne ferons que de plus belles recettes en province, où
+le bruit de tes succès est parvenu et où on ne te connaît pas! Quand
+nous reviendrons à Paris, plus tard... beaucoup plus tard... tu n'en
+seras que mieux accueilli!... Nous partirons demain!
+
+Devant cette décision sans appel, il n'y avait qu'à s'incliner.
+
+--Soit! tu ne t'en prendras qu'à toi de la bêtise que tu commets
+aujourd'hui! répliqua rageusement François.
+
+Le père Chausserouge donna sans regret les mille francs au moyen
+desquels il payait le bonheur à venir de son fils.
+
+Il était heureux d'en être quitte à si bon compte.
+
+Maintenant qu'il allait le tenir éloigné de cet entourage funeste qui
+l'avait perdu, qu'il était sûr de l'avoir près de lui, toujours, il
+était certain de réussir, de réveiller dans le coeur de ce grand enfant
+tous les bons sentiments qui sommeillaient.
+
+L'éloignement de Paris, c'était la rupture définitive des habitudes
+prises; au milieu des vicissitudes d'une promenade à travers le monde,
+François n'aurait ni le moyen, ni l'occasion de renouer des relations
+dangereuses.
+
+Obligé désormais de consacrer tous ses instants à son métier, il se
+reprendrait à aimer la vie tranquille, et qui sait... peut-être?...
+
+Quand François rendit compte à Jean Tabary du résultat de sont
+entretien:
+
+--Mais tu ne vas pas faire ça! Menace de le lâcher! Il n'a que toi... Il
+n'osera pas te laisser aller... Dis-lui donc, au vieux, que Perdel, son
+concurrent, t'offre un engagement magnifique...
+
+--Tu voudrais que je quitte mon père?
+
+--Pourquoi pas? Puisqu'il te traite en gamin.
+
+--Non! ne me demande pas ça... parce que, voisin, il y a aussi mes
+bêtes... Et je les aime, mes bêtes!... Le vieux passerait outre, quand
+même ça lui ferait gros coeur... mais, moi, ça me ferait encore plus de
+peine de voir mes bêtes partir sans moi! On se reverra, un jour, va
+donc!
+
+--Tu es un lâche, tiens! T'as pas plus de coeur qu'une poule!
+
+Le soir même, après la dernière représentation et à la grande
+stupéfaction du personnel de l'établissement, le vieux dompteur donna
+l'ordre de tout préparer pour le départ.
+
+Deux jours après, la ménagerie Chausserouge quittait le Voyage.
+
+Au moment où François, qui s'était attardé pour prendre congé de ses
+amis, la rejoignait à la barrière de Fontainebleau, il remarqua, suivant
+les somptueuses voitures qui contenaient les cages et le matériel, une
+humble caravane.
+
+Il regarda plus attentivement.
+
+C'était Amélie Collinet qui la conduisait.
+
+A la vue du jeune homme, elle sourit, mais François fronça le sourcil,
+fouetta nerveusement les poneys attelés à sa charrette et passa.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Ce fut la première grande tournée entreprise par la ménagerie
+Chausserouge depuis la consécration qu'elle avait reçue à Paris.
+
+Elle dépassa en succès tout ce qu'on était en droit d'espérer.
+
+Autant le séjour «en villes mortes» est désastreux pour une installation
+de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit d'un
+établissement connu, capable d'éveiller la curiosité de la population
+toute entière.
+
+Du reste, une publicité savante, dans laquelle entrait pour beaucoup la
+reproduction dans les journaux locaux d'articles découpés dans les
+feuilles parisiennes et signés de noms retentissants, précédait, dans
+chaque chef-lieu, l'arrivée de Chausserouge père et fils.
+
+Et, avide d'émotions, le public affluait, s'écrasait dans la baraque,
+pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout Paris.
+
+La série d'ovations dont François fut l'objet dans toutes les villes
+qu'il traversa lui fit bientôt oublier le dépit qu'il avait éprouvé de
+quitter le Voyage, et le père ne tarda pas à s'applaudir de l'énergique
+résolution qu'il avait prise.
+
+C'était le seul moyen de faire échapper son fils aux influences néfastes
+qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce François qu'il
+avait si bien cru perdu.
+
+Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement qui
+s'opérait lentement; c'était Amélie Collinet.
+
+Elle se reprenait maintenant à espérer, bien que la froideur que lui
+avait témoignée François pendant les premiers jours de la tournée eût
+bien été de nature à lui faire considérer sa cause comme perdue
+définitivement.
+
+La présence de la jeune fille influait évidemment beaucoup sur les
+nouvelles façons d'être du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit
+compte exactement.
+
+C'était bien là-dessus qu'avait compté le vieux dompteur, lorsqu'il
+avait eu l'idée de se faire accompagner par les Collinet.
+
+--Vois-tu, avait-il dit à son ami, le jour où il avait dû lui
+communiquer la réponse de François, je connais mon fils... Il est bon et
+il obéit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il aurait
+dû ne jamais se lier... Je vais le forcer à s'éloigner pour un temps...
+Viens avec nous... Tu profiteras de ma réclame et il y aura toujours
+pour ton musée une petite place à la gauche de mon campement... partout
+où nous nous arrêterons... Nous vivrons ensemble. Amélie prendra
+provisoirement la place que je voudrais lui voir définitivement
+occuper... Je la connais... Elle saura se faire aimer... se rendre
+indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il ne verra plus
+qu'elle... il sera forcé de rendre hommage à ses qualités, à ses
+charmes... Alors, le reste nous regardera... Il s'agira seulement de
+savoir profiter du bon moment...
+
+Quelques objections qu'avait soulevées le père Collinet avaient été vite
+aplanies, d'autant plus qu'Amélie avait accueilli avec joie la nouvelle
+de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire vivre dans
+l'ombre de celui qu'elle chérissait.
+
+A la première étape, cependant, sur la route de Melun, le jeune homme
+avait manifesté tout haut son mécontentement.
+
+Il avait deviné les intentions de son père et s'était montré froissé
+qu'on voulût lui forcer la main.
+
+Alors Amélie s'était approchée de lui et, très humblement:
+
+--Vrai! ça t'ennuie tant que ça, François, que nous soyons partis
+ensemble?
+
+--Non... Mais je trouve que c'était inutile...
+
+--Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'était indispensable.
+Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des détails intérieurs
+de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux qu'Amélie ne pouvait
+s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent à s'en charger. Du reste,
+Collinet voulait depuis longtemps quitter le Voyage. Ça le rapprochera
+de son pays et, pour le surplus, il n'avait pas de meilleure occasion,
+s'il voulait gagner de l'argent, que d'entreprendre la tournée en notre
+compagnie. Tu vois bien que tout est pour le mieux.
+
+François ne répondit rien et bouda trois jours, mais peu à peu il se
+sentit insensiblement gagné par le dévouement que lui montrait la jeune
+fille, les prévenances dont on l'entourait.
+
+Lorsqu'il avait donné, les soirs de séjour, sa représentation, quand la
+ville était retombée dans le calme monotone des cités de province, et
+une fois ses bêtes pansées, il était bien forcé, ne connaissant
+personne, de rentrer dans la caravane.
+
+Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, près du poêle, les
+deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis qu'Amélie se
+multipliait pour qu'il ne lui restât rien à désirer.
+
+Après le dîner, un rams familial ou un piquet à quatre les réunissait
+encore autour de la table et on allait se coucher, non sans avoir pris
+pour le lendemain les dernières dispositions.
+
+On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf à
+Lyon, à Bordeaux, à Marseille et à Nice où la ménagerie stationna près
+d'un mois.
+
+Le père Chausserouge trouvait à cette vie nomade, à ces courses par les
+chemins poudreux, un charme infini.
+
+Cela lui rappelait l'époque pénible et pourtant si heureuse de ses
+débuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ, à la croisée de deux
+routes et que Maria préparait sur un fourneau improvisé en plein vent
+le repas du soir, tandis que les chevaux dételés broutaient l'herbe des
+fossés.
+
+Et c'était certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans les
+veines de François, puisqu'au bout de deux mois de cette existence,
+nouvelle en somme pour lui, habitué comme il était aux plaisirs de la
+grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son front.
+
+Maintenant, il taquinait Amélie, lui rappelait les jeux de leur enfance,
+la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois qu'elle
+s'était ingéniée à lui faire une surprise agréable: un plat qu'il
+aimait, un bibelot qu'elle avait acheté et qu'elle cachait sous sa
+serviette.
+
+Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier à la jeune fille tous les
+dédains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert.
+
+L'intimité des deux caravanes avait grandi à ce point que, maintenant,
+pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne formaient
+déjà plus qu'une seule et même famille.
+
+Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains.
+
+--Ça marche! ça marche. Laissons faire! Amélie est une fine mouche! Il
+ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons arrivés à nos
+fins... et c'est mon garçon, lui-même, qui te demandera ta fille!
+
+Ce fut dans un délai plus court encore qu'il ne l'espérait.
+
+La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de tous
+les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme.
+
+Il ne tarda pas à voir en Amélie autre chose qu'une soeur; il remarqua
+qu'elle était grande, bien faite, presque jolie.
+
+Énervé peut-être aussi par l'abandon naïf de la jeune fille qui le
+traitait en frère et qui, élevée librement, n'avait aucune de ces
+pudeurs féminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excités par
+l'agaçante quoique inconsciente coquetterie qu'elle déployait, il
+sentait renaître en lui les instincts brutaux de sa race.
+
+Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la ménagerie,
+faiblement éclairée par le falot du veilleur, il fut pris du désir subit
+de la posséder.
+
+Il la saisit, appliqua ses lèvres sur sa bouche... Très souple,
+confiante et câline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme.
+
+Elle fermait les yeux, secouée tout entière par la douceur de cette
+première caresse, si longtemps attendue.
+
+Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait être aimée!...
+
+Soudain, François fit un pas... Il cherchait à l'entraîner dans l'angle
+le plus obscur, là où les palefreniers avaient l'habitude de serrer le
+fourrage...
+
+Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de l'étreinte de
+son amant; et dit un seul mot:
+
+--François!
+
+Le jeune homme, surpris de cette résistance inattendue, s'arrêta.
+
+Il regarda Amélie un instant, puis, après un silence:
+
+--Tu m'as quelquefois, dit-il, reproché de ne pas t'aimer; c'est toi qui
+ne m'aimes pas!
+
+--Écoute, François! je suis une honnête fille! Je veux bien être ta
+femme, mais je ne serai jamais ta maîtresse!... Si je te cédais
+aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que je ne
+t'aime pas... que peut-être j'ai cédé à d'autres avant toi... tandis que
+du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais été qu'à toi! Ah! je t'en
+prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que tu viens de
+faire!... Je penserais que tu ne me considères pas plus que toutes les
+autres... celles qui te poursuivaient là-bas, tu sais bien...
+
+--Celles-là, je n'éprouvais pas pour elles le sentiment que j'ai pour
+toi! s'écria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te le promets,
+je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le veux!... Je
+suis un ramoni, moi... par ma mère! Et ceux de notre sang n'ont pas de
+ces scrupules bêtes... On se prend quand on s'aime!... Et si, après, on
+se convient toujours... on se marie devant le plus ancien de la tribu...
+Allons... viens!
+
+De nouveau il chercha à enlacer la jeune fille, mais elle le repoussa
+avec force et, se campant résolument en face de lui:
+
+--Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta femme...
+légalement, et je t'appartiendrai toute entière... si non, je ne serai
+jamais rien pour toi!... Choisis! je te préviens seulement que si je
+dois continuer à être en butte à de semblables obsessions, indignes de
+l'affection que je te porte, demain je pars avec mon père!
+
+--Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je te vois
+tous les jours, que je me suis habitué à toi... Non! Non! je veux que tu
+restes... toujours!
+
+--Alors, tu sais ce qui te reste à faire! dit Amélie, en se dirigeant
+vers la caravane où l'attendait le vieux Collinet.
+
+--Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir!
+
+Et le soir même, avant de se coucher, il prenait à part son père et lui
+demandait officiellement la permission d'épouser Amélie.
+
+La joie du dompteur fut immense.
+
+--Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le plus
+heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille!
+
+Il sauta au cou de son fils et dans l'excès de sa joie, il courut à la
+porte et appela son ami déjà rentré dans sa caravane:
+
+--Collinet! Collinet! arrive donc! c'est François qui veut se marier
+avec ta fille!
+
+--Si elle veut, ajouta François en riant.
+
+Pour toute réponse, Amélie, qui était accourue, tendit ses joues à son
+ami, puis, pour célébrer cet heureux jour, tous les quatre
+s'attablèrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en
+hâte, discutèrent les conditions du mariage.
+
+Ce ne fut pas long, les deux compères en ayant arrêté depuis longtemps
+les détails et les fiancés étaient bien trop amoureux pour s'attarder en
+des considérations qui leur paraissaitent si futiles!...
+
+Il fut décidé toutefois que l'union serait célébrée à Paris dans le plus
+bref délai possible; puis le père Collinet vendrait son musée et se
+retirerait à la campagne après avoir constitué en dot à sa fille le
+montant de cette vente.
+
+Il avait réalisé assez d'économies pour pouvoir vivre tranquille le
+reste de ses jours dans le petit trou où il avait acquis déjà une
+maisonnette et quelques lopins de terre.
+
+Un mois après cette soirée mémorable, la ménagerie de retour à Paris
+s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route
+d'Aubervilliers, et sur le champ François envoyait à tous ses amis des
+lettres de faire part.
+
+L'émoi fut grand sur le Voyage.
+
+On ne s'attendait pas à cette solution.
+
+Le beau François qu'on avait vu partir à contre-coeur, revenir si vite,
+converti et amoureux... d'Amélie Collinet, c'était à n'y pas croire!
+
+Il fallait cependant se rendre à l'évidence, mais Jean Tabary se fit
+l'interprète du sentiment général.
+
+--Ce n'est pas la peine d'être fort, d'être brave, lui dit-il, d'être la
+coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir aussi
+piteusement. Je te croyais plus d'énergie. Tu te laisses mener comme un
+gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais aujourd'hui...
+il ne sera plus temps.
+
+--Mon cher, je t'assure qu'Amélie est charmante... tu ne la connais pas.
+
+--Un homme dans ta position doit rester libre et indépendant... Tu es
+jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de la vie et ne pas
+t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans six mois!
+
+Cette fois les insinuations de Jean Tabary restèrent sans écho.
+
+Le parti de François était pris irrévocablement.
+
+Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami à sa noce, qui
+devait se célébrer avec éclat au Salon des Familles, à Saint-Mandé.
+
+On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fête à laquelle on
+avait convoqué le ban et l'arrière-ban de l'industrie foraine.
+
+Dans une salle immense, tapissée de peaux de lions, ornée de trophées,
+autour d'une table en fer à cheval, chargée de victuailles, prirent
+place toutes les illustrations, toutes les célébrités du Voyage.
+
+D'abord, les collègues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, Giovanni,
+Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette solennelle
+circonstance, à donner à leur aîné dans la carrière des marques de leur
+sympathie.
+
+Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis
+reconnaissaient pour chef suprême; puis Devisme, Deker, les grands
+impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les
+Romillard, dû théâtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir
+algérien, enfin la foule des montreurs de phénomènes, des patrons
+d'entresorts, manèges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand
+champion de la lutte, directeur des Grandes Arènes, puis pêle-mêle des
+journalistes, des boulevardiers, des acteurs.
+
+Amélie Collinet, toute rougissante et fière de s'appuyer sur le bras du
+beau dompteur, manifestement gêné dans son habit noir, était charmante
+dans son costume de mariée.
+
+Le père Chausserouge était rayonnant. Quant à Collinet, il ne pouvait
+croire à tant de bonheur. Jamais, il n'aurait osé espérer pour sa
+fille, un parti aussi cossu.
+
+La fête fut pleine de gaieté. On dansa jusqu'au matin aux sons de la
+cornemuse, et le père Chausserouge retrouva ses vingt ans pour ouvrir le
+bal avec sa bru, en exécutant aux applaudissements de tous, la danse de
+son pays, la bourrée traditionnelle.
+
+Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il
+convenait de s'arrêter.
+
+La campagne en province avait été particulièrement heureuse; François
+fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus qu'il se
+souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses anciens amis.
+
+Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprès
+d'Amélie, ni auprès du vieux dompteur.
+
+On avait exploité tout le Midi de la France; on exploiterait le Nord, et
+l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant séjour à Amiens, à Arras, à
+Lille, puis après cette dernière tournée, qu'on espérait fructueuse, on
+rejoindrait définitivement le Voyage.
+
+Huit jours après, le père Collinet, le coeur un peu gros, embrassait sa
+fille dont il se séparait pour la première fois et la ménagerie se
+mettait en route.
+
+Les années qui suivirent marquèrent l'apogée de la fortune des
+Chausserouge. François marchait de succès en succès; d'étapes en étapes,
+les ovations succédaient aux ovations.
+
+Puissamment aidé par son père, qui se faisait vieux, mais dont l'entrain
+ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui restèrent célèbres
+dans les annales de la banque.
+
+C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son lion
+Néron, et gagner son pari.
+
+A Bruxelles, une actrice célèbre ayant manifesté le désir d'entrer avec
+lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en respect
+tandis que l'intrépide comédienne, d'une voix calme, récitait une pièce
+de vers de Victor Hugo devant un public frémissant d'enthousiasme.
+
+A la suite de cet exploit, il devint à la mode d'assister le dompteur
+dans ses exercices et nombre de personnalités connues défilèrent avec
+lui dans la cage centrale.
+
+Ce fut encore lui qui inaugura les séances d'hypnotisme au milieu
+d'animaux divers réunis pour la circonstance, et jamais un accident ne
+vint attrister une seule de ses représentations.
+
+Il fut engagé dans les théâtres pour jouer les rôles de dompteur. Il
+parut dans les _Pirates de la Savane_, le _Juif-Errant_, dans une féerie
+surtout où il eut l'audace d'entrer en scène, au mépris des règlements
+de police, suivi de deux lionnes en liberté.
+
+C'est à cette époque qu'il reçut en Belgique la croix du Mérite civil.
+Bref, François Chausserouge connut toutes les gloires, épuisa les
+honneurs.
+
+Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sûr de
+lui que rien désormais ne pouvait ébranler sa confiance. Il était né,
+pensait-il, sous une heureuse étoile, et c'était tout.
+
+Le père Chausserouge marchait en plein rêve, tant ce prodigieux succès
+surpassait ses espérances. Quand il examinait le chemin parcouru, qu'il
+se reportait à ses débuts, il ne pouvait se défendre d'une certaine
+appréhension, d'un instinctif effroi.
+
+C'était trop de bonheur à la fois, d'autant plus que son fils était
+heureux jusque dans son ménage, François ayant justement trouvé dans
+Amélie la compagne dévouée et aimante qu'il lui fallait.
+
+Quoique d'apparence frêle, la fille du père Collinet avait puisé dans la
+tendresse qu'elle portait à son mari la force de remplir les devoirs
+nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade à travers
+le monde.
+
+Elle avait bien eu à se plaindre parfois du caractère changeant, même un
+peu brutal de François, dont l'ardeur s'était calmée, mais elle s'était
+montrée si dévouée, si attentive et si prévenante que jamais leur union
+n'avait été troublée par un désaccord grave.
+
+Elle tenait à lui, elle l'aimait, elle eût souffert mille morts plutôt
+que d'encourir la colère de cet homme à qui elle avait consacré son
+existence, de s'aliéner l'affection de ce héros qu'elle n'était pas
+éloignée de prendre pour un demi-dieu.
+
+François Chausserouge était en représentations à Liège lorsqu'elle
+accoucha d'une fille à qui on donna le prénom d'Élisabeth.
+
+Elle salua cette naissance avec joie; c'était un lien de plus qui
+l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit être, toute
+la tendresse dont elle était encore capable.
+
+Le père Chausserouge eut préféré un fils, mais il se résigna bien vite,
+quand il entendait sa bru lui dire en souriant:
+
+--Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-là! Nous en
+ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas à rougir d'elle!
+
+--Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de l'applaudir!
+riposta le vieillard d'un ton mélancolique.
+
+Peut-être était-il hanté d'un sinistre pressentiment, car la venue de la
+petite Élisabeth, Zézette, comme l'appelait son grand-père, fut la
+dernière joie qu'il connut.
+
+Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris étouffés,
+venant de la ménagerie, parvinrent jusqu'à lui.
+
+Il prêta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne s'était
+pas trompé, il reconnut la voix du veilleur appelant au secours.
+
+Il courut frapper à la porte de la caravane de son fils:
+
+--François, viens vite! Il se passe quelque chose de grave!
+
+Comme il soulevait l'auvent de la ménagerie, un hennissement s'éleva,
+plaintif et douloureux, scandé de rugissements furieux.
+
+--Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu!
+
+Il s'élança, et en deux bonds parvint à l'angle de la baraque, dans
+lequel il voyait, à la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter
+des masses confuses.
+
+Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit à son regard. Un lion,
+échappé sans doute à la suite de l'imprudence du garçon de piste chargé
+de préparer la litière des animaux, s'acharnait sur un des poneys qu'il
+avait renversé dans son élan furieux, tandis que le second, à bout de
+longe, renâclait avec terreur.
+
+Abrité derrière la balustrade des premières, le veilleur le visage en
+sang, sans bouger, criait à l'aide.
+
+Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha résolument sur le lion,
+à qui il s'efforça de faire lâcher prise.
+
+L'animal releva la tête en grondant.
+
+Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables pensionnaires,
+Pacha, une bête arrivée adulte chez lui, et qui s'était toujours montrée
+rebelle à toute éducation.
+
+Sous les coups redoublés dont il l'accablait, le lion abandonna sa
+proie; il recula en rampant, ses yeux injectés de sang et qui lançaient
+des flammes fixés sur son agresseur.
+
+--Arrière, Pacha..., sale bête!... arrière!... criait le dompteur en
+suivant le monstre dans sa retraite.
+
+Tout à coup, l'animal se sentit acculé... Il se détendit comme un
+ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa...
+
+Alors, accroupi sur sa victime, il commença à lui déchirer la poitrine
+avec ses griffes.
+
+Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la
+crinière de la bête qu'il saisit à la gorge; mais ses forces
+s'épuisaient.
+
+Lentement ses doigts se desserrèrent, il rassembla toute son énergie et
+cria une fois encore:
+
+--A moi, François!
+
+Puis il ferma les yeux et perdit connaissance.
+
+Excités par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux,
+réveillés, bondissaient dans leurs cages épouvantant de leurs
+rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand
+soudain apparut François, à demi-vêtu, suivi des garçons de piste.
+
+Alors commença une lutte effrayante.
+
+François, armé d'une carabine, n'osait faire feu craignant d'atteindre
+son père.
+
+Il saisit un sabre-baïonnette que lui passa un des assistants et, à son
+tour, il frappa le lion pour le forcer à reculer.
+
+Mais le monstre ne lâchait pas sa proie.
+
+Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang s'échappât
+par vingt blessures, il continuait à s'acharner sur le corps pantelant
+du vieillard.
+
+François Chausserouge fit appel à toute sa vigueur et à tout son
+sang-froid.
+
+Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa
+victime.
+
+Puis quand il eut enfin dégagé son père de l'étreinte affreuse, avant
+même que l'animal eût eu le temps de bondir ou de revenir à la charge,
+il se releva, tout sanglant lui-même et déchargea les deux coups de sa
+carabine chargée à balle sur son terrible adversaire.
+
+Le lion, blessé à mort, roula à terre, se releva et chercha encore une
+fois à s'élancer sur le dompteur, mais, vaincu définitivement, il
+s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons à l'aide de ses
+ongles puissants et faisant une dernière fois retentir la ménagerie de
+ses rugissements désespérés.
+
+François s'approcha de lui avec précaution et, saisissant le moment, où
+vaincu par la souffrance, il restait immobile, une écume sanglante à la
+gueule, il lui plongea dans le côté son sabre-baïonnette.
+
+Secoué par une suprême convulsion, le corps de l'animal eut un
+soubresaut, puis retomba inerte... Le lion était mort.
+
+Alors, sans se préoccuper de ses propres blessures, François souleva la
+tête de son père.
+
+Le père Chausserouge respirait encore. On étendit le blessé sur un lit
+de paille, en attendant l'arrivée d'un médecin.
+
+Amélie qui, remplie d'épouvante, avait assisté de loin à cette scène de
+carnage, s'approcha et resta muette d'horreur.
+
+Le corps du vieux dompteur n'était plus qu'une plaie. A voir ce ventre
+ouvert, cette poitrine déchirée, cette face méconnaissable, on
+s'étonnait qu'il pût vivre encore. Une des épaules était broyée et le
+bras pendait, presque détaché du tronc.
+
+Agenouillé près de son père, François étanchait les blessures à l'aide
+d'un linge humide, lavait son visage souillé...
+
+Tout à coup, le père Chausserouge ouvrit les yeux:
+
+--C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils seul put
+l'entendre.
+
+--Oui, père, c'est moi!...
+
+--Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le lion
+échappé... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage?
+
+--Non, père..., je l'ai tué!
+
+--C'est dommage!... C'était une belle bête!... Mais je ne sais plus...
+Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!...
+
+--Non, père, tu ne mourras pas... le médecin va venir! Laisse-toi
+soigner... Ne parle pas!
+
+--Je te dis que je vais mourir... et le médecin n'y fera rien!... Eh
+bien! J'aime mieux ça!... Mourir en dompteur... comme tous les autres...
+les grands... c'est une belle mort, ça, tu sais, fils!... Ça vaut mieux
+que de mourir dans un lit... Et puis, ça m'est égal... Tu es content...
+Tu es heureux... Ça me fait moins de peine de m'en aller... Oui...
+Pacha... c'était un beau lion... Il faut bien aimer tes bêtes, tu
+sais!...
+
+Épuisé par l'effort, le blessé s'arrêta un instant, puis il reprit:
+
+--Aime bien ta fille Zézette... et puis Mélie aussi... c'est une bonne
+femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu vas être le
+maître tout seul... tâche qu'on continue à dire que les Chausserouge
+sont les premiers dompteurs... du monde!...
+
+En ce moment, le médecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le
+vieillard, et il eut un geste de découragement que surprit le vieux
+dompteur.
+
+--Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le médecin?
+
+--Mais non, je n'ai pas dit ça, mais pour vous panser il faudrait que
+vous soyez sur un lit.
+
+--Non... non... ne vous inquiétez pas de moi... Moi, je suis réglé!...
+Et je veux finir ici... dans ma ménagerie... Occupez-vous de François
+qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me défendant...
+Garçon, je veux embrasser Zézette!...
+
+Puis, quand François eut apporté l'enfant et rempli ainsi le dernier
+désir de son père, le vieillard laissa tomber sa tête et resta sans
+mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la nuit.
+
+On fit au vieux dompteur des funérailles magnifiques, auxquelles la
+ville entière assista.
+
+François avait été cruellement touché par cet affreux accident:
+
+--Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il à sa femme en
+rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera oublier
+mon chagrin!
+
+--Où allons-nous?
+
+--A Paris!... retrouver le Voyage!
+
+Amélie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pensée secrète.
+
+
+
+
+V
+
+
+La disparition du père Chausserouge causa un plus grande vide dans la
+ménagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.
+
+Bien que le vieux dompteur ne parût plus dans les cages depuis les
+débuts de son fils, il s'était réservé dans l'administration la part la
+plus ingrate et la plus laborieuse.
+
+Avec une abnégation rare, il s'astreignait à une surveillance de tous
+les instants.
+
+Levé à la première heure, il avait l'oeil à tout, ne se fiant qu'à lui
+pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers à
+leur prodiguer.
+
+C'est à ce dévouement absolu à la cause commune, joint à l'attrait du
+spectacle, que la ménagerie devait cette prospérité étonnante qui ne
+s'était pas démentie depuis des années.
+
+François ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain
+des obsèques de son père, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples
+devoirs qui lui incombaient.
+
+Il en ressentit un découragement d'autant plus profond que cette mort
+avait été plus imprévue.
+
+A ce sentiment s'en mêlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse
+qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors.
+
+--C'était bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbutié le vieux
+Chausserouge à sa dernière heure. Et ces paroles avaient résonné à son
+oreille comme un avertissement suprême, dicté à son père par cette sorte
+de prescience que donne l'approche de la mort.
+
+Ainsi il était voué inéluctablement à cette fin terrible par la dent de
+ses bêtes et ce pouvait être son tour dans un an, dans un mois, une
+semaine, demain... ce soir peut-être.
+
+Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingénu sourire de
+Zézette ne parvinrent à chasser le trouble qui s'empara de son âme.
+
+Pour recouvrer la pleine possession de lui-même, il avait besoin de ne
+plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des fêtes, et
+c'est ainsi qu'inconsciemment, mû par une impulsion secrète qui
+l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait résolu de rejoindre
+le Voyage.
+
+Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps à Paris; il tenait à ne
+pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le
+tour de la presse, qui s'était montrée unanimement sympathique.
+
+Son nom allait revenir à la mode; c'était l'heure ou jamais de mettre
+fin à sa campagne et d'opérer sa rentrée. Justement la fête des
+Invalides allait commencer. Il télégraphia, fit retenir sa place et il
+se mit en route.
+
+Dès son arrivée, tous les forains défilèrent dans la ménagerie. On
+tenait à savoir, de la bouche même du jeune dompteur, les détails du
+terrible accident et à lui apporter le tribut des consolations d'usage.
+
+Jean Tabary fut un des premiers à venir serrer la main de son ancien
+ami.
+
+--Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement.
+
+Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à seul,
+heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'épancher
+librement et chez qui il était sûr de trouver un appui moral, le
+dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière séparation.
+
+Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité croissante de
+la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée dont la
+soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, d'autre
+part, plus souriant que jamais.
+
+Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet effroi
+de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de
+Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la pensée qu'il
+allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une
+responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait à
+présent charge d'âmes.
+
+Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers jours
+du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant!
+
+Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des actes
+héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur qui il
+pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place qu'avait
+occupée son père, pendant ces dernières années.
+
+Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il avait
+tenu à consulter son ami.
+
+Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules:
+
+--Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu seras donc
+toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux comme une
+femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage d'entrer
+dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais
+franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation
+que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris
+t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, une grande
+renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose...
+l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en perdant ton
+père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de
+même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait te peser,
+voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, ce n'est
+pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite tout seul!
+Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu deviens libre, tu
+passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, l'homme le plus brave
+qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un
+pour surveiller ton monde et veiller à ce qu'on ne laisse pas crever de
+faim tes bêtes!... Car enfin, il ne faisait que ça, ton père! Tiens! tu
+me fais de la peine! Laisse donc! va, un régisseur, un administrateur,
+ça se trouve... On n'a qu'à y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en
+soupirant, c'est moi qui voudrais être à ta place, au lieu de panader
+avec mon truc à la manque où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu
+verrais si je canerais!
+
+--Ça ne va donc pas, ton entresort?
+
+--Non, le métier se perd. La Préfecture nous cause des ennuis. Voilà
+qu'elle se mêle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquiète
+de l'âge des femmes qu'on occupe. Si ça ne fait pas suer. Et puis nous
+avons eu affaire, ces temps derniers, à des grincheux, qui ont formé une
+ligue anti-foraine sous le prétexte que nos installations et le bruit de
+nos parades les empêchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas
+rose! Bien que nous ayons résisté énergiquement, que nous ayons maintenu
+des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et
+en louant nos places à des prix exorbitants, nous avons un mal du diable
+à nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui
+qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre à ces gens-là
+qu'une fête c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de
+l'arrondissement remplie jusqu'aux bords...
+
+--Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des
+amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime
+les fêtes?
+
+Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait
+subitement à la mémoire, il ajouta:
+
+--Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas à faire des
+révolutions!
+
+--Nous avons eu des réunions où on a dit tout ça... reprit Tabary. Ça
+n'a servi à rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer
+dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission
+d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui
+rendent le travail, sinon impossible, du moins si onéreux, que le métier
+de Voyageur, si ça continue, va devenir un métier de crève-la-faim...
+Pour comble de malheur, v'là les saisons qui se détraquent... On ne sait
+plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se
+repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon
+vieux, tu sais, c'est pas drôle... Et certainement,--ça, c'est encore ta
+veine!--y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et
+encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment.
+Maintenant, on ne sait pas, peut-être que ton retour va nous porter
+bonheur!
+
+--Écoute, dit Chausserouge, qui avait écouté très attentivement les
+doléances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es
+un débrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer
+chez moi?
+
+--Pourquoi faire?...
+
+--Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, répliqua François.
+Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon père? Tu seras
+régisseur ou administrateur... à ton choix.
+
+--Aux appointements de?...
+
+--Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?
+
+--Pour ça, il faudra que je consulte ma mère.
+
+--Va l'inviter à dîner de ma part pour ce soir. Nous causerons et
+j'espère bien que nous nous entendrons.
+
+--Moi, j'en suis sûr! dit Jean en se séparant de son ami.
+
+Quand il fut resté seul, il sembla à Chausserouge qu'il était débarrassé
+d'un poids énorme.
+
+L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient.
+Avec un aide comme celui-là, sa confiance renaissait; maintenant qu'il
+était sûr de trouver constamment près de lui un conseiller énergique,
+habile à trouver des expédients, à tourner les difficultés, l'avenir lui
+paraissait moins sombre, moins hérissé de périls.
+
+Bien qu'âgé de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exercé une
+énorme influence sur François Chausserouge.
+
+Sa seule présence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les
+craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et
+annihilaient la volonté du dompteur.
+
+Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hâta d'aller
+prévenir sa femme.
+
+--Ce soir, dit-il à Amélie, tu feras dresser la table dans la grande
+roulotte. Nous avons du monde à dîner.
+
+--Qui donc?
+
+--Louise Tabary et son fils.
+
+--Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux.
+
+--Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens.
+Qu'est-ce que tu as contre eux?
+
+--Moi, rien! Je ne les aime pas, voilà tout!
+
+--Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les
+aimais, parce que tu es exposée à les voir souvent.
+
+--Comment cela? demanda Amélie qui flairait un danger.
+
+--Il est probable, continua Chausserouge, qu'à partir de demain Jean
+Tabary entrera chez nous comme régisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean
+est bien au courant du métier... Il remplacera le père... Ainsi...
+
+La jeune femme pâlit.
+
+Jean Tabary entrant comme employé dans la ménagerie! Et pour remplacer
+le père, qui le détestait tant! Ce Jean qui avait détourné jadis son
+mari, qui l'avait entraîné dans une vie de débauches, dont elle avait
+tant souffert, à laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine à
+arracher son fils!
+
+Et voici que dès la première heure de son retour, François retombait
+sous cette influence néfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les
+portes de sa maison!
+
+Elle en avait le pressentiment très net, si elle ne s'opposait pas de
+toutes ses forces à cette intrusion dangereuse, c'en était fait de son
+bonheur et peut-être de la fortune de rétablissement.
+
+Son devoir était tout tracé.
+
+Elle devait à son titre d'épouse et mère de se révolter contre cette
+tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la première victime.
+
+Elle appuya sa main sur le bras de François et d'une voix très ferme:
+
+--Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton père
+avait tant de haine... ce serait insulter à sa mémoire! Je regrette
+d'avoir à te le rappeler... Jean Tabary est un être perdu, dont tu ne
+peux ignorer la mauvaise réputation... Il a été ton mauvais génie...
+Qu'il vienne dîner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mère, mais pour
+moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!...
+Tu trouveras assez autre part un régisseur connaissant mieux le métier!
+
+François Chausserouge ne s'attendait pas à cette résistance. Il haussa
+les épaules:
+
+--Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnête homme, un excellent ami, qui
+nous aime beaucoup, qui est très malin et qui nous sera d'une grande
+utilité. On t'aura monté la tête... Il ne faut jamais écouter les
+mauvaises langues.
+
+--Jean Tabary, un honnête homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutôt
+l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du
+Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que
+tout le monde sait!... De quel métier avouable a-t-il vécu jusqu'à ce
+jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets
+que sur la place! Et sa mère?... Sa mère, sais-tu ce qu'on dit
+d'elle?... Connais-tu la réputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle
+a conservée depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-là que tu vas
+faire asseoir... ici... à côté de moi... à cette table de famille... que
+tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-là dont tu vas accepter
+les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi!
+Tiens, j'en rougis pour toi!
+
+--Amélie! cria Chausserouge exaspéré en levant la main.
+
+Jamais la jeune femme ne lui avait parlé d'un ton si ferme.
+
+Jamais elle ne s'était révoltée avant autant de violence contre ses
+caprices et ses fantaisies.
+
+La jeune femme s'était laissée tomber sur une chaise et les coudes sur
+la table, la tête dans ses mains, elle pleurait silencieusement, étonnée
+elle-même d'avoir mis tant d'énergie dans son indignation.
+
+La colère du dompteur tomba en présence de cette douleur qu'il sentait
+si réelle; au fond pensa-t-il même que la jeune femme pouvait avoir
+raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre à ne vouloir point céder
+soit que sa brutalité ordinaire qui ne s'exerçait que contre les faibles
+eût repris le dessus, il s'avança et frappa du poing sur la table:
+
+--Il n'y a, prononça-t-il durement, qu'un seul maître ici, c'est moi! Et
+il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obéisse, entends-tu, et je
+te dispense de tes récriminations!... Tu vas faire préparer à dîner, et,
+si cela me plaît, Jean Tabary entrera chez nous!
+
+Puis, fier de cet acte d'autorité, il sortit en faisant claquer la
+porte.
+
+Amélie se leva, le regarda s'éloigner, puis elle eut un geste de
+résignation douloureuse, comme si un abîme, ses efforts ne
+parviendraient jamais à combler, venait de s'ouvrir devant elle...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Louise Tabary était une personnalité fort célèbre sur le Voyage.
+
+Elle était née au faubourg Saint-Antoine, d'un père ébéniste et d'une
+mère passementière.
+
+Son enfance, peu surveillée, s'était écoulée au milieu de la promiscuité
+des quartiers populeux; et, dès son jeune âge, elle avait montré une
+grande précocité.
+
+Elle avait treize ans lorsque son père, un alcoolique invétéré, était
+mort à l'hôpital et sa mère était restée avec quatre enfants dont elle
+était l'aînée.
+
+Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait été vite en
+butte à des sollicitations dont elle comprenait la nature, mais sa jeune
+expérience déjà mûre l'avait mise en garde contre le danger.
+
+Un jour qu'avec un cynisme ingénu elle racontait à sa mère une de ces
+aventures auxquelles elle était journellement en butte:
+
+--Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour rien à qui
+me plaira, ou pour beaucoup d'argent à qui me paiera!
+
+Elle n'avait pas achevé qu'elle recevait une paire de taloches.
+
+Mais un jour qu'on avait faim à la maison et que les petits criaient
+devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un pain de six
+livres et, ployé dans un papier graisseux, un magnifique poulet rôti.
+
+Puis elle tira de sa poche une pièce de vingt francs qu'elle déposa sans
+mot dire sur la table.
+
+Cette fois, la mère embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui
+pardonnait sa faute.
+
+Tel fut le début dans la vie de la jeune Louise.
+
+De ce jour, elle fut libre de vivre à sa guise et la maison ne chôma
+plus.
+
+La mère, qui se faisait vieille et qui ne dédaignait pas de boire de
+temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son métier et
+s'habitua à ce régime, si bien qu'un jour sa fille ne s'étant pas
+trouvée en mesure d'acquitter le montant du terme, elle leva la main sur
+elle pour la rappeler au sentiment de ses devoirs.
+
+Mais Louise allait avoir seize ans.
+
+Outrée de ce procédé, elle ne reparut pas le lendemain, mais une lettre
+prévenait la mère de la résolution de la jeune fille.
+
+«Ma chère mère, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, tant
+pis pour toi! Je ne veux pas être maltraitée. Débrouille-toi. Ne cherche
+pas à me retrouver, tu n'y arriverais pas.
+
+«Ta fille dévouée, LOUISE.»
+
+La mère furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui
+prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la gamine.
+
+Louise avait profité de la fin de la fête du Trône pour filer avec celui
+de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'être aimé, mais le
+plus facile à conduire.
+
+Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus riche,
+mais un simple photographe ambulant, qui opérait «en palque»,
+c'est-à-dire derrière un tour de toile en plein vent.
+
+Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, était un garçon
+intelligent qui, par son activité et son savoir-faire, eût pu se créer
+une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodéré pour
+l'absinthe.
+
+Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir avec
+lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien à craindre et
+tout à gagner en la gardant, qu'il accepta, flatté, au fond, d'un choix
+qui l'avait fait préférer à vingt autres.
+
+Louise, très belle fille, déjà fort connue des forains, était, il le
+savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collègues.
+
+Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout emballer,
+puis ils partirent par une nuit obscure et quittèrent Paris, sans
+toutefois trop s'en éloigner.
+
+Ils firent ensemble toutes les fêtes de la banlieue.
+
+C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait
+l'esprit inventif et commerçant de sa jeune amie.
+
+Elle se mit rapidement au courant des moindres détails du métier et la
+baraque prospéra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus
+engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde.
+
+Comme il s'étonnait par fois d'un résultat semblable:
+
+--Tout ça, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spécial de la banque,
+c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trèpe[1] et
+préparer son lantodage[2].
+
+[1] Engrainer le trèpe.--Attirer le monde.
+
+[2] Lantodage.--Entrée du public en foule.
+
+En effet, on ne passait pas impunément devant la baraque, véritable
+toile d'araignée, dans laquelle elle excellait à faire tomber les
+mouches.
+
+--Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on ne vous
+demande qu'une minute!
+
+Et on ne résistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait
+parfois dans l'espoir de trouver derrière ce jour de toile un recoin
+tutélaire où l'on put être à l'abri des regards indiscrets...
+
+--Madame, le portrait de votre joli bébé... en une seconde c'est
+fait... en souvenir de la fête... Oh! mon Dieu! quel amour d'enfant!
+
+Et la mère ravie suivait la marcheuse.
+
+Et à l'intérieur, elle savait si bien enjôler le client!
+
+--Voilà votre portrait!... Voyez comme il est réussi! Malheureusement,
+il sera bien vite brûlé... à cause du soleil... tandis qu'avec une
+couche d'émail... Ce sera vraiment dommage... Une couche d'émail et vous
+pourriez le conserver indéfiniment... C'est si vite fait... Oui,
+n'est-ce pas?... Charles, émaille le portrait de monsieur!... Ce n'est
+pas cher, ce n'est qu'un franc!
+
+Puis, pour faire patienter le client étourdi par ce flot de paroles:
+
+--Maintenant, continuait-elle, je vais préparer le cadre, un joli
+cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner à votre
+connaissance sans un cadre... Regardez celui-là, tenez!... Partout vous
+le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons à notre
+clientèle et qui ne cherchons pas à les estamper, ce n'est que trente
+sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... Tu sais,
+celui-là, pas un autre... c'est celui-là que monsieur a choisi!...
+
+Et s'il s'agissait d'une jeune femme:
+
+--Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur une
+photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... pour la
+pose... Et nous ne prenons rien pour cela!
+
+Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des
+bracelets à ses poignets, elle jetait un cri d'admiration:
+
+--Comme ça vous va tout de même! Comme ça requinque tout de suite une
+femme!... Ah! Et puis, y'a pas à dire vous étiez faite pour porter des
+diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous gênez pas! Je
+vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me coûtent... Nous ne gagnons pas
+dessus... C'est pour faire plaisir à notre clientèle! Et elle vendait sa
+garniture de camelote quatre fois sa valeur.
+
+Elle trouvait toujours un moyen de venir à bout des gens les plus
+rétifs. C'est elle qui inventa ce truc, usité quelquefois sur le Voyage
+par des malins qui ont affaire à des clients entêtés, mais timides.
+
+Un jour qu'elle avait entraîné malgré lui, dans le tour de toile, un
+vieux paysan porteur de deux énormes paquets et que le bonhomme, très
+défiant, s'était fait photographier avec ses deux colis déposés à droite
+et à gauche de sa chaise, toute son éloquence se heurta à une
+indifférence peu commune.
+
+Le paysan n'accepta ni émaillage ni cadre.
+
+Il allait partir et tendait déjà sa pièce de vingt sous, lorsque Louise
+lui barra la route:
+
+--Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais
+pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous êtes un richard et
+nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... J'appellerais
+plutôt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds pour vous tout
+seul, mais vos deux paquets et vous ça fait trois! Vous ne voudriez pas
+que nous fournissions notre marchandise à l'oeil... Aboulez trois
+francs!
+
+Et force fut au vieux paysan de s'exécuter, pour éviter le scandale.
+
+L'aventure resta légendaire et quand on la lui rappelait:
+
+--Ça prouve tout simplement que j'ai le génie du commerce! disait-elle
+modestement.
+
+Charles Tabary était émerveillé.
+
+De bonne grâce, il se résignait au rôle d'opérateur, comprenant que son
+intérêt était de laisser un libre cours à l'imagination de sa maîtresse.
+
+Elle avait une si grande entente des affaires et il était si agréable de
+n'avoir qu'à se laisser vivre!
+
+De fait, en même temps qu'elle en était l'âme, Louise était la véritable
+patronne de l'établissement.
+
+Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint enceinte.
+
+Tabary offrit aussitôt de régulariser la position.
+
+Il devait trop à la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions
+de lui montrer combien il tenait à lui être agréable et c'était du reste
+une façon de la lier à lui.
+
+--Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je
+ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l'autorisation à ma
+mère, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus... elle et
+toute sa marmaille! Soit, puisque tu le désires, c'est entendu, mais
+nous attendrons qu'elle soit morte... En attendant, tu te contenteras de
+reconnaître le gosse... D'ailleurs, pour tout le monde, c'est-y pas la
+même chose... Je suis ta mistonne légitime!... On m'appelle la femme à
+Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps
+de s'y prendre!
+
+Et comme toujours, Charles Tabary acquiesça.
+
+Louise accoucha d'un fils qui reçut le prénom de Jean et fut mis en
+nourrice. La mère avait alors dix-sept ans.
+
+Cependant le bruit de l'habileté de la jeune femme se répandit sur le
+Voyage.
+
+--C'était une rouée qui la connaissait dans les coins! disait-on en
+parlant d'elle.
+
+Et ce qu'avait prévu Tabary arriva.
+
+On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle voulait
+entrer qui dans un théâtre de marionnettes, où il fallait une
+explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.
+
+Mais Louise ne se laissa pas tenter.
+
+Elle était chez elle et ne se souciait pas de passer au service des
+autres, même à des conditions extraordinaires.
+
+Toutefois, une de ces offres la fit réfléchir.
+
+Elle avait reçu la visite de la mère Voiret, la directrice de
+l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage:
+
+--Ma fille, vous êtes grande, jeune et bien faite... Vous avez du
+bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer à
+poiroter par tous les temps, pour faire réussir un truc de
+roustissure[3], venez avec moi... Je monterai pour vous une baraque où
+vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme
+tigrée, la femme torpille, la femme coupée en deux, même la femme
+colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou bien, ce qui est
+mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Créole ou la
+belle Amaïdée... Je vous assure que c'est là votre vraie voie!...
+
+[3] Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne.
+
+Louise Tabary ajourna sa réponse, mais le soir même, elle posait à
+brûle-pourpoint cette question à son amant:
+
+--Combien avons-nous de côté?
+
+--Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... peut-être.
+
+--Si nous lâchions la photographie.
+
+--Tu veux plaisanter.
+
+--Pas du tout. Mais la mère Voiret m'a donné une idée. Dans notre
+métier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... Dans le
+sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des recettes
+admirables.
+
+Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance dans
+une petite glace pendue à la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle
+revint s'asseoir et continua:
+
+--Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop décatie. Au contraire,
+ma parole, je crois que la maternité m'a embellie... Eh bien! nous
+allons vendre notre matériel, tu n'en garderas que ce qu'il en faut pour
+qu'il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si ça
+t'amuse... Nous achèterons une caravane, parce que j'en ai soupé d'être
+obligée de loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile
+exposé au mauvais temps et à la portée des voleurs... Puis nous
+monterons un entresort... je choisirai un nom ronflant... Louise, c'est
+pas assez chic... Loïsa, par exemple... tiens Loïsa, la belle Créole...
+l'idée de la mère Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connaîtra à
+fond les trucs du métier et qui me les apprendra... Il suffit qu'on
+sache bien engrainer le trèpe, parce qu'une fois entré dans la baraque,
+c'est moi qui me charge de le faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu
+en penses?
+
+--Je pense que c'est une bonne idée, mais ça me fait gros coeur tout de
+même de lâcher ma photographie... Y aurait pas moyen de faire les deux
+ensemble?
+
+--Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien peur que
+ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et t'auras la peine
+en plus.
+
+Dès le lendemain,--car avec la jeune femme, l'exécution suivait toujours
+de près le projet,--la peu scrupuleuse Louise s'abouchait avec Joseph,
+le bonisseur de la mère Voiret, et lui offrait, s'il voulait entrer à
+son service, des avantages qu'il ne trouvait pas chez sa patronne
+actuelle.
+
+Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune à
+Paris, il s'était «dessalé» dans les faubourgs et avait exercé un peu
+tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de vins.
+
+Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert Tunisien
+de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse d'hercule et il
+avait lâché le tablier pour suivre sa conquête.
+
+Justement la mère Voiret avait besoin d'un surveillant sérieux et bien
+découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire
+plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s'était
+bientôt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise.
+
+On l'avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne s'acquittait
+mieux de cet emploi.
+
+Sur tout le Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l'on pouvait être
+sûr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de «travailler».
+
+Il était avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade
+de véritables représentations, reprenant pour son propre compte avec une
+incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis.
+
+C'était bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle
+affaire.
+
+Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.
+
+Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces dames
+l'aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la jalousie
+idiote de Leïla, son odalisque particulière... Mais à part ce petit
+désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus
+beaux profits ni autant de satisfactions...
+
+Il eût donc été déraisonnable à lui d'abandonner la proie pour l'ombre,
+le certain pour l'incertain.
+
+Et il accentuait sa défense de sous-entendus égrillards, sur le ton de
+fatuité d'un homme habitué aux succès faciles et qui n'hésite pas, le
+cas échéant, à faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses
+intérêts matériels.
+
+Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mère Voiret; dans le
+nouvel établissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme
+bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame... qui serait
+toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l'avantage...
+
+--J'engagerai Leïla, si tu veux...
+
+--Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait justement pour
+ne plus la revoir... Je veux bien être gentil, mais j'aime pas être
+cramponné!
+
+Louise devina la secrète pensée du rusé bonisseur; un instant elle le
+considéra des pieds à la tête, en silence.
+
+Cette inspection fut sans doute assez favorable à Boyau-Rouge, car elle
+conclut:
+
+--J'ai compris... Avec toi je suis sûre du succès... donc je saurai
+faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... part à
+deux! Quant au reste, je tâcherai que tu ne sois pas trop mécontent!
+
+Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde.
+
+--Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son
+interlocuteur.
+
+--Eh bien, soit!
+
+Le pacte fut scellé chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes
+à l'eau-de-vie.
+
+A son retour, elle trouva Tabary complètement gris et elle lui exposa
+les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire
+connaître toutes les charges.
+
+Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours après, la
+mère Voiret vint chercher sa réponse:
+
+--Je vous remercie, répondit Louise, de votre démarche et de
+l'excellente idée que vous m'avez donnée. Je vais la mettre en pratique,
+mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon
+compte. Faut pas vous en fâcher, ni que ça nous empêche de rester bonnes
+amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde...
+
+--Il faut de l'expérience dans le métier, ma petite, riposta la mère
+Voiret d'un air pincé. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon,
+tandis qu'avec moi, c'était une affaire sûre et sans risques...
+
+--J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire réussir, riposta Louise sur
+le même ton.
+
+Mais la mère Voiret ne comprit bien le sens de cette dernière phrase que
+quelques jours après, lorsque Boyau-Rouge lui demanda congé et lui
+annonça son projet de s'établir de compte à demi avec les Tabary.
+
+Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqué cette voie à
+l'ambitieuse gamine, qui était bien capable de lui opposer une
+concurrence sérieuse.
+
+Deux semaines s'étaient à peine écoulées qu'une belle tente toute neuve
+se dressait adossée au tour de toile de Tabary.
+
+Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros
+caractères:
+
+ VENEZ VOIR LOÏSA
+ =LA BELLE CRÉOLE=
+
+et derrière le comptoir une pancarte verte avec ces mots:
+
+ VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT
+
+ _Premières: 30 centimes._
+ _Secondes: 20 centimes.--Les militaires: 10 centimes._
+
+Boyau-Rouge avait présidé à l'aménagement intérieur de la baraque.
+
+Sur une estrade établie dans un des angles, Louise Tabary trônait,
+moulée dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonnés dans de
+hautes bottines lacées.
+
+Ses cheveux très noirs, coupés courts et frisés avec soin, donnaient un
+cachet original à sa frimousse toujours en éveil, et son corsage
+largement échancré laissait voir les trésors arrondis d'une gorge très
+blanche et très ferme.
+
+Sans être une des sept merveilles de la création ainsi que l'annonçait
+au dehors Boyau-Rouge, dans l'étourdissant boniment qu'il avait
+spécialement composé pour la circonstance, Louise était l'attraction la
+plus agréable à voir de tout le Voyage.
+
+Au pied de l'estrade, deux rangées de chaises pour les premières;
+derrière une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de
+moleskine pour les secondes. Aux troisièmes, le public restait debout.
+
+Boyau-Rouge, costumé en clown, recommençait sa parade et ses roulements
+dix fois par heure...
+
+On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur
+argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de
+pacotille... Cette demoiselle, célèbre dans son pays pour sa beauté et
+sa grâce sans pareille, s'exhiberait «en pleine nature». D'où
+l'interdiction de pénétrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins
+de seize ans... Ce n'est qu'à prix d'or et pour un temps limité qu'on
+avait pu déterminer la belle Loïsa à paraître en public... Il fallait
+donc profiler de cette occasion unique...
+
+--Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent à ceux qui ne
+seront pas contents!
+
+A l'intérieur, Loïsa, dès qu'une assistance suffisante avait pris place
+commençait son petit discours, le récit de sa lamentable aventure, sur
+un ton monotone de mélopée.
+
+Elle était née aux colonies, et ses parents avaient été assassinés par
+un nègre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait dû venir en
+France pour gagner sa vie... etc.
+
+Puis, bien stylée par Boyau-Rouge, elle détaillait elle-même avec une
+complaisance naïve les charmes de sa personne, tendant son mollet
+qu'elle laissait palper par les messieurs des premières, puis, comme le
+public un peu désappointé murmurait, peu satisfait de ne point voir «la
+pleine nature» promise:
+
+--Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit
+chat... mais ceci étant réservé à mes bénéfices personnels... je vais me
+permettre de faire le tour de la société.
+
+Elle recueillait généralement des spectateurs alléchés une ample moisson
+de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimulé
+sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou était orné d'une
+faveur rose, et le posait sur ses genoux.
+
+--Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour
+avoir l'honneur de vous remercier, et si vous êtes contents et
+satisfaits, vous voudrez bien en faire part à vos amis et connaissances.
+
+Cette plaisanterie d'un goût douteux obtenait le succès qu'elle
+méritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir été
+victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf
+toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse réelle
+de la belle Créole avaient particulièrement séduits...
+
+Ceux-là prenaient généralement pour confident Boyau-Rouge, qui, bien
+payé, acceptait de se faire auprès de la jeune fille l'interprète de ses
+admirateurs. C'était en vain, Louise n'accordant aucune attention à ces
+déclarations.
+
+D'un autre côté, Tabary, livré à lui-même, n'obtenait plus que des
+résultats insignifiants.
+
+Depuis le départ de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses
+frais et il vint un moment où l'entreprise commune ne rapportant pas les
+bénéfices qu'on en espérait, Boyau-Rouge montra les dents.
+
+L'activité qu'il dépensait ne portait pas ses fruits et il regrettait à
+présent son ancienne situation. Il exposa ses griefs à la jeune femme
+qui, de son côté, commençait à réfléchir, et tous deux tinrent conseil.
+
+On négligea de demander son avis à Tabary, qui, depuis qu'il n'était
+plus surveillé, noyait régulièrement son ennui dans les pots.
+
+--Ma chère amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... et si ça
+continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le
+génie de la réclame, ça ne suffit pas... Dans une industrie comme la
+notre, notre métier consiste à nous moquer du public... En somme, on lui
+demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intéressant... Il
+se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empêche
+les autres de venir. Que de fois déjà n'ai-je pas vu des gens en
+ballade sur la foire et sur le point d'entrer, être arrêtés par l'un
+d'eux:--«Ah! non, pas là-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs!»
+Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et offrir des
+compensations qui font passer sur la pauvreté du spectacle.
+
+--Je ne comprends pas, dit Louise.
+
+--Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour où les beaux messieurs,
+les rigolos qui viennent pour s'amuser aux fêtes sauront trouver ici une
+jolie fille... pas bégueule, il n'y aura plus besoin d'aller les
+chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils
+mettront à la mode ton établissement... Ce n'est pas autrement que la
+mère Voiret a fait fortune...
+
+--Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais
+qui voulait au moins avoir l'air de résister.
+
+--Charles!... Charles!... qu'est-ce que ça peut lui faire... Ça ne
+l'empêche pas de le garder...
+
+--Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignité, car il est le père de mon
+fils!
+
+--Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant...
+avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera
+bouffer jusqu'à notre dernière galette. Dès l'instant que tout ira bien,
+Charles n'aura rien à dire...
+
+--Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle
+venait de prendre subitement une résolution. Qui veut la fin veut les
+moyens, et si nous avons envie de devenir riches.
+
+--Parfaitement... Et tu n'as qu'à te fier à moi... J'ai l'expérience de
+ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: «Tu peux marcher!» c'est
+qu'en effet tu pourras y aller les yeux fermés... Tout sera débattu
+d'avance... Maintenant, pour rétablir un peu l'équilibre du budget, nous
+allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager
+des «chiqués»... Ça m'aidera pour les parades et ça ne nous coûtera que
+trente sous par jour et le dîner... Tu as remarqué... même quand il y a
+beaucoup de monde devant la baraque, personne ne mange... Dès qu'il
+entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'affaire des «chiqués» de
+faire suivre le trèpe, quand je l'ai engrainé.
+
+Toutes ces dispositions prises et approuvées, Louise fit le soir même,
+part à Tabary de sa nouvelle décision.
+
+Elle rencontra d'abord une certaine résistance; le photographe tenait à
+son établissement, ne voulant pas se résigner à s'en séparer... Mais
+Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause.
+
+Elle lui expliqua que l'intérêt commun était en jeu, qu'il fallait être
+pratique et que des scrupules bêtes étaient déplacés dans la
+circonstance.
+
+On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du
+service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait
+du reste.
+
+Tabary consentit à tout sans demander plus de détails. Il comprenait
+qu'une existence nouvelle, libre et indépendante, lui était réservée en
+récompense de son effacement. Il pourrait à sa volonté se livrer à son
+penchant favori, sans que nul y trouvât à redire.
+
+C'était l'idéal.
+
+Dès ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut
+toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associés lui surent
+beaucoup de gré.
+
+Tel fut le début de cette vie à trois, qui devint légendaire sur le
+Voyage et qui pendant les longues années qu'elle dura ne reçut jamais un
+accroc.
+
+Les prévisions de Boyau-Rouge s'étaient réalisées.
+
+A partir du jour où l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours
+facile... du moins jamais cruelle, ni indifférente aux galanteries, le
+public afflua dans le salon de la belle Loïsa, en dépit de
+l'insignifiance ridicule du spectacle.
+
+Elle devint même tellement à la mode, que le directeur d'un grand
+établissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale attraction.
+
+Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement
+exotiques, au milieu desquelles trônait Loïsa, qui était décidément
+devenue une fille superbe.
+
+Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'était prise d'une véritable
+affection pour ce grand garçon, dont les conseils et l'appui lui avaient
+été si utiles.
+
+Elle lui était reconnaissante du dévouement et de l'abnégation qu'il lui
+montrait, car lui aussi s'était attaché à elle et lui avait donné des
+preuves nombreuses de son attachement.
+
+Gamine avec Tabary, déjà trop vieux et trop usé pour elle, elle s'était
+réveillée femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du
+mot, en proie à des passions aussi vives, à des désirs aussi ardents que
+si elle fut née réellement sous le ciel brûlant des Antilles, que si
+elle eût été une véritable créole.
+
+Peut-être fallait-il chercher dans cette révolution de tout son être, le
+secret de cette beauté et de cet attrait, qui lui valaient tant
+d'adorateurs.
+
+Toujours est-il que cinq ans après ses débuts, Loïsa était célèbre et
+déjà riche. Dans les vitrines s'étalaient ses photographies; les échos
+des journaux mondains célébraient sa gloire.
+
+Elle resta toutefois fidèle à son origine et se refusa toujours à
+abandonner le Voyage.
+
+Après chaque fugue, à la fin de chacun de ses engagements en province ou
+à l'étranger, elle revenait à son point de départ.
+
+Elle avait conservé auprès d'elle la troupe de danseuses qu'on avait
+formée à son intention et elle était devenue patronne.
+
+Propriétaire de trois immenses caravanes, d'un matériel très complet et
+très luxueux, elle rêva d'organiser sous son unique direction, la série
+complète de toutes les attractions des entresorts.
+
+C'était encore une idée suggérée par Boyau-Rouge.
+
+C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle était l'étoile,
+elle eût une femme torpille, une femme colosse, une femme tigrée...
+
+Elle liait à elle ses pensionnaires par des engagements très durs, leur
+enlevant toute liberté, afin de les avoir toujours sous la main...
+
+Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris qui
+s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volonté de
+Boyau-Rouge trouvèrent leur emploi.
+
+Comme Loïsa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames
+mirent à profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de
+discrétion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put
+jamais les trouver en défaut, et la belle créole gagna en argent tout ce
+que la morale perdait en cette affaire.
+
+Cependant Charles Tabary vieillissait à vue d'oeil, non qu'il fut très
+âgé--il avait dépasse à peine la quarantaine--mais l'oisiveté dans
+laquelle on le faisait vivre avait développé en lui l'amour de la
+boisson.
+
+Son intelligence s'était épaissie, et un jour Boyau-Rouge constata que
+l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.
+
+Il en avisa Louise Tabary. La belle créole s'émut de cet état.
+
+Elle réfléchit longtemps et l'hypothèse de la mort de Charles lui
+apparut menaçante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi
+Tabary et elle était toujours demoiselle.
+
+Elle devait à sa dignité de ne pas rester plus longtemps dans une
+situation qu'elle trouva équivoque, et, puisqu'elle avait le père sous
+sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'épouser, il fallait réaliser ce
+projet au plus vite.
+
+La situation fausse de Charles, mari et père _in partibus_, deviendrait
+normale et honorable dès qu'il serait mari légitime.
+
+Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait plus
+à craindre d'ennuis de la part de sa mère. Ses frères et soeurs devaient
+être grands.
+
+Au besoin, maintenant qu'elle était établie, riche et considérée, elle
+prendrait sa famille avec elle.
+
+Elle eut quelque peine à en retrouver la trace. Sa mère était morte,
+ainsi qu'un de ses frères.
+
+Il restait un garçon de dix-huit ans et une soeur de seize ans,
+aujourd'hui tous les deux employés dans une fabrique de chaussures.
+
+Elle leur fit quitter leur emploi, confia à son frère la surveillance
+d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son
+ménage particulier.
+
+Fière d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle
+songea à se montrer bonne mère.
+
+--Vois-tu, dit-elle à Tabary, nous avons pu, dans notre jeunesse,
+commettre quelques inconséquences... Aujourd'hui que nous sommes en
+passe de devenir les forains les plus calés du Voyage... nous n'avons
+pas le droit de vivre en dehors de la règle commune...
+
+Et elle ajouta sérieusement:
+
+--Pour notre dignité et pour notre considération, il faut que nous
+soyons mariés...
+
+--On a bien vécu toujours comme ça, objecta Tabary.
+
+--Ça ne fait rien, vois-tu, ça fait causer! répliqua l'inconsciente
+Loïsa. On se dit en parlant de toi:--En v'là un fainéant, ce Tabary, qui
+se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'étant mon mari, on te respectera
+et on ne dira plus rien.
+
+--Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme ça, je veux
+bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?
+
+--Il pense comme moi... D'ailleurs, voilà que notre fils grandit. Nous
+allons le reprendre avec nous... Il sera pas long à comprendre
+maintenant, ce petit-là... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais
+pas qu'il rougisse de ses parente.
+
+Cette considération sentimentale fit grand effet sur Tabary.
+
+--Oui... décidément, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que
+nous soyons mariés.
+
+L'inconscience de Loïsa était sincère.
+
+Elle n'apercevait pas ce que sa conduite privée avait de parfaitement
+scandaleux et ne se doutait pas du caractère ignoble de son industrie.
+
+Elle avait fondé un entresort. Elle avait accepté de s'exhiber. Elle
+avait dû, pour obtenir un résultat, se conformer aux obligations qui
+constituent la seule chance de réussite d'un établissement de ce genre.
+
+A sa vue, elle avait exercé son métier habilement, voilà tout. Mais son
+honnêteté n'avait pour cela reçu aucune atteinte.
+
+Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considérable de
+forains et d'amis que la décision cocasse de Louise amusait autant que
+l'attitude recueillie et sérieuse qu'elle garda pendant les deux
+cérémonies, à la mairie et à l'église.
+
+Boyau-Rouge remplissait le rôle de garçon d'honneur.
+
+Quant à Tabary, il était tout heureux des marques de sympathie, trop
+chaleureuses pour n'être pas ironiques, qu'on prodiguait à sa femme, et
+il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui.
+
+Dans la soirée, après le repas, il fut pris d'un accès d'attendrissement
+et il serra sur son coeur sa chère femme, ce modèle des épouses, mais
+Louise se dégagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane
+particulière où il vivait depuis déjà longtemps, seul, avec les
+appareils photographiques dont il n'avait pas consenti à se séparer.
+
+Quant à elle, elle continua à présider la petite fête, sans qu'elle se
+sentît autrement émotionnée par la gravité de l'acte qu'elle avait
+accompli le matin.
+
+Toutefois, à partir de ce jour, elle renonça à figurer sur l'estrade, au
+milieu de ses pensionnaires.
+
+Elle était la patronne, une femme établie, légitimement mariée, ayant
+de la surface, il ne lui convenait plus de se mêler à un tas de
+figurantes...
+
+Néanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succès de
+marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec
+Boyau-Rouge, et la prospérité de son établissement s'en accrut tant,
+qu'elle ruina du coup l'industrie de la mère Voiret, trop vieille pour
+pouvoir lutter.
+
+On n'allait plus que chez la belle créole, dont l'installation devenait
+de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle
+avait su grouper.
+
+Sous son intelligente direction, sa grande baraque était devenue un
+conservatoire où l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des
+Miracles où l'on rencontrait tous les phénomènes.
+
+Mais elle n'exhiba jamais que des «personnes du sexe».
+
+Ce fut elle, notamment, qui lança la femme-poisson, un monstre
+authentique, qui n'avait à chaque main que deux doigts en forme de
+pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous
+l'eau.
+
+Ce fut elle qui perfectionna les trucs célèbres, mais un peu usés, de la
+femme-torpille et de la femme tigrée.
+
+Pour cette dernière exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de
+bonne volonté de dix-huit à vingt-cinq ans, jolie autant que possible,
+mais qui consentit à se défigurer.
+
+Par des brûlures au pétrole ou à l'aide de la pierre infernale, on
+marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une
+jambe--toujours la même, celle qu'elle déchaussait à la demande du
+public et moyennant un petit supplément--et le tour était joué.
+
+Il ne restait qu'à «remaquiller» la pauvre fille aux mêmes endroits et
+tous les deux jours.
+
+Pour les femmes colosses, elle avait inventé tout un système de mollets
+élastiques, de chaises très hautes, de tabourets dissimulés sous des
+tapis, ce qui donnait une apparence de géantes aux femmes vêtues de
+longues robes, traînantes et rembourrées, et assises sur une estrade
+élevée, entourée de glaces de tous côtés, les sujets fussent-ils de
+taille moyenne.
+
+Elle maintenait tout son monde sous une discipline très dure. Le
+personnel entier, parqué dans deux voitures transformées en dortoirs,
+était soumis à une surveillance sévère. Défense d'en sortir sans une
+permission spéciale.
+
+Le salaire était unique pour toutes: la nourriture et trois francs par
+jour. Le _rouleau_, autrement dit la quête obligatoire à chaque séance,
+était un des bénéfices de la direction.
+
+Quant aux avantages extérieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de
+leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-Rouge,
+d'intermédiaire officieux, était seule juge de la suite qu'il convenait
+de donner aux propositions.
+
+Cette ingérence dans les affaires privées de ses élèves, loin de nuire à
+celles qui en étaient l'objet, était au contraire une sauvegarde pour
+elles et au bout de quelques années d'exercice, l'on citait telles
+horizontales de grande marque qui avaient débuté dans l'entresort des
+Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise.
+
+Aussi, tout en sachant très bien que celle-ci avait dû en retirer un
+bénéfice, lui savaient-elles néanmoins gré de son intervention.
+
+Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut
+facile.
+
+Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se
+présentaient, puis, peu à peu, l'engouement passa.
+
+Les anciennes pensionnaires, rebutées par les exigences croissantes de
+la patronne, dégoûtaient les nouvelles venues d'un métier aussi dur et
+dans lequel, à tout prendre, les occasions vraiment avantageuses étaient
+rares, Louise, que l'âge était loin d'avoir fatiguée, sachant fort bien
+se réserver les aubaines.
+
+--Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle
+entrait en parade, disaient les envieuses, avaient été acquis la plupart
+du temps au détriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus
+jolies.
+
+C'était le diable, pour les gens bien intentionnés, de parvenir jusqu'à
+elles; il fallait franchir la double barrière élevée entre le public et
+l'estrade par la patronne et son fidèle Boyau-Rouge, un gaillard qui
+veillait au grain et dont les intérêts, ajoutaient les mauvaises
+langues, se confondaient décidément trop, en dépit du mari, avec ceux de
+Louise Tabary.
+
+Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles
+de l'intéressée, ne parvenait pas à altérer sa sérénité.
+
+Elle était sûre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son
+magot s'arrondir.
+
+Que lui importait le reste?
+
+Elle se contentait seulement de tenir à l'oeil les mécontentes et à la
+première incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du
+moment où leur renvoi mettait les récalcitrantes dans le plus grand
+embarras.
+
+Puis, par un discours bien senti, elle prévenait charitablement celles
+qui étaient tentées de suivre un si déplorable exemple:
+
+--Je vous avertis qu'avec moi il y a tout à gagner ou tout à perdre...
+Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle à la porte la
+première qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai
+commencé comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal.» Seulement, j'ai
+toujours été sérieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous
+restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai
+besoin de vous!
+
+Et elle disait vrai.
+
+Même lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pénurie de sujets dans les
+entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le
+fallait.
+
+Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerçants
+et consultait les petites affiches faites à la main, sur papier écolier
+et collées à hauteur d'homme à tous les angles de rue.
+
+C'étaient des offres d'emploi:--_On demande des culottières, des
+finisseuses de chaussures, etc._, ou des demandes d'ouvrage:--_Une jeune
+fille connaissant bien la couture demande à entrer au pair... S'adresser
+à Mlle X..., rue..., n°..., etc._, toujours invariablement ornées d'un
+timbre de quittance de dix centimes.
+
+Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait
+soigneusement les adresses et se rendait immédiatement au domicile de
+celles qui demandaient de l'ouvrage.
+
+C'étaient la plupart du temps de pauvres filles, pressées par le besoin,
+tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignité
+avait préservées jusque-là de l'irrémédiable chute...
+
+Elle se présentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne
+demandait que de la bonne volonté et un peu d'intelligence, sans
+toutefois s'expliquer davantage.
+
+Si la personne était vieille ou difforme, ou seulement laide, après un
+bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se
+retirait.
+
+--Décidément, non... à mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour
+l'emploi que j'aurais désiré vous confier... Je vous demande pardon...
+Ce sera pour une autre fois...
+
+Si elle était jolie, bien faite, Louise Tabary appréciait d'un coup
+d'oeil le dénuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre
+fille et aussitôt commençait son boniment.
+
+Mon Dieu! elle n'était ni couturière, ni blanchisseuse, ni culottière,
+mais elle était à la tête d'une maison prospère, comptant beaucoup
+d'employées, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, on
+retrouvait une famille et c'était vraiment une chance, pour une jeune
+personne comme il faut et qui veut gagner honnêtement sa vie, de tomber
+sur une femme comme elle.
+
+--Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez
+logée, vêtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose à faire... Cela
+vous va-t-il?
+
+--Mais encore faudrait-il savoir?...
+
+--C'est bien simple. Je suis à la tête d'un établissement très
+important, d'un théâtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrôle de
+jeunes personnes avenantes et sûres... des caissières enfin! Quatre
+heures d'un travail où vous n'aurez qu'à sourire et à être polie avec le
+public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous
+convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne coûte rien
+d'essayer!
+
+Neuf fois sur dix, alléchée par les promesses et le ton maternel de
+Louise Tabary, la jeune fille acceptait.
+
+Pendant les premiers jours, en effet, l'associée de Boyau-Rouge faisait
+tenir le contrôle à la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci était un
+peu apprivoisée, lorsqu'elle paraissait habituée à ce nouveau genre de
+vie, la patronne revenait à la charge.
+
+Il était vraiment déplorable de voir une aussi jolie fille se contenter
+d'un gain aussi dérisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas
+paradaient sur l'estrade, réalisant des bénéfices qu'elle n'atteindrait
+jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place
+vacante.
+
+--Vous n'avez pas à vous inquiéter du costume... ni du linge... Je vous
+fournirai tout... à crédit... Si vous restez à la maison, tout ce qui
+vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse à délier...
+
+La caissière, qui parfois avait regardé avec envie ses compagnes plus
+favorisées, ornées d'oripeaux éclatants, tentait l'expérience et la
+baraque s'augmentait d'une pensionnaire régulière de plus.
+
+Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les
+liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers préjugés
+et insensiblement elle la faisait rentrer sous la règle commune.
+
+Au bout de quelques années de cette exploitation raisonnée, elle trouva
+dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.
+
+Aussitôt après son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, devenait
+plus gâteux, elle avait retiré de nourrice son enfant et l'avait gardé
+avec elle jusqu'à l'âge de dix ans.
+
+Elle l'avait ensuite placé en pension, mais bientôt le gamin avait
+déclaré qu'il entendait rester avec sa mère, et cette femme autoritaire,
+brutale jusqu'à la cruauté, ne s'était pas senti la force d'imposer sa
+volonté.
+
+Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et à qui
+elle exigeait qu'on laissât une liberté entière. Aussi donnait-il un
+libre cours à ses mauvais instincts.
+
+Personne ne trouvait grâce devant lui et il devint bientôt le maître
+absolu de l'établissement.
+
+Sa mère riait aux éclats chaque fois que Jean commettait une mauvaise
+farce.
+
+Loin d'être à l'abri des méchancetés de son fils, le vieux Tabary devint
+sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries
+du petit tyran.
+
+Il partageait ses journées maintenant entre ses stations chez les
+mastroquets et le découpage à l'aide de scies minuscules de petites
+planchettes dont il confectionnait des étagères ou des coffrets. Il
+avait monté, à cet effet, un tour dans la caravane qui lui était
+affectée.
+
+Le plus grand plaisir de Jean était de démonter ou de briser les objets
+qui avaient souvent coûté à son père de longues heures de travail.
+
+Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants:
+
+--M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous embêter avec
+ses découpages.
+
+--Et la mère, indulgente, souriait et congédiait l'ancien photographe.
+
+--Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse! C'est
+de son âge!
+
+Le seul, qui trouvât grâce devant l'affreux galopin, était Boyau-Rouge,
+dont l'autorité d'associé et les violences lui en imposaient. Il se
+souvenait toujours d'une correction que lui avait infligée le bonisseur,
+un jour qu'il avait voulu toucher à son tambour.
+
+Mais il en garda sournoisement rancune à cette espèce de géant, qui seul
+avait conservé quelque influence sur Louise.
+
+A mesure qu'il grandissait, la méchanceté et le cynisme de Jean
+s'affinaient, encouragés par l'aveuglement maternel.
+
+A dix-huit ans, il était réputé sur tout le Voyage comme le plus fieffé
+garnement. Habitué de bals publics, coureur de guilledou, batailleur,
+débauché, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal.
+
+Il avait lié connaissance avec les pires individus, et il s'était formé
+une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et à laquelle on
+pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les méfaits
+dont les auteurs restaient inconnus.
+
+Il exerçait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une
+influence réelle et dont il se montrait fier. Malheur au garçon honnête
+et imprudent qui s'aventurait en sa société; entraîné par l'exemple, il
+devenait rapidement aussi taré que ses compagnons de plaisir.
+
+C'est ce qui était arrivé à François Chausserouge, et au bout de
+quelques mois d'intimité, il n'avait fallu rien moins que l'énergique
+résolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour
+arracher le jeune homme à cet entourage funeste.
+
+Cependant François était de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais
+son esprit faible et irrésolu avait vite capitulé devant le caractère
+allier et tout d'une pièce de son cadet.
+
+Mais là où Jean Tabary exerçait sa tyrannie avec le plus d'âpreté,
+c'était dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mère l'avait rendu
+maître absolu.
+
+Il était positivement l'effroi de toutes les pensionnaires.
+
+Une de ces malheureuses refusait-elle d'obéir à ses caprices,
+repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle était
+impitoyablement chassée, non sans avoir essuyé mille avanies préalables.
+
+Elle n'avait qu'une ressource, réclamer l'appui de Boyau-Rouge,
+l'associé de la patronne, qui voyait de très mauvais oeil l'importance
+croissante que prenait le jeune homme dans la maison.
+
+Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait réussi, était devenu un homme
+sérieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de conserver
+une situation acquise péniblement que de se la préparer.
+
+Il en résultait des scènes terribles entre son associée et lui, dans
+lesquelles il donnait libre cours à sa mauvaise humeur et à sa violence
+naturelle.
+
+Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplacé l'étroite
+intimité qui avait régné entre lui et Louise Tabary.
+
+Honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, décidé à tout, même à rompre,
+s'il en était besoin, sa colère n'attendait pour éclater qu'une occasion
+favorable. Ce fut plus tôt qu'il ne le pensait.
+
+Un jour que Jean réclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait
+résisté, il s'y opposa carrément.
+
+--Cette femme, dont je suis très satisfait, restera chez nous, et il n'y
+a aucune raison pour que nous nous privions de ses services.
+
+--Puisqu'elle a été inconvenante à l'égard de mon garçon... puisque Jean
+le désire?
+
+--Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit,
+cette fille... elle a été engagée ici pour travailler et non pas pour
+servir de passe-temps à un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne
+pour le moucher!... Je suis ici le maître autant que toi!... Ton Jean,
+je lui interdis à partir d'aujourd'hui l'entrée de la caravane des
+femmes... Il n'a rien à y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et
+sans mettre de mitaines!
+
+--Jean me représente, riposta Louise Tabary, il a donc les mêmes droits
+que moi. J'ai besoin de lui pour défendre mes intérêts...
+
+--Et moi je suis assez de tout seul pour défendre les miens...
+Seulement, comme je suis trop vieux pour céder, que je ne veux pas me
+laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui
+partira ou bien moi... Choisis!
+
+--Mon fils ne me quittera pas!
+
+--Eh bien! ce sera moi! D'après notre traité, nos parts sont égales...
+la liquidation sera donc bien simple. La moitié du tout pour chacun de
+nous...
+
+--Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter après quinze ans d'une
+association si heureuse?
+
+--Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas à devenir
+désastreuse, si je n'étais résolu à y mettre bon ordre... Je te le
+répète, choisis... lui ou moi!
+
+--Mon choix est fait! répliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon
+fils au monde... Il te gêne! je refuse de te le sacrifier... Il restera
+avec moi... Quant à toi, fais ce que tu voudras.
+
+--C'est ton dernier mot.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! nous nous séparerons, et nous verrons la suite quand je ne
+serai plus là pour réparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je
+suis, au contraire, très satisfait d'une circonstance qui me permettra
+enfin d'être seul maître chez moi. Au revoir!
+
+Et dès le lendemain, les deux associés procédaient à la liquidation
+générale de l'établissement.
+
+Le partage des fonds amassés en commun fut facile, Boyau-Rouge ayant
+exigé depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.
+
+Quant au matériel, on s'en rapporta à l'estimation d'un voyageur, choisi
+comme arbitre, pour éviter des frais.
+
+Restait à régler la question du personnel, mais une première désillusion
+attendait là Louise Tabary.
+
+Les engagements contractés par la Société Tabary-Debucher étaient
+résiliés de droit. On mit les pensionnaires, libres désormais, en
+demeure de choisir entre les deux associés.
+
+Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optèrent en
+faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi à la tête d'un établissement
+prêt à fonctionner, tandis que Jean et sa mère avaient, restés seuls,
+tout un personnel à reconstituer.
+
+Pour la première fois, Louise, qui sentait ses intérêts gravement
+atteints, s'emporta contre son fils:
+
+--C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voilà
+maintenant nos ressources diminuées de moitié et tout est à recommencer!
+Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, à notre nez, à notre
+barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons à former une troupe
+semblable à celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! Ça
+m'apprendra à être faible!
+
+--Tu as tort, m'man! répliqua Jean en câlinant sa mère. Ne crains rien,
+va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'était un
+coup de balai nécessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau-Rouge
+était de trop dans notre existence. Fie-toi à moi et tu verras! Les
+beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succès... et nous
+serons seuls à en profiter... C'était pour toi et non pour lui qu'on
+venait!...
+
+Le père Tabary apprit cette scission sans étonnement. Néanmoins, il
+voulut demander une explication:
+
+--Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon à rien... On te donne à
+manger... à boire, du bois pour tes découpages, eh bien! fous-nous la
+paix!
+
+Et le pauvre vieux, à demi gâteux, se tut, n'osant répliquer. Il avait
+peur de son fils.
+
+Jean se mit en campagne.
+
+Quelques jours après, il avait racolé, çà et là, dans les quartiers
+populeux, dans les bals de barrières, un premier noyau de pensionnaires,
+qu'il costuma en mauresques, et à qui sa mère donna les premières
+notions du métier. Il se procura aussi deux phénomènes, une femme géante
+et une naine.
+
+Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle
+installation, en comparaison de l'ancienne, même en comparaison de celle
+de Boyau-Rouge.
+
+La première campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais résultats.
+Les Tabary mangeaient de l'argent.
+
+Jean ne décolérait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'était la vue du
+succès de son rival, dont l'établissement ne désemplissait pas.
+
+Pour donner un appât aux clients, il engagea sa mère à se départir de la
+sévérité qu'elle avait toujours gardée vis-à-vis de ses pensionnaires.
+Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus
+volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas à dégénérer
+en licence. De véritables scènes de débauche se passaient dans
+l'entresort et la police en eut vent.
+
+Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur
+lequel l'entresort était installé fit une descente. Le magistrat ayant
+trouvé, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prévint
+Louise Tabary que la Préfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes
+filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention à
+cet article du règlement, son établissement serait immédiatement fermé.
+
+De même si le bruit du moindre scandale venait à la connaissance de
+l'administration.
+
+--C'est idiot! déclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti,
+avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis montée la première
+fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela!
+
+--C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus
+de commerce possible!
+
+Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se
+conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la plus
+extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils
+parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités par qui
+ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle par l'excès
+de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. C'est ainsi que
+de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait à
+prospérer, leur établissement perdit sa vogue ancienne.
+
+Les frais dépassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et
+pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée d'attaquer le fonds
+de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et
+complètement gâteux.
+
+Son état nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt impossible
+de lui donner.
+
+Louise Tabary, d'accord avec son fils, se décida à placer son mari en
+pension dans une maison de refuge.
+
+C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne regrettait
+pas, disait-elle, ce surcroît de dépense; on se devait à sa famille!
+
+Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pensée.
+
+--Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à l'hospice,
+il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme
+cela, nous aurions été débarrassés.
+
+--Tais-toi! fils, tais-toi! répliqua la mère, ne regrette rien, va! Le
+pauvre cher homme n'est pas bien méchant... et il ne peut pas maintenant
+en avoir pour bien longtemps! Quant à nous, maintenant, il faut voir à
+nous débrouiller!
+
+L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient
+trouvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup
+sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut
+sur le Voyage.
+
+Le jour où le dompteur lui proposa d'entrer à son service, Jean comprit
+qu'une planche de salut s'offrait à lui.
+
+François était riche; il était faible. Il y avait là pour le rusé coquin
+un moyen de rétablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans
+la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion.
+
+Bien qu'il fût décidé à ne pas la laisser échapper, il ajourna sa
+réponse, prétextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mère, mais
+dans le but réel de ne pas faire paraître un empressement qui eût pu
+éveiller les soupçons de son ami.
+
+--Mère! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvés.
+Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu?
+
+Louise Tabary regarda fixement son fils et réfléchit un instant.
+
+--Quel âge a-t-il, François?
+
+--Cinq ans de plus que moi... Ça lui fait vingt-huit ans.
+
+--Alors, il faut accepter.
+
+--Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois
+avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son âge?
+
+--Pour rien... une idée qui me passait par la tête.
+
+--Tu sais... Je n'ai pas répondu oui tout de suite... mais nous sommes
+invités à dîner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous
+arrangerons l'affaire...
+
+--Très bien! En ce cas je vais me préparer.
+
+Et lorsqu'à six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa caravane, son
+fils resta émerveillé.
+
+Parée de ses plus beaux habits, les poignets chargés de bracelets,
+coiffée avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.
+
+--Mâtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas
+voir des amis!
+
+--Il faut toujours mieux faire envie que pitié! riposta Louise Tabary
+d'un ton énigmatique. Allons, viens, mon garçon!
+
+Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mère et
+tous deux s'acheminèrent vers la ménagerie Chausserouge.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Quand ils arrivèrent, Chausserouge était seul dans la caravane.
+
+--Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en les voyant
+entrer, c'est bien gentil à vous d'avoir accepté mon invitation.
+
+--Bonjour, François! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le
+malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garçon, j'ai
+su cela, tu as été bien éprouvé!
+
+--Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte
+irréparable et dont je ne me consolerai pas de si tôt... Mais que
+voulez-vous, dans notre sacré métier, il faut s'attendre à tout; hier,
+c'était mon père... demain, ça sera peut-être mon tour... mais vous
+savez, c'est dur tout de même, mourir comme ça, bêtement, quand, pendant
+trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrapé une égratignure!
+Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les cages. Enfin!
+
+Et le dompteur dut raconter, faire connaître en détail, les
+circonstances de l'accident.
+
+--Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle n'est pas
+avec toi?
+
+--Si! si! elle est à côté, elle va venir.
+
+--Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant?
+
+--Oui, ma petite Zézette! Sa mère va nous l'apporter tout à l'heure.
+Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous êtes
+aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous ai vue, le
+jour de mon mariage, si je me souviens bien.
+
+--Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi
+celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en voilà un qui ne
+me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... Ça
+fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. Et pourtant ce
+n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est dur, un métier comme
+le nôtre!
+
+--Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça... Vous n'avez pas eu de chance?
+
+--Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où j'en suis,
+étant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le
+beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma veine... Il paraît qu'on ne
+peut pas toujours être heureux... Ça a d'abord été cette canaille de
+Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis
+sacrifiée, c'est le mot... qui me quitte, m'enlève mes pensionnaires et
+organise une concurrence à deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de
+mari... encore un qui sans moi serait resté dans la crotte et à qui le
+bon Dieu ferait une belle grâce en l'appelant à lui... Le voilà
+maintenant paralysé, impotent, placé dans un hospice, où il me coûte les
+yeux de la tête. Je ne regrette rien, parce qu'après tout il est mon
+homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la
+Préfecture, à qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait
+mistoufle sur mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste
+et je n'ai pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye
+patente... Ne dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche
+les petites filles de douze ans!
+
+--Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y
+aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons!
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu rouges,
+très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses bras.
+
+Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur
+Louise Tabary.
+
+Un instant les deux femmes se toisèrent; enfin Louise se leva et
+s'avança au-devant de la jeune femme.
+
+--Bonjour, ma chère amie! fit-elle en lui tendant les bras. Ça me fait
+bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli bébé!
+
+Et elle embrassa tour à tour la mère et l'enfant.
+
+Amélie la laissa faire, puis sans répondre aux effusions de l'invitée de
+son mari:
+
+--La table est mise à côté! dit-elle simplement. Si vous voulez venir!
+
+François offrit galamment son bras à Louise et tous se rendirent dans la
+caravane voisine qui servait de salle à manger.
+
+Il y eut d'abord un instant de gêne entre les convives.
+
+Amélie gardait une attitude pleine de réserve, évitant de prendre aucune
+part à la conversation.
+
+Dès le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face
+d'elle une ennemie et elle s'efforça par son entrain, ses prévenances,
+ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dîner, de
+dissiper la prévention de la mère de Zézette.
+
+Elle affecta d'être gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que
+le malheur n'avait altéré en rien sa belle humeur:
+
+--La gaieté, répliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience...
+Quand on a été honnête toute sa vie... qu'on n'a rien à se reprocher...
+on n'est jamais triste...
+
+Puis, comme elle surprenait au coin de la lèvre d'Amélie un pli
+ironique, elle ajouta:
+
+--A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui récent,
+comme cette pauvre Amélie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chère
+enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse?
+
+--Si! répliqua la jeune femme, très heureuse! Mais c'est l'avenir qui
+m'inquiète... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de
+bonheur pendant longtemps... j'ai peur que ça ne continue pas...
+
+Cette déclaration jeta un froid, surtout à l'heure où le but avoué de la
+réunion était de prendre des résolutions pour assurer cet avenir qui
+semblait si menaçant, et Chausserouge se hâta de changer la
+conversation.
+
+Au dessert, il prit la parole:
+
+--Ma chère amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de
+notre père a causé chez nous un vide qui n'est pas près d'être rempli...
+Rester seul pour veiller à tant d'intérêts, ce serait, de ma part,
+afficher une présomption et une confiance dans mes propres forces que je
+suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary
+accepte de devenir mon second.
+
+--C'est décidé? demanda Amélie.
+
+--C'est décidé... absolument! déclara François en regardant fixement sa
+femme, à moins que madame Louise ne s'y oppose?
+
+--Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer à ce que mon fils rende
+service à un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien peu! Et
+d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous
+une situation meilleure que celle que je puis lui offrir chez moi, par
+le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule à faire marcher mon petit
+truc!... Les affaires vont si mal!
+
+--Il nous reste à régler les conditions... à arrêter le chiffre des
+appointements, dit le dompteur.
+
+Mais Louise Tabary l'arrêta d'un geste:
+
+--Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien
+que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions seront les
+nôtres!
+
+Amélie se leva, s'excusa, auprès de ses convives... il était l'heure de
+coucher Zézette, l'enfant étant peu habituée à veiller, et elle sortit,
+laissant à sa femme de ménage, le soin de desservir.
+
+Dès qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa
+poitrine et éclata en sanglots.
+
+Ainsi, c'était fini! Malgré ses prières, ses supplications, son mari
+avait passé outre!
+
+Jusqu'à l'heure du dîner elle avait espéré...
+
+Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous
+toutes ses faces et elle aurait trouvé des arguments pour qu'il ne fût
+donné aucune suite au projet de François.
+
+Mais voici qu'on ne lui avait même pas fait l'honneur de la consulter.
+Les arrangements avaient été pris hors de sa présence et tout au plus
+avait-on consenti à l'informer officiellement de la chose, quand la
+résolution avait été irrévocable!
+
+Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet être
+que le père Chausserouge détestait tant qu'il ne parlait rien moins que
+de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement d'entrer
+dans la ménagerie!
+
+Et c'était à lui que François allait déléguer son autorité! Et cette
+femme, la mère, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle
+était destinée à la voir tous les jours... elle devrait lui faire bon
+visage pour complaire à son mari!
+
+Dieu sait pourtant quelles coupables pensées, quelles intentions
+malfaisantes devaient s'agiter derrière ce visage, beau encore à la
+vérité, mais dont l'expression méchante et vicieuse l'épouvantait!
+
+Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne
+l'attribuât à la cause véritable qui l'avait provoquée.
+
+Elle essuya ses yeux, et, ayant couché son enfant, elle se disposa à
+aller retrouver ses convives.
+
+Quand elle rentra dans la salle à manger, les deux hommes, la pipe aux
+dents, très allumés, prenaient le café, tandis que, renversée sur sa
+chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.
+
+--Je vous demande pardon, ma chère. C'est une vieille habitude. J'espère
+que vous ne voyez aucun inconvénient...
+
+--Aucun! balbutia Amélie; mais ce simple détail, le ton même de la
+phrase de Louise, l'effrayèrent sans qu'elle pût imaginer pourquoi.
+
+--C'est moi, dit François, qui ai prié Madame Louise de faire comme chez
+elle... Si on se gêne avec les amis... il n'y a plus de raison.
+
+Il s'arrêta, considéra un instant la fumeuse:
+
+--Vous avez dû être tout de même une rude belle fille dans votre temps,
+ajouta-t-il la langue légèrement pâteuse, car vous en avez de fameux
+restes, y a pas à dire! Cré mâtin! vous faites plaisir à voir!
+
+--François! prononça Amélie toute pâle, François, tu as bu!
+
+--De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment
+maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voilà
+tout! Je lui dirais peut être pas si je n'avais pas si bien dîné! C'est
+de ta faute!
+
+--Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, ça fait toujours plaisir...
+quand on a mon âge...
+
+--Tu sais, continua François, tout est arrangé, conclu et bâclé... Jean
+aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense
+donc! je n'aurai plus à m'occuper de ça... A ce propos, faut pas
+oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos
+bêtes--et il appuya sur nos--ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut
+bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de
+nouvelles... Tu vas voir...
+
+Il se leva avec peine et descendit dans la ménagerie, suivi de ses
+convives.
+
+--Hep! le pisteur! a-t-on préparé le boulotage?
+
+--Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On attend
+l'heure pour la distribution!
+
+--C'est bon! éclaire-nous!
+
+Et tandis que les animaux, réveillés par la lumière et reconnaissant
+leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il
+fit faire aux Tabary le tour de la ménagerie, appelant au passage chaque
+bête par son nom, donnant des explications sur leurs moeurs, leurs
+habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire à son habituelle
+clientèle.
+
+--Voilà Néron... mon vieux Néron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout
+le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Saïda... Voici Turc, une
+sale bête qu'il faut tenir tout le temps à l'oeil si on ne veut pas être
+égratigné... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui
+aient été dressés... encore deux camarades pas bien commodes... puis
+quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire
+travailler... Voilà mon léopard Agésilas, bon garçon quand il veut, mais
+hypocrite endiablé... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers,
+rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le
+fais entrer dans la cage de Néron... Et puis voilà Moquart, mon
+éléphant... toujours à côté de son ami Gustave... tu vois, là-bas, le
+cormoran!
+
+Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec
+affectueusement:
+
+--Bonjour, mon vieux déplumé!
+
+Puis il se retourna et montrant une cage vide:
+
+--C'est de là que s'est échappé Pacha... le lion qui a tué mon père! En
+face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse
+abattre l'autre, la pauvre bête, que Pacha avait à moitié étranglé.
+Maintenant, mon vieux Jean, à part mes serpents, tu as tout vu; à partir
+d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... même dans les cages!
+
+--Je ne dis pas non! riposta Jean.
+
+--Ah! si tu veux, je te prends pour élève... à l'oeil! Dis-donc, sais-tu
+que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est convenu, je compte
+sur toi à partir de demain, pour l'ouverture!
+
+--C'est dit! répondit Jean en serrant la main de son ami.
+
+--Il me reste à te remercier, garçon, ainsi que ta femme, dit Louise, de
+la bonne soirée que tu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la
+dernière et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant à son tour la main et
+en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amitié de
+venir me voir... en voisin... tu me feras plaisir!
+
+--Alors vous me verrez souvent! répliqua François sur le même ton.
+
+Il reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte et rentra dans sa caravane.
+
+--Eh bien? demanda-t-il à sa femme, comment les trouves-tu?
+
+--Je n'ai pas changé d'opinion, répondit Amélie tristement.
+
+--Tu ne les aime pas?
+
+--Non! ils me font peur!
+
+--Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon
+camarade... sa mère une femme charmante... Ah! pour sûr, charmante!...
+Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficelée comme ça... On la
+prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On doit pas s'ennuyer
+avec une femme pareille!
+
+--François, tu as bu, ce soir. Peut-être demain te repentiras-tu de ce
+que tu as fait aujourd'hui. Écoute, il est encore temps, ne prends pas
+Jean avec toi!
+
+--Nos paroles sont échangées.
+
+--Retire la tienne, je t'en supplie!
+
+Le dompteur se leva, blême de colère:
+
+--Alors, ça va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus
+être tranquille et gai une journée entière! Faut que j'entende tout le
+temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne plus me parler de
+cela! Tu as compris?
+
+--François!
+
+--Flanque-moi la paix et couche-toi.
+
+Amélie soupira et obéit.
+
+Jean Tabary avait accompagné sa mère jusqu'à sa caravane.
+
+--Comment penses-tu que François m'ait trouvée? lui demanda Louise en se
+débarrassant de ses bijoux.
+
+--Mais très bien... il te l'a dit, du reste.
+
+--Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouvée... à son goût... mieux que sa
+femme?
+
+Jean Tabary regarda sa mère bien en face, puis il sourit:
+
+--Tu es rudement forte tout de même... Eh bien! puisque tu veux le
+savoir, mon idée est que s'il ne t'a pas trouvée mieux que sa femme...
+ça ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire!
+Bonsoir, m'man!
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ce fut sur l'esplanade des Invalides que François Chausserouge fit sa
+rentrée, devant le public parisien, et d'une façon assez brillante.
+
+Certes l'engouement d'autrefois était passé, mais un affichage bien
+compris et la relation récente de la mort du vieux dompteur avaient
+ramené l'attention sur la ménagerie.
+
+Toutefois, ce premier résultat ne satisfit point pleinement Jean Tabary.
+
+--Tu sais, dit-il à François, maintenant que tu m'as pris pour ton
+régisseur, il faudra bien que tu m'écoutes, de bon gré ou de force. Je
+ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir été pour toi une cause
+de débine... Eh bien! tu as déjà commis une faute... Tu n'as pas assez
+profité de la mort malheureuse de ton père... Il y avait là un coup de
+réclame épatant...
+
+Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui
+répugnait:
+
+--Tais-toi donc! répartit Jean, tu parles comme un petit enfant...
+Écoute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te brossera un grand
+tableau représentant ton père terrassé par le lion... Toi, luttant avec
+l'animal et le forçant à reculer... On n'est pas obligé de dire que tu
+as tué Pacha... et personne ici ne te contredira... La bête peut être
+guérie de ses blessures et tu présenteras au public l'un quelconque de
+tes pensionnaires comme celui qui a boulotte ton père... Néron, par
+exemple, que tu connais bien et qui n'est pas trop méchant, bien qu'il
+ait toujours l'air de vouloir tout avaler... Avec un peu de mise en
+scène, un boniment bien senti à ton entrée dans la cage du fauve
+redoutable... tu verras l'effet énorme...
+
+--Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire ça! dit François,
+révolté par cette idée de battre la grosse caisse sur le cadavre de son
+père, non! Et d'ailleurs, ça serait tromper le public! Pacha est bien
+mort et sa peau toute trouée est suspendue dans la baraque... ainsi...
+
+--Ça sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, et Pacha
+sera baptisé Néron avec une étiquette indicative au bord de la cage...
+Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de ça!
+
+Et sans attendre que Chausserouge pût formuler une dernière objection,
+il s'était mis en campagne, afin de réaliser le plus vite possible son
+projet de réclame.
+
+Amélie, lorsque François lui fit part de cette innovation, se montra
+très peinée de ce manque de convenances:
+
+--Voilà le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre une première
+bêtise! Après celle-là ce sera une autre. Qu'as-tu besoin d'une
+semblable réclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au temps de son
+plus grand succès, la ménagerie n'a dû sa vogue qu'au courage et à la
+témérité que tu montrais à tes débuts... C'est par là qu'il faut
+continuer à frapper l'imagination des spectateurs... Un dompteur qui a
+le souci de sa gloire ne doit devoir qu'à lui-même sa célébrité et les
+moyens malsains qu'on te force d'employer n'ajouteront rien à ta
+valeur... au contraire. Ils ne serviront qu'à te faire prendre pour un
+saltimbanque et à éloigner de toi les véritables amateurs...
+
+Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le raisonnement
+d'Amélie était juste, mais il ne voulait pas avoir l'air d'avoir cédé à
+son régisseur. Il s'attribua l'initiative de cette innovation, dont Jean
+Tabary n'avait été que le metteur en oeuvre.
+
+--Alors, répliqua la jeune femme, tu as eu là une mauvaise inspiration,
+pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une décision à prendre,
+tu ne t'en trouverais pas plus mal.
+
+--Les femmes n'entendent rien à la réclame, riposta François d'un ton
+bourru, pour mettre un terme à l'entretien.
+
+Et, à part lui, il prit la résolution de ne plus obéir aux injonctions
+de son aide.
+
+Mais soit qu'il eût deviné dans l'attitude du dompteur cette velléité de
+résistance, soit qu'il se sentit assez sûr de son influence pour ne pas
+avoir à craindre un désaveu, Tabary ne lui eu laissa pas le loisir.
+
+A partir du jour où il inaugura ses nouvelles fonctions, de son
+autorité privée il bouleversa tout dans la ménagerie.
+
+Il commença par congédier le chef de piste, un vieux serviteur tout
+dévoué aux Chausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitté
+l'établissement.
+
+Sous prétexte d'économies, il remplaça le garçon chargé de
+«l'explication», Auguste, qui passait à juste titre pour le meilleur
+bonisseur de tout le Voyage, et que son dévouement seul avait fait
+rester fidèle à ses patrons, car il avait maintes fois refusé les offres
+les plus avantageuses de la part des concurrents de Chausserouge.
+
+François, cette fois, se fâcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa
+tranquillement les épaules.
+
+--Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-là t'exploitent! Tu manges
+ton bénéfice positivement en payant fort cher des gens qui ne valent
+certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me charge, moi, de
+faire le boniment aussi bien qu'Auguste... Tu te plains parce que je
+prends tes intérêts! Elle est raide, celle-là!
+
+--Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer les animaux d'une
+cage dans l'autre, pendant les représentations! Je ne tiens pas à ce
+qu'on se trompe... Un accident est si vite arrivé! Avec lui, j'étais
+tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire sortir au
+moment précis!
+
+--Je m'en charge encore! dit Tabary.
+
+--Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas l'habitude du
+métier!...
+
+--Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui te coûtera
+infiniment moins cher.
+
+--Dans tous les cas, c'étaient de vieux serviteurs qui avaient connu mon
+père, qui m'avaient vu enfant...
+
+--Oh! Oh! si tu entres dans les considérations sentimentales, il n'y a
+plus d'affaires possibles!
+
+Et François, peut-être pas persuadé, mais vaincu par l'insistance de son
+aide, laissait faire.
+
+Jean Tabary ne s'en tint pas là; pour continuer l'épuration, comme il
+disait, il donna leurs huit jours aux musiciens français de l'orchestre,
+dont il fit prendre la place par des ramonis allemands.
+
+Ceux-là, on les avait à moitié prix et ils jouaient des airs de leur
+pays. Pas de droits d'auteur à payer.
+
+--Le public va se fâcher! objecta timidement François. Il y a déjà eu
+des histoires parce qu'on employait des étrangers sur la parade.
+
+--Je veux bien, moi! répliquait Jean qui avait toujours une raison à
+donner, expose-toi tous les jours à te faire bouffer par tes bêtes...
+uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec l'argent que
+tu gagnes au péril de la vie, je veux bien! C'est stupide, mais c'est
+d'un bon Français!... Ah! tu comprends le commerce, toi!
+
+Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de l'ancien
+personnel.
+
+Il avait été tout entier remplacé par des créatures de Jean Tabary, des
+individus plus ou moins tarés, qui avaient été les compagnons de
+débauche du régisseur.
+
+Maintenant le fils de Louise Tabary était sûr de ne se heurter à aucune
+résistance. On exécutait ses ordres et tout pliait devant son autorité,
+que celle de Chausserouge contrebalançait à peine.
+
+Une seule volonté lui faisait obstacle et l'empêchait de se considérer
+comme le chef occulte, mais suprême de la ménagerie, mais un obstacle
+devant lequel se brisait toute sa diplomatie.
+
+Amélie ne cessait de lui témoigner l'antipathie, la plus franche, et
+bien qu'elle ne prit aucune part à l'administration, elle ne perdait
+jamais une occasion de s'élever avec force contre des réformes qui
+devaient, à son avis, conduire l'établissement à sa ruine.
+
+C'était entre elle et son mari un éternel sujet de discussion. Elle
+n'avait pu prendre son parti de l'ingérence dans la maison de ce Jean,
+dont elle avait tant redouté dès le premier instant la funeste
+influence.
+
+Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune
+femme sur sa mauvaise impression.
+
+Voyant qu'il ne pouvait y réussir, qu'au contraire, elle cherchait par
+tous les moyens à le perdre dans l'esprit de son mari, il entra
+résolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait vainqueur.
+
+--Je t'avais bien prévenu, dit-il à François, le jour où tu m'as fait
+part de ton projet de te marier avec la fille du père Collinet...
+Maintenant tu n'es plus le maître chez toi... elle te mène par le bout
+du nez... C'est facile à voir...
+
+--Amélie s'occupe du ménage et pas d'autre chose... riposta
+Chausserouge. Elle m'obéit et je ne reçois d'ordres de personne...
+
+--Non... mais avec ça que je ne m'aperçois pas que tu n'es plus le même
+chaque fois que tu viens de la quitter... Elle te fourre des idées dans
+la tête et il n'y a plus moyen de te faire entendre raison. Je voudrais
+avoir une femme qui se permettrait de me faire... simplement des
+observations. Nous verrions ça!
+
+--Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je ne la
+consulte pas, c'est que tu es ici... malgré elle.
+
+--Pour une fois que tu as montré de l'énergie! Pardieu, il n'aurait plus
+manqué que dans cette occasion-là tu n'aies pas prouvé que tu étais le
+maître! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait pour t'en tirer!
+Mais, mon vieux, ne passe donc pas ta vie dans les jupes de ta femme!
+Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent après la
+représentation rigoler dans la caravane de la mère Tabary... On fera une
+petite partie entre copains... Veux-tu venir?
+
+--Je ne sais pas si...
+
+--Tu vois! Tu n'oses pas répondre sans consulter ta femme.
+
+--Eh bien, j'irai! dit Chausserouge piqué au vif.
+
+--C'est bon, je compte sur toi! On verra si tu es de parole!
+
+Chausserouge rentra chez lui et prévint sa femme de son intention
+d'aller passer la soirée chez les Tabary.
+
+--Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amélie triplement, et puis,
+ces derniers temps, Zézette a pris froid; elle tousse... Si tu étais
+gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu resterais avec moi.
+
+--J'ai promis. Il faut que j'y aille.
+
+--Tu vois... tu préfères la société de ces gens-là à la mienne. Ah!
+François! François! prends garde... je ne sais pas, il me semble qu'un
+nouveau malheur nous menace. Et, tu sais, mes pressentiments ne me
+trompent pas...
+
+--Oh! Mais tu m'ennuies à la fin... et si ça continue, tu vas me rendre
+l'existence insupportable! répliqua durement Chausserouge. J'en ai assez
+de toutes ces jérémiades... Je ne suis pas un gamin et je sais ce que
+j'ai à faire!
+
+Il dîna rapidement, descendit à la ménagerie, et aussitôt après la
+dernière représentation, il se rendit chez les Tabary.
+
+Louise, prévenue, avait préparé une collation.
+
+Elle était vêtue d'un peignoir rose et elle n'avait négligé aucun des
+artifices qui pût faire ressortir l'éclat de son teint encore frais et
+l'attrait de sa beauté déjà un peu mûre.
+
+Puis tour à tour arrivèrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, le
+«marchand de marionnettes», comme l'appelaient les forains et Troubat,
+propriétaire d'un manège perfectionné: les chevaux au galop.
+
+Tous étaient des amis de la maison. Ils prirent place dans l'étroite
+caravane autour d'une table, dont le centre était occupé par un vaste
+saladier rempli de vin chaud.
+
+Louise Tabary avait fait à Chausserouge une place auprès d'elle.
+
+--Sais-tu, dit Jean à sa mère, que nous avons failli ne pas avoir l'ami
+François. La patronne voulait le garder ce soir pour elle toute seule.
+
+--En voilà une égoïste! dit Louise, elle n'avait qu'à l'accompagner, son
+cher et tendre, elle aurait été la bienvenue.
+
+--Ma femme est un peu souffrante ce soir, dit Chausserouge.
+
+--Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean ironiquement.
+
+--Il n'y a pourtant pas de quoi. Une vieille femme comme moi! répliqua
+Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de moins! Il y a
+eu un moment, quand il a débuté, le petit...--je l'appelle toujours le
+petit, je l'ai vu si jeune!--à l'époque où toutes les belles dames lui
+couraient après, où je n'aurais pas été éloignée d'avoir un regard pour
+lui. J'étais encore pas trop mal dans ce temps-là, mais j'avais Tabary
+qui, lui non plus, n'était pas encore gâteux, le pauvre cher homme, et
+je n'aurais pas voulu lui faire de peine.
+
+--Ah! Madame Louise! dit Chausserouge, très flatté au fond, si j'avais
+pu le deviner!...
+
+--Voyez-vous! Tenez! le polisson!... Je n'aurais jamais osé dans le
+temps... Je dis cela maintenant parce que je sais bien qu'il n'y a plus
+de danger.
+
+Et en même temps elle décocha une oeillade au dompteur.
+
+--Euh! Euh! fit Oiselli en riant.
+
+--Tu peux rire, mon garçon! C'est malheureusement trop vrai. Quand je me
+regarde dans la glace, je ne me reconnais plus.
+
+--Il y a des jeunes qui ne vous valent pas, madame Tabary, dit
+Romillard, et je connais pas mal de camarades, qui seraient joliment
+contents si...
+
+--Disons pas de bêtises, interrompit Louise. Quand on a un laideron pour
+femme, je ne dis pas, mais quand on est le mari d'Amélie Collinet, c'est
+autre chose... C'est qu'il n'y a pas à dire, avant d'avoir eu sa gosse,
+elle a été une des plus belles filles du Voyage, et sage avec ça, et
+douce et aimante... Toutes les qualités, quoi! C'est pas vrai, ce que je
+dis là?
+
+--Ne me forcez pas à dire ce que je pense, répartit le dompteur,
+visiblement gêné par la tournure que prenait la conversation.
+
+--Oui, c'est vrai! nous ne sommes pas là pour nous amuser. A vos santés,
+mes enfants! Ensuite, on va faire une petite partie.
+
+--Un rams, c'est ça! dit Jean qui se leva, étendit un tapis sur la table
+et apporta un jeu de cartes.
+
+Louise avait rapproché sa chaise de celle de François.
+
+--A propos, dit-elle, on peut fumer ici. Et je vais donner l'exemple.
+
+Et la première, elle alluma une cigarette.
+
+On commença à jouer.
+
+--Vous savez, dit Jean, la règle ordinaire... Quand il n'y a pas de
+rams, c'est la noce, tout le monde y va!
+
+Au premier tour, Chausserouge ne leva pas un pli.
+
+--V'là que ça commence bien pour toi, mon vieux, dit le fils Tabary.
+
+--Qui gagne en premier vaut pas jus de fumier! déclara sentencieusement
+Romillard.
+
+Chausserouge paya le rams, donna les cartes et annonça:
+
+--La dame! Et je vous attends, mes petits... J'y vais.
+
+Mais cette fois encore, il perdit.
+
+--C'est trop fort! s'écria-t-il, avec trois atouts et la dame gardée!
+C'est la guigne, y a pas à dire!
+
+--Malheureux au jeu, heureux en femmes! prononça le Bel-Homme.
+
+--En voilà une erreur, par exemple... du moins en ce qui me concerne!
+fit Chausserouge, en souriant à la maîtresse de maison.
+
+--Plaignez-vous donc!... Tout le monde vous aime! riposta Louise.
+
+En même temps, elle approcha encore sa chaise et le dompteur sentit le
+genou de sa voisine frôler son genou.
+
+Il la regarda. Louise Tabary, absorbée en apparence par l'examen de son
+jeu, gardait un visage impassible. Peut-être était-ce une rencontre
+fortuite. Il attendit une minute, puis, timidement, il hasarda à son
+tour une pression significative à laquelle répondit immédiatement une
+autre pression.
+
+Dès lors il n'eut plus de doute; c'était bien de la part de sa voisine
+une invitation à pousser plus loin les choses.
+
+Et son esprit s'égara en mille suppositions.
+
+Était-ce de la part de Louise un calcul ou bien un caprice, une
+fantaisie subite à laquelle elle cédait irrésistiblement?
+
+Il la considéra à la dérobée et elle lui apparut tout d'un coup sous un
+jour nouveau.
+
+Décidément, et bien qu'elle frisât la quarantaine, elle était encore
+très bien. Pas de rides, des yeux noirs, des lèvres sensuelles qui,
+s'entr'ouvrant, laissaient apercevoir une irréprochable dentition, des
+narines mobiles, un embonpoint léger qui était un charme de plus, enfin
+le fruit très sain dans tout l'éclat et la saveur de sa maturité.
+
+Et son souvenir le reportant dix ans en arrière, il se rappela la
+réputation de Louise, du temps qu'on l'appelait encore la belle Loïsa.
+
+En même temps qu'il avait été la coqueluche des belles dames, elle aussi
+avait fait courir tout Paris... Et une légende avait couru sur son
+compte.
+
+Elle avait été faible et l'on racontait sur le Voyage qu'elle méritait
+son succès par son expérience consommée des choses de l'amour... On ne
+l'oubliait plus quand on avait une fois obtenu ses faveurs...
+
+Boyau-Rouge, avec qui sa liaison avait été publique et qui se
+connaissait en femmes, n'avait-il pas déclaré maintes fois, avec son
+habituelle fatuité--car il ne brillait pas par la délicatesse--qu'il
+n'avait jamais eu maîtresse si experte!... Cependant elle était jeune,
+dans ce temps-là, à un âge où la femme n'est pas encore en pleine
+possession de ses facultés...
+
+Et soudain le désir naquit en lui, persistant, tenace, de posséder cette
+femme, qui semblait s'offrir à lui... un désir de brute, pareil à celui
+qu'il avait éprouvé jadis, en province, le jour où il avait tenté de
+prendre Amélie, avant son mariage...
+
+Une comparaison s'imposa à son esprit qu'il ne put vaincre, entre cette
+créature plantureuse et bien en chair et ce maigrichon d'Amélie,
+toujours malade depuis la venue de Zézette, déjà vieillotte, malgré ses
+vingt-deux ans.
+
+Jean Tabary avait bien eu raison, jadis, lorsqu'il l'avait mis en garde
+contre l'entraînement auquel il avait cependant cédé... il avait bien
+raison lorsqu'il lui reprochait sa faiblesse...
+
+Non! Amélie n'était certes pas la femme qu'il lui fallait, à lui,
+l'homme d'action avant tout...
+
+Elle n'avait pas su comprendre son caractère; il n'avait pas trouvé
+auprès d'elle la satisfaction qu'il était en droit d'attendre.
+
+Eh bien! il secouerait le joug, montrerait qu'il était le maître et tant
+pis pour elle, puisqu'elle le forçait à chercher ailleurs quelqu'un dont
+le tempérament pût répondre aux besoins de sa nature!...
+
+Sa pensée vagabondait... il n'était plus au jeu et commettait fautes sur
+fautes...
+
+A une heure, il avait perdu vingt-cinq francs.
+
+--On étouffe ici! dit tout à coup Louise, en faisant signe à son fils
+d'entrebâiller la porte de la caravane.
+
+En même temps, elle entr'ouvrit son peignoir.
+
+--Ah! madame Louise, dit Romillard en plaisantant, prenez garde, ils
+vont se sauver.
+
+--Pas de danger! répliqua-t-elle, ils sont bien attachés, et pourtant
+ils ont la partie belle... Je n'ai pas de corset...
+
+Et elle mit de la coquetterie à découvrir sa gorge très blanche.
+
+--Vous voyez, je n'ai dessous que ma chemise!
+
+A la vue de la peau mate de sa voisine, de ces seins fermes qui
+pointaient sous la batiste, le désir de Chausserouge s'accrut.
+
+--Fermez cela, madame Louise! dit-il avec un rire forcé, vous me donnez
+des idées!
+
+--Voyez-vous ça! mais puisque vous avez chez vous une gentille femme qui
+vous attend... il ne peut pas y avoir de danger!
+
+--Non! non! Ce n'est pas la même chose!
+
+La partie continua sans que Chausserouge pût rattraper l'argent qu'il
+avait perdu.
+
+A deux heures, Oiselli se leva.
+
+--Il ne faut pas oublier que nous avons à travailler demain... Ce n'est
+pas que je m'ennuie dans votre société, mais je crois qu'il est plus
+sage...
+
+--Alors, vous faites Charlemagne...
+
+--Non, je vous jure, mais je suis forcé, et puis ma caravane est tout au
+bout de la fête.
+
+--A côté des nôtres! firent en se levant Romillard et Troubat. Eh bien!
+venez-vous, Chausserouge?
+
+--Non! Moi, je demeure à deux pas, j'ai le temps.
+
+--Prends garde! dit Jean, en éclatant de rire; tu vas te faire gronder
+par ta femme!
+
+--Tu m'ennuies à la fin! Et pour le prouver que non, je reste! Madame
+Louise, voyons, y a-t-il encore un verre de vin chaud?
+
+--Alors, nous te laissons, fit le jeune homme, à qui sa mère venait de
+faire un signe.
+
+--Tu t'en vas?
+
+--Oh! dit Jean, n'ayez pas peur, je reviendrai. Je vais seulement
+accompagner les amis au bout du chemin. Tu n'es pas à plaindre, toi! Tu
+vas tenir compagnie à maman en attendant mon retour.
+
+--Si elle consent?
+
+--Moi, tout ce qu'on voudra. Je ne suis pas bégueule et jamais un homme
+ne m'a fait peur.
+
+Pourtant, quand les invités et son fils furent sortis et qu'elle se
+trouva seule en face du dompteur, elle baissa les yeux et prit un air
+gêné.
+
+Tous deux se regardèrent en silence. Enfin, Chausserouge rompit le
+silence le premier.
+
+--Alors, c'est vrai, madame Louise, ce que vous disiez tout à l'heure?
+C'est vrai que vous vous intéressez à moi?
+
+--Dame oui!... fit Louise, je m'intéresse à toi... comme à quelqu'un
+qu'on connaît depuis longtemps, qu'on a vu grandir...
+
+--Mais pas autrement? insista le dompteur, qui prit dans ses mains les
+mains de sa voisine.
+
+--Qu'entends-tu par là?
+
+--Écoutez, madame Louise! dit François, laissez-moi vous dire tout ce
+que je pense... Depuis que je vous ai revue, depuis l'autre jour, je ne
+sais pas ce qui s'est passé en moi... je ne sais ce que j'éprouve...
+Tout à l'heure, quand je sentais votre genou qui s'appuyait contre le
+mien, je n'étais plus au jeu... Madame Louise, je crois que je vous
+aime...
+
+Louise Tabary repoussa doucement les mains de Chausserouge.
+
+--Oh! Est-ce que tu es fou... voyons! Aimer une vieille femme comme
+moi... toi, l'ami de mon fils... Je pourrais presque être ta mère!
+
+--Y a-t-il une si grande différence?... J'ai cinq ans de plus que
+Jean... Ça fait douze ans entre nous... C'est pas une affaire!... Ah!
+tenez, je comprends qu'on vous ait aimée, vous! Y a pas de femme plus
+engageante que vous...
+
+--Ne me dis pas ça, François... ne me tente pas... D'abord, je suis
+mariée... Toi aussi... tu as une femme jeune, gentille... tu as un
+enfant...
+
+--Ah! oui! Amélie! fit François avec emportement, est-ce que c'est une
+femme comme ça qu'il me fallait... Un gnangnan, qui ne sait que geindre
+et se plaindre, toujours malade... et qui me rend l'existence
+insupportable. Ah! si je vous avais mieux connue plus tôt, madame
+Louise! Avec vous j'aurais été heureux... Et puis, c'est pas tout ça,
+aujourd'hui j'ai envie de vous... Vous me plaisez... je ne vous déplais
+pas trop, n'est-ce pas?
+
+--Il me demande s'il me déplaît! soupira Louise, ah! c'est bien un
+malheur pour nous deux que nous nous soyons rencontrés... parce que ça
+ne sera pour nous qu'une source de souffrances... Mon pauvre François!
+Oui, je t'assure! Oui, je me sens attirée vers toi!... Mais je ne suis
+pas libre, je ne voudrais pas rougir devant mon fils! Ah! certes, c'est
+bien un homme comme toi qu'il m'aurait fallu! A nous deux, nous aurions
+gagné une fortune... Mais qu'est-ce que tu veux, puisque c'est
+impossible, puisque nous ne pouvons être l'un à l'autre!... C'est pas la
+peine d'insister! Tiens! Tiens! je t'en prie, ne me parle plus...
+Va-t'en! Ça vaudra mieux!
+
+Mais cette résistance, à laquelle François ne s'attendait pas, ne fit
+qu'exaspérer son désir.
+
+Il se leva, prit Louise Tabary dans ses bras et, avec la même furie qui
+l'avait jadis jeté sur Amélie, il lui appliqua goulûment ses lèvres sur
+la bouche:
+
+--- Je te veux, je te dis! J'ai envie de toi!
+
+Mais Louise se défendait:
+
+--Laisse-moi, je t'en prie! C'est impossible!
+
+Impossible! Ce mot fouetta le sang du dompteur. Il serra à les briser
+les poignets de Louise Tabary, puis, penchée sur elle, et la regardant
+bien dans les yeux:
+
+--Je te défends de prononcer ce mot-là! Tu n'en as pas le droit!
+Pourquoi as-tu été coquette avec moi?... Pourquoi m'as-tu encouragé?
+Pourquoi as tu excité mes sens?... Tout à l'heure, ces mots
+caressants... ces frôlements de genou, pourquoi?... Et à l'heure où je
+te demande de m'accorder ce que ta voix, tes gestes, ton attitude m'ont
+promis, tu te refuses! Tu me réponds:
+
+--Impossible! Je ne suis pas libre! Pour qui me prends-tu? Penses-tu
+que j'ignore la vie? Dans un temps où tu étais encore moins libre,
+puisque Tabary était là, t'a-t-il été impossible de prendre Boyau-Rouge
+pour amant, à la barbe de tout le Voyage, et sous le nez même de
+l'autre. Et ensuite, quand tu as tenu toute seule ton entresort...
+t'es-tu gênée... Je ne veux pas que tu fasses la fière avec moi... Je
+t'en prie, Louise, je t'en prie!
+
+Louise Tabary était une femme forte. Elle se dégagea de l'étreinte du
+dompteur et d'une voix dure et sèche:
+
+--Eh bien! j'ai toujours fait ce que j'ai voulu! Mais jamais personne
+n'a rien obtenu de moi en s'y prenant comme toi... Oui, tout à l'heure,
+je ne sais quelles idées m'ont passé par la tête... Tu me plaisais et
+peut-être, si au lieu d'être brutal... Maintenant c'est trop tard..
+c'est fini...
+
+--Louise! Louise! implora le dompteur, ne me dis pas ça! Je ne savais
+plus ce que je faisais... Quand je suis près de toi... que je te
+respire... je ne suis plus maître de moi-même.
+
+--Non, va-t'en! Il est tard et ta femme t'attend! D'ailleurs Jean va
+rentrer, va-t'en, je te dis.
+
+--Mais plus tard!... Demain?
+
+--Plus tard! demain, on verra! Mais aujourd'hui va-t'en!
+
+Elle était debout; elle releva Chausserouge, qui entourait ses genoux de
+ses bras et le poussa dehors.
+
+A travers la petite fenêtre de la caravane, elle le regarda s'éloigner
+tête nue se dirigeant du côté de la ménagerie.
+
+Puis elle revint à la table et enleva le couvert. Quelques instants
+après, Jean était de retour.
+
+--Eh bien? fit-il en regardant sa mère.
+
+--Eh bien! ça y est, nous le tenons!
+
+--Il t'a demandé?... Et tu as consenti?
+
+--Ah! non, pas le premier jour, mais sois tranquille, mon garçon,
+Amélie ne t'ennuiera plus et la ménagerie est à nous.
+
+Dehors, Chausserouge arpentait fiévreusement le terrain. Ses tempes
+bourdonnaient. Mais de quoi était faite cette femme pourtant mûre,
+presque vieille, pour l'avoir à ce point bouleversé?
+
+Il revint sur ses pas, rôda encore une fois autour de l'entresort, puis,
+quand la dernière lumière fut éteinte, il rentra chez lui.
+
+Amélie ne dormait pas. Elle considéra un instant son mari qui se
+déshabillait sans mot dire, puis:
+
+--Tu rentres tard, mon ami?
+
+--Je n'ai pas été libre plus tôt, répliqua-t-il durement.
+
+Il se coucha, mais le sommeil le fuyait. Jusqu'à l'aube il resta
+éveillé, tout à ses pensées.
+
+Il se sentait une sorte de répulsion, presque de la haine pour Amélie,
+pour cette femme à qui il avait lié sa vie, qui lui avait donné un
+enfant, qui allait peut-être demeurer pour lui un obstacle
+insurmontable.
+
+Il ne retrouvait en elle aucun des attraits qui l'avaient poussé jadis
+dans ses bras; il s'étonnait d'avoir pu trouver quelque plaisir auprès
+d'elle.
+
+Et elle s'offrait à lui, elle était sa chose... tandis que l'autre,
+cette femme, qui avait excité tant de désirs, allumé tant de
+convoitises... cette autre dont la chair l'avait grisé subitement, se
+refusait obstinément!
+
+--Tu ne dors pas, François? dit tout à coup Amélie en se rapprochant de
+lui; tu sais, Zézette a beaucoup toussé, maintenant elle va mieux!
+
+Elle entoura de ses deux bras la tête de son mari, se fit câline.
+
+--Laisse-moi! dit Chausserouge brutalement. Je suis fatigué.
+
+Amélie comprit que quelque chose de grave s'était passé dans la soirée.
+Elle n'osa pas insister, se retira et pleura silencieusement. Le temps
+des épreuves venu pour elle.
+
+Longuement, François repassa dans son esprit les incidents de cette
+nuit. La résolution qu'il prit le calma un peu. Oui, décidément, il
+irait jusqu'au bout... Il posséderait Louise!
+
+Au petit jour, il s'endormit.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la ménagerie.
+
+Il retrouva Jean Tabary à son poste et il se sentit pris, à sa vue,
+d'une sorte de confusion. Était-il au courant de la scène de la veille?
+
+Mais le régisseur ne laissa rien paraître dans sa manière d'être, ni
+dans son attitude, qui pût faire supposer au dompteur que sa mère lui
+avait raconté ce qui s'était passé.
+
+Au fond, François éprouvait une honte et un dépit dont il n'était pas
+maître. Il s'était montré insolent et brutal inutilement. Comment Louise
+accueillerait-elle sa nouvelle proposition?
+
+Il était dévoré du désir de la revoir, de lui parler... Il eût voulu
+savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, ni le
+courage de se présenter devant elle.
+
+Enfin, le soir, un peu avant l'heure du dîner, il n'y tint plus. Il
+venait de donner sa représentation de jour. Il se déshabilla rapidement
+et se dirigea vers l'entresort.
+
+Louise Tabary était assise à son contrôle.
+
+Il rougit à sa vue, s'approcha; elle lui tendit la main.
+
+--Te voilà, toi, homme terrible! dit-elle en souriant. M'en as-tu assez
+dit hier soir? Et pourtant, si je t'avais cédé, tu ne serais pas là
+maintenant.
+
+Chausserouge sentit tout son courage renaître.
+
+On ne lui en voulait pas de son incartade.
+
+--Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais été plus tôt.
+
+--C'est gentil à toi, ce que tu dis là!
+
+--Vous m'aimez donc toujours un peu?
+
+--Ne me force donc pas à te le répéter, mais tu le sais bien, il y a des
+scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas maître, et tant
+d'obstacles nous séparent!
+
+--Je les supprimerai!
+
+--Supprimeras-tu ta femme, ton enfant?
+
+--En quoi notre amour peut-il leur causer un préjudice? Si nous nous
+aimons, cela ne regarde que nous.
+
+--Après... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras d'avoir obéi à
+un caprice passager. Tu t'es bien lassé de ta femme qui est plus
+jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et alors... je serai
+seule à souffrir... Non, lu sais, François, c'est très sérieux... A un
+étranger, si j'en avais eu la fantaisie, je n'aurais rien refusé...
+Comme tu me l'as dit si méchamment hier... j'ai bien eu d'autres amants,
+dont j'ai à peine gardé le souvenir, mais avec toi... vois-tu, non!...
+je le sens, ça serait trop grave!
+
+--Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce que vous
+dites là?
+
+--Assurément. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant?
+
+--Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes bras!...
+Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la femme!
+
+--Passionné, va! dit Louise Tabary en souriant.
+
+--Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, ça m'est égal!
+Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi
+espérer...
+
+--Il faut toujours espérer... dit Louise d'un ton impénétrable.
+
+--Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux qu'ici... quand
+est-ce que je vous verrai... seule?
+
+--Ça, c'est plus grave!...
+
+--Oh! si, dites, quand?
+
+--Eh bien, dit Louise très bas, quand tu voudras... Le soir... je suis
+toujours seule... Dans ma roulotte... après la représentation!
+
+--Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit.
+
+Six heures sonnaient quand il arriva à sa caravane. Toute la soirée, il
+resta préoccupé, plein de fièvre; à chaque instant, il consultait sa
+montre. Il avait décidé que le soir même, il mettrait à profit la bonne
+volonté de Louise.
+
+A peine s'il prit le temps, après la représentation, d'assister au repas
+des animaux.
+
+--J'ai affaire, dit-il à Jean, tu veilleras à ce qu'on ne parte pas sans
+que tout soit en ordre.
+
+--Compte sur moi! répondit le jeune homme avec un sourire plein de
+sous-entendus.
+
+--Ah ça! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge en se
+glissant hors de la ménagerie... Après tout, tant pis! Il a tout intérêt
+à ne pas vendre la mèche, puisqu'il s'agit de sa mère!...
+
+Toutes les lumières étaient éteintes. Seuls, quelques rares becs de gaz
+répandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui borde
+l'esplanade.
+
+François se glissa silencieusement entre les caravanes sombres.
+
+A son approche, les chiens à l'attache sous les voitures aboyaient, puis
+se taisaient, dès qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui passait, un du
+Voyage.
+
+Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumière dansait
+derrière la vitre de la fenêtre. Il frappa.
+
+Presque aussitôt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit entendre:.
+
+--Entre, François!
+
+Louise était debout, en peignoir rose, plus attifée et plus souriante
+que jamais.
+
+--Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le
+paraître.
+
+--J'étais sûr que tu viendrais ce soir, répondit simplement Louise
+Tabary.
+
+Elle s'assit dans un fauteuil, à la même place que la veille, et elle
+voulut faire asseoir Chausserouge près d'elle.
+
+Il ne prit pas garde à son invitation; il s'avança les yeux brillants,
+les bras ouverts et voulut la prendre...
+
+--Oh! c'est gentil à toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le
+repoussa doucement.
+
+--Laisse, je t'en prie, j'ai déjà des remords!
+
+--Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?
+
+--Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-être, une mauvaise action...
+dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cédant... en te
+permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai détourné de ton ménage
+et Dieu sait quels ennuis pourront en résulter pour toi, quels regrets,
+peut-être, ma faiblesse t'aura préparés...
+
+--J'accepte tout, riposta François qui s'était agenouillé aux pieds de
+Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux
+fixés dans les yeux de sa maîtresse...
+
+--Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-être dès à
+présent des éventualités devant lesquelles tu reculerais, si tu savais à
+quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que
+j'hésite...
+
+--Que veux-tu dire? demanda François, étonné du ton subitement sérieux
+de Louise Tabary.
+
+--Écoute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai
+voulu, sans m'inquiéter de l'opinion des gens... Pour arriver au point
+où j'en suis... je n'ai reculé devant aucun scrupule... J'ai eu des
+amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation le
+commandait... Mais l'intérêt seul me guidait et je suis toujours restée
+maîtresse de mon coeur... Dernièrement quand je t'ai revu, je me suis
+sentie poussée vers toi par un sentiment que je n'avais jamais éprouvé,
+même pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... Il m'avait
+prise gamine, à une époque où j'étais malheureuse et je n'avais guère
+pour lui autre chose que de la reconnaissance. Boyau-Rouge, lui, m'a
+prise par les sens, mais j'ai retrouvé chez nombre d'amants les mêmes
+sensations sans m'attacher plus à eux qu'à lui... Je l'ai donc quitté
+sans regret... Toi, au contraire, toi qui n'as encore rien été pour
+moi... tu t'es rendu maître, dès le premier instant, de mon être tout
+entier... Je t'aime parce que tu es beau, parce que tu es brave... parce
+que tu es toi!... Je t'aime! et la preuve, c'est que je n'ai pu
+m'empêcher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est
+que je suis prête à me donner à toi!... Mais, prends garde! C'est un
+malheur d'être aimé pareillement par une femme comme moi!... Quand tu
+auras été à moi une fois, je voudrai te garder tout entier, je serai
+jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui
+t'aiment... c'est affreux à dire! jalouse de ta femme, de ton enfant!...
+A mon âge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus
+ardent... et la haine plus vivace. La pensée continuelle, opiniâtre, qui
+m'a fait reculer jusqu'à ce jour, c'est la pensée qu'une autre pourra te
+posséder après moi! Je me sens capable de tous les sacrifices, mais
+aussi de toutes les fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-être, pour
+te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier...
+tu seras mon dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une
+situation qui serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu
+venais une belle fois à te détacher de moi... Parle maintenant...
+veux-tu encore de moi?
+
+Louise Tabary avait récité, cette tirade, tout d'une haleine, comme une
+leçon apprise.
+
+Tout autre que François eût reculé ou du moins demandé à réfléchir
+devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de
+l'amoureux dompteur.
+
+--Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois à moi!
+
+--Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? demanda
+l'astucieuse foraine.
+
+--C'est pour Amélie que tu dis cela? Eh bien! à ton tour, écoute! Tout
+ce que je t'ai laissé entendre l'autre jour était la vérité!... J'ai
+fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis que cela, une
+bêtise!... Je croyais l'aimer et j'étais poussé par mon père.
+Aujourd'hui, je m'aperçois que je me suis trompé. Je n'ai jamais
+ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, puisque
+nos sensations sont identiques... que nous étions faits l'un pour
+l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi t'aimer!...
+Oui, je serai à toi... toujours, rien qu'à toi... Amélie, je la déteste,
+je la hais depuis que je te connais!
+
+Il se leva et, dans un élan furieux de passion, il prit dans ses bras sa
+maîtresse qui, cette fois, les yeux fermés, se laissa faire et commença
+à la délacer.
+
+La poitrine de Louise se soulevait... François posa ses lèvres sur cette
+gorge palpitante...
+
+Tout à coup une pensée subite traversa son esprit.
+
+--Et Jean? fit-il à l'oreille de Louise.
+
+--Jean ne viendra pas!
+
+Sans répondre, le dompteur, d'un revers de main, éteignit la lumière...
+
+L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait
+grand jour quand François Chausserouge sortit de la caravane des Tabary.
+
+Il était étourdi, grisé par la nuit qu'il venait de passer...
+
+Certes, dans sa vie, il avait eu bien des maîtresses, mais jamais aucune
+qui eût à ce point énervé ses sens, fait vibrer tout son être...
+
+Il marchait sans idée... la tête vide, mais confondu devant une
+expérience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais osé le
+soupçonner, délicieusement caressé par le souvenir de ces heures
+d'extase, n'ayant qu'une idée, les revivre, aujourd'hui, demain...
+toujours!
+
+Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de fidélité...
+C'est lui qui viendrait la supplier de n'être jamais qu'à lui... à lui
+seul!
+
+C'est lui qui n'eût reculé devant rien, pour s'assurer l'éternelle
+possession de cette femme, jamais rassasiée, en qui semblait s'incarner
+la joie de vivre!
+
+Qu'était-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colère le
+secouait à la pensée qu'Amélie serait désormais l'éternel obstacle à un
+bonheur qu'il eût voulu avouer, rendre public!
+
+En cet instant,--et il ne fut pas maître de réprimer ce sentiment,--la
+nouvelle de la mort de sa femme l'eût soulagé.
+
+--Après tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se justifier
+vis-à-vis de lui-même, est-ce donc un crime de rechercher au dehors les
+satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je travaille assez et
+j'ai eu assez de déboires pour qu'il me soit permis de ne négliger
+aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les ennuis de
+l'existence...
+
+C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane où, déjà levée, et
+les yeux rougis par les pleurs, Amélie l'attendait.
+
+--Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit.
+
+--J'ai été bien inquiète, toute cette nuit, fit doucement la jeune
+femme, je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque accident...
+
+--Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu n'as pas à
+t'inquiéter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire ailleurs...
+
+--Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil de la
+nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne t'apercevais
+pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse...
+
+--C'est de ta faute, il fallait te coucher!
+
+--François! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... Songe donc,
+c'est la première fois que tu demeurais une nuit entière dehors...
+
+--Oh! mais, j'espère que tu ne vas pas recommencer à gémir! On dirait,
+ma parole, que tu as à te plaindre! Que te manque-t-il?
+
+--François... quelque chose se passe en toi que je ne puis
+m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout à l'heure, tu ne
+m'as pas même embrassée...
+
+--S'il n'y a que cela, c'est facile!
+
+Et distraitement, du bout des lèvres, pressé d'en finir, comme s'il eût
+accompli une corvée, il effleura la joue de sa femme.
+
+--Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix!
+
+--Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille?
+
+--Zézette? Eh bien! comment va-t-elle?
+
+--Elle a passé une assez bonne nuit... Mais elle tousse toujours.
+
+--C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, à part ça?
+
+--Non, rien!
+
+--J'ai faim... donne-moi à déjeuner!
+
+Il but et mangea sans rien dire, la pensée absente, l'oeil vague.
+
+Assise auprès de lui, se levant à chaque instant pour le servir, Amélie
+l'observait en silence, touchant à peine aux mets qu'elle avait
+préparés.
+
+--Pourquoi ne manges-tu pas?
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+Chausserouge haussa les épaules, puis quand il eut fini, il se leva,
+prit son chapeau et se disposa à sortir.
+
+Amélie s'arma de courage; elle se planta devant son mari:
+
+--Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas?
+
+--Je serai absent le temps qu'il faudra, répondit-il en l'écartant.
+
+--François, dit alors résolument la jeune femme, tu ne sortiras pas
+avant que nous ayons eu tous les deux une explication. Pourquoi ne
+m'aimes-tu plus?... T'ai-je donné des motifs qui puissent justifier
+l'abandon où tu me laisses... seule avec notre enfant malade...
+Réponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?...
+
+Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+--Ma chère Amélie, dit-il, je sais ce que j'ai à faire... Si tu veux que
+nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de tes questions,
+ni de tes reproches... Je suis en âge de me conduire...
+
+--Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne pas te
+laisser voir combien le chagrin me dévore... Mais il est des heures où
+j'étouffe... Alors c'est plus fort que moi... Pardonne-moi!... Mais
+laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te porte qui dicte mes
+paroles... François, tu es sur une mauvaise pente! Tu étais meilleur
+pour moi, avant notre rentrée à Paris. Si parfois tu me traitais
+durement, tu savais si bien me faire oublier tes duretés! Aujourd'hui,
+ce que j'avais prévu est arrivé... depuis que tu as introduit ici Jean
+Tabary...
+
+--Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te défends d'accuser
+Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre moi-même! Mais
+il n'est, en aucune façon, responsable de ma conduite! Encore une fois,
+je fais ce que je veux! Donc, trêve à tes pleurnicheries et laisse-moi
+passer!
+
+--Tu aimes quelqu'un, François!... puisque tu me forces à te le dire, je
+suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis la contenir!
+Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi pleurer... laisse-moi te
+dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette femme, si je la
+connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre mon bonheur!
+
+--Tu ne la connaîtras pas! ricana le dompteur.
+
+Amélie redressa la tête. Son mari avait avoué!
+
+Donc, il avait une maîtresse, avec qui il avait passé la nuit, et c'est
+au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il venait lui
+jeter le sarcasme à la face!
+
+Et c'était chez elle qu'il passerait peut-être la nuit prochaine... les
+autres! Et personne à qui conter sa peine!...
+
+Ah! si Chausserouge, le père, eût été là, comme tout eût changé et comme
+il eût su imposer sa volonté.
+
+Mais, hélas! elle était seule et sans force contre cet homme, si faible
+avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la braver et
+l'humilier!
+
+Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle était une enfant du
+Voyage.
+
+A la rude école de son père, elle avait appris à avoir de l'énergie,
+quand il le fallait.
+
+On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle défendrait son
+bien!
+
+Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la porte,
+elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fièvre, elle lui
+cria:
+
+--Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses!
+
+--Ah! tu sais..., tu m'embêtes! riposta le dompteur en se dégageant.
+
+Puis, à son tour, il lui mit la main sur l'épaule, la rejeta rudement à
+l'intérieur de la caravane et sortit en claquant la porte.
+
+A travers la vitre, Amélie, vaincue, et brisée, suivit de l'oeil son
+mari qui s'éloignait.
+
+Elle le vit entrer dans la ménagerie. Alors, sûre qu'il n'allait pas à
+un nouveau rendez-vous, elle s'accouda à la table et resta longtemps
+abîmée dans les larmes.
+
+Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scène, Chausserouge ne
+fit à la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea du bout des dents.
+
+Amélie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un grand
+parti.
+
+Quelques instants après que Chausserouge se fût rendu à la ménagerie,
+elle s'assura que Zézette dormait bien et elle l'y suivit.
+
+Là, dissimulée dans un coin, elle observa les spectateurs, les
+spectatrices, espérant saisir au passage un signe d'intelligence qui
+pût être pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait
+connaître sa rivale... Son manège n'échappa pas à Jean Tabary, qui en
+prévint le dompteur.
+
+--Tu as donc eu des histoires dans ton ménage? On dirait qu'elle est
+jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie à chaque
+cliente qui passe!
+
+--Si elle est jalouse, répondit François, faut espérer que ça lui
+passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce qu'elle
+voudra, elle est sûre de faire chou blanc.
+
+--La particulière n'est pas là? demanda Tabary d'un ton très innocent.
+
+--Non, elle n'est pas là et elle n'est pas en train d'y venir, répondit
+le dompteur, très satisfait de voir que Jean ne paraissait au courant de
+rien, je me cache mieux que ça, quand je fais mes farces!
+
+A minuit, quand il eut quitté son costume, et qu'il se fut assuré qu'il
+laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de la
+caravane de Louise.
+
+Il allait l'atteindre et se préparait à frapper, quand une ombre se
+détacha d'un arbre et lui barra le passage.
+
+--C'est chez Louise Tabary que tu as été hier... et c'est chez elle que
+tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. Eh bien, je
+suis là, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas!
+
+Et Amélie, passant son bras sous celui de son mari, chercha à
+l'entraîner.
+
+Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, François
+Chausserouge ne sut d'abord que répondre.
+
+Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid.
+
+--Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de ton
+ménage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de savoir
+où je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de ça, file et que je ne te
+retrouve plus sur mes pas...
+
+Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de modération,
+craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un scandale
+n'éveillât les forains endormis et ne les attirât sur le seuil de leurs
+caravanes, mais sa voix tremblait de colère.
+
+--Va-t'en! répéta-t-il encore une fois; va-t'en! ou ça va tourner mal!
+
+--Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amélie en s'accrochant désespérément
+au bras de son mari. Je t'en prie, François! au nom de ton père, au nom
+de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne me laisse pas
+retourner seule... Reste avec moi!
+
+--Je te dis de me lâcher... et de partir... j'ai affaire!
+
+--Tu vas chez la Tabary! Elle est ta maîtresse maintenant! Cette femme
+avec qui tout le Voyage a couché... qui pourrait être ta mère! Ah! c'est
+trop de honte! Eh bien! non, je ne lui céderai pas une place qui
+m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dénoncerai à tous cette
+femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez elle, je
+resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... Non, une fois
+de plus, je ne partirai pas sans toi...
+
+La main de Chausserouge serra à le briser le poignet de sa femme. Une
+fureur l'étranglait, tempérée par la peur du scandale.
+
+--Tais-toi! balbutia-t-il frémissant, tais-toi... ou je cogne!
+
+--Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux ça!... Mais tu ne m'empêcheras pas
+de me révolter...
+
+Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie à la gorge et
+la serraient à l'étouffer.
+
+--Te tairas-tu, sale bête! Te tairas-tu!
+
+Puis, prenant rapidement une résolution soudaine, il l'entraîna du côté
+de la ménagerie, sans un mot.
+
+Il marchait vite, soutenant ou plutôt traînant après lui la malheureuse
+qui trébuchait à chaque pas.
+
+Arrivé et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la porte et
+brutalement, il poussa à l'intérieur la jeune femme qui tomba à la
+renverse sur le plancher de la voiture.
+
+Alors, donnant enfin un libre cours à sa fureur, dans l'obscurité, il
+s'acharna sur sa victime, la piétinant, la frappant sans mesure, sans
+relâche, comme il frappait ses bêtes, quand elles refusaient d'obéir.
+
+Fatigué enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait aucune
+résistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amélie et la jeta sur
+le lit.
+
+--Je pense maintenant que tu seras corrigée de t'occuper de ce qui ne te
+regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que ça t'arrivera!
+
+Il ressentait pour la misérable une haine féroce, la rendant responsable
+de tout ce qui lui arrivait de désagréable, se vengeant sur elle, qui
+n'offrait aucune défense, de la sujétion dans laquelle il était
+inconsciemment maintenu d'autre part.
+
+Il vengeait sur elle son autorité perdue comme s'il eût été heureux de
+saisir cette occasion de se prouver à lui-même qu'il était resté le
+maître.
+
+Et il était aidé, poussé dans cette revanche par la passion sensuelle
+que Louise Tabary avait su faire naître et savait si bien entretenir au
+fond de son coeur.
+
+Toutefois, quand il vit sa femme, étendue sans force, à moitié nue sur
+le lit, son visage boursouflé couvert d'ecchymoses et inondé de larmes,
+la poitrine soulevée par les sanglots, il eut une minute d'hésitation.
+
+Une sorte de remords l'étreignit. Il avait été trop loin, il l'avait
+frappée en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspéré par ses
+reproches, son insistance, ses pleurnicheries?
+
+Il passa sa main sur son front comme pour se demander à quel parti il
+allait s'arrêter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa pensée
+se reportant vers Louise, qui, à cette heure, l'attendait, il fit un pas
+vers la porte.
+
+--Tu sors?... demanda Amélie d'un ton de voix si douloureux qu'elle le
+fit se retourner.
+
+C'était la plainte du chien battu qui revient lécher la main de son
+maître.
+
+--Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne veux plus
+de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de tes
+brutalités... Elles resteront un remords éternel pour toi... et un
+souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme aujourd'hui,
+en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est entre nous le
+commencement d'une rupture définitive... Tu l'aimes donc bien, cette
+femme?...
+
+Loin de toucher Chausserouge, cette plainte désolée, en jetant de
+nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la
+résolution du dompteur.
+
+Aussi bien c'était une occasion de notifier une fois pour toutes à sa
+femme la nouvelle façon de vivre qu'il entendait désormais mettre en
+pratique.
+
+--Eh bien! oui, je l'aime, là! Je l'ai dans le sang et je n'ai qu'un
+regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tôt!... Elle était faite
+pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prévenue, ça te dispensera
+de m'espionner à l'avenir... Bonsoir, je vais la retrouver!
+
+Et il partit en faisant claquer la porte.
+
+Restée seule, Amélie se demanda si elle avait été le jouet d'un rêve.
+Ses égratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait à l'oeil gauche
+congestionné et tuméfié la convainquirent de la réalité de son malheur.
+
+Ainsi donc, tout était fini irrémédiablement.
+
+Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arrachât jamais des griffes de
+cette femme dont elle savait la terrible réputation.
+
+Mais par quels sortilèges, par quels charmes avait-elle donc pu envoûter
+à ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon quoique un peu
+brutal, pour qu'il en arrivât à la traiter comme il venait de le faire?
+
+Elle en avait le pressentiment.
+
+Dans cet amour funeste, sombreraient à la fois et son bonheur à elle et
+l'avenir même de l'établissement.
+
+Elle n'aurait plus désormais, comme suprême et unique consolation à
+tant de déboires, que la présence de sa chère petite Zézette,
+l'innocente à laquelle la conduite, ou plutôt la folie de son père,
+préparait un avenir si noir.
+
+Et elle passa le reste de la nuit en proie à ces pensées, les tempes
+martelées par une souffrance morale pire que la souffrance physique
+qu'elle endurait.
+
+Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la caravane de
+Louise.
+
+Il avait besoin de s'étourdir, de ne pas penser à l'acte que sa
+conscience lui reprochait et il avait hâte, pour échapper au remords, de
+se retrouver auprès de celle devant qui tout son être s'annihilait,
+avide de sensations et dévoré de désirs fous.
+
+--Tu t'es fait bien désirer ce soir, chéri, dit Louise qui, dès l'entrée
+du dompteur, avait compris, à voir sa face décomposée, qu'un drame
+intime avait dû le retenir, j'ai cru un moment que tu ne viendrais pas.
+
+--Moi... ne pas venir!... s'écria Chausserouge, quand je sais que tu
+m'attends, quand tu es à moi!... Mais, j'ai dû me fâcher, montrer que
+j'étais le maître et à partir d'aujourd'hui, c'est entendu... je serai
+ici tous les soirs. Et personne n'aura rien à dire... j'y ai mis bon
+ordre.
+
+--Tu as avoué à Amélie notre liaison? demanda Louise, le sourcil
+contracté à la pensée que cette imprudence avait pu être commise.
+
+--Il a bien fallu! Elle était là, à deux pas d'ici, il y a une
+demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empêcher d'entrer, au
+moment même où j'allais mettre la main sur le loquet de la porte...
+
+--Mais je n'ai rien entendu?
+
+--Parce que pour éviter tout scandale, je l'ai prise et ramenée de force
+à ma caravane. Et là, ajouta-t-il, je lui ai fait comprendre que de
+pareilles histoires n'étaient pas de mise, que j'aimais ailleurs et que
+tout était désormais fini entre nous...
+
+--C'est mal, ce que tu as fait là, François, c'est ta femme... et
+peut-être l'as-tu maltraitée, frappée... à cause de moi?
+
+--C'est la première fois aujourd'hui, mais je te jure bien que ce ne
+sera pas la dernière... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... l'autre, si
+je consens à la garder, c'est que je ne peux faire autrement... Et j'en
+ai assez de regret...
+
+--Tu as tort, François! répéta Louise Tabary. En somme, j'ai pris sa
+place et vois combien de désagréments peut nous causer ton indiscrétion.
+D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va éclater sur tout le
+Voyage quand on connaîtra notre liaison...
+
+--Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une crainte, c'est
+que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu as, mais dès que je
+t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte plus pour moi... que
+toi!
+
+--Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary.
+
+--Cela durera tant que tu voudras m'aimer!
+
+--Alors... toujours! s'écria Louise, qui entoura de ses deux bras le cou
+de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien te devoir!
+
+De ce jour, Chausserouge devint l'hôte assidu de la caravane.
+
+Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant à la ménagerie qu'aux
+heures où sa présence y était indispensable, ou aux heures des repas.
+
+Amélie avait compris que toute résistance était désormais impossible.
+
+Elle se résigna, et les jours passaient sans qu'elle échangeât dix mots
+avec son mari.
+
+Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, la
+nuit, jetait une mantille sur ses épaules et sans se soucier de la bise
+ni des intempéries, elle errait des heures au milieu du Voyage endormi,
+rôdant autour de la roulotte éclairée d'une pâle veilleuse, où son mari
+reposait aux bras de la Tabary.
+
+Elle allait là, sans but, comprenant bien l'inanité de sa démarche,
+mais poussée par un irrésistible besoin de se rapprocher de l'être qui
+la torturait si cruellement.
+
+Puis, elle rentrait, frissonnante et glacée, et se recouchait, serrant
+dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zézette qui dormait
+paisiblement.
+
+Sa santé ne tarda pas à s'altérer; elle maigrissait visiblement; souvent
+elle était secouée de quintes de toux, qui lui brisaient la poitrine;
+ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que le mal
+donnait à ses yeux un fiévreux éclat.
+
+Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute
+espérance de joie, que son bonheur était à jamais envolé...
+
+Elle végétait, dédaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci désormais
+que la santé de sa fille qui, elle, se reprenait à vivre, puisant au
+contraire dans cette existence nomade, ce perpétuel changement d'air,
+une vigueur nouvelle, qui la faisait s'épanouir et grandir à vue d'oeil.
+
+Bientôt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du
+dompteur avec Louise Tabary.
+
+La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de dissimuler.
+
+A chacun des déplacements du Voyage, une place était réservée à la
+gauche de la ménagerie pour l'entresort des Tabary.
+
+N'ayant plus à se heurter aux révoltes de sa femme, le dompteur devint
+dans l'intimité moins brutal, presque tendre par moments même.
+
+On eut dit qu'ayant conscience de l'indignité de sa conduite, mais
+n'osant y renoncer, il s'ingéniait à se la faire pardonner.
+
+La vérité était que la résignation et les larmes muettes de la jeune
+femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en lui des
+remords que les résistances de la première heure, auxquelles il avait
+répondu par la violence.
+
+Ce fut lui qui, le premier, et avant même qu'elle eût songé à se
+plaindre, s'aperçut du changement qui s'était opéré chez Amélie.
+
+--Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter un
+médecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secouée par de
+continuelles crises de toux, n'avait pas touché au déjeuner.
+
+--Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le médecin ne me
+guérira pas! avait répondu Amélie en hochant douloureusement la tête.
+
+Chausserouge avait eu un geste d'impatience.
+
+--Tout ça, c'est des bêtises! Quand on est malade, on se soigne! Tu
+seras bien avancée, quand tu ne pourras plus aller et qu'il te faudra
+garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal à temps...
+
+--Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre.
+
+--Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avéré aujourd'hui
+que nous nous sommes trompés tous les deux, en croyant nous aimer. La
+suite nous l'a bien montré. Il est clair que nous n'étions pas faits
+l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen de revenir là-dessus,
+je trouve tout à fait inutile de se faire du mal inutilement. Vivons
+donc en bons amis, côte à côte, le mieux possible, tout n'en ira que
+mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces tiraillements qui m'ont
+fait porter la main sur toi, un jour que tu m'avais exaspéré. Que
+diable! personne n'est parfait en ce monde! Acceptons donc l'existence
+telle qu'elle nous est faite, sans rechigner... Je ne t'ennuie pas...
+
+--Pas assez! interrompit Amélie.
+
+--Allons! pas de ces mots-là! c'est bête! Je ne t'ennuie pas, je ne te
+laisse manquer de rien.., tu es maîtresse chez toi. De quoi te
+plains-tu?
+
+--Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-être matériel ne
+fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens tous les
+regards qui s'attachent à moi, car on sait maintenant que Louise Tabary
+est ta maîtresse... Tu ne prends même plus la peine de te cacher... Si
+je descends dans la ménagerie, j'y rencontre Jean qui, certes, ne me
+manque pas de respect, mais son air narquois quand il me salue de son:
+Bonjour, patronne! et la façon insolente dont il me suit des yeux, me
+font mal... C'est à peine maintenant si tu t'intéresses à ta fille... Et
+je sens une terreur immense m'envahir, à la pensée de ce qui adviendra
+pour elle... le jour où je ne serai plus là... pour l'aimer... et pour
+la défendre peut-être!... Pourra-t-elle si jeune--car je ne prévois pas
+que je puisses vivre longtemps--pourra-t-elle compter sur son père, dont
+l'aveuglement est tel que je désespère de le voir jamais s'arracher des
+griffes qui l'enserrent...
+
+Chausserouge avait écouté cette tirade le sourcil froncé.
+
+Il eut néanmoins un accès de franchise brutale.
+
+--Eh bien! oui; là, j'ai peut-être tort, mais que veux-tu, j'ai trouvé
+chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune femme... Oui, elle
+me tient... et je ne puis, quant à présent, me passer d'elle... je t'en
+demande pardon... mais cela ne m'empêche pas d'avoir pour toi une
+affection sincère... et pour Zézette donc! Tiens! veux-tu que je te
+dise, tu ne connais pas Louise... Elle est très bonne, au fond, elle a
+des remords... Elle se reproche d'être la cause de ton chagrin... Nous
+n'avons pas été maîtres du sentiment qui nous a rapprochés... Il ne se
+passe pas de jour que nous ne parlions de toi, de la petite... Elle
+voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui te fasse beaucoup...
+beaucoup de plaisir... pour te le donner... Voyons! désires-tu quelque
+chose?... quoi?
+
+Amélie s'était levée pour ne pas éclater en sanglots. Ainsi, son mari en
+était là!... Tellement changé, tellement dominé par son absurde passion,
+qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'énormité de sa proposition.
+
+Il fallait renoncer à tout jamais à l'espoir de le reconquérir. C'est
+ainsi qu'il répondait à ses plaintes si pleines de résignation
+douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la Tabary!
+
+--Veux-tu, lui dit-elle suffoquée par l'émotion qui l'étouffait,
+veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... plus jamais... Tu
+vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en silence, mais je ne veux
+plus voir personne... je ne veux plus rien entendre...
+
+--Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien à
+l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens à ce que tu
+voies un médecin.
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+--Je le veux!
+
+Et le soir même, il revint accompagné d'un docteur qui interrogea la
+jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance.
+
+En sortant, il prit Chausserouge à part.
+
+--Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais à vous je dois
+la vérité. Vous m'avez appelé bien tard... Votre femme a les poumons
+attaqués... Elle a besoin de grands ménagements... Le climat d'ici lui
+est très défavorable, et si vous pouviez-la décider à faire un voyage
+dans le Midi... ce serait encore là la médication la plus efficace de
+toutes celles que je pourrais prescrire...
+
+--Alors son état?... demanda Chausserouge effrayé.
+
+--Est grave, je ne vous le cache pas!
+
+Pour la première fois, Chausserouge éprouva un réel chagrin.
+
+Si au moment du début de sa liaison, il avait cru sentir naître au fond
+de son coeur une sorte de haine contre sa femme, ç'avait été un
+sentiment factice, une crise irréfléchie causée par l'enragement de sa
+passion qui lui faisait considérer comme un ennemi quiconque cherchait à
+y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait et
+il avait suffi pour la réveiller de cette menace latente, du simple
+avertissement de l'homme de science.
+
+Le docteur avait ajouté:
+
+--Elle a dû beaucoup souffrir physiquement... ou moralement.
+
+Et Chausserouge songea à l'existence qu'il avait faite à sa femme depuis
+les longs mois qu'il l'avait délaissée. Pour la première fois, il perçut
+nettement ce que sa conduite avait de répréhensible et de criminel.
+
+C'était lui qui avait réduit sa femme à ce dernier degré de misère et il
+ne pensa plus qu'à une chose, lui faire oublier le passé...
+
+Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourût lui ayant
+pardonné...
+
+Il s'étonna lui-même de cet excès de sensibilité. Pour la première fois,
+il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais d'apporter
+dans ses relations avec elle une discrétion dont lui saurait gré la
+pauvre Amélie, habituée à moins de ménagements...
+
+C'est dans cet état d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure
+habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquiétude toutefois.
+
+Comment sa maîtresse accueillerait-elle la résolution qu'il venait de
+prendre?
+
+Consentirait-elle à cette sorte de partage, elle dont l'amour s'était
+toujours montré si exclusif.
+
+Dès les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit
+s'envoler toute appréhension.
+
+Louise Tabary se répandit en condoléances.
+
+Comment! cette pauvre Amélie était si malade que cela! Oh! voilà bien ce
+qu'elle avait redouté dès les premiers jours! Elle allait être la cause,
+peut-être, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le pardonnerait
+jamais!
+
+Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empêchât d'aller la
+soigner, la dorloter!
+
+Elle aurait eu tant de joie à lui faire oublier le mal qu'elle lui avait
+fait! Bien innocemment, hélas! et toute la faute en était à son bête de
+coeur, dont elle n'avait su refréner les élans!
+
+Ah! cette idée la rendait réellement malheureuse... et elle espérait
+bien que François allait faire son devoir.
+
+Et comme Chausserouge écoutait, ravi, tellement ces sentiments
+répondaient à ceux qu'il éprouvait personnellement, elle continua:
+
+--Ton devoir, il est tout tracé! C'est nous qui, par notre faiblesse
+coupable, avons frappé au coeur la pauvre Amélie. Il ne faut pas que
+nous ayons à nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que ce ne soit
+pas sans que nous lui ayons prodigué toutes les consolations, tous les
+soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de ce soir, et jusqu'à nouvel
+ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera pour moi un bien dur sacrifice,
+mais auquel mon devoir me commande de me résoudre. Ce sera aussi une
+épreuve... Je verrai si l'absence est capable de te faire oublier ton
+amie... Tu vas rester près d'elle... Le médecin recommande un voyage
+dans le Midi... Pars!... N'hésite pas!...
+
+--Tu viendras avec nous!
+
+--C'est impossible. Tu emmèneras Jean... J'espère que tu m'écriras...
+Les tournées en province t'ont du reste toujours réussi. Recommence
+l'expérience... Tu n'as qu'à y gagner, puisque, tu le vois comme moi, le
+métier se perd à Paris et que, quand on y fait ses frais, il faut
+s'estimer heureux.
+
+--M'éloigner de toi... longtemps peut-être? Tu n'y penses pas.
+
+--Je n'y pense que trop... De cette façon, mon ami, ajouta-t-elle
+tristement, tu me reviendras guéri toi-même... ou plus aimant... Il me
+restera alors à bénir ou à maudire cette circonstance qui m'aura donné
+la mesure de la sincérité et de la puissance de ton amour... Ne me fais
+pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et à demain!
+
+Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta à Jean la conversation
+qu'elle avait eue avec son amant.
+
+--Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment où nous le
+tenons, tu l'éloignes! Tu le sépares volontairement de lui à l'heure
+même où nous sommes sur le point de devenir les véritables maîtres de la
+ménagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est faible... Dès
+qu'il t'aura quittée, comme il faut qu'il subisse toujours l'influence
+de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amélie, et alors, nisco!
+
+Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les épaules.
+
+--Comme tu es simple, mon pauvre garçon! Crois-tu donc que je n'ai pas
+tout prévu? D'abord, tu seras là et je compte bien sur toi pour ne pas
+lui laisser oublier qu'il reste à Paris une femme se mourant d'amour
+pour lui. Et quant à Amélie, la pauvre, j'ai fait assez causer François
+pour savoir que je n'ai dès à présent plus rien à craindre d'elle... Je
+me doutais un peu de tout ça... La dernière fois que je l'ai rencontrée,
+par hasard, elle m'a fait peur!... Une vraie gueule de papier mâché...
+Elle a la mort dans les os... Elle sera douce, aimable et prévenante,
+mais il est des satisfactions qu'elle ne lui donnera pas... des
+satisfactions qu'il ne pourra jamais trouver avec d'autres qu'avec
+moi... Si, pour mon malheur, je suis vieille déjà... l'âge m'a donné de
+l'expérience... Crois-moi! je sais par où il faut prendre Chausserouge,
+je le tiens bien!
+
+--Mais puisque tu ne seras pas là?
+
+--Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... L'habitude tuera
+la pitié qu'il éprouve maintenant... L'existence que sa femme, toujours
+plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il regrettera son départ,
+aspirera après son retour... Il est probable que nous ne reverrons plus
+Amélie... elle est déjà trop bas!... Il reviendra donc veuf, libre... La
+continence aura renouvelé son ardeur, qui commence à présent à
+s'émousser et alors... plus que jamais, il sera à nous!...
+
+--Mais l'enfant?
+
+--Je lui servirai de mère, répliqua Louise Tabary. Ne crains rien, mon
+plan est tout tracé... Et puis, continua-t-elle, pour être sûr qu'il ne
+nous échappera pas, je vais profiter de ses bonnes dispositions
+actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes affaires, depuis
+qu'il est à Paris, il a pas mal d'économies, bien placées... Je vais lui
+dire qu'en son absence, j'ai l'intention de donner de l'extension à mon
+entresort... la même extension qu'autrefois, pour faire la nique à
+Boyau-Rouge, mais qu'il me manque des fonds. Comme il déteste
+Boyau-Rouge, qui a été mon amant avant lui... j'aurai ce que je voudrai
+et désormais nos intérêts d'argent étant communs, il sera bien forcé de
+penser à moi souvent... Ce sera une sûreté de plus.
+
+Jean Tabary regarda sa mère avec admiration.
+
+C'était décidément une maîtresse femme et il n'y avait plus qu'à la
+laisser faire; quiconque se fût occupé de ses affaires n'eût jamais su
+en tirer un meilleur parti.
+
+--M'man! lui dit-il en l'embrassant, à partir d'aujourd'hui, je ne fais
+plus rien sans te consulter!
+
+--Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te donnerai
+avant le départ de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! surtout, sois, le
+plus respectueux et le plus prévenant que tu pourras pour Amélie! Elle
+te croira converti et elle sera la première à nous aider.
+
+--Tu peux compter sur moi.
+
+Amélie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le récit
+que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des bons
+conseils qu'il en avait reçus.
+
+Cette ingérence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui déplaire,
+de même que cette attitude subitement sympathique lui inspirait une
+secrète défiance.
+
+Elle ne put néanmoins s'élever contre un projet qui réalisait le plus
+cher de ses voeux.
+
+N'était-ce pas en l'arrachant de vive force à l'influence du milieu dans
+lequel il vivait que le père Chausserouge avait pu une première fois
+ramener son fils à de meilleurs sentiments?
+
+Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amélie sentit que c'était
+assurément sur cette présence que comptait Louise Tabary.
+
+Le fils veillerait à ce que le souvenir de la mère ne sortit pas de la
+mémoire du dompteur.
+
+C'était à elle à parer à ce danger, mais, hélas! dans son état de santé,
+elle ne se sentait guère de force à faire oublier l'autre!
+
+Toutefois, on prépara tout en vue d'un prochain départ. Il fut décidé
+que la ménagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant à petites
+journées pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrêtant dans chacune
+des villes où il serait possible de compter au moins sur deux ou trois
+représentations fructueuses.
+
+Quelques jours avant leur départ, à l'une de leurs dernières entrevues,
+Louise Tabary fit part à son amant du projet qu'elle caressait d'établir
+sur les mêmes bases que jadis une concurrence sérieuse à Boyau-Rouge.
+
+C'était un placement sûr, étant donné sa grande entente et sa grande
+expérience des affaires.
+
+Comme elle s'y attendait, Chausserouge accéda immédiatement à son désir
+et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de son
+fonds de réserve, pour l'appliquer à cette entreprise.
+
+Louise promit à son nouvel associé de le tenir au courant du résultat de
+ses efforts et, par une belle matinée de septembre, le convoi s'ébranla,
+prenant ce même chemin qui, dix ans plus tôt, l'avait mené à la fortune.
+
+
+
+
+X
+
+
+Dès les premières étapes, François Chausserouge apprécia pour quelle
+large part l'expérience paternelle avait contribué à la prospérité de
+l'établissement.
+
+Lors de la première tournée, il s'était toujours déchargé sur le vieux
+dompteur du soin de l'administration.
+
+Maintenant c'était à Jean Tabary qu'était échue cette tâche plus lourde
+qu'on ne le supposait.
+
+Or, bien que le jeune homme apportât dans l'accomplissement de ses
+devoirs une réelle conscience, son ignorance des petits détails du
+métier lui faisait commettre mille maladresses.
+
+Il était en outre insuffisamment secondé par le nouveau personnel qu'il
+avait recruté; aussi le succès des premières représentations qui furent
+données s'en ressentit-il. La publicité était mal faite; les
+emplacements mal choisis, l'installation défectueuse.
+
+Ou bien le service des vivres était mal assuré et il arriva par deux
+fois qu'on dût, à défaut de viande de cheval, mettre à sac les
+boucheries pour nourrir les animaux.
+
+C'était dépenser en pure perte non seulement le bénéfice, mais les deux
+tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, après
+plusieurs séjours, il se trouva que les frais n'ayant pas été couverts,
+il fallut attaquer la caisse de réserve.
+
+De plus, les animaux, confiés à des mains inexpérimentées, ne recevaient
+plus les soins indispensables.
+
+Déshabitués des longues pérégrinations, plusieurs tombèrent malades, et
+un lion même succomba un peu avant d'arriver à Lyon.
+
+Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une
+longue série de représentations, mais il n'atteignit pas le résultat
+espéré, et au moment où il se préparait à continuer son chemin, une
+circonstance survint qui le força à prolonger son séjour.
+
+Amélie qui, vaillamment, jusqu'à ce jour, avait supporté sans se
+plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter.
+
+Son état empira et le médecin, appelé aussitôt, ne jugea pas qu'il fût
+possible, malgré le courage qu'elle montrait, de repartir avant un mois.
+
+Il ne pouvait venir à la pensée de Chausserouge de laisser sa femme dans
+une maison de santé ou un hôpital, puisque c'était pour elle qu'il avait
+entrepris cette longue tournée.
+
+Il retarda donc son départ et ce fut pour rétablissement un désastre
+d'autant plus grand que, bien que la curiosité des Lyonnais fût émoussée
+et qu'il ne fût plus possible de compter sur de nouvelles recettes, il
+fallait néanmoins subvenir à l'entretien et aux frais si considérables
+que comporte une ménagerie comptant plus de soixante pensionnaires,
+hommes ou bêtes.
+
+Chausserouge montra dans cette circonstance une abnégation et une
+résignation qui toucha profondément la jeune femme et lui fit presque
+oublier un passé qui pourtant lui avait été bien pénible.
+
+C'est alors qu'elle se surprit peu à peu à ne plus mépriser autant
+Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait.
+
+Elle était femme, elle avait aimé son mari; malgré ses torts elle le
+chérissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu aimer
+François.
+
+Sa jalousie et son respect de la foi jurée lui faisait blâmer cette
+liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la
+faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte aux
+caprices et aux désirs irraisonnés.
+
+Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en n'hésitant pas
+à sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put s'empêcher de
+savoir gré à Louise d'avoir été l'instigatrice de cette résolution.
+
+Cette excessive indulgence venant après les révoltes des premiers
+instants, ses doutes sur le mobile qui avait poussé la Tabary à suggérer
+à son amant l'idée de se séparer d'elle et d'obéir aux conseils du
+médecin, faisant ainsi preuve d'une abnégation rare chez une amoureuse,
+s'expliquait par l'état maladif où elle se trouvait, un secret
+pressentiment peut-être de sa fin prochaine et inéluctable.
+
+Pendant les longues heures qu'elle passait seule, étendue sur son lit de
+douleur, sa pensée s'égarait; elle revivait les heures passées et
+l'excès de misère d'autrefois lui faisait trouver bien doux les soins
+attentifs dont elle était à présent l'objet.
+
+Elle en arrivait à juger presque légitime le besoin qu'éprouvait
+Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment à sa passion, puisque
+sa santé lui interdisait désormais de lui donner les satisfactions qu'il
+était en droit d'attendre de sa femme.
+
+D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la mère de
+son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait de le lui
+prouver victorieusement, était-il juste de lui faire un crime
+irrémissible d'en aimer une autre avec ses sens?
+
+Ce fut un phénomène curieux, bien fait pour exciter la sagacité des
+philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade.
+
+Elle se trouvait heureuse, après tant de déboires, d'une situation
+qu'elle n'était pas maîtresse de changer et contre laquelle, quelques
+mois plus tôt, elle s'était élevée avec indignation et violence.
+
+Le même revirement s'opéra en même temps chez Chausserouge, et ces deux
+êtres se comprirent sans se donner le mot.
+
+Durant les longues heures qu'il passait près de sa femme, plus tendre et
+plus dévoué qu'il ne l'avait jamais été, il parlait de Louise Tabary, de
+ses qualités, de sa franchise, des remords qu'elle avait montrés, de
+ses hésitations, et Amélie l'écoulait, sinon avec plaisir, du moins avec
+intérêt.
+
+--Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la poussait vers
+mon mari; elle a cédé, non sans avoir lutté, et elle a fait son possible
+pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait causé...
+
+Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge était destiné, de par
+son tempérament, à avoir d'illégitimes faiblesses, il valait mieux pour
+elle qu'il se fût rencontré avec cette femme trop facile peut-être, mais
+que la sincérité de sa passion excusait jusqu'à un certain point.
+Certainement Louise Tabary était calomniée, car elle avait du coeur.
+
+Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps à son égard d'une
+condescendance à laquelle il ne l'avait pas habituée, lui témoignait des
+marques d'intérêt qui la touchaient, comme en outre, il affectait,
+malgré les embarras qu'avait suscités son administration défectueuse, un
+grand dévouement à la cause commune, elle revint peu à peu sur ses
+préventions à son égard.
+
+Mais la paix ne régnait pas moins dans le ménage, à ce point que l'aveu
+lui-même du prêt important que le dompteur avait consenti à Louise
+Tabary, avant son départ, ne souleva de la part de la jeune femme aucune
+objection.
+
+Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien faire.
+
+Bref, Chausserouge eût été le plus heureux des hommes, si d'une part il
+eût pu concevoir l'espérance du rétablissement de sa femme, et si la
+prospérité de la ménagerie n'eût reçu aucun accroc.
+
+Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long à
+s'en apercevoir, dans une période de déveine.
+
+Un mieux sensible, dû peut-être à la phase de quiétude morale dans
+laquelle vivait Amélie, s'étant manifesté, il donna l'ordre du départ,
+et le convoi reprit la route du Midi.
+
+Nulle part, et pas même dans les villes sur lesquelles il comptait le
+plus, il ne retrouva son succès d'autrefois.
+
+Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur dédaigneuse
+remplaçait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes années.
+
+C'était pourtant le même spectacle, augmenté d'attractions inédites, le
+même travail... Peut-être était-on blasé sur ce genre de
+divertissement... Toujours est-il qu'il continuait à ne faire que des
+recettes dérisoires, insuffisantes même pour couvrir les frais.
+
+Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient à
+émouvoir ni la témérité de ses exercices, ni le dressage d'animaux
+jusque-là réputés indomptables.
+
+Bref, il vint un jour où, sinon réduit aux expédients, du moins très
+gêné, il dut écrire à Louise Tabary et la prier de lui venir en aide en
+lui restituant une partie des sommes qu'il avait avancées.
+
+Mais, à Paris non plus, les affaires n'allaient pas.
+
+Louise avait employé son argent comme il était convenu. Elle avait fait
+de grands frais, agrandi son établissement, doublé, triplé son
+personnel; le succès n'avait pas récompensé son effort et Boyau-Rouge
+restait le maître de l'entresort le plus fréquenté et le plus à la mode
+de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien négligé pour ramener la
+vogue.
+
+Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu
+d'argent, mais se demandant si elle arriverait à en gagner.
+
+Dans ces conditions et à son grand regret, il lui était impossible de
+répondre à la demande du dompteur et de mettre aucune somme à sa
+disposition.
+
+Cependant il fallait en sortir.
+
+Le dompteur ne voulait pas s'exposer à rester en panne avec sa
+ménagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, où il n'avait
+aucun crédit à attendre.
+
+Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, il
+fut décidé qu'il se rendrait à Paris et que là il s'arrangerait pour
+contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux obligations qui
+lui incombaient, en attendant une campagne plus heureuse.
+
+--Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser à Vermieux. Il a prêté
+à bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son état... Il sait qui tu
+es, il n'ignore pas que ton établissement vaut de l'argent, tu auras de
+lui ce que tu voudras.
+
+--Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace.
+
+--Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore bien
+content de le trouver. Ma mère le connaît. Elle pourra te mettre en
+rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire.
+
+Profitant de son séjour à Cette, où il n'avait pas l'espoir de réaliser
+des bénéfices, il sauta en express et partit pour Paris.
+
+Il tomba à l'improviste chez Louise Tabary; après l'effusion des
+premiers instants, après qu'il eut donné des nouvelles de sa femme, il
+expliqua sa situation embarrassée.
+
+Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper Louise.
+
+Un nouveau règlement de police, concernant les fêles foraines, venait
+d'être mis en vigueur et les conditions imposées à l'industrie dite des
+entresorts, étaient à ce point inacceptables qu'elles allaient rendre
+impossible l'exercice de la profession, si elles étaient appliquées dans
+toute leur rigueur. Ah! quand la malechance s'en mêlait, ce n'était
+jamais fini!
+
+En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut de
+l'avis de son fils.
+
+Il fallait s'adresser à Vermieux, qui justement était à Paris en train
+d'opérer divers recouvrements.
+
+--Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moitié de son
+temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu'à l'époque des
+échéances.
+
+--J'aurai recours à lui... évidemment, dit Chausserouge, s'il m'est
+impossible de faire autrement, mais auparavant je veux épuiser tous les
+autres moyens qui peuvent s'offrir à moi. Or, pendant la route, j'ai eu
+une idée. Si je réussis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai
+soutenu bien mieux que je ne pourrais l'être par Vermieux et en même
+temps cela me coûtera moins cher. Voilà: par ma mère, je suis ramoni. Tu
+sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre ramonis, une sorte de
+franc-maçonnerie, qui les oblige à se soutenir mutuellement. De là, leur
+grande force qui les met à l'abri de la misère, bien que tous les
+membres appartenant à cette race soient éparpillés sur tous les points
+de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef
+Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur
+roi, et ils lui obéissent, bien qu'il affecte des allures tout à fait
+différentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne
+pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il
+dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse
+de réserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment,
+et qui est destinée à venir en aide aux frères malheureux. Moi, je ne
+lui demanderai pas un secours, mais un prêt, avec hypothèque sur mon
+établissement; il ne court aucun risque et je ne prévois pas qu'il
+puisse me refuser. Il était très bien avec mon père; il a assisté à mon
+mariage... Le jour où nous avons réuni pour le célébrer tout le Voyage
+au Salon des Familles, à Saint-Mandé, il était là. C'est un temps dont
+on aime à se souvenir... Nous étions heureux... alors! Je le lui
+rappellerai. Oui, décidément; ça me coûtera moins... j'aime mieux ça...
+
+Louise Tabary hocha la tête d'un air de doute.
+
+--Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... Sans
+doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela être de
+leur race... Tu n'en es qu'à moitié... par ta mère et puis, ta
+prospérité qui ne s'était pas démentie jusqu'à ce jour, t'a fait des
+jaloux... On ne sera pas fâché, et Lamberty le premier, de te savoir
+dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prétextes pour te
+refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu
+demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu règles. Il
+ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez
+votre compte et vous ne vous devez rien l'un à l'autre. Crois-moi, ne
+perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec Vermieux.
+
+Mais Chausserouge persista; il tenait à son idée.
+
+Le lendemain, il se présentait chez Lamberty, installé pour le moment
+sur le boulevard Clichy.
+
+Lamberty était un homme gros et court; un long nez crochu partageait en
+deux son visage et ses joues étaient ornées d'une paire de favoris
+poivre et sel, très épais et célèbres sur tout le Voyage.
+
+Une lourde chaîne de montre en or, ornée de breloques et de cornes de
+corail, s'étalait sur son ventre légèrement bedonnant; ses doigts velus,
+gros et courts étaient surchargés de bagues.
+
+Indépendamment de la royauté qu'on lui attribuait, il jouissait d'une
+grande influence parmi les forains qui n'étaient pas de sa race.
+
+On le craignait; à voir avec quelle facilité il obtenait les permissions
+et les autorisations qu'il demandait, on le soupçonnait d'avoir des
+attaches avec la police..
+
+La vérité était que Lamberty, doué d'une intelligence peu commune et
+d'une activité sans pareille, connaissait son métier à fond et qu'il
+mettait les facultés les plus rares au service de son état.
+
+Il était possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient
+simultanément et personne mieux que lui ne savait prévoir la mode,
+découvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles.
+
+Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, tenir
+toujours sa curiosité en éveil, en apportant constamment une
+amélioration nouvelle à chacun des trucs dont il était l'infatigable
+inventeur. De là son succès.
+
+Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait homme
+à ne jamais oublier une injure ni un mauvais procédé.
+
+Chausserouge le trouva dans sa caravane occupé à se raser le menton
+qu'il avait bleu comme un menton de cabot.
+
+Lamberty reçut le dompteur avec de grandes démonstrations d'amitié, lui
+prodiguant les marques de sa sympathie, à ce point que dès le premier
+abord François augura très bien du résultat de sa démarche.
+
+Mais dès que celui-ci aborda le récit de sa situation embarrassée, qui
+le faisait avoir recours à lui, le visage de Lamberty se rembrunit
+visiblement.
+
+Quand il en vint à solliciter carrément le prêt d'une somme de dix mille
+francs, indispensable pour faire face à ses affaires, une impassibilité
+glaciale remplaça l'enjouement de la première minute chez le roi des
+ramonis qui donnait à ce moment les derniers soins à sa toilette.
+
+Il réfléchit un instant, puis:
+
+--Mon cher ami, dit-il à François, vous savez, je n'en doute pas,
+combien est grand mon désir de vous être agréable. Vous ne seriez pas
+ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre père qui était un brave
+homme, un honnête homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom
+restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il me
+le rendait un peu... J'ai connu également votre mère, une digne
+femme..., et ma famille était même alliée avec ses parents. Toutes
+choses que l'on n'oublie pas. Ce préambule pour arriver à vous dire que
+si je voyais la possibilité de vous rendre service, j'en serais trop
+heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais:
+
+Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voilà!... Vous
+me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait fait.
+Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est
+impossible de vous faire la moindre avance. On se méprend beaucoup sur
+ma situation de fortune. On me croit très riche parce que je travaille
+beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis
+propriétaire de plusieurs établissements. On a tort, et c'est justement
+pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital est
+éparpillé. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre différents trucs
+qui me coûtent les yeux de la tête, un «Mer-sur-Terre», avec machine à
+vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon invention, de plus,
+un «Chemin de l'Amour», une idée extraordinaire, mais prendra-t-elle? Un
+tonneau énorme, percé aux deux bouts, dans lequel sont disposées des
+banquettes sur lesquelles on attache les clients, hommes et femmes, et
+on roule le tout... C'est très drôle, mais ça donne mal au coeur...
+C'est justement ce qui m'inquiète... à moins que ce ne soit là une cause
+de succès! Bref, tous ces essais me coûtent gros et mon argent s'est
+immobilisé. Je vous raconte tout cela, mon cher ami, pour bien vous
+faire comprendre qu'il n'y a pas de ma part mauvaise volonté, bien au
+contraire, seulement...
+
+Sur ces mots il s'interrompit, compléta sa phrase d'un geste découragé
+et se leva pour couper court, puis, voulant donner une conclusion
+définitive à sa tirade, dont il ne savait comment sortir sans se
+répéter, il tendit sa main au dompteur.
+
+--Sans rancune, n'est-ce pas?
+
+Mais ce n'était pas là l'affaire de Chausserouge. Il insista, affectant
+de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait congé.
+
+--Je suis trop du métier, répliqua-t-il, pour ne pas comprendre que vous
+avez des charges, des obligations et que le nombre et la variété de vos
+diverses entreprises ne vous permettent pas de disposer personnellement
+d'une somme aussi importante; aussi, en venant vous trouver, ce n'était
+pas à Lamberty que je voulais m'adresser, mais à celui qu'avec raison
+nous considérons, nous autres ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous
+le savez, je suis ramoni par ma mère et je n'ignore pas qu'il est de
+tradition, parmi ceux de notre race, de nous venir mutuellement en
+aide... Je n'ignore pas non plus que vous êtes le dispensateur suprême.
+Notez d'ailleurs que ma demande, si elle est agréée, ne videra pas la
+caisse commune. Ce n'est pas un secours, mais un simple prêt que je
+sollicite, remboursable aux époques qu'il vous conviendra et garanti par
+une hypothèque sur mon établissement...
+
+Lamberty parut très visiblement ennuyé de la tournure que prenait
+l'entretien.
+
+Il réfléchit un instant, puis avec un sourire contraint:
+
+--Nous entrons dans un ordre d'idées tout différent. Mais tout d'abord
+laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis pas, comme
+vous le dites, le roi, ni le chef suprême des ramonis... Ma situation
+sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement une certaine
+autorité sur mes compatriotes... Ils me marquent de la confiance, ils me
+choisissent pour arbitre dans leurs contestations privées; ils m'ont
+institué leur trésorier et c'est moi qui suis chargé de répartir, entre
+les plus nécessiteux, certains fonds dont j'ai en effet la disposition.
+Mais il y a loin de cette situation à la royauté absolue que vous
+m'attribuez... Je dois compte de mes actes, je ne suis que le gardien
+fidèle des usages et des coutumes de nos pères... Eh bien! à ce titre
+encore, je ne puis vous venir en aide, attendu que vous ne remplissez
+pas les conditions... D'abord, vous n'êtes pas dans la misère, vous avez
+une surface, une installation qui vaut de l'argent, et les sommes qui
+vous seraient confiées manqueraient à ceux de nos frères qui sont dans
+le besoin... Nous sommes une Société de secours, non un Établissement
+de prêt... De plus, et c'est là même la principale et la meilleure
+raison; vous n'êtes pas des nôtres, vous n'êtes pas ramoni!
+
+--Je vous demande pardon! répliqua vivement Chausserouge, ma mère était
+une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille était alliée
+avec la vôtre.
+
+--C'est possible, mais votre mère est morte depuis longtemps; votre père
+était originaire d'Auvergne, non du pays de Bohème, et le jour où,
+contrairement aux coutumes de notre pays, Maria à épousé Chausserouge,
+elle s'est séparée à tout jamais de ses frères pour prendre la
+nationalité de son mari. Et elle pouvait même s'estimer heureuse de
+n'avoir pas attiré sur sa tête les malédictions et les anathèmes de ses
+coreligionnaires.
+
+Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en
+quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, depuis
+un temps immémorial, les usages des ramonis.
+
+Chassés de leur pays, condamnés à une existence nomade, ils avaient
+néanmoins conservé leur autonomie, leur indépendance, parce qu'ils
+avaient su s'astreindre à une rigoureuse et sévère observation des
+traditions.
+
+Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerçant les industries
+les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs de chaises,
+fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne aventure,
+rebouteurs ou sorciers, gîtant au bord des routes, vivant à la grâce de
+Dieu ou plutôt aux dépens de la compagnie, maraudant un brin, mendiant
+ou braconnant à la barbe du champignol (garde-champêtre), les autres, de
+goûts plus raffinés ou plus ambitieux, avaient rejoint le Voyage,
+s'étaient installés et avaient eu des fortunes diverses.
+
+Quelques-uns, les insouciants, continuaient à végéter dans les derniers
+emplois, étaient restés garçons de piste, musiciens ou chiqués; tandis
+que la plupart, comme lui, Lamberty, étaient arrivés, à force de
+travail, à acquérir à la fois de l'aisance et une certaine notoriété.
+
+Mais, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils pussent appartenir,
+les raboins,--c'est le terme familier qui sert à désigner les ramonis
+sur le Voyage--sans exception obéissent à la même loi, et malheur à qui
+la transgresse!
+
+Un raboin ne peut épouser qu'une fille de raboins, et encore ce mariage
+doit-il être dépourvu de toutes les formalités ordinaires.
+
+Pas de mairie, pas d'église. Les futurs conjoints se réunissent devant
+le plus ancien de leur tribu,--car bien qu'errants, ils forment encore
+des tribus--qui les unit sans autre forme de procès.
+
+Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voilà tout. Toujours
+par monts, par vaux et par chemins, ils échappent à tout recensement, et
+en fait d'impôts, ne payent que la patente obligatoire inhérente à leur
+état.
+
+Ils négligent de faire inscrire leurs enfants à la mairie, esquivant par
+ce moyen la conscription et le service militaire.
+
+Ils ne tombent sous la règle commune qui régit la société que le jour de
+leur mort. Ne pouvant faire disparaître le cadavre, ils doivent faire la
+déclaration de décès à la mairie du pays qu'ils traversent. Mais c'est
+là l'unique obligation à laquelle il ne leur est pas permis d'échapper.
+
+Et s'ils sont parvenus à conserver ainsi leurs droits et leurs coutumes
+traditionnelles dans toute leur intégrité, ils le doivent à la sévérité
+avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient.
+
+Les anciens s'érigent en tribunal et rendent des arrêts sans appel.
+
+Aussi était-il étonnant que le mariage de Maria, célébré jadis
+contrairement aux règles, n'eût pas donné lieu, de la part des ramonis,
+à des représailles justifiées par cette transgression.
+
+De semblables mésalliances n'avaient-elles pas souvent donné lieu à des
+scènes sanglantes?...
+
+Dernièrement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu un
+soir, à Asnières, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait
+épouser le lendemain une ramoni?
+
+Ils l'avaient saisi, dépouillé, lardé de coups de couteau et jeté à la
+Seine.
+
+Certes, lui, Lamberty, était loin d'approuver ces mesures extrêmes, mais
+il était, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes
+anciennes.
+
+On avait eu raison de laisser épouser Maria par Chausserouge, puisque
+tel avait été son bon plaisir, mais à partir du jour où elle était
+devenue la femme d'un chrétien, elle avait délibérément rompu tous les
+liens qui rattachaient à ceux de sa race.
+
+Elle avait cessé d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualité pour
+se réclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas.
+
+--De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de passer
+outre, d'accéder à votre désir, je trahirais la cause que je suis chargé
+de défendre et je m'attirerais de justes remontrances que je ne veux pas
+encourir.
+
+Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique.
+
+Décidément, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prévu la
+réception qu'on venait de lui faire et c'était en connaissance de cause
+qu'elle l'avait tout d'abord engagé avec tant d'insistance à s'adresser
+à Vermieux.
+
+Il rendit compte de sa démarche à sa maîtresse:
+
+--C'est bien fait, répondit Louise, je t'avais prévenu, tu n'as pas
+voulu m'écouter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon temps.
+Comme je prévoyais la réponse qu'on t'a faite, je me suis mise
+aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera là... je l'ai invité
+à dîner. Tu sais, joue serré avec celui-là. C'est un malin... Du reste,
+je serai là pour t'appuyer.
+
+Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de réputation. Par
+ouï-dire, il le savait impitoyable et rusé comme un singe.
+
+L'usurier passait pour avoir ruiné déjà pas mal de forains qui avaient
+voulu jouer au plus fin avec lui. De là la répugnance du dompteur à
+entrer en relations avec lui.
+
+Vermieux fut exact au rendez-vous.
+
+--Bonjour, garçon, dit-il à Chausserouge avec sa bonhomie cauteleuse, en
+lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce que Louise m'a
+dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en reviendra!... Je ne
+veux pas te dire que je suis content de la circonstance qui me fournit
+l'occasion de boire un verre avec toi, mais ça me fait plaisir de
+trouver le fils d'un vieux camarade, d'un pays... car le père
+Chausserouge aussi était de l'Auvergne... Et si je peux t'être utile,
+par ma foi, j'en serai content!
+
+Le repas fut très animé.
+
+Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta pendant le
+dîner de ne faire aucune allusion au motif de leur réunion.
+
+Au dessert, il fallut aborder la question.
+
+--Vermieux alluma sa pipe, et avec une netteté, une précision que
+Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de faire
+de telles libations, il posa une série de questions au dompteur.
+
+Puis, lorsqu'il se fut renseigné suffisamment.
+
+--Hum! Hum! fit-il, tu dis, garçon, qu'il te faudrait pour te
+recaler?...
+
+--Dix mille francs!
+
+--Dix mille francs, c'est une somme, et ça ne se trouve pas sous le pas
+d'un cheval. C'est que, sais-tu, garçon, qu'il y a rudement des risques
+aujourd'hui, dans notre sacré métier. Regarde à quoi tient le succès!
+En dix ans de temps, ton père, parti de rien, est parvenu à faire une
+fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien négligé pour réussir, tu
+as boulotté toutes tes économies... Moi, j'ai débuté sur le Voyage comme
+galaupe (petit employé); j'ai réussi à mettre quatre sous de côté.
+Aujourd'hui il n'y aurait plus mèche, tout ça pour dire que les temps
+ont bien changé!
+
+Et le père Vermieux passa en revue toutes les industries foraines.
+
+Les vélocipèdes végétaient; les chevaux de bois étaient usés; les bonnes
+fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les musées, les
+phénomènes ne faisaient plus le sou.
+
+Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes
+tenaient encore coup; la préfecture venait d'y mettre bon ordre et la
+mère Tabary en savait quelque chose.
+
+Plus moyen de faire de musique après onze heures; plus d'orchestre. Une
+fête sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que ça
+pouvait se comprendre?
+
+Les musiciens allemands, qui ne coûtaient rien ou à peu près, remplacés
+obligatoirement par des musiciens français, qui exigeaient des six
+francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque démolie par les
+patriotes indignés.
+
+Augmentation des frais, diminution des recettes, tel était le bilan du
+Voyage.
+
+Et encore, il ne venait d'examiner que le petit côté de la question.
+
+Voilà que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage
+d'un petit nombre d'individus ayant mêmes origines, mêmes goûts, mêmes
+idées, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre
+d'adhérents, dont la venue allait, à brève échéance, causer la ruine des
+entrepreneurs de petits spectacles.
+
+Des compagnies françaises et anglaises se formaient tous les jours avec
+un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les
+anciens du Voyage, des établissements éclairés à la lumière électrique,
+dorés, marchant à la vapeur, avec un personnel en livrée, des caissiers,
+des contrôleurs, des surveillants, etc., de véritables administrations,
+quoi!
+
+Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la
+complicité du placardier (délégué au placement), des commissaires de
+police, des municipalités qu'ils couvraient d'or, au grand détriment de
+ceux qui occupaient les mêmes places avant eux.
+
+C'étaient les bateaux «Mer-sur-Terre», grands comme de véritables
+chaloupes, des chevaux mécaniques, grandeur naturelle et marchant au
+galop, des «Courses en ballons», un tas d'innovations dont se passaient
+bien nos pères et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands
+magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien...
+
+--Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur
+intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon à la gauche du Voyage, et
+le mètre carré se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau
+augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans
+leurs baraques, attiré par la nouveauté, et délaisse les anciens. Ce
+sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis à
+dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le
+Voyage qu'on a fondé la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu'à
+obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup,
+ça sera la ruine!... Déjà le public, par le luxe auquel on l'a habitué,
+ne prend plus le même plaisir à nos spectacles modestes, bientôt si ça
+continue, il les délaissera complètement... Alors ce sera la misère
+complète... Pas de recettes, pas de pain à donner aux gosses! Et
+pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le père
+Vermieux: «Père Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que
+c'est... le métier ne va pas... Je sais plus comment faire... Vous ne
+pourriez pas me prêter cent francs!» Et le père Vermieux, bonne bête, y
+va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et
+il en a comme ça sur tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est
+rudement triste tout de même pour moi, quand je me vois obligé, pour
+rentrer dans mes fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent,
+qui savent pas où coucher le soir... Mais pourtant faut être juste, je
+peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme ça, je le sais:
+
+«--Oh! le père Vermieux, c'est une vieille crapule!» Crapule! pas tant
+que ça! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrassés
+s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer à me rendre utile
+à mes anciens confrères, faut que j'en garde le moyen, faut que je me
+réserve et que je prenne mes précautions, pas vrai? Tout ça, garçon,
+pour arriver à te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la
+bonne volonté, mais dame! dix mille balles, ça me donne à réfléchir...
+
+--Mon établissement, père Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et
+je ne fais que traverser une crise...
+
+--Et si ta baraque brûle... Et si tes pensionnaires crèvent... Et si tu
+meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera?
+
+--Vous cherchez la petite bête, père Vermieux. Je sais soigner mes
+animaux; de plus, je suis assuré, et si je meurs, la ménagerie ne mourra
+pas avec moi!...
+
+--Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans dompteur,
+c'est une marchandise qui coûte au lieu de rapporter. Enfin, je veux
+bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous autres et les
+lutteurs, vous êtes encore ceux qui résistez le mieux... Et encore, les
+lutteurs, depuis qu'on a organisé des matchs dans les grands
+établissements, depuis qu'on parle de fonder des Arènes nationales...
+Enfin suppose que je te prête, comment comptes-tu t'acquitter?
+
+--C'est à vous de régler les conditions de remboursement.
+
+Le père Vermieux se gratta un instant le front, puis:
+
+--Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothèque sur ton établissement...
+Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une première hypothèque...
+il n'y en a pas d'autre avant la mienne?
+
+--- Je ne dois pas un sou, répliqua Chausserouge, ainsi...
+
+--Bon, cela! Tu me payeras les intérêts à raison de dix du cent l'an, en
+deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; moi ça m'est égal,
+pourvu que cela corresponde à une fin de trimestre... C'est l'époque où
+je reviens régulièrement à Paris... Comme je casque rubis sur
+l'ongle..., c'est-à-dire comptant, je te retiens l'escompte,
+c'est-à-dire dix du cent sur la valeur totale... Enfin, je te laisse
+trois mois de répit... et tu me rembourseras à partir du quatrième mois,
+à raison de trois cents francs tous les trente jours... Ça te va-t-il?
+J'espère que je te traite en ami... que ce sont là, vu les risques, des
+conditions raisonnables et chrétiennes... Il est bien entendu qu'on
+déduira les intérêts exigés pour la somme totale, au fur et à mesure du
+payement des billets que tu vas me signer.
+
+Chausserouge fit la grimace.
+
+--Vous voulez donc m'étrangler, père Vermieux!
+
+--Ah! ça c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais pour toi
+un sacrifice énorme, je te tire d'embarras... et tu te plains... Dis
+donc, tu sais, tu n'es pas obligé de traiter avec moi... Tâche donc d'en
+trouver un autre qui te rendra le même service, comme ça, sans
+récriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles empaillés... Ce
+sont des bons billets de la Banque de France que je vais t'aligner en
+échange de ton papier... un papier que je ne pourrais même pas passer
+dans le commerce...
+
+--M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert la bouche
+depuis le commencement de l'entretien, que pour un compatriote vous
+auriez pu faire une exception. Si le père Chausserouge, votre ancien
+ami, vous avait demandé le même service, vous lui auriez fait des
+conditions moins dures...
+
+--Les mêmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est à prendre ou
+à laisser. Ah! on voit bien que vous n'êtes pas dans les affaires, vous
+autres!... Il faut se défendre si on ne veut pas être mangé... Moi, je
+vous dis que je suis moi-même étonné des égards que je montre à
+François... C'est plus fort que moi... Je me sens de l'amitié pour
+lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais aux autres!
+
+Force fut à Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il
+dut se résoudre à passer par les exigences de Vermieux.
+
+--Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut parti,
+après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, va donc, ça ne sera
+pas toujours le tour des mêmes. Aujourd'hui, nous avons besoin de son
+argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous lui revaudrons
+sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra bien un jour où on
+le forcera de rendre gorge, le grigou!...
+
+--Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. Trois
+cents francs par mois... dix pour cent d'intérêts! Mâtin, il peut être
+riche!
+
+Louise Tabary haussa les épaules:
+
+--J'ai passé par des moments qui n'étaient pas drôles... je te jure, et
+j'étais autrement embarrassée quand, toute gosse, il m'a fallu débuter
+avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme qui m'était plus
+dispendieux qu'utile!... Ça ne m'a pas empêché de ressortir... Ah! Et à
+propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du tout, le pauvre vieux!...
+De temps en temps, je vais le voir à son hospice... Il est rudement
+bas... Il a la langue à peu près paralysée... C'est à peine si on
+comprend ce qu'il dit... Les médecins prétendent qu'il a... Attends que
+je me rappelle... C'est ça, j'y suis!... Ils disent qu'il a de
+l'ataxie... La dernière fois que j'ai été le voir, sitôt qu'il m'a
+aperçue, il s'est mis a bredouiller... il me tendait la main... Eh bien!
+tu sais, ça m'a fait quelque chose... J'y avais apporté du chocolat, des
+oranges, du tabac, un tas de friandises... J'ai bien peur qu'il ne
+finisse pas l'année... C'était une bonne bête, tu sais, pas un méchant
+homme.
+
+Elle parlait très tranquillement, sans émotion, comme s'il se fut agi
+d'un pauvre à qui elle faisait la charité.
+
+Cette indifférence déplut à Chausserouge.
+
+--Tout de même, dit-il d'un ton choqué, tu ne montres pas grande
+affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari cependant.
+
+--Oh! il l'a été si peu! répliqua Louise. Il m'a aidée à sortir du
+milieu où je suis née, où j'aurais vécu misérablement. Mais à part ça,
+il a plutôt été pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une chose de bien
+dans sa vie, c'est son garçon. Je le soigne du mieux que je peux...
+Grâce à moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le droit
+d'exiger davantage.
+
+Chausserouge ne resta à Paris que le temps nécessaire pour arrêter
+définitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il
+rejoignit la ménagerie à Cette.
+
+Il trouva Amélie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la mer
+avaient rendu à sa face si pâle un peu de couleur.
+
+Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes:
+
+--Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on est malade
+comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir ceux dont on se
+sépare, même pour quelques heures.
+
+--Folle, va! Te voilà déjà grande fille. Avec un beau temps comme celui
+qu'il fait aujourd'hui, tu vas te guérir et tu nous enterreras tous!...
+
+--Oh! non, pas ça, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? Ça s'est-il
+bien passé?
+
+Chausserouge lui raconta ses démarches, son insuccès avec Lamberty, ses
+conditions avec Vermieux, conditions léonines, mais par lesquelles il
+avait bien fallu passer.
+
+--Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je rapporte,
+nous allons pouvoir nous refaire.
+
+Intentionnellement et par délicatesse, il ne parla pas de sa maîtresse.
+
+--Et Louise Tabary? demanda Amélie, en baissant les yeux. Tu l'as vue?
+
+--Oui, répliqua Chausserouge, enchanté que la demande vint de sa femme.
+Elle s'est beaucoup inquiétée de toi et elle m'a chargé de te dire bien
+des choses... Ah! elle m'a été là-bas d'une bien grande utilité. C'est
+une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien marché?
+
+--Oui, Jean a été très bien pour moi... Je suis revenue un peu sur son
+compte; tous les jours, dès que j'ai pu me lever, il m'a mené faire un
+tour de plage avec Zézette. Il s'est beaucoup occupé des animaux, et il
+n'y a eu aucun accroc...
+
+Il sembla qu'à partir du moment où la ménagerie disposait d'un nouveau
+fonds de réserve, elle entrait dans une ère nouvelle de prospérité.
+
+A Marseille, puis à Nice, où elle séjourna une grande partie de l'hiver,
+les représentations eurent beaucoup de succès.
+
+--Ce que c'est tout de même, disait Jean Tabary, de ne plus être à
+court... Dès que les recettes ne sont plus indispensables absolument
+pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que l'eau va à la
+rivière.
+
+Cependant Zézette grandissait. Elle allait atteindre sa huitième année.
+
+Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas de
+lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont la
+santé restait chancelante, ne voulait pas se séparer de sa fille, il
+fallut aviser.
+
+Le moment était venu où il allait falloir s'occuper de son instruction.
+
+Amélie se fit son institutrice; elle assuma la tâche de lui apprendre à
+lire, mais elle se heurta à une indocilité peu commune.
+
+Chausserouge, plein de faiblesse pour «sa petite», souriait de ces
+efforts infructueux.
+
+Il se rappelait sa propre jeunesse, l'époque où il s'échappait de
+l'institution où son père l'avait placé pour venir rejoindre le Voyage.
+
+Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant.
+
+--Tu la gâtes trop, disait la mère, tu es cause que je n'en puis venir à
+bout.
+
+--Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? Pas une
+princesse, n'est-ce pas? Alors, à quoi bon la tourmenter. On verra plus
+tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de dompteur...
+et peut-être une dompteuse... elle en saura toujours assez!
+
+--Ah! non, par exemple, reprenait la mère, je ne veux pas que ma fille
+entre jamais dans les cages.
+
+--Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout de même si
+c'est son idée.
+
+Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regretté de
+n'avoir pas un garçon qui pût lui succéder et perpétuer la dynastie des
+Chausserouge dompteurs.
+
+L'amour de son métier le faisait penser autrement que son père, et il ne
+croyait pas qu'il fût possible de choisir une carrière plus glorieuse.
+
+Les dispositions naturelles de Zézette, certaines particularités qui ne
+lui échappèrent pas, flattèrent son orgueil paternel. L'enfant
+manifestait une véritable passion pour les pensionnaires de son père.
+
+Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait le
+public à entrer «pour la dernière représentation», il était impossible
+d'obtenir qu'elle restât à la caravane.
+
+Alors sa mère la prenait par la main, l'amenait dans la ménagerie et
+elle ne consentait à rentrer qu'au moment où, le repas des animaux étant
+terminé, on éteignait les derniers becs de gaz.
+
+Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait en
+passant devant leurs cages, et on eût dit que, de leur côté, les bêtes
+s'intéressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses
+menottes...
+
+Ils avançaient leurs grosses têtes vers les barreaux, comme s'ils
+eussent voulu venir à elle.
+
+Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel répondaient les
+grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu'à elle, elle
+s'accoudait sur son petit lit et réveillait son père:
+
+--Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Néron qui t'appelle!...
+
+Elle distinguait, sans se tromper jamais, «la voix» de toutes les bêtes,
+résultat auquel n'était jamais parvenu Chausserouge lui-même.
+
+Dans la journée, chaque fois qu'elle pouvait échapper à la surveillance
+de sa mère, son grand plaisir était de courir à la ménagerie pour
+retrouver son grand ami l'éléphant Moquart.
+
+Moquart montrait à Zézette une affection singulière; il avait pour elle
+des attentions délicates.
+
+Dès qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se
+mettait à cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il
+balançait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux fermés, ses deux
+petits bras serrant étroitement la trompe. Et il fallait se fâcher pour
+la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre.
+
+Ou bien elle prélevait une dîme sur son dîner, réservait une croûte de
+pain, un morceau de gâteau, qu'elle cachait soigneusement.
+
+C'était pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de la
+troupe, à qui elle passait du bout des doigts et morceau par morceau
+mille friandises, s'amusant des mines drôles de la bête.
+
+Quelquefois, poussée par une sorte d'instinct atavique, elle restait
+assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les pupilles
+dilatées, des heures durant.
+
+Un jour que par suite de la négligence des garçons de piste, la
+ménagerie était déserte, son père ne l'avait-il pas surprise, debout
+dans l'allée qui longe les cages, en face de Néron!
+
+Le lion était couché, le muffle près des barreaux, les yeux demi-clos,
+une de ses pattes énormes pendant au dehors.
+
+Zézette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur la
+patte et sur le nez!
+
+Chausserouge pâlit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas crier et
+Zézette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher la «bébête»,
+continuait son manège, auquel Néron paraissait prendre plaisir.
+
+Le dompteur s'approcha doucement par derrière et quand il fut à portée
+de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement à lui.
+
+--Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire croquer!
+
+Néron était réputé pour son affreux caractère et, à maintes reprises, il
+avait failli faire un mauvais parti aux garçons de piste qui avaient eu
+l'imprudence de l'approcher de trop près.
+
+Alors, elle, d'un ton enfantin, qui désarma le père:
+
+--Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal!
+
+Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle.
+Celle-là aussi serait une dompteuse.
+
+Il lui expliqua seulement que parfois les bêtes étaient méchantes, soit
+qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dîner et
+qu'il n'était jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop près
+d'elles...
+
+--Plus tard! dit-il, quand tu les connaîtras bien, quand elles aussi te
+connaîtront, tu pourras les caresser.
+
+--Et tu m'emmèneras avec toi... dans les cages, dis, papa? demanda
+l'enfant enthousiasmée.
+
+--Oui, si tu es sage et si tu m'écoutes! Seulement, auparavant, il faut
+bien travailler et contenter ta mère, qui se plaint que tu n'es pas
+gentille.
+
+--Ça m'ennuie d'apprendre à lire.
+
+--Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre à lire comme papa!
+
+De ce jour, Zézette, au grand étonnement d'Amélie, devint une élève
+docile et attentive et elle fit les plus rapides progrès.
+
+Chausserouge expliqua à sa femme les motifs de ce changement si brusque,
+qui l'enchantait.
+
+--Voilà l'indice d'une réelle vocation! Notre Zézette paiera nos dettes
+et rétablira la fortune de la ménagerie!
+
+--S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mère que ces
+dispositions inquiétaient.
+
+Dès lors, chaque jour, à l'heure où il arrivait pour déjeuner, Zézette
+courait au-devant de Chausserouge:
+
+--Papa, j'ai bien travaillé, ce matin... Ma récompense?
+
+Le dompteur interrogeait la mère de l'oeil:
+
+--Je suis très contente d'elle, répondait Amélie, elle a été très sage.
+
+Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, après le repas, il la
+prenait par la main et tous deux descendaient à la ménagerie.
+
+Et c'étaient de longues explications sur la nature, les moeurs, le
+caractère de chaque animal, dans un langage familier, presque enfantin,
+à la portée de la gamine, qui n'en perdait pas un mot.
+
+Puis, on faisait un petit tour de balançoire sur la trompe de Moquart,
+un tour de promenade autour de l'établissement, à califourchon sur le
+dos d'un poney; on allait porter à Loustic, le grand cynocéphale roux,
+quelques friandises à grignoter. Dès qu'elle approchait, le singe
+bondissait dans sa cage, s'accrochait aux barreaux et riait à l'enfant,
+en découvrant ses dents blanches et en faisant entendre un cri guttural
+pareil à un bruit de crécelle.
+
+Puis il tendait sa main velue que Zézette saisissait et dans laquelle
+elle déposait un fruit, une amande ou une noisette.
+
+Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bête et de sa hâte
+à enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle lui
+apportait.
+
+--Tu as tort, disait parfois Amélie, d'encourager les goûts de cette
+petite, elle finira par aimer mieux ses bêtes que nous.
+
+Alors Chausserouge posait la question à l'enfant:
+
+--Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart?
+
+--J'aime mieux, répondait-elle invariablement, papa et maman et Loustic
+et Moquart.
+
+On ne put jamais arriver à lui faire préciser un choix, ni à obtenir
+qu'elle ne mît pas sur la même ligne son père et sa mère et ses deux
+animaux favoris.
+
+Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un goût plus vif
+à la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand air une
+vigueur extraordinaire.
+
+Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise fortune
+était définitivement conjurée, et que la ménagerie allait finir par
+retrouver sa vogue d'antan.
+
+Les mois passaient, la tournée se poursuivait avec des alternatives de
+gain ou de perte, mais le résultat général demeurait satisfaisant, à ce
+point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter à ses yeux
+l'espérance d'une campagne fructueuse, le dompteur se décida à pousser
+jusqu'en Italie.
+
+Aussi bien, un mieux sensible s'était déclaré chez sa femme depuis
+qu'ils voyageaient dans le Midi.
+
+Si Amélie n'était pas revenue à la santé, du moins son état s'était
+maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mêmes inquiétudes.
+
+Jean Tabary avait acquis dans le métier une expérience qui le mettait
+désormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours,
+imprudences qui eussent mis l'établissement à deux doigts de sa perte,
+si Chausserouge ne se fût résigné à avoir recours à Vermieux.
+
+Le souvenir de la dette contractée était du reste le seul souci qui
+altérât le contentement du dompteur, sans l'inquiéter toutefois outre
+mesure.
+
+Il avait pu payer sans trop de gêne les premiers billets venus à
+échéance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire à ses yeux le
+barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir.
+
+Malheureusement, il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était là qu'un
+temps d'arrêt dans l'adversité.
+
+Il eut un brusque et douloureux réveil.
+
+L'impresario s'était engagé à faire face aux frais considérables que
+nécessitait le transport de la ménagerie de l'autre côté de la
+frontière.
+
+Il devait subvenir aux dépenses journalières jusqu'au jour de la
+première représentation.
+
+C'était encore par ses soins qu'une immense publicité par affiches et
+dans la presse devait être faite dans toutes les villes où le dompteur
+devait séjourner.
+
+Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties égales le montant
+des recettes.
+
+C'était pour Chausserouge une excellente opération; pas un sou à
+débourser et des bénéfices assurés.
+
+Aussi n'hésita-t-il pas à signer le traité que le signor
+Baldini--c'était le nom de l'impresario--avait préparé.
+
+Du reste, cet Italien, aux manières patelines, au parler grasseyant,
+flatteur et cauteleux, inspirait à tous une égale confiance, sauf
+toutefois à Jean Tabary.
+
+--As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-là? demanda-t-il au
+dompteur.
+
+--Tu es bête! répliqua Chausserouge. Il a déjà fait affaire jadis,
+m'a-t-il dit, avec mon collègue Perdel, qu'il a transporté à ses frais
+et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce n'est pas
+sa première entreprise... Il a réussi déjà, il n'y a pas de raison pour
+qu'il ne réussisse pas avec moi!
+
+--C'est égal, à ta place j'aurais demandé un cautionnement... quelque
+chose enfin, une garantie!
+
+--Par exemple! c'eût été lui faire injure! C'est un homme trop loyal
+pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hésite pas à avancer des sommes
+considérables, puisqu'il prend la charge de tous nos frais... Tu vois
+bien que nous n'avons rien à craindre.
+
+--Je le souhaite, mais prends bien tes précautions... Il me parait bien
+poli pour être honnête et puis, en principe, je n'aime pas les
+Italboches!
+
+--N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop d'argent
+dehors.
+
+--Oui, mais s'il nous laisse en plan...
+
+--Je pense que tu es fou! Nous sommes là d'ailleurs!... Et puis, c'est à
+nous d'y veiller. Tu es le seul à avoir de ces ridicules préventions.
+Tiens, Amélie, qui est une femme très entendue, me disait encore
+hier:--C'est un coup de fortune qui nous tombe!
+
+--Amélie n'est qu'une femme qui ne connaît pas grand'chose aux affaires.
+Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses au pire. Si
+le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, seulement il faut
+s'arranger pour n'être pas pris, le cas échéant, au dépourvu.
+
+En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa réputation,
+Chausserouge songea à corser son spectacle.
+
+Outre les vieux numéros traditionnels dans la ménagerie, il fallait
+trouver une attraction inédite, un exercice nouveau capable d'exciter la
+curiosité et de passionner le public.
+
+Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de
+spectacle, ont chez eux des dompteurs renommés. Il ne voulut pas qu'il
+pût résulter de la comparaison, une infériorité pour les dompteurs
+français.
+
+En un mot, pour réussir il convenait de mettre tous les atouts dans son
+jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui n'eût
+déjà été fait.
+
+Et le temps pressait, l'époque arrivait où il allait falloir se mettre
+en route.
+
+Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une idée qui, disait-il,
+devait révolutionner l'Italie.
+
+--Vous avez, dit-il à Chausserouge, dans son patois moitié français
+moitié italien, une petite fille bien intelligente et dont vous pourriez
+tirer un parti excellent.
+
+--Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frémit à la
+pensée d'exposer Zézette à un pareil danger. Vous n'y pensez pas! Me
+servir de mon enfant! Ça, jamais!
+
+--Pourquoi? Elle est très brave, elle adore les animaux et vous avez sur
+eux une puissance telle que votre seule présence suffira pour la mettre
+à l'abri de tout péril. N'avez-vous pas maintes fois fait entrer avec
+vous dans vos cages des étrangers avides d'émotions inédites?...
+
+--Oui, des étrangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus la même
+sûreté!
+
+--Au contraire, votre autorité sera décuplée... Et dès l'instant que
+vous êtes sûr de n'avoir pas à redouter de défaillance de la part de
+votre petite fille, qui est inconsciente du danger, qu'avez-vous à
+craindre?
+
+--Sa mère n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui faiblissait.
+
+Baldini haussa les épaules.
+
+--Madame Chausserouge vous connaît trop pour douter de vous. Et elle ne
+peut pas; par son entêtement, vous forcer à refuser une occasion de
+fortune. Je vous assure, c'est la fortune assurée.
+
+--Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous?
+
+--Je pensais d'abord à la restitution d'une scène biblique: Daniel dans
+la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait Daniel, jeté en
+pâture aux animaux et délivré par l'ange... L'ange, ce serait vous...
+Avec un joli décor, de beaux costumes, une mise en scène soignée, ça
+ferait beaucoup d'effet.
+
+--Oui, mais il faudrait laisser Zézette quelques instants seule dans la
+cage?
+
+--Naturellement.
+
+--Alors, n'y pensons plus! Ce sera déjà bien beau si je consens à la
+faire entrer en même temps que moi... La laisser seule, ce serait une
+témérité... Ce serait courir au-devant d'une catastrophe...
+
+--Alors, une idée plus moderne. Vous pénétrez comme d'habitude dans la
+cage centrale, où sont rassemblés vos animaux, et vous êtes accompagné
+de la petite Zézette, costumée en clown. Vous accomplissez vos exercices
+ordinaires que répète comiquement votre petite fille, dans la mesure qui
+vous paraîtra possible...
+
+--J'aime déjà mieux cette combinaison...
+
+--Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection des
+affiches.
+
+--Attendez!... Pas avant que je n'aie consulté ma femme...
+
+Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, à la résistance
+d'Amélie.
+
+Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans lesquelles
+elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari entrait dans les
+cages!
+
+Ah! oui, bien sûr, elle se refusait à ce qu'on tentât une expérience si
+périlleuse, qui mettrait en danger la vie de sa fille.
+
+Si, plus tard, il devenait impossible d'empêcher Zézette de suivre sa
+vocation, elle se résignerait, mais, au moins, à ce moment-là, sa fille
+ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa
+profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille à tenir
+tête à ses terribles élèves.
+
+Mais pour le présent, elle, la mère, s'opposait à ce qu'il fut donné
+suite à un projet qui constituait à la fois une imprudence et une
+mauvaise action.
+
+Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant à moitié
+vaincu, fut ébranlé de nouveau.
+
+Toutefois, avant de s'arrêter à un parti définitif, il jugea utile,
+selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait
+de prendre une décision importante, de consulter Jean Tabary.
+
+Peut-être même au fond, son dilettantisme et son amour de l'imprévu, son
+désir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas à accepter?
+
+En somme, n'avait-il pas jadis triomphé d'une difficulté bien plus
+grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu
+aucun accident, laissé exécuter dans la cage centrale des expériences
+d'hypnotisme?
+
+Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme qu'avaient
+excité ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, par-dessus
+la barrière que formait une femme raidie par la catalepsie, étendue en
+travers sur deux chaises.
+
+Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary.
+
+--Mais c'est une idée de génie, s'écria le jeune homme, et pour la
+première fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon vieux, avec
+cela, nous allons dégôter les dompteurs passés, présents et futurs!
+
+--Il y a eu déjà, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel
+introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait à faire
+respecter par ses animaux.
+
+--Eh bien! c'est à cela que Perdel doit sa renommée! Que sera-ce quand
+on saura que Chausserouge a remplacé le mouton par son propre enfant!
+
+--Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle émotion je
+ressentirai...
+
+--Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera ton
+énergie et assurera le succès.
+
+--C'est ce que Baldini me disait.
+
+--Il a raison! Tu as tenté tout ce que tes collègues ont tenté... Tu les
+a surpassés par l'audace que tu as déployée et c'est ainsi que tu es
+parvenu à te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui d'arriver à faire ce
+qu'aucun d'eux n'a jamais essayé et n'essaiera jamais... Je vais faire
+comprendre à ta femme que c'est à la fois ta gloire et ta fortune qui
+est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu auras réalisé l'impossible!
+
+--Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se livre en
+moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il allait
+arriver un accident, quel remords!
+
+--Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la première enfant
+venue! Mais il s'agit de Zézette... une gamine qui fait mon
+admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses neuf ans,
+est aussi brave que père et mère. Elle a du sang de dompteur dans les
+veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de caresser
+Néron? Et puis, on lui trouvera un petit numéro bien tranquille et bien
+drôle. Elle va être aux anges, ta môme! D'ailleurs toutes les bêtes la
+connaissent... elle s'est élevée au milieu d'elles... Il n'y en a pas
+une qui voudrait lui faire du mal? conclut en riant Jean Tabary.
+
+--Les bêtes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni tendresse
+aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le dessus et
+quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le dissimuler, si je
+n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle entre les doigts, il
+y a probablement longtemps que j'aurais été boulotté. Et pourtant, il
+n'y a pas de dompteur qui soit plus familier que moi avec ses animaux.
+Le malheur vient quand on n'y pense pas... Vois mon père, qui, pendant
+trente ans de sa vie, n'a jamais eu une égratignure... Il a suffi pour
+l'enlever d'une circonstance bête.
+
+--Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique un moyen
+de triompher sûrement, des résistances de ta femme... Demande à Zézette,
+si elle a envie de t'accompagner dans les cages?
+
+--Oh! je suis sûr de la réponse, dit Chausserouge en souriant.
+
+--Essayons toujours, ça ne coûte rien!
+
+Le Dompteur fit venir sa petite fille.
+
+Zézette, déjà grandette pour son âge, accourut joyeuse à l'appel de son
+père.
+
+--Écoute, mignonne, lui dit François, très tendre, tu sais que je t'ai
+promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu étais sage... et si tu
+travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. Veux-tu entrer avec
+moi dans les cages... Je te ferai faire un beau costume et tu feras
+travailler les animaux, en même temps que moi!
+
+La petite fille regarda fixement son père, les yeux brillants de
+plaisir.
+
+Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas qu'un
+tel bonheur pût sitôt lui être réservé.
+
+--C'est vrai, dis, petit père, demanda-t-elle enfin la voix tremblante
+d'émotion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?...
+
+--Je te le demande... Mais aussi, je veux être sûr que tu n'auras pas
+peur.
+
+--Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les bêtes, elles
+ne sont pas méchantes... elles me connaissent! Dis! alors c'est vrai que
+tu veux bien que j'entre avec toi, partout...
+
+--Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions...
+
+--Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! Ça va? Si tu veux, ça
+sera moi qui ferai danser la Grandeur!
+
+Et la petite fille, sans attendre la réponse, s'échappa des bras de son
+père et courut au fond de la ménagerie.
+
+--La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas travailler,
+maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obéis pas!
+
+--Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge à Jean.
+
+--Écoute, petit père! dit l'enfant en revenant vers François, si tu veux
+être sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! Tiens!
+veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur?
+
+--Ah! une idée! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si ça va bien,
+j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manoeuvre Zézette, elle
+finira par consentir. Et avec l'ours...
+
+--Oh! celui-là, j'en réponds! interrompit Chausserouge. Je me
+promènerais dans la rue avec lui sans rien craindre.
+
+Séance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. Il
+entra le premier et introduisit l'enfant derrière lui.
+
+A la vue de Zézette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et
+marcha au-devant d'elle.
+
+Le père, son fouet à la main, se tenait prêt à intervenir.
+
+--Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. Ah!
+donne-moi du sucre!
+
+Alors, l'enfant, avec un sérieux et une crânerie admirables, répéta pour
+son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois exécuter par
+son père.
+
+Quand elle fut à deux pas de l'animal, droite et la tête haute, elle lui
+donna sur les pattes un léger coup du manche de son fouet, puis, élevant
+de la main gauche un morceau de sucre:
+
+--- Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner!
+Dansez!
+
+Mais au lieu d'obéir, l'animal fit entendre un sourd grondement,
+avançant le museau vers la friandise promise...
+
+--Voulez-vous danser tout de suite! répéta l'enfant en tapant du pied.
+
+Et se souvenant du procédé de son père pour le contraindre à
+travailler, elle lui cingla de sa lanière les jambes de derrière,
+jusqu'à ce que, vaincu par la douleur, il se résignât à sauter d'un pied
+sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son espèce et
+qu'il accompagnait d'une série de grognements plaintifs.
+
+--Allez! Allez... toujours! criait Zézette, tu vois, papa, il ne manque
+plus que la musique!
+
+--Courez chercher madame Chausserouge! dit Jean tout bas à un des
+garçons de piste, qui, debout devant la cage, s'émerveillaient de
+l'audace et de l'adresse de l'enfant.
+
+Amélie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta stupéfaite.
+
+Au moment où elle apparaissait devant les barreaux, Zézette avait
+interrompu l'exercice et elle tendait du bout des dents à la Grandeur un
+morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours «chantant»
+cueillir entre ses lèvres.
+
+--Et ce n'est pas plus difficile que cela! fit Zézette en battant des
+mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. Tu vois,
+maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis!... Maintenant à
+un autre!
+
+--Ah! non, ça suffit! dit Chausserouge tout à fait rassuré maintenant.
+
+Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les deux
+joues.
+
+--Maintenant sortons! fit-il, en voilà assez pour aujourd'hui.
+
+--Déjà! dit Zézette d'un ton chagrin, déjà! Je m'amuse tant! Je n'ai
+donc pas été assez sage?
+
+Et avant que son père ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet,
+courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se léchait les babines.
+
+--Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la Grandeur!
+
+Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu'à ce qu'il se fût
+étendu à terre.
+
+Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tête appuyée sur
+le ventre de la bête, tandis que de la main droite, elle lissait le
+plastron jaune et soyeux qui est la caractéristique de l'ours des
+cocotiers, puis, après une demi-minute de repos, elle se souleva sur un
+coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau et se releva
+prestement.
+
+--Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille?
+
+--Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes aux yeux.
+
+Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille.
+
+Amélie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans
+pouvoir articuler un mot.
+
+--Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme c'est
+amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans toutes...
+toutes les cages?
+
+--Eh bien! madame Amélie! craindrez-vous encore? demanda Jean Tabary,
+triomphant.
+
+La jeune femme ne répondit pas. Elle leva les yeux de l'air de quelqu'un
+qui se soumet, quoique bien à contre-coeur.
+
+--Le sort en est jeté! fit-elle, puisqu'il doit en être ainsi, advienne
+que pourra!
+
+A partir de ce jour-là, Chausserouge commença officiellement l'éducation
+de sa fille.
+
+Toutes les après-midi, il descendait avec elle dans la ménagerie et
+successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des différents
+animaux.
+
+Non seulement Zézette montrait un courage extraordinaire, mais encore
+elle prenait un plaisir extrême à ces tentatives.
+
+Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les renouveler et
+elle enchantait son père par son entrain et sa bonne volonté.
+
+Baldini assista à plusieurs séances et, comme tout le monde, il fut
+frappé de l'aplomb et de l'énergie que déployait la petite fille.
+
+--Mon cher, dit-il à Chausserouge, souvenez-vous de ce que je vous dis,
+vous aurez un grand succès!
+
+Quand on apporta pour la première fois à Zézette le costume pailleté
+d'argent qu'elle devait revêtir, son enthousiasme ne connut plus de
+bornes.
+
+Elle eût voulu débuter le lendemain.
+
+On eût quelque peine à calmer son ardeur. On y parvint en lui assurant
+que l'heure approchait où bientôt elle pourrait paraître devant le
+public. En effet, Baldini, qui était parti en fourrier, ayant
+télégraphié de Turin pour annoncer que tout était prêt, que l'arrivée de
+la ménagerie était annoncée et préparée, Chausserouge donna l'ordre du
+départ.
+
+Amélie n'avait pu prendre son parti de cette double décision: elle ne se
+résignait que bien à contre-coeur à quitter la France et à voir son
+enfant aborder si brusquement une carrière si aventureuse. Elle avait
+rêvé pour elle une autre existence.
+
+Mais puisque le bonheur de Zézette d'une part, le succès de
+l'établissement de l'autre semblaient attachés à la tentative nouvelle,
+elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit son mari,
+sans hasarder même une observation.
+
+Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les journaux
+étaient pleins du récit des actes de bravoure de Chausserouge.
+
+La curiosité était vivement excitée et on annonçait l'arrivée dans la
+ville de plusieurs dompteurs italiens, désireux de voir de près leur
+illustre collègue français.
+
+Le soir du jour où la ménagerie fit son entrée à Turin, au milieu d'une
+affluence considérable accourue de tous les points de la cité, et
+procéda à son installation, le dompteur fit, avec sa fille, une
+promenade dans la ville.
+
+Sur tous les murs étaient placardées des affiches multicolores en
+français et en italien, avec le nom de Chausserouge en lettres d'un
+demi-pied.
+
+--Vois-tu, dit François à sa fille, combien il est utile de savoir lire.
+
+Et, s'arrêtant devant une affiche:
+
+--Tiens, comment y a-t-il, là?
+
+Et Zézette, émerveillée, épela lentement:
+
+ CE SOIR ET LES JOURS SUIVANTS
+ à 8 h. 1/2 du soir
+ AVEC LA PERMISSION DES AUTORITÉS DE LA VILLE.
+ GRANDE REPRÉSENTATION
+ du célèbre dompteur
+ =FRANÇOIS CHAUSSEROUGE=
+ POUR LA PREMIÈRE FOIS
+ =LA FILLE DU DOMPTEUR, MADEMOISELLE=
+ =ZÉZETTE=
+ âgée de 9 ans
+ =ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PÈRE=
+
+Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les
+pensionnaires de la ménagerie.
+
+En voyant son nom imprimé en gros caractères, au-dessous de celui de son
+père, Zézette sauta de joie.
+
+--Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets!
+
+Et de retour à la ménagerie:
+
+--Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche! Si tu voyais... grand comme
+ça!
+
+Le soir, elle ne mangea pas. Aussitôt après dîner, deux heures avant la
+représentation, il fallut lui laisser endosser son costume, tant elle
+avait hâte de s'en revêtir.
+
+Avec une tristesse mêlée de fierté, Amélie remplit les fonctions
+d'habilleuse.
+
+Zézette était charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste très
+courte soutachée d'argent qui laissait passer les paillettes de sa
+ragrafe, et sa perruque à toupet de clown.
+
+Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre, à côté de
+son père, cambré dans son dolman à brandebourgs, causa une émotion.
+
+Elle se promenait, très crâne, devant le contrôle, une minuscule
+cravache à pommeau d'or passée sous le bras droit.
+
+Parfois elle s'arrêtait, faisait quelques agaceries à Loustic, perché au
+haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran Gustave et
+mêlait sa voix grêle à celle du bonisseur, chaque fois que les cuivres
+se taisaient.
+
+--Entrez! messieurs! mesdames! La représentation va commencer! Entrez!
+
+La salle était comble quand son tour arriva de paraître dans les cages.
+Déjà son père, dans les périlleux exercices par lesquels il avait
+débuté, avait obtenu un grand succès, mais l'on peut dire que toute la
+curiosité s'était portée sur elle.
+
+Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un homme
+comme Chausserouge avait peine à mater, une enfant de neuf ans?
+
+L'oeil brillant de plaisir, elle attendit derrière la cage que le
+bonisseur aidé du garçon de piste eut terminé la sélection des animaux.
+
+Amélie était là; elle prit sa fille dans ses bras et la serra contre
+elle avec tendresse.
+
+--Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, regarde!... Moi,
+je n'ai pas peur?
+
+--Vrai! demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le paraître, tu
+n'as pas peur?
+
+--Ah! tu vas bien voir, par exemple! dit la petite fille en levant la
+tête d'un air de défi.
+
+--Après la répétition d'hier, fit Baldini, vous pouvez être tranquille,
+Chausserouge, et vous allez entendre les applaudissements.
+
+--François!... La gosse!... demanda Jean Tabary, qui apparut derrière la
+cage. Êtes-vous prêts? Peut-on annoncer?
+
+--Allez-y! cria la triomphante Zézette.
+
+Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout à l'autre de la
+ménagerie, Jean clama:
+
+--Le dompteur Chausserouge et sa fille Zézette dans les cages!
+
+François frappa trois coups du pommeau de sa cravache à la porte
+intérieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut,
+donnant la main à sa fille.
+
+Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux saluèrent et
+firent deux pas en arrière, tandis que Jean Tabary tirait un portant et
+livrait passage aux deux lionnes Rachel et Saïda.
+
+--La barrière! commanda Chausserouge.
+
+Puis, quand il eut fait en personne exécuter à ses bêtes les exercices
+ordinaires et comme il feignait de donner l'ordre de les faire sortir:
+
+--Monsieur Chausserouge! dit Zézette, je ne trouve pas que ce soit bien
+fort, votre entrée de cage! J'en ferais bien autant!
+
+--Vous, mademoiselle!
+
+--Parfaitement, monsieur Chausserouge!
+
+--Est-ce que par hasard, vous prétendriez faire mieux que moi?
+
+--Certainement! si vous voulez bien le permettre!
+
+--Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir...
+
+Zézette prit une pose, comme jadis le légendaire Chadwick au Cirque
+d'Hiver quand il s'adressait à M. Loyal, et interpellant Jean Tabary:
+
+--Dites-moi, monsieur le bonisseur! Vous n'auriez pas dans votre
+ménagerie une bête, un ours, ce que vous voudrez... à me confier pour
+quelques instants?
+
+--Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le faire croquer
+par les deux lionnes, mademoiselle!
+
+--Nous verrons bien!... Envoyez toujours!
+
+--Faut-il, monsieur Chausserouge?
+
+--Allez! allez! Rira bien qui rira le dernier!
+
+Et Jean Tabary introduisit la Grandeur.
+
+A peine entré et sur un signe de Zézette, l'ours se dressait sur ses
+pattes de derrière et avançait, marchant presque à reculons l'oeil fixé
+sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les oreilles
+basses et l'oeil sanglant, découvraient en grondant leurs terribles
+mâchoires.
+
+--Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda Zézette.
+Voyons! allez dire bonjour à ces deux aimables personnes, qui vous
+sourient si agréablement.
+
+Mais comme la Grandeur secouait la tête en ronchonnant, peu soucieux
+d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves:
+
+--Ah! c'est cela, monsieur la Grandeur! je ne me trompais pas. Vous avez
+peur! Eh bien, il faut au moins que vous vous rendiez utile à quelque
+chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel et de Saïda,
+ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez bien, monsieur
+Chausserouge! La barrière vivante!
+
+Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que l'enfant disposait
+tout près des barreaux.
+
+Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces piédestaux improvisés, de
+façon qu'il posât également sur les deux sièges.
+
+Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu de la
+cage de façon à ce que l'ours, dont la tête restait face au public,
+formât une sorte de barrière vivante, puis elle marchait sur les deux
+lionnes, la cravache haute:
+
+--Sautez, mes belles!
+
+Et les deux fauves, rugissant, répétaient par dessus le dos de la
+Grandeur l'exercice que leur avait fait exécuter l'instant d'avant
+François Chausserouge.
+
+--Je suis obligé de me rendre, proclamait alors le dompteur, dès que les
+applaudissements qui saluaient Zézette avaient cessé, vous êtes plus
+forte que moi, mademoiselle!
+
+--Quand je vous le disais; mais ce n'est pas tout?
+
+Sur un signe, Jean Tabary tirait un portant et réintégrait les deux
+lionnes.
+
+L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulagé,
+couchait en travers les deux sièges, passait un mors en bois dans la
+gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et, à cheval sur cette
+monture d'un nouveau genre, elle trottait autour de la cage, aussi vite
+que le lui permettait les jambes courtes de la bête pesante qu'elle
+actionnait de sa houssine.
+
+Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrêtait court
+et saluait en envoyant des baisers à l'assistance.
+
+L'aisance avec laquelle Zézette manoeuvrait son ours enleva le public,
+qui ne lui ménagea pas les acclamations, et elle termina la
+représentation en dansant une bourrée d'Auvergne en face de la Grandeur,
+heureux de sentir enfin la fin de ses épreuves et l'heure de la
+récompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir sur
+les lèvres de sa petite maîtresse.
+
+L'effet fut tel que l'avait prévenu Baldini, c'est-à-dire immense. Le
+bruit se répandit rapidement du début triomphal du petit prodige.
+
+Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours,
+l'impresario encaissa des recettes que la ménagerie n'avait jamais
+connues, même au temps de sa plus grande vogue.
+
+--Eh bien! dit Chausserouge à Jean Tabary, ai-je eu raison de passer
+outre, de ne pas t'écouter?... Je sentais bien que le succès était au
+bout de notre entreprise! Ah! Baldini est un malin...
+
+--Trop malin peut-être! dit Tabary, toujours sceptique. T'a-t-il rendu
+des comptes?
+
+--Non! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part qu'il a
+avancée pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu'à ce jour, à tous les
+frais... Après, nous compterons!...
+
+--Alors, compte donc le plus tôt possible!
+
+Mais quand Chausserouge, que la défiance du jeune homme avait rendu
+soupçonneux à son tour, voulut parler intérêts à Baldini:
+
+--Mon cher, répliqua l'Italien, une affaire comme celle-là ne se règle
+pas du jour au lendemain. J'ai toute une comptabilité à mettre en
+ordre... Laissez-moi donc faire! Aussi bien, vous n'avez pas eu à vous
+plaindre de moi jusqu'à ce jour... Il faut que j'établisse une balance
+exacte des frais considérables dont j'ai dû faire l'avance... que je
+prépare en outre notre prochaine campagne, car voici le moment arrivé où
+il nous faudra quitter Turin... Je suis d'avis qu'il ne convient pas de
+s'arrêter en si beau chemin... A Milan, nous avons encore des recettes
+pareilles à réaliser... Nos bénéfices actuels vont nous permettre de
+jouer sur le velours sans rien risquer... Quand j'aurai fait dans la
+capitale de la Lombardie une publicité semblable, que nos premières
+représentations nous auront fait rentrer ces nouveaux débours, il sera
+temps de compter et, ce jour-là, vous ne vous plaindrez pas, je vous
+jure, de m'avoir laissé la disposition des fonds qui, dès à présent,
+vous reviennent.
+
+Il parla longtemps pour esquiver un règlement de comptes, et si bien que
+Chausserouge se laissa convaincre...
+
+Il fut d'ailleurs d'autant plus facile à persuader que son succès
+l'avait grisé. Il y avait si longtemps qu'il était déshabitué des
+comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public enthousiaste.
+
+Quant à Zézette, chaque nouvelle représentation augmentait son
+assurance. Maintenant son père voyait sans inquiétude approcher l'heure
+de son entrée en cage, les animaux s'étaient accoutumés à elle et, pour
+un peu, il l'eût à présent laissée seule exécuter ses exercices.
+
+Pour renouveler la curiosité, Jean avait imaginé un nouveau numéro: la
+présentation en liberté de Loustic, costumé en gymnaste, à qui l'enfant
+faisait faire des rétablissements au trapèze et des sauts périlleux.
+
+Moquart était également mis à contribution. Sous la direction et au
+commandement de Zézette, l'intelligente bête, qu'on avait affublée d'une
+couverture rouge brodée d'or, d'une gigantesque paire de lunettes, d'une
+collerette tuyautée et d'un chapeau pointu de clown, jouait de la grosse
+caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu'à dix, désignait la
+personne la plus ivrogne de la société,--il s'arrêtait toujours devant
+Jean Tabary,--la plus amoureuse et la plus jolie de l'assistance.
+
+Le tout scandé d'un accompagnement de cymbales que manoeuvrait Loustic
+avec une virtuosité et une dextérité sans pareilles.
+
+On inaugura également, pour la plus grande joie de Zézette, les grandes
+promenades dans la ville, en costumes, et c'était toujours Zézette qui
+clôturait la marche, montée tantôt sur Moquart, tantôt sur l'Etourdi, le
+poney de Chausserouge.
+
+La petite prenait au sérieux son rôle d'étoile et c'était avec le plus
+grand calme et la plus sérieuse conviction qu'elle recueillait sur son
+passage les témoignages de sympathie de ses admirateurs.
+
+Seule, Amélie conservait toujours une angoisse dont elle n'était pas
+maîtresse, chaque fois qu'elle assistait une représentation et qu'elle
+voyait sa fille aux prises avec les lionnes.
+
+La présence de Chausserouge, attentif au moindre mouvement de l'enfant
+et prêt, en cas de danger, à intervenir vigoureusement, ne suffisait pas
+pour la rassurer.
+
+L'énergie de Zézette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle
+hardiesse, loin de la tranquilliser ne faisait qu'augmenter son effroi.
+
+Qui sait si un jour un animal mal disposé n'accueillerait pas mal un
+coup de houssine, appliqué imprudemment, et alors si le père allait ne
+pas arriver à temps!
+
+Et elle voyait son enfant, étendue, râlant sur le plancher de la cage,
+ses membres grêles broyés par les mâchoires puissantes des fauves!
+
+Zézette, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa mère
+manifestait, bien à tort, selon elle.
+
+--Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger!... Je le
+sais bien, moi!
+
+--Ma chérie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien garde!
+
+Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru:
+
+--Ma parole, si la petite n'était si sûre d'elle, si elle n'était pas si
+crâne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac!... Laisse-la donc
+faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir, à Milan, ça va bien être
+autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une nouvelle attraction,
+Tabary et moi!
+
+Après un mois de séjour, Chausserouge donna sa représentation d'adieux
+et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la publicité
+était faite, il partit pour la Lombardie.
+
+Une déception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il s'y
+attendait, son impresario à la porte de la ville, il tomba dans une cité
+où, non seulement sa venue n'était point préparée, mais où son nom était
+même inconnu.
+
+Pas une affiche sur les murailles; nulle curiosité de la part des
+habitants. De l'étonnement seulement à la vue de ce matériel imposant,
+débarquant on ne savait d'où, arrivant à l'improviste.
+
+A l'Hôtel de Ville, nul ne put renseigner Chausserouge. Baldini y était
+inconnu et personne n'était venu demander une permission de séjour, ni
+un emplacement pour la ménagerie.
+
+On parut même assez mal disposé pour ces étrangers, à la déconvenue
+desquels on n'ajoutait aucune créance.
+
+Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grâce, à les laisser
+stationner sur un des cours éloignés de la ville.
+
+Chausserouge revint désespéré, la rage au coeur. Jean Tabary avait eu
+raison de se méfier. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé!
+
+Il avait flairé dans Baldini un aventurier, un filou adroit, préparant
+de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses dupes.
+
+Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Chausserouge, ses précautions, comme,
+si souvent, Jean l'avait invité à le faire? Par quel aveuglement
+avait-il donc été frappé pour ne rien voir, pour n'avoir pas eu une
+minute de doute?
+
+Ainsi, il était maintenant en pays étranger, réduit à ses propres
+ressources, ayant perdu le bénéfice d'un mois de triomphe, où il avait
+réalisé les plus grosses recettes de sa vie!
+
+Si maintenant ce succès allait l'abandonner, il allait se trouver dans
+l'obligation de dépenser tout ce qui lui restait, ou à peu près, de la
+somme prêtée par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier!
+
+--Tu vois, dit Tabary avec un sourire forcé, tu vois si je m'étais
+trompé! Ton Baldini!... Eh bien, nous voilà propres maintenant!
+
+--Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais à bouffer à mes
+bêtes!
+
+--Sais-tu ce que ça fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq mille francs
+tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il paraît que ça
+t'amuse de travailler pour les autres.
+
+--Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en deux, d'un
+mouvement nerveux, la canne qu'il tenait à la main. Mais maintenant,
+qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi un conseil...,
+je le suivrai aujourd'hui...
+
+--C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que jamais...
+Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. Ce n'est pas
+le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller déposer la plainte chez
+le procureur du roi, écrire à celui de Turin. Moi, pendant ce temps-là,
+je vais réparer le temps perdu, installer la ménagerie et commencer le
+potin dans les journaux... Cette fois-ci, il n'y aura pas de Baldini et
+la galette sera bien à nous...
+
+Séance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, Tabary
+se mit à l'oeuvre, mais il se heurta à des difficultés qu'il ne
+soupçonnait même pas.
+
+Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrêmement difficiles
+les relations avec les gens qu'il était obligé de voir, avec lesquels il
+lui fallait traiter.
+
+Autant la population, la presse, la municipalité, bien préparées,
+chauffées à blanc par un compatriote, s'étaient montrées sympathiques à
+Turin, autant elles manifestaient de méfiance et de mauvaise volonté à
+Milan.
+
+On eût dit que brusquement le charme s'était rompu.
+
+Toutefois, il parvint tant bien que mal à organiser une série de
+représentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud devant
+lequel il avait fait débuter sa petite fille.
+
+Il fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prévention.
+
+Des applaudissements maigres récompensèrent mal ses efforts, et les
+exercices de Zézette, accomplis pourtant par la petite fille avec la
+même maestria, excitèrent plus de pitié que d'enthousiasme.
+
+On s'indigna contre la barbarie de ce père, qui contraignait une enfant
+si jeune à ceindre la ragrafe traditionnelle et à affronter sans
+défense des animaux aussi redoutables.
+
+Des journaux se firent les interprètes de la pensée publique en
+s'élevant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition malsaine
+et attentatoire à la morale.
+
+Ils firent appel à la conscience des magistrats de la ville, les
+invitant à ne pas tolérer plus longtemps que des saltimbanques étrangers
+donnassent l'exemple d'un semblable scandale...
+
+A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un
+commissaire délégué par le Parquet vint faire une descente dans la
+ménagerie, accompagné d'un médecin.
+
+Après s'être fait représenter les papiers du dompteur et s'être assuré
+que l'installation de la ménagerie était telle qu'il ne pouvait, en cas
+d'alerte ou de négligence, en résulter aucun danger pour les
+spectateurs, il interrogea longuement Zézette.
+
+Il avait pleins pouvoirs, au cas où la moindre infraction aux règlements
+de police en vigueur dans le pays serait constatée, pour interdire
+impitoyablement toute représentation, mais il dut s'en retourner comme
+il était venu.
+
+Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les réponses de la
+petite fille le convainquirent que non seulement il n'était exercé à son
+égard aucun sévices, mais qu'au contraire l'empêchement qui pouvait lui
+être notifié de paraître dans les cages serait pour elle la plus dure
+des privations.
+
+--Mais, monsieur, moi... j'aime mes bêtes... et mes bêtes m'adorent...
+Papa me permet de les faire travailler sous ses yeux, parce que j'ai été
+très sage... et que je l'ai mérité par mon application...
+Demandez-lui!... Oh! non; dites, n'est-ce pas, vous ne voulez pas
+m'empêcher de continuer...
+
+Et comme le fonctionnaire, très étonné, ne répondait pas, elle fondit en
+larmes.
+
+--Mais qu'est-ce que ça peut vous faire? Ce n'est pas vous qui entrez
+dans les cages!
+
+Puis, se réfugiant dans les bras de son père, qui avait assisté à cet
+interrogatoire:
+
+--Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger!
+
+L'autorisation fut maintenue, mais il demeura évident qu'on n'attendait
+qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance sans
+importance, mais qui eût pu avoir des conséquences graves, ne tarda pas
+à la fournir.
+
+Un soir,--c'était à la cinquième soirée--Zézette était en train de faire
+manoeuvrer les lionnes.
+
+L'une d'elles, Saïda, montrait une indocilité qui ne lui était pas
+habituelle. Tapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obéir.
+
+Zézette voulait approcher, mais son père l'arrêta.
+
+--Je veux qu'elle saute! criait la petite, en tapant du pied. Donne ton
+fouet, papa!
+
+Le père se fit immédiatement passer une petite fourche pour se tenir
+prêt à parer à tout accident, et il marcha à côté de l'enfant, qui
+s'avançait, le fouet levé, vers la bête.
+
+A ce moment, Saïda, entraînée par l'exemple de sa compagne qui
+obéissait, bondit à son tour, mais, dans son élan, elle renversa la
+petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment même
+où la bête s'enlevait.
+
+Rapidement, Chausserouge fit volte-face, la fourche en arrêt, pour tenir
+en respect la lionne et l'empêcher de revenir à la charge.
+
+Déjà Zézette s'était relevée, mais dans sa chute, son front avait
+rencontré l'angle d'un des tabourets sur lesquels était juché La
+Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines.
+
+--La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait pas reçu
+une blessure plus grave, un coup de griffe peut-être...
+
+Jean Tabary tira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la cage
+centrale et le dompteur ayant salué, ainsi que Zézette restée souriante,
+malgré la douleur, sortit, entraînant sa fille.
+
+--- Tu es blessée? Où te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix altérée.
+
+Maintenant que le danger était passé, il tremblait de tous ses membres.
+
+--Moi! je n'ai rien... je me suis cogné le front simplement! fit
+stoïquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu'à faire
+attention.
+
+Puis, remarquant que par hasard sa mère était absente:
+
+--Heureusement que maman n'est pas là! Elle m'aurait crue morte.
+
+Un docteur qui se trouvait dans l'assistance vint offrir ses services.
+Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y appliqua une
+compresse.
+
+--Ça ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de mal,
+heureusement...
+
+--Mais, monsieur! riposta Zézette, je n'ai pas même eu peur!
+
+Cependant la foule, inattentive désormais aux nouveaux exercices,
+restait dans la ménagerie, toujours sous le coup de l'émotion que ce
+commencement de drame avait fait éprouver.
+
+La petite Zézette était-elle blessée grièvement? Qu'était-il résulté de
+l'accident?
+
+Il n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'était de faire
+reparaître Zézette.
+
+Le médecin remplaça la compresse par un morceau de diachylum, qu'il prit
+dans la pharmacie portative de la ménagerie, et l'enfant revint saluer
+le public.
+
+D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentrée. Mais l'incident
+fit du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il prit des
+proportions inattendues dont s'émurent les autorités.
+
+Dès le lendemain, on notifiait à Chausserouge une interdiction en règle
+et l'ordre de quitter la ville au plus tôt.
+
+Cette mésaventure mit le comble au désastre provoqué par l'escroquerie
+de l'impresario et atterra Chausserouge.
+
+Il fallut alors carrément avoir recours au fonds de réserve, à ce qui
+restait du prêt consenti par Vermieux.
+
+Jean Tabary fut le seul qui conservât dans cette débâcle un peu de
+sang-froid.
+
+--Eh bien! voila tout, c'est la guigne! Une première imprudence en amène
+fatalement une autre. Après t'être confié ridiculement à cet Italien de
+malheur, tu t'es laissé griser par ton succès à Turin, et tu n'as même
+pas pensé à demander des garanties avant de partir pour Milan. Ici, tu
+t'es trouvé le bec dans l'eau, avoue que c'est pain bénit... Puis, nous
+avons eu la déveine de tomber sur des gens à cerveau étroit, qui
+n'avaient qu'un désir, nous être désagréables... Nous avons écopé...
+C'était dans l'ordre des choses... Quant, à moi, on ne m'ôtera jamais de
+l'idée que nous devons cette hostilité à la jalousie des dompteurs
+italiens, à qui, si nous avions réussi une seconde fois, nous enlevions
+le pain de la bouche.
+
+--Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes à cinquante lieues
+de la frontière. Ça va nous coûter les yeux de la tête pour nous
+rapatrier... Si nous faisions des démarches pour obtenir la levée de
+l'interdiction?
+
+--C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A présent l'Italie est
+brûlée. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir comme nous
+pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en France, nous
+verrons à nous débrouiller... Nous les avons trop vus, pour notre
+malheur, ces sales macaronis!
+
+--Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands succès,
+la consécration définitive de sa renommée... On l'a décoré en grande
+pompe de l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a fait sa
+fortune!
+
+--Il n'y a pas à discuter... Perdel a eu la chance... et nous avons la
+guigne... Voilà qui est clair. Et toutes les réflexions que nous
+pourrions faire à ce sujet ne changeraient rien à la situation.
+
+Comme si toutes les déveines se fussent conjurées pour accabler le
+malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'état
+d'Amélie. Une véritable rechute, qui rendait bien difficile la
+continuation du voyage.
+
+Il y avait à peine une semaine, qu'à marches forcées, la ménagerie avait
+repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans recettes
+coûtait gros.
+
+Amélie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une abnégation
+admirable.
+
+--Qu'importe, dit-elle, ma santé et ma vie! Le salut de l'établissement
+avant tout!
+
+Et comme Chausserouge déclarait qu'il encourrait plutôt la ruine totale
+que de laisser, faute de soins, l'état de sa femme empirer, elle reprit:
+
+--Nous n'avons pas les moyens de nous arrêter, après les pertes que nous
+venons de subir... Me laisser en route pour me faire soigner dans un
+hôpital, je n'y consentirai jamais... je suis née sur le Voyage. C'est
+sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas d'hésitations! Marchons!...
+Une fois de retour à Paris, je verrai à réparer les forces perdues, à
+moins que d'ici-là, je n'aie succombé. Mais au moins en mourant, j'aurai
+la consolation de me dire que j'aurai lutté jusqu'au bout! C'est ma
+volonté!
+
+Il fallut obéir au voeu de la moribonde...
+
+Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie à un réel
+découragement que Chausserouge atteignit la frontière française.
+
+Il poussa ce jour-là un soupir de soulagement, comme si le sol de la
+patrie qu'il foulait de nouveau lui eût communiqué une nouvelle force.
+
+Il était à présent en pays ami; Il n'avait plus à redouter les
+préventions qui accueillaient à l'étranger toute exhibition d'origine
+française.
+
+A Grenoble, où il fit son premier séjour, il organisa des
+représentations, espérant faire des recettes qui lui permettraient aussi
+de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient dû être
+retournés impayés a l'usurier.
+
+Car c'était là un souci de plus ajouté à tous ceux qui le torturaient
+déjà. Quel accueil lui réservait l'ancien forain? Ne fallait-il pas
+s'attendre à ce que ses demandes de renouvellement fussent repoussées?
+
+Vermieux avait bien pris ses précautions; il était armé contre lui et il
+pouvait à son gré lui causer, dès son retour, des embarras terribles...
+ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le mettraient
+complètement dans sa main.
+
+Heureusement, il rentrait en France avec un numéro inédit à sensation,
+et dont il avait expérimenté à Turin l'excellence.
+
+Il allait faire pâlir, avec le début nouveau de Zézette, l'étoile de ses
+concurrents, et il savait par expérience combien la vogue, même
+passagère, vous recale rapidement un homme.
+
+Il ne prévoyait pas que le bruit de son affaire fût parvenu jusqu'à
+Grenoble et qu'il put avoir à se heurter de nouveau à des chicanes
+administratives.
+
+Ce fut cependant ce qui lui arriva.
+
+L'autorisation de séjour lui fut accordée sans difficulté, mais quand il
+présenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le numéro sur
+lequel il comptait tant.
+
+Comme il s'étonnait et demandait des explications, l'employé de
+préfecture auquel il s'adressait se retrancha derrière l'article de la
+loi sur le travail des enfants, qui défend d'employer dans des exercices
+dangereux des enfants au-dessous de quinze ans.
+
+Il eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les troupes
+d'acrobates, ou au théâtre, on utilisait des enfants très jeunes.
+
+Il lui fut répondu qu'il était loisible aux municipalités de fermer les
+yeux ou de montrer une certaine tolérance, à leurs risques et périls,
+mais que dans le cas spécial, le maire et le préfet, d'un commun accord,
+se refusaient absolument à laisser paraître en public dans une cage de
+lions, une enfant de neuf ans; que déjà, à Milan, pareille interdiction
+avait été faite, à laquelle il avait dû se soumettre, à la suite d'un
+accident, et que, dans ces conditions, l'administration ne pouvait
+encourir une responsabilité aussi grave.
+
+--Allons! pensa Chausserouge, c'est décidément une série à la noire!
+
+Passer outre, il n'y fallait pas songer; mieux valait se résigner. Il
+donna donc des représentations où Zézette ne parut, à son grand
+désespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins, avec
+Loustic et l'éléphant Moquart.
+
+De ville en ville, les mêmes embarras se répétaient.
+
+A plusieurs reprises, la santé d'Amélie nécessita des arrêts dans des
+bourgades infimes qu'il eût fallu brûler, car les frais d'installation
+n'eussent pas été couverts par la recette.
+
+Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des animaux,
+payer le personnel, subvenir aux dépenses de toutes sortes.
+
+Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le secret de
+la difficulté, qu'il éprouvait a obtenir, depuis son départ de Milan,
+l'autorisation de s'installer.
+
+L'histoire du pseudo-accident survenu à Zézette, grossi démesurément par
+la presse locale, avait été reprise par les journaux français, et nulle
+part on ne voulait assumer de responsabilité.
+
+Il était arrivé à Nevers un matin et il avait été solliciter la
+permission d'ouvrir au public sa ménagerie.
+
+Il ne reçut d'abord aucune réponse positive, mais l'indiscrétion d'un
+employé de l'hôtel de ville lui ayant fait connaître que le maire tenait
+à s'assurer par lui-même qu'il ne pouvait résulter de son exhibition
+dans les cages aucune espèce de danger, il donna l'ordre de surveiller
+l'arrivée du magistrat.
+
+A deux heures, le maire se présenta et demanda Chausserouge. On
+l'introduisit dans la ménagerie et il trouva le dompteur dans la cage de
+Néron, debout sur la tête de l'animal, qui lui servait d'escabeau, et
+s'occupant à clouer une tenture.
+
+--Voici la réponse à votre objection, monsieur le maire, dit
+Chausserouge, quand le magistrat lui eût fait connaître l'objet de sa
+visite; Néron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lève-toi, mon
+vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du
+fauve.
+
+Le soir même, il pouvait donner sa première représentation.
+
+Néanmoins et en dépit de ses efforts, quand la ménagerie atteignit enfin
+Paris, Chausserouge, à bout d'expédients, avait épuisé son fonds de
+réserve.
+
+Pour vivre et éteindre son passif, il était désormais réduit aux seules
+ressources que comportait son travail.
+
+Il retrouva Louise Tabary, vieillie, enlaidie et rendue acariâtre par
+son persistant insuccès. Si, de son côté, elle n'avait pas mangé
+complètement l'argent qui lui avait servi à remonter son établissement,
+elle était dans l'absolue impossibilité de le rendre.
+
+Il était nécessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il eût fallu
+réaliser pour restituer en partie la somme que lui avait laissée le
+dompteur.
+
+Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, et il
+n'était bruit que des exécutions de Vermieux, rendu impitoyable par la
+gêne générale, qui empêchait ses débiteurs de tenir leurs engagements.
+
+Dès lors, Chausserouge connut tout les déboires et toutes les amertumes
+de la pire des misères, la misère en caravane.
+
+Aussitôt après son arrivée, Vermieux s'était présenté, non plus en
+bonhomme heureux de se sacrifier pour être utile à son semblable, mais
+en créancier à qui on a fait tort et qui tient à sauvegarder ses
+intérêts.
+
+Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait échappé par
+son éloignement même à toute action judiciaire, mais maintenant qu'il
+l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernière énergie.
+
+Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit à proroger
+l'échéance des prochains billets, mais à la condition que tous ceux
+échus seraient payés immédiatement, et Chausserouge dut se résigner à la
+vente de quelques-uns de ses pensionnaires.
+
+Moquart fut le premier animal dont il se sépara, Moquart pour l'achat
+duquel il avait reçu jadis des propositions d'un de ses collègues.
+
+Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en espérait, mais il put
+néanmoins, grâce à ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du répit.
+
+Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zézette, qui perdait son
+«grand ami», mais elle comprit à quelle nécessité son père obéissait, et
+elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de François.
+
+--Que veux-tu, ma pauvre Zézette, nous sommes maintenant trop pauvres
+pour conserver Moquart, et puis, il faut bien soigner maman, dit
+Chausserouge à sa fille, le jour où il donna livraison de l'éléphant.
+Va! nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les autres. Quand
+tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de travailler, nous
+gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras!...
+
+--Et nous le rachèterons, dis, papa!
+
+--Oui, ma fille, je te le promets.
+
+En effet, Amélie que les fatigues du voyage avaient exténuée,
+contribuait pour une large part à augmenter les dépenses ordinaires de
+l'établissement.
+
+Elle était si malade à son arrivée, qu'il avait fallu la transporter à
+l'hospice Dubois; là, les bons soins l'avaient remise sur pied et elle
+avait insisté pour ne pas prolonger dans la maison de santé un séjour
+coûteux, mais de continuelles rechutes mettaient périodiquement sa vie
+en danger.
+
+--Le coffre est usé..., la phtisie accomplit lentement, mais sûrement
+son oeuvre, avait déclaré le médecin à Chausserouge, tout ce que la
+science peut faire maintenant, c'est d'alléger les souffrances de votre
+femme, qui est perdue irrémédiablement.
+
+--Je tiens, avait répondu le dompteur, à ce que vous ne négligiez
+rien... Je veux n'avoir rien à me reprocher.
+
+On eût dit qu'il voulait faire oublier à la malade, par les soins dont
+il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait abreuvée.
+
+Sous le coup de tant de préoccupations et d'ennuis de toutes sortes, sa
+passion pour Louise Tabary avait reçu une rude atteinte, et s'il avait
+renoué avec elle, du moins depuis son retour, il apportait dans ses
+relations une discrétion à laquelle il n'avait pas accoutumé sa femme.
+
+Amélie, elle, avait tout oublié, et ne voulait rien voir. Elle se
+rendait compte de son état, et elle ne retenait que les preuves
+d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer.
+
+Elle savait la gène dans laquelle il se débattait, les privations qu'il
+s'imposait pour faire face à toutes ses obligations et elle admirait
+trop ce dévouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher ses
+faiblesses.
+
+Cette existence pénible, au jour le jour, se prolongea des mois, sans
+qu'aucune amélioration se produisit, sans que Chausserouge pût
+concevoir, dans un avenir même éloigné, l'espérance de relever ses
+affaires.
+
+Zézette grandissait et prenait de l'âge; elle restait l'unique et
+dernière consolation de la moribonde.
+
+Bien que ne pouvant être d'aucune utilité, puisque le dompteur s'était
+vu refuser, par la Préfecture, l'autorisation de la faire paraître, elle
+travaillait sous l'oeil de son père, acquérant tous les jours une
+expérience et une hardiesse nouvelle. Elle était raisonnable comme une
+grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants de son âge
+et sa vocation, depuis qu'elle avait débuté, s'était affirmée.
+
+--N'aie pas peur, va, maman, disait-elle à Amélie, durant les longues
+heures qu'elle passait à la veiller, je saurai vous récompenser tous les
+deux de toutes vos peines... Quand je serai plus grande, je me charge de
+vous faire oublier vos chagrins d'aujourd'hui... Nous redeviendrons
+riches... Tu verras et tu seras fière de ta fille...
+
+--Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai te voir,
+ma chère petite, répondait la pauvre mère avec un sourire douloureux.
+
+--Il ne faut pas dire cela, c'est mal!... Nous te soignerons si bien,
+papa et moi, que tu reviendras à la santé... Je ne veux pas, entends-tu,
+t'entendre dire de ces vilaines choses.
+
+Mais Amélie secouait la tête:
+
+--A l'automne, tu n'auras plus de petite mère... Promets-moi alors de
+rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton père. Il
+ne faut pas qu'il ait jamais à se plaindre de toi.
+
+Amélie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint un
+moment où les alternatives de mieux qui venaient à chaque instant rendre
+à Chausserouge une lueur d'espoir, cessèrent tout à fait.
+
+La malade maigrissait à vue d'oeil, sentant de jour en jour ses forces
+décroître. Bientôt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne dût plus
+songer à se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa petite fille
+redoutaient une issue fatale.
+
+Des crises abominables secouaient la mourante et la laissaient froide et
+quasi-inanimée des heures durant. Quand elle revenait à elle, elle
+promenait autour de son lit un regard éteint, comme si elle fût étonnée
+elle-même de revoir le jour.
+
+Elle prenait alors doucement la main de sa petite fille et:
+
+--Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix à peine
+perceptible.
+
+Pourtant, un jour que les rayons du soleil d'automne filtraient à
+travers la petite fenêtre de la caravane, elle se sentit plus forte,
+plus désireuse de vivre que jamais.
+
+--J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... une poire
+ou un raisin...
+
+Zézette se leva et présenta une superbe grappe à sa mère, qui commença à
+manger avec avidité.
+
+--Comme c'est bon! dit-elle, comme c'est frais! Ça fait du bien où ça
+passe! Ça éteint l'incendie que je sens là-dedans!
+
+Mais dès qu'elle eût fini, une oppression la saisit; suivie d'une quinte
+de toux terrible:
+
+--Oh! mon Dieu! que je souffre, cela me déchire la poitrine!
+
+On manda le médecin, qui examina la malade...
+
+Puis il prit Chausserouge à part:
+
+--Armez-vous de courage! dit-il, c'est fini, elle ne passera pas la
+journée.
+
+Lut-elle l'arrêt qui venait d'être prononcé sur le visage de son mari,
+ou bien sentit-elle la mort étendre ses voiles sur elle, toujours est-il
+qu'Amélie comprit que son heure était venue.
+
+Elle fit venir sa petite fille, François, les deux seuls êtres qu'elle
+aimât au monde, elle les regarda longuement, comme si elle eût voulu
+fixer à jamais leur image dans sa mémoire.
+
+Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille à elle,
+elle l'embrassa, puis d'une voix pareille à un souffle:
+
+--Aime-la bien! dit-elle à Chausserouge, soigne-la bien!... Et toi, mon
+enfant, ajouta-t-elle en s'adressant à la petite fille, sois le bon ange
+de ton père... Console-le dans ses peines... Que j'aie au moins en m'en
+allant... la pensée... que quelqu'un veille et me remplace auprès de
+lui... Adieu!
+
+Elle ferma les yeux, tourna la tête, ses doigts se détendirent et elle
+fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement.
+
+A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait à l'horizon,
+Amélie Collinet s'éteignit doucement, après une agonie de deux heures.
+
+Bien que ce fût là un dénouement prévu, attendu depuis longtemps,
+Chausserouge ressentit une douleur profonde.
+
+Par le vide qu'il se sentit tout à coup au fond du coeur, il comprit
+quelle grande place, malgré le rôle effacé que paraissait jouer la jeune
+femme, Amélie tenait dans son existence.
+
+C'était au fond son égoïsme d'homme faible qui se révoltait. Ce qu'il
+perdait aujourd'hui, c'était la compagne fidèle qui trouvait toujours
+une parole d'encouragement après chacun de ses malheurs, qui s'était
+toujours efforcée de lui rendre facile et aimable la vie commune, en lui
+épargnant mille soucis.
+
+Maintenant qu'il allait être réduit à ses propres forces, seul pour
+penser à tout, même aux détails intimes de la vie de forain, puisque
+Zézette, qui atteignait à peine sa douzième année, était trop jeune pour
+qu'il pût s'en remettre complètement à elle, la caravane allait lui
+sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'étendue de sa
+perte.
+
+Repassant ensuite dans sa mémoire la conduite qu'il avait tenue, depuis
+son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger à une créature
+si douce, si dévouée, un pareil martyre...
+
+Il se souvint avec horreur de ce jour où il avait osé lever la main sur
+elle, là-bas, sur cette esplanade des Invalides où elle avait, en plein
+hiver, passé des heures à l'attendre?
+
+N'était-ce pas là qu'elle avait pris les germes du mal qui l'emportait
+aujourd'hui?
+
+Ainsi il était la cause de cette mort, qui venait mettre le comble à
+tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relâche...
+
+Certes, elle le lui avait répété bien souvent, durant le cours de sa
+longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses brutalités...
+Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour mériter ce pardon?...
+
+Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces réflexions sombres
+auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit où reposait la pauvre
+Amélie, dont il avait pieusement fermé les yeux, par l'arrivée de
+Zézette.
+
+La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'était cachée pour
+pleurer. Par un effort de volonté, elle était parvenue à recouvrer un
+peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle avait faite à sa
+mère, elle venait consoler François Chausserouge.
+
+Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son épaule la tête de l'enfant,
+et longtemps confondus dans une muette douleur, le père et la fille
+restèrent embrassés.
+
+Dès que le bruit de la mort d'Amélie se fut répandu sur le Voyage, Jean
+Tabary, après avoir rendu ses devoirs à la morte, ainsi que tout le
+personnel de la ménagerie, courut prévenir sa mère.
+
+Quelle conduite allait-on avoir à tenir désormais?
+
+Depuis longtemps, Louise avait louvoyé, fait des concessions pour ne pas
+paraître entrer en lutte avec la femme légitime, dont elle avait prévu
+la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait réussi à faire taire les
+derniers scrupules de François Chausserouge, avec la faiblesse duquel il
+avait fallu compter.
+
+Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant qu'elle
+avait déblayé la route, la Tabary n'avait plus à redouter l'influence
+hostile. C'était à elle de regagner le terrain perdu.
+
+Louise Tabary avait réfléchi depuis longtemps à l'éventualité qui se
+présentait aujourd'hui. Aussi avait-elle un nouveau plan de campagne
+tout dressé.
+
+--Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu'à marcher, Chausserouge
+est à nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls conseillers. Il
+s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en charge, de ne laisser
+prendre à personne la place que nous occupons. Une fois maîtres de la
+place, la ménagerie marchera, je t'en réponds... Tu sais que je m'y
+entends.
+
+--Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire?
+
+--Rien. Règle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je suis de
+bon conseil.
+
+Elle s'habilla et se rendit à la ménagerie.
+
+--Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit-elle en tendant la main au
+dompteur.
+
+Chausserouge, accablé, lui montra sans répondre la couche mortuaire.
+
+--Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement pitoyable, pour
+t'offrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on reconnaît ses
+amis.
+
+--Merci! balbutia François.
+
+--Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs à rendre à la
+défunte...
+
+Puis remarquant Zézette qui pleurait silencieusement dans un coin.
+
+--Chère enfant! dit-elle en l'attirant à elle, ne pleure pas... Nous
+aurons soin de toi!
+
+Mais la petite fille, comme si elle eût conscience d'avoir affaire à une
+ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant:
+
+--Laissez-moi, madame!
+
+Les obsèques eurent lieu le lendemain.
+
+Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de forains.
+
+Les diverses formalités qui accompagnent ordinairement les funérailles
+ne pouvant avoir lieu à l'intérieur, vu l'exiguïté des caravanes, se
+font dehors, au milieu d'un cercle inévitable de curieux.
+
+Chausserouge avait fait tendre de noir la façade de sa roulotte et,
+tandis que les employés transformaient la voiture en chapelle ardente,
+le cercueil de chêne gisait à terre, près de l'escalier mobile,
+attirant tous les regards. Il resta là, exposé à la vue des passants,
+jusqu'à l'heure de la mise en bière.
+
+Tous ces aménagements, tous ces préparatifs se faisaient en hâte, sans
+recueillement, comme une besogne qu'on expédie.
+
+Quand vint le moment où, l'heure approchant, il fallut prendre les
+dernières dispositions, un des croque-morts se pencha hors de la
+roulotte et, s'adressant à un collègue resté en bas:
+
+--Passe-moi la boite! cria-t-il!
+
+Et un instant après, on entendait très distinctement, au milieu des
+sanglots étouffés, les coups de marteau assujettissant le couvercle pour
+permettre de le visser ensuite plus facilement.
+
+Puis à un signal du maître des cérémonies, le cortège, composé de tous
+les forains présents sur le Voyage, s'ébranla, fit une station à
+l'église prochaine, et se mit en marche de nouveau, après une cérémonie
+écourtée, se dirigeant vers le cimetière de Bagneux.
+
+La course était longue; la tête du convoi pressait le pas, en sorte que
+la queue s'allongeait indéfiniment, les derniers suivant avec peine.
+
+Quant la cloche du gardien annonça l'entrée, dans le champ funèbre, du
+corbillard, qui disparaissait presque sous les couronnes et les fleurs,
+la foule des assistants était réduite de moitié.
+
+L'autre moitié était restée en route; on la retrouva à la sortie, déjà
+attablée à la porte des marchands de vin.
+
+Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amélie à sa dernière demeure,
+revint, appuyé sur le bras de Jean Tabary et donnant la main à sa fille
+Zézette, qui, elle aussi, avait tenu à conduire le deuil à côté de son
+père.
+
+Toutefois, à partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le
+spectacle attristant de sa femme agonisant, puis étendue morte sur ce
+lit où elle avait souffert de si longs mois, il recouvra un peu
+d'énergie.
+
+Cet homme fort, brutal, était un impressionnable. De là, sa versatilité,
+sa faiblesse, sa tendance continuelle à subir l'influence d'autrui.
+
+C'était ce qu'avait si bien compris Louise Tabary.
+
+Essayer d'entrer en lutte avec Amélie à l'heure où déjà condamnée, elle
+ne pouvait plus qu'exciter la pitié du dompteur et par là provoquer des
+remords dans l'âme du mari, c'eût été une mauvaise tactique.
+
+Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle était plus
+misérable avait disparue, elle restait seule maîtresse de la volonté de
+son amant qui, n'ayant rien compris à ce manège savant, lui savait gré
+de l'abnégation qu'elle avait semblé montrer. Il était prêt maintenant à
+lui prouver sa reconnaissance.
+
+Et ce que Louise avait prévu et espéré arriva; plus que jamais, il
+devint son esclave.
+
+Quinze jours après l'enterrement d'Amélie, à son insu et sans qu'il s'en
+rendit compte, il n'était déjà plus le véritable maître de son
+établissement.
+
+Tout d'abord, et sous prétexte de le soustraire à des souvenirs
+douloureux, Louise Tabary l'avait décidé a élire domicile dans sa
+caravane à elle.
+
+Cette cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude,
+accueillit l'idée avec empressement, ne devait avoir dans le principe
+qu'un caractère provisoire; l'habitude ne tarda pas à la rendre
+définitive.
+
+Zézette fut logée dans la caravane réservée aux «sujets» de l'entresort
+et confiée spécialement aux soins de l'une des pensionnaires.
+
+Louise Tabary se montrait affectueuse, tendre, prévenante; Jean
+recherchait tous les moyens d'effacer le passé du souvenir de son ami,
+si bien qu'un mois ne s'était pas écouté que le dompteur avait recouvré
+sa bonne humeur, oublié la défunte et se fût trouvé le plus heureux des
+hommes si les affaires eussent été plus florissantes.
+
+Mais la gêne persistait et il ne parvenait qu'avec peine à joindre les
+deux bouts.
+
+--Enfin, disait-il, je suis tout de même heureux, au milieu de mes
+peines, d'avoir trouvé à point nommé une nouvelle famille qui me soigne,
+me dorlote... La tranquillité intérieure, ça aide joliment à supporter
+les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperçois, moi, dont
+la vie s'est écoulée, depuis la mort de mon père, dans des tracas de
+toutes sortes.
+
+De là, à accuser Amélie d'avoir été la cause indirecte de tout ce qui
+lui était arrivé de malheureux jusqu'à ce jour, il n'y avait qu'un pas
+et ce pas fut rapidement franchi.
+
+Mais alors, s'il perçait quelque amertume dans ses paroles, il était
+aussitôt interrompu par Louise;
+
+--Tais-toi! C'est mal ce que tu dis là! déclarait-elle d'un ton sévère,
+la pauvre femme avait bon coeur... Elle t'aimait... Elle était plus à
+plaindre qu'à blâmer... Ce n'était pas sa faute si elle était née
+incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait un crime de
+lui reprocher quelque chose.
+
+--Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que tu ne la
+connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de son apathie
+et de son insignifiance.
+
+--Je ne suis pas indulgente... je suis juste, voilà tout!... Tout ce
+qu'on peut dire, c'est que vous vous êtes trompés en vous épousant... Ce
+n'était pas une femme pour toi, simplement... Ajouter quelque chose de
+plus ce serait insulter à sa mémoire et c'est ce que tu ne dois pas
+faire, car après tout, elle est la mère de ton enfant. C'est comme si,
+moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a été pourtant qu'un embarras
+dans ma vie. Est-ce que ça m'empêche de faire mon devoir à son égard?...
+
+--Tu es une femme parfaite, répliquait Chausserouge en embrassant sa
+maîtresse, plein d'admiration pour ces sentiments si nobles.
+
+Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait des intérêts ne
+quittait plus la ménagerie. Les deux baraques se complétaient.
+
+C'était un même établissement sous une direction unique, celle de
+Chausserouge en apparence, celle des Tabary en réalité.
+
+On discutait en commun les mesures à prendre, et c'était toujours l'avis
+de Louise qui prévalait, François se rangeant inévitablement à l'opinion
+de cette dernière, dont il admirait l'entente et l'habileté.
+
+--Moi, déclarait-il, si j'avais eu la chance de te connaître plus tôt,
+avec les veines que j'ai eues dans mon existence, je serais
+millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la purée.
+
+Le plus grand souci de Louise Tabary était la conduite à tenir vis-à-vis
+de Vermieux.
+
+Certes, grâce aux sacrifices consentis, on avait pu éviter tout accroc
+et contenter ses exigences. Mais on avait obéré l'avenir, qui se
+présentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas.
+
+--Il est évident, disait-elle, et je t'en avais prévenu, que Vermieux,
+comme il le fait toujours, a profité du besoin urgent dans lequel tu te
+trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il t'a volé, il n'y
+a pas de doute, mais il t'a volé adroitement... Le prochain billet ne
+vient que dans trois mois... A ce moment là, nous serons à la foire du
+Trône et il faut bien espérer que nous y gagnerons quelqu'argent et que,
+par conséquent, nous serons en mesure de faire face à l'échéance. Le
+vieux sera là à l'heure, il faut s'y attendre... Quand il s'agit de
+palper, il n'est jamais en retard, mais si d'ici ce temps-là, nous
+pouvions lui jouer un tour de sa façon, un joli tour de cochon... avouez
+que ça serait pain bénit!
+
+--Ah! pour sûr! dit Jean.
+
+--C'est justement le moyen d'en arriver là que je cherche et que je ne
+trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience! Ça peut me venir
+tout d'un coup, et alors, gare dessous... nous serions deux!
+
+--Tu veux dire trois! interrompit Chausserouge en riant. Je compte
+aussi pour quelque chose là-dedans.
+
+--C'est donc bien ton avis, à toi aussi? demanda Louise.
+
+--- Ah! pour sûr! Et vous verrez si je boude à l'ouvrage, quand il
+s'agira de faire rendre gorge à ce vieux grigou, qui extermine le
+Voyage.
+
+--Et que j'ai connu jadis sans le sou! ajouta la Tabary. En voilà un qui
+a su faire suer ses confrères pour arriver à la position qu'il a! Ah! il
+n'est pas Auvergnat pour rien.
+
+--Ah! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que j'en suis!
+
+--Toi!... Auvergnat! Par ton père, ça ne compte Pas! On est plus fils de
+sa mère que de son père! Tu es un vrai ramoni... Tu en as toutes les
+qualités, l'audace, la force, la brutalité même, et aussi toutes les
+faiblesses... tu es sensible, impressionnable, superstitieux... et trop
+bon!... Ce sont ces défauts-là qui t'ont fait perdre ce que tes qualités
+t'avaient gagné... Avec moi, n'aie pas peur, ça n'arrivera plus... Je
+suis du faubourg Antoine et je ne m'emballe pas!
+
+Dès lors, pour Chausserouge, commença une existence pour ainsi dire
+contemplative. En dehors de ses entrées de cage, il ne prenait plus
+aucune part à l'administration de la ménagerie.
+
+N'avait-il pas pour le seconder une femme de tête qui s'acquitterait de
+ce soin, mieux qu'il n'eût pu le faire lui-même? Néanmoins toute la
+rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent pas affluer le
+public.
+
+Du reste, tout le Voyage était logé à la même enseigne. Dans quelque
+quartier qu'il fût installé, nulle de ses attractions n'attirait la
+foule.
+
+C'était une plainte générale de tous les propriétaires de baraques
+contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts ne
+pouvaient parvenir à lasser.
+
+Et l'époque avançait où il allait falloir trouver de l'argent pour
+l'impitoyable Vermieux.
+
+--Pourvu que nous puissions arriver à Pâques sans encombre! disait Jean
+Tabary, qui, chargé des approvisionnements, se voyait réduit à la plus
+stricte économie s'il voulait tous les jours donner de quoi manger aux
+pensionnaires de la ménagerie.
+
+Un matin, Chausserouge fut réveillé en sursaut par le veilleur, qui vint
+frapper la porte de la caravane.
+
+Il se leva en hâte.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tête par la petite
+fenêtre de la voiture.
+
+--Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute drôle.
+Elle est couchée et elle se plaint... Je suis sûr qu'elle est malade.
+
+--Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son lait.
+
+Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immédiatement
+séparée de ses trois lionceaux qu'on avait donné à élever à une chienne
+terre-neuve.
+
+--Où vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller
+rapidement.
+
+--Où je vais? Je vais à la ménagerie, pardieu! où Sultane est en train
+de crever! C'est fait pour nous, ces choses-là!
+
+--Sultane!... je te suis!
+
+Un instant après, Chausserouge et les deux Tabary étaient devant la cage
+de la lionne, une bêle superbe, pour laquelle le dompteur avait une
+prédilection.
+
+Elle était étendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de ses
+griffes, en grondant...
+
+Ses yeux révulsés exprimaient la douleur et de temps en temps, son
+ventre avait des sursauts.
+
+--Elle a les coliques... C'est sûr! Y a-t-il longtemps qu'elle est comme
+cela?
+
+--Je m'en suis aperçu à deux heures du matin, répliqua le veilleur.
+
+--Préparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce qu'elle a
+mangé comme à l'ordinaire, à minuit?
+
+--Oui, patron! Elle était très bien portante hier soir.
+
+Tout à coup, une idée subite traversa la cervelle de Chausserouge.
+
+--La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il encore de la
+dernière distribution!
+
+--Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros quartiers.
+
+Le dompteur courut à l'étal et examina les morceaux suspects. Il les
+sentit, les palpa.
+
+--Ce n'est pas étonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni
+fraîche... Ah ça, nom de Dieu, où as-tu été pocher cette carne-là?
+ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary.
+
+--Comme d'habitude, au Marché aux chevaux... Un carcan que j'ai acheté
+trente francs...
+
+--Et qui va nous en coûter dix mille ou cinquante mille!... Il était
+malade, ton sale canasson, et si toutes les bêles en ont mangé, ça va
+être une crevaison générale... Ah! une fameuse économie que tu as faite
+là!... Allons! fous le camp! va chercher le vétérinaire... il n'est que
+temps!
+
+Tandis que Jean, atterré, disparaissait, il se fit éclairer et passa
+rapidement la revue de tous ses animaux.
+
+Sans exception, les pensionnaires de la ménagerie étaient couchés, mais,
+sauf les ours, à qui on ne donnait pas de viande, tous paraissaitent
+fatigués, accablés par le même malaise, quoiqu'à un degré bien moindre.
+
+--C'est bien ça... ils sont tous atteints... Mais c'est la lionne qui a
+eu le morceau le plus attaqué... le siège du mal... Elle est
+empoisonnée... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... Allons,
+le pisteur, ouvre-moi la cage!
+
+--N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dévorer!
+
+--Elle n'a guère envie de manger, la pauvre bête... Tu ne veux pas que
+je la laisse crever!...
+
+Tout d'abord la lionne ne prit pas garde à la présence du dompteur,
+mais au moment où il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranchées
+telles qu'elle devint inabordable.
+
+Renversée sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant de
+douleur, puis tout à coup, elle se redressa, bondit, retomba, et courbée
+en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal.
+
+A la fin, épuisée par ses efforts répétés, vaincue par la souffrance,
+elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et déchirante.
+
+Le dompteur gui s'était tenu tapi dans un angle de la cage, put alors
+s'agenouiller auprès de la bête malade.
+
+Il la caressa, tâta son rentre gonflé et brûlant, puis comme on
+apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant elle.
+
+La lionne en lapa quelques gorgées, puis sa tête retomba inerte.
+
+En ce moment le vétérinaire apparut.
+
+On lui expliqua rapidement ce qui s'était passé; il examina à son tour
+la viande qu'il déclara malsaine, puis après un rapide coup d'oeil jeté
+à la lionne:
+
+--Cette bête est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil de quitter
+la cage... Tout à l'heure, avant de mourir, elle aura une série de
+crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, c'est fini, il
+n'y a plus rien à faire.
+
+--Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne pouvait se
+résigner.
+
+--Trop tard! je vous dis, ça ne servirait à rien! Allons, sortez, sortez
+vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui ne sont peut-être
+pas aussi pincés!
+
+--Je l'espère bien! dit le dompteur, que cette dernière observation
+décida à obéir.
+
+Il était à peine hors de la cage que la lionne, les yeux injectés, une
+bave sanglante aux lèvres, entra en agonie.
+
+Elle bondissait dans l'étroit espace où elle avait été enfermée, se
+frappant la tête aux barreaux, roulant à terre, tordue par d'atroces
+convulsions.
+
+A ses rugissements répondaient les rugissements des autres fauves et
+pendant un instant un concert effroyable résonna dans la ménagerie.
+
+--Ah! non! je ne pourrai pas voir ça plus longtemps! fit Chausserouge.
+
+--Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vétérinaire, je vous dis qu'elle
+est perdue.
+
+Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment où la
+lionne ne bougeait pas, il passa le canon à travers les barreaux, le lui
+appuya contre une oreille et pressa la détente.
+
+Le coup partit... la lionne frappée à mort fit un dernier bond, poussa
+un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte...
+
+--Et voilà dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le sourcil
+froncé par l'émotion, tout ça pour quelques kilos de charogne! Ah! un
+fameux métier que le métier de dompteur d'animaux!... Ma meilleure bête
+de reproduction!
+
+Immédiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il était
+encore temps.
+
+Le vétérinaire était adroit; il prodigua le contrepoison que
+Chausserouge parvint à leur administrer et au petit jour, tout danger
+paraissait conjuré.
+
+--Voilà une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me finir!
+grommelait François désespéré, oh! voir souffrir ses bêtes, c'est pire
+que si on souffrait soi même!
+
+A ce moment, il sentit une langue chaude qui léchait sa main. Il se
+retourna.
+
+C'était Mirza, sa chienne Terre-Neuve.
+
+--Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-là? Oui, c'est
+vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient malades, eux
+aussi?
+
+Il courut à la caisse qui servait de niche à la petite famille et,
+presque aussitôt des miaulements rauques se firent entendre.
+
+Penché sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans l'obscurité,
+puis, peu à peu, ses yeux s'accoutumèrent. Les cris étaient poussés par
+l'un des trois lionceaux qui remuait encore au milieu de ses frères,
+dont les cadavres étaient déjà raidis.
+
+--Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donné de la charogne à toutes
+les bêtes, même aux lionceaux!
+
+--Mais est-ce que tu n'as pas recommandé de leur donner chaque jour un
+peu de filet...
+
+--De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande saine!... Pas
+de la charogne!... Ça va faire quinze mille francs!
+
+Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui
+prodigua ne réussirent pas à le ramener à la vie. Il expira une heure
+plus tard.
+
+En présence d'un tel désastre, Louise Tabary elle-même n'osait risquer
+aucune consolation.
+
+En somme, c'était son fils le coupable; c'était lui qui avait commis
+cette gaffe, qui mettait la ménagerie à deux doigts de sa perte.
+
+--Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voilà ce qui arrive
+quand on ne fait pas tout soi-même, ne cessait de répéter le malheureux
+Chausserouge.
+
+A cet état de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment songer
+à calmer, succéda un abattement, une prostration dont profita Louise
+Tabary.
+
+--Après tout, à qui n'arrive-t-il pas malheur? La même chose eût pu lui
+arriver, à lui Chausserouge, en personne!
+
+--Ah! non, jamais! répliquait le dompteur, j'aime trop mes bêtes! On ne
+plaisante pas avec ça. Je me serais passé de manger plutôt que de leur
+donner de la carne! Ça coûte trop cher!
+
+Le lendemain cependant, une réaction s'était produite et bien que
+toujours attristé par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires
+occupations.
+
+Mais il ne permit plus à Jean de faire le marché et il se réserva
+désormais ce soin.
+
+Sur ces entrefaites, Louise Tabary reçut une lettre du directeur de
+l'hospice où était soigné son mari.
+
+Le bonhomme était fort malade et on invitait sa femme à se hâter si elle
+voulait le revoir vivant.
+
+--Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de détachement
+extraordinaire.
+
+--Oui, répliqua la mère d'un ton calme. Je sais bien que ça ne fera ni
+chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux pas avoir
+de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, j'ai trop à
+faire.
+
+Mais lorsqu'elle arriva le lendemain à l'hôpital, le corps de Tabary,
+mort dans la nuit, était déjà étendu sur une dalle d'amphithéâtre.
+
+--Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert pour
+mourir?
+
+--Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit il
+appelait: «Louise! Louise!»
+
+--Il pensait à moi, c'est bien cela!
+
+Et ce fut toute l'oraison funèbre de l'ancien photographe.
+
+Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un de sa
+famille fut déchiqueté, paya les frais du convoi, qu'elle suivit en
+grand deuil, accompagnée de son fils, furieux de cette corvée, et de
+quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et travaillé
+avec lui.
+
+--Ça m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de l'enterrement.
+C'est toujours comme ça! N'est-ce pas, un homme qu'on a connu tout
+jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et à son âge...
+Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini..
+
+Le soir, elle dit en dînant à Chausserouge.
+
+--Tu ne te figures pas le poids que ça m'ôte de dessus l'estomac! Quand
+je t'ai connu, t'étais marié, moi aussi... J'avais beau t'aimer, j'avais
+pas la conscience tranquille! Je me disais, comme cela, que ce n'était
+pas bien ce que nous faisions là... que nous n'avions pas le droit
+d'être l'un à l'autre... Aujourd'hui, nous sommes veufs tous les deux...
+Ça me tranquillise, il me semble que je t'en aimerai mieux.
+
+Et, très froidement, elle fit la description du corps de Tabary, maigre
+comme un squelette, qu'elle avait à peine reconnu là-bas, sur la dalle
+froide...
+
+--Je me suis demandé comment j'avais pu m'attacher à ce magot-là!..
+C'est vrai ça, vois-tu, quand je le compare à toi!...
+
+Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui laissait
+dire et laissait faire, flatté au fond de cette comparaison bizarre de
+la mégère.
+
+La situation de la ménagerie ne s'était pas améliorée, au contraire,
+quand on arriva à Pâques. Il avait fallu accomplir des prodiges pour
+faire face aux frais journaliers.
+
+Chausserouge congédia une partie de son personnel et promut Zézette, qui
+venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissière. C'était elle qui
+tenait le contrôle pendant les représentations.
+
+Pendant la semaine sainte, il s'installa à sa place habituelle sur
+l'avenue de Vincennes. La saison était avancée, et le soleil brilla
+pendant tout le temps que dura le montage de la ménagerie. Les arbres
+avaient déjà des jeunes pousses et tout faisait prévoir que la fête
+serait favorisée par une température exceptionnelle.
+
+--Qu'est-ce que je te disais, déclara triomphalement Jean Tabary, c'est
+la foire du Trône qui va nous recaler...
+
+--Je le souhaite, répondait Chausserouge, car nous en avons rudement
+besoin.
+
+Mais dès le jour de Pâques, Jean dut convenir qu'il s'était trop hâté
+dans ses prévisions.
+
+Une pluie torrentielle éloigna le public et c'est à peine si les
+baraques, durant une accalmie, purent donner une seule représentation.
+
+--Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce n'est
+qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain!
+
+Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit au
+beau. On passait par des alternatives de chaleur écrasante et de
+véritables déluges. L'eau transperçait les bâches, détériorait
+l'installation intérieure et toujours le public rétif s'obstinait à ne
+pas tenir compte des réclames habiles que répandait à profusion dans
+Paris le syndicat des forains.
+
+Bref, ce fut la campagne la plus désastreuse qu'eut jamais entreprise
+Chausserouge.
+
+La misère régnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres
+saltimbanques obligés de s'adresser à l'Assistance pour donner du pain à
+leurs familles.
+
+De plus, on touchait à une époque redoutée de tous les débiteurs de
+Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de la
+fête, chaque année, pour réaliser celles de ses créances, venues à
+échéance. Et cette fois, personne n'était en mesure de faire face aux
+obligations contractées.
+
+Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain
+s'attendait à se voir obligé d'abandonner en paiement un matériel
+chèrement acquis et peut-être la caravane paternelle...
+
+Et après que faire?
+
+On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du
+Théâtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait exécuté, lors de sa
+dernière apparition sur le Voyage il qui mourait littéralement de faim
+avec ses petits.
+
+Le second dimanche de Pâques survint, puis le lundi s'écoula, puis le
+mardi, puis le mercredi...
+
+Les forains intéressés restèrent pleins de stupeur.
+
+L'échéance était passée et pour la première fois de sa vie, Vermieux
+n'avait pas paru!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le lendemain de l'arrivée de Vermieux à Paris et de sa descente dans la
+ménagerie, le petit jour trouva debout François Chausserouge et Jean
+Tabary.
+
+Ils avaient passé le reste de la nuit à faire disparaître les traces de
+leur crime et rien ne subsistait qui pût faire soupçonner qu'un drame
+terrible s'était passé dans l'enceinte de la baraque.
+
+Les cendres des habits de la victime avaient été dispersées.
+
+Les quelques débris d'os qui avaient été recueillis dans les cages
+avaient été enfouis au pied d'un arbre dont le sommet traversait la
+toile; les taches de sang avaient été effacées.
+
+Derrière les barreaux, les animaux repus somnolaient.
+
+Après l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balayé l'horizon et
+chassé les derniers nuages.
+
+Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, séchant la terre et donnant
+à la sève une vigueur nouvelle.
+
+Une véritable journée de printemps s'annonçait.
+
+François Chausserouge, pâle, les traits tirés par les émotions de la
+nuit, assistait en silence à ce réveil de la nature.
+
+Il se sentait peu à peu revivre; son courage s'affermissait maintenant
+qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les murailles, à la
+lueur de la lanterne, l'ombre menaçante du vieil usurier.
+
+Jean Tabary était gouailleur, comme d'habitude. La réussite de son plan
+si rapidement conçu, si heureusement exécuté, l'absence de tout péril le
+rendait guilleret.
+
+A six heures du matin, la ménagerie était nette et luisante de propreté.
+
+Tout était en ordre.
+
+--Tout de même, dit-il, il faut avouer qu'à quelque chose malheur est
+bon... Si la misère ne t'avait pas contraint de renvoyer récemment la
+moitié de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le garçon de piste
+qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de nous débarrasser
+de l'autre...
+
+--Mais les autres employés, qui couchent dehors et qui viendront tout à
+l'heure pour le ménage des bêtes, ça ne leur paraîtra pas louche de
+trouver leur travail fait?
+
+--Ça, j'en fais mon affaire! répliqua Jean Tabary. En attendant, je te
+conseille de te débarbouiller un peu... C'est inouï ce que tu as une
+sale tête.
+
+Chausserouge était en train de faire ses ablutions dans un seau d'eau
+quand les employés arrivèrent.
+
+Jean Tabary les réunit autour de lui:
+
+--Il y a longtemps, déclara-t-il, que je me plains du travail... Tous
+les jours, quand nous descendons à la ménagerie, nous trouvons sans
+cesse quelque chose à redire... Aujourd'hui, nous avons voulu vous
+montrer l'exemple... Voilà comment je veux voir tous les matins la
+besogne faite... Examinez-moi ça et tenez-vous le pour dit!
+
+Puis il rejoignit Chausserouge et l'entraîna chez le prochain marchand
+de vins. A part deux cochers qui buvaient au comptoir un verre de marc,
+la boutique était déserte. Ils purent s'attabler dans un coin et causer
+tranquillement.
+
+--Ce n'est pas tout ça, dit le dompteur, mais maintenant que nous avons
+de l'argent, comment expliquer cette fortune subite à Louise... pour
+qu'elle n'ait pas de soupçons?
+
+Jean Tabary haussa les épaules.
+
+--Ce sera bien simple... Tout à l'heure, quand nous aurons fini de boire
+notre verre de schnick, nous allons rentrer à la caravane et nous lui
+raconterons tout bonnement la chose.
+
+François Chausserouge sursauta en devenant subitement très pâle.
+
+--Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es fou!
+
+--Tiens, c'est toi qui es fou! riposta tranquillement Jean.
+
+--Mais, continua le dompteur, j'aime Louise... Elle aussi, elle
+m'aime!... Elle ne voudra plus me voir, je lui ferai horreur... quand
+elle saura ce que j'ai fait... quand elle saura... que je suis un
+assassin!...
+
+Jean Tabary lui mit brusquement la main sur le bras.
+
+--Oh! mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout pas de
+gros mots! Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce que nous
+devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir des regrets,
+puisque aussi bien il serait trop tard... En ce qui concerne Louise, tu
+me fais l'effet de ne pas la connaître... C'est une femme qui a les
+idées larges et une femme sûre dont l'avis sera précieux en la
+circonstance... Maintenant que nous avons gagné la partie, nous ne
+pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. Elle est de bon
+conseil et si nous l'écoutons, elle qui est désintéressée dans la
+question et qui, par conséquent, envisagera la situation plus nettement
+que nous ne saurions le faire, nous sommes sûrs de ne jamais nous trahir
+ni être trahis.
+
+--Tu es sur qu'elle ne s'indignera pas?
+
+--Elle nous aurait encouragés dans notre entreprise, si elle eût pu la
+prévoir.
+
+--Eh bien! J'aime mieux ça! prononça Chausserouge, que l'idée de trouver
+dans sa maîtresse une alliée ragaillardissait.
+
+Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur!
+
+Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le soleil
+n'était pas venu chasser l'obscurité, il redoutait de voir disparaître
+de nouveau l'astre brillant.
+
+Peut-être avec l'ombre, ses terreurs renaîtraient-elles et eût-il pu
+les cacher à Louise, dont il partageait la couche!
+
+Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait
+complice; elle serait là à toute heure pour le réconforter, chasser les
+fantômes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui,
+peut-être, reviendraient troubler son sommeil.
+
+Il lui semblait que la part de responsabilité qu'assumerait sur sa tête
+Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait d'autant
+la sienne.
+
+Et il ne put se tenir de répéter encore:
+
+--Eh bien, oui! j'aime mieux ça!
+
+Il se leva, appela le garçon et régla la consommation, voulant partir
+tout de suite.
+
+--Oh! Oh! comme tu es pressé! dit Jean en riant de cette hâte subite.
+
+--Oui!... finissons-en... Ça sera un poids de moins!... Comme ça, après,
+il n'en sera plus question!
+
+Quand ils arrivèrent à la caravane, Louise Tabary était levée.
+
+Déjà, très étonnée de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de n'avoir
+pas rencontré son fils, elle était descendue à la ménagerie pour
+demander des nouvelles.
+
+Peut-être un nouvel accident était-il survenu qui avait nécessité leur
+présence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas prévenue?
+
+On l'avait rassurée tout de suite.
+
+Les employés à leur arrivée avaient trouvé le patron et Jean en train de
+nettoyer la ménagerie; tous deux venaient de sortir.
+
+Assurément ils ne devaient pas être loin.
+
+--Ah! vous voilà, les jolis vadrouilleurs! cria-t-elle en les
+apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai été inquiète toute
+la nuit! Où diable avez-vous passé votre jeunesse? En voilà une
+conduite!
+
+--Ferme la porte, dit Jean sans répondre et en s'asseyant près de la
+table, nous avons à parler sérieusement.
+
+Et quand elle eut obéi:
+
+--Maintenant, prends un siège et écoute-nous tranquillement.
+
+Il tira de sa poche son portefeuille, étala sur la table les billets de
+banque qui représentaient sa part, puis:
+
+--Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente opération
+commerciale... Tout ceci est à moi... Chausserouge en a autant... Voilà
+de quoi nous remettre à flot...
+
+Louise Tabary devint subitement très sérieuse.
+
+Tour à tour elle considéra son fils, puis le dompteur, comme pour lire
+dans leurs regards. Tous deux restèrent impassibles.
+
+Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne
+rêvait pas.
+
+--Mais, demanda-t-elle, serait-ce encore... Vermieux?...
+
+--Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary.
+
+Et il ajouta avec un rire gouailleur:
+
+--Mort et enterré!
+
+--Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous l'avez...
+
+--Nous l'avons tué, simplement, déclara le jeune homme.
+
+Et sans se départir de son calme, il conta la nuit passée dans la
+ménagerie, n'omettant aucun détail: l'arrivée de l'usurier, venant de la
+gare de Lyon et s'abritant dans l'établissement, l'idée subite qui avait
+frappé les deux complices et la façon dont ils l'avaient mise à
+exécution, les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la réussite
+complète du plan qui avait été conçu.
+
+Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa maîtresse, cherchant à
+deviner les sentiments que faisait naître en elle le terrible récit,
+s'attendant peut-être à une explosion d'indignation. Il lui sembla
+qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise demander
+tranquillement:
+
+--Au moins, êtes-vous sûr que nulle part la présence de Vermieux n'a été
+signalée avant son arrivée à la ménagerie?
+
+--Parbleu! dit Jean, et c'est lui-même qui a pris soin de nous
+renseigner. Il n'a pas vu une âme depuis la gare de Lyon où, comme
+toujours, il était arrivé à l'improviste, sans avoir annoncé à personne
+son retour.
+
+--Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaillé et je vous en fais mon
+compliment! proclama la mégère.
+
+--Alors, bien sûr, insista Chausserouge, tu ne nous en veux pas? J'avais
+peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirât une telle horreur...
+
+--Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit l'autre
+jour que je me creusais la tête pour trouver une façon d'estamper ce
+vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous dévaliser... J'avoue que
+je n'aurais jamais osé vous conseiller un moyen aussi radical, mais
+puisque l'occasion s'en est présentée, et que vous l'avez saisie, je ne
+puis que vous féliciter hautement. Je n'appelle pas ça un crime,
+j'appelle ça une bonne action. Vous avez fait expier en une seule fois à
+ce vieux brigand, toutes ses canailleries passées. Vous avez, en même
+temps que les vôtres, payé les dettes du Voyage tout entier... Ce sont
+les confrères qui vont être épatés de ne pas voir rappliquer Vermieux
+avec sa sacoche!
+
+Et Louise ne put s'empêcher d'éclater de rire.
+
+--Tiens, vois-tu, continua-t-elle en prenant la main de Chausserouge
+qu'elle attira près d'elle, bien souvent tu as manqué d'énergie, mais
+l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, je t'aimerais rien
+que pour ça!
+
+--Merci! dit le dompteur, à mon tour de te dire ce que nous avons
+décidé, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous associons. Tout
+en restant maître de la plus grande part de la ménagerie, puisque mon
+apport est plus considérable, je prends officiellement ton fils avec
+moi... Nous régulariserons notre situation en passant un acte devant
+notaire, dès que la prudence nous permettra d'y songer. Il faut laisser
+passer un peu d'eau sous le pont... Mais c'est dès à présent chose
+convenue.
+
+--Alors, tous les bonheurs le même jour! Plus de dettes! De l'argent!
+Mon fils établi définitivement... devenant patron!... Et c'est à toi que
+je dois ça... Je ne t'en remercierai jamais assez!
+
+Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux joues.
+
+--Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dîner par
+là-dessus et il n'y paraîtra plus...
+
+Puis, comme si un soupçon nouveau lui traversait la cervelle:
+
+--Vous êtes bien sur qu'il n'y avait personne dans la ménagerie quand
+vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... personne?
+
+--Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant les
+épaules.
+
+--On n'a rien entendu du dehors?
+
+--Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le tonnerre,
+les éclairs, tout le diable et son train... Je te dis que tout le monde
+était d'accord... jusqu'aux bêtes qui réclamaient de la pâture... Il
+fallait qu'il y passe... Sa dernière heure avait sonné... Ce n'est pas
+notre faute... Nous n'avons été que des instruments...
+
+--Qui ont obéi à la destinée! dit le superstitieux Chausserouge, heureux
+de trouver dans l'argumentation de son complice une excuse propre à
+calmer le cri de sa conscience.
+
+Puis, comme l'heure du repas approchait:
+
+--Maintenant, les enfants, vous savez, assez causé. Nous n'avons plus
+rien à nous dire... Il ne s'est rien passé et nous ne savons rien.
+
+Elle se pencha hors de la caravane et appela:
+
+--Fatma, dis à Zézette de venir déjeuner.
+
+Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ, sortit de la tente
+qui avoisinait la caravane.
+
+--Mâme Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zézette, elle est
+toute drôle, ce matin!
+
+--Elle est malade? demanda le dompteur vivement.
+
+--Je ne sais pas... Elle est couchée... elle ne se plaint pas et elle a
+les yeux grands ouverts.
+
+Chausserouge descendit et entra dans la tente.
+
+La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait chaque
+soir,--depuis que son père avait élu domicile chez Louise Tabary--à côté
+de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires de l'entresort.
+
+Elle avait le visage empourpré, les yeux cernés, les mains brûlantes.
+
+A l'aspect de son père, son regard se mouilla, tandis que ses traits se
+contractaient. Sans doute la vue de son père renouvelait en elle les
+émotions qu'elle avait ressenties durant la terrible veille, car un
+tremblement convulsif secoua tout son corps.
+
+Chausserouge s'était assis, très tendre et très caressant, auprès de sa
+petite fille. Il lui tâta le pouls qui lui parut agité.
+
+--Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite Zézette?
+
+Elle regarda fixement son père, comme pour se demander si elle n'avait
+pas été l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination effroyable.
+
+Cet homme, si bon, si doux, était-il bien le même, qu'elle avait vu, la
+nuit précédente, distribuant à ses bêtes, des lambeaux de chair humaine?
+
+Elle avait envie de lui crier:
+
+--Dis, n'est-ce pas? dis que j'ai rêvé! Tu n'es pas un assassin!
+
+Mais elle se contint et balbutia:
+
+--J'ai eu peur... cette nuit!
+
+--Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se froncèrent. Peur de
+quoi?
+
+Elle fit un effort sur elle-même:
+
+--J'ai eu peur de l'orage.
+
+Au ton dont son père venait de lui poser cette dernière question, elle
+venait de comprendre qu'elle ne s'était point trompée. Un travail
+s'opéra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait
+pas connaître, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur
+de son père?
+
+Et qui sait?
+
+Peut-être François n'était-il si tendre avec elle que parce qu'il se
+doutait... Peut-être était-ce une feinte et voulait-il s'assurer
+qu'elle, Zézette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait
+entendre qu'elle savait... à quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un
+homme qui n'hésite pas à tuer, n'hésiterait peut-être pas à se
+débarrasser de l'unique témoin de son crime?
+
+Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggéra une fable qu'elle
+débita d'une voix haletante, entrecoupée:
+
+--Voilà... je t'ai désobéi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je
+suis rentrée dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient
+pas travaillé étaient déjà couchées... Quand j'ai vu qu'elles dormaient,
+je suis ressortie... J'ai pensé que malgré la pluie... il y avait
+peut-être une dernière représentation chez Decker... où on joue «Peau
+d'âne»... J'avais envie de voir... J'ai profité d'un moment où ça
+tombait moins fort... et j'ai couru près des colonnes de la place du
+Trône où Decker est installé... Mais c'était fermé... Alors j'ai voulu
+revenir, mais le tonnerre s'est mis à gronder... j'ai eu peur et je me
+suis cachée derrière un tour de toile... J'étais mouillée... j'ai eu
+froid... Quand je suis rentrée et que je me suis mise au lit... je
+grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voilà!
+
+Chausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait rien.
+
+--C'est comme cela qu'on attrape du mal, dit-il, d'un ton fâché... Tu
+vas te tenir chaudement... On va te faire de la tisane et demain il n'y
+paraîtra plus. Voilà ce que c'est que de désobéir à son père.
+
+Et il s'éloigna après avoir embrassé sa fille, qui ne lui rendit pas son
+baiser.
+
+--Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabary en le voyant rentrer.
+
+--Oh! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce matin,
+elle a un peu de fièvre nerveuse... C'est tout le tempérament de sa
+mère, cette sacrée gamine, la moindre imprudence la flanque par terre!
+
+La vérité était que, depuis la mort d'Amélie, Zézette, habituée aux
+câlineries de la jeune femme, n'avait pu prendre son parti de l'abandon
+dans lequel la laissait son père.
+
+Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que Chausserouge
+désertait chaque nuit, on avait imaginé d'établir son lit dans la tente
+des pensionnaires de l'entresort, qui étaient censées veiller sur elle.
+
+Mais elle avait à souffrir d'un isolement encore plus pénible. Les trois
+femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le moment où
+Louise rentrait dans sa caravane, et sûres dès lors de ne pas être
+surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et couraient
+rejoindre, dans les hôtels du voisinage, l'amant en titre ou l'amant de
+rencontre, que leur avait fourni, dans la journée, le hasard des
+représentations.
+
+Tout d'abord, elles avaient été gênées par la présence de l'enfant, mais
+Fatma qui, par ses prévenances, avait conquis, dès l'abord, le coeur de
+Zézette, s'était assurée de son silence, et bientôt elles avaient pu
+continuer leurs expéditions nocturnes.
+
+Zézette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. Négligée
+par son père, elle avait reporté sur ses bêtes toute l'affection dont
+elle était capable.
+
+Une fois seule, elle se levait à son tour, parvenait en talonnant
+jusqu'à la ménagerie, dans laquelle elle s'introduisait en passant
+par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au matin
+dans un petit nid, au milieu du fourrage, à deux pas de l'Etourdi, son
+poney.
+
+Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire passer
+sa langue sur son visage. L'haleine chaude du cheval venait la caresser
+et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au milieu de ses
+bêtes.
+
+Parfois un rugissement la réveillait. Les yeux fermés, ses lèvres
+murmuraient le nom de la bête... qu'elle reconnaissait au son de sa
+voix.
+
+--Tiens!... Rachel qui ne dort pas!
+
+Et elle reprenait son sommeil à peine interrompu.
+
+Chaque nuit, depuis que le veilleur avait été supprimé, elle répétait le
+même manège, ne regagnant la tente qu'à l'heure précise où les employés
+allaient arriver pour nettoyer la ménagerie et préparer la
+représentation.
+
+Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient
+reposant très calme, dans son petit lit et prête à se lever.
+
+Ces escapades étaient pour elle pleines de charme.
+
+La ménagerie, c'était sa raison d'être; toutes les bêtes étaient ses
+amies; Elle respirait avec délices la senteur du foin au milieu duquel
+elle s'enfouissait, l'odeur âcre des fauves... Elle était là dans son
+élément. Là, elle oubliait tout, sa mère morte, ses chagrins de petite
+fille...
+
+La nuit du crime, pendant que le service était terminé, elle était venue
+s'installer à sa place accoutumée, au moment même où dans sa caravane,
+le dompteur, aidé de son complice, dépouillait Vermieux après l'avoir
+assassiné.
+
+Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les éclats de la foudre qui
+tonnait sans relâche. Elle avait fermé les yeux, puis tout à coup un son
+de voix l'avait éveillée et une lueur tremblante avait attiré son
+attention.
+
+Soulevée sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son père,
+poussant l'étal sur lequel gisaient épars des membres humains... qu'ils
+distribuaient aux animaux!
+
+Terrifiée par ce spectacle, elle avait été sur le point de pousser un
+cri... ce cri s'était étranglé dans sa gorge.
+
+A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient
+d'elle...
+
+Et voilà que tout à coup, au moment où ils étaient parvenus à cinq pas
+du fenil, en face de la cage de Néron, elle avait vu jeter à l'animal
+une cuisse décharnée, une cuisse humaine!...
+
+Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqué sur l'étal un nouveau
+morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de Vermieux!...
+
+C'était le vieil usurier que les deux hommes avaient tué... et qu'ils
+avaient dépecé avant de le distribuer aux bêtes!...
+
+Cette fois, son effroi avait surpassé ses forces... Ses yeux s'étaient
+voilés et elle était tombé sans connaissance au fond du petit nid
+qu'elle s'était ménagé.
+
+Quand elle revint à elle, ranimée par l'haleine chaude du poney, qui
+promenait son nez sur le visage glacé de sa petite maîtresse, le jour
+allait poindre.
+
+Elle rassembla ses esprits, frémit au souvenir du spectacle auquel elle
+avait assisté, bien involontairement, crut un instant avoir rêvé, mais
+la présence des deux hommes qu'elle vit à l'autre bout de la ménagerie,
+occupés à un travail dont elle ne put se rendre compte à cause de
+l'éloignement, la convainquit qu'elle ne s'était pas trompée.
+
+Elle n'eut plus qu'une idée: se sauver, regagner la tente sans qu'on la
+vît.
+
+Et elle y parvint en profitant d'un moment où son père et Jean Tabary
+procédaient, toujours à l'aide de leur lanterne, au nettoyage de la cage
+extrême, occupée par les tigres.
+
+Elle ne respira à l'aise que lorsqu'elle se sentit étendue entre les
+draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la réaction qui s'opéra
+en elle, une fièvre la saisit qui ne la quitta plus jusqu'à l'heure où
+son père vint prendre de ses nouvelles.
+
+Toutefois, et en dépit des recommandations de François, elle se leva
+dans l'après-midi.
+
+Comme si la nature entière se réjouissait de la disparition de
+l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de
+foire.
+
+On eût dit que le hasard taquin avait renoncé à tenir rigueur aux
+forains, maintenant qu'à leur insu ils n'étaient plus sous le coup d'un
+remboursement qu'il leur eût été, la veille, impossible d'effectuer.
+
+Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affluence de monde,
+même le jour de Pâques; jamais on n'avait réalisé d'aussi belles
+recettes.
+
+Cette circonstance inspira à Jean Tabary quelques réflexions
+philosophiques:
+
+--Dire que si nous avions eu ce temps-là hier, murmura-t-il à l'oreille
+de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie... Demain nous
+aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-être
+aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, toi
+de la même somme... et tes dettes en plus! A quoi tient la vie d'un
+homme, tout de même! A un orage!... Tu avais raison! Il n'y a pas à
+dire! C'est la destinée!
+
+Mais le dompteur n'était pas en train de philosopher. A mesure que
+l'heure s'avançait, une sorte d'inquiétude intime, sinon de peur, et
+qu'il n'avait jamais éprouvée avant d'entrer dans les cages l'étreignait
+et le rendait nerveux.
+
+Quand, après le déjeuner, il descendit dans la ménagerie et qu'il passa
+devant les cages, il se sentit agité par un petit frémissement.
+
+Il éprouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais ressenti
+en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte superstitieuse qu'il
+ne s'expliquait pas.
+
+Invinciblement, et quelque effort qu'il fît pour la chasser, la vision
+obsédante de la scène de la nuit revenait devant ses yeux.
+
+Sur l'étal il revoyait les membres pantelants de Vermieux et, dans le
+regard de ces bêtes qui avaient dévoré le corps de l'usurier, il lui
+semblait retrouver le regard de la victime.
+
+Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. La
+vieille tradition des dompteurs lui revint en mémoire. La chair humaine
+avait un goût... et, quand les animaux en avaient mangé une fois...
+
+Et ce Tabary qui avait passé outre, qui avait défié la légende, en
+donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile à manier, les
+plus gros morceaux!...
+
+Avant de frapper les trois coups, il hésita...
+
+Mais il songea que de l'autre côté de la cloison qui le séparait des
+cages tout un public attendait, un public comme il était déshabitué d'en
+voir à la ménagerie.
+
+L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front baigné
+de sueur, il fit effort sur lui-même et il heurta la porte du pommeau de
+son fouet.
+
+--Passez! cria de l'extérieur Jean Tabary.
+
+Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien
+d'insolite dans l'attitude des deux bêtes; alors, subitement, il
+recouvra son sang-froid.
+
+Il eut honte de lui-même, et comme pour se punir de son instant de
+faiblesse, il redoubla d'audace.
+
+Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les
+pourchassa à coups de fouet, les fouailla impitoyablement, trouvant une
+sorte de plaisir âcre à se venger sur elles de sa peur.
+
+Et les exercices se succédaient; tous ses pensionnaires défilèrent
+devant lui, menés rondement, manoeuvrés avec une vigueur et une témérité
+à laquelle il ne les avait pas habitués.
+
+Et le public enthousiasmé par cette furia dont il ne pouvait pas
+soupçonner le mobile, acclamait le dompteur à chacune de ses entrées de
+cage.
+
+Énervé par la lutte, excité par les applaudissements, Chausserouge
+accomplit des prodiges.
+
+Il lui vint subitement en tête de nouvelles idées qu'il eut la fantaisie
+de mettre immédiatement en pratique, et sa volonté réduisait les animaux
+affolés à une obéissance qu'il n'avais jamais obtenue jusqu'ici.
+
+Jean Tabary suivait d'un oeil étonné les péripéties émouvantes de ce
+duel.
+
+--Mâtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire d'hier qui
+lui a secoué le sang! Mais quel succès!...
+
+Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numéro. François devait
+terminer la représentation par les exercices habituels de Néron, le
+grand lion à crinière noire, dont l'âge avait fait le pensionnaire le
+plus redoutable de la ménagerie.
+
+Pendant qu'on sablait à nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit le
+dompteur dans le réduit où il attendait que tout fût préparé et qu'on
+eût introduit l'animal. François Chausserouge, l'oeil fiévreux,
+épongeait son front baigné de sueur.
+
+--Eh bien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, tu sais,
+sois prudent, tout de même... avec Néron. Il n'entend pas la
+plaisanterie.
+
+--Ne t'occupes pas de ça, riposta le dompteur, d'un ton saccadé, il
+faudra qu'il marche... comme les autres!
+
+Un instant après, il se trouva face à face avec le lion. Mais Néron
+était aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilité qui
+exaspéra la nervosité de Chausserouge.
+
+Ne pouvant contraindre l'animal à l'obéissance par ses moyens habituels,
+Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du fauve qui, tapi
+dans un coin, les oreilles basses et grondant la colère, le couvait
+sournoisement du regard et il s'acharna sur lui.
+
+Vaincu par la douleur, fasciné par l'oeil brillant de son dompteur,
+Néron bondit, sauta, lançant des coups de patte qu'esquivait à chaque
+coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps un arrière.
+
+A chaque audace nouvelle, à chaque attaque parée, le public, que
+passionnait cette lutte, applaudissait.
+
+Enfin, épuisé, haletant, après avoir successivement accompli toute la
+série de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, le
+poil hérissé, la gueule sanglante...
+
+Alors Chausserouge s'avança au bord de la cage, salua la foule, puis
+rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Néron, saisit de ses
+deux mains les mâchoires puissantes de son adversaire et, se penchant en
+avant, il introduisit la moitié de sa tête dans la gueule béante du
+monstre...
+
+Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inouï de
+témérité.
+
+Tout à coup, le dompteur se sentit pris comme dans un étau. Les
+mâchoires de la bête, détendues par son effort, se refermaient
+progressivement, les crocs s'enfonçaient, comprimaient les os du crâne.
+
+Son corps eut un brusque ressaut en arrière, mais impossible d'échapper
+à l'implacable étreinte...
+
+Dans cette seconde suprême, Chausserouge eut la conscience qu'il était
+perdu. Il fit appel à toutes ses forces, poussa un cri étouffé:
+
+--A moi! Jean!
+
+Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la
+puissance, il serra à l'étouffer la gorge du monstre.
+
+Par bonheur Jean Tabary, qui redoutait une catastrophe depuis le
+commencement de cette extraordinaire séance, se tenant prêt à porter
+secours à son associé, avait gardé à portée de sa main une barre longue
+et aiguë.
+
+Il en porta, à travers les barreaux, un coup terrible dans les flancs du
+lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de ce
+mouvement, se redressa d'un coup de reins.
+
+Les crocs avaient creusé de chaque côté de sa face de larges sillons.
+
+Bien qu'aveuglé par le sang, méconnaissable, il s'était aussitôt penché,
+rapide comme l'éclair, avait ramassé sa fourche et de nouveau avec rage,
+il était revenu à la charge. Le public debout, massé devant la cage,
+épouvanté, poussait des cris d'effroi...
+
+En vain Tabary continuait à harceler la bête pour l'empêcher de se ruer
+sur son dompteur, et il clamait de toute sa force:
+
+--En arrière! En arrière! Sors! on va t'ouvrir!
+
+Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant à chaque
+coup la peau du fauve.
+
+Hurlant de douleur, affolé à son tour, rendu furieux par la souffrance,
+saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'écrasant la tête contre
+les barreaux.
+
+François sans relâche, poursuivait son oeuvre de vengeance, cognant au
+hasard, comme un fou... Tout à coup, Néron poussa un rugissement
+formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la
+langue pendante. La fourche, poussée d'une main ferme, s'était enfoncée
+tout entière dans son côté.
+
+Ce fut alors un spectacle horrible...
+
+Comme s'il eût voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans se
+soucier des coups de griffe que l'animal lançait dans le vide, le
+dompteur s'acharnait sur son pensionnaire...
+
+Enfin, les rugissements cessèrent pour faire place à des grondements
+étouffés, la queue cessa de battre les barreaux et le corps du monstre
+resta immobile baignant dans une mare de sang.
+
+La frénésie du dompteur se calma immédiatement. Un voile passa devant
+ses yeux, il trébucha et tomba dans les bras des garçons de piste qui,
+debout derrière la petite porte, étaient entrés dès que l'animal,
+désormais sans mouvement, eût cessé de leur inspirer de la crainte.
+
+Dès lors, ce fut dans tout l'établissement un tumulte indescriptible.
+Le dompteur était-il blessé grièvement?... Le lion était-il mort?
+
+Jean Tabary, très émotionné par le spectacle auquel il venait
+d'assister, eut toutes les peines du monde à faire évacuer la baraque;
+puis, dès qu'il eut fait fermer l'auvent de la ménagerie, il courut à la
+caravane où l'on venait de transporter le blessé.
+
+Déjà, un médecin qui s'était trouvé mêlé à l'assistance, s'occupait à
+lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes,
+n'étaient pas graves.
+
+Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, à demi évanoui, pansa
+les plaies béantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui se
+lamentait.
+
+--Je l'ai toujours dit! Il était trop brave! trop téméraire! Ça devait
+arriver!
+
+--Ne craignez rien! répliqua le docteur. La convalescence sera longue,
+douloureuse, mais, dès à présent, je réponds de sa vie!
+
+A côté du lit, Zézette considérait le blessé, l'oeil sec, comme si une
+pensée profonde la rendait indifférente à l'accident dont venait d'être
+victime son père.
+
+Profitant d'un instant où on l'avait laissée seule, elle s'était levée,
+s'était glissée dans la ménagerie et enfouie dans la cachette d'où elle
+avait assisté la veille au dépeçage de Vermieux, elle avait suivi toutes
+les phases de la lutte d'où Chausserouge était sorti vainqueur, mais le
+visage en lambeaux.
+
+Comme hypnotisée par ce spectacle, pas un cri ne s'était échappé de sa
+gorge, et maintenant dans sa petite tête s'agitaient des pensées
+confuses, nullement étonnée d'une issue qui lui apparaissait la suite
+logique du crime de la nuit.
+
+N'était-ce pas le commencement fatal de la punition réservée aux
+criminels? N'était-ce pas le commencement de la revanche de Vermieux?
+
+Mais ni un mot, ni un geste, qui pût faire soupçonner à quiconque
+quelles idées contradictoires bouillonnaient au fond de sa cervelle
+d'enfant. Elle n'éprouvait plus pour son père l'affection d'autrefois...
+
+Il lui semblait que «son bon François» était mort et qu'il avait fait
+place à un homme méchant... dont la vue ne lui causait pas d'horreur,
+puisqu'il ressemblait à son père, mais pour lequel elle éprouvait une
+aversion instinctive.
+
+Aussi, quand Chausserouge revenu à lui et apercevant sa fille assise à
+son chevet, l'attira à lui, en disant d'une voix lente:
+
+--Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille!
+
+Elle hésita avant de lui tendre son front.
+
+Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'eût embrassée:
+
+--Tu aurais été orpheline, vois-tu, continua le dompteur. J'aurais été
+retrouver ta mère, si je n'avais pas eu la force d'abattre Néron... Mais
+Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, Louise?
+
+--Peux-tu en douter! s'exclama la Tabary. Ah! tant que je serai là, la
+pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne parle pas, ça
+te fait mal et le médecin l'a défendu.
+
+Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse,
+Zézette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers elle
+et resta accoudée au lit de son père. Cette Tabary, elle la détestait...
+sincèrement, sans restriction!
+
+Et ce Jean,, l'autre, qui avait certainement poussé Chausserouge à
+commettre un crime!
+
+--Ah! celui-là, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa présence. Il
+était le mauvais génie de la maison. Que de fois n'avait-il pas fait
+pleurer sa mère! Et aujourd'hui n'était-il pas cause si elle ne pouvait
+plus aimer son père?
+
+Cependant, Chausserouge, à qui revenait peu à peu la mémoire des faits,
+maintenant que la douleur légèrement calmée lui laissait un peu de
+répit, interrogea:
+
+--Et Néron? Est-ce que je l'ai tué?
+
+--Non, répondit Jean, mais il n'en vaut guère mieux.
+
+--Ah! dit le dompteur en fermant les yeux.
+
+Et il n'en demanda pas davantage.
+
+En effet, aussitôt que les soins qu'on avait dû prodiguer à Chausserouge
+avaient laissé quelque répit, on s'était occupé de Néron.
+
+L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le
+vétérinaire. Grâce à l'état de faiblesse du lion, qui respirait à peine,
+on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit de
+paille hors de la cage centrale et l'établir dans une cage voisine.
+
+Quand Tabary interrogea le vétérinaire sur l'issue probable de
+l'aventure:
+
+--Je ne puis rien vous dire, répliqua le praticien, avec ces bêtes-là,
+on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent à la vie
+comme par enchantement... Leur nature offre tant de résistance... La
+grande difficulté ce sera de pouvoir soigner votre pensionnaire quand
+ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-là ont beaucoup de
+mémoire et beaucoup de rancune. Il y aura à l'avenir, s'il en réchappe,
+de grandes précautions à prendre.
+
+--Enfin, vous croyez que nous le sauverons?...
+
+--Peut-être!
+
+--Ah! tant mieux, songez donc! la plus belle pièce de la ménagerie!
+
+Dans la soirée, Chausserouge eut la fièvre. On dut faire revenir le
+médecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la diète, et dans la
+crainte d'un érysipèle, prodigua les antiseptiques, mais, après son
+départ et dès que la nuit fut complètement venue, la fièvre se changea
+en délire.
+
+Très agité, le visage en feu, le dompteur prononça des mots sans suite.
+
+--Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas à sa mère, il ne sait
+plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le morceau...
+
+On envoya Zézette se coucher et Louise Tabary déclara qu'elle se
+chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas où elle
+serait trop fatiguée, son fils la suppléerait. Bien lui en prit, car
+vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquiétantes
+proportions.
+
+Chausserouge eut le cauchemar. Au moment où on le croyait assoupi, de
+terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se dressa
+sur son séant, les pupilles dilatées, arracha d'un geste brusque
+l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fixé sur la porte:
+
+--Néron! Voilà Néron! attends, sale bête! Tu ne veux pas... Tu ne veux
+pas sauter... Attends que je prenne ma fourche! Tiens! Tiens! attrape!
+
+Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille.
+Puis, tout à coup, il poussa un cri:
+
+--Ce n'est pas Néron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est pas mort! Il
+s'avance! Il me prend! Il me mord! Ma tête! Ma tête! A moi! Au secours!
+C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je te dis! Va-t'en!
+
+Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour échapper à
+une étreinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il
+roulait sur son lit.
+
+En vain, Louise Tabary et Jean consternés, craignant à chaque minute que
+ses cris n'eussent un écho au dehors, tentaient-ils de te calmer.
+
+--Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! Calme-toi!
+
+Chausserouge ne voulait rien entendre.
+
+--Je vous dis que si! C'est Vermieux qui revient. Je le vois bien! Il
+est là. Il ricane, tiens, là, dans le coin! Mais va-t'en donc, démon!
+C'est lui qui s'est vengé! C'est lui qui m'a fait mordre par Néron! Mais
+je le tuerai! Je vous jure, je le tuerai!
+
+Enfin, la voix s'éteignit dans sa gorge. Épuisé par cet effort, il
+retomba haletant sur son lit.
+
+Louise épongea soigneusement le visage de François humide de sueur et
+de sang, humecta et rafraîchit les plaies à l'aide de compresses
+imbibées d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui
+subsista jusqu'au matin.
+
+--Il a eu une nuit fort agitée, dit Louise au docteur, quand il revint
+prendre des nouvelles du malade.
+
+--Alors il serait peut-être prudent de le faire transporter dans un
+hôpital ou une maison de santé... Il y serait plus aisément et plus
+efficacement soigné...
+
+--Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas qu'une
+pareille scène se renouvelât devant des étrangers. François a horreur
+des hospices... Ici nous serons à même de lui donner tous les soins que
+nécessitera son état, et l'idée qu'il est à côté de sa ménagerie, que
+ses bêtes ont besoin de lui, hâtera sa convalescence.
+
+Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, s'était
+répandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais dans tout
+Paris.
+
+De plusieurs journaux on était venu interroger Jean Tabary qui, heureux
+de la réclame dont allait bénéficier l'établissement, s'était prêté très
+complaisamment aux interviews.
+
+Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, criant:
+
+ DEMANDEZ LE TERRIBLE ACCIDENT
+ DE LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE
+
+ _Derniers détails!--Cinq centimes!_
+
+Dès le lendemain, la ménagerie fut littéralement envahie. On venait
+demander des nouvelles du dompteur. On voulait voir Néron. Jean Tabary
+résolût alors d'ouvrir au public les portes de l'établissement.
+
+Pour une somme modique, on était admis à visiter les animaux et
+plusieurs fois par jour, l'explicateur donnait les mêmes détails qu'aux
+représentations ordinaires.
+
+La foule stationnait longuement devant la cage où gisait le lion blessé.
+
+Au bas de cette cage, on avait accroché une large pancarte, portant ces
+mots:
+
+ NÉRON
+ LION DE L'ATLAS
+ _qui le 7 avril a failli dévorer le dompteur Chausserouge._
+
+Après le récit émouvant que faisait de la lutte l'adroit bonisseur, les
+assistants se retiraient pour faire place à de nouveaux curieux.
+
+--Quel dommage! dit Jean Tabary à sa mère, que nous n'ayons personne
+pour faire une entrée de cage!... C'est toujours notre chance... Si,
+comme j'en ai eu l'idée un moment, j'avais appris le métier...
+
+--Il n'y a pas que Chausserouge au monde, dit Louise. Tu ne pourrais pas
+trouver un dompteur sans ouvrage, qui consentirait à servir chez nous,
+en attendant le rétablissement de François?
+
+--Pourvu qu'il se rétablisse! dit le jeune homme.
+
+--Il le faut, riposta la mère, nous n'avons pas signé l'acte
+d'association, après il pourra se faire boulotter, s'il veut..., et
+ajouta-t-elle cyniquement, le plus tôt sera le mieux... Avec ses
+scrupules et ses cauchemars, il finira par nous compromettre, cet
+animal-là!... Ce serait vraiment dommage, au moment où la veine paraît
+tourner et où nous voilà presque au-dessus de nos affaires!... Au fond,
+c'est très heureux, cet accident... si jamais nous avions pu être
+soupçonné, le bruit qu'on fait autour de nous maintenant déroutera les
+recherches... C'est pas ici qu'on viendra demander des nouvelles de
+Vermieux... alibi tout trouvé! Chausserouge au lit! La ménagerie en
+l'air, envahie par les curieux... Ce ne serait pas le moment de
+commettre un crime... si la chose n'était pas faite!
+
+--C'est vrai tout de même, dit Jean Tabary frappé de l'observation de sa
+mère.
+
+--Et pense, ajouta la mégère, si un second malheur, définitif cette
+fois, allait arriver à François... après l'acte d'association signé...
+C'est nous qui resterions les seuls maîtres... les patrons.
+
+--Oui, mais il y a Zézette qui hériterait?
+
+--Zézette est mineure... et c'est nous qui serions les tuteurs, dit
+Louise avec un sourire mauvais. Aie donc confiance en moi, fillot!... En
+attendant occupe-toi de me trouver un remplaçant provisoire à
+Chausserouge!
+
+Le jour même, Jean Tabary se mit en quête.
+
+Sur les indications obligeantes d'un forain de ses amis, il parvint à
+découvrir son homme.
+
+Un jeune dompteur, très connu sur le Voyage sous le nom de Giovanni,
+était actuellement sans emploi.
+
+Il s'aboucha avec lui et tout de suite fit affaire.
+
+--Vous arrivez, dit le belluaire, juste au moment où je me préparais à
+aller vous faire mes offres de service. J'ai appris l'accident survenu à
+Chausserouge et je pensais, en effet, que vous deviez vous trouver dans
+l'embarras...
+
+--Vous n'avez pas peur de prendre la succession de Chausserouge?
+
+--Alors, je ne serais pas dompteur! répliqua le jeune homme en souriant.
+Pour nous autres, qui avons l'habitude du métier, nous trouvons dans le
+danger un attrait irrésistible et d'ailleurs, y a-t-il tant de danger? A
+part Néron, qui doit être mort...
+
+--Non, il est grièvement blessé et nous espérons le sauver.
+
+--Eh bien! à part Néron, les autres bêtes ne sont pas dangereuses. Je
+connais Chausserouge, je sais ses exercices par coeur et je me fais fort
+après une répétition pour habituer les bêtes à moi, de paraître en
+public... Je vous demande seulement de chauffer un peu mon entrée de
+cage.
+
+--Ne craignez rien! Nous allons profiter de la réclame de l'accident et
+faire une sérieuse publicité. Comptez sur moi.
+
+--Eh bien! Alors, quand vous voudrez.
+
+--Dès demain, dit Jean Tabary enchanté.
+
+Séance tenante, il fit signer à Giovanni un engagement, puis, après la
+conclusion du traité, la conversation s'engagea, très amicale, chacun
+donnant à l'autre les renseignements qui pouvaient l'intéresser.
+
+Giovanni raconta son histoire. Il était né à Montmartre avait fait chez
+son père, patron menuisier, son apprentissage.
+
+Il n'avait pu s'accoutumer à une existence calme et tranquille; il
+rêvait de devenir acteur ou saltimbanque, trouvait un charme infini à la
+vie libre, indépendante et bohème.
+
+Le soir, dès qu'il avait dîné, il s'échappait de la maison paternelle et
+courait au théâtre Montmartre, où on l'avait admis comme figurant, et
+c'était pour lui une grande joie de revêtir les oripeaux brillants des
+drames de cape et d'épée.
+
+Puis, un beau jour, le Voyage étant venu s'installer boulevard de
+Clichy, le jeune homme devint chez Devisme ou au théâtre Decker une
+«_tête à l'huile_»[4] très assidue.
+
+[4] On appelle _tête à l'huile_ les figurants qui prêtent leur
+concours gratuitement, pour l'amour de l'art.
+
+On le remarqua; on l'encouragea; il finit par se faire engager à de
+dérisoires appointements et quand le Voyage leva le siège, sa résolution
+était prise. Il abandonna la maison paternelle et le métier de menuisier
+et partit.
+
+Depuis, il avait fait un peu tous les métiers, bonisseur, pitre, etc. Il
+ne tarda pas à trouver sa véritable voie.
+
+Entré en dernier lieu comme garçon de piste à la ménagerie Bella-Mina,
+il dut défendre la baraque de sa patronne contre l'envahissement d'une
+bande d'énergumènes réclamant à grands cris le renvoi de l'orchestre
+composé en grande partie de musiciens allemands.
+
+Pour calmer l'effervescence, la dompteuse dut se résoudre à remplacer
+ces étrangers par des Français, mais il n'était pas facile d'en recruter
+du jour au lendemain.
+
+Giovanni,--c'était le pseudonyme qu'il avait choisi depuis son arrivée
+sur le Voyage, car il s'appelait de son vrai nom Émile Pascaud,--s'offrit
+de reconstituer la petite troupe; il se souvint que lui même jadis avait
+fait partie de l'_Harmonie Montmartroise_, en qualité de piston, et pour
+prix de son service, il s'adjugea le titre de chef d'orchestre.
+
+Dès lors, il devint le bras droit de Bella-Mina.
+
+Il s'acquittait fort bien, avec une rare intelligence, de ses nouvelles
+fonctions et la dompteuse n'eut pas à regretter le départ de ses anciens
+pensionnaires.
+
+Elle s'adjoignait ordinairement un aide, ce qui rendait ses
+représentations fort intéressantes, mais, un beau jour, après une prise
+de bec avec Gladiator, son second, elle resta seule pour diriger sa
+maison et faire ses entrées de cage.
+
+Ce fut encore Giovanni qui la tira d'affaire.
+
+--Patronne, lui dit-il, depuis que je vous vois, je me suis mis dans la
+tête de faire comme vous... Chaque jour je vous admire et je vous
+envie... Je crois qu'après avoir bien cherché, ma vocation s'est
+révélée... Je veux être dompteur!... Puisque vous voilà seule, c'est
+l'occasion de m'essayer... Voulez-vous me donner quelques leçons et
+m'autoriser à vous suppléer?
+
+--Mais, mon garçon, le métier ne s'apprend pas en une minute, ni en un
+jour. Il ne suffit pas de vouloir, il faut un long apprentissage.
+
+--Qui vous dit que je ne l'aie pas fait un peu, l'apprentissage
+nécessaire... Moi, le danger m'attire... j'aime les bêtes et on dirait
+qu'elles reconnaissent en moi un homme destiné à vivre avec elles... Je
+ne vous l'ai jamais dit, mais quand j'étais garçon de piste et que
+j'avais pour tâche de nettoyer les cages, bien souvent, sans vous le
+dire, je suis entré faire mon office, par bravade et par plaisir, sans
+avoir pris le soin de faire au préalable sortir les animaux... Il ne
+m'est jamais rien arrivé... Et depuis je vous ai tant vu... qu'il me
+semble que rien ne me sera plus facile que de vous imiter et de me faire
+obéir.
+
+Bella-Mina considéra curieusement ce grand garçon si enthousiaste et si
+sûr de lui-même. Après tout, n'était ce pas comme cela que les vocations
+se manifestaient d'ordinaire?
+
+Giovanni était inconnu du public. Il était jeune--vingt ans à
+peine--bien fait de sa personne, joli garçon. Pourquoi ne réussirait-il
+pas?
+
+Et alors, en le présentant comme son élève, quelle réclame ne se
+ferait-elle pas? De plus, il lui devrait tout et elle se l'attacherait.
+
+Il y avait pour elle tout bénéfice à accepter, d'autant plus que
+Giovanni coûterait moins cher qu'un professionnel. Elle accepta.
+L'expérience ne tarda pas à la convaincre qu'elle avait eu raison.
+Giovanni eut un début excellent.
+
+Encouragé, il prit, de jour en jour, plus de goût à son métier,
+s'ingénia à imaginer des numéros inédits, difficiles, et au bout de
+trois ans il égalait sa patronne, qui pourtant jouissait d'une certaine
+célébrité.
+
+Bella-Mina en conçut sinon de la jalousie, du moins un secret dépit, qui
+se manifesta dans diverses circonstances où elle n'eut pas toujours pour
+son aide le ménagement qu'il eut été en droit d'attendre.
+
+Il avait toujours fait son service irréprochablement, avait contribué
+pour beaucoup au succès de l'établissement, et il eut mérité plus
+d'égards qu'on n'en avait pour lui, mais deux raisons lui faisaient
+supporter les petits ennuis de la vie commune: la première, c'est qu'il
+éprouvait un grand attachement pour ses bêtes, dont il connaissait
+aujourd'hui les moeurs, le caractère, le tempérament; la seconde, c'est
+qu'il caressait au fond de son coeur un rêve quelque peu ambitieux.
+
+La ménagerie appartenait en propre à Bella-Mina qui était restée veuve
+avec une fille, assez jolie, âgée maintenant de dix-sept ans.
+
+Cette jeune personne, très bien élevée, et à laquelle sa mère avait
+refusé de faire embrasser l'aventureuse carrière de dompteuse, était
+l'unique héritière et Giovanni se disait que s'il pouvait rester en
+place jusqu'à l'heure où sonnerait forcément pour Bella-Mina qui allait
+maintenant sur ses quarante ans, l'heure de la retraite, il deviendrait
+l'homme indispensable et probablement le mari de la reine.
+
+Bella-Mina aimait trop ses animaux pour se résigner à les voir passer
+dans des mains étrangères.
+
+Mais il se trompa dans ses calculs. Il laissa voir qu'il fondait des
+espérances sur l'éventuelle succession de la dompteuse, et celle-ci ne
+le lui pardonna pas.
+
+Les tiraillements entre sa patronne et lui s'accentuèrent de jour en
+jour et un beau matin une scène violente éclata. Bella-Mina lui reprocha
+amèrement de ne lui montrer que de l'ingratitude pour tout le bien
+qu'elle lui avait fait.
+
+Elle l'avait ramassé dans la crotte, c'était le cas de le dire, elle lui
+avait donné gratuitement des leçons. S'il était aujourd'hui quelque
+chose, c'était à elle qu'il le devait et maintenant il abusait de la
+situation... Il désirait sa mort! Elle en avait assez de faire le bien!
+
+Et avait-on jamais vu un pareil toupet! Lui, Giovanni, un garçon de
+piste, recueilli par elle, qui végéterait encore à quarante sous par
+jour si elle ne l'eût rencontré sur sa route, se permettre de lever les
+yeux sur une jeune fille arrivée du couvent, distinguée et apportant en
+dot une fortune!... une des plus belles ménageries du Voyage!
+
+Non, décidément, il n'y avait que les sans-le-sou pour ne douter de
+rien!
+
+Giovanni avait quelques économies; furieux d'avoir été déçu dans son
+espoir, humilié d'une pareille sortie, révolté de la malignité de cette
+femme qui faisait sonner bien haut les services rendus en omettant de
+tenir compte des succès personnels qu'il avait eus, lui, et qui
+n'avaient pas nui à la prospérité de la ménagerie, il demanda son
+compte.
+
+Et depuis quinze jours il se reposait, lorsque Jean Tabary vint lui
+proposer de l'engager.
+
+--Je suis content de savoir tous ces détails, dit Jean, parce qu'ils
+vont nous servir. Nous allons faire pester la Bella-Mina. Elle se figure
+évidemment vous avoir irrémédiablement jeté à la côte, nous allons lui
+prouver, et victorieusement, qu'on peut travailler hors de chez elle.
+Laissez-moi faire!
+
+En effet, des annonces adroitement libellées furent, par les soins de
+Jean Tabary, insérées dans les journaux.
+
+En substance, il y était dit que seul, après l'accident survenu à
+Chausserouge, un jeune homme s'était senti le courage d'affronter, sans
+exercice préalable, ces terribles animaux qui avaient failli dévorer
+leur propriétaire.
+
+C'était le fameux Giovanni, un dompteur de vingt-trois ans, dont on
+avait pu apprécier chez Bella-Mina le sang-froid et la surprenante
+audace.
+
+On conviait donc le public à venir applaudir ces débuts extraordinaires.
+L'affluence fut énorme et Giovanni, comme il l'avait prévu, après la
+petite répétition à huis-clos qu'il avait exigée, n'eut aucune peine à
+se faire obéir des animaux, rompus à tous les exercices par de longs
+mois d'entraînement.
+
+Il n'avait pas eu, naturellement, à présenter Néron, gisant toujours sur
+sa litière.
+
+Dès lors, la ménagerie redevint à la mode.
+
+Il avait suffi d'un accident pour ramener l'attention sur cette
+exhibition délaissée, à moins, ajoutait _in petto_ Jean Tabary, que ce
+ne soit la façon brusque dont nous avons débarrassé le Voyage de cette
+crapule de Vermieux, qui nous ait porté bonheur.
+
+La fortune favorise les audacieux.
+
+On fit part à Chausserouge du changement opéré et de l'engagement de
+Giovanni, avec toutes sortes de ménagements.
+
+Le dompteur, dont la fièvre s'était calmée, et qui passait maintenant
+ses journées dans un profond mutisme, tout à ses pensées et comme
+accablé par le mal, se plaignit vivement qu'on eût pris une semblable
+décision sans le prévenir.
+
+--On pouvait me consulter, répétait-il, ça ne me plaît pas beaucoup que
+mes bêtes, qui sont habituées à moi, soient manoeuvrées par un autre.
+
+--Mais, répliqua Tabary, sais-tu que nous perdions tous les jours de
+l'argent et que par le temps qui court, il ne s'agit pas de laisser
+échapper une occasion. Songe donc que ton accident a fait un bruit
+énorme et que nos recettes se ressentent de la réclame, de la publicité
+qui s'est faite autour de nous.
+
+--Ça ne fait rien! ça ne fait rien! ne cessait de répéter François
+Chausserouge.
+
+Pourtant, quand on lui eut dit sur quel homme le choix de Tabary s'était
+arrêté:
+
+--Puisqu'il le fallait absolument, dit-il, j'aime mieux que vous ayez
+choisi Giovanni de préférence à tout autre. Je connais son travail. Il
+est adroit, jeune, courageux, j'ai plus confiance en lui qu'en un vieux,
+qui eût abruti mes bêtes et les eût rendu quinteuses et rétives. Au
+moins vous êtes content de lui?
+
+--Très content! Il s'inspire de tes traditions, a sensiblement le même
+jeu que toi et il porte beaucoup sur le public.
+
+--Bon!... je voudrais le voir...
+
+Et Chausserouge, après avoir félicité le jeune homme, le retint près de
+lui, lui donna diverses explications, des conseils sur la manière de
+traiter tel ou tel pensionnaire et d'en tirer la plus grande somme
+possible d'obéissance.
+
+Il le félicita sur le courage qu'il avait montré en acceptant une si
+périlleuse succession, et Giovanni laissa le dompteur si content de ses
+réponses que celui-ci félicita presque Jean de son initiative.
+
+--Si tu m'avais consulté, j'aurais probablement refusé et je confesse
+que j'aurais eu tort. Ce garçon me plaît beaucoup.
+
+Puis il retomba dans ses pensées profondes qui l'absorbaient des
+journées entières, ne retrouvant la parole que pour demander des
+nouvelles de la recette ou du lion blessé dont l'état ne s'était pas
+aggravé.
+
+Enfin, un jour, comme s'il eut cédé à une secrète préoccupation, il
+appela à lui Louise et Jean Tabary.
+
+--Écoutez, dit-il, je crois qu'il est temps maintenant d'assurer sur des
+bases régulières notre association. Dans la situation actuelle, cela
+n'étonnera personne.
+
+Et comme ses deux interlocuteurs se récriaient, déclarant qu'on avait
+bien le temps d'y penser.
+
+--Non! non! insista le dompteur, on ne sait ni qui vit ni qui meurt!
+Vous le voyez bien, après ce qui vient de m'arriver, à moi, qui depuis
+plus de quinze ans que j'exerce le métier, n'ai jamais attrapé une
+égratignure... Si Néron revient à la vie et qu'il ait un remords de
+conscience, je serais capable de n'être plus aussi heureux et puis, je
+ne sais pas... mais je ne me sens pas tranquille... Je tiens à ce que
+nous régularisions les choses.
+
+Il s'interrompit un instant.
+
+--Ma ménagerie, mes bêtes, c'est ma vie! Eh bien, si je meurs, je ne
+veux pas m'en aller avec la pensée que tout cela sera dispersé ou
+tombera entre des mains étrangères... Si Zézette avait l'âge, si c'était
+une grande fille, je serais tranquille... Elle est encore plus enragée
+que moi!... Mais c'est une gamine... mine... Je ne veux pas qu'on
+puisse dire quelque chose et que votre ingérence soit contestée... Vous
+avez des droits, un apport social, vous m'avez rendu de nombreux
+services... vous êtes des amis auxquels je sais qu'on peut aveuglément
+se fier... Tout ça doit entrer en ligne de compte... Je désire qu'après
+moi vous soyez les tuteurs de l'enfant... et que vos parts de propriété
+soient nettement établies. En défendant vos intérêts, vous défendrez
+ceux de ma fille...
+
+--Mais, mon vieux François, tu parles comme un homme qui va passer
+demain! Est-ce que tu deviens fou?
+
+--Non je ne suis pas fou et je n'ai pas envie de le devenir... Mais,
+pour ma tranquillité, je veux que l'on fasse ce que je dis.
+
+Il fallut obéir. On manda un notaire, qui écouta les déclarations du
+dompteur, dressa un acte en règle où Jean Tabary était déclaré
+co-propriétaire de la grande ménagerie Chausserouge. Les parts de
+propriété furent divisées par tiers. François en possédait deux tiers et
+Jean un tiers seulement.
+
+--Maintenant, dit Chausserouge, je suis plus tranquille.
+
+Il fit venir Zézette, à qui il rendit compte de la décision qu'il venait
+de prendre dans l'intérêt de son avenir pour le cas où un malheur
+surviendrait.
+
+Elle était assez grande maintenant pour comprendre et il était bien sûr
+que, le cas échéant, elle saurait, comme toujours se montrer soumise et
+reconnaissante pour les bons soins que prendraient d'elle à son départ
+ses tuteur et tutrice.
+
+Sans répondre, Zézette lança un regard haineux à Jean Tabary, puis elle
+cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.
+
+--Mon Dieu! dit Louise, quelle idée aussi de faire inutilement de la
+peine à cette petite!
+
+Et elle chercha à attirer l'enfant vers elle, mais Zézette se réfugia
+contre le chevet de son père, montrant une répugnance si nette à
+répondre aux avances de la mégère que celle-ci jugea inutile d'insister.
+
+--Pourquoi n'es-tu pas plus gentille que cela pour Louise? demanda
+Chausserouge à sa fille quand les Tabary furent sortis.
+
+--Parce que, répondit l'enfant en regardant fixement son père; parce que
+je ne les aime pas... Ce sont de méchantes gens.
+
+--Maintenant, dit Louise à son fils dès qu'elle fut sortie de la
+caravane où reposait le dompteur, Chausserouge peut mourir... je ne le
+retiens plus!
+
+--Tu sais que si ça arrivait nous aurions rudement de fil à retordre
+avec la gamine, dit Jean que l'aversion obstinée de Zézette avait
+frappé.
+
+Louise Tabary haussa les épaules:
+
+--Alors... tant pis pour elle! prononça-t-elle d'un ton ferme. Tu ne
+voudrais pas que je me laisse faire la loi par une morveuse!
+
+
+
+
+XII
+
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait été facile
+de soigner Néron. L'animal gisait sans force, presque sans mouvement,
+entre la vie et la mort.
+
+On l'avait nourri à l'aide de sondes, combattant la fièvre et
+l'affaiblissement des premières heures par les soins incessants que lui
+prodiguaient les garçons de piste, puis Giovanni, dès qu'il eût pris son
+service à la ménagerie.
+
+Il n'y avait aucun péril à affronter cette bête, qui «ne remuait plus ni
+pieds ni pattes» et dont toute la vie semblait s'être réfugiée dans le
+regard.
+
+C'était le grand plaisir de Zézette de profiter de l'instant où l'on
+ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrière le dompteur.
+
+Elle éprouvait un contentement infini à fouler de nouveau ce plancher, à
+considérer, à travers les barreaux, les banquettes vides sur lesquels
+une assistance nombreuse l'avait si souvent applaudie.
+
+Elle s'agenouillait près de l'animal, passait ses petites mains dans son
+épaisse crinière, tapotant la tête énorme du fauve.
+
+Et quand le pansement était terminé, elle se relevait à regret et il
+fallait presque l'entraîner de force hors de la cage.
+
+Bientôt les forces commencèrent à revenir. Le lion put commencer à se
+lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de l'approcher.
+Giovanni seul fut dès lors chargé de lui administrer les remèdes.
+
+Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la première fois le
+lion debout.
+
+A la vue du jeune homme, Néron poussa un rugissement étouffé, et marcha
+au-devant de lui, la gueule menaçante.
+
+Giovanni avait les mains embarrassées. Se sentant sans défense, il
+battit en retraite et eut le temps de sortir.
+
+Dès lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de l'animal.
+Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard étincelait, et il
+faisait effort comme pour s'élancer.
+
+Chez lui, la rancune était tenace; on eût dit qu'il s'était juré de ne
+plus se laisser approcher par personne.
+
+C'était, du reste, ce qu'avait prédit le vétérinaire, appelé à lui
+donner les premiers soins, le soir de l'accident.
+
+Bien que la nature aidât beaucoup à la convalescence du fauve, bien
+qu'il fût possible de le remettre désormais à son ancien régime, les
+plaies n'étaient pas encore à ce point cicatrisées que des pansements
+ne fussent plus nécessaires. Mais devant l'impossibilité de les
+continuer, il fallut y renoncer.
+
+Un jour que, vers deux heures de l'après-midi, la ménagerie était
+déserte, un garçon de piste accourut tout effaré à la caravane de Jean
+Tabary.
+
+--Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci.
+
+--Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une émotion indicible, tout
+à l'heure, je m'étais absenté de la ménagerie... En rentrant, qu'est-ce
+que je vois... Mamz'elle Zézette... dans la cage de Néron!
+
+--Dévorée! dit Giovanni en se levant subitement.
+
+--Non, dit le garçon, bien vivante... et s'occupant à laver, comme elle
+vous l'a vu faire cent fois les blessures de Néron avec une éponge
+imbibée d'aromates! Et le lion ne bougeait pas!
+
+Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut à la
+ménagerie, passa derrière la toile et se mit en devoir de pénétrer dans
+la cage.
+
+Mais avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la porte, Néron s'était
+précipité, et, debout contre cette porte, passant ses pattes énormes à
+travers les barreaux de fer, il s'efforçait, en grondant, d'atteindre le
+jeune homme.
+
+Zézette était toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son
+éponge à la main.
+
+--Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton très calme,
+vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous dit qu'il ne
+veut plus voir les hommes depuis que mon père a failli le tuer!...
+
+--Mais vous, mamz'elle Zézette?...
+
+--Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connaît, et j'ai des jupons!
+
+Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni en
+resta confondu. Il se retira et passa dans la ménagerie.
+
+Néron, la crinière toujours hérissée, le suivait de l'oeil.
+
+--Ne vous montrez pas, dit Zézette, ça l'excite... et laissez-moi
+faire...
+
+Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'étendre à
+terre et elle continua, très calme, son pansement, comme elle l'avait vu
+faire pendant les premiers jours de la maladie.
+
+La bête docile ne remuait pas; elle avait allongé son mufle sur le
+plancher et faisait entendre une sorte de renâclement.
+
+--Voilà! dit-elle enfin, en se relevant.
+
+Elle tapota une dernière fois le nez de Néron, se retira à reculons,
+entr'ouvrit brusquement la porte et disparut.
+
+Dans toute la ménagerie, ce fut un indescriptible émoi.
+
+--Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire obéir un
+fauve comme personne, même le plus audacieux dompteur, n'eût oser le
+tenter!
+
+Quant à elle, très fière, elle affectait de ne pas comprendre ce que sa
+tentative avait de téméraire. A toutes les marques d'admiration qu'on
+lui témoignait, elle se contentait de répondre naïvement:
+
+--Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, c'est pas
+plus bête qu'un autre animal, au contraire!
+
+Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces Tabary
+détestés, qui, eux, n'étaient bons qu'à faire le mal et restaient
+parfaitement incapables d'une action pareille à celle qu'elle venait
+d'accomplir si simplement.
+
+Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus
+profondément, ce fut François Chausserouge.
+
+Toujours couché tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin du
+mutisme persistant qu'il observait; il écouta, les yeux noyés, le récit
+que lui fit Giovanni et quand Zézette apparut sur le seuil, il ouvrit
+les bras, ne trouvant qu'un mot:
+
+--Ma fille!... Ma petite file!...
+
+Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-même,
+comment l'idée lui était venue d'entrer dans la cage de Néron, quelles
+sensations elle avait éprouvées.
+
+Quand elle vint à décrire la fureur qu'avait montrée la bête à la vue de
+Giovanni, il l'interrompit:
+
+--Maintenant, dit-il, je comprends et il sera désormais impossible de
+faire travailler Néron sans s'exposer à être boulotté... Il a gardé
+rancune de la correction qu'il a reçue et il a pris l'horreur de
+l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une enfant et que tu as
+une robe... Désormais, Néron sera aussi docile avec toi qu'il restera
+indomptable pour tout autre... Continue à entrer chaque jour avec lui
+pour le soigner, mais veille bien à ce qu'aucun homme n'apparaisse aux
+abords de la cage pendant tout le temps que tu seras enfermée avec
+lui... Il pourrait t'arriver malheur...
+
+--Et quand il sera guéri, dis, papa, tu me laisseras encore lui rendre
+visite, pour entretenir l'amitié?
+
+--Oui, après que moi-même, j'aurai pris ma revanche avec lui...
+
+--Mais toi, papa, il te dévorera, puisque tu dis qu'il se souvient.
+
+--Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon amour-propre est
+engagé. Il faudra bien que j'en vienne à bout, mais après cette
+expérience, je te le laisserai. Ce sera ton lion à toi, pour quand tu
+auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de reparaître en public.
+
+--Merci, petit père! dit Zézette en baissant la tête, mais la résolution
+que son père avait prise de se rencontrer de nouveau avec Néron, la
+remplissait d'une crainte instinctive.
+
+Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle,
+retrouverait en face de Chausserouge sa férocité native. Comme si par
+une sorte d'affinité, les rancunes de l'animal eussent eu un écho dans
+son âme, elle était sûre qu'un malheur planait, inéluctable, si son père
+persistait.
+
+Mais il était toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures
+longues à cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'espérait, le
+pouvoir de s'opposer à une pareille imprudence.
+
+Sur ces entrefaites, le dompteur reçut une visite, qui le troubla
+singulièrement.
+
+C'était Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des
+dernières victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis joui
+d'une situation aisée sur le Voyage, était cauteleux et insinuant.
+
+Chargé de famille et réduit depuis sa ruine à la plus affreuse misère,
+il avait fini par trouver une place de régisseur chez Oiselli, au Cirque
+des Animaux Savants, mais ses faibles émoluments étaient loin de suffire
+à faire vivre sa nichée, qu'il abritait pêle-mêle au fond d'une vieille
+caravane à moitié démantelée.
+
+Il devait le surplus à la charité de ses anciens confrères, qui ne
+voyaient pas sans pitié un des leurs «dans la mélasse», sachant fort
+bien pour la plupart que le lendemain, à la suite d'une mauvaise
+campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre.
+
+Chausserouge n'avait pas été un des moins pitoyables, et même au temps
+de sa plus grande détresse, il avait toujours eu une pièce à glisser
+dans la main du vieux forain.
+
+Donc Romillard se présenta, sous le prétexte de venir demander des
+nouvelles du blessé, en réalité pour quêter un petit secours. Mais ce
+jour-là, il n'avait plus cette attitude humble et obséquieuse qu'il
+affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait miné par une
+colère sourde.
+
+Après avoir pris des nouvelles du dompteur, il éclata.
+
+--Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de ça sur tout le
+Voyage... Vermieux a disparu!...
+
+Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures.
+
+Louise Tabary, qui était présente ainsi que Jean, échangea un regard
+avec son fils.
+
+--Oui, continua Romillard très excité, disparu!... Voilà bien ma
+veine!... Trois mois plus tôt et j'étais hors d'affaire, mais quand on a
+la guigne...
+
+Chausserouge, pâle d'émotion, avait à demi dissimulé son visage derrière
+l'oreiller.
+
+Louise fit un effort pour contenir une émotion secrète:
+
+--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que François est
+malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela?
+
+--Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairés avec Vermieux?
+
+--Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous étions parvenus à
+liquider, malgré le malheur des temps, il y a quelque temps...
+Aujourd'hui, nous sommes quittes...
+
+--C'est ce qui explique que vous n'ayez pas été étonnés de ne pas le
+voir rappliquer le second dimanche de Pâques, une de ses échéances,
+qu'il n'a jamais manquées d'une heure... Bref, voici: vous savez combien
+Vermieux était exact... Il passait sa vie dans son patelin... mais tous
+les trois mois, on le voyait rappliquer, sa sacoche au ventre, le
+portefeuille bourré de tous les billets qu'on lui avait souscrits sur le
+Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour faire tomber aux mêmes
+dates... Le jour où il apparaissait, il n'y avait pas besoin de
+consulter le calendrier... Il dégotait la Banque de France pour la
+régularité... Eh bien! cette année, nisco, pas de Vermieux!... D'abord,
+on s'est dit:--Bah! il aura manqué le train... où il aura été malade...
+à son âge, c'est permis... Il sera là demain! Mais ni le lendemain, ni
+les jours suivants, pas de nouvelles... Jugez si on était content de ce
+répit, car si la fête marche bien depuis quelques jours, la première
+semaine avait été désastreuse et pas beaucoup des débiteurs étaient en
+mesure!
+
+--Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise.
+
+--Je vous crois... et j'en connais pas mal à qui ça a tiré une rude
+épine du pied... Vous pensez bien que personne n'a osé réclamer... On
+était bien trop content... Pourtant, à la fin, y en a un qui s'est ému,
+cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai toujours soupçonné d'avoir
+des affaires de compte à demi avec Vermieux... Je ne m'étais pas
+trompé... C'est lui qui a donné l'éveil!...
+
+--L'éveil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un coude.
+
+--Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, François! tu vas prendre
+froid.
+
+Elle se leva, força le dompteur à se recoucher en lui glissant à
+l'oreille:
+
+--Tais-toi et laisse-moi faire!
+
+Puis elle revint et, pour donner une diversion à l'émotion qu'elle
+lisait également sur le visage de Jean:
+
+--Ça vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! dit-elle
+simplement. Vous prendrez bien un verre de vin?
+
+--Ma foi! c'est pas de refus!
+
+Et quand ils eurent trinqué:
+
+--Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... Ça nous intéresse!...
+Vous disiez que Lamberty avait donné l'éveil... Comment ça?
+
+--Il a écrit au pays pour savoir du nouveau... Et voilà où l'affaire se
+corse... Vermieux, très bien portant, a pris le train dans la mâtinée de
+dimanche de bonne heure, et il aurait dû être à Paris vers huit heures
+et demie ou neuf heures... Personne ne l'a vu... Naturellement, à la
+gare de Lyon, son arrivée n'a pu être remarquée au milieu de tous les
+autres voyageurs... Aucun accident n'est arrivé sur la ligne pendant la
+route... Vermieux serait donc à Paris... Pour qui le connaît, il est
+inexplicable qu'il n'ait pas paru, sinon le soir même, du moins le
+lendemain, sur le Voyage... Bref, sa trace est perdue à partir de son
+départ de l'Auvergne...
+
+Louise Tabary ne bronchait pas.
+
+Elle profita d'un moment où Romillard s'interrompait pour vider son
+verre:
+
+--Est-on bien sûr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le train...
+
+--On a montré à Lamberty, à la gare de Lyon, le seul billet venant de la
+station de Vermieux et qui a été exactement remis à l'employé chargé de
+contrôler la sortie... On est donc sûr que le vieux a accompli son
+voyage sans encombre, mais depuis?...
+
+--Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de cochons, il
+était toujours cousu d'argent... Ça s'est peut-être vu... et dame! le
+canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu à l'eau pour le
+voler... Il y a tant de crapules dans le monde...
+
+--Lamberty est allé à la Morgue... On n'a rien retrouvé!
+
+--Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... Ça sera un débarras
+pour le Voyage, voilà tout... Est-ce qu'il a de la famille, ce vieux
+magot?
+
+--Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez mauvaise
+intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention d'hériter, il a
+déposé une plainte au procureur de la République de Riom... et
+aujourd'hui la Sûreté marche. On n'est pas venu vous demander des
+renseignements?
+
+Il y eût cette fois un silence plein de gêne. Personne ne répondit à
+cette question dangereuse.
+
+--Voilà que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je vais
+allumer la lampe.
+
+Dans son lit, Chausserouge suait à grosses gouttes. Jean Tabary sentait
+un petit frisson lui parcourir les moelles.
+
+--La Sûreté! La Sûreté! répliqua-t-il d'un ton bourru, nous n'avons
+rien à faire avec la Sûreté! Que lui dirions-nous de plus?
+
+--Les agents vous demanderont comme à tout le monde si vous aviez une
+échéance, un billet à payer dimanche à Vermieux, afin de pouvoir au
+moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier devait être
+porteur, sans compter la monnaie.
+
+La question était épineuse. C'était le point faible, qui pouvait les
+faire soupçonner si, par une réponse imprudente, on parvenait un jour à
+les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la question:
+
+--Et qu'est-ce qu'ont répondu les autres... Ceux qu'on a déjà
+interrogés?
+
+--Ma foi, eux pas bêtes, ils ont répondu qu'ils ne devaient rien.
+
+--Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres?
+
+--Bah! Vermieux savait à peine lire et écrire... et il ne se fiait à
+personne... Il n'y a sûrement pas d'autres preuves que celles qu'il
+portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se taper...
+
+Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y prit
+pas garde et continua:
+
+--C'est pourquoi je vous disais tout à l'heure que j'avais la guigne...
+Une occasion unique de me libérer à bon marché, comme les autres et je
+la rate! Trois mois plus tôt et j'avais toujours mon théâtre de
+marionnettes, au lieu de crever la faim!
+
+--Romillard, dit Louise, vous allez dîner avec nous ce soir. Ça va-t-il?
+
+--Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui m'attendent!
+
+--Nous avons un pot-au-feu... Et pour célébrer le retour à la santé de
+François et vous remercier de votre bonne visite, nous allons faire une
+petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquiétez pas! Ils auront
+ce soir de quoi bouffer!
+
+Louise tenait à garder Romillard le plus longtemps possible. Elle le
+sentait sans défiance, parfaitement renseigné, et il y avait pour elle
+un très grand intérêt à ne rien ignorer des détails de cette aventure,
+qui passionnait le Voyage.
+
+Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant toute
+la soirée. Romillard exhuma des anecdotes où éclatait la rapacité de
+l'usurier et la conclusion fut que c'était un grand bonheur pour tout le
+monde.
+
+--S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire qu'au
+moins une fois le bon Dieu aura été juste; oui, mais ne reviendra-t-il
+pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir comme un diable
+d'une boite à surprises.
+
+--Je ne le crois pas, dit Louise froidement.
+
+--Mais enfin, si, au lieu d'être un malheur, c'était tout simplement une
+lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie de se payer un
+petit tour de promenade.
+
+--Non, répliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien à craindre. Je
+connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon plaisir, je
+vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! c'était trop en
+dehors de ses habitudes...
+
+Chausserouge, qui s'était levé pour faire honneur à son hôte et que ces
+propos avaient à peu près rasséréné, remarqua alors que sa fille
+Zézette, assise près de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague
+et incertain, de Louise à Jean Tabary, de son père à Romillard; ses
+petits doigts avaient des tressaillements nerveux.
+
+--Est ce que tu souffres, ma chérie, tu ne manges pas, tu es malade?
+
+--Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim.
+
+--C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est fatiguée,
+elle ferait mieux d'aller se coucher.
+
+--Oui, dit tout bas la petite fille à son père, laisse-moi m'en aller,
+je n'en puis plus!
+
+Elle se leva et courut se réfugier dans la tente où elle couchait
+d'habitude. Là, elle s'étendit sur son lit, la tête enfoncée dans les
+couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secouée par la peur.
+
+Ses nerfs, encore malades à la suite de l'épouvante qu'elle avait
+ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse
+pareille.
+
+Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, devant
+un étranger avec une aisance et une tranquillité telle qu'elle eût été
+tentée de croire que le crime n'existait que dans son imagination,
+l'avait remplie de terreur.
+
+A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux Tabary:
+
+--C'est vous qui l'avez tué, Vermieux... Je vous ai vus!
+
+Mais son père, son père était là... aussi coupable que les autres et
+qu'il fallait accuser en même temps!
+
+Combien elle était punie de sa désobéissance! Combien ce secret fatal
+lui semblait lourd à porter!
+
+Son âme d'enfant s'était transformée. Depuis plusieurs jours, cette
+pensée unique l'obsédait et elle en était arrivée à considérer comme une
+revanche la révolte de Néron. L'accident de son père, c'était le
+commencement du châtiment...
+
+Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de la
+mauvaise action à laquelle on l'avait associé, et c'est pourquoi elle
+l'abordait sans crainte, elle dont le coeur était pur.
+
+Toute la nuit, elle eut encore la fièvre, et l'indisposition persistant,
+Chausserouge qui allait mieux, commença à s'alarmer.
+
+Il se rendait parfaitement compte que sa fille pût être malade, mais il
+ne comprenait rien à cette nervosité subite, au changement subit
+d'allures de la petite Zézette. Il finit par mettre sur le compte d'un
+mal inconnu ces phénomènes inexplicables.
+
+Quant à lui, son état s'améliorait rapidement.
+
+Le médecin l'ayant autorisé à sortir de la caravane, sa première visite
+fut pour ses bêtes.
+
+La conversation de Romillard, le temps qui s'était écoulé sans qu'aucun
+danger parût se dessiner à l'horizon, l'assurance qu'affectaient les
+Tabary avaient fini par calmer ses premières appréhensions.
+
+Louise n'avait rien négligé pour lui rendre la confiance perdue; d'autre
+part, les recettes étaient excellentes. Il descendit calme, presque
+joyeux.
+
+Il n'avait pas fait dix pas dans la ménagerie qu'un rugissement furieux
+se fit entendre. Il leva les yeux.
+
+A sa vue, Néron, dont la crinière s'était hérissée tout entière, s'était
+jeté contre les barreaux qu'il s'efforçait d'ébranler sous son effort.
+
+Les crocs menaçants, la gueule écumante, il se tenait debout, puis
+s'accroupissait comme pour prendre son élan et bondir sur le dompteur...
+puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge s'approcha de la
+cage.
+
+L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et,
+toujours grondant, il cherchait à attirer l'homme à lui.
+
+--Allons! allons! pas de méchanceté, Néron, dit le dompteur, tout en se
+tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du fauve.
+
+Mais il pâlit et fit un pas en arrière. Au moment où son regard se
+croisait avec le regard sanglant de la bête, la même hallucination le
+reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses
+nuits de fièvre et d'insomnie.
+
+Dans ces yeux brillants de colère, il retrouvait l'expression des yeux
+de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se fût incarné dans
+le lion!
+
+Dès lors, tout lui parut changé dans la ménagerie; les bêtes que le
+rugissement de Néron avait réveillées et qui répondaient à l'appel de
+leur redoutable voisin, lui parurent hurler à la mort!
+
+Il lui sembla qu'une sorte d'obscurité envahissait tout à coup la
+baraque, illuminée seulement par les éclairs du regard de Néron.
+
+L'étal roulant, le corps déchiqueté de Vermieux, les bras rouges de sang
+de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard déchirées à belles dents
+par les fauves affamés, la scène toute entière du crime se reconstitua
+subitement dans sa cervelle et, comme devant un kaléidoscope, toutes les
+péripéties défilaient devant ses yeux effarés... Il se sentait
+magnétisé, attiré fatalement..
+
+Vermieux lui criait:
+
+--Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin!
+
+Et ses jambes fléchissant sur lui... il se laissa tomber sur une
+banquette...
+
+Tabary le retrouva là, hébété, l'oeil fixé stupidement dans l'oeil du
+lion et une sueur au front.
+
+--Que fais-tu, François? cria le jeune homme frappé de l'attitude
+étrange du dompteur.
+
+--Là! fit Chausserouge, là! tiens, vois-tu... le lion!
+
+--Eh bien quoi, Néron?
+
+Et du doigt lui désignant l'animal, le dompteur continua:
+
+--Il est possédé de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? Tiens,
+regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'élancer! C'est
+comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une voix
+sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, où malgré moi, tu lui
+as donné à manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois bien, il
+est possédé, je te dis!
+
+--C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! répliqua Jean qui jeta autour
+de lui un regard inquiet, tu as la fièvre! Viens, rentrons, ce n'est pas
+prudent de rester là...
+
+Il craignait à chaque instant de voir entrer un employé de la ménagerie
+à qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout révéler. Mais
+l'autre s'obstinait.
+
+--Non, je te dis, c'est Vermieux! Néron est possédé par Vermieux!
+
+Il se débattit vigoureusement et parvint à échapper à l'étreinte de
+Tabary qui cherchait à l'entraîner.
+
+--Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!...
+
+--Tais-toi! tais-toi! tu déraisonnes!
+
+--Non!... non!... je ne déraisonne pas! Quand j'étais petit, ma
+grand'mère, qui était une savante, qui connaissait les choses de la vie,
+me l'a répété souvent:
+
+«--Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait pas ce
+qu'on a à devenir... L'âme des chrétiens passe souvent dans le corps des
+bêtes!» Eh bien! Cette fois, l'âme de Vermieux est passée dans le corps
+de Néron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me lâchera jamais... Je
+ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai commencé... je le
+finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le coeur, pour ne plus
+voir fixés sur moi, toujours, ces deux yeux-là!... Laisse-moi, je te
+dis! Laisse-moi en finir!
+
+Et complètement halluciné, le poing tendu, il marchait à la cage, face
+au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lançait avec plus
+de fureur, à chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans le vide, à
+travers les barreaux, comme pour saisir et attirer à lui son ennemi.
+
+Enfin, Jean Tabary se révolta. Il n'y avait pas à dire, Chausserouge
+était fou, et sa folie dangereuse risquait de compromettre d'autres que
+lui. Il fallait à tout prix faire cesser cet accès.
+
+Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face à face son
+associé qu'il fit pirouetter sur lui-même. Puis il le poussa devant lui,
+sans lui donner le temps de protester.
+
+--Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend!
+
+--Mais je te dis que je veux le tuer!
+
+--Louise nous attend! Tu le tueras plus tard!
+
+A chaque enjambée nouvelle, la résistance du dompteur diminuait. Un peu
+de raison semblait luire dans son cerveau fatigué à mesure qu'il
+s'éloignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction dangereuse
+du regard du fauve.
+
+Tabary parvint à le faire rentrer à la caravane.
+
+--Que s'est-il passé? demanda vivement Louise en considérant les deux
+hommes, l'un Chausserouge, atone et affaissé, l'autre, Jean, nerveux et
+tremblant d'émotion.
+
+--Il s'est passé, dit le jeune homme, que ce bougre-là va nous faire
+arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, divaguant
+dans la ménagerie, en train de raconter l'affaire... Il regardait Néron
+et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y avait personne là,
+sans quoi... C'est de la folie!...
+
+--Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton très bas. Ne dis
+rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas l'exciter.
+
+Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur son
+front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa
+maîtresse, Jean Tabary.
+
+--Est-ce que, par hasard, j'ai dit des bêtises?... interrogea-t-il. Je
+ne me souviens pas!
+
+--Oui! dit Jean, un peu de fièvre seulement, tu croyais voir Vermieux!
+Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir avant d'être
+complètement rétabli.
+
+--Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis.
+
+Il s'étendit sur son lit, la tête tournée vers le fond. Jean Tabary prit
+sa mère à part.
+
+--Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du tout!...
+Avec cela, pas moyen de consulter un médecin... ni de le faire placer
+dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accès de
+somnambulisme... Sûr, il doit avoir une fêlure depuis son accident. Une
+fêlure par là! ajouta Jean en se frappant le front du doigt.
+
+--Nous voilà propres, avec un infirme pareil sur les bras, grogna
+Louise. Toute ma vie, ç'aura été la même chose... je n'aurai toujours eu
+affaire qu'à des emplâtres... Mais, sois tranquille, celui-là ne nous
+compromettra pas... Je lui serrerais plutôt le cou pour l'empêcher de
+parler!
+
+Et, dès lors, Chausserouge fut soumis à une surveillance attentive de la
+part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvré son bon sens; il
+agissait, parlait comme avant cette scène d'auto-suggestion qui avait si
+fort effrayé Jean.
+
+De temps en temps seulement, comme si une impulsion intérieure dont il
+n'était pas maître le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait vers
+la porte de la caravane.
+
+--Où vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin.
+
+--A côté... là... dans la ménagerie... Voir si les bêtes sont bien
+soignées...
+
+--Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garçon veillent à tout...
+
+--Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde aux
+représentations...
+
+--Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains rien... On te
+rendra compte de tout, ici, mais le médecin ne veut pas que tu sortes
+encore... Tu attraperais du mal...
+
+Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard où se lisait l'hypocrite
+résolution de désobéir, de suivre l'idée fixe qui paraissait le hanter à
+toute heure sans qu'il s'en expliquât nettement, dès qu'une occasion
+propice se présenterait et il retombait dans une sorte d'indifférence,
+d'hébétude dont rien ne pouvait le sortir.
+
+Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrès
+qu'il devint bientôt évident aux yeux de tous qu'une lésion devait
+s'être produite dans le cerveau du dompteur, lésion qui lui enlevait la
+plénitude de ses facultés.
+
+Il en vint à se désintéresser de tout ce qui n'était le souci exact de
+la vie matérielle; il restait des journées plongé dans une apathie
+effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait
+d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses
+bêtes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu'à lui. Il
+tendait alors l'oreille, et comme s'il répondait à un appel, il se
+levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait
+l'autorité de Louise ou la volonté brutale de Jean pour le faire
+rasseoir.
+
+Zézette suivait avec effroi les progrès du mal qui dévorait son père,
+mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun
+étonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupéfié tout
+le monde.
+
+Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutumée à Néron, qui
+allait maintenant tout à fait bien, elle trouva dans la caravane un
+médecin en train d'examiner son père.
+
+Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilité qui lui
+incomberait si elle persistait à garder son malade en charte privée.
+
+Quelque danger qu'il put en résulter, elle avait enfin pris le parti de
+faire revenir le docteur et elle avait profité d'un moment où
+Chausserouge lui paraissait plus calme.
+
+S'il parlait, maintenant que la démence ou tout au moins l'inconscience
+du dompteur était bien constatée, il serait toujours facile de mettre
+ces divagations sur le compte de la maladie.
+
+Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.
+
+Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les
+hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis
+quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à
+l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur
+lui son lion Néron.
+
+--Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Vermieux, que Chausserouge
+a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a été
+assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans
+quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident...
+Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit revoir
+Vermieux. Il prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée dans le
+corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut à
+toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé contre lui
+une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous
+perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se ferait
+dévorer sûrement...
+
+Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas où un soupçon
+germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin sur la voie.
+
+--Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations quelques jours
+après son accident? demanda-t-il.
+
+--Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à divaguer. Nous
+avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte de la fièvre,
+mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a
+augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister à de
+véritables actes de folie.
+
+Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son
+diagnostic.
+
+En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la
+tête du malheureux dompteur, avaient causé une dépression des os du
+crâne.
+
+De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute
+responsabilité et oblitéraient sa raison.
+
+--Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins que, dans un
+moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne cause par son
+inconscience un malheur irréparable en ouvrant par exemple la cage des
+fauves; mais, pour plus de sûreté, à votre place, je m'adresserais au
+commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile où il
+recevrait les soins appropriés à son état... Je vais, si vous le
+désirez, vous délivrer un certificat dans ce sens.
+
+--Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien
+consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la
+ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux
+à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au sérieux ses
+divagations.
+
+--Dans tous les cas, je vous ai prévenus, dit le médecin en se retirant,
+et j'entends dégager ma responsabilité personnelle.
+
+--Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!
+
+Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la
+peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une
+aggravation dans l'état de Chausserouge.
+
+--Après tout, disait cyniquement Jean, une fêlure, ça ne se remet pas.
+Et le pauvre François est bel et bien foutu... Ah! mon Dieu! le plus tôt
+que ça sera fini, mieux ça vaudra pour lui... et pour nous! C'est pas
+une existence de vivre comme une véritable brute, avec des idées fixes
+qui peuvent compromettre l'établissement tout entier et, pour nous, de
+rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait
+dans un moment lucide!... Ah! non, franchement, il vaut mieux en finir!
+
+--Si encore, dit Louise qu'une réflexion profonde paraissait absorber,
+si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le
+laisserait aller dans la ménagerie... et se débrouiller avec Néron...
+avec Vermieux comme il dit, surtout si c'était la nuit!...
+
+Jean Tabary regarda longuement sa mère.
+
+--C'est vrai, dit-il tout à coup, qu'un accident est si vite arrivé!
+
+Ils n'échangèrent pas un mot de plus. Chausserouge, à ce moment, se
+réveillait. Il porta la main à sa bouche et balbutia:
+
+--J'ai faim!
+
+--Allons, la mère, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon
+signe, un malade qui demande à manger. Ça me fait plaisir, mon vieux
+François, de te voir comme ça reprendre goût aux bonnes choses.
+
+--Et le médecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le
+soupçonneux dompteur en descendant du lit sur lequel il était étendu.
+Est-ce que je pourrai bientôt sortir de nouveau?
+
+--Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espère qu'avec deux
+ou trois jours de repos...
+
+La figure du dompteur s'éclaira. Il murmura:
+
+--Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses
+doigts, les yeux levés au plafond avec un sourire empreint d'une joie
+profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement à dissimuler en
+pinçant les lèvres.
+
+Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux
+ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les émotions des
+entrées de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les
+applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche à
+prendre avec Néron dans l'oeil duquel il fallait à jamais éteindre le
+regard obsesseur de Vermieux... Ce regard qui perçait la toile de la
+caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivie,
+étincelant et vengeur, jusque dans son sommeil...
+
+Et c'était cette préoccupation unique dont se moquait Tabary, qui le
+hantait obstinément... qui le rendait indifférent à toutes choses...
+
+Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'était pas mort
+complètement... Vermieux revivait dans le corps de cette bête... et il
+n'achèterait, lui Chausserouge, sa tranquillité qu'au prix de la mort de
+Néron!...
+
+Il l'avait manqué une première fois... Il serait la seconde fois plus
+heureux... Et alors, pour toujours délivré de ce cauchemar, il le
+sentait, il renaîtrait à la vie...
+
+Il éprouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui écrasait les
+épaules... S'il faisait quelques pas, il marchait courbé en deux, ainsi
+qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids...
+
+Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pensée l'issue
+tant espérée et attendue, de dire à haute voix, en secouant les épaules
+et en se redressant d'un coup de reins:
+
+--Oh! tiens, vois-tu... APRÈS... je serai léger comme une plume... Je
+sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!...
+
+--_Après_... quoi?... demanda Jean intrigué.
+
+--Après... rien!... répliqua Chausserouge en retombant dans son mutisme
+et en courbant à nouveau sa haute taille.
+
+Et en même temps, il baissait sournoisement les paupières, furieux de
+s'être vendu, apportant dans cette comédie l'hypocrisie du malade, qui
+voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se défier, dans
+tous ceux qui l'entourent.
+
+Et pour donner le change complètement, craignant d'être deviné et qu'on
+ne prit de nouvelles mesures pour l'empêcher de mettre son rêve à
+exécution:
+
+--Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content de lui?
+
+--Très content!... Et le public lui fait fête!
+
+Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une
+immobilité et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'être pris
+pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le
+soir, à l'heure où, le jour tombant, la ménagerie reste déserte, les
+employés s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le
+mannezingue prochain; ou bien à partir de minuit, lorsque la
+représentation dernière terminée, chacun se retire pour aller se coucher
+ou souper dans un cabaret proche de l'établissement.
+
+Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant d'être
+pincé, comme un enfant qui craint d'être pris en flagrant délit de
+désobéissance, il soulevait doucement la tête, pour s'assurer que Louise
+veillait ou Jean Tabary.
+
+S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait
+la porte avec des précautions infinies, jetait un coup d'oeil autour de
+la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour
+l'arrêter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilité
+première.
+
+Il ne voulait agir qu'à coup sûr, certain de n'être pas dérangé, ni
+ramené de force à la caravane, comme cela lui était arrivé une fois.
+
+Et alors quand, délivré de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa
+haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel
+solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui!
+
+On ne l'accuserait plus d'être fou... et Tabary lui-même serait obligé
+de reconnaître qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui était
+complice du même crime, de les avoir délivrés à tout jamais de la
+présence détestée et menaçante de ce Vermieux de malheur!
+
+Plus le temps s'avançait, plus l'impatience de Chausserouge augmentait.
+A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu'à lui:
+
+--Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas là... Je ne
+puis pas lui répondre!
+
+Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin à la surveillance
+dont on l'entourait incessamment, malgré la promesse réitérée qu'on lui
+avait faite de le laisser sortir après «deux ou trois jours de repos»,
+il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de
+traiter de lubie la préoccupation qui l'avait obsédée jusque-là...
+
+--Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccadé, je vais tout à
+fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le
+docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvénient...
+
+--Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... répliquait
+Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientôt notre bonne
+petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien précipiter...
+Attendons de pouvoir célébrer comme il convient ton rétablissement
+complet, sans crainte d'une rechute...
+
+Mais elle ne se méprenait pas sur ce mieux apparent.
+
+Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur éclat fiévreux, ses
+mains avaient des tremblements nerveux et la simulation était flagrante.
+
+--Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je crois que le moment est venu de le
+laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le
+croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser d'avoir été
+imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le
+surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il
+commit une gaffe dont puissent pâtir d'autres que lui... S'il écope,
+tant pis... ou tant mieux... à ton choix!
+
+--Tant mieux! dit Jean cyniquement.
+
+Le soir même, après dîner:
+
+--Mon vieux François, dit-il, après la représentation, c'est-à-dire vers
+minuit, nous devons, ma mère et moi, aller souper chez Oiselli... Te
+voilà devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais
+besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne
+resterons pas longtemps... à deux heures nous serons de retour... Je
+peux compter sur toi?
+
+Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit fébrilement
+dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant les épaules:
+
+--Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille...
+puisque je te dis que je suis guéri... Les médecins sont des
+imbéciles!...
+
+Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience que
+l'heure fut venue de livrer ce combat suprême qui devait le délivrer à
+tout jamais de l'obsession terrible.
+
+Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au fond
+de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à lui.
+
+Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice final,
+éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et la vue
+des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal roulant, le
+dompteur eut un sourire.
+
+--Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas peur, va, je
+serai là!
+
+Craignant d'être surpris par Jean, il se glissa tout habillé dans son
+lit et feignit de dormir.
+
+La représentation terminée, Louise entra avec son fils pour se préparer
+à sortir, ainsi qu'ils en avaient prévenu François.
+
+Dès le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son amant
+cherchait à les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans
+la respiration haletante du dompteur, le souffle régulier du vrai
+dormeur. Elle n'aperçut pas les habits pendus à la patère, selon
+l'habitude.
+
+Pour ne rien laisser paraître, elle dit presque haut de manière à être
+entendue de Chausserouge:
+
+--Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir!
+
+Puis elle se pencha à l'oreille de son fils:
+
+--Il ne dort pas... Il attend notre départ... C'est sûrement pour ce
+soir... filons vite!
+
+Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la
+baraque d'Oiselli, ils contournèrent leur établissement et sans être vus
+de personne sur ce champ de foire désormais silencieux et désert, ils
+s'introduisirent sous l'auvent.
+
+De là, en soulevant la portière, leurs regards pouvaient plonger dans
+l'intérieur de la ménagerie.
+
+Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans
+l'angle opposé une lueur scintilla.
+
+Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il s'était
+introduit furtivement, une lanterne sourde à la main.
+
+Dans le rayon de lumière projeté, son ombre se mouvait confusément. Un
+instant, il s'arrêta, respira longuement, comme si ses poumons étaient
+soudain réconfortés par cet air rempli d'émanations animales.
+
+Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la ménagerie
+et sûr enfin d'être seul... et libre, il se dirigea vers la cage de
+Néron.
+
+Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourné du côté où il venait,
+l'oeil étincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.
+
+Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bête. Debout devant
+la cage, il éleva la lanterne à la hauteur de sa tête et, d'une voix
+saccadée:
+
+--C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons
+régler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te battre les flancs
+avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur!... Tu vas voir s'il
+cane!
+
+Il accrocha sa lanterne à un poteau face à la cage, puis il se gratta la
+tête. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-là ne suffisait
+pas.
+
+Un dernier coup d'oeil autour de lui.
+
+Décidément, il était bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du
+reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne
+durerait guère.
+
+On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et après,
+s'en aperçut-on, il serait bien temps de l'empêcher... quand il serait
+dans la cage!
+
+Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe
+de gaz qui courait en face des cages.
+
+Puis il se débarrassa rapidement de son paletot de velours marron et
+vêtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma
+d'une fourche de fer, et se dirigea résolument vers la porte d'entrée.
+
+Il l'avait entr'ouverte et il allait pénétrer dans la cage, quand un
+cri retentit et un bras l'arrêta à son passage.
+
+--Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres!
+
+C'était Zézette qui, couchée selon son habitude à côté du poney, avait
+suivi son père des yeux et arrivait à temps pour l'arrêter au moment où
+il allait dépasser le seuil de la cage.
+
+Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille:
+
+--Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue!
+
+Et il entra, la fourche en avant.
+
+Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa
+s'avancer le dompteur et, au moment où celui-ci, levant le bras,
+s'apprêtait à le frapper, il s'élança et dans son élan furieux, renversa
+le malheureux Chausserouge avant même qu'il eut le temps de se servir de
+son arme.
+
+Déjà l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacérant de ses
+griffes, faisant craquer ses os sous ses mâchoires puissantes, quand de
+nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zézette apparut!...
+
+--Néron! ici, Néron!
+
+Elle s'était presque précipitée sur le fauve, l'avait saisi par la
+crinière et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait,
+s'efforçant de l'arracher de dessus le corps quasi inanimé de son père,
+mais en vain...
+
+L'imminence du danger décuplait ses forces. Elle criait d'une voix
+étranglée:
+
+--A moi! à moi! au secours! Giovanni!
+
+Mais l'écho seul répondait à sa voix et le lion n'abandonnait pas sa
+proie. Enfin, à bout d'expédients, n'en pouvant plus, elle se jeta en
+travers sous les pattes et sous la gueule de la bête furieuse, couvrant
+de son corps le corps de son père.
+
+Néron renifla un moment, hésita en reconnaissant sa petite amie et se
+recula en grondant.
+
+Elle se releva alors, le suivit et le força à se coucher.
+
+--Lève-toi! papa! Lève-toi donc et sors!
+
+Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, suivi
+de sa mère.
+
+Il avait suivi de loin les péripéties de la lutte sans se rendre compte
+exactement de l'issue définitive; mais les cris de la petite fille
+l'avaient averti de la victoire du fauve.
+
+--Jean! Jean! cria la petite fille, à moi! Retirez mon père! Je me
+charge du lion!
+
+--Tiens bon, Zézette! répliqua Tabary, heureux de trouver un témoin
+pouvant attester de son zèle et de la part qu'il avait prise au
+sauvetage de Chausserouge.
+
+Il passa derrière la cage et, tandis que Zézette maintenait le lion, il
+tira comme il put et mit à l'abri des griffes le corps du dompteur.
+
+Chausserouge était évanoui. On appela à l'aide; des forains, dont la
+caravane était proche, accoururent, réveillés par les cris. On
+transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le
+déshabiller, on s'aperçut qu'il avait le ventre ouvert. Les entrailles
+s'échappaient; un des bras avait été broyé par la mâchoire du fauve.
+
+Il était à peine déposé sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine...
+Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tête retomba sur l'oreiller,
+tandis qu'une pâleur de cire envahissait son visage. Les paupières
+entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une écume
+sanglante rougit les lèvres du dompteur.
+
+Chausserouge était mort.
+
+Zézette, dont personne ne s'était occupée, était sortie seule de la cage
+du fauve. Elle accourut et s'agenouilla près du lit de son père. Le long
+de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.
+
+--Tu es blessée? demanda Louise.
+
+--Non, rien, répliqua la petite fille, Néron, qui m'a touchée quand je
+cherchais à protéger papa!
+
+Et elle embrassait la main déjà tiède du dompteur, qui pendait hors du
+lit, sans toutefois qu'une larme mouillât ses paupières.
+
+Cette mort... c'était pour elle l'expiation attendue et inévitable...
+Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre pour la reconduire
+à sa tente:
+
+-Laissez-moi! dit-elle.
+
+Et dans son regard, la volonté de venger son père apparaissait, son père
+que l'influence des Tabary avait perdu...
+
+Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant,
+tandis que Louise, la voix basse et entrecoupée de sanglots hypocrites,
+racontait aux assistants terrifiés les détails de l'aventure abominable:
+
+-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tête! Ah!
+je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laissé seul... Le seul jour...
+Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de
+ceux-là!..
+
+
+
+
+XIII
+
+
+La mort de Chausserouge fut pour les Tabary, en même temps que le
+couronnement de leurs voeux les plus chers, un véritable soulagement.
+
+L'auteur principal du crime dont ils étaient coupables tous deux, Jean
+et lui, avait disparu; le drame n'avait plus désormais qu'un témoin, et
+un complice il est vrai, Louise, mais celui-là, sûr et sur lequel on
+pouvait compter.
+
+De plus, cette disparition mettait définitivement aux mains des Tabary
+l'établissement zoologique, l'acte d'association, parfaitement en règle,
+ayant été déposé depuis quelque temps déjà chez un notaire.
+
+Il ne s'agissait plus pour Louise et son fils que de donner le change au
+public, d'affecter une douleur qu'ils ne ressentaient guère. C'est à
+quoi ils ne faillirent pas.
+
+Cette mort bizarre était du reste un nouveau prétexte à réclame.
+L'intervention héroïque de la petite fille, qui, si elle n'avait pu
+sauver son père, avait contribué à empêcher que son corps ne fut mis en
+pièces par la bête furieuse, fut exploitée largement.
+
+Des colonnes entières furent consacrées dans les journaux à ce fait
+divers peu banal.
+
+Néron et Zézette devinrent les célébrités du jour. On vint des quatre
+coins de Paris contempler l'animal et l'énergique gamine.
+
+--Ah! disait Jean à un reporter, si la Préfecture voulait donc
+m'autoriser à exhiber Zézette en public... avec son lion Néron! Quel
+succès!... Quelle fortune!...
+
+--Vous n'y pensez pas! Mais la petite fille a échappé par miracle à la
+mort... Une seconde fois, elle ne serait pas si heureuse.
+
+--Mais il y a un mois qu'elle entre tous les jours, seule, dans la cage
+de Néron et qu'elle panse ses blessures!... Le lion d'Androclès! je vous
+dis, monsieur!.. Et, cette fois, Androclès est une gamine de douze ans!
+Ce fauve terrible qui se débarrasserait de n'importe quel dompteur aussi
+facilement qu'il s'est débarrassé de ce pauvre Chausserouge, respecte
+Zézette! il l'aime... il est avec elle caressant comme un chien... Je
+vous dis que c'est très étonnant... Les bêtes ont de ces sympathies ou
+de ces antipathies!
+
+Tabary tint à déployer un grand luxe pour afficher sa douleur et il
+dépensa sans compter pour rendre les obsèques du malheureux dompteur
+dignes du bruit qui s'était fait autour de cette mort.
+
+Non seulement tout le Voyage, mais une foule imposante de curieux,
+suivit le convoi et accompagna le défunt jusqu'à sa dernière demeure.
+
+Dès le retour, il fallut penser à prendre la détermination que
+comportait la situation des Tabary vis-à-vis de la petite fille.
+
+Un conseil de famille fut réuni, composé de plusieurs forains notables,
+qui avaient été les amis de Chausserouge.
+
+Pour tenir compte des dernières volontés du dompteur, il fut unanimement
+décidé que Jean Tabary serait nommé tuteur et qu'à lui devait revenir en
+même temps que la garde de l'enfant, la défense de ses intérêts
+matériels, jusqu'au jour de sa majorité.
+
+L'administration entière resta donc de fait aux mains de Jean Tabary
+qui, du reste, l'exerçait en réalité depuis longtemps déjà sans
+contrôle.
+
+On décida que Giovanni, dont le succès auprès du public s'était affirmé,
+resterait le dompteur en titre de la ménagerie et qu'à lui serait confié
+le dressage général de tous les pensionnaires.
+
+Quant à Zézette, et en attendant qu'elle put apporter à l'établissement
+son concours effectif, elle serait, sous la surveillance de Louise,
+confiée aux soins de Fatma, la «première» et la plus ancienne de
+l'entresort.
+
+Fatma--de son vrai nom Charlotte Niclausse--était Lorraine d'origine.
+
+Très brune, très grande, elle jouait les premiers rôles sous les ordres
+de la mère Tabary; successivement femme-torpille, soeur Siamoise,
+femme-caméléon, elle s'était assez vite dégoûtée de ces trucs compliqués
+qui tenaient constamment son imagination en éveil et à l'apparition de
+ces Concerts Tunisiens, dont la vogue fut si grande avant leur
+interdiction par la police, elle s'était improvisée premier sujet de
+danse.
+
+A cette époque, elle était dans tout l'éclat de sa maturité. Bien en
+chair, d'une figure agréable, saltimbanque adroite, elle était devenue
+une des trois cents Belles Fatmas, qui inondèrent Paris, après le succès
+de la première, la vraie.
+
+Même après qu'elle eut renoncé à ce nouvel exercice, elle avait conservé
+le nom de Fatma.
+
+Elle avait successivement passé par tous les établissements similaires,
+y compris celui de Boyau-Rouge, avant de venir prendre du service à
+l'entresort des Tabary.
+
+Louise avait de suite compris quelle auxiliaire précieuse elle pouvait
+trouver dans cette fille intelligente, jolie, fort au courant des
+détails de sa profession, connaissant tous les petits secrets du métier
+forain, et elle se l'était attachée par un contrat bien en règle qui lui
+garantissait sa fidélité et son dévouement.
+
+Si, à de certaines époques, l'entresort avait connu des jours
+malheureux, on ne pouvait pas s'en prendre raisonnablement à Fatma qui
+n'avait pour sa part négligé aucun effort pour rendre, à l'industrie de
+sa patronne sa splendeur première.
+
+Fatma était une fille du peuple, très bohème, mais douée d'un grand
+coeur. Bien souvent, elle avait été témoin des petites canailleries dont
+était coutumière la mère Tabary, mais elle ne s'y était jamais associée.
+
+Lorsque, pour la première fois, aussitôt après la mort d'Amélie, on
+avait confié Zézette à ses soins, elle avait pris tout de suite son rôle
+au sérieux et elle s'était constituée la petite mère de l'enfant, autant
+toutefois que pouvait s'y prêter son caractère indépendant.
+
+Elle ne fit, par affection pour la petite fille, le sacrifice d'aucune
+de ses fantaisies, ni d'aucun des caprices dont elle émaillait son
+existence, mais Zézette était toujours sûre de trouver près d'elle un
+appui, un bon conseil, un secours moral, quand elle se sentait
+abandonnée par son père, le seul homme qui l'aimât réellement.
+
+Aussi, bien que la conduite privée de Fatma ne fut pas d'un excellent
+exemple pour la petite fille, on pouvait dire que Zézette avait
+rencontré dans la jeune femme le seul être qui pût lui prodiguer les
+consolations sincères, les marques d'affection dont son coeur avait
+besoin.
+
+Fatma n'était pas insensible aux galanteries des visiteurs et elle se
+montrait peu farouche, tirant une sorte de vanité des succès faciles
+qu'elle remportait, mais, comme elle le disait elle-même, tout cela
+«c'était de la babiole et de la passade».
+
+Elle avait beau s'offrir des béguins sans conséquence, elle restait
+immuablement amoureuse de son Charlot.
+
+Charlot! Ce nom lui venait à la bouche mille fois par jour! Charlot, le
+plus beau gars du Voyage, un lutteur travaillant chez Bertrand (de
+Marseille), le directeur des Grandes Arènes Athlétiques, celui qui vous
+enlevait comme une plume, à bout de bras, l'haltère de trois cents ou au
+choix un essieu de camion!
+
+Elle l'avait connu trois ans auparavant, à une fête de Grenelle.
+
+Un soir, qu'égarée au cours d'une vadrouille avec des amies suspectes
+dans un bouge de la rue Frémicourt, à l'heure de la fermeture, elle se
+trouvait prise à deux pas de la porte dans une bagarre, elle s'était
+tout à coup sentie enlevée par un bras vigoureux et entraînée hors de la
+zone dangereuse.
+
+Une minute de plus elle écopait, et peut-être même, mêlée à une sale
+histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains de la
+police, qui avait profité du potin pour opérer une rafle générale.
+
+Revenue à elle et son émotion un peu calmée, elle avait reconnu Charlot,
+le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes fois vu dans
+son entresort.
+
+Charlot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service lui
+laissait un peu de répit, il ne manquait jamais de venir contempler dans
+ses exercices, vêtue d'éclatants oripeaux, l'odalisque adorée.
+
+Mais Fatma, très préoccupée à ce moment par les recherches «distinguées»
+dont elle était l'objet, avait négligé l'amoureux qui en avait été pour
+ses oeillades et ses yeux doux.
+
+Charlot ne s'était pas tenu pour battu. Assuré de trouver un jour une
+occasion de montrer son dévouement à l'altière Fatma, il s'était attaché
+à ses pas, l'avait surveillée dans l'ombre et le hasard venait de lui
+fournir l'occasion providentiellement attendue.
+
+Fatma lui voua dès lors une reconnaissance qui ne se démentit jamais. Le
+soir même, elle le forçait d'accepter des consommations dites «de
+remerciement» et la «nuit des noces» terminait cette idylle.
+
+Chaque soir, lorsque, les lumières éteintes, le Voyage tout entier
+dormait, c'était pour aller le retrouver qu'elle désertait la tente de
+la mère Tabary.
+
+Quant à lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa bonne
+amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pût voir.
+
+Cette entente provenait de la différence des caractères. Autant Fatma
+était fière, roublarde, délurée, autant ce gros garçon était naïf et
+bon.
+
+Sans s'en rendre compte, il suivait l'impulsion de la jeune femme,
+écoutant ce qu'elle lui disait, prenant les moindres paroles pour des
+articles de foi.
+
+Il rêvait un avenir impossible, une indépendance qu'il gagnerait au
+moyen d'économies réalisées sur leur travail à tous les deux.
+
+-Vois-tu, lui disait-il souvent, moi je ne suis pas fait pour mener une
+vie de bohème... Je voudrais pouvoir ne plus rester au service des
+autres; avoir pour moi tout seul une petite baraque, un tour de toile,
+où je serais mon maître... et alors on gagnerait ce qu'on gagnerait,
+mais au moins je n'aurais plus à obéir... Toi, de ton côté, tu pourrais
+aussi monter un petit entresort, alors ce serait le luxe, la richesse...
+Dis, on se marierait tous deux... légitimement... On pourrait coucher
+dans une caravane à nous, au lieu d'être obligé de se cacher dans un
+hôtel meublé...
+
+Mais Fatma haussait les épaules.
+
+-C'était stupide tout simplement!... Qu'est-ce que c'était que cette
+existence de pot-au-feu!... Ah! non par exemple... D'ailleurs, il y a
+pas besoin de curé pour s'aimer... C'était bien plus drôle de mener la
+vie libre...
+
+Et elle lui contait les mille petits événements de sa vie de femme
+d'entresort, les recherches et les poursuites dont elle était l'objet de
+la part des clients qui affluaient à chaque séance.
+
+Elle lui lisait des déclarations écrites qu'elle recevait et discutait
+avec lui la suite qu'il convenait de donner aux propositions qui étaient
+faites.
+
+Elle en était arrivée à lui faire considérer comme une des obligations
+inhérentes à son état et d'où dépendait le succès, la complaisance qu'il
+fallait montrer aux amateurs.
+
+--Tu comprends, disait-elle, si je n'étais pas gentille, ils ne
+reviendraient plus et il faut qu'ils reviennent. Sans cela la mère
+Tabary y trouverait un cheveu... Il y a que grâce à eux que je peux
+faire des économies... pour nous!
+
+Et Charlot riait d'un gros rire bête et bon enfant.
+
+--Les autres, ajoutait Fatma, en lui passant son bras autour du cou,
+câlinement, c'est pour le pognon. C'est parce qu'il le faut, mais, toi,
+c'est parce que je t'aime, tu le sais bien, gros polisson!
+
+Et jamais un accroc n'altéra cette intimité extraordinaire de deux êtres
+inconscients que la fatalité de la vie avait réunis et qui acceptaient
+comme une obligation normale les nécessités de leur bizarre existence.
+
+De son côté, Charlot tenait Fatma au courant de toutes les aventures
+dont il était dans l'exercice de sa profession le témoin ordinaire,
+parfois le héros.
+
+Il lui racontait les dessous de la vie de lutteurs, les mystères des
+arènes, ignorés du commun, et la jeune femme s'amusait de ces
+confidences.
+
+La baraque Bertrand (de Marseille) comptait comme pensionnaires neuf
+lutteurs, tous des gars célèbres dans le monde du sport athlétique sans
+compter les «chiqués» qui aidaient la parade.
+
+Mais sur ce nombre, en dehors de quelques-uns, véritables
+professionnels, n'ayant d'autres moyens d'existence que l'exercice de
+leur art, il en existait au moins trois ou quatre, qui, s'ils pouvaient
+décemment entrer en lice, combattre et mériter les applaudissements et
+les encouragements des véritables connaisseurs, comptaient plus sur les
+avantages de leur plastique que sur leurs succès de lutteurs.
+
+Dans les baraques, aux premières places, chaque fois que ces athlètes,
+tous jeunes--de vingt-cinq à trente ans au plus--paraissaitent sur
+l'affiche, une foule se pressait, des gommeux en habit, des vieux
+messieurs à cheveux gris, bagués et diamantés, attirant dans les coins
+celui qu'ils avaient le plus remarqué, s'éternisant en des interviews
+dont on devinait le sujet...
+
+--Y en a un, raconta un jour Chariot, qui s'est trompé et qui s'est
+adressé à moi... Ce que j'ai rigolé!... J'ai poussé la blague jusqu'au
+bout... et je me suis laissé emmener dans un caboulot... où les
+autres... ceux que ça amuse et à qui ça plaît... se réunissent tous les
+soirs... Ah! ma chère, ce que c'était drôle!... Et au dernier moment...
+quand je l'ai plaqué... après lui avoir fait payer pour plus de vingt
+francs de consommations... j'aurais voulu que tu voies sa tête!... Non!
+c'était à peindre!
+
+Et comme Fatma s'indignait en écoutant le récit de ces aventures qui lui
+semblaient invraisemblables:
+
+--C'est tout naturel, déclarait le naïf Charlot, de la même façon que
+toi, tu écoutes les vieux messieurs qui viennent t'applaudir dans ton
+entresort... les lutteurs de chez Bertrand laissent dire ceux qui
+s'intéressent à leurs exercices... et à eux... C'est aussi naturel ici
+que là... puisque c'est le métier qui veut ça... Seulement, on en prend
+que ce qu'on veut bien en prendre... Moi, on m'offrirait tout au
+monde... Rien ne vaudra jamais ma petite Fatma... et rien ne la
+remplacera!...
+
+Ce couple étrange, d'une honnêteté et d'une naïveté bizarres, s'était
+pris d'une affection extraordinaire pour Zézette.
+
+Charlot, que tous les exercices de force et que la bravoure
+enthousiasmait, parlait avec l'enfant amicalement, discutant comme avec
+une grande personne.
+
+N'avait-elle pas fait ses preuves, malgré sa jeunesse, et ne
+pouvait-elle pas rivaliser avec lui?
+
+S'il enlevait à bras tendu des poids de cinquante, des haltères de cent
+kilos, elle entrait, elle, sans broncher dans la cage de fauves réputés
+indomptables!
+
+Elle avait révolutionné Paris, mis la presse en mouvement à la suite de
+son prodigieux exploit avec Néron!
+
+Cela suffisait pour lui faire concevoir un respect énorme pour cette
+gamine étonnante.
+
+Zézette rendait à Fatma et à Charlot l'amitié qu'ils lui montraient.
+
+Aussi, quand il s'agit de régler sa situation, n'hésita-t-elle pas, dans
+son besoin d'expansion, à se confier à eux.
+
+--Voulez-vous que je vous dise, leur raconta-t-elle confidentiellement,
+eh bien! je connais les Tabary comme personne! Ce sont des gens dont il
+faut se méfier... Je les tiens à l'oeil!... Vous verrez quand je m'y
+mettrai! Si j'ai jamais besoin de vous, puis-je compter sur votre aide?
+
+--Absolument, dit Charlot. J'ai des bras et des poings à ta disposition.
+
+--D'autant plus, dit Fatma, que je garde une dent à Louise Tabary. Avec
+le succès que je remporte tous les jours, je devrais avoir une autre
+situation que celle que j'ai... Mais, l'égoïste, à elle tout le profit,
+elle nous estime trop heureuses de trimer à son bénéfice... Un jour on
+se révoltera, et quand j'en aurai assez... quand je pourrai me passer
+d'elle... je lui montrerai qu'on ne se fiche pas de Fatma impunément.
+
+--Laissez-moi avoir l'âge, disait alors Zézette. La ménagerie est à moi,
+en somme, puisque je suis l'héritière de mon père... Un jour viendra, où
+fatiguée de souffrir, je ferai valoir mes droits... Alors, nous nous
+nuirons, et gare au grabuge... Je les forcerai à me céder la place... à
+résilier... Alors, comme je vous connais, je vous prendrai avec moi...
+Est-ce convenu?
+
+--Oui, disait Fatma, mais ce sont là des imaginations de gamine. Tu n'as
+pas treize ans!
+
+--Quand j'en aurai dix-huit, je pourrai me faire émanciper. Nous rirons
+alors... Je ne puis rien dire aujourd'hui, car je sais des choses... de
+telles choses!.,. Vous verrez, je vous dis!... Vous serez étonnée...
+
+Zézette se ménageait des complices pour le jour où il lui serait
+possible de se révolter contre la sujétion dans laquelle on la
+maintenait.
+
+Elle trouva un autre aide dans le dompteur Giovanni.
+
+Giovanni, si amoureux de son art qu'il fut, ne s'était pas encore senti,
+malgré son audace, le courage d'affronter Néron, le terrible animal qui
+avait tué Chausserouge.
+
+Il devinait en Zézette une dompteuse qui, dans l'avenir,
+révolutionnerait le Voyage et le public par l'audace qu'elle
+déploierait, dans des exercices dont aucune femme n'aurait jamais donné
+l'exemple, et il témoignait pour elle une admiration qui n'avait d'égale
+que le mépris qu'il professait _in petto_ pour Tabary.
+
+De Jean il avait su deviner les instincts mauvais et les basses
+cupidités.
+
+Il avait compris l'hypocrisie des pleurs de Louise, accompagnant le
+dompteur au cimetière. Dans le coeur de cette femme un autre sentiment
+que celui de la pitié et de l'amour devait avoir été la règle de
+conduite, depuis le jour où l'accident qui avait conduit Chausserouge au
+tombeau l'avait forcée de venir faire appel à son concours pour ne pas
+laisser la ménagerie sans dompteur, à l'heure même où le public
+émotionné par le récit publié dans les journaux avait rendu la vogue à
+l'établissement si longtemps déserté.
+
+Il sentit rien qu'en parlant à Zézette, la haine que la petite fille
+portait à ceux que le malheur lui avait donnés pour tuteurs, et il se
+promit, à l'occasion, de soutenir la gamine, dont il avait du reste
+tout à attendre, puisqu'aussi bien elle était appelée à devenir la
+réelle propriétaire de la ménagerie, les Tabary ne possédant qu'une part
+peu importante.
+
+Après tout, il n'avait, lui, que vingt-trois ans; Zézette en avait
+treize bientôt.
+
+Dix ans! C'était une différence fréquente entre époux.
+
+Il pouvait attendre l'émancipation dont parlait si souvent l'enfant et
+devenir, en même temps que le mari le maître de cet établissement, un
+des plus beaux du Voyage.
+
+Son intérêt se rencontrait avec les sympathies secrètes qui l'attiraient
+vers cette petite fille, désormais seule dans la vie, mais dont
+l'énergie l'avait émerveillé...
+
+Il ne devait rien à personne... il était désormais indispensable dans la
+ménagerie... Eh bien! si son aide était nécessaire à Zézette, il la lui
+accorderait; il lui servirait de second dans la lutte qu'elle
+entreprendrait certainement contre les Tabary, s'il en croyait les
+dispositions qu'elle montrait...
+
+Et advienne que pourra! Qui ne risque rien n'a rien... Quand on n'a rien
+à perdre et tout à gagner... pourquoi hésiter à marcher, à aller de
+l'avant?...
+
+C'est ainsi que, dès le lendemain de la mort de son père, Zézette était
+déjà assurée de l'aide de trois personnes, dont l'importance et le
+dévouement pouvaient peut-être contrebalancer l'influence, et la
+toute-puissance provisoire des Tabary...
+
+Aussi la jeune fille profita-t-elle de la première occasion qui s'offrit
+à elle pour entrer ouvertement en lutte avec ces gens qu'elle
+considérait, à juste titre, comme les mauvais génies de sa famille...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Durant les premiers mois qui suivirent la mort de Chausserouge, rien ne
+fut notablement changé dans l'existence de Zézette.
+
+Les Tabary affectèrent tout d'abord de lui montrer des prévenances; des
+égards auxquels ils l'avaient peu habituée, mais qui faisait dire sur
+tout le Voyage:
+
+--Quelle chance a eue cette petite Zézette de tomber sur les Tabary!
+Comme ils sont gentils pour elle!
+
+S'ils parlaient de la fin du dompteur, de l'avenir de l'enfant, c'était
+avec d'hypocrites apitoiements:
+
+--Cette pauvre enfant!.. qui aimait tant son père!.. Le malheur avait
+fait d'elle une orpheline... Eh bien! elle ne restait pas seule,
+abandonnée dans la vie... Elle retrouvait une nouvelle famille!...
+
+Pendant quelque temps, Fatma elle-même se laissa prendre à ces marques
+de tendresse, à cette sympathie qu'on témoignait à la gamine.
+
+Il lui parut bien qu'on avait dû lui changer la Tabary qu'elle
+connaissait, mais on s'amende à tout âge et elle mit sur le compte du
+changement soudain de position cette façon d'être si nouvelle et si
+inattendue.
+
+--L'argent rend meilleur... aussi la vue des malheurs d'autrui!...
+Contrairement à mes prévisions, Zézette sera peut-être plus heureuse
+qu'il n'était permis de l'espérer.
+
+Seule, Zézette, dont tant d'événements terribles avaient fortifié le
+jugement, Zézette, qui gardait le souvenir du passé, n'ajoutait aucune
+foi aux protestations des Tabary.
+
+Leurs avances la laissaient froide et elle n'opposait qu'un mutisme
+farouche aux témoignages d'affection qu'on lui prodiguait.
+
+Au contraire, chaque jour resserrait les liens qui l'unissaient à la
+trinité d'amis qu'elle s'était choisis, comme si elle eût prévu qu'elle
+aurait bientôt à mettre leur dévouement à l'épreuve.
+
+La suite des événements lui donna raison.
+
+Au fur et à mesure que s'éteignit le bruit qu'on avait fait autour de la
+mort de Chausserouge, que le silence se fit sur ces incidents qui
+avaient passionné le Voyage, un changement notable s'opéra dans la
+manière d'agir des Tabary...
+
+Jean, qui tout d'abord affectait de consulter pour la forme Zézette, ou
+tout au moins de la prévenir chaque fois qu'il apportait une
+modification quelconque dans l'administration de la ménagerie, négligea
+de la considérer comme l'héritière ou tout au moins la maîtresse future
+de la plus importante des deux parts de l'établissement.
+
+Il parlait en maître, achetait et vendait des animaux selon son bon
+plaisir, changeait l'ordre des exercices, s'intéressait au dressage des
+pensionnaires, tâche dont s'acquittait Giovanni avec beaucoup de
+bonheur.
+
+Le jeune dompteur, très jaloux de ses prérogatives, subissait fort
+impatiemment ce joug.
+
+Il lui arriva un jour de répondre à Tabary:
+
+--Si vous êtes plus fort que moi... prenez ma place!
+
+Jean, piqué, l'eut pour cette réponse certainement mis à la porte, si la
+collaboration du jeune homme, habitué aux animaux et très sympathique au
+public, ne fut devenue indispensable.
+
+Toutefois, comme il ne voulait pas laisser le dernier mot à son
+subordonné, il répliqua aigrement:
+
+--On dirait, ma parole, mon cher, que vous êtes seul dompteur au
+monde!... Vous exercez un métier qui ne demande en somme que de l'audace
+et un peu d'habitude... Si j'avais commencé à votre âge... il est
+probable que je serais aussi fort que vous... Comme je veux vous prouver
+que sans être jamais entré dans une cage, je me connais en dressage
+autant que vous pouvez vous y connaître, je vous préviens que je vais
+faire moi-même un numéro. Ce sera pour vous autant de besogne de
+moins...
+
+Jean Tabary avait de la hardiesse et de l'imagination.
+
+Il inventa un intermède comique dont la Grandeur, Loustic et trois
+jeunes lionceaux firent les frais, et il mit son projet à exécution.
+
+Costumé en clown, entre deux entrées de cage de Giovanni, il donnait une
+petite représentation qui plut beaucoup au public habituel de la
+ménagerie.
+
+Grisé par ce succès, il rêva bientôt de s'attaquer à des animaux plus
+redoutables; progressivement, il s'entraîna, prit goût à la profession,
+mais pour garder un peu de variété dans les différents exercices, il
+s'appliqua à ne soumettre au dressage que ceux qui ne servaient pas à
+Giovanni.
+
+C'était ainsi qu'on le vit présenter et faire travailler successivement
+un ours blanc, puis des loups russes, puis deux hyènes.
+
+Louise Tabary applaudissait beaucoup à cette décision nouvelle.
+
+C'était un pied de plus pour eux dans la ménagerie, d'autant plus que
+maintenant Jean apportait un concours effectif, n'apparaissait plus
+comme un intrus aux yeux des véritables dompteurs et cette énergique
+détermination coupait court à toutes les médisances et à toutes les
+calomnies.
+
+Zézette souffrit beaucoup de cette innovation.
+
+C'était son succès à elle que Tabary lui volait en reprenant l'idée
+qu'avait eue son père en la faisant débuter en Italie.
+
+C'étaient ses animaux à elle, Loustic et la Grandeur, que le dompteur
+improvisé présentait au public et il rendait impossible sa rentrée dans
+les mêmes exercices, le jour où la Préfecture lèverait le veto, qui
+avait suspendu le cours de ses représentations à elle.
+
+Elle le sentait parfaitement. C'était autant sa rivalité avec Giovanni
+que le désir de la faire oublier, de la détacher du métier, qui avait
+poussé Jean Tabary à tenter cette aventure.
+
+D'autant plus que, bien qu'elle approchât de quatorze ans, qu'elle eût
+grandi autant en taille qu'en sagesse, on ne parlait plus de renouveler
+la demande de levée d'interdiction.
+
+Elle dévorait tout bas son chagrin, sentant bien qu'elle n'était pas
+encore de force, et qu'elle se heurterait à un parti pris d'hostilité, à
+la volonté de lui être désagréable.
+
+--Ah! j'aurai mon tour, disait-elle quelquefois à Fatima, l'existence
+que je mène ici aura une fin, je vous jure, et je reviendrai maîtresse
+incontestée de ma ménagerie!
+
+Une seule pensée la consolait, la pensée que son lion, le terrible
+Néron, lui restait. Ah! celui-là, il était bien à elle... et il saurait
+lui rester fidèle!
+
+Elle ne craignait pas que Jean Tabary vint le lui prendre... Même à
+Giovanni, il n'eût pas été prudent de tenter une expérience.
+
+Maintenant que Néron, qui avait plus de dix ans, c'est-à-dire qui se
+trouvait dans la force de l'âge, était guéri de ses blessures, il
+manifestait une férocité qui rendait à tout homme fort dangereuse à son
+approche à moins d'un mètre de la cage.
+
+A la vue de Jean Tabary, du jeune dompteur ou du moindre garçon de
+piste, sa crinière se hérissait, ses yeux lançaient des flammes.
+
+Debout au bord de la cage, il passait ses pattes de devant à travers les
+barreaux, lançait dans le vide de formidables coups de griffes, prêt à
+mordre, à déchirer quiconque eut été assez osé pour passer à sa portée.
+
+Il fallait prendre les plus grandes précautions pour nettoyer sa cage,
+pour lui donner à manger. On eut dit qu'il avait reporté sur le
+personnel mâle de la ménagerie toute la haine qu'il avait jadis vouée
+au malheureux Chausserouge.
+
+Seule la vue de Zézette parvenait à le calmer, au milieu même de ses
+plus grandes fureurs. Devant elle, il se faisait petit, soumis, docile
+et caressant.
+
+La petite fille s'approchait sans crainte de la cage de la terrible
+bête; le lion passait sa langue rugueuse sur la petite main qu'elle lui
+tendait à travers ces barreaux qu'il ébranlait tout à l'heure sous son
+effort.
+
+C'était là son triomphe, son orgueil; près de Néron, elle oubliait ses
+peines, ses chagrins, les humiliations qu'elle endurait.
+
+Un jour, comme les Tabary achevaient de déjeuner, Jean dit à
+brûle-pourpoint:
+
+--J'ai trouvé à vendre Néron... Un beau prix, vingt mille francs...
+C'est une occasion superbe... pour un animal qui ne sert à rien...
+
+Zézette se redressa, révoltée.
+
+--Néron! Vendre Néron! Il est à moi, je le garde!
+
+--D'abord, dit Jean qui avait été tout d'abord abasourdi par cette
+interruption à laquelle il ne s'attendait pas, je suis juge de la
+question... Je suis tuteur... et je suis maître... Il m'appartient de
+sauvegarder nos intérêts comme je l'entends.
+
+--C'est possible! dit Zézette, bien que toutes tes innovations ne soient
+pas de mon goût, je n'ai rien dit jusqu'ici... Aujourd'hui, je me
+fâche... Tu m'as pris la Grandeur, Loustic, ces bêtes que j'avais
+dressées et qui ne connaissaient que moi, j'ai laissé faire, tout en
+souffrant beaucoup de les voir en d'autres mains que les miennes...
+Aujourd'hui, tu veux m'enlever Néron... Ça ne sera pas! Je suis encore
+quelque chose ici.
+
+--Un animal qui a mangé ton père!... dit Jean Tabary avec colère..
+
+--Oui... malheureusement... et qui dévorera quiconque l'approchera,
+quand ce ne sera pas moi!... Eh bien, je tiens à Néron... Il est né dans
+l'établissement, il n'en sortira pas et c'est avec lui que je ferai ma
+rentrée devant le public, le jour où j'aurai l'âge... Du reste, ce
+jour-là bien des choses seront changées, je t'en réponds!...
+
+--Tudieu! dit Jean d'un air mauvais, en voilà une gamine entêtée! Écoute
+bien, Zézette, dans ton intérêt, je ne te conseille pas de faire la
+mauvaise tête avec moi... Tu as plus à y perdre qu'à y gagner... Sinon,
+j'agirai avec toi comme on agit avec les petites filles pas sages, je te
+flanquerai le fouet...
+
+--Viens-y donc! cria Zézette en se levant, les bras croisés.
+
+Et il y avait dans le regard de l'enfant tant de fermeté; on y lisait
+une résolution si arrêtée de ne pas se laisser traiter en gamine que
+Tabary se sentit à moitié vaincu.
+
+--Écoute bien, Jean, ajouta la fille de François Chausserouge sur un ton
+qui ne laissa pas de troubler les Tabary, tu viens de dire un mot que je
+vais retourner contre toi... Tu as dit que j'avais plus à perdre qu'à
+gagner en te contredisant...
+
+--Parfaitement! dit le jeune homme qui devenait blanc de colère.
+
+--A mon tour, je te dis: Prends garde!... Je te connais... bien, très
+bien... et je sais des choses... qu'il vaut mieux pour nous tous que je
+ne répète jamais!...
+
+Et appuyant sur les mots, sans cesser de fixer sur son interlocuteur un
+oeil enflammé, elle ajouta:
+
+--Ne me force pas de parler!
+
+Puis, sans attendre de réponse, elle sortit en faisant claquer la porte
+de la caravane.
+
+Les deux Tabary s'interrogèrent du regard.
+
+--Enfin, dit Jean, après un petit moment de silence, qu'a-t-elle voulu
+dire? Y comprends-tu quelque chose?
+
+--Moi, rien!... répliqua la mère. Pourtant... si elle savait?...
+
+--Tu n'as jamais laissé seul son père avec elle? demanda le jeune homme
+dont le sourcil se fronçait.
+
+--Jamais!... C'est égal... Il faut prendre garde et j'ai bien peur
+qu'elle ne nous donne pas mal de fil à retordre... En attendant, que
+vas-tu faire?
+
+--Moi! passer outre! Je vends Néron!...
+
+Il se leva, se promena un instant très agité, puis, brusquement:
+
+--Après tout, dit-il, si elle sait quelque chose, à propos de
+Vermieux... il n'y a pas de preuves... Je m'en fous! Mais si c'est cela,
+qu'elle fasse attention à elle!...
+
+--Pas d'imprudence! interrompit la mère Tabary, laisse-moi réfléchir et
+après... je trouverai peut-être un moyen...
+
+Dès le lendemain, Jean Tabary recevait la visite d'un des forains, qui
+avait été choisi pour composer le conseil de famille.
+
+Zézette était allé se plaindre à lui. Il eut une longue conférence avec
+le jeune homme, lui exposa qu'il valait peut-être mieux ne pas se mettre
+à dos sa pupille et garder le lion.
+
+Après tout, si vingt mille francs étaient une somme bonne à encaisser,
+la ménagerie, en perdant Néron, un lion célèbre, perdait une attraction
+unique.
+
+Il fit si bien qu'il persuada Jean de ne pas donner suite à son projet.
+
+Le jeune homme se résigna, mais jura de prendre sa revanche. Ce fut
+Louise qui lui en fournit l'occasion, à bref délai.
+
+Un jour qu'elle venait d'avoir une violente discussion avec une de ses
+pensionnaires, et que cette dernière, poussée à bout, avait quitté
+l'entresort, elle conçut l'idée de la remplacer par Zézette.
+
+Comme elle s'attendait de la part de l'enfant à une résistance sérieuse,
+elle résolut de la brusquer.
+
+--Ma fille, lui dit-elle un beau matin, tu te plains toujours de ne rien
+faire. Voici pour toi une excellente occasion de te rendre utile...
+Mariette vient de me quitter. Il y a une place vacante dans
+l'entresort... Tu vas la prendre...
+
+--Moi? demanda Zézette fièrement, oh! vous vous trompez, madame Tabary!
+Je suis la fille de François Chausserouge... Je suis dompteuse... Je ne
+monterai pas sur l'estrade de votre entresort... Je n'ai rien à y faire.
+
+--Fatma y est bien! En voilà une prétention! fit aigrement la mégère.
+Mademoiselle dédaigne de se montrer en public à côté de jeunes personnes
+qui te valent, tu sais, ma fille! Et leur société n'est pas plus
+déshonorante que celle des quatre lions pelés de la ménagerie.
+
+--N'importe! N'attendez pas cela de moi.
+
+La mère Tabary s'emporta, mais ni les cris, ni les menaces, ni les
+injures ne purent parvenir à faire fléchir la volonté de Zézette.
+
+Les épreuves par lesquelles elle passait depuis la mort de son père
+avait trempé durement le courage de l'enfant et l'avaient rendue forte.
+
+Le soir même, Louise Tabary rendit compte à son fils de ce nouvel
+incident.
+
+--Vois-tu la mijaurée! dit-elle. Il faut absolument que nous prenions à
+son égard des mesures sérieuses... Il faut la pousser à bout... A la
+fin, elle finira bien par être matée.
+
+Mais elle se trompait dans ses prévisions. Zézette ne fit aucune
+concession et aucune des tentatives nouvelles n'obtint plus de résultat
+que la première. Elle resta intraitable.
+
+Dès lors, la vie pour elle devint insupportable. Plus de ces égards,
+plus de ces prévenances insolites qu'avaient affectés à son égard les
+Tabary. Maintenant on ne s'occupait plus d'elle ou si on s'en occupait,
+c'était pour la pousser à bout et lui reprocher son entêtement...
+
+Pour elle, plus un instant de repos; chaque jour les mêmes ennuis se
+répétaient, les mêmes taquineries aggravées et attisées par la rancune
+de son tuteur.
+
+Jean Tabary surtout montrait une âpreté, qui indignait les témoins
+habituels de ses méchancetés.
+
+Zézette dévorait son chagrin en silence. Elle sentait que tous ces
+efforts conjurés tendaient à la forcer à fuir loin de cet établissement
+qui était sien, à quitter ce couple que sa présence gênait et c'est
+justement pourquoi elle tenait à se montrer tenace, à ne rien céder de
+ses droits.
+
+Aussi, comme un jour Fatma, révoltée du cynisme des Tabary, lui offrait
+simplement de partir avec elle, de chercher un asile ailleurs qu'à la
+ménagerie, jusqu'à l'heure de sa majorité, refusa-t-elle énergiquement.
+
+--Je suis chez moi, ma pauvre Fatma. Je resterai chez moi, malgré eux.
+
+--Mais nous ne quitterons pas le Voyage... Tu les surveilleras d'un peu
+plus loin, voilà tout... Charlot, à qui j'ai raconté tes ennuis et qui
+maintenant, est à la tête d'un petit pécule, t'offre de le mettre à ta
+disposition... C'est de l'argent bien placé et il sera si heureux de
+t'être agréable!...
+
+--Remercie-le de ma part... Peut-être aurai-je bientôt besoin de lui...
+ou plutôt de son aide... de sa protection. Puis-je toujours compter sur
+lui?
+
+--Comme sur moi!
+
+--Merci!
+
+--Mais enfin, que comptes-tu faire? La position est intolérable.
+
+--C'est à quoi je réfléchis... J'ai une défense toute prête. Mais j'ai
+besoin de beaucoup réfléchir...
+
+--Peut-être pourrais-je donner un conseil...
+
+--Jamais! Ce que j'ai à dire est trop grave... et nulle que moi ne doit
+être dans la confidence. C'est un secret qui ne m'appartient pas... Ce
+n'est pas que je me méfie de toi... Mais je n'en suis pas maîtresse...
+
+Les semaines se succédèrent sans qu'elle se sentit le courage de prendre
+une résolution définitive. Il vint pourtant un jour où sa situation
+devint si critique, où les exigences des Tabary devinrent si pressantes
+qu'elle dut se résigner à agir.
+
+--Je ne sais pas, dit-elle à Fatma, comment les choses tourneront
+aujourd'hui... A tout événement, dis à Charlot de se tenir prêt.
+
+Sûre de cet appui, elle s'adressa à Giovanni. Le dompteur, témoin
+discret de l'indigne traitement qu'on faisait subir à la jeune fille,
+n'avait jamais laissé passer jusque-là une occasion de lui prouver sa
+sympathie.
+
+Elle comptait bien trouver aussi de ce côté une aide effective, mais
+elle était loin de s'attendre aux sentiments secrets qui firent
+explosion dès la première question qu'elle adressa au jeune homme.
+
+Giovanni, dont l'ambition seule avait jusque-là dirigé la conduite,
+aimait aujourd'hui Zézette. Rien dans son attitude n'avait toutefois
+laissé deviné la passion qui grandissait dans son âme.
+
+Tout d'abord une pitié immense l'avait fait s'intéresser à cette enfant
+que la mort de Chausserouge laissait seule en butte aux intrigues des
+Tabary, pour lesquels il avait dès le premier abord ressenti une
+instinctive aversion.
+
+Puis cette pitié avait fait place à un intérêt dicté par le calcul.
+Zézette n'était-elle pas destinée à recueillir l'héritage de son père?
+
+A présent, depuis qu'il avait vu les Tabary remplacer les prévenances de
+la première heure par des procédés dont il devinait le motif un peu
+inavouable, son honnêteté naturelle s'était révoltée, et il eut souhaité
+pouvoir prendre ouvertement la défense de la jeune fille.
+
+De la jeune fille! Car il ne pouvait plus appeler que de ce nom la fille
+de Chausserouge...
+
+En quelques mois, Zézette, enfant lors du décès de son père, avait
+grandie, s'était complètement transformée...
+
+Brusquement, il avait fallu remplacer les robes courtes... La puberté
+aidant, en même temps que ses traits s'étaient accentués, la taille de
+Zézette s'était allongée... sa poitrine avait pris de l'ampleur.....
+L'enfant avait disparue et comme une chrysalide devenant tout d'un coup
+papillon, une jeune fille était née...
+
+A la voir grande, ses yeux noirs brillant d'un éclat singulier, ses
+cheveux relevés en torsade, on lui eût maintenant donné dix-huit ans.
+
+Elle était désirable... et peut-être était-ce à ce changement soudain
+qu'il fallait attribuer l'idée germée dans le cerveau de la mère Tabary,
+de la faire débuter dans son entresort...
+
+Là, elle aurait pu oublier les dures leçons de sa jeunesse... Elle se
+fut trouvée en contact avec un monde nouveau, en but à des déclarations,
+à des tentations auxquelles elle n'eût peut-être pas résisté... Et c'eût
+été là une dérivation excellente...
+
+Corrompue, dévoyée, des sollicitations d'un tout autre ordre l'eussent
+détournée de ses devoirs, de ce qui avait été jusque-là le but de sa
+vie...
+
+L'association Tabary n'aurait plus en rien à craindre de l'héritière,
+qui serait demain l'ennemie, lorsqu'il aurait fallu rendre des
+comptes...
+
+--Vous êtes témoin, Giovanni, dit Zézette, des traitements qu'on me fait
+endurer ici... Je vais frapper un grand coup... Si j'ai besoin de vous,
+serez-vous pour moi ou pour... eux?
+
+--Pouvez-vous le demander, ma chère Zézette? dit le dompteur en
+saisissant la main de la jeune fille.
+
+En même temps, il l'attira à lui, la regarda longuement dans les yeux:
+
+--Demandez-moi... ce que vous voudrez! Tout!... Tout!...
+
+--Même de quitter la ménagerie, demain... s'il le fallait!
+
+--Même de quitter la ménagerie!... J'accepte tout, m'engageant d'avance
+à vous obéir aveuglément, sans même vous demander de raisons.
+
+--Alors... dit Zézette, en baissant les paupières, vous m'aimez donc?
+
+--Oui... je vous aime! Il y a en vous quelque chose qui me
+transporte... D'abord vous êtes belle... Vous êtes brave! Ah! je vous ai
+vue à l'oeuvre, le jour où votre pauvre père était aux prises avec
+Néron!... Je me suis dit ce jour-là, pour la première fois, que celui-là
+serait bien heureux qui parviendrait à se faire aimer de vous!
+
+C'était la première parole d'amour qui résonnait à l'oreille de Zézette.
+Elle lui parut bien douce dans cet instant où elle allait aborder un
+entretien d'où peut-être allait dépendre sa destinée.
+
+--Giovanni, dit-elle solennellement, jamais je n'oublierai les paroles
+que vous venez de prononcer... Elles m'ont fait tant de bien!...
+Merci!... Je vous dirai bientôt ce que j'attends de vous... Mais je
+veux, avant tout, que vous sachiez que, depuis bien longtemps, moi
+aussi, je vous estime pour votre courage et votre énergie!...
+
+Elle s'enfuit, laissant le jeune homme stupéfait et charmé à la fois. En
+vain, il se creusa la tête pour découvrir le sens des paroles
+mystérieuses de la jeune fille.
+
+Que pouvait être ce danger imminent, cette circonstance si grave qui
+avait forcé Zézette à s'ouvrir à lui, à requérir son aide...
+
+Il ne trouva rien et se résigna à attendre que les événements lui
+donnassent la clef de cette énigme...
+
+Toutefois, au moment d'agir, Zézette sentit une dernière hésitation.
+Certes, elle était résolue à braver Tabary, à lui jeter à la face le
+récit de ce crime qu'il croyait inconnu de tous, à le menacer au besoin
+de révéler ce forfait abominable, maintenant que son père mort était à
+l'abri de toute poursuite...
+
+Mais si l'autre ne se laissait pas intimider, s'il passait outre, sûr de
+l'impunité, comptant sur le défaut de preuves?...
+
+Quelle serait alors sa situation vis-à-vis de son ennemi, vis-à-vis de
+cette femme, Louise Tabary? A quelles représailles ne s'exposait-elle
+pas, elle et ceux qui prendraient ouvertement son parti?
+
+Bien qu'elle fut décidée pour ne pas salir la mémoire de son père, à ne
+jamais révéler l'assassinat de Vermieux à la justice, il entrait dans
+son plan de laisser croire à Tabary qu'elle était disposée à le faire,
+s'il ne lui laissait pas désormais toute indépendance, s'il ne mettait
+pas un terme aux vexations de toutes sortes dont elle était l'objet.
+
+Mais si Tabary, pour mettre à néant son accusation, prenait les devants
+et l'accusait d'avoir voulu le calomnier, quelles preuves matérielles
+pourrait-elle donner?
+
+Aucune! Elle avait vu, mais personne ne pouvait affirmer après elle
+qu'elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination, qu'elle n'avait
+pas inventé de toutes pièces, pour se venger, une fable destinée à
+perdre Tabary.
+
+Voudrait-on croire que, même par un jour d'orage, Vermieux avait pu
+traverser le Voyage installé sur un parcours de deux kilomètres, de la
+place du Trône à la barrière de Vincennes, à dix heures du soir, en
+pleine fête, sans avoir été remarqué par aucun forain? Car tous le
+connaissaient.
+
+L'hésitation de Zézette dura peu. Sa détermination était prise.
+
+Il fallait en finir avec ce martyre qu'elle endurait depuis des semaines
+et qui menaçait de s'éterniser. Dût-elle se perdre, elle parlerait!
+
+Et dès le lendemain, elle mit son projet à exécution.
+
+Justement Tabary, à table, ayant trouvé moyen de lui reprocher pour la
+centième fois l'obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir
+«travailler», elle se leva et toute frémissante de colère.
+
+--Je te défends, cria-t-elle, de continuer. A la fin, j'en ai assez de
+vos rebuffades et de vos vexations... Je ne suis plus une gamine, j'ai
+quinze ans et je connais mes droits... Bien que la faiblesse de mon père
+vous ait fait désigner pour mes tuteurs et que vous en abusiez... je ne
+vous laisserai pas plus longtemps prendre sur moi un empire tel qu'il
+semblerait, à vous voir faire, que vous êtes désormais les seuls maîtres
+de la maison...
+
+Jean Tabary, stupéfait de cette sortie à laquelle il était loin de
+s'attendre, resta une minute silencieux, puis après avoir échangé avec
+sa mère un regard narquois:
+
+--Qu'est-ce qui t'a monté le cou? demanda-t-il à Zézette. Je n'ai jamais
+dit que tu n'étais rien dans la maison, mais jusqu'à ta majorité, c'est
+moi seul qui suis juge de ce qu'il y a lieu de faire pour la bonne
+administration de l'établissement... Tu n'auras le droit de me faire des
+reproches que le jour où je te rendrai des comptes... Quand tu auras
+vingt et un ans... Si tu veux repasser dans six ans, nous en
+recauserons... En attendant, je te prie de ne pas recommencer ta
+plaisanterie de tout à l'heure... Je ne suis pas en train de me laisser
+faire la leçon par une gamine...
+
+--Et moi... je ne suis pas en train, répliqua Zézette, de me laisser
+tourmenter et menacer par vous... Ah! je sais bien ce que vous voudriez
+tous les deux... Je vous gêne, pardieu!... et si je n'étais pas là!...
+Mais je vous connais trop bien et je saurai me défendre... toute jeune
+que je suis... C'est pourquoi, je veux, entendez-vous, j'exige que vous
+me laissiez libre... indépendante...
+
+Cette fois, ce fut Louise Tabary qui prit la parole.
+
+Elle se leva et marcha vers la jeune fille, la lèvre plissée, le regard
+dur.
+
+--Ma fille, dit-elle, je t'ai laissée dire ce que tu as voulu... par
+respect pour la mémoire de mon pauvre Chausserouge... Mais si tu
+dépasses la mesure, je te préviens que je saurai t'imposer silence, j'en
+ai maté de plus malignes que toi!
+
+--Et qu'est-ce que vous me ferez, s'il vous plaît? riposta insolemment
+Zézette. Vous agirez sans doute avec moi comme vous agissez avec tous
+ceux qui vous gênent... comme vous avez agi avec mon père, dont vous
+saviez l'état et que vous avez abandonné sans surveillance, sachant très
+bien qu'il abuserait de sa liberté... Je n'ai rien dit jusqu'ici, mais
+j'ai compris votre manège.. Je ne me suis pas laissée prendre à vos
+prévenances, aux égards que vous avez fait semblant de me témoigner...
+Ça n'a pas duré longtemps du reste... Aujourd'hui, je me révolte...
+
+--Tais-toi! hurla Jean Tabary, dont une pâleur subite envahit la face,
+tais-toi, ou je te...
+
+Et, la main levée, il s'avança menaçant vers Zézette.
+
+Mais la jeune fille l'attendit, sans reculer d'un pas, décidée à tout.
+
+--Frappe! dit-elle froidement, mais je te préviens, si tu ne me tues pas
+du coup, en sortant d'ici... j'irai tout raconter... tout,
+entends-tu?... tout ce que je sais... Et dame! tant pis pour toi!
+
+--Dire quoi?... Que sais-tu?... Je n'ai rien à craindre... on connaît ma
+vie! dit Jean Tabary, que cette vague menace venait de calmer à moitié.
+
+--Dire au commissaire de police que je connais l'assassin de Vermieux!
+articula Zézette, qui attendit l'effet de sa phrase.
+
+La foudre éclatant dans un ciel bleu n'eut pas frappé les Tabary d'une
+terreur plus grande. Jean ne fit pas un geste, ne trouva pas un mot. La
+mère et le fils restèrent attérés sous le coup de cette accusation
+terrible.
+
+Ainsi, une autre qu'eux possédait ce secret d'où dépendait leur liberté,
+leur vie...
+
+Ils étaient à la merci de cette enfant qu'ils avaient rêvé de faire
+disparaître pour rester les seuls maîtres d'une situation si chèrement
+acquise.
+
+En quelques secondes, un monde de pensées traversa leur esprit. Pour
+montrer tant d'énergie, pour parler avec tant de sûreté, elle devait ne
+pas être seule à connaître ce secret abominable...
+
+D'autres qu'elle devaient être au courant de leurs machinations, de
+leurs infamies qui commençaient à l'envoûtement de Chausserouge par
+Louise Tabary, pour finir à l'assassinat de Vermieux...
+
+D'autres, qui, prévenus, s'ils tentaient de retrancher ce témoin gênant,
+parleraient à leur tour et vengeraient Zézette...
+
+Et quelles preuves avait l'enfant de leur crime?
+
+Devait-elle la connaissance de l'attentat à une confidence _in extremis_
+du dompteur plein de remords?
+
+Avait-elle vu?
+
+Ou possédait-elle une pièce, remise en mains sûres, attestant leur
+culpabilité?
+
+Alors, quelle conduite tenir, quelle phrase trouver pour arriver à
+connaître la vérité ou détourner les soupçons si, par hasard,
+l'accusation n'était encore basée que sur des soupçons?
+
+Ce fut Louise Tabary qui, la première, recouvra la parole et trouva les
+mots qu'il fallait pour arracher la vérité sans se compromettre
+davantage.
+
+--Ma chère Zézette, dit-elle solennellement, tu viens de formuler une
+accusation telle que tu nous en vois, mon fils et moi, tout émus...
+Certes, nous pouvons avoir eu des torts envers toi... Nous pouvons, tout
+en cherchant à soutenir nos communs intérêts, nous être parfois
+trompés... Personne n'est parfait en ce monde... mais notre conscience
+ne nous reproche rien... Nous n'avons jamais commis une action coupable
+et nous souffrons que tu puisses avoir eu un instant la pensée que nous
+étions pour quelque chose dans la disparition de Vermieux... Nous avons
+droit à une explication... Au besoin, nous l'exigeons...
+
+--Oui, appuya Jean, nous exigeons une explication.
+
+Zézette contemplait tranquillement ses deux interlocuteurs.
+
+Maintenant, elle était tranquille. Elle comprenait en entendant cette
+phrase embarrassée qu'elle avait frappé juste et que maintenant elle les
+tenait tous les deux à sa discrétion.
+
+--C'est bien simple, dit-elle tranquillement, je vous ai vus! J'étais
+dans la ménagerie le jour où Vermieux, trempé de pluie, est venu
+demander l'hospitalité... Cachée dans la litière, près de mon poney,
+ajouta-t-elle en appuyant avec cruauté sur chaque mot, j'ai vu toute la
+scène... une scène qui ne sortira jamais de ma mémoire, quand je devrais
+vivre cent ans... Vermieux a été tué dans la caravane... J'ai vu mon
+pauvre père et toi, Jean, rapporter son corps, l'étendre sur l'étal...
+le découper et le distribuer aux animaux... J'ai vu tout cela de mes
+yeux... et je suis prête à le raconter aux juges...
+
+--Mais tu es folle! cria Tabary. Moi... j'ai tué... moi, j'ai découpé le
+corps de Vermieux?... Tu as rêvé!
+
+--Je n'ai pas rêvé... Et je pardonne à mon père, parce que j'ai entendu
+la conversation que vous avez eue tous les deux... Lui, honnête toute sa
+vie, jusqu'à ce jour de malheur!... Il ne voulait pas... c'est toi qui
+l'a forcé, entends-tu, de devenir un assassin... Il en est mort, du
+reste!... Toi, tu restes... Débarrassé d'un complice... tu veux encore
+te débarrasser de moi... Non, vois-tu, Jean, c'est assez de deux
+hommes... crois-moi... Moi, je n'ai plus personne à ménager!...
+
+--Je te ferai rentrer tes paroles infâmes dans la gorge, petite gueuse!
+
+--Fais ce que tu voudras! J'ai pris mes précautions... Si tu me touches
+du bout du doigt, demain je serai vengée!... Et mon père aussi!
+
+Tabary laissa tomber ses bras. C'était là ce qu'il craignait... D'autres
+que Zézette possédaient son secret!
+
+Il fut assez maître de lui toutefois pour maîtriser l'émotion qui le
+poignait et sur un ton railleur:
+
+--Qui donc, demanda-t-il, ajoutera foi à des imaginations d'enfant?
+Jamais une de nos bêtes ne mangerait de chair humaine, quand même on
+leur en donnerait... Elles sont habituée à la viande de cheval!...
+
+Tous tes dompteurs te le diront...
+
+--Qu'importe! dit Zézette, s'ils se trompent! Alors, le lendemain du
+jour où Vermieux a été tué et dépecé, pourquoi le repas de la veille
+était-il intact... Il n'y a pas eu de distribution publique, puisqu'il
+n'y a pas eu de représentation à minuit... Alors les animaux n'ont donc
+pas mangé cette nuit-là?
+
+--Qui t'a dit?
+
+--J'ai vu de mes yeux et d'autres que moi l'ont constaté... Ils ont
+constaté aussi que, cette même nuit, les employés, à leur arrivée, ont
+trouvé, contre l'usage, la ménagerie lavée et dans un état de propreté
+admirable... Est-ce l'habitude que les patrons ne se couchent pas pour
+faire l'ouvrage de leurs garçons de piste?... Tu n'as qu'à te rappeler
+la date... dont je me souviens, moi... C'était le second dimanche de
+Pâques, le jour même où Vermieux était attendu sur le Voyage... le jour
+même où a été signalé à la gare de Lyon l'arrivée du vieil usurier.
+Penses-tu encore que j'ai rêvé?.. Nous ferons les magistrats juges de
+tout cela...
+
+--Zézette... Zézette!...
+
+Mais Zézette, implacable, continua:
+
+--Et les quinze mille francs ou à peu près que mon père devait encore à
+Vermieux... et dont on n'a pas trouvé trace... Et la subite opulence qui
+t'a permis de t'associer, de mettre de l'argent dans cette ménagerie,
+dont tu voudrais me chasser... Il y a longtemps que je pense à tout
+cela... Par respect pour la mémoire de mon père, j'aurais gardé le
+secret... si, par ta conduite... par ta façon d'agir vis-à-vis de moi,
+tu ne m'avais forcé de parler... Maintenant, fais ce que tu voudras...
+Je suis prête à accepter la lutte!
+
+Zézette parlait comme une femme instruite dès longtemps par
+l'expérience; elle se défendait pied à pied, avec un calme, une
+tranquillité, une énergie dont ne pouvaient la faire départir ni les
+violences, ni les railleries de Jean Tabary.
+
+Ce dernier comprit qu'il était bien cette fois dans les mains de la
+jeune fille. Alors à quoi bon la pousser à bout?
+
+Quand bien même une enquête provoquée n'amènerait aucun résultat
+sérieux... Quand bien même, il sortirait indemne de cette aventure, le
+scandale serait si grand que son avenir resterait à jamais, sinon perdu,
+du moins compromis.
+
+Et était-il bien sûr que cette accusation, ces preuves morales ne
+seraient pas une preuve suffisante pour motiver une condamnation?
+
+Qui sait si Zézette ne conservait pas, pour dernier et décisif argument,
+une preuve qu'elle lui cachait et qui mettrait à néant tout
+l'échafaudage de sa défense?
+
+Elle était si forte, si sûre d'elle-même, cette gamine!
+
+D'un regard furtif, il consulta sa mère, qui, de son côté, ne trouvait
+rien à répondre. Elle comprit, l'approuva d'un signe.
+
+Alors il avoua.
+
+--Oui, c'était vrai!... Vermieux avait été assassiné dans la ménagerie,
+mais c'était Chausserouge qui avait tué!.. Chausserouge sur la mémoire
+duquel rejaillirait tout l'odieux du crime, puisqu'il était chez lui,
+puisque c'était pour se libérer vis-à-vis d'un créancier inexorable
+qu'il avait frappé, profitant d'une occasion qui s'était offerte
+fortuitement!... Il n'y avait pas eu de préméditation... C'était la
+fatalité des choses qui leur avait livré le vieil usurier... Maintenant
+que le silence s'était fait sur cette disparition inexpliquée, Zézette
+voudrait-elle, par sa délation, dénoncer un crime qui la déshonorerait à
+tout jamais? Certainement, il acceptait dans cette affaire une large
+part de responsabilité. Mais il avait cédé, ainsi que Chausserouge, à
+une tentation qu'expliquait presque la canaillerie avérée de Vermieux...
+L'assassinat n'est pas un crime excusable, mais, dans ce cas spécial, ne
+méritait-il pas des circonstances atténuantes?... Vermieux! un homme qui
+avait ruiné le Voyage, dont l'industrie elle-même était une infamie...
+entre les mains de qui la ménagerie fût tombée forcément sans ce coup
+d'audace, dont il avait personnellement gardé, lui, Tabary, des remords
+profonds et qu'il n'eût jamais exécuté sans cet extraordinaire concours
+de circonstances, qui avaient mis les deux complices à l'abri de toutes
+recherches. Donc, pour toutes ces raisons, convenait-il de l'accabler,
+de le traiter comme un criminel indigne de toute commisération, capable
+de tous les forfaits?
+
+Cette fois, Zézette triomphait.
+
+Cet homme, si insolent tout à l'heure, devenu en un instant si humble,
+finissait par lui inspirer plutôt un dégoût mélangé de pitié que de la
+haine ou du mépris.
+
+--Eh bien! reprit Jean, voyons, Zézette, faisons-nous la paix?
+
+--Je n'ai pas de paix à faire... je veux vivre tranquille, indépendante,
+je l'ai déjà dit... Je ne dois rien, après tout, ni à toi, ni à ta
+mère... J'entends donc, toute jeune que je suis, pouvoir agir à ma
+guise, m'occuper de mes bêtes que je connais mieux que toi, sans subir
+le contrôle, ni avoir à écouter les observations de personne...
+
+--Oui, mais alors, je peux compter sur ton silence?...
+
+--Je n'ai d'autre désir, dit Zézette tristement, que celui de garder
+éternellement ce secret dans ma mémoire, ne serait-ce que par respect
+pour mon père... Il n'en sortira que le jour où tu m'y auras forcé...
+
+--Tu n'as dit à personne que?... prononça Tabary, sans oser achever sa
+phrase.
+
+--Je n'ai pas à répondre... j'ai simplement pris mes précautions...
+Tenez seulement votre promesse... je tiendrai la mienne...
+
+Après cette conversation, les deux Tabary, restés seuls, eurent une
+longue conférence.
+
+Tandis que Jean restait sans parole, encore abasourdi par ce coup de
+massue, Louise réfléchissait, se demandant quelle conduite il convenait
+à présent de tenir.
+
+La situation lui paraissait sans doute fort grave, car, contre son
+habitude, elle manquait de cette merveilleuse spontanéité de décision
+qui, en tant d'occasions, l'avait si bien servie.
+
+Enfin, elle releva la tête et répondant à son fils:
+
+--Finalement, dit-elle, tu t'es laissé refaire par une gamine! Nous
+voilà dans de jolis draps!
+
+--Est-ce que je pouvais m'imaginer qu'elle était là... à deux pas de
+nous... le jour où...
+
+--Quand on fait de ces coups-là, dit la mégère brutalement, on prend ses
+précautions et on regarde derrière soi... C'est la moindre des choses...
+Maintenant, nous voilà dans la main de cette petite, qui nous fera
+marcher comme elle voudra, qui nous tient... Ah! la mâtine, conclut
+Louise, qui, malgré sa colère, ne pouvait s'empêcher de concevoir une
+secrète admiration pour l'énergie de Zézette, je ne l'aurais pas crue si
+forte!... Quel malheur que dès le premier jour nous n'ayons pas compris
+son caractère... de quel secours elle nous aurait été! Maintenant, adieu
+tous nos beaux projets... elle ne nous lâchera pas, la petite rosse!
+
+--Écoute, dit Jean, penses-tu sérieusement qu'elle nous vendrait?
+
+--Parfaitement, si nous la poussions à bout! Maintenant, il faudra avoir
+raison d'elle par la douceur et la patience...
+
+--Ce sera long, dit le jeune homme.
+
+Il fit une pause, puis, comme si une pensée qu'il craignait de formuler,
+venait de se présenter subitement à son esprit, il ajouta:
+
+--Comme ça serait plus sûr, plus court et plus profitable... un bon
+petit accident! N'aurons-nous donc jamais cette chance-là!
+
+Mais Louise Tabary haussa les épaules.
+
+--Toi... veux-tu que je te dise?... tu finirais mal si je n'étais pas
+là... Si tu n'as que des moyens comme cela à proposer, tu ferais mieux
+de te tenir tranquille!... Tu as eu dans ta vie une bonne idée... Ça n'a
+marché qu'à moitié, puisque si tu as pu dépister la justice, tu n'as pu
+être assez malin pour deviner, ni t'apercevoir que vous étiez
+espionnés... puisque demain, peut-être, tu pourrais être vendu à la
+police... D'ailleurs, on ne réussit jamais deux fois le même coup... Et
+puis, nous sommes surveillés!
+
+--Après tout, dit Jean, si Zézette parlait, il n'est pas si sûr que cela
+qu'on la croirait. Moi, de mon côté, je nierais, et qui donc pourrait
+affirmer le contraire de ce que j'avancerais. Ce ne sont pas les lions,
+je suppose?
+
+--Mets-toi donc une bonne fois dans la tête, répliqua la mère
+impatientée, que d'une calomnie il reste toujours quelque chose et, dans
+le cas présent, ce n'est pas d'une calomnie qu'il s'agit... Réfléchis
+donc que tu as beaucoup de jaloux autour de toi... sur le Voyage, et
+d'autant plus qu'on n'aura plus à redouter Vermieux, on sera trop
+content de dauber sur ton dos... Tu ne seras plus bon à jeter aux chiens
+et tu entendras dire par des gens qui te serrent la main aujourd'hui:
+«Ah! ça ne m'étonne pas de la part de Tabary!» La police qui est aux
+abois, à qui tous les journaux reprochent son insuffisance précisément à
+cause de l'affaire Vermieux, sera enchantée de trouver une nouvelle
+piste, si invraisemblable qu'elle puisse paraître... Il lui faut son
+coupable, elle marchera... et si par hasard il manque assez de preuves
+matérielles pour que tu puisses être condamné, il restera assez de
+présomptions pour te perdre à tout jamais... L'enquête, le scandale,
+même suivis d'une issue favorable, c'est pour toi la ruine et le
+déshonneur... Ce à quoi il faut à tout prix parvenir, c'est à éviter le
+moindre bruit... La petite m'a l'air très carrée, je ne pense pas qu'il
+y ait quelque chose à craindre d'elle, au moins jusqu'à nouvel ordre...
+Mais plus tard, quand elle aura l'âge, à vingt et un ans, lorsqu'elle
+n'aura plus aucun ménagement à garder avec nous et qu'au contraire son
+intérêt sera de nous mettre dehors, si elle peut...
+
+--Alors, je ne dis plus rien, que faut-il faire? Donne ton avis,
+commande, j'obéirai, dit Jean plus troublé qu'il ne voulait le paraître.
+
+--Je ne te cacherai pas qu'il est très difficile de prendre, de but en
+blanc, comme cela, un parti dans une circonstance aussi critique.
+Toutefois, moi, si j'étais à ta place, voilà ce que je ferais... Je
+tâcherais d'arriver par les moyens doux parce qu'avec les moyens
+violents on fait four... quand on ne se compromet pas!... Tu as dans les
+trente ans bientôt... la petite va sur ses quinze ans... Elle n'est pas
+mal... Elle sera encore mieux dans quelques années, toi, tu n'es pas
+trop déchiré... Il faudra toujours que tu te maries un jour ou
+l'autre... quand je ne serai plus là... pour te soigner et veiller sur
+toi. Fais-lui la cour et tâche de te faire aimer.
+
+--Faire la cour à Zézette!
+
+--Pourquoi pas!... On a vu des choses plus drôles.
+
+--Une morveuse que j'ai fait sauter sur mes genoux?
+
+--Une morveuse qui est aujourd'hui une grande fille... Une gamine à qui
+la ménagerie appartient plus qu'à toi... Une gamine qui n'a qu'un mot à
+dire pour te faire fourrer en prison et avec qui il faut jouer un jeu
+serré, car elle est fine comme l'ambre... Comprends-tu maintenant?
+
+--Oui, dit Jean, je commence à voir plus clair dans ton projet. Après?
+
+--Après! après! ça te regarde, je n'ai pas à te dire ce que tu auras à
+faire... Dans le temps, j'ai su me faire aimer de Chausserouge, et
+c'était autrement difficile, car j'avais une rivale et une rivale
+légitime... Amélie! Toi, ta n'as pas de concurrent. Tâche de réussir
+aussi bien que moi. C'est grâce à moi que tu es rentré dans la place.
+Tâche de t'y maintenir.
+
+--L'enfant ne m'a jamais montré aucune sympathie, et maintenant, je
+suis sûre que c'est de l'horreur et de la haine qu'elle éprouve pour
+moi!
+
+--Est-ce qu'on sait jamais avec les femmes! s'exclama la mère Tabary.
+Encore une fois, fie-toi donc à moi! C'est peut-être à cause de cela
+qu'elle finira par t'aimer.
+
+--Dans tous les cas, après la façon dont nous l'avons traitée jusqu'à ce
+jour, elle est trop intelligente pour ne pas comprendre quel mobile me
+fera agir.
+
+Cette fois, Louise Tabary s'impatienta.
+
+--Tu m'embêtes à la fin! Je t'indique un moyen... le seul à mon sens,
+capable de conjurer tout danger. Profites-en ou n'en profites pas...
+après tout, ça m'est égal! Tu cherches des si et des cas... Tu as tenté
+dans ta vie des choses plus difficiles que ça... et qui n'étaient pas si
+utiles... Il nous faut cette petite dans notre jeu... Notre premier
+procédé a échoué... Nous devons essayer du second. Voilà tout.
+
+--Je ne demande pas mieux que d'essayer, mais si, dès le premier jour,
+elle me fait comprendre que toute recherche, toute poursuite est
+inutile?...
+
+--Tu en seras quitte pour insister... Mais si tu sais t'y prendre
+adroitement, ne rien brusquer, laisser venir les choses en douceur, si
+tu sais flatter ses manies, l'entourer de certaines prévenances, il n'y
+a pas de raison pour que tu n'arrives pas à tes fins. Veux-tu que je
+t'indique déjà une façon de lui montrer combien tu désires lui être
+agréable... Dès demain, cours à la Préfecture et demande pour elle à
+l'administration la permission de reprendre ses anciens exercices, le
+jour où elle aura atteint ses quinze ans. Je pense que ça doit être
+possible, en s'y prenant bien... Ce sera un bon point pour toi... Après
+tu la laisseras maîtresse de travailler avec les pensionnaires qu'elle
+voudra, Néron et les autres. Pendant qu'elle pensera à faire du
+dressage, elle ne pensera pas à autre chose. Au contraire, encourage-la
+à tenter quelque chose d'inédit... C'est peut-être comme cela que nous
+arriverons à un résultat... Car enfin, on ne sait pas... Au cours d'une
+entrée de cage, si un accident providentiel allait nous l'enlever, ça te
+dispenserait du reste. Toutefois, ne compte pas trop là-dessus, car le
+hasard est aveugle. La vie journalière, l'expérience t'apprendra comment
+tu devras agir par la suite. Mais il faut... il faut que tu
+aboutisses... de gré ou de force!
+
+--Comment?... De gré ou de force? dit Jean.
+
+--Quand elle aura quinze ans... il n'y aura plus de danger... dit
+Louise, et il n'y aurait en somme que nous, ses tuteurs, qui puissions
+porter plainte... Et dame! il peut arriver qu'un amant... dans un moment
+d'égarement... Il est des femmes qui ne détestent pas une douce
+violence...
+
+--Comment tu me conseillerais... même d'abuser?
+
+--Pas de gros mots, fiston! Abuser!... jamais!... La passion excuse
+tout... Mais s'il survenait jamais une petite complication...
+pourrait-elle jamais, la jeune Zézette, accuser le père de son enfant
+d'être un assassin?
+
+--Maman! tu es très forte! dit Jean que cette idée nouvelle de sa mère,
+toujours si experte en combinaisons qui défiaient les cas les plus
+désespérés, remplissait d'admiration.
+
+--Tu me l'as déjà dit... Tâche de te montrer digne de moi!
+
+--J'essaierai... Et je commence demain... Ce sera bien le diable si on
+me refuse encore la permission de faire travailler Zézette.
+
+--Fais-toi appuyer! Tu n'as qu'à demander une lettre à un conseiller
+municipal, ennemi de la Préfecture, un du parti ouvrier... Tu auras ce
+que tu voudras... Un tas de froussards, dans cette boîte-là!
+
+--Adieu, maman!
+
+Et Jean, qu'appelait la cloche du bonisseur, descendit plus tranquille
+que deux heures avant à la ménagerie, où Giovanni se préparait pour la
+représentation de la journée.
+
+
+
+
+XV
+
+
+A partir de ce jour, une existence nouvelle commença pour Zézette.
+
+Libre désormais, elle put vivre à sa guise, contenter ses caprices, sans
+se heurter à aucune volonté contraire.
+
+Sur sa demande, on fit restaurer et aménager l'ancienne caravane de
+Chausserouge, qu'il avait été un moment question de vendre et elle en
+fit son domicile à elle.
+
+Elle ne paraissait plus chez les Tabary que pour y prendre ses repas. La
+vieille femme mielleuse et insinuante avait changé complètement de
+tactique.
+
+A l'entendre, elle avait agi avec la plus impardonnable des légèretés,
+légèreté dont elle se repentait joliment aujourd'hui, en traitant jadis
+Zézette avec sévérité. Que voulez-vous? Elle s'était figurée avoir
+toujours affaire à une gosse!
+
+Ayant fait jadis sauter la petite sur ses genoux, l'habitude l'avait
+rendue aveugle comme il arrive à toutes les mères, qui ne voient pas
+grandir leur enfant.
+
+L'autre jour une nouvelle Zézette lui était apparue, et c'est alors
+seulement qu'elle avait compris à quel point elle s'était trompée.
+
+La fille de Chausserouge était une jeune personne infiniment plus
+raisonnable que ses compagnes du même âge, bonne à marier pour tout
+dire...
+
+Joignez à cela l'influence des chagrins, des malheurs qui vous mûrissent
+avant l'âge... Ah! ç'avait été positivement une révélation que cette
+découverte!
+
+Mais elle avait confiance dans le bon sens et dans le coeur de Zézette.
+Elle était bien sûre qu'on lui pardonnait son erreur.
+
+Il en était de même pour Jean. Ce garçon fruste, brutal par moments,
+que la fatalité seule avait fait criminel en un jour d'égarement, était
+au fond très sensible et très aimant.
+
+Le réveil avait été encore plus sensible pour lui. Plus qu'elle encore,
+il avait souffert en songeant aux manques d'égards dont il s'était rendu
+coupable et il était résolu par sa conduite à venir, non seulement à les
+faire oublier, mais encore à mériter les bonnes grâces de la jeune
+fille.
+
+Mais Louise Tabary avait beau se répandre en protestations, Zézette
+montrait par son mutisme qu'elle n'était pas dupe de ce si brusque
+changement d'allures, et qu'elle ne se méprenait pas sur le motif de ces
+avances.
+
+Si la vieille femme, si Jean la respectaient aujourd'hui, la traitaient
+comme elle avait le droit d'être traitée, elle le devait à la crainte
+qu'elle avait su leur inspirer, non pas à un salutaire retour sur
+eux-mêmes.
+
+Et rien ne pouvait la faire revenir sur son premier mouvement, rien ne
+pouvait diminuer l'horreur qu'elle éprouvait pour ces êtres à qui sa
+destinée était liée encore pendant des années.
+
+Au contraire, ces prévenances inusitées lui inspiraient une sorte de
+défiance. Elle se tenait d'autant plus sur ses gardes qu'on était plus
+aimable pour elle.
+
+Ces gens, qui n'avaient pas hésité à faire disparaître un homme,
+uniquement parce qu'ils lui devaient de l'argent, hésiteraient-ils à la
+faire disparaître, elle, pour se délivrer de la menace perpétuelle d'un
+témoin dangereux, si jamais une occasion favorable se présentait?
+
+Elle était sûre du contraire, d'autant plus que sa mort laisserait les
+Tabary seuls propriétaires de la ménagerie.
+
+Aussi se lia-t-elle plus intimement encore avec ses amis Fatma et
+Charlot, et surtout Giovanni. Ceux-là étaient sa sauvegarde.
+
+L'indécision dans laquelle elle avait laissé les Tabary lorsqu'ils lui
+avaient demandé si elle s'était confiée à quelqu'un, l'affirmation
+qu'elle leur avait donnée qu'elle serait le lendemain vengée, si quelque
+chose de funeste lui survenait, la protégeait mieux que n'importe quelle
+dénonciation.
+
+Giovanni qui avait attendu, non sans une certaine inquiétude, l'issue de
+l'entrevue de la jeune fille avec les Tabary, fut tenu au courant du
+résultat:
+
+--J'ai gagné la partie, lui dit-elle le lendemain joyeusement, à
+présent, je les tiens... vous verrez... à l'avenir, s'ils se permettront
+de me malmener... Seulement, il faudra que je fasse attention, que je me
+tienne sur mes gardes... Si je lâchais pied, je sais qu'ils saisiraient
+la première occasion de reprendre le dessus... Alors... et subitement
+elle devenait grave, presque solennelle,--alors je serais perdue!
+
+Elle prit dans ses mains la main de son ami, qui la considérait d'un air
+étonné, ne comprenant rien à ces mystères.
+
+--Mais, encore, me faudrait-il savoir, pour vous défendre efficacement,
+de quoi il s'agit?...
+
+--Ne me demandez rien... Je n'ai le droit de rien vous révéler, pour le
+moment du moins... Ayez seulement confiance en moi... Mon secret est
+grave... C'est peut-être pour moi une question de vie ou de mort...
+Faites comme si vous saviez...
+
+Alors Giovanni n'insista pas et jamais plus il ne se permit une
+question.
+
+Souvent, il considérait cette jeune fille, hier encore une enfant, qui
+tout d'un coup s'était développée au point de paraître avoir déjà
+dix-huit ans.
+
+Il scrutait ces yeux noirs au fond desquels une lueur scintillait,
+cherchant à y lire la vérité, mais le visage de Zézette, que venait par
+instant éclairer un sourire pâle et triste, ne trahissait jamais les
+secrets sentiments qui animaient l'âme de cette fille des ramonis.
+
+Elle, au contraire, avait deviné tout de suite, à voir l'émotion que
+ressentait le dompteur chaque fois qu'il se trouvait seul avec elle,
+quel amour il éprouvait, et elle ne l'encourageait jamais que par la
+confiance qu'elle lui témoignait, l'abandon avec lequel elle se
+suspendait à son bras lorsque, le soir, il l'accompagnait, après la
+représentation, jusqu'à la porte de sa caravane.
+
+Mais bien qu'elle ne l'avouât pas, elle sentait chaque jour son
+affection grandir pour le jeune homme.
+
+Elle l'aimait d'autant plus qu'elle détestait davantage les autres,
+qu'il était le seul homme sur le dévouement sincère de qui elle pouvait
+compter.
+
+Certes, elle avait aussi Charlot, qui, sur un mot d'elle, eût bouleversé
+la ménagerie et étranglé Tabary, mais celui-là n'était qu'une bonne bête
+qui l'affectionnait par ricochet parce qu'elle était l'amie de sa
+maîtresse.
+
+L'inexplicable changement des Tabary, leur humilité, l'autorité
+subitement reconnue par eux de la petite Zézette causa dans le personnel
+de l'établissement une véritable stupéfaction.
+
+Que devait-il donc s'être passé pour que l'enfant, sans défense en
+apparence, eût pu venir à bout de mater les Tabary, dont tout le monde
+redoutait la violence?
+
+Les plus malins en trouvèrent l'explication dans ce fait que la jeune
+fille venait d'atteindre sa quinzième année, et que son arrivée à cet
+âge constituait à Zézette des droits qu'il eût été de la part des Tabary
+imprudent de méconnaître.
+
+Puis bientôt cet incident fit place à d'autres. On s'habitua à cet état
+de choses, le seul normal en somme, et il n'en fut plus question.
+
+Quelques mois s'écoulèrent encore sans que rien vint rompre, pour les
+directeurs de la ménagerie, la monotonie de l'existence.
+
+Les affaires allaient bien. L'établissement encaissait de belles
+recettes, et tout eût été à souhait pour Zézette si un petit nuage ne
+fût venu altérer cette belle tranquillité dont elle avait été si
+longtemps privée.
+
+Elle s'aperçut qu'une hostilité sourde menaçait d'éclater entre Jean et
+le dompteur Giovanni. Chaque jour son intimité augmentait avec le jeune
+homme et il fut avéré pour elle que Tabary en prenait ombrage. Le mobile
+n'en devint bientôt pour elle que trop évident.
+
+Le fils de Louise était jaloux.
+
+Depuis le fameux jour où, selon l'expression de la mère Tabary, Jean
+avait cessé de la traiter en enfant, il ne l'avait plus regardée avec
+les mêmes yeux.
+
+Était-ce calcul, était-ce passion?
+
+Elle voulut d'abord attribuer les égards dont il l'entourait à la
+crainte qu'elle lui avait inspirée, mais il ne lui fut bientôt plus
+possible de conserver un doute.
+
+Tabary poursuivait un but. Il avait dû se confier à sa mère, si elle en
+jugeait d'après les insinuations constantes de la vieille femme, qui ne
+perdait jamais une occasion de vanter les mérites de son fils, un garçon
+que de mauvaises fréquentations avaient jadis détourné du droit chemin,
+mais qui, depuis, s'était tant amendé!
+
+Ah! la femme qui l'épouserait ne serait pas à plaindre! Et puisqu'on
+parlait mariage, n'allait-il pas bientôt être temps d'y songer?...
+Zézette si grande, si sérieuse pour ses quinze ans, était maintenant en
+âge...
+
+Mais la vieille avait beau tendre la perche; Zézette faisait la sourde
+oreille. Comment ces gens étaient-ils assez aveugles pour ne pas voir
+quelle haine elle gardait au fond de son coeur, avec quel dégoût elle
+subissait leur société.
+
+Le temps qu'elle passait dans la caravane de Tabary lui était odieux,
+mais c'était une nécessité,--la dernière--qu'elle subissait...
+
+Quand donc en serait-elle délivrée? Elle n'existait réellement que
+pendant les longues heures qu'elle vivait dans la ménagerie, seule ou en
+compagnie de Giovanni.
+
+Maintenant elle avait pris l'habitude de faire, une fois les
+représentations terminées, avant de rentrer chez elle, une longue
+promenade avec le jeune homme autour des baraques du Voyage. Ils
+marchaient lentement, heureux de se sentir l'un près de l'autre,
+s'entretenant de mille choses, parlant des mille détails du métier...
+
+Lui, racontait à sa petite amie ses débuts difficiles, lui faisait part
+en termes mesurés, de peur de la choquer, de ses projets d'avenir...
+
+Le jour où il trouverait une femme le comprenant bien, gentille, combien
+il serait heureux d'abandonner cette vie de célibataire qui lui pesait
+plus qu'il ne pouvait le dire...
+
+Combien il lui serait agréable, après les fatigues de la journée, de
+rentrer chez lui, dans une caravane bien chaude et de finir la soirée à
+côté de la compagne qu'il aurait choisie. Oh! la fortune... l'argent...
+ça ne comptait pas pour lui... Il s'en moquait!... il mettait le bonheur
+au-dessus de toutes les richesses...
+
+Et Zézette ne répondait pas... Seulement elle laissait peser davantage
+son bras sur celui de son ami, toute à ses pensées intimes.
+
+Il leur arrivait parfois au moment où elle se séparait du jeune homme
+pour aller prendre un peu de repos, de voir glisser, non loin d'eux,
+dans l'obscurité, une ombre...
+
+Tout d'abord, elle n'y prêta aucune attention, mais le même fait s'étant
+renouvelé le lendemain et les jours suivants, elle voulut en avoir le
+coeur net, épia les allées et venues de l'intrus, évidemment posté pour
+les surveiller et elle reconnut Jean Tabary.
+
+--On nous observe! dit-elle tout bas à son ami. Je sais qui c'est!
+
+Mais, bien que de son côté Giovanni eût deviné l'identité de cet
+étranger si curieux, ni l'un ni l'autre ne prononcèrent son nom.
+
+Le lendemain, Zézette prit à part Jean Tabary:
+
+--Pourquoi me surveilles-tu? lui demanda-t-elle. Je ne fais pas de
+mal... et tu sais bien nos conventions.
+
+Jean n'essaya pas de se disculper.
+
+--Je te surveille, dit-il, parce que je t'aime et que je suis jaloux,
+répliqua-t-il avec franchise.
+
+Zézette ne put s'empêcher de pâlir.
+
+--Tu m'aimes, toi? fit-elle effrayée d'un pareil aveu.
+
+--Pourquoi pas? Tu es assez jolie pour ça... Avant aujourd'hui, je
+n'avais pas osé te le dire... Mais, puisque tu m'en fournis l'occasion!
+Ne l'avais-tu donc pas deviné?
+
+Zézette mentit.
+
+--Non! répondit-elle d'un ton ferme. Écoute! le passé est passé... Nous
+avons fait la paix et tu n'as rien à craindre de moi, puisque tu as
+rempli tes engagements. C'est par prudence que tu veux me persuader que
+tu éprouves pour moi une passion subite... C'est bien inutile et je ne
+te crois pas... D'ailleurs, quand ça serait vrai--et elle appuya sur le
+mot--nous ne pouvons pas nous aimer!...
+
+--Alors, c'est l'autre... C'est Giovanni? demanda Jean en fronçant le
+sourcil.
+
+--Je n'ai rien dit de pareil... J'ai beaucoup d'affection pour Giovanni,
+dont j'admire le courage, qui exerce le même métier que moi, avec lequel
+je parle de choses qui nous intéressent tous deux... C'est pourquoi je
+prends plaisir à me promener avec lui.. Voilà tout.
+
+--C'est bien sûr? demanda encore Jean Tabary.
+
+--Laissons là cette conversation, dit Zézette, et ne parlons jamais de
+cela.
+
+--Zézette! tu reconnaîtras un jour que tu as tort et que je ne suis pas
+tel que tu penses. Ce n'est pas parce qu'on a fait des bêtises dans sa
+vie qu'on est incapable d'un bon sentiment... La preuve que je ne mens
+pas... c'est que je voudrais que tu me demandes n'importe quoi...
+quelque chose de très difficile... Pour t'être agréable, je ne
+reculerais devant rien... Et, sais-tu depuis quand je me suis aperçu que
+j'étais attiré vers toi, que je t'aimais... c'est depuis que je t'ai vue
+avec Giovanni... Zézette! je t'en prie, réfléchis!
+
+--Jean, je te sais gré de ce que tu me dis là, mais c'est inutile... Je
+ne t'aime pas... et je ne puis pas t'aimer...
+
+--Pourtant si je parvenais à te convaincre, à te prouver combien je suis
+sincère...
+
+--Je te remercierais et nous continuerions à vivre en bonne
+intelligence...
+
+--Alors, tu me défends d'espérer?... Prends garde!...
+
+--Tu me menaces? interrogea Zézette avec hauteur.
+
+--Je te menace, répliqua Jean en affectant de sourire, oui, mais pas
+comme tu l'entends... Je veux vaincre ta résistance et te conquérir,
+malgré toi... par le dévouement que je te montrerai... Tu verras!
+
+Sur ces mots, il s'éloigna, et la jeune fille resta pensive, inquiète
+d'un revirement qui mettait dans sa vie une nouvelle complication, à
+l'heure même où elle pouvait espérer avoir, par son énergie, conquis
+sinon le bonheur, sinon une existence calme, dénuée de tous soucis.
+
+S'il était vrai que Jean Tabary éprouvait pour elle une passion sincère,
+ne pouvait-elle pas s'attendre, étant donné le naturel haineux et
+foncièrement méchant de son tuteur, à des procédés dont elle ne pourrait
+se défendre, attendu qu'ils ne seraient pas employés contre elle, mais
+qui la blesseraient profondément en atteignant l'homme qu'elle aimait,
+Giovanni!
+
+Elle s'attendait à tout et se promit de veiller, mais elle négligea
+toutefois d'informer le jeune dompteur de sa découverte et de lui faire
+part de ses craintes.
+
+Il serait toujours temps de le mettre en garde lorsque le danger serait
+imminent.
+
+Sa surprise fut grande, lorsque, le lendemain du jour où Tabary lui
+avait fait l'aveu de son amour, il se présenta à elle, souriant et
+aimable comme il ne l'avait jamais été à son égard:
+
+--Voilà, lui dit-il, en lui tendant un papier sur lequel s'étalait un
+large timbre administratif, voilà le commencement de ma vengeance... Il
+y a huit jours que je me dépense, sans te le dire, en démarches de
+toutes sortes afin d'obtenir pour toi la permission de travailler...
+J'ai fini, grâce à certaines influences, à gagner mon procès...
+Maintenant, tu es libre de reprendre tes exercices...
+
+Zézette resta un moment sans voix, tremblante d'émotion.
+
+--Alors, c'est vrai... Je vais pouvoir?... On me permet?...
+
+--On vient de me remettre, de la part du commissaire, la notification
+qui vient de la Préfecture!
+
+--Oh! merci! Je suis bien contente! dit la jeune fille en serrant la
+main de Tabary et en saisissant le papier qu'elle lut avidement.
+
+--Et ce n'est pas fini, va! Je te jure que je te forcerai bien de
+m'aimer un peu!
+
+Zézette déclara qu'elle entendait mettre immédiatement à profit
+l'autorisation, mais Jean Tabary fit observer avec raison qu'il ne
+fallait rien précipiter et qu'il convenait au contraire de réserver un
+début qui promettait d'être éclatant pour une occasion favorable.
+
+La ménagerie se trouvait installée sur le boulevard de la Villette et la
+fête touchait à son terme; d'autre part, il était urgent de procéder à
+quelques répétitions; quelqu'entraînés que fussent les animaux par les
+exercices habituels auxquels les soumettait Giovanni, il était
+nécessaire de les habituer de nouveau à la jeune dompteuse.
+
+Une grande fête de bienfaisance pour laquelle on avait réclamé le
+concours de la ménagerie se préparait à l'esplanade des Invalides.
+
+On était assuré là d'un public de choix, qui saurait faire le succès
+qu'elle méritait à Zézette.
+
+La presse qui avait pris l'initiative de la fête ne manquerait pas de
+célébrer ce petit prodige, et par une réclame habile de rendre à
+l'établissement la vogue qui jadis avait accueilli François Chausserouge
+à ses débuts.
+
+La jeune fille avait un mois devant elle. Elle l'employa utilement et
+dès les premiers jours, à en juger par l'entrain et la vigueur qu'elle
+déploya, on ne put qu'augurer très bien du résultat de la prochaine
+campagne.
+
+Elle s'était commandée un superbe costume bleu ciel, soutaché d'or,
+composé d'un dolman qui moulait sa taille fine et d'une jupe courte
+fendue sur le côté.
+
+Des bottes vernies à glands d'or, un schapska complétaient son
+ajustement.
+
+Quelques jours avant l'ouverture de la ménagerie, alors que tout le
+personnel s'occupait à monter la baraque, que pour l'occasion on se
+disposait à décorer fastueusement, Tabary, qui montrait une ardeur sans
+pareille, tenant à ne rien laisser au hasard, vint de nouveau trouver
+Zézette.
+
+--Eh bien? lui demanda-t-il, es-tu contente de moi?
+
+--Oui, bien contente...
+
+--Alors, je viens te demander quelque chose... Dans quelques jours, tu
+vas être la dompteuse en pied de la grande ménagerie Chausserouge... Tu
+seras chez toi absolument. Nous n'aurons donc plus besoin de personne...
+Je suis là pour surveiller l'administration, et à nous deux, ça
+suffit... Toute autre dépense est inutile... J'ai dans l'intention de
+remercier Giovanni... Mais je n'ai pas voulu le faire sans te
+prévenir... C'est entendu, n'est-ce pas?
+
+Mais Zézette n'entendait pas de cette oreille-là.
+
+Elle répondit nettement:
+
+--Mon cher, tout ce que tu voudras, mais Giovanni restera chez nous.
+Outre qu'il nous a rendu de grands services à une heure où nous étions
+fort embarrassés, il a l'habitude de nos animaux et à moi, il sera
+utile... J'entends que ce soit lui qui prépare mes entrées de cage et
+qui fasse la sélection des bêtes pendant les représentations...
+
+--Mais, moi?...
+
+--Toi... tu auras assez à faire à t'occuper de l'administration. Ne me
+parle plus de cela, encore une fois. Je tiens à ce que Giovanni reste
+avec nous.
+
+Tabary eut un sourire mauvais.
+
+--Ainsi, dit-il, c'est décidé.. Tout ce que je pourrai jamais faire ne
+servira à rien... C'est lui que tu aimes... que tu aimeras toujours?
+Peut-être est-il déjà ton amant?
+
+--Tais-toi! dit la jeune fille, je te défends de calomnier Giovanni; et
+je n'ai pas de comptes à te rendre. Je t'ai dit ce que je voulais, ça
+suffit!
+
+--Alors, prononça lentement Tabary, tant pis pour lui!
+
+--Tant pis pour lui! Que veux-tu dire? Explique-toi!
+
+Tabary était seul à ce moment devant la porte de la ménagerie.
+
+La nuit tombait sous ces mêmes arbres où jadis Amélie, la mère de
+Zézette, avait passé tant de nuits à rôder autour de sa caravane,
+désertée par François Chausserouge, pour aller retrouver sa maîtresse.
+
+Zézette avait gardé le souvenir très net de cette époque néfaste, et en
+entendant le fils de cette Louise maudite murmurer à son oreille les
+mêmes paroles que l'autre, la mégère, avait dû faire entendre à son
+père, elle ne put réprimer un petit frisson.
+
+C'est là qu'avaient commencé les désastres qui avaient frappé sa
+famille; c'est là que sa mère s'était alitée, ressentant, après tant de
+secousses terribles, les premières atteintes du mal qui devait
+l'emporter.
+
+Ce lieu allait-il encore lui porter malheur, à l'heure même où la
+fortune paraissait vouloir lui redevenir favorable?
+
+Elle avait montré jusque-là trop d'énergie pour ne pas continuer; elle
+entendait ne pas perdre un pouce du terrain qu'elle avait gagné, rester
+maîtresse de la situation.
+
+Aussi fut-ce d'une voix ferme qu'elle répéta:
+
+--Que veux-tu dire?... J'entends que tu t'expliques?...
+
+Tabary prit le bras de la jeune fille, le passa sous le sien, et tous
+deux marchèrent à l'ombre des hauts platanes, tous deux décidés à la
+lutte.
+
+--C'est tant pis pour lui, répéta-t-il sourdement, parce que tous les
+jours la passion que j'ai pour toi augmente, parce que je veux que tu
+sois à moi et que s'il se met en travers de mon chemin, ce sera entre
+nous un duel sans merci...
+
+--Tu le traiteras comme tu as traité Vermieux, sans doute? fit Zézette
+durement... Tu le tueras!...
+
+--Non... je ne le tuerai pas... Je ne sais pas ce que je ferai, mais je
+te jures que je sortirai victorieux du combat dont tu seras la
+récompense...
+
+--Alors, moi... mon consentement... tu ne le comptes pour rien? A mon
+tour, écoute-moi! Pour tout ce que tu tenteras de faire contre Giovanni,
+tu trouveras en moi une adversaire résolue... Tu sais de quelles armes
+je dispose contre toi... Ainsi, réfléchis...
+
+--Tu n'as pas, je pense, à te plaindre de moi personnellement, et j'ai
+tenu les engagements que j'ai pris envers toi, mais je ne puis commander
+à ma passion et ce que je dois à toi, je ne le dois pas à Giovanni...
+
+--En frappant Giovanni, c'est moi que tu atteins...
+
+--Il est des circonstances où ton aide, ton concours et toute
+l'affection que tu lui portes ne pourraient le sauver et qui te mettront
+même dans l'impossibilité de te servir contre moi du secret qui nous
+lie...
+
+--Alors c'est entendu, demanda Zézette en quittant le bras de Tabary,
+c'est la guerre?
+
+--La guerre avec Giovanni, oui!
+
+--Alors, avec moi!
+
+--Eh bien! si tu veux! dit Tabary en éclatant enfin. Je t'ai fait toutes
+les concessions que je pouvais te faire... je n'ai plus la force d'en
+faire davantage... Dussé-je me perdre... je gagnerai!
+
+--J'attendrai que tu commences, dit la jeune fille.
+
+Zézette sortit de cet entretien, plus troublée qu'elle ne voulait se
+l'avouer à elle-même.
+
+De ce jour, elle connut l'étendue de son amour pour le jeune dompteur.
+
+Aussitôt en quittant Tabary, elle rejoignit le jeune homme, à qui cette
+fois elle raconta tout, omettant toujours de parler du fameux secret.
+
+Mais Giovanni, sans s'effrayer, hocha doucement la tête.
+
+Les craintes qu'éprouvaient à son endroit Zézette, ces dangers qu'elle
+redoutait pour lui et qu'elle voulait à tout prix détourner lui
+semblaient exagérés.
+
+Certes, on pouvait le renvoyer, le chasser, en trouvant un prétexte...
+Mais puisque jamais sa conduite n'avait fourni l'occasion d'un reproche,
+puisque sa conscience était calme, qu'avait-il à craindre?
+
+A eux deux, ils sauraient déjouer les plans de cette vieille teneuse
+d'entresort qui devait être au fond l'instigatrice de ces complications
+nouvelles.
+
+--Tu ne connais pas les Tabary! dit Zézette, en tutoyant pour la
+première fois son amant. Ils sont capables de tout!
+
+--Qu'importe! puisque je n'ai rien à me reprocher!
+
+--Ça ne fait rien! dit Zézette, dont la pensée se reportait
+invinciblement à la scène du crime. Tu ne sais pas tout! Tu ne peux pas
+tout savoir!
+
+--Ne me raconteras-tu pas au moins un jour?...
+
+--Pas encore! dit la jeune fille. Mais prends garde! C'est tout ce que
+je puis te dire! En attendant, comme j'ai mes raisons pour n'avoir
+confiance qu'en toi, c'est toi que je charge de m'assister pendant les
+représentations.
+
+--Cependant si Tabary, dont c'est l'emploi habituel, s'y oppose?
+
+--C'est ma volonté que je lui ai notifiée nettement.
+
+Quelques jours après, devant une assistance d'élite, Zézette faisait ses
+véritables débuts.
+
+Tous les journaux avaient annoncé à grand renfort de réclame cette
+attraction nouvelle et inédite.
+
+On avait habilement rappelé l'accident qui avait causé la mort de
+Chausserouge; on avait annoncé que pour la première fois depuis cette
+mort, un dompteur ou plutôt une dompteuse affronterait le redoutable
+fauve.
+
+Et cette dompteuse était la propre fille de la victime, la jeune
+Zézette, âgée de quinze ans à peine!
+
+Aussi le succès dépassa-t-il les espérances de la jeune fille.
+
+Elle avait gardé pour la fin de la représentation l'entrée dans la cage
+de Néron. C'était ce numéro qu'on attendait avec impatience, le clou
+véritable de la soirée.
+
+Après avoir provoqué d'unanimes applaudissements pour la maestria et
+l'aisance avec laquelle elle manoeuvrait les pensionnaires ordinaires de
+la ménagerie, elle excita l'admiration générale pour l'énergie avec
+laquelle elle sut faire exécuter au terrible Néron les exercices les
+plus difficiles.
+
+L'aspect de cette jeune fille au corps frêle, jolie, aux prises avec un
+animal dont la férocité légendaire défiait le courage des dompteurs les
+plus intrépides, causait une émotion énorme.
+
+Aussi Tabary put-il, à sa sortie, prédire à la jeune fille un triomphe
+pareil à celui qui avait fait jadis la fortune de Chausserouge.
+
+--Tout Paris défilera dans la baraque, ma chère Zézette! Tout Paris
+voudra t'applaudir! Il n'y a plus besoin de chercher autre chose! lui
+dit-il en lui pressant la main. Ah! si tu voulais... comme nous serions
+heureux et comme nous serions vite riches!
+
+--Veux-tu me faire un plaisir? dit Zézette à qui ce retour à une
+proposition qui lui faisait horreur gâtait la moitié de sa joie, tu ne
+me reparleras plus de cela.
+
+--Comme tu voudras! dit Tabary sèchement en lui lançant un regard
+furieux.
+
+Giovanni était aussi fier que sa maîtresse du succès qu'elle venait
+d'obtenir. Que lui importait d'être désormais relégué au second rang,
+lui, qui avait jusqu'à ce jour rempli le premier rôle dans la ménagerie!
+
+--Il me semblait, lui dit-il, que ces applaudissements qui te saluaient
+s'adressaient à moi... Tu étais si jolie... si désirable... dans ton
+costume bleu... faisant évoluer tes bêtes à coup de fouet!...
+Zézette!... Zézette! tu ne sauras jamais combien je t'aime!
+
+--Si! je le sais! répondait la jeune dompteuse en s'abandonnant. Mais
+soyons prudent... Tabary veille!
+
+Tabary en effet veillait. Comme Giovanni, la vue de la jeune fille avait
+fouetté ses sens, avivé son désir.
+
+Cette passion qu'il avait affectée par calcul, sur le conseil de sa
+mère, avait revêtu un nouveau caractère.
+
+La rivalité de Giovanni l'avait rendu sincère. A présent, il désirait
+vraiment Zézette, rêvait de l'enlever au jeune dompteur... A présent il
+aimait réellement sa pupille.
+
+Il oubliait tout et son crime et la menace de Zézette de le dénoncer et
+les recommandations de sa mère, qui lui conseillait de ne rien
+brusquer... jusqu'à nouvel ordre. Jamais il n'avait ressenti au même
+degré le désir violent de posséder cette petite... qui le refusait pour
+se donner à un autre.
+
+Louise Tabary à qui il fit confidence de cette exaltation en fut tout
+d'abord un peu effrayée.
+
+--Fais bien attention... lui dit-elle, il ne faut pas nous mettre dans
+notre tort. Sois prudent! Avec une gamine aussi forte, il faut savoir
+prendre ses précautions...
+
+--N'est-ce pas toi qui me conseillais l'autre jour de passer outre... de
+la prendre?...
+
+--Oui... de la prendre! Mais au moment précis où tu aurais su l'amener à
+désirer tout bas ce qu'elle n'oserait te donner de bonne volonté. Je
+t'ai conseillé de lui faire une douce violence. Il faut attendre qu'elle
+te dise non, uniquement parce qu'elle ne se sent pas la force de dire
+oui... Mais il faut qu'au fond du coeur, elle te remercie d'avoir passé
+outre.
+
+--Elle aime trop Giovanni et elle me déteste trop pour en être là!
+
+--Alors, je ne puis plus te conseiller... Tu es meilleur juge que moi.
+Agis comme tu croiras devoir le faire... Mais sois prudent! Tu l'aimes
+donc vraiment?
+
+--A tuer pour elle un autre Vermieux!
+
+--Eh bien, vas-y! Elle te pardonnera peut-être, si elle comprend que la
+passion t'a seule guidé... Quant à Giovanni, j'en fais mon affaire! Dans
+trois jours, nous en serons débarrassés pour toujours!
+
+--Comment?
+
+--C'est mon secret.
+
+--Je me fie à toi. Demain Zézette m'appartiendra.
+
+Jean Tabary était guidé par deux sentiments qui se complétaient.
+
+Tout d'abord, poussé par son instinct brutal, il voulait posséder la
+jeune fille pour satisfaire son appétit sensuel, subitement éveillé par
+la préférence qu'elle semblait accorder à Giovanni, puis il avait la
+conscience que la conquête de Zézette, même prise de force, l'assurerait
+à jamais de l'impunité.
+
+S'il parvenait à la mater une première fois et puisque sa mère se
+chargeait de le débarrasser d'un rival gênant, il était sûr de la tenir,
+d'en faire sa chose, de lui enlever pour toujours la tentation de
+recouvrer l'indépendance qu'un instant de faiblesse de sa part lui avait
+donnée.
+
+De nouveau il serait le maître, le maître absolu de la ménagerie. C'est
+à lui que profiterait le succès de la dompteuse et ainsi délivré du pire
+des soucis, il pourrait en paix attendre l'heure de la reddition des
+comptes.
+
+D'ici au jour où Zézette aurait atteint sa vingt et unième année, il
+aurait le temps de se retourner, de voir venir et qui sait si d'ici-là
+un hasard heureux n'aurait pas rendu la fille de Chausserouge sa
+complice, aussi intéressée que lui à ne pas divulguer son crime--ou sa
+femme.
+
+Il était bien décidé. Plutôt que de vivre dans cette incertitude qui le
+tuait, il risquerait le tout pour le tout, se perdrait irrémédiablement
+ou s'assurerait une victoire définitive.
+
+Il comptait sans l'énergie de Zézette.
+
+Bien que la dompteuse eut montré jusqu'alors une force de caractère dont
+eussent été capables peu de jeunes filles de son âge, il était loin de
+supposer qu'elle pût résister à l'assaut désespéré qu'il était résolu à
+lui livrer.
+
+Il se trompait. Les menaces qu'il lui avait faites fort imprudemment
+avaient éveillé les soupçons de l'enfant, qui, connaissant le caractère
+de son tuteur, s'attendait à tout et avait pris ses mesures en
+conséquence.
+
+Elle avait le pressentiment qu'elle courait un grand danger; elle
+arrangea sa vie de façon à ne jamais demeurer seule.
+
+Depuis huit jours, elle avait demandé à Giovanni, qui logeait en ville,
+de ne plus quitter les abords de la ménagerie, même la nuit, surtout la
+nuit.
+
+Certes, elle n'était pas peureuse, mais une sorte de superstition lui
+faisait craindre, se sachant en butte aux poursuites de l'assassin, de
+rester seule dans cette caravane, où avait été tué Vermieux.
+
+Giovanni, sans demander d'explication, s'était conformé au désir de sa
+maîtresse.
+
+Pendant tout le jour il était son chevalier fidèle, et le soir, il se
+retirait dans une caravane voisine, d'où il lui était facile d'accourir
+au premier appel.
+
+La journée du lendemain se passa sans incident. Jean Tabary, bien que
+fort soucieux, se montra comme toujours très prévenant, fort empressé
+pour la jeune fille.
+
+Pourtant dans la soirée, il lui demanda comme la veille, comme tous les
+jours:
+
+--Tu as bien réfléchi, Zézette? Tu ne veux pas m'aimer?
+
+--Tu m'ennuies... Je t'ai déjà dit de ne plus revenir là-dessus...
+jamais! répliqua la jeune fille sèchement.
+
+--Tant pis!
+
+Lorsqu'après la dernière représentation, Zézette, appuyée sur le bras du
+dompteur fit comme d'habitude, avant de rentrer, le tour des baraques,
+elle ne montra pas, ainsi que d'ordinaire, la même expansion naïve.
+
+Elle était triste, préoccupée, et Giovanni s'alarma.
+
+--Tu n'es pas malade au moins? demanda-t-il d'un ton très tendre.
+
+--Non... je m'embête...
+
+--Pourtant tout a très bien marché aujourd'hui... Voyons! je ne
+m'explique pas?...
+
+--Je ne sais pas ce que j'ai... mais je suis nerveuse. Il me semble
+qu'il va m'arriver un malheur...
+
+--Je suis là, moi, tu sais bien! Et prêt à te défendre
+
+--Vois-tu, dit Zézette, je voudrais avoir dix-huit ans... Alors je
+serais plus forte... je me ferais émanciper. Et puis, quand même ça ne
+conviendrait pas à ces Tabary, qui t'en veulent tant, je ne sais pas
+pourquoi... je pourrais me marier avec toi... Alors, nous serions
+deux...
+
+--Laisse passer le temps, ma chérie, le temps viendra...
+
+--Oui... Mais d'ici là? Moi, je me tirerai toujours d'affaire... Ils
+ont trop besoin de moi et, après tout, je les tiens! Mais toi, qui
+restes malgré eux dans la ménagerie, toi, dont je leur ai imposé la
+présence!... Ah! je t' en prie, prends bien garde!
+
+Il était une heure du matin quand les deux amants se quittèrent. Zézette
+rentra chez elle, alluma sa lampe et ferma sa porte à clef. Elle se
+préparait à se déshabiller quand un bruit la fit retourner.
+
+Derrière elle Jean Tabary debout la regardait l'oeil brillant de
+convoitise.
+
+--Toi, ici! que fais-tu? demanda Zézette qui se sentit devenir pâle.
+
+--Je t'ai prévenue, dit le jeune homme, la voix haletante. Je t'ai fait
+l'aveu de la passion que j'éprouve, tu n'as jamais voulu m'écouter. Tu
+me fermes la bouche chaque fois que je veux te faire entendre une parole
+d'affection. Tu affectes de croire que parce que j'ai sur la conscience
+un acte que j'ai regretté et qui me pèse, je suis incapable de tout bon
+sentiment. Je tiens à te prouver le contraire. C'est pourquoi je suis
+venu ce soir...
+
+--Je n'ai pas à t'écouter... je ne veux rien entendre de toi! Va-t'en!
+je t'ordonne de t'en aller!
+
+--Non! je ne partirai pas avant que je t'aie dit tout ce que j'ai à te
+dire. La vie désormais m'est insupportable sans toi... Je te veux!...
+Chaque fois que je te regarde, je sens en moi quelque chose qui m'enlève
+la notion de tout ce qui m'entoure... Si je suis un misérable, je sens
+que ton amour me rendrait meilleur... Je t'aime, je veux que tu m'aimes!
+
+--Encore une fois, va-t'en! dit Zézette en passant derrière la table qui
+la séparait du lit.
+
+--Et depuis que tu prodigues à ce Giovanni les marques de ton affection,
+à la vue de tout le monde, je suis pris d'une jalousie que je ne puis
+refréner. Je voudrais le prendre, le tenir en mon pouvoir, le tuer, pour
+être à sa place... Ah! un jour ou l'autre, nous réglerons cette affaire
+de lui à moi, je te le promets... Après tout, tu es ma pupille, j'ai
+autorité sur toi! Et c'est lui qui t'a détournée!
+
+--As-tu donc déjà oublié nos conventions? Un mot de plus et dès demain,
+je mets ma menace à exécution! cria Zézette dont les doigts se
+crispèrent sur le dossier d'une chaise.
+
+--Eh bien! que m'importe! Tu me dénonceras! On m'arrêtera! J'aime mieux
+tout que la vie que je mène. Le scandale ruinera la ménagerie et je
+serai vengé!... Que m'importe la vie si je ne t'ai pas!... Aussi bien,
+est-ce une vie que le supplice que j'endure sans trêve?... Je te veux...
+Nous serons l'un à l'autre toujours... Sinon...
+
+--Sinon, quoi? demanda Zézette épouvantée de l'expression du regard de
+Tabary.
+
+--Sinon... je te prends! De gré ou de force tu m'appartiendras!
+
+Il écarta la table et fit un pas vers la jeune fille.
+
+--N'avance pas! dit Zézette résolument en saisissant un chandelier qui
+se trouvait placé sur une petite commode. N'avance pas ou j'appelle et
+je frappe!...
+
+--Tu appelleras! dit Jean narquoisement. Et qui donc? Giovanni sans
+doute? Il est loin à présent!... La ménagerie est isolée. Les caravanes
+voisines sont désertes. Celles qui sont occupées renferment des gens qui
+dorment et que tes cris n'éveilleront pas. Crois-moi, ne résiste pas...
+Tes coups ne m'effraient pas plus que tes menaces!
+
+Il n'avait pas achevé que Zézette ayant d'un revers de main ouvert la
+petite fenêtre, appelait de toute la force de ses poumons:
+
+--Giovanni, à moi! à l'aide! au secours!
+
+--Je dis qu'il ne viendra pas! gronda Tabary en renversant la table pour
+s'élancer sur la jeune fille.
+
+La lampe tomba et s'éteignit.
+
+Avant que la jeune fille eût le temps de se servir de son arme, elle se
+sentit enlevée dans les bras nerveux de Jean Tabary.
+
+Il la déposa sur le lit, lui faisant un bâillon avec sa main,
+l'immobilisant sous le poids de son corps...
+
+Maintenant, il ne sortait plus de sa bouche que des sons rauques,
+inarticulés, elle succombait... quand une vitre de la porte d'entrée
+vola en éclats et une voix retentit au dehors...
+
+--Tiens bon, Zézette, me voici!
+
+C'était Giovanni. Mais la porte fermée en dedans tenait bon.
+
+Jean Tabary s'était à moitié redressé, incertain s'il devait lâcher sa
+proie ou s'élancer au-devant du nouveau venu.
+
+Il allait s'arrêter a ce dernier parti, s'opposer à l'entrée du dompteur
+quand, la porte, ébranlée par des efforts répétés, céda enfin...
+
+Giovanni était dans la place.
+
+Jean abandonna alors la jeune fille; il se redressa complètement, les
+poings fermés, prêt à la lutte.
+
+Mais le dompteur le prévint. D'un bond, il sauta sur cette ombre dans
+laquelle son instinct lui fit reconnaître Tabary.
+
+--Ah! brigand! tu me le paieras! hurla ce dernier. Mais déjà Giovanni
+avait saisi son adversaire, lui serrant la gorge comme dans un étau. Les
+deux hommes s'enlacèrent, puis leurs pieds s'embarrassèrent dans la
+table renversée et ils roulèrent ensemble à terre.
+
+On n'entendait plus que des sons étouffés, des injures à peine
+distinctes... Une masse vivante et indécise se tordait... sans qu'il fût
+possible de distinguer qui avait le dessous.
+
+Alors Zézette sauta à terre... grâce à son exacte connaissance des
+lieux, elle put trouver une allumette et une minute après la scène
+s'éclaira.
+
+Le dompteur avait vaincu. Il tenait sous son genou Tabary râlant.
+
+--Avoue ton infamie! Repens-toi ou je te tue, misérable! Abuser d'une
+enfant!
+
+--Laisse-le, Giovanni! implora Zézette.
+
+--Quand je serai sûr qu'il ne recommencera pas! Et de son poing fermé il
+martelait la face déjà tuméfiée de Tabary.
+
+Enfin las de cette lutte désormais inégale, il obéit. Il aida son
+ennemi, aveuglé par le sang, à se relever.
+
+--Pars! lui dit-il, remercie-moi de ne pas t'avoir étranglé, comme tu le
+méritais!
+
+Sans un mot, Jean sortit, mais dès qu'il fut dehors:
+
+--Giovanni, cria-t-il, nous nous retrouverons!... Et quant à toi,
+Zézette, prends bien garde!
+
+Il disparut en courant dans l'obscurité, tandis que la jeune fille
+tombait dans les bras de son sauveur.
+
+--Merci! fit-elle tout bas... Ne me quitte plus!... Je t'aime!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+L'attentat inouï de Jean Tabary détermina la rupture définitive de
+Zézette avec son tuteur, sans toutefois que personne songeât à tirer
+parti d'une circonstance qui pourtant paraissait propice à satisfaire
+toutes les rancunes.
+
+Si d'une part Jean renonça à se venger ouvertement de la résistance de
+la jeune fille et de l'intervention quelque peu brutale de Giovanni,
+celle-ci de son côté ne pensa pas une minute à mettre ses menaces à
+exécution.
+
+Bien que l'acte de Tabary, prévu par le Code et sanctionné par le
+témoignage du dompteur, fût une arme dangereuse, elle ne s'en servit pas
+plus que de la connaissance du crime.
+
+Le scandale qui fut résulté d'une double dénonciation eut amené
+peut-être la ruine de la ménagerie et, d'autre part, il eut fallu mêler
+le nom de François Chausserouge à toute cette affaire.
+
+C'était une extrémité à laquelle Zézette, quelque désir et quelque
+besoin qu'elle en eût, ne pouvait se résoudre, et qui répugnait à son
+caractère.
+
+Comme tous ceux de sa race et de sa profession, elle avait pour la
+police une instinctive horreur.
+
+Il lui suffisait de continuer à inspirer à ses ennemis uns crainte
+salutaire en les maintenant dans la persuasion qu'elle pouvait un jour
+user de ce moyen.
+
+Maintenant que Tabary, par la brutalité de son attentat et son insigne
+maladresse, avait encore aggravé son cas, elle se sentait plus que
+jamais maîtresse de la situation.
+
+La scène de la veille lui permettait désormais de dicter sa volonté,
+d'affirmer son autorité, de rompre avec son tuteur toute autre relation
+que celles que la bonne administration de la ménagerie rendait
+indispensable, cela lui suffisait.
+
+Elle songea seulement à profiter de cette nouvelle victoire en se
+mettant pour l'avenir complètement à l'abri d'une nouvelle agression.
+
+La protection de Giovanni lui parut insuffisante; son intervention
+constante lui sembla un danger pour le jeune homme.
+
+Qui sait, maintenant que son amour n'était plus un secret pour Jean, si
+celui-ci, conseillé par sa mère, ne serait pas capable, la jalousie
+aidant, de profiter de son titre de tuteur pour causer des embarras à
+cet amoureux d'une fille de quinze ans?
+
+Il fallait donc mettre le dompteur à l'abri de toute tentative de ce
+genre, et c'est alors qu'elle songea à avoir recours cette fois à la
+protection de Charlot.
+
+Avec un pareil appoint, elle se sentait de force à lutter contre les
+Tabary.
+
+Fatma, qui s'était mise, ainsi que son lutteur, si aimablement à sa
+disposition, fut la seule à qui elle fit la confidence de ce qui s'était
+passé.
+
+Aucune indiscrétion n'était naturellement à craindre de la part de Jean,
+qui, dès son retour à la caravane de sa mère, s'était mis au lit,
+faisant répandre par Louise le bruit d'une chute qui l'obligeait à
+quelques jours de repos.
+
+Fatma ne montra pas le moindre étonnement en entendant le récit que lui
+fit la jeune fille de la tentative de viol dont elle avait été victime.
+
+--De la part de Tabary que je connais depuis des années, dit-elle, il
+faut s'attendre à tout, c'est crapule et compagnie!... Seulement dans
+cette affaire-là, tu as le beau rôle, il faut le garder. Tu as raison de
+vouloir que ton amoureux ne se montre plus. Viens avec moi, nous allons
+trouver Charlot, qui est à sa baraque... En route nous réfléchirons sur
+ce qu'il y a lieu de faire.
+
+Il était deux heures de l'après-midi; la ménagerie ne donnait qu'à
+quatre heures sa première représentation de jour; ils avaient le temps
+d'aviser.
+
+--Je ne veux plus, dit Zézette, remettre jamais les pieds dans la
+caravane des Tabary. Ce matin, j'ai déjeuné avec Giovanni au restaurant.
+Mais tout à l'heure, quand je vais me trouver dans la ménagerie en face
+de Louise, qu'est-ce que tu me conseilles de faire?
+
+--Rien du tout. Attendre, agir comme si rien ne s'était passé. Ne
+souffle pas mot de ce qui t'est arrivé dans la nuit, mais exige tout ce
+que tu voudras. Ce que tu sais, ce qu'on t'a fait, te dégage
+complètement et ils doivent s'estimer heureux que tu ne profites pas de
+cette circonstance pour te plaindre. Et au fait, pourquoi ne te
+plaindrais-tu pas?
+
+--Parce que, dit Zézette, je ne veux avoir aucun
+rapport avec la police. Cela m'entraînerait à dire des choses qui ne
+doivent pas sortir de ma bouche... Si jamais je juge utile, quand le
+moment sera venu, de me venger, je veux le faire seule et n'avoir
+recours à personne. J'ai mes raisons pour cela.
+
+Et en parlant ainsi d'un ton très modéré, très calme, les yeux de
+Zézette brillaient d'un éclat inaccoutumé.
+
+On eût dit que maintenant qu'elle se sentait plus forte, mieux armée,
+partant plus sûre de réussir, elle mûrissait un plan, caressait un
+projet, que la protection dont elle allait être l'objet et le concours
+des circonstances allaient rendre réalisable.
+
+Elle sourit, puis, sur un ton assez indéfinissable:
+
+--Je me souviens, ajouta-t-elle, que mon père m'a dit souvent: Zézette,
+chez ceux de notre race, les vrais ramonis, il est un principe dont il
+ne faut jamais s'écarter, si l'on veut maintenir intactes sa dignité et
+son indépendance: oeil pour oeil, dent pour dent! Eh bien! on m'a fait
+souffrir, on a fait souffrir mon père, j'acquitterai cette vieille
+dette, je rendrai au centuple tout ce qu'on m'a fait... Je vengerai du
+même coup et mon père et ma mère, que Louise Tabary a tuée, et
+moi-même... Et cela toute seule, avec vous deux et Giovanni, si vous
+voulez m'aider... quand le moment sera venu...
+
+--Mais pour le moment? interrogea Fatma. Que veux-tu de nous?
+
+--En attendant que l'heure ait sonné, je veux être à l'abri d'une scène
+semblable à celle d'hier... simplement.
+
+--Zézette, ce n'est pas gentil... Pourquoi nous fais tu mystère, à nous,
+tes amis, sur qui tu comptes, de tes projets d'avenir?... Nous pourrions
+peut-être dès à présent t'aider plus utilement.
+
+--Non! Non! riposta Zézette, plus tard... plus tard, je t'en prie!
+
+Et elle ajouta en riant:
+
+--Je ne me suis confiée jusqu'à ce jour qu'à mon lion Néron, qui me
+comprend, lui... et qui m'approuve... Je n'ai rien dit à personne, pas
+même à Giovanni... Mais, tu verras, tu verras!
+
+En ce moment les deux femmes arrivaient à la baraque de Bertrand (de
+Marseille), chez qui était engagé Charlot.
+
+Le jeune lutteur, bien cambré dans son maillot, était en parade, car le
+patron des Arènes donnait sans discontinuer, toutes les demi-heures,
+des représentations pendant l'après-midi entière.
+
+Déjà la foule nombreuse des curieux venus à la fête entouraient
+l'estrade, le bonisseur avait embouché son porte-voix et conviait les
+amateurs de belles luttes à entrer «afin d'admirer la force et l'adresse
+des plus redoutables champions français, tous engagés par M. Bertrand,
+si soucieux de conserver à son établissement unique au monde, son renom
+et sa clientèle».
+
+--Crois-tu qu'il est beau! dit Fatma en s'arrêtant subitement et en
+désignant à son amie le torse musculeux de Charlot. Il ne nous a pas
+aperçues. Nous allons entrer par derrière sans qu'il le sache et nous le
+verrons lutter.
+
+--Si tu veux! dit Zézette, auquel plaisaient tous les genres d'exercices
+qui demandent du courage ou de la force.
+
+Elles assistèrent à la représentation, cachées dans le coin le plus
+sombre de la baraque.
+
+Après l'enlèvement des haltères par un colosse appelé le Terrible
+Toulousain, qui jongla également avec des poids de cinquante
+kilogrammes, on aborda la partie la plus intéressante de la
+représentation.
+
+Charlot fut un des vainqueurs.
+
+Fatma, les yeux béants d'admiration, serrait le bras de sa compagne à
+chaque coup que portait son amant, à chacune de ses parades savantes.
+
+--Tu sais, dit-elle tout bas, il lutte avec un comtois, un lutteur payé
+pour cela, qui figure l'amateur, mais je crois qu'il nous a vues et
+c'est pour de bon qu'il se tirait la bourre... Hein! est-il beau?
+Crois-tu qu'avec un gars comme cela tu pourras être tranquille?
+
+Après la représentation, Fatma tomba dans les bras de son amant.
+
+--Tu sais, je suis bien souvent méchante avec toi... Mais chaque fois
+que je te vois travailler, ça me fait la même émotion et le même
+plaisir. J'oublie tout!... Dans ces moments-là, tu pourrais me demander
+ce que tu voudrais.
+
+Charlot sourit d'un air un peu fat et embrassa sa maîtresse.
+
+--Tout ça, prononça-t-il, au fond c'est de la blague, si tu me voyais me
+battre sérieusement, ça serait bien autre chose!
+
+--Eh bien! y a peut-être Zézette qui a de l'ouvrage à te donner.
+
+--Ah! tout ce qu'elle voudra, dit Charlot galamment, du moment que ça
+vous fait plaisir à toutes deux.
+
+Le lutteur était un garçon d'intelligence très fermée, d'esprit un peu
+lourd. Très fier de ses biceps, il était dévoué à l'excès et s'il était
+heureux de mettre sa vigueur au service des faibles et des «dames»,
+comme il disait, c'était autant par orgueil que par bonté d'âme.
+
+Pour Fatma, qui avait sur lui une influence énorme, il se fut lancé sans
+une objection dans les aventures les plus périlleuses, sans se soucier
+le moins du monde, ni même se douter du danger.
+
+Il était honnête, mais d'une honnêteté à lui, qui l'empêchait de
+concevoir et par conséquent d'accomplir une mauvaise action, mais son
+inconscience lui eût fait commettre une infamie, sans du reste qu'il
+s'en doutât, simple instrument dans la main de sa maîtresse.
+
+--Attendez un peu, dit-il aux deux femmes, qu'on ait distribué le
+«rouleau». Après ça, je suis à vous.
+
+On appelle ainsi sur le Voyage, le montant des quêtes invariablement
+faites dans les baraques, après chaque exercice.
+
+Ce rouleau appartient toujours dans tous les établissements au patron.
+Chez les lutteurs seulement, elle est partagée également entre les
+pensionnaires de la maison.
+
+Quelques instants après, tous les trois étaient attablés dans un petit
+bar établi sur l'esplanade, non loin des Arènes, et Fatma exposait la
+situation. Elle raconta l'attentat dont Zézette avait failli être
+victime.
+
+--C'est un rude salaud, que votre Tabary! dit Charlot, Giovanni ne
+pouvait donc pas le crever tout à fait?
+
+--Oh! il a eu son compte et pour l'instant, il ne songe pas à rebiffer,
+mais s'il y avait lieu de lui administrer dans l'avenir une correction
+sérieuse et digne de ses mérites, comme il est plus sage de ne pas
+laisser Giovanni se compromettre davantage, puisqu'il est l'amant de
+Zézette, j'ai dit à notre amie qu'elle pouvait compter sur toi.
+
+--Je te crois! dit Charlot, j'aurai vraiment du plaisir à lui tarauder
+les côtes à cet animal-là, surtout après ce que sa mère a fait à
+Fatma... une bonne femme qui profite de sa situation pour nous
+exploiter!
+
+Alors Zézette prenant la main du lutteur:
+
+--Je vous remercie, mon vieux Charlot, c'est gentil ce que vous faites
+pour moi... Mais, ajouta-t-elle en le regardant dans les deux yeux, s'il
+fallait m'aider dans une occasion où il pourrait y avoir du danger pour
+nous deux... est-ce que je pourrais compter?...
+
+--Pardi!... alors ce serait bien plus drôle! dit le géant.
+
+--Voilà une cachottière qui ne veut pas nous dire ce qu'elle a envie de
+faire... Pas vrai qu'elle a tort? dit Fatma.
+
+--Si c'est pas le moment... elle a peut-être raison. Dès l'instant que
+je lui dis que je l'aiderai quand le moment sera venu...
+
+Sur le champ, on prit les dispositions les plus urgentes.
+
+Il fut entendu que Charlot passerait désormais à la ménagerie toutes les
+heures que lui laisserait son service. Zézette se faisait forte de
+contraindre les Tabary à accepter ce contrôle.
+
+Puis, comme il n'était pas prudent à la jeune fille de continuer à
+habiter seule dans une caravane isolée, où elle restait en butte à de
+pareilles tentatives; que, d'autre part, cette caravane était trop
+étroite pour donner asile à trois personnes, il fut entendu que la fille
+de Chausserouge irait demeurer rue Cler, dans le petit hôtel meublé où
+Charlot avait élu domicile.
+
+C'est là que chaque soir, Fatma, s'échappant de la tente où elle était
+censée passer ses nuits, allait retrouver son amant.
+
+Dans une chambre voisine du couple, Zézette n'aurait absolument rien à
+craindre. De là, comme disait Charlot, et en prenant ses précautions, on
+pouvait voir venir.
+
+Les deux femmes furent de retour à la ménagerie juste au moment où les
+garçons de piste préparaient la parade et donnaient à l'intérieur le
+dernier «coup de fion».
+
+Fatma courut à son entresort et Zézette rentra dans sa caravane pour
+s'habiller et se préparer à paraître.
+
+Elle y était depuis quelques minutes quand Louise Tabary y pénétra à son
+tour, après avoir frappé un léger coup à la porte.
+
+Jamais elle n'avait eu mine plus pateline et plus cauteleuse.
+
+--Eh bien! ma chère enfant, que se passe-t-il donc? Tu n'es pas venue
+déjeuner ce matin... Tu n'es pas malade?
+
+La jeune fille regarda la vieille femme bien en face, stupéfaite, après
+ce qui s'était passé d'une audace semblable.
+
+--Non!... répliqua-t-elle. Je ne suis pas malade, mais ce n'est pas la
+faute de votre fils... Après la scène de cette nuit, vous ne voudriez
+pas que je remette jamais les pieds chez vous?
+
+--Oui... je sais. Jean est au lit bien plus malade à la pensée du mal
+qu'il t'a fait que des contusions qu'il a reçues. Il t'aime tant qu'il
+avait perdu la tête, et c'est lui qui m'envoie pour te demander
+d'oublier.
+
+--Madame Tabary, riposta Zézette nettement, si vous voulez bien, nous
+ne parlerons plus de rien. Mon âge m'empêche et m'empêchera longtemps
+encore de faire valoir mes droits, mais la connaissance du passé,
+l'attentat d'hier, m'ont valu l'indépendance. Je ne veux pas l'aliéner.
+Il y a maintenant un abîme entre nous. Je ne le franchirai pas. Du
+reste, j'ai pris mes dispositions. Je saurai résister même par la force.
+
+--Alors, dit Louise très pâle, c'est la guerre que tu nous déclares
+décidément? Tu ne veux plus qu'il y ait rien de commun entre nous que
+nos intérêts?
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! à mon tour, je te préviens que cette solution ne me convient
+pas... Nous avons jusqu'ici été trop faibles... En somme, tu n'es qu'une
+enfant. Nous t'avons jusqu'à ce jour laissé suivre ton caprice et ta
+fantaisie. C'est assez! Tu es notre pupille, nous avons des droits sur
+toi. Nous les exercerons. Je te préviens qu'à partir d'aujourd'hui nous
+exigeons que tu reprennes la vie d'autrefois. Si tu refuses, nous
+saurons t'y contraindre... Au besoin, si tu continues à faire la
+mauvaise tête, nous réunirons le conseil de famille qui avisera pour les
+mesures à prendre...
+
+--Eh bien! je parlerai!...
+
+--Tu parleras! A ta volonté! Nous acceptons la lutte... Il est probable
+qu'on accordera plus de crédit à la parole de mon fils et à la mienne
+qu'aux accusations dénuées de preuves que tu pourras fournir et que
+c'est toi qui supporteras les conséquences de ta mauvaise action... La
+mémoire de ton père en souffrira et, d'autre part, si nous sortons
+vainqueurs, je te préviens que tu peux t'attendre à tout... Nous verrons
+qui cédera le premier... Est-ce ton dernier mot?...
+
+Zézette hésita une minute. Une rougeur subite colora ses joues..
+
+Voilà que subitement et au moment où elle s'y attendait le moins, ses
+adversaires se révoltaient. Voici que furieux d'avoir été vaincus une
+première fois, ils se décidaient à jouer leur dernière carte, le tout
+pour le tout!
+
+A quel parti s'arrêter?
+
+Son plan échouait puisqu'elle était désarmée, puisque la menace d'une
+dénonciation ne les effrayait plus. Elle pesa mentalement les
+conséquences de la décision suprême qu'elle allait prendre.
+
+Sans doute le résultat de cette réflexion rapide la satisfit; elle
+estima que même livrée à elle-même, puisqu'elle avait depuis longtemps
+renoncé à mettre la justice en mouvement, et aidée par ses complices,
+elle était de taille à gagner cette dernière partie, car un sourire
+éclaira sa physionomie.
+
+--Oui, dit-elle enfin, c'est mon dernier mot.
+
+--Eh bien! au revoir, ma fille, nous allons rire! fit la Tabary en
+prenant congé et cessant désormais de dissimuler.
+
+Elle sortit en faisant claquer la porte de la caravane et courut
+rejoindre son fils.
+
+--Tu sais, dit-elle à Jean, la môme est à la rebiffe! Ah! ma foi, ça m'a
+tellement exaspérée que je lui ai lâché son paquet... Je l'ai mise en
+demeure de nous dénoncer si bon lui semble, mais je lui ai signifié
+qu'elle ait désormais à nous obéir comme par le passé.
+
+--Tu as fait cela! dit Jean en se soulevant vivement sur un coude, alors
+nous sommes fichus!
+
+--Dors tranquille, mon fillot! La mère Tabary n'est pas de la rosée de
+ce matin, elle en a bien vu d'autres. Demain nous serons les maîtres,
+car demain, comme je te l'ai promis, nous serons débarrassés de l'autre,
+de celui qui nous gêne, du beau dompteur, du défenseur des orphelins...
+Quant à la petite, je sais d'avance qu'elle ne parlera pas!
+
+--Mais si pourtant elle allait?..
+
+--Je te dis de dormir tranquille... Laisse-moi faire, tu es malade, ne
+t'occupe de rien...
+
+--Mère, je veux me lever... Je n'ai plus rien et je puis t'être utile...
+
+--Il faut que tu ne prennes part à rien... au contraire. Demain soir tu
+pourras sortir... Laisse-moi faire jusque-là.
+
+Quant à Zézette, l'entretien qu'elle avait eu avec Louise Tabary la
+laissa fort troublée.
+
+Elle avait encore quelques minutes avant la représentation, elle courut
+prévenir Fatma de ce qui venait de se passer.
+
+Évidemment, un danger inconnu la menaçait; elle pouvait à présent
+s'attendre à tout; il fallait qu'elle se sentit de suite vigoureusement
+appuyée.
+
+--Fais vite venir Charlot... Je prévois qu'il y aura du grabuge... Tout
+sera fini d'une façon ou de l'autre d'ici à quarante-huit heures, mais
+je ne veux pas être prise au dépourvu. Qu'il s'arrange pour être libre,
+je lui revaudrai cela...
+
+--Que devra-t-il faire?
+
+--Rien pour l'instant. M'obéir ensuite! Mais qu'il soit là!
+
+--C'est bon! tu peux y compter, puisque nous te l'avons promis!
+
+Zézette était à présent une toute autre femme.
+
+Très bonne et très dévouée en temps ordinaire, toute la sauvagerie, la
+rancune féroce des gens de sa race se réveillaient en elle, maintenant
+qu'on la poussait à bout.
+
+Le même sentiment qui avait décidé Chausserouge, cet être si faible, si
+indécis, à frapper Vermieux, la décidait à présent à agir. Elle était
+résolue à ne reculer devant aucune extrémité.
+
+--C'est bon! C'est bon! On va voir! murmurait-elle tout bas, comment se
+venge une ramoni!
+
+Elle voulait sortir à tout prix victorieuse de la lutte qu'elle avait
+acceptée. Il lui fallait tous les atouts; elle préparait son jeu.
+
+En descendant dans la ménagerie, elle s'arrêta devant la cage de Néron.
+
+Le lion vint en reniflant coller son nez devant les barreaux. Elle
+passa sa petite main et flatta l'animal.
+
+--Tu es avec moi, dis, mon vieux Néron? Tu ne m'abandonneras pas?
+
+Et le fauve, relevant la tête, chercha à lécher le poignet de son amie,
+comme s'il voulait répondre à son affectueuse parole.
+
+Lorsque la salle fut faite, que le bonisseur eut annoncé le commencement
+de la représentation, Zézette, redevenue calme, fit son entrée.
+
+Après les exercices de Giovanni, elle manoeuvra ses bêtes avec la même
+aisance qu'à l'ordinaire.
+
+Le dernier numéro, c'est-à-dire son entrée dans la cage de Néron,
+remporta un énorme succès.
+
+Elle mit une sorte de coquetterie à obtenir de la docilité de l'animal
+des résultats qu'elle n'avait jamais obtenus jusque-là. Le fauve, sous
+le fouet de sa dompteuse, devenait câlin.
+
+Elle le fit sauter, se coucha sur lui, introduisit sa tête bouclée dans
+sa gueule.
+
+Néron exécutait comme un simple caniche les exercices les plus variés
+sans la moindre résistance.
+
+Elle sortit de là au milieu des applaudissements, encore plus calme
+qu'auparavant.
+
+Au premier rang des spectateurs, Charlot le lutteur, qu'un avis de Fatma
+avait fait accourir, se faisait remarquer par son enthousiasme.
+
+Quand la foule se fut écoulée, il resta seul dans la ménagerie et vint
+complimenter Zézette.
+
+--Je me suis arrangé pour être libre, dit-il bas à l'oreille de la jeune
+fille. Je suis à votre disposition. Que faut il faire?
+
+--Dire comme moi et me faire respecter même par la force.
+
+A ce moment, Louise Tabary s'approcha.
+
+--Zézette, dit-elle d'un ton plein d'autorité, ce soir tu viendras
+dîner. Jean, du reste, pourra se lever. Je te préviens en outre que tu
+coucheras à l'avenir dans notre caravane, comme par le passé. Il ne
+convient pas qu'une jeune fille de ton âge aille loger loin de ses
+parents, seule dans un hôtel meublé.
+
+--D'abord, madame, dit Zézette, vous n'êtes point mes parents, ni votre
+fils, ni vous. Je vous ai dit ce matin que je ne remettrais jamais les
+pieds chez vous. Donc, n'insistez pas! Je dînerai et je coucherai où bon
+me semblera.
+
+--Tu viendras, dit Louise furieuse. Tu nous dois obéissance!
+
+--Pardon! dit Zézette en reculant d'un pas, je refuse!
+
+--Tu refuses?
+
+--Oui, ce soir, demain et les jours suivants, je resterai sous la
+protection de M. Charlot, qui répond de moi. Donc, soyez tranquille, il
+ne m'arrivera rien de fâcheux.
+
+--Charlot n'a rien à voir là-dedans. Tu es ma pupille.
+
+--Eh bien! je m'émancipe, voilà tout!
+
+--Madame, dit Charlot, en avançant sur un signe de la jeune dompteuse,
+mamz'elle Zézette s'est remise à moi pour la protéger. Je m'en suis
+chargé. Le premier qui essaiera de lui manquer de respect... aura
+affaire à Bibi. J'ai promis, je tiens ma promesse.
+
+--Alors, dit Louise, pâle de colère, ce n'est plus Giovanni, tu donnes
+dans les lutteurs, maintenant, et tu choisis justement monsieur, l'amant
+de Fatma, je crois! Je vais la prévenir, nous verrons comment elle
+acceptera cela...
+
+--Oh! d'autant plus facilement que c'est elle-même qui a prié Charlot de
+me prêter son aide et il n'a rien à lui refuser, dit Zézette. Ainsi!...
+
+--C'est bon! cria Louise, je ne veux pas maintenant de scandale inutile,
+mais nous verrons comment tout cela finira.
+
+Elle courut au contrôle où Giovanni, en l'absence de Jean, comptait la
+recette. Elle se fit rapidement rendre des comptes et revint à sa
+caravane.
+
+Une heure plus tard, et comme Charlot attendait sa maîtresse, en
+compagnie de Zézette, dans le restaurant où ils avaient l'habitude de
+prendre leur repas, ils virent arriver Fatma rouge de colère.
+
+--Ah ça! Voyons, m'expliquerez-vous, demanda-t-elle, ce qui s'est passé?
+La mère Tabary est venue au moment où j'étais sur l'estrade... Entre
+deux séances, elle s'est mise à m'agoniser de sottises... Je ne sais pas
+tout ce qu'elle ne m'a pas raconté..! Elle m'a traitée comme la dernière
+des dernières... Nous nous sommes engueulées ferme et ma foi, j'ai fini
+par lui ficher mon compte! Me voilà libre maintenant! Demain, j'irai
+trouver Boyau-Rouge... Je lui vendrai les trucs de la vieille et,
+puisqu'elle fait la méchante, nous allons la flanquer en bas, elle et
+son entresort.
+
+On mit rapidement Fatma au courant de la scène qui venait de se passer.
+
+--Eh bien! tant mieux! cria-t-elle, ce sera plus vite fini!... Ça
+chauffe... nous allons rire...
+
+On était au dessert quand Giovanni, qui avait été retenu jusque-là par
+les occupations multiples qui lui incombaient depuis l'indisposition de
+Jean, vint retrouver ses amis.
+
+--Je ne sais pas, dit-il à son tour, ce qu'a la mère Louise,
+aujourd'hui. Je la connais, je suis sur qu'elle manigance un tour de sa
+façon... Ouvrons l'oeil!
+
+Zézette prêtait, sans y prendre part, une oreille distraite à cette
+conversation.
+
+Enfin, et comme si elle sortait d'une rêverie qui l'avait transportée à
+mille lieues de ses complices:
+
+--Aujourd'hui, l'heure est venue de tout vous dire... Je vais vous
+révéler mon secret...
+
+Et d'une voix haletante, pleine d'émotion, elle raconta tout, les
+intrigues des Tabary au lendemain de la mort de son grand-père,
+l'histoire de sa mère, morte à petit feu, minée autant par le chagrin
+que par la maladie, l'influence néfaste de Tabary sur Chausserouge,
+l'assassinat de Vermieux, auquel elle avait assisté, la mort de son
+père, les scènes qui avaient suivi la fin du dompteur, et elle conclut:
+
+--J'ai eu beau les menacer de tout dire. Je ne m'en sens pas le courage,
+et d'ailleurs, je manque de preuves. Ils l'ont deviné et veulent passer
+outre. A tout prix, les Tabary veulent me faire disparaître pour rester
+les seuls maîtres de la ménagerie. Demain, j'aurai gagné... à moins que
+ce ne soit eux! Si nous restons victorieux, je veux que nous ne le
+devions qu'à nous-mêmes, sans l'assistance d'aucune police et j'ai pris
+une résolution terrible...
+
+Elle se tut.
+
+Zézette avait parlé d'un ton si solennel que tous les assistants
+sentirent que la décision de la jeune fille était irrévocable.
+
+--Laquelle? demanda enfin Fatma.
+
+--Celle de me débarrasser de Jean Tabary, répliqua tranquillement la
+fille de Chausserouge. Je vous ai raconté tout à l'heure comment il
+avait été le mauvais génie de ma famille... Aujourd'hui il est encore
+mon ennemi... A bref délai, je serai sa victime, si je ne me révolte
+pas... Le moment est donc venu... Il faut que Jean Tabary ou moi
+disparaissions... Hier, nous nous sommes lancé un dernier défi, la mère
+Louise et moi... Il faut que demain tout soit fini... Après-demain, il
+sera peut-être trop tard!
+
+--Mais, interrompit Fatma, tu partes absolument de te débarrasser d'un
+homme comme de la chose la plus naturelle du monde... Et la police?...
+
+--Il ne tiendrait qu'à moi de la mettre en mouvement... Mais je vous ai
+déjà dit que je voulais agir par moi-même... Il ne s'agit que de savoir
+choisir son moyen pour qu'elle n'ait rien à dire...
+
+--Il y a l'exemple de Vermieux, dit Giovanni, comme tu nous l'a raconté
+tout à l'heure. Je ne pense pas que ce soit ce moyen que tu as choisi.
+Ça réussit une fois, mais rarement deux fois...
+
+--Il y a Néron, simplement... dit Zézette, mon Néron, qui m'obéit comme
+un chien docile et dont la férocité est connue de tout le personnel de
+la ménagerie...
+
+--C'est vrai que Néron ne ferait qu'une bouchée de Jean Tabary, dit
+Fatma, mais comment arriver à?..
+
+--Je n'hésite qu'en ce qui concerne le moyen d'exécution... Tabary, pour
+son inoffensif numéro, entre dans certaines cages... Une erreur du
+garçon de piste peut faire pénétrer dans la cage centrale l'animal
+furieux au lieu de Loustic ou de la Grandeur, mais ça ne pourrait se
+faire qu'en pleine séance, en public, au cours des représentations... Et
+ce moyen-là est dangereux... Il en est un autre: Ouvrir la porte de la
+cage et y jeter, la tête première, Tabary. Avec l'aide d'un gars comme
+Charlot, ça serait facile, mais Charlot voudra-t-il se compromettre à ce
+point?... conclut Zézette en regardant fixement le lutteur.
+
+Charlot ne broncha pas. Devant cette interrogation muette de la jeune
+fille, il haussa légèrement les épaules..
+
+--Puisque je t'ai dit que j'étais décidé à tout.,. S'il le faut, je te
+le jure, j'empoignerai ton Tabary par la peau du cou et je me charge de
+te l'enfourner comme un simple pain de quatre livres.
+
+--Nous n'en arriverons là que si nous ne pouvons faire autrement, dit
+Zézette, qui parlait de cette résolution extrême de la façon la plus
+naturelle du monde. Je ne voudrais pas compromettre pour rien l'ami
+Charlot.
+
+--Alors, que décides-tu?
+
+--Je ne sais pas, mais je voudrais que vous me disiez franchement si
+vous m'approuvez?
+
+--Absolument! dit Fatma. Dent pour dent, oeil pour oeil.
+
+--Donc, nous attendrons les événements. Là journée de demain sera une
+journée mémorable, d'où dépendra notre avenir à tous. Nous laisserons
+les Tabary nous attaquer... Il suffit seulement que je sache
+aujourd'hui que j'ai sous la main des amis déterminés à agir, et à en
+venir aux dernières extrémités si la façon dont on nous traitera nous y
+force. Donc, ne vous éloignez pas... Ce soir, après la dernière
+représentation, arrangez-vous pour passer la nuit, pas trop loin de moi,
+afin d'être prêts à toute éventualité, et, ensuite, à la garde de Dieu!
+
+Elle rentra la première dans sa caravane. Les conjurés restés seuls
+demeurèrent confondus d'un tel calme, d'un courage pareil chez une
+enfant, en somme.
+
+Ils admiraient qu'elle eût pu, jusqu'à ce jour, porter le poids d'un
+pareil secret et résister si vaillamment aux entreprises de ses ennemis.
+
+Aussi, trouvaient-ils tout naturel qu'elle songeât à riposter, à
+préparer une vengeance digne des tourments qu'on lui avait infligés.
+
+A ces gens d'esprit droit, mais peu cultivé, la peine du talion semblait
+une punition juste, méritée, et puisque la justice avait été impuissante
+jusqu'à ce jour à protéger l'innocence persécutée et à punir le mal, il
+paraissait équitable de choisir une revanche digne du forfait.
+
+--En voilà une petite, dit Fatma, qui a de la tête! Tu l'épouseras,
+Giovanni, et avec elle, quand vous serez tous deux redevenus les maîtres
+de la ménagerie, qui n'aurait jamais dû cesser de vous appartenir, où
+les Tabary n'auraient jamais dû mettre les pieds, vous ferez de l'or!
+Vous deviendrez riches, je vous le dis!
+
+--Dieu veuille que tu ne te trompes pas, dit en souriant le dompteur,
+mais la lutte sera-t-elle égale, avec ces gens qui ont l'habitude du
+crime, qui ont pour eux l'âge, presque le droit, puisqu'en somme, ils
+sont les tuteurs?
+
+--Mais puisque Charlot se charge de tout! riposta Fatma. N'est-ce pas,
+Charlot?
+
+--Pour sûr! dit le lutteur, je les déteste, ces canailles-là, comme si
+c'était à moi qu'ils aient fait du tort! Et je n'hésiterai pas une
+minute, quand je devrais y perdre mon nom!
+
+Jusqu'à l'heure des représentations de la soirée, les conjurés restèrent
+ensemble, faisant leurs projets d'avenir.
+
+Enfin, quand vers onze heures du soir, longtemps après le départ de
+Giovanni, le lutteur et sa maîtresse durent enfin se retirer, ils se
+rendirent sans bruit, évitant de se faire remarquer, vers la caravane
+déserte voisine de celle de Zézette, où ils avaient décidé de passer
+cette nuit suprême.
+
+Giovanni y couchait encore, mais on avait étendu un matelas à terre, sur
+lequel devaient reposer les deux amants.
+
+Ils approchaient de cette caravane, lorsque dans l'obscurité de la nuit,
+ils aperçurent une ombre qui les précédait et se dirigeait vers la
+voiture.
+
+Fatma serra le bras de son amant.
+
+--- Louise Tabary! dit-elle tout bas, que diable va-t-elle faire par là?
+
+Tous les deux, très intrigués de cette découverte, voulant en avoir le
+coeur net, se dissimulèrent dans l'angle formé par deux baraques
+accolées l'une à l'autre.
+
+Louise s'arrêta devant la caravane, jeta autour d'elle un coup d'oeil,
+puis elle ouvrit la porte de la roulotte et entra.
+
+Charlot s'avança alors doucement, monta sur une roue et jeta un coup
+d'oeil à l'intérieur par la petite fenêtre.
+
+Louise Tabary avait allumé une bougie; elle s'était arrêtée devant le
+porte-manteau qui supportait les vêtements ordinaires de Giovanni.
+
+Le lutteur ne put exactement se rendre compte de ce que faisait la
+vieille femme, qui presqu'aussitôt souffla la lumière et ressortit, non
+sans s'être assurée en promenant de nouveau autour d'elle un regard
+investigateur qu'elle n'avait pas été épiée, mais il se réserva
+d'avertir le dompteur de cette démarche insolite que rien n'expliquait.
+
+La caravane appartenait à Chausserouge, mais Louise Tabary n'avait rien
+à y faire et sa présence à une pareille heure ne présageait pas un but
+honnête.
+
+En effet, après la représentation, Charlot raconta ce qu'il avait vu à
+Giovanni, mais personne ne put trouver le mot de l'énigme.
+
+--Elle aura voulu savoir, dit le dompteur, si j'avais déménagé et si son
+fils pouvait recommencer sans danger sa tentative récente. Elle aura été
+fixée, puisqu'il lui aura été possible de s'apercevoir que, non
+seulement je ne me disposais pas à céder la place, mais encore que tout
+était préparé pour vous recevoir. Donc nous serons tranquilles cette
+nuit... Attendons la suite!
+
+En effet, Zézette put, toute cette nuit, reposer en paix.
+
+Jean Tabary, absent depuis deux jours, ne se montra pas.
+
+Le lendemain, à onze heures, Giovanni allait chercher la jeune fille
+pour la conduire à leur restaurant habituel quand il fut accosté par un
+personnage qu'escortaient deux hommes à mine suspecte.
+
+--Vous êtes le dompteur Giovanni? dit l'inconnu.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Veuillez alors me conduire à votre caravane. Je suis commissaire de
+police du quartier des Invalides et vous êtes accusé d'avoir volé à la
+femme Tabary une somme de 550 francs.
+
+--Mais, monsieur... protesta le dompteur..
+
+--Vous vous expliquerez plus tard, dit le magistrat, je ne demande pas
+mieux que de vous trouver innocent.
+
+Une minutieuse perquisition n'amena aucun résultat, quand tout à coup,
+dans l'une des poches intérieures d'un veston du dompteur, un inspecteur
+découvrit une petite liasse qu'il ouvrit...
+
+Elle contenait cinq cent cinquante francs en cinq billets de cent francs
+et un billet de cinquante, exactement la somme réclamée par Louise
+Tabary.
+
+Giovanni était atterré. Comment cet argent se trouvait-il dans sa poche?
+
+Il y eut un moment de silence que rompit le premier le commissaire.
+
+--Monsieur, dit-il, vous êtes arrêté. Je vous prie de me suivre à mon
+bureau, où vous allez être interrogé régulièrement.
+
+--Mais, monsieur le commissaire, interrompit le malheureux, je vous
+assure, je vous jure...
+
+--Vous vous expliquerez tout à l'heure, repartit le magistrat d'un ton
+glacial.
+
+--Monsieur le commissaire, dit alors Zézette, je vous affirme sur
+l'honneur que Giovanni est innocent!... Je suis la fille du dompteur
+Chausserouge, aussi intéressée par conséquent que Mme Tabary à ce que
+ces cinq cents francs que l'on prétend avoir été volés se retrouvent et
+je sais... je suis sûre que Giovanni est l'objet d'une machination
+infâme... qu'il est innocent!...
+
+--Nous verrons! dit le magistrat.
+
+Il fit un signe et sortit, suivi des inspecteurs qui entraînèrent
+Giovanni.
+
+Zézette demeura seule, désespérée.
+
+C'était donc là le commencement de cette vengeance dont l'avait menacée
+Louise Tabary! Et maintenant à quelles représailles n'allait-elle pas se
+livrer?
+
+Aujourd'hui, c'était le tour de Giovanni. Demain, ce serait le sien!
+
+Et une haine sauvage mordait l'enfant au coeur, une haine qu'elle eût
+voulu assouvir de suite!
+
+Giovanni arrêté!... Ce garçon si doux, si bon, si incapable d'une
+mauvaise action!
+
+Et se trouver dans l'impossibilité de le secourir, de l'arracher des
+griffes de cette police détestée!
+
+Courir à son tour derrière le jeune homme, au commissariat, révéler ce
+qu'elle savait, à quoi bon!
+
+On ne la croirait pas... On la croirait encore moins maintenant qu'on
+pourrait penser qu'elle agissait dans un but de vengeance, uniquement
+pour sauver son amant!
+
+Car enfin, quelle autre preuve possédait-elle que son témoignage, ce
+témoignage que l'arrestation de Giovanni rendait désormais suspect.
+
+Ah! certes, il fallait agir, agir promptement et sûrement.
+
+La vieille femme s'était promis une revanche... elle la prenait ou du
+moins commençait à la prendre.
+
+Non, elle, Zézette, ne donnerait pas à sa mortelle ennemie, une pareille
+satisfaction!
+
+Ce qui importait à présent, c'était de chercher un moyen de prouver
+l'innocence de Giovanni et l'indignité de la conduite des Tabary.
+
+C'était de trouver une occasion de vengeance.
+
+Et soudain revint à son esprit, le projet qu'elle avait formé tout bas
+et qu'elle caressait depuis si longtemps.
+
+Ah! certes, il était grand temps de le mettre à exécution... mais
+comment?
+
+Elle en voulait bien plus à Jean, la cause première de tous ses maux,
+qu'à Louise, mais Jean, retenu à la chambre, n'avait pas paru depuis
+deux jours.
+
+N'importe! il fallait agir! Peut-être un hasard heureux la
+favoriserait-il!
+
+Et elle descendit à la ménagerie.
+
+L'établissement était désert. Les bêtes assoupies reposaient, étendues
+dans leurs cages. Mélancoliquement, le cerveau rempli de pensées, du
+projets contradictoires, elle marcha lentement dans la petite allée qui
+longe les barreaux.
+
+En passant, elle appelait par son nom, chacun des pensionnaires, et
+flattant, quand ils étaient à proximité de sa main, ceux que leur bon
+caractère désignait à sa caresse.
+
+Une inspiration ne lui viendrait donc pas... un moyen de se venger et de
+faire une éclatante justice!...
+
+Et c'était sur ces animaux qui avaient inconsciemment servi à accomplir
+la plus terrible des besognes qu'elle comptait pour triompher!
+
+Quand elle fut en face de son grand ami, du héros de tant de drames, de
+Néron, elle s'accouda à la balustrade et demeura rêveuse...
+
+De nouveau son projet, ce projet qui la hantait, lui revint en tête...
+
+Le lion, à la vue de la jeune fille, s'était levé; il se battait les
+flancs avec sa queue, reniflait aux barreaux et grattait le plancher
+avec ses ongles...
+
+L'oeil de Zézette s'illumina...
+
+Pauvre Néron! C'était sur lui qu'elle avait compté surtout...
+
+Mais aucune occasion ne se présentait...
+
+Plus elle regardait le lion, plus l'idée fixe qui l'obsédait
+s'implantait dans sa cervelle...
+
+Et à ce moment où, toute à sa haine, elle était prête à tous les
+héroïsmes, il ne lui sembla plus aussi impraticable.
+
+Elle s'étonna de n'en avoir pas plus tôt tenté l'exécution.
+
+C'était si simple!
+
+Profiter d'une occasion où Jean Tabary seul avec elle dans la ménagerie
+viendrait à proximité de la cage, faire un signe à Charlot resté aux
+aguets, ouvrir la cage pendant que le lutteur, saisissant son ennemi par
+la ceinture, l'enfournerait par l'étroite ouverture jusque sous les
+pattes du fauve!
+
+Pourquoi avait-elle reculé?
+
+Ah! oui, elle se souvenait... Elle avait craint de compromettre Charlot,
+malgré sa bonne volonté.
+
+Pourtant, il n'y avait rien à craindre...
+
+On avait tué Vermieux et nul doute n'avait germé dans l'esprit des gens
+de police.
+
+Cette fois encore, sans témoins, ils attribueraient la mort de Tabary à
+un accident fréquent dans les ménageries.
+
+Décidément, elle avait été faible et elle subissait aujourd'hui la peine
+de son défaut d'énergie.
+
+Du coup elle eût été vengée; Giovanni n'eût pas été arrêté et, son crime
+eût-il été découvert, sa situation n'eût certainement pas été pire.
+
+Quel avenir lui était réservé pendant les quatre années qui la
+séparaient encore de sa majorité, vis-à-vis de ses bourreaux, qui
+avaient pour eux la force et la ruse?
+
+Elle en était là de ses désolantes réflexions et elle s'oubliait à
+caresser Néron, quand soudain la crinière de l'animal se hérissa et il
+se dressa debout contre les barreaux, faisant entendre un sourd
+rugissement.
+
+Elle se retourna.
+
+Jean Tabary, la face encore meurtrie, venait d'entrer dans la ménagerie.
+
+Il avança, l'air goguenard, les lèvres plissées par un sourire mauvais.
+
+--Bonjour, Zézette!... Eh bien! tu te consoles avec Néron d'avoir perdu
+ton amoureux.
+
+L'enfant ne répondit pas.
+
+Elle se retourna et resta adossée à la cage.
+
+--Un joli choix que tu avais fait là! Un voleur! Encore heureux que ma
+mère s'est aperçue à temps de son manège... Et ce n'était probablement
+pas son coup d'essai!
+
+--Tais-toi! fit la jeune fille. Tais-toi! ça vaudra mieux! Mieux que
+personne, tu sais que tu mens!...
+
+Ne crains rien! ça ne te portera pas bonheur!
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? Je suis le maître ici... Il a
+porté la main sur moi... Il est puni!
+
+--Le dernier mot n'est pas dit... prononça Zézette, je suis là encore,
+moi... et tu ne me feras pas arrêter!...
+
+--Non, mais je te prendrai... j'ai juré que tu serais à moi, Zézette...
+je ne reculerai devant rien... je t'en préviens! Je t'avais prévenue, tu
+vois que je tiens ma promesse...
+
+--Il me reste d'autres défenseurs... et ceux-là peut-être auront raison
+de toi!
+
+--Qui cela?... Fatma... et Charlot, deux brutes!
+
+--Il y a aussi Néron, dit Zézette, en montrant du doigt le lion qui, la
+gueule sanglante, ne cessait de gronder en regardant Jean Tabary.
+
+--Si celui-là me gène trop, répliqua le jeune homme, je ne regarde pas à
+un lion de plus ou de moins... Une balle un jour qu'il ne sera pas sage
+ou une boulette dans sa viande, j'en aurai vite raison.
+
+--Pas tant que je serai là! cria Zézette. Néron est à moi... et si après
+m'avoir enlevé Giovanni, tu tentais de toucher à celui-là, qui
+m'appartient, alors, je ne sais pas ce que je ferai, mais je te le jure,
+je trouverai un moyen de te faire payer toutes tes saletés en une
+fois!...
+
+--Oh! pas de gros mots, ma petite! riposta Tabary en s'avançant. Je ne
+sais même pas pourquoi je discute avec toi. Je n'aime pas qu'on me
+résiste... Maintenant ou plus tard tu seras à moi et je saurai déjouer
+toutes tes finasseries! Ah! pauvre gamine! tu ferais bien mieux de
+m'écouter... au lieu de te mettre en travers... Tu y gagnerais
+davantage...
+
+Et tout en parlant, il s'avançait, l'oeil allumé...
+
+Il regarda autour de lui et comme s'il eut été aiguillonné par un désir
+subit, il ouvrit les bras et chercha à saisir la jeune fille.
+
+Mais elle s'était cramponnée aux barreaux de la cage.
+
+Trois pas seulement la séparaient encore de l'homme.
+
+--N'avance pas davantage, sinon...
+
+--Sinon?... interrogea Tabary en gouaillant, sinon quoi?
+
+--Sinon... aussi vrai que nous sommes seuls ici, je te plante cette
+fourche dans le ventre...
+
+Elle venait d'apercevoir la fourche de fer qui servait aux entrées de
+cage, elle l'avait saisie et la tendait à son agresseur.
+
+--Tu me fais rire, tiens! dit Jean.
+
+Par un mouvement rapide, il saisit les dents de la fourche avec ses deux
+mains et parvenant à l'arracher de celles de la jeune fille:
+
+--Tu vois bien! fit-il en s'avançant de nouveau.
+
+--Alors tant pis pour toi!
+
+Elle se retourna, d'un vigoureux coup de pouce, fit sauter le solide
+loquet, qui fermait la porte basse de la cage et elle l'ouvrit toute
+grande.
+
+--Ici! Néron! cria-t-elle.
+
+Surpris par cet acte désespéré, Jean pâlit et recula.
+
+--Tu es folle! Veux-tu fermer!
+
+--Ah! tu as peur, ricana Zézette. Allez, Néron, hop, sautez!
+
+A la vue de l'ouverture béante, Néron s'était élancé en rugissant. En
+deux bonds, il avait rejoint Tabary qui fuyait et, lui sautant sur les
+épaules, l'avait renversé sous lui...
+
+Un instant, les yeux brillants de haine, Zézette considéra le fauve,
+effroyable, s'acharnant sur sa victime...
+
+Jean râlait.
+
+--Zézette! A moi! je t'en prie!
+
+Mais l'enfant ne bougeait pas.
+
+Aux rugissements du lion répondaient maintenant les rugissements de tous
+les pensionnaires.
+
+On accourut, au bruit de l'horrible concert. Fatma, puis Charlot, puis
+la mère Tabary... et tous restèrent épouvantés devant ce spectacle
+terrible.
+
+Maintenant, Jean, le corps déchiré, mis en lambeaux, ne bougeait plus...
+
+Zézette ramassa sa fourche.
+
+--En arrière, Néron, rentrez!...
+
+A cette injonction, le lion abandonna sa proie.
+
+Devant l'enfant qui le tenait en respect, la fourche haute, il recula...
+et deux minutes après, tandis qu'on étendait le cadavre sur un lit de
+paille, il était réintégré dans sa cage...
+
+Alors Zézette marcha vers la mère Tabary et d'une voix haute:
+
+--Votre fils a eu l'imprudence d'ouvrir la cage de Néron; je regrette de
+n'être pas arrivée à temps pour le sauver.
+
+La vieille femme ne trouva pas un seul mot. Le coup qui la frappait
+était si inattendu que son énergie habituelle et son sang-froid
+ordinaire l'avaient abandonnée.
+
+Puis sur un ton plus bas:
+
+--J'ai accepté la lutte. Ne pensez-vous pas que mon père est bien vengé!
+
+Louise Tabary comprit enfin. Elle éclata:
+
+--C'est possible! Mais je tiens l'autre! Je ne le lâcherai pas,
+Giovanni, le voleur!
+
+En ce moment et comme s'il n'eût attendu que ce mot pour se montrer,
+Giovanni parut:
+
+--Giovanni le voleur, prononça le jeune homme, qu'on vient de mettre en
+liberté... sur la déclaration de Charlot, qui vous a vue, la nuit
+dernière, au moment où vous cachiez dans mes vêtements la somme que vous
+m'accusiez d'avoir volée.
+
+--Tu mens! cria Louise.
+
+--Nous avons vu! déclarèrent d'une seule voix Fatma et le lutteur, qui
+entraient derrière le dompteur.
+
+Un instant, les yeux de Louise Tabary papillotèrent... Elle était cette
+fois vaincue irrémédiablement, elle défaillit et tomba sans force sur le
+corps inanimé de son fils...
+
+Deux mois plus tard, des affiches couvraient les murs de Paris:
+
+ DEMAIN
+ A LA MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE
+ _Débuts dans leurs exercices nouveaux_
+ =Du dompteur GIOVANNI=
+ et de sa femme
+ =La célèbre ZÉZETTE=
+
+Émancipée par le mariage, la jeune fille était enfin redevenue seule
+maîtresse de la ménagerie.
+
+Fatma et Charlot étaient propriétaires d'un entresort qui rivalisait
+avec celui de Boyau-Rouge.
+
+Louise Tabary, sa liquidation terminée, avait quitté le Voyage.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Zézette : moeurs foraines, by Oscar Méténier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13478 ***